LE DEPUTE AUX SONGES
— Venez donc que je vous dise quelque chose...
C'est un député de la Droite qui m'entraîne mystérieusement dans un corridor de la Chambre et qui me dit:
— M. Thiers m*est apparu cette nuit.
Ce député a la manie de raconter ses rêves, et il en tient un assortiment considérable, — rêves de toutes les couleurs, dramatiques, comiques, poétiques, fantastiques! C'est sa spécialité de rêver.
Il prend tous les gens au bouton, et principalement ses collègues.
— Est-ce que vous y croyez? demandait-il Tautre jour à M. de Tillancourt.
— A quoi ?
— Aux rêves.
— Eh! eh!
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— Eh bien ! j'y crois, moi, prononça mon député; j*y crois sérieusement.
— C'est votre droit.
— Les rêves sont des messagers chargés de nous transmettre des avertissements.
— Comme la société des Transports parisiens , alors.
— Pas tout à fait.
— C'est vrai, puisque les rêves sont gratuits, ajouta sagacement M. de Tillancourt.
Le député de la Droite :
— Je rêve beaucoup. Jene fais même que cela.
Toutes les nuits Je chevauche régulièrement à travers le monde inconnu.
— Cela doit être fatigant.
— Quelquefois. C'est égal, je ne donnerais pas mes jours pour mes nuits... Ei, à ce propos, il faut que je vous raconte mon étrange vision d'avant-hier... Je m'étais couché assez tard. Deux bougies brûlaient sur un guéridon. Il y avait à peine quelques minutes que mes paupières avaient cédé au sommeil, lorsque je me sentis transporté sur un glacier.
— Chez un glacier", vous voulez dire.
— Non.... sur un glacier... des Alpes... à une hauteur vertigineuse.
— Diable !
— Oh! mais, sans secousse.... comme à Paide d'un ascenseur.
— Huml
— Une lumière bleue et rose me baignait de toutes parts... les chamois s'approchaient dé moi sans crainte,
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et les bergères venaient mbffrir à l'envi le lait de leurs troupeaux...
M. de Tillancoun Tinterrompit en lui posant la main sur le bras :
— Excusez-moi, mon cher collègue; je regrette de ne pouvoir écouter la fin de votre intéressant récit; mais j'aperçois M. le ministre qui me fait signe de venir lui parler... A bientôt... à bientôt!
Mon député de la Droite est continuellement en quête d'auditeurs.
Quelquefois, il s'approche d*un groupe animé.
Des voix ardentes, bruyantes, grondantes, font entendre ces mots :
— L'amendement qu'on nous propose est inacceptable !
— Inacceptable et absurde I
— J'y vois mille inconvénients! mille périls !
— C'est comme moi, dit alors mon député.
On se tourne vers lui, on attend qu'il parle. Il murmure modestement :
— Quand je dis : c'est comme moi... c'est une façon de m'exprimer... Mais vous ne sauriez n^anquer d'être frappés de la singulière analogie qui existe entre cet amendement et ce qui m'est arrivé Tavant-dernière nuit.
Ceux qui ne connaissent pas l'orateur se resserrent autour de lui.
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— P'igurez-vous une enSlade interminable d'appartements obscurs... des colonnades, des galeries... au bout desquelles on distinguait une lueur faible et tremblotante. Tout à coup, j'entendis dans mon rêve une musique qui semblait composée de harpes et d'harmonico-flûtes... Puis, un génie, vêtu seulement d'une écharpe transparente, apparut à mes yeux et me dit : Suis-moi !...
Le groupe le regarde en grommelant et se disperse pour aller se reformer ailleurs.
Le député aux songes — c'est ainsi qu^on Fappelle — accepte volontiers les railleries.
Un jour qu'il venait de prendre Noël Parfait pour confident, celui-ci lui dit :
— Mon cher, vous devriez entrer chez un poète tragique.
— Pourquoi faire?
— En qualité de tourneur de songes. C'est aussi bien payé que les bâtons de chaise. Voulez- vous que J'en parle à M. Henri de Bornier, l'auteur de la Fille de Roland f II vous prendra certainement à l'essai.