‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 17 sur 48 · Le poêle et V opinion lettrée · texte numérisé non relu

Le poêle et V opinion lettrée

Quels étaient pourtant les résultats de cet absorbant travail poétique, quelles étaient les faveurs de ce Moloch dévorant et jaloux qui desséchait toutes choses autour de son autel embrasé? Les mémoires de Stieglitz, qui renferment l'énumération la plus minutieuse de ses plus minces productions et semblent même parfois rédigés pour fournir une bibliographie de son œuvre plutôt que pour raconter le drame de son existence, — ses mémoires nous renseignent fort exactement sur ce point et les notes copieuses dont les a pourvus leur éditeur (1) font connaître avec impartialité le jugement de la critique sur ces publications variées.

La principale fut ce vaste poème oriental dont nous l'avons vu préoccupé sans trêve pendant toute la durée de ses liançaillcs : en 1830 parut le premier volume qui fut suivi de trois autres dans l'intervalle de deux ans. L'accueil du public et de la presse fut loin de répondre

(i) SB, 425 et suiv.

à l'attente de l'auteur, car les appréciations favorables elles-mêmes restèrent banales et furent le plus souvent accompagnées de sérieuses réserves. La plus sévère, mais aussi la plus caractéristique de ces sentences fut celle de Wolfgang Menzel, le rédacteur alors très écouté de la Liteiaturblatt et l'adversaire déclaré des tendances romantiques à la française qui marquaient le mouvement de la Jeune Allemagne (1). Ce critique affectait des convictions monarchiques, patriotiques et pangermanistes, et l'entourage plutôt libéral des Stieglilz lui était déplaisant.

Du premier volume de ses Tableaux de T Oi^ient, il écrit : « Nous avons incontestablement le droit de nous approprier la poésie des autres peuples, car le beau appartient à quiconque en sait discerner l'attrait. Merci donc aux hommes de talent qui nous ont ouvert jadis le trésor de la poésie orientale. Est-ce à dire toutefois que nous devions si)iger cette poésie? Certes, les tableaux que les peintres orientalistes ont brossés d'après nature nous captivent : mais que le premier barbouilleur de murailles vienne transposer dans ses pâles

(1) Voir sur ce personnage l'article violent do Henri Heise intitulé : le Dénonciateur (dans ses Salives et Portraits, trad. franc. Paris, 1868).

couleurs aqueuses les mêmes visions ardentes et originales, cela est pure sottise en vérité! Quoi de plus intéressant qu'un peuple se révélant lui-même dans sa conception propre de la beauté? Quoi de plus déplaisant en revanche que la singerie affectée de particularités étrangères qui, pour nous, sont impossibles à saisir dans leur essence? » Menzel oppose alors les poèmes originaux de l'Orient dont Stieglitz s'est servi pour exécuter son pastiche, aux pages délayées, décolorées, effacées qu'il vient d'imprimer et il conclut : « Oublieux de la réalité, de la nature et de la vie, des poètes inspirés de la sorte étudient leur sujet dans les livres, ne tirent que du papier leurs idées et leurs métaphores pour les enliser de nouveau dans le papier : ils poursuivent l'ombre des objets pour en tirer le reflet d'une ombre : des attraits de la nature éternellement jeune et de ceux de la beauté vivante, ces imaginations débiles nous offrent une traduction infidèle tirée d'une traduction déjà nécessairement fausse en elle-même : leur tableau n'offre donc plus qu'une ressemblance très lointaine avec l'original. »

Du second volume des Tableaux de l'Orient, Menzel parle à peu près sur le même ton : au quatrième, il accorde plus de couleur, mais

reproche en revanche une fade sentimentahté. Son opinion peut se résumer par ces mots : « Dans un seul cas se justifie l'imitation de la poésie étrangère : il faut qu'un grand artiste sache révéler une àme originale et supérieure dans le cadre factice auquel il se réduit : mais cela, Stieglitz ne l'a pas fait! »

Avant la mort de Charlotte, son mari avait encore publié un autre recueil de vers. Désireux peut-être de répondre par une œuvre d'inspiration moderne et vivante aux reproches que nous venons de résumer, il écrivit, sous l'influence des événements parisiens et européens de 1830, un volume de lyrisme politique, imité des Messéniennes de Delavigne et intitulé Paroles actuelles (Siimmen der ZeitJ : mais cette fois encore ses forces le trahirent : «^ Bien intentionné, mais faible, reprenait en effet l'acerbe Menzel. Qui ne sait emboucher la trompette sonore ferait mieux de se taire, car notre époque n'a pas le loisir de donner son attention à un susurrement bien discret. Voici un poète qui prétend chanter la liberté et qui, dès la première ligne, prend ses précautions (2) pour ([uc la haute police ne s'avise pas de le traiter en jacobin. La poésie

(2) Par une déclaialion lovalislc à l'adresse des Uoliciizollern.

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exigée que Ton prenne parti très décidément afin d'employer des couleurs tranchées, fùt-on d'ailleurs carliste ou sans-culotte ! Elle accepte les haines d'un Chateaubriand comme celles d'un Déranger, le God save the king aussi bien que la Marseillaise. Peu lui chaut qu'on choisisse le bon parti pourvu qu'on adopte seulement un parti! Mais ces débiles tentatives, ces exhortations dépourvues d'accent, la poésie les désavoue à bon droit, car nul n'y gagne, si personne n y perd ! "

Résumant l'impression produite sur les contemporains par ces différentes tentatives, et par celles qui les suivirent plus tard, le critique Hillebrand s'est exprimé en ces termes : « Les œuvres poétiques de Stieglitz ont quelque temps retenu l'attention moins par leur contenu et leur valeur esthétique que par une certaine facilité descriptive. L homme semble avoir été dépourvu d'énergie personnelle et ses poèmes papillonnent de même dans une sorte de prolixité fatigante. » Telle fut la sentence définitive de l'opinion allemande lettrée sur les œuvres hybrides que caressa si complaisamment la vanité esthétique de leur auteur!

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