‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 16 sur 48 · Premiers sacrifices à « Moloch · texte numérisé non relu

Premiers sacrifices à « Moloch

Au dieu jaloux de sa mystique jeunesse, à ce démon de la création poétique qui le hantait jusqu'à la possession et qui, après lui avoir donné quelques semaines d'exaltation malsaine, le laissait en proie à de tenaces mélancolies, à son Moloch, comme il l'appelle parfois luimême, à si juste titre, Stieglitz avait opposé d'abord, ainsi que nous l'avons raconté, trois disciplines salutaires : ses études philologiques, son enseignement au collège, ses occupations à la Bibliothèque royale. En dépit de son effort pour se faire illusion à ce sujet, ces disciplines pesèrent bien vite d'un poids trop lourd sur sa médiocre énergie morale ; mais il eut quelque temps la sagesse de les considérer comme un lest nécessaire dans l'esquif aérien qui devait l'emporter vers les nues. Telle était d'ailleurs l'opinion de ses proches et amis : en particulier celle de son oncle et bailleur de fonds, le baron Louis Stieglitz, qui, à tous points de vue, lui souhaitait une occupation régulière. Or l'événement heureux qu'il croyait devoir lui alléger

grandement le fardeau de ses obligations professionnelles, son mariage, devint au contraire le signal de leur rapide abandon.

11 délaissa tout d'abord les études philologiques qui lui avaient conquis l'estime de ses maîtres. Après avoir publié sa thèse de doctorat sur le poète tragique Pacuvius, — thèse qu'il s'empressa d'envoyer à Pétersbourg pour donner à ses parents russes une bonne opinion de son ardeur à l'étude, — il parut songer à un second travail sur un sujet voisin du premier, mais il abandonna rapidement ce projet. Il croyait apercevoir en effet dans les » mesquineries " de l'érudition un danger pour son inspiration de poète, qui en pourrait être à la longue affaiblie (l) : or c'eût été là, de toutes les catastrophes, la plus irréparable pour lui-même et pour le genre humain! Il détourna donc sa pensée de ces arides matières et ne fut plus dès lors qu'un simulateur et un comédien de science, aussi longtemps qu'il le crut nécessaire pour obtenir et conserver les avantages matériels dont il avait besoin (2).

Le collège le retint un peu plus longtemps : cependant il écrivait déjà ces lignes de mauvais augure avant son mariage (;î) : « Dans l'exer-

(J) Br. I, VOG.

(2) Br. II, 207.

(3) Br. II, 404.

•iO UNE TRAGEDIE D'AMOUR

cice de ma double profession, j'ai vite reconnu que le métier de maître d'école, exercé selon le cœur des pédants, me deviendrait absolument insupportable en peu de mois : je veux dire, aussitôt que j'aurais répété quelque temps les mêmes exercices sans développement nouveau de mon activité professionnelle... A cette plèbe de pédagogues, il est bien indifférent qu'une plus noble nature se sacri6e et s'anéantisse, pourvu que leurs mesquines habitudes, bourgeoisement ordonnées, n éprouvent nui dérangement du fait d'un novateur intelligent... Non, vous ne m'aurez pas : vous ne gaspillerez pas, sans profit pour personne, ma noble substance intellectuelle! N'est-il pas vrai, ma Lottchen, qu'ils n'en ont pas le droit? » Plus que tout le reste la correction des devoirs lui paraissait une tâche audessus de ses forces, bien qu'il l'eût jugée profitable au début. Après y avoir associé sa femme, dans les premiers temps de leur mariage, il finit par s'en décharger d'une façon plus complète en abandonnant sa chaire professorale.

Restait la Bibliothèque royale et ce fut à cette occupation qu'il demeura le plus longtemps fidèle, au prix d'irrégularités fréquentes et de congés sans cesse renouvelés. Sur ce terrain aussi, il s'était flatté tout d'abord de travailler à

son développement intellectiieJ en accomplissant fidèlement ses devoirs : mais une pareille conviction ne pouvait prendre racine dans son esprit inquiet. En outre, il lui fallait frayer à l'occasion avec les valets ou les servantes qui venaient rapporter ou demander les livres empruntés par leurs maitres et cette promiscuité lui semblait indigne d'un favori des Muses (1). Enfin, là, comme au collège, il avait des collègues et — tel Jean-Jacques au cadastre d'Annecy — les sentiments qu'il nourrit bientôt à leur égard l'amenèrent à les ridiculiser sous des noms chinois, dans un des morceaux qui composent ses Tableaux de L'Orient. Il s'y permit, nous dit-il lui-même (2), des allusions si claires à son entourage le plus proche qu elles n'échappèrent pas aux regards les moins avertis : et ce fut encore à son Moloch, ajoute-t-il, au dieu lyrannifjnc de 1 inspiration capricieuse que son ironie géniale le poussa à sacrifier la bibliothèque (le Berlin, avec tout son personnel! On conçoit que la fréquentation lui en soit devenue par la suite un véritable supplice! Quand Charlotte mourut, il avait abandonné définitivement, dans sa course affolée vers la gloire insaisis-

(1) Voir (Il TZKOW : lîeili. /. (icsr.li . i/cr yeucslcn /.itciatur, II, 119.

Page 1