AVANT-PROPOS
Aux derniers jours de l'année 1834, une jeune femme fort appréciée de la société berlinoise, Charlotte Stieglitz, se tua d'un coup de poignard au cœur. Son mari, le poète Henri Stieglitz, était depuis longtemps tourmenté de troubles nerveux assez graves, et, dans un testament rédigé quelques minutes avant sa fin, Charlotte expliquait sa décision tragique par l'espoir qu'une grande douleur réelle écarterait d'ini malade aimé les fantômes contre lesquels sa raison se débattait en vain. Véritable Alceste moderne, cette victime volontaire quittait donc la vie pour éloigner son époux du sombre bord !
Il UNE TRAGÉDIE D'AMOUR
Les circonstances étranges qui entourèrent ce drame, les problèmes qu'il posait devant la conscience de l'époque lui donnèrent un retentissement considérable. En compagnie de deux femmes qui fixaient vers le même temps, pour d'autres raisons, l'attention publique au delà du Rbin, avec Racbel Varnbagen et Bettina d' Arnim, Charlotte Stieglitz devint la patronne et Finspiratrice postbume d'un mouvement d'émancipation intellectuelle et morale dont les revendications s'affirmaient précisément vers cette date en Allemagne, sous l'influence du romantisme français de 1830. Ce mouvement est celui de la. Jeune Allemagne. Un de ses corypbées, Théodore Mundt, se fit le biographe de la morte qu'il avait connue et aimée (1) et le romancier Gutzkow plaça en quelque sorte
(1) Le livre de Mu.vdt, publié quelques mois seulement après le tlramo du 2î) décembre 1834, est intitulé : Cliarlotte Sticglil~, ciii Dcnhnal, en français, Charlotte Stieglitz, tin inoiiument du souvenir (Berlin, Veit. 1835). Nous aurons beaucoup à nous en servir.
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SOUS le patronage posthume de la jeune femme un roman qui fit grand bruit par son audace : Wally, Die Zweijlevin^ fFa^ly, la femme qui doute!
Les historiens de la Uttérature allemande au dix-neuvième siècle ont consacré quelques pages à la retentissante aventure des époux Stieghtz (1), mais nul d'entre eux n'en a fait jusqu'ici le sujet d'une étude de quelque étendue, et c'est un Français, Saint-René Taillandier, qui a prêté le plus d'attention à cet épisode, d'un si haut intérêt psychologique cependant. Les drames de la vie littéraire, tel est le titre de l'article qu'il donna, le 1" janvier 1860, à la Revue des Deux Mondes : on venait en effet de pubUer les lettnvs échangées entre
(1) Peu après l'apparition du Denhmal de Mcnjot, quelques critiques I apprécièrent en de brèves esquisses : c'est ainsi que Kuehne, Gutzkow, Menzel ont exprimé leur opinion motive'e sur le cruel destin de Charlotte Stieglitz. Depuis lors M. Georg Brandes dans son Histoire de la litléralure au dix-neuvième siècle (vol. VI), et PRObLss (JJas juitc^e Deutschland, Stuttgart, 1892, 492 et suiv.), ont également abordé ce sujet.
Henri Stieglitz et sa femme durant le temps de lem's fiançailles (1), — circonstance qui, après un quaii; de siècle, ramenait l'attention sur ce drame d'amour. — L'étude de Saint-René Taillandier compte parmi les plus attachants essais de ce fin esprit qui a si bien connu l'Allemagne et qui fit longtemps profiter ses compatriotes de sa science des choses d'outre-Rhin; toutefois, son jugement sur la tragédie de 1834 ne pouvait être entièrement équitable et motivé parce qu'il en connaissait imparfaitement les origines.
Un demi-siècle a passé sur son court essai et nous sommes aujourd'hui mieux renseignés qu'il ne pouvait l'être, des documents d'importance capitale ayant été mis à notre disposition dans cet intervalle de temps. C'est tout d'abord l'autobiographie de Henri StiegUtz, écrite par lui en 1844, cinq ans avant sa mort,
(1) Leipzig, 1859, 2 vol.