‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 48 sur 48 · DE LA TROISIÈME GÉNÉRATION ROMANTIQUE A LA CINQUIÈME · texte numérisé non relu

DE LA TROISIÈME GÉNÉRATION ROMANTIQUE A LA CINQUIÈME

Nous avons affirmé dans notre introduction Tactualité du cas de Stieglitz, et, pour expliquer cette actualité, nous avons dit combien la cinquième génération romantique qui nous entoure et dont nous sommes, nous paraissait avoir conservé, en les accentuant, les dispositions morales de la troisième. A l'appui de cette thèse, nous trouvons un ar{;ument dans un ouvrafjc d'imagination que nous analyserons en quelques lignes.

Il s'ajfit d'un roman publié il y a quelques mois (1) sous ce titre : tes Coiirlusans de la (jioire, et signé G. Psycha : livre de courage intellectuel et de clairvoyance sociale. On y voit un jeune provincial, Charles Méran, renoncer à l'héritage d'un oncle millionnaire qui voudrait faire de lui son successeur à la tète d'une maison d'affaires. Méran préfère se vouer à la littérature et, aussitôt libre de ses actes, il repousse avec un froid dédain les propositions dorées de son parent. Il épouse peu après une jeune fille dont les parents se

(1) D'abord dans la Hcvuc de Paris, jiuis chez .Fiivcii (Paris, 1907).

sont ruinés. Renée Malbert rêve d être la compagne d'un grand écrivain afin de conquérir rimmortalité de Béatrice ou seulement celle de Mme Récamier. Elle croit sincèrement à l'avenir de son fiancé et, suggestionnée par lui, elle résiste à son tour aux sages représentations de l'oncle banquier. Ce dernier, à bout d'arguments, finit par lui dire : « Gomme vous aimez mon neveu! Vous a'ous exprimez comme lui! Je vois que vous êtes influençable : toutes les femmes le sont... Mais pensez aux romanciers et aux poètes : je ne pai-le pas des innombrables ratés, je parle de tous ceux qu'idolâtre la génération nouvelle : pensez à Flaubert l'épileptique, à Maupassant le fou, à Edgar Poe l'ivrogne, à Baudelaire le fumeur d'opium ! C'est toute une procession de malades et de dégénérés. Etre la femme d'un de ceux-là est terrible. Prenez garde! » Ce discours reste sans effet et pourtant le banquier, qui espère voir revenir quelque jour au bercail les deux enfants prodigues, ne s'en proclame pas moins très fier de sa charmante nièce.

Les jeunes époux quittent leur petite ville pour aller habiter Paris, seul théâtre digne du génie : ils vivront provisoirement sur le mince capital de Charles et la fortune leur viendra bientôt par le succès de ses œuvres. Gomme Stieglitz, il écrit avec des plumes et du papier choisis par sa compagne : elle est son orgueil, son appui, sa Muse. Cependant, cette femme d'une haute intelligence se prend bientôt à hésiter entre les suggestions romantiques d'un mari aimé et la voix de son bon sens natif qui commence à se faire entendre en son esprit. Les amis de lettres dont s'entoure Méran ne trouvent pas lontemps grâce devant sa droiture pénétrante. (El Cliarlotte Stieglitz eut de

ces reculs instinctifs devant l'Irlandais qui causa tant de soucis à son époux.) Renée voit en eux des fous, orgueilleux de leur folie et dont linfluence sur Charles sera détestable. Mais parfois aussi, elle se reproche sa pusillanimité, se fustige du nom de " bourgeoise ", s'accuse d'être bête, de ne pas comprendre et, vis-àvis du monde, soutient par bravade les paradoxes destructeurs qui l'effrayent dans son entourage. « La flamme aussi est dangereuse, dit-elle à une vieille dame qui tient salon littéraire ; faut-il donc l'éteindre, proscrire le feu ou la lumière et mourir de froid dans les ténèbres par crainte de lincendie? " Pourtant ces paroles, qui sonnent comme un défi, la surprennent elle-même au moment où elle les prononce. Au fond, elle n'est pas convaincue de ce qu'elle avance; elle cherche des compromis entre ses deux convictions alternatives : « Ce sont des incohérents, se dit-elle en songeant aux amis de son mari, mais peut-être que leur âme enferme des trésors mal ordonnés. Dans la mienne, il y a de l'ordre, on n'y trouve que les objets nécessaires : il y manque les ornements sacrés Je l'humilierai donc et la ferai servante ignorée du génie! » Cette controverse se poursuit en son esprit jusqu'à ce que les métaphoies les plus ingénieuses aient perdu la vertu de réchauffer son courage. (Et le journal de Charlotte trahit de pareilles sangoisses.) Renée aura son Théodore Mundt. C'est un homme de lettres qui tranche par sa délicatesse morale et son talent authentique sur les piètres personnages dont la jeune femme est entourée. Vers .Iac(jues Dorianne, sa sympathie va sans efforts et sans sophismcs pénibles. Lui seul l'a réconfortée le jour où il la vit ble.sséc au vif par les odieu.x commentaires des familiers de son

mai'i sur ses espérances maternelles ; elle s'attache bientôt à lui du plus profond de son cœur, secrètement désabusé déjà.

Charles Méran écrit cependant son premier roman. Gela ressemble à du Flaubei't déjeté, désossé, pâli : vers la fin du livre d'autres influences apparaissent encore : surtout celle d'un très grand écrivain du nom de Merval (Renan)? On croirait lire un Merval devenu très vieux et copiant d'une main sénile les inspirations de sa jeunesse : au total tout cela est faible, comme l'écho d'un écho, comme le reflet d'un reflet. Renée, en écoutant la lecture de ce médiocre pastiche, se tient à peu près ce lanyaye : « Que faire? Lui dire la vérité. Il trouverait, lui, que je suis idiote : il serait malheureux et m'en voudrait — Et puis, si j'avais tort? Suis-je donc infaillible? Charles doit avoir du talent : il est impossible qu'il n'en ait pas, car sa vie et son caractère prouvent la réalité de sa vocation. Mais il a besoin de conseils, et la critique se chargera sans doute de lui donner une leçon qui lui sera utile. Quant à moi, je vais lui mentir, et je ne lui dirai qu'un demi-mensonge, puisque je veux encore et toujours croire en lui! » (Voilà une méditation qui a dû passer plus d'une fois dans le cerveau de Charlotte Stieglitz.) En effet, le roman de Méran ne trouve pas de lecteurs.

Mais voici que la gène s'installe au foyer des époux qui achèvent de dépenser le mince capital du mari, et Uenéc de prendre la plume (comme Charlotte) à l'insu de son époux, pour écrire à l'oncle ban(|uier. Elle ne va pas jusqu'à confesser le néant de ses illusions premières : (( Charles, dit-elle, ne manque pas de talent, mais ses livres ne se vendent pas quoiqu'ils si)ient très

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beaux. Si nous étions, lui et moi, seuls au monde, je vivrais dans la misère à ses côtés sans me plaindre; mais nous avons une fille. Pardonnez-moi donc si je suis importune et soyez bon pour nous. » Elle connaît aussi les tortures de Tattente jusqu'au jour où vient la réponse de l'oncle qui est cordiale et franche. Il renouvelle ses offres aux mêmes conditions que jadis : mais Méran refuse une fois de plus la fortune qu'il lui faudrait payer par le sacrifice de sa vanité littéraire.

Alors, suivant les conseils de son ami Dorianne, Renée se décide elle-même à écrire : elle révèle aussitôt un talent hors de pair, et sa plume a bientôt mis son mari et son enfant à l'abri du besoin. Par malheur Charles (comme nous avons vu Stieglitz le proclamer pendant ses fiançailles) n'admet pas (jue la femme d'un écrivain devienne son émule : il sent (germer en son cœur une sourde jalousie littéraire qui s'exaspérera bientôt jusqu'à la fureur. Cependant le talent et l'agrément personnels de Mme Méran assurent au jeune ménage un accueil fort empressé désormais dans la société parisienne. Charles, de plus en plus aigri et dépravé par l'insuccès, profite des occasions qui lui sont ainsi offertes pour tromper sa femme et la délaisser. (On dirait le séjour de Stieglitz à Prague, transposé seulement avant son veuvage.)

Abreuvée d'amertume, Ilenée aura, au Bois de Boulogne, sa « matinée de Treptow». Elle y retrouve un jour par hasard Jacques Dorianne que la jalousie de Méran a écarté de leur demeure; elle est émue de cette rencontre : " Ah ! si je le voyais souvent, se dit-eUo, comme toute peine me paraîtrait légère! » Elle se reconnaît les mêmes goûts, les mêmes senti-

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ments. Dorianne lui dit en parlant de son mari : «Un jour peut-être il comprendra que ses sacrifices à sa vocation littéraire n'ont pas été perdus, car il a fait de vous ce que vous êtes. Cette pensée le consolera; mais pas encore : il est trop tôt. S'il comprenait déjà, Charles serait sublime ! » Il ajoute en parlant de luimême et de son talent qui lui a déjà donné la célébrité : u Cette force qui a jailli de mon cœur je la dois un peu à vous... Quand vous êtes arrivée ici, vous aviez une telle confiance en nous autres écrivains, une telle vénération pour les lettres; vous étiez si vivace, si sincère, si coui'ageuse ! J'ai tâché d'être ce que vous m'avez cru. — Ah Dieu, répond Renée, vous me donnez tant de joie! Mais je ne veux pas avoir à me reprocher un seul mot déloyal. Ce que vous venez de dire suffit à ma fiei'té, à mon bonheur ! » Et se faisant plus confiante : « Contez-moi, dit-elle, votre vie, vos amours, vos travaux, vos plans d'avenir. Traitez-moi en confidente ! '> Dorianne reprend avec élan : « Ma dame s'appelle Renée Méran. Oh! ce n'est pas une déclaration que je vous fais! .le ne suis pas amoureux de vous; mais depuis que je ne vous vois plus, j'ai compris combien votre sympathie m'était précieuse. Vous êtes intelligente, douce et belle. Vous êtes une inspiratrice! Voulez-vous que nous signions un pacte '> ? (Et tel fut à peu près, nous l'avons vu, le ton des conversations entre Charlotte et Mundt durant quelques semaines.)

Depuis longtemps c'est avec Dorianne ({ue, malgré elle, la jeune femme rêve d'entrer dans l'histoire, comme Mme Récamier avec Chateaubriand, comme Mme de la Fayette avec La Rochefoucauld : et ce rêve la fait heureuse! Jacques vient de dire qu'il lui devait

quelque chose de son talent : elle veut qu'il lui doive davanta[fe encore et que tous les dons de 1 esprit lui servent à devenir une amie plus parfaite. Une belle matinée d'été est le cadre de cette scène idyllique, et la nature semble aux deux promeneurs dispenser pour eux ses faveurs. Ils se voient souvent dès lois mais restent irréprochables.

La dernière partie des Courtisans de la gloire est très sombre. Renée ne se tue pas de sa main comme Charlotte, mais elle est tuée, ainsi que Dorianne, par Méran, affolé d'une jalousie d'auteur, dont il fait — à moitié sincère — une jalousie de mari abusé. Du coup, cet impuissant devient un favori de l'opinion : les femmes s'arrachent ses œuvres : sa célébrité fleurit en un instant sur la tombe de Renée! Il est bientôt acquitté par le jurv auquel son avocat présenta la victime (à la façon de Wolfang Menzel) comme une intellectuelle sans principes, une émancipée qui n'a dû se faire aucun scrupule de manquer à ses devoirs conjuffaux! De ce moment, la notoriété a marqué pour toujours le front du meurtrier. Il s'épanouit dans son triomphe : on le lit, on le commente. Il joue avec le souvenir de la morte : il fait conter par les journaux son pèlerinage annuel vers la tombe tragique où il va déposer une hypocrite rose rouge. Avec un plein succès, le cabotin exploite son crime odieux!

Chose frappante, l'atmosphère de ce roman, plein de talent, est plus sombre et plus âpre que celle de l'histoire véridique dont nous venons de dire les péripéties émouvantes. Il est vrai que soixante-dix ans de morale romantique ont passé sur cette réalité, déjà si triste cependant !

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