LE DERNIER BAIN DE MER
La scène se passe dans un chalet, aux environs d'une plage quelconque. Au salon, après déjeuner, Madame fouille dans un coffret ; à Tautre extrémité, Monsieur semble plongé dans la lecture des journaux.
Monsieur, tout à coup. — Qu'est-ce que vous faites donc là- bas?
Madame. — Tiens ! vous ne dormez plus...
Monsieur. — Je n'ai jamais dormi.
Madame. — Comment cela s'appelle-t-iJ alors ?
Monsieur. — J'ai perdu connaissance un instant^ voilà tout.
Madame. — Un instant d'une demi-heure. Excusez du peu ! comme disait Rossini.
. Monsieur. — Une demi-heure! cela n'est pas possible.
Madame, lui désignant la pendule. — Regardez plutôt.
Monsieur. — Etrange!... C'est la faute à ces journaux.
Madame. — Qu'est-ce qu'ils racontent, vos journaux?
Monsieur. — Ils donnent le compte rendu de nos séances du conseil général du département.
Madame. — Eh bien! mais cela doit être fort intéressant.
Monsieur. — Si l'on veut.
Madame. — Il paraît qu'il y a des séances très agitées.
Monsieur. — Quelquefois. Notre conseil est composé d'éléments si divers I
Madame. — On dit même que vous vous êtes montre l'autre jour passablement impertinent.
Monsieur. — Ah ' vous avez entendu parler...
Madame. — Oui, oui. Vous êtes un personnage remuant, vous avez des idées extrêmes.
Monsieur. — Qui est-ce qui prétend cela ? mes adversaires.
Madame. — Naturellement. Us ajoutent que vous vous emballez pour un rien.
Monsieur. — Je ne m' en défends pas; j'ai Pindignation facile. Jugez-en. Vous savez combien je m'intéresse au tracé du chemin de fer de Maucaillou à Saint- Laurent, qui doit passer devant notre propriété. Depuis longtemps j'ai fait d'énergiques efforts dans le sein des commissions pour obtenir ce tracé...
Madame. — Les commissions ont donc un sein? .
Monsieur. —C'est une image adoptée. Malheureusement, une fraction du conseil repousse ce tracé, dont elle conteste les services et dont elle nie la vitalité ; elle
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vise à relever la batellerie entre Maucaillou et Saint- Laurent. Une idée absurde ! Comme si la batellerie n'avait pas fait son temps » Qu'on nous ramène au coche d'Auxerre tout de suite ! J'ai pour moi la Compagnie du Midij qui a longuement étudié la question, et dont le rapport sur la roule nationale n* lyS est un chef-d'œuvre de lucidité. Après cela, pouvais-je entrer sensément, dans les considérations de M. de Camblanes ? Non, mille fois noni J ai renversé ses arguments avec une vivacité dont je conviens. Il avait traité Maucaillou de bourgpourri; c'est alors que j'ai dû lui rappeler son attache avec un régime écroulé. « Ecroulé !i^ s'est-il écrié en bondissant. « Ecroulé ! n ont répété le président et ses principaux satellites. « Vous êtes un démagogue ! » m'a dit le gros Verthumeux en me menaçant du geste. Il m'a fallu tenir tête à l'orage; je l'ai fait avec dignité, sans forfanterie. J'avais une main dans mon gilet, comme cela, à la façon de Berryer ; l'autre dans la poche de mon pantalon... ( Monsieur continue de la sorte pendant dix minutes encore ; Madame a cessé de l écouter,)
Madame. — A propos, mon ami, vous m'accompagnerez tout à l'heure sur la plage.
Monsieur. — Pourquoi faire?
Madame. — Pour prendre mon bain, sans doute.
Monsieur. — Cela n'est pas sérieux, je suppose, ma
chère.
l38 UNE TROUPE DE COMÉDIENS
Madame. — Pourquoi cela ?
Monsieur. — Mais parce qu'il fait beaucoup trop froid.
Madame. — Laissez donc, le soleil est superbe !
Monsieur. — Le soleil, oui... mais le fond de l'air est piquant, très piquant.
Madame. -— La mer doit être excellente, j*en suis sûre.
Monsieur. — Je ne sais pas. . . je sais que nous sommes au 22 septembre et que la saison est finie, selon le monde.
Madame. — N'importe, je désire satisfaire ma fantaisie, ce sera mon dernier bain de mer.
Monsieur. — Comme vous voudrez, madame. Je suis à vos ordres et prêt à vous conduire^ même à la mort. Mais je vous le répète, personne ne se baigne plus; la plage devient déserte de jour en jour ; tout le monde est parti.
Madame. — Vous faites erreur, monsieur. Il y a encore madame la marquise de Faudoar, les deux frères Delisle, le baron Hérissard, M. de Pontaillac...
Monsieur. — Oh! pour ce dernier, rayez-le de vos papiers, je vous prie. M. de Pontaillac est retourne' ce matin à Paris.
Madame. — M. de Pontaillac est parti. C'est impossible 1
Monsieur. — Je Tai vu à la gare comme il prenait son billet.
Madame. — Parti sans m'adresser ses adieux !
Monsieur. — Vous savez bien qu'on quitte une plage comme on quitte une table, sans prendre congé.
Madame. — C^est tout simplement immonde... Ce M. de Pontaillac est un manant.