‹ Une troupe de comédiensChapitre 39 sur 54 · LE DERNIER BAIN DE MER · texte numérisé non relu

LE DERNIER BAIN DE MER

Madame. — Messieurs, attendez-moi un instant.... le temps de passer une robe et je suis à vous. Nous sortirons ensemble, n'est-ce pas?

Le Baron. — Oti foulez-vous aller, belle madame ?

Madame. — Prendre un dernier bain de mer.

Monsieur. — Hein?

Le Baron, regardant s'éloigner madame — Elle est charmante, votre femme, mon bon... charmante!

Monsieur. — Oui... oui... mais quelle léte de linotte I Elle change d'idée toutes les cinq minutes.

J'ai bien envie de vous raconter la façon triomphante et machiavélique dont un de mes amis et moi nous sommes devenus-proprietarres d'un compartiment tout entier de chemin de fer.

Au départ de Poitiers, nous faisions assez triste figure cinquième et sixième dans ledit compartiment.

Au besoin, cependant, nous aurions pris notre mal en patience ; — mais le hasard avait voulu que nos voisins fussent les plus insupportables et les plus sottes gens du monde.

Imaginez-vous un quatuor de hobereaux, deux hommes et deux femmes, — les hommes puissamment insignifiants, les femmes parfaitement laides, mais de cette laideur arrogante qu'on ne pardonne pas.

Les hommes appelaient une de ces femmes madame la baronne) les femmes appelaient un de ces hommes monsieur Eleuthère,

Les uns et les autres étaient environnés de colis de toute sorte : sacs de nuit, couvertures, malles^ valises, coffrets. Ils en avaient sur la tête, sous les pieds, sur les genoux, à côté d'eux, partout. — Et Ton se moque des Anglais !

Pourtant, tout cela n'aurait rien été sans la conversation de ces indigènes.'

Oh! leur conversation !

Quelque chose de bruyant, de plus que bruyant, de criard, de faux, de suraigu, de croisé et d'entre-croisé; — un flot de banalités, un déluge de lieux communs, un torrent de réflexions saugrenues, incongrues; — des confidences hors de propos, des plaisanteries plus lourdes que l'air, suivies d'interminables et convulsifs éclats de ire.

Jugez de ce que nous devions souffrir, mon ami et moi!

Du reste, ce quatuor impertinent ne paraissait pas s'apercevoir de; notre présence.

Le wagon semblait être à eux ; ils voulaient bien nous tolérer, voilà tout.

On ne nous regardait jamais.

Madame la baronne avait des prétentions au bel esprit : de rOctave Feuillet rance, du Sandeau éventé, dts mines, des clignements d'yeux, des contorsions.

Elle était fortement applaudie par monsieur Eleuthère, — un oison de la plus belle venue.

Voici quelques bribes de leur conversation qui ont surnagé dans ma mémoire.

La Baronne. — Monsieur Eleuthère ?

Eleuthère. — Madame la baronne ?

La Baronne. — Vous devriez bien recommander à Valentine de ne pas grasseyer autant qu'elle le fait... Vrai, c'est un service à rendre à cette chère petite, qui n'est pas mal, d'ailleurs... malgré ses épaules un peu rentrées... Je parlais d'elle Tautre jour encore à son oncle, M* Lefaivre...

Eleuthère. — M* Lefaivre, qui demeuresur la place, n'est-ce pas ?

La Baronne. — Oui ... à deux pas des Vieuxcba m ps. . avec lesquels ils ne se voient plus, d'ailleurs... Il paraît que M* Lefaivre... Oh! c'est toute une histoire.,.

Eleuthère. — Le beau-frère de Savignac, je crois, n'est-il pas vrai, madame la baronne?

La Baronne. — Vous n'y êtes pas... Savignac a épousé une cousine des Broux de Saint-Tiste... Une sans le sou... qui a eu toutes les peines du monde à se faire recevoir dans la famille Caulinau.

Eleuthère. — Caulinau-Verdon?

La Baronne. — Non, Caulinau-Souplct... Vous ne savez rien de rien aujourd'hui, mon cher Eleuthère... D'oîi sortez-vous donc? (Elle rit,)

Eleuthère, riant aussi. — Excusez-moi, madame la baronne.

Tous les quatre, riant. — Ah ! ah ! ah ! ah 1

Nous nous regardions, mon ami et moi.

Au bout de deux heures, notre ahurissement avait été remplacé par une rage concentrée.

Agacés, énervés, enfiévrés, nous n'avions plus qu'une idée : la vengeance.

Notez qu'à chaque station ces bélîtres repoussaient fort brusquement les voyageurs en quête d'une place.

— Tout est occupé ! disaient-ils en refermant la portière.

Mon ami et moi, nous nous comprîmes.

*Nous dûmes soufifrir encore pendant une heure leurs éclats de voix et leurs ïnsipidQs potins.

Aux Eglisottes, arrêt du train.

Une bonne figure se montre à la portière,

— Y*a-t-il une place ? demande-t-elle.

— Non ! répondent comme toujours nos voisins.

— Pardon! m'écriai-je; il y en a deux... Montez, monsieur.

— Merci, monsieur, dit le nouveau veuu en opérant son ascension au milieu des bagages.

Cela avait été un coup de foudre.

Les quatre hobereaux, qui ne nous avaient point jusque-là honorés d'un regard, se tournèrent ensemble vers moi avec un air d'indignation.

J'étais souriant.

— Vous êtes seul, monsieur ? dis-je au survenant.

— Oui, monsieur.

— Tant pis... on tîenthuitfort aisément, ajoutai-je. Les quatre hobereaux étaient devenus muets de courroux.

Leurs yeux lançaient des flammes.

Ce n'était pas suffisant pour notre vengeance.

Nous avions écouté, nous voulions être écoutés à notre tour.

Sur-le-champ, sans laisser à nos ennemis le temps de se reconnaître, nous nous emparâmes de la conversation ; et comme ils avaient fait précéder.'. ment, criant, gesticulant, nous commençâmes un entretien à faire dresser les cheveux sur la tête.

Lui, hurlant, — Y a-t-il longtemps que tu as vu Mélanie?

Moi, au diapason. — Quelle Mtlanie? Mélanie-roseau, ou Mélanie-fond-de-bouteille?

Lui. — Mélanie-fond-de-bouteille... celle qui était avec Gustave.

Moi. — Elle n'est donc plus avec lui ?

Lui. — Depuis deux mois. Elle aimait trop à faire la noce. Elle a lâché Gustave de deux crans.

Moi. — Pour aller avec qui ?

Lui. — Je ne sais pas... René peut-être.... C'est une belle fille !

Moi. — Je crois bien !

Lui. — Un corps de Vénus !

Moi. — Si elle avait pu se teni^^ son afiaire aurait

été vite faite... Paul voulait lui acheter un (nagasin de parfumerie dans un passage.

Lui. — CommeàMathilde.

Moi. — Mais il y a des femmes qui ne sont nées que pour être cocottes.

Lui. — Elle a la nostalgie de Mabille.

Moi. — Si tu disais de Bullier !

Nos ennemis étaient vaincus.

Effarés, hagards^ bouche close, ils nous regardaient et nous écoutaient, pleins d'épouvante.

Nous continuions toujours, sans prendre garde à eux; et notre conversation, que nous étions décidés à ne plus interrompre, atteignait quelquefois aux plus périlleux sommets de Taudace permise.

Nos fadaises étaient la revanche de leurs stupidités.

Ils nous avaient fatigués, nous les écrasions maintenant.

Ils comprirent sans doute, car, — sans chercher à protester d'une manière ou d'une autre — à la station suivante ils se hâtèrent de rassembler leurs bagages et d'aller se réfugier dans un autre wagon.

Madame la baronne suffoquait.

Eleuthère était cramoisi.

Sur ces entrefaites, le digne voyageur que nous avions recueilli nous ayant quittés un peu plus loin^monami

et moi nous demeurâmes maîtres du compartiment dont la conquête avait été un moment douteuse, — et^ à dix heures et demie du soir^ nous faisions notre entrée triomphale à Bordeaux.

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