‹ Une troupe de comédiensChapitre 4 sur 54 · AVEC MON CONCIERGE · texte numérisé non relu

AVEC MON CONCIERGE

Mon Concierge. — Monsieur rentre de bien bonne heure.

Moi. — Vous trouvez, père Sandoval? Onze heures un quart. C'est Theure des journalistes décents.

Mon Concierge. — Ordinairement, monsieur passe minuit.

Moi. — Les jours de première représentation.

Mon Concierge. — Je n'ai pas entendu le bruit de votre voiture.

Moi. — Je suis revenu à pied.

Mon Concierge. — Et... les rues sont sûres ?

Moi. — Parfaitement sûres, père Sandoval. Pourquoi voudriez-vous qu'elles ne le fussent pas?

Mon Concierge. — Moi? je ne veux rien, monsieur, absolument rien; je vous prie de le croire.

Moi. — Alors, allumez ma bougie, s^il vous plaît.

Mon Concierge. — Encore un petit moment, monsieur... Si vous saviez combien je suis heureux de causer avec vousl

Moi. — Vous êtes fort honnête, père Sandoval.

Mon Concierge. — Honnête et affectueux*, je m'en vante. Un cœur bat sous ma redingote de concierge.

Moi. — Je m*en doutais.

Mon Concierge.. — Et si vous vouliez seulement me permettre d'oser vous offrir un petit verre de vieille ..

Moi. — De vieille quoi ?

Mon Concierge. — De vieille eau-de-vie. J'en ai là une fiole dans mon placard, avec laquelle je me console des aspérités de l'existence.

Moi. — Merci, père SanJoval; je n'en use pas.

Mon Concierge. — Bien vrai?

Moi. — Bien vrai. Ai-je une figure à faire des façons ?

Mon Concierge. — Non, et c'est pourquoi vous me plaisez, monsieur... Ainsi donc, vous revenez du boulevard ?

Moi. — Comment le savez-vous ?

Mon Concierge. — Je le suppose. Qu'est-ce qu'on dit sur le boulevard?

Moi. — On ne dit rien.

Mon Concierge. — Monsieur plaisante sans doute.

Moi. — Ma foi, non. Les gens prennent le frais devant les cafés, ou le chaud à l'intérieur.

Mon Concierge. — Mais la politique ?

Moi. — Eh bieni La politique... elle en est toujours au même point, père Sandoval?

CONVERSATION POLITIQUE I l

Mon Concierge. — Quel point ?

Moi. — On attend. C'est le calendrier qui gouverne.

Mon Concierge. — Mais. . Topinion publique?

Moi. — Elle est de plusieurs sortes, comme les individus.

Mon Concierge. — Allons, Je vois, monsieur, qu'on ne peut rien savoir avec vous, (^est un parti pris. Vous ne voulez pas vous ouvrir. {Avec finesse.) Si j'en faisais pourtant autant de mon côté ? Si je refusais de vous ouvrir?...

Moi. — Ah! père Sandoval, c^est un mot.

Mon Concierge. — Bien modeste, monsi-ur. J'ai le sentiment de mon infériorité.

Moi. — Mais, père Sandoval, puisque vous êtes si curieux de l'opinion, que ne l'interrogez- vous dans votre propre maison, où vous logez des représentants de tous les partis ?

Mon Concierge. — C'est vrai : un orléaniste au premier étage...

Moi. — M. Cudaine-Grinin, successeur de l'importante maison de suif de Lessivai (Orne), soixante-six ans, un petit ventre respectable « et qui ne doit rien à personne », selon son expression ; bourgeois bourgeoisant, qui se souvient avec orgueil d'avoir dîné au château des Tuileries en uniforme de chef de bataillon de la garde nationale.

Mon Concierge. — Un bonapartiste au deuxième.

Moi. — M. Arsène Belhomme, sans profession, ou plutôt sans ouvrage en ce moment; quarante-cinq ans, teint coloré, moustaches de cro-]u:mitaine. Signe particulier : un aigle dans \: plafond.

Mon Concierge. — Enfin, unlégitimiste autroisième.

Moi. — Le marquis de Sarpejeu. Répond au petit nom d'Odoard. L*âge d'une romance oubliée. Sensible et distrait. Tourne des tabatières dans ses moments de loisir, c'est-à-dire toute la Journée.

Mon Concierge. — Bonnes gens, au fond, tous les trois.

Moi. — Je ne dis pas le contraire. Que pensent-ils de la situation qui leur est créée par les élections nouvelles?... Le bonapartiste?

Mon Concierge. — 11 se frotte les mains.

Moi. — Pas exigeant. L'orléaniste?

Mon Concierge. — Il n'a jamais été plus joyeux.

Moi. — Bah I et le légitimiste ?

Mon Concierge. — 11 a fait remettre une coiffe blanche toute neuve à son chapeau, avec une fleur de lis dans le fond.

Moi. — En or?

Mon Concierge. — On le croirait.

Moi. — Il ne se refuse rien, le marquis de Sarpejeu.

Mon Concierge. — Il est au beau, comme ma fleur barométrique.

Moi. — C'est au mieux... Et, pour brocher sur le tout, moi, votre locataire républicain, je suis aux anges.

Mon Concierge. — Tout le monde est donc satisfait alors ?

Moi. — 11 faut le croire.

Mon Concierge. — Et d'accord ?

Moi. — Ah ! pour cela, c'est autre chose. Vous en demandez trop le premier jour, père Sandoval.

Mon Concierge. — Mais une fois à la Chambre?... Moi. — Une fois à la Chambre, il serait ambitieux

Page 1