‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 47 sur 48 · Venise · texte numérisé non relu

Venise

Dans ces conjonctures peu flatteuses pour son caractère, Stieglitz prit, au printemps de 1838, le chemin de l'Italie. Par bonheur pour son équilibre mental, que cette nouvelle mésaventure aurait pu compromettre, il connut dès ses premiers pas au delà des Alpes l'enthousiasme que les hommes du Nord ont éprouvé de tout temps lorsqu'ils abordent au sortir de leurs brumes la terre du soleil et la patrie de la beauté classique. Comme la Mignon de Goethe, il croyait, dit-il, avoir enfin retrouvé son pays natal dont un destin adverse 1 aurait seul éloigné depuis son enfance. Tout frissonnait en son âme et il ne proférait plus que des phrases entrecoupées. Ainsi devait, ajoutc-t-il (2), s'agiter jadis la Pythie lorsque assise au-dessus de la

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mystique caverne, enivrée par l'arôme démoniaque de la terre delphique, elle jetait ces paroles d'énigme dont s'emparaient aussitôt les interprètes patentés du dieu.

Pénétré de ces sentiments exaltés, il atteignit Venise dont il ne devait plus s'éloigner que par intervalles; quelques rapides voyages au Monténégro, à Trieste, à Rome et aux Alpes furent en effet ses seules infidélités à la cité des gondoles. Ayant enfin rencontré une patrie selon son cœur, il se remit au travail et s'accoutuma dès lors à se reposer de la poésie par des récits de voyage qui trouvèrent un plus facile débit. C'avait été là, on s'en souvient, le conseil clairvoyant de Charlotte à son époux durant les derniers mois de sa vie et cette tâche se montra fort bien adaptée en effet à la facilité superficielle de Stieglitz. Il publia successivement : Villes de Toscane (1841), Vue visite au Monténégro (1841), Istrie et Dalmatie [ISib] ; enfin Souvenirs de Rome et de l'Etat pontifical durant la première année de sa rénovation[\^\%) . Ce dernier volume peint les débuts du pontificat de Pie IX et traduit les espérances que ce règne nouveau suscita parmi les libéraux de l'Europe; d'une lecture attrayante, il satisfit Mcn/el lui-même qui s'humanisa devant ces pages sans prétention et montra enfin quelque indulgence à l'auteur.

Mais Stieglitz considérait ces œuvres faciles comme de passagères récréations de l'esprit. Jamais en effet il ne perdit de vue sa haute vocation poétique et la mission divine qu'il s'attribuait ici-bas. Aussitôt qu'il eut goûté quelque temps les attraits de Venise, il se sentit ressaisi par cette inspiration bâtarde, de nature érudite et livresque, qui avait si fâcheusement orienté son effort de jeunesse. Il rêva sans délai de recommencer ou plutôt de poursuivre, en v évoquant la reine de l'Adriatique, le grand poème historique et descriptif qu'il avait dix années durant empilé avec application sur les peuples asiatiques. Venise n'est-elle pas la porte de l'Orient, avec ses palais dorés par les reflets du Levant? Tout d'abord il avait projeté de mettre en vers une aventure du doge Ziani qui lui semblait propice aux développements poétiques; mais les recherches qu'il entreprit à ce propos dans les bibliothèques eurent bientôt entraîné notre hégélien à de plus vastes projets : « Avant même, écrit-il (1), que j'eusse pris conscience d'une pareille substitution, la fiancée de la mer, Venezia, avait remplacé dans mon imagination son représentant, le duc Ziani. Une vaste épopée lyrique se déroulait à mes yeux en perspec-

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tives pleines de promesses dont je goûtais délicieusement par anticipation les charmes! '» Venise dans le miroir du passé, tel fut le titre choisi pour le nouveau chef-d'œuvre, qui, comme les Tableaux de l'Orient, continuait encore, après dix années, de pousser des rameaux en tous sens et d'étendre sans mesure ses prolixes chapitres. Stieglitz en était venu à se faire de cet ouvrage une sorte de pensum littéraire, car il avait décidé de ne rentrer en Allemagne qu'appuyé sur ce témoignage définitif de son génie méconnu. La mort le surprit avant l'achèvement de son œuvre, dont il parlait à ses amis avec une réserve pleine de suffisance et de promesses (1).

Sa santé s'était affermie cependant depuis que rien n'entravait plus la satisfaction de ses goûts capricieux. Au printemps de 1839, le sirocco lui apporta de nouveau une « crise de sang " , ainsi qu'il persiste à nommer son mal constitutionnel (2) . Il en écrit cette fois à l'un de ses oncles, le médecin Jean Stieglitz, avec calme et sang-froid. Il reconnaît que sa constitution (i athlétique » , sa persistante jeunesse ne le mettent pas à l'abri des assauts réitérés de la névrose : il avoue que sa santé ressemble

(2) SB. :î28.

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toujours à une «forteresse assiégée» (1). Mais du moins, ayant vu tant de fois ses maux céder sous l'action du temps, a-t-il appris la résignation et la conLance : excellentes conditions pour triompher des indispositions de ce genre.

Les distractions de la vie vénitienne contribuent grandement à le maintenir dans ces dispositions favorables. Chaque hiver amène en effet sur les rives de l'Adriatique des visiteurs allemands qui, le plus souvent, nouent de cordiales relations avec l'exilé ; car on doit lui rendre cette justice qu'en toutes circonstances et en tous lieux il a su se créer des amis. Au surplus, il y avait là pour lui comme une nécessité de tempérament, les caractères faibles avant besoin d'être défendus contre eux-mêmes et contre la tyrannie de leurs préoccupations égoïstes par des relations intéressantes et variées . Stieglitz fait donc successivement la conquête du baron de Wangenheim, ministre wurtembergeois et de l'écrivain Maurice Carrière, un mystique de la beauté comme lui-même : ce dernier lui dédia son premier écrit, d inspiration toute hégélienne encore, De l'Esprit [2). Une autre année amène Gustave Kuchne, l'ami

(1; SB. :«0-:i.'î5.

(2) Vont Geint. Schwerl une] Handëchlaf;»; fuf:r Franz l'aader. Wibl. 1841.

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de Mundt, qui est accueilli sans rigueur, en dépit de ses dures appréciations sur le drame de 1834 : puis, c'est Fallmerayer, l'historien de la Question d'Orient, qui prouvera son amitié en appuyant, dans la presse allemande, les récits de voyage que nous avons énumérés plus haut. A Trieste, Stieglitz se lie avec le publiciste italien Zajotti, qui lui laisse par testament le soin de traduire et de publier en allemand un de ses ouvrages. A Rome, il gagne le cœur d'un ancien ami de Schiller, le vieux Reinhart, qui le fait également son héritier littéraire. Ses relations avec l'acteur Lœwe l'entraînent à une fantaisie qui nous renseigne sur son état d'esprit de ce temps : « Un soir que Lœwe jouait Karl Moor (1), écrit-il (^),je cédai à une impulsion soudaine et me mêlai aux figurants du théâtre, après m'être rapidement improvisé un costume de brigand ! Alors, retournant par la pensée aux folles heures de ma vie d'étudiant, je chantai à pleins poumons sur la scène le chœur célèbre :

C'est une libre vie que nous menons, etc.. »

Après 1840, Stieglitz accentue encore, sous

(1) Karl Moor est le personnage principal du drame les Briqands de Schiller.

AU TEMPS nu ROMANTISME 275

l'impulsion des événements, le libéralisme de ses idées : il réclame 1 unité allemande et consacre le profit d'un de ses livres aux victimes de l'incendie de Hambourg, — catastrophe qui a réveillé dans sa patrie le sentiment national. — Il envoie des vers de sympathie et d'encouragement à Nicolas Becker, l'auteur de cet hymne célèbre, le Rhin allemand, auquel Musset a répondu dans une improvisation bien connue. A Rome, il offre une fête nationale à ceux de ses compatriotes qui séjournaient dans la Ville éternelle et plus de deux cents invités répondent à son appel. A Venise, il devient l'ami du démocrate Tommaseo et fait la connaissance du futur dictateur Manin. Aussi quand se dérouleront les événements de 1848, le verra-t-on prendre le fusil pour concourir, avec la garde nationale vénitienne, à l'assaut de l'Arsenal autrichien, le 22 mars.

Au mois de mai de la même année 1848, il rédige une brochure intitulée Alletnagne, Autriche, Italie, afin de plaider la cause de l'indépendance vénitienne. Toutefois les Allemands les plus démocrates n'avaient alors nulle envie de voir éloigner de Venise l'étendard de la domination germanique : ils désiraient seulement substituer en Italie l'hégémonie de l'Allemagne parlementaire au despotisme des llabs-

'2-fi UNE ÏRAGF.DIE D'AMOUR

bourg. L'appel de Stieglitz resta donc sans écho dans sa patrie.

Ce fut son dernier écrit : Tannée suivante, très éprouvé physiquement par les privations qui furent la conséquence du blocus de Venise et fort abattu au moral par le recul de l'idée révolutionnaire en Europe, il succomba brusquement, le 23 août 1849, à une attaque de ce mal redoutable, le choléra, que deux fois déjà, à Berlin en 1831 et à Prague en 183(), il avait impunément bravé! Dans un article nécrologique fort chaleureux, un ami italien traça de lui ce portrait, qui fixe sa physionomie durant ses dernières années (1) : « A la seule mention de son nom, la plus grande partie de nos concitoyens se souviendra avec une douleur affectueuse de cet étranger à la longue barbe noire, à l'air inspiré. Il semblait tenir à peine à la terre et plutôt chercher dans le ciel que fixait sans cesse son regard si vif, le cher objet qui l'y avait devancé. Depuis les salons de la plus haute aristocratie jusqu'au bateau misérable du pauvre pêcheur, tous nos concitoyens connaissaient Stieglitz à Venise et chacun était connu de lui. On le savait doué d'une affabilité chevaleresque et sincère, prodigue d'une amitié non feinte,

secourable en action et mettant dans l'action tout son cœur. Enthousiaste champion de sa patrie, il savait estimer le patriotisme chez ses hôtes. Qui pourrait avoir connu Stieglitz sans sympathiser avec lui? " — Tel fut l'accent de l'aimable exubérance ultramontaine devant cette tombe prématurément ouverte.

Les Mémoires de Stieglitz, que nous avons si souvent mis à contribution au cours de ce récit, furent rédigées par lui en 1844 et 1845 sur le désir d'un ami qu'il appelle : « Mon fidèle Pylade » fi) et qui est peut-être llégis. Ce g^enre de confidences fournit une véritable pierre de touche pour estimer la valeur intellectuelle et morale d'un homme : mais, comme on pouvait s y attendre, la confession du mari de Charlotte ne révèle ni un esprit élevé, ni une âme solidement trempée par la vie, La période de ses fiançailles y tient peu de place : l'histoire de sa vie conjugale n'est guère qu'une paraphrase — et, çà et là, une réfutation — du Den/iitial de Mundt. Enfin les dix années qui se sont écoulées depuis le drame de Berlin occupent près de la moitié de l'amvrc. Cn trait

mesquin de ce récit, c'est le soin que Stieglitz apporte à noter, aux heures les plus pathéthiques de son existence, les plus futiles productions de sa plume trop féconde, ainsi que les compliments de politesse qu'elles lui ont parfois attirés. Telle pièce de circonstance, à bon droit oubliée dès le lendemain de son éclosion, sera mentionnée, étiquetée à son heure et durablement fixée dans ce disparate musée du souvenir où manquent en revanche la plupart des confidences qui pourraient nous éclairer utilement sur le secret de Charlotte.

Devant ce spectacle, on songe trop souvent malgré soi à un tragédien qui aurait rêvé d'être Talma et serait devenu Delobelle. Comme le personnage de Daudet, on croit voir ce fruit sec de la gloire tout empressé à grouper dans son modeste logis les couronnes poudreuses de ses tournées provinciales. Un drame véritable et poignant a cependant traversé sa vie ; une secousse terrible a ébranlé sa destinée. Mais ces choses ne semblent pas demeurées au premier plan de ses réminiscences et tel triomphe de sous-préfecture a laissé dans sa mémoire de plus durables vestiges (1)!

Il sied pourtant de terminer sur une parole

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de paix une étude qui nous a conduit à prononcer parfois des jugements sévères. L'analyse du cœur humain doit en effet nous avertir, nous instruire et non pas nous procurer les satisfactions pharisaïques de l'anathème. Laissons donc à Stieglitz le dernier mot dans sa propre cause : « Est-il possible à autrui, a-t-il écrit, de vivre un fragment de notre vie? Non, car l'homme peut seul interpréter certaines situations qu'il a traversées et il est bon que nous soyions de la sorte, en toute occasion, les confesseurs publics de la plus individuelle individualité. Certes, ils sont experts à combiner les éléments les plus hétéroclites, ces maniaques de logique! Que la nuit du destin vienne à t'envelopper de ses voiles et des milliers de hiboux iront bientôt voleter dans l'obscurité pour faire encore plus impénétrable ta nuit! » . Ces lignes sont datées du 22 avril 1836, anniversaire du jour où Stieglitz reçut de Mundt la dure lettre que nous avons traduite. En les écrivant, il songe à cet ami sans doute et à son cruel Denkmal. Certes, elles sont inspirées par l'abusive prétention des mystiques du romantisme qui récusent le tribunal de l'opinion et qui, après leur maître Rousseau, ne voudraient connaître d'autre juge que leur complaisante conscience (ou plutôt subsconscience) individuelle !

Mais elles avertissent utilement quiconque s'aviserait de refuser à leur auteur le bénéfice des circonstances atténuantes qu'il a le droit de réclamer !

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