‹ Une troupe de comédiensChapitre 40 sur 54 · LE DEPUTE AUX SONGES · texte numérisé non relu

LE DEPUTE AUX SONGES

— Venez donc que je vous dise quelque chose...

C'est un député de la Droite qui m'entraîne mystérieusement dans un corridor de la Chambre et qui me dit:

— M. Thiers m*est apparu cette nuit.

Ce député a la manie de raconter ses rêves, et il en tient un assortiment considérable, — rêves de toutes les couleurs, dramatiques, comiques, poétiques, fantastiques! C'est sa spécialité de rêver.

Il prend tous les gens au bouton, et principalement ses collègues.

— Est-ce que vous y croyez? demandait-il Tautre jour à M. de Tillancourt.

— A quoi ?

— Aux rêves.

— Eh! eh!

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— Eh bien ! j'y crois, moi, prononça mon député; j*y crois sérieusement.

— C'est votre droit.

— Les rêves sont des messagers chargés de nous transmettre des avertissements.

— Comme la société des Transports parisiens , alors.

— Pas tout à fait.

— C'est vrai, puisque les rêves sont gratuits, ajouta sagacement M. de Tillancourt.

Le député de la Droite :

— Je rêve beaucoup. Jene fais même que cela.

Toutes les nuits Je chevauche régulièrement à travers le monde inconnu.

— Cela doit être fatigant.

— Quelquefois. C'est égal, je ne donnerais pas mes jours pour mes nuits... Ei, à ce propos, il faut que je vous raconte mon étrange vision d'avant-hier... Je m'étais couché assez tard. Deux bougies brûlaient sur un guéridon. Il y avait à peine quelques minutes que mes paupières avaient cédé au sommeil, lorsque je me sentis transporté sur un glacier.

— Chez un glacier", vous voulez dire.

— Non.... sur un glacier... des Alpes... à une hauteur vertigineuse.

— Diable !

— Oh! mais, sans secousse.... comme à Paide d'un ascenseur.

— Huml

— Une lumière bleue et rose me baignait de toutes parts... les chamois s'approchaient dé moi sans crainte,

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et les bergères venaient mbffrir à l'envi le lait de leurs troupeaux...

M. de Tillancoun Tinterrompit en lui posant la main sur le bras :

— Excusez-moi, mon cher collègue; je regrette de ne pouvoir écouter la fin de votre intéressant récit; mais j'aperçois M. le ministre qui me fait signe de venir lui parler... A bientôt... à bientôt!

Mon député de la Droite est continuellement en quête d'auditeurs.

Quelquefois, il s'approche d*un groupe animé.

Des voix ardentes, bruyantes, grondantes, font entendre ces mots :

— L'amendement qu'on nous propose est inacceptable !

— Inacceptable et absurde I

— J'y vois mille inconvénients! mille périls !

— C'est comme moi, dit alors mon député.

On se tourne vers lui, on attend qu'il parle. Il murmure modestement :

— Quand je dis : c'est comme moi... c'est une façon de m'exprimer... Mais vous ne sauriez n^anquer d'être frappés de la singulière analogie qui existe entre cet amendement et ce qui m'est arrivé Tavant-dernière nuit.

Ceux qui ne connaissent pas l'orateur se resserrent autour de lui.

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— P'igurez-vous une enSlade interminable d'appartements obscurs... des colonnades, des galeries... au bout desquelles on distinguait une lueur faible et tremblotante. Tout à coup, j'entendis dans mon rêve une musique qui semblait composée de harpes et d'harmonico-flûtes... Puis, un génie, vêtu seulement d'une écharpe transparente, apparut à mes yeux et me dit : Suis-moi !...

Le groupe le regarde en grommelant et se disperse pour aller se reformer ailleurs.

Le député aux songes — c'est ainsi qu^on Fappelle — accepte volontiers les railleries.

Un jour qu'il venait de prendre Noël Parfait pour confident, celui-ci lui dit :

— Mon cher, vous devriez entrer chez un poète tragique.

— Pourquoi faire?

— En qualité de tourneur de songes. C'est aussi bien payé que les bâtons de chaise. Voulez- vous que J'en parle à M. Henri de Bornier, l'auteur de la Fille de Roland f II vous prendra certainement à l'essai.

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