‹ Une troupe de comédiensChapitre 54 sur 54 · DES FONCTIONNAIRES DESTITUÉS · texte numérisé non relu

DES FONCTIONNAIRES DESTITUÉS

J* ai perdu mon habit brodé l La France court vçrs un abîme.

Par VOtficiQl poignardé, Tai perdu mon habit brodé!

O mon pauvre frac démodé , Va, ne crains plus que je f abîme I Tai perdu mon habit brodé!

La France court vers un abîme.

Tai perdu mon brillant hôtel!

Oîi le pouvoir a-t- il la tête ?

Je ne vivrai plus de Vautel :

Tai perdu mon brillant hôtel!

Semblable à monsieur tel ou tel.

Terre, en pleurant mes jours de fête.

Tai perdu mon brillant hôtel!

Où le pouvoir a-t-il la tête?

J'ai perdu mes appointements!

Cen est fait, la patrie est morte.

Je vois de noirs événements :

Tai perdu mes appointements, S* ils s'en tirent, les garnements.

Je veux bien que Satan m'emporte!

J* ai perdu mes appointements!

Cen est fait ^ la patrie est morte.

J'ai perdu mon titre et mes gens!

Attendons-nous à des désastres.

L'ère est aux inintelligents :

J*ai perdu mon titre et mes gens!

Pour fuir ces temps trop affligeants^ Je veux me retirer à Castres.

J'ai perdu mon titre et mes gens!

Attendons-nous à des désastres.

La scène se passe en plein faubourg Saint-Germain^ dans le mille de Taristocratie et de l'élégance, chez le duc de la Planche-Mibray. Vieille noblesse... de cent ans. La Planche-Mibray e'tait une seigneurie qui fut érigée en duché au xviii® siècle par le pape.

Le duc, la duchesse et Valentine, leur fille, achèvent de déjeuner dans un petit salon de leur hôtel.

Le duc Eraste-Gombaud-Cristoris- Jean -Gustave Grattabous de la Planche-Mibray est un homme de cinquante ans environ, d'un extérieur aimable, et qui ne serait certainement pas déplacé dans un magasin du faubourg Saint-Denis.

La duchesse sa femme, est une grosse personne encore très fraîche, toujours prête à céder au sommeil. Ses ennemii eux-mêmes sont forcés de lui reconnaître une belle âme»

Rien de plus joli que Valentine. Dix-huit ans dans toute l'insolence de leur épanouissement.

Voilà nos personnages.

Ecoutons-les.

Le Duc. — Viens cà, ma Valentine; viens çà, ma fille adorée, la fleur de mon blason. Viens recevoir le baiser bi-quotidien de tes parents et apprendre de leur bouche une grande nouvelle.

Valentine. — Quelle nouvelle, papa?

Le Duc. — C'est ta fête dans douze jours.

Valentine. — Je le sais.

Le Duc. — On ne peut plus rien cacher aux enfants. .. Mais ce que tu ne sais pas, ma Valentine, ce que tu ignores, mon inestimable joyau, c'est que j'ai décidé de donner une grande fête à cette occasion.

Valentine. — Je m'en doutais, papa, puisque c'est votre habitude tous les ans.

Le Duc. — Elle s'en doutait ! {A la duchesse,) Elle est charmante I

La Duchesse. — C'est mon avis.

Le Duc. — Une perle I une anémone 1 un lis I

La Duchesse. — Oui; mais en sa qualité de lis elle pourrait se tenir plus droite.

Le Duc. — Valentine, la fête que je prétends donner à ton intention ne ressemblera à aucune de celles qui l'ont précédée.

Valentïne. — Je vous demande pardon, papa, elle sera absolument pareille.

Le Duc. — Que veux-tu dire, mignonne?

Valentïne. — Je veux dire qu'elle se composera comme les autres d'un grand dîner, d'un concert et d'un bal.

Le Duc. — C'est, ma foi, vrai. Tu as le don de seconde vue, ma colombelle. Alors, puisque, tu sais si bien lire dans le cœur de tes parents, et que nous voilà tous les trois réunis dans ce petit salon historique, — car il est historique, — tu vas nous conseiller au sujet de ce concert dont je veux faire la partie importante de la fête.

Valentïne. — Volontiers, papa.

Le Duc. — D'abord, l'orchestre Waldfeutel.

Valentïne. — Ça m'est égal.

Le Duc. — Waldfeutel... un nom étranger et qui sonne bien. Il nous jouera des fragments de la Vie pour le C:{ary de Glinka. Je raffole de ce qui est étranger, moi...

Valentïne, indifféremment, — Ensuite?

Le Duc. — Ensuite une comédie, un proverbe, par les artistes du Théâtre-Français... il n'y a que cela... On parle d'une petite Samary qui ne va pas mal. Hein?

Valentïne. — Comme vous voudrez, papa.

Le Duc. — Alors, une comédie, c'est convenu.

Quelque chose de moral et de bien écrit.., du Scribe, si l'on peut... Mais cela ne remplit pas toute la soirée... Que dirais-tu de quelques chanteurs sérieux ou comiques?

Valentïne. — Je n'en dirais rien.

Le Duc. — M. Bouhy? M. Nicot? M. des Roseaux?

Valentïne. — Peu m'importe.

Le Duc. — Cependant^ ma fille, puisque c'est pour toi...

Valentink. — Eh bien! mon papa, j'aimerais mieux voir des gens que je n'aurais jamais vus.

Le Duc. — C'est facile. As-tu quelqu'un en idée?

Valentine. — Ohl oui, papa.

Le Duc. — Naïf élan I... Désigne-le moi, mon hermine.

Valentine. — Vous ne voudrez pas...

Le Duc. — Pourquoi donc ? Je suis prêt à inviter qui tu voudras.

Valentine. — Bien sûr?

Le Duc. — Foi de la Planche-Mibray !

Valentine. — Eh bien papa... je voudrais voir un républicain... Invitez un républicain.

La foudre tombant dans le petit salon historique n'aurait pas jeté plus d'épouvante que ces simples paroles au cœur du noble couple.

Avait-il bien entendu ?

Le duc Eraste-Gombaud-Critoris- Jean-Gustave Graitabous de la Planche-Mibray fut le premier à se remettre. Il fit un signe d'intelligence à la duchesse, et s'adressant à Valentine :

— Tu plaisantes sans doute, mon enfant?

Valentine. — Non, papa.

Le Duc. — Ta vou irais. . » . ?

VALENTrNE. — Jc voudrais voir un républicain. On ne parle que d'eux, on ne cause que d'eux.

Le Duc. — Qui te Ta dit?

Valentine. — Votre journal, papa.

Le Duc. — Elle a réponse à tout... Mais^ me'chante, il s'agit d'un concert et pas d'autre chose. Un... comme tu dis... n'a rien à démêler avec un concert. Ca ne chante pas^ ça ne joue pas d'un instrument.

Valentine. — Tant mieux !

Le Duc. — Ça n'a rien de plus étonnant que les autres.

Valentine. — Oh I si I puisque vous les détestez tant.

Le Duc. — Je t'achèterai la photographie d'un d'entre eux... du moins laid. Ah ! je suis aimable I

Valentine. — Ça n'est pas la même ch jse... Je veux en voir un vivant.

Le Duc. — Sérieusement?

Valentine. — Très sérieusement.

Le Duc, à la duchesse, — Allons, madame, il faudra mener cette petite folle au Sénat... pas à la Chambre des députés, c'est trop cohue, trop mélange...

La Duchesse — Pourquoi au Sénat, monsieur le duc?

Le Duc. — J'ai entendu dire... notez que je n'affirme pas... je ne voudrais pour rien au monde qu'on m'attribuât une affirmation de cette nature... j'ai entendu dire qu'il y avait là cinq ou six républicains, peut-être moins... Valentine pourra satisfaire sa curiosité..

Valentine. — Non, non, je veux des vrais 1

Le Duc. — Mais il sont vrais autant que les autres, ma fille.

Valentine. — Eh bien ! invitez-en un à notre fête.

Le Duc. — Comprends donc, ma belle licorne blanche: des... républicains... ne sont pas des individus à recevoir. Ils sont très mal éleve's, ils crachent sur tous les meubles.

Valentine. — En êtes-vous bien sûr?

Le Duc, — Voyons, Valentine, tout cela n'est pas naturel. Tu as dû être circonvenue par quelqu'un?

Valentine. — Eh bien I oui !

Le Duc et La Duchesse. — Ah !

Valentine. — Mon amieEdmée...

Le Duc.^ — Edmée de Trouogate?

Valentine. — Non... de Préenville... Mon amie Edmée a été plus heureuse que moi : ona amenél'autre soir chez ses parents un républicain... un jeune homme charmant.

Le Duc. — Ohl ohl

Valentine. — Charmant... distingué... tout à fait spirituel.

Le Duc. — On aura fait croire à ton amie que c'était un républicain quelque mystification concertée...

Valentine. — Pas du tout. C'est bel et bien un républicain, et des plus en vue : il s'appelle le comte d'H...

Le Duc. — Un renégat I !

Valentine. — Je ne sais pas un valseur.

La Duchesse. — Il y a des parents bien imprudents !

Valentine. — Vous comprendrez, papa, que je ne peux pas souffrir que mon amie Edmée se moque de moi et me traite en petite fille... Je veux, à mon tour, avoir un républicain à ma fête.

Le Duc. — Jamais, mademoiselle!

Valentine, se tournant vers la duchesse. — Maman?...

La Duchesse. — Jamais, ma fille !

Valentine. — Alors, parents barbares, ne vous en prenez qu'à vous de ce qui pourra arriver.

Le Duc. — Que veux-tu dire? Une menace?...

Valentine. — Je suis résolue à tout.

Le Duc. — Oscrais-tu méconnaître l'autorité paternelle?

Valentine. — Je ne méconnaîtrai rien du tout... mais il y a une liberté qui m'appartient.

Le Duc. — Laquelle, s'il te plaît?

Valentine. — Vous allez voir... Cette fenêtre... Elle court à la fenêtre^ et l'ouvre.

Le Duc. — Ciel I je tremble de deviner...

La Duchesse— Valentine! arrête!...

Valentine, criant par la fenêtre. — Vive la République!

— Ah I pour devenir immensément riche, s'écriait l'autre jour une jeune et jolie femme de mes amies, je crois que je donnerais...

— Quoi?

— Mon âme au diable !

— Eh bien I que ne la donnez-vous ? lui dis-je.

— C'est que je ne sais pas comment m'y prendre, répondit-elle ingénument.

— N'est-ce que cela? Je me fais fort de vous instruire; j'ai lu tous les livres de magie.

— Vraiment I Je n'ai aucune idée de ces sottises... Je vous avouerai pourtant qu'une nuit j'ai répété à haute voix l'évocation de Faust.

— Je sais... Que la salamandre s* enflamme y que rondin se replie.,.. C'est enfantin. Aussi n'esi-il venu personne?

— Si : il est venu ma femme de chambre. Elle m*a fait une telle peur que j'ai caché ma tête sous mon oreiller. Mais à présent je sens que je serais plus brave. Initiez-moi.

Elle était diarmante en parlant ainsi.

— Pour de bon ? lui dis-je.

— Pour tout de bon.

— Vous êtes parfaitemeni décidée à évoquer... ?

— Le diable... oui. Pour être immensément riche.

— Bien entendu; c'est la condition. Quel diable voulez-vous appeler?

— Il y en a donc plusieurs? dit-elle avec étonnement.

— Il y en a un pour chaque jour de la semaine.

— Tiens ! tiens ! tiens î Savez-vous que c'est fort bien imaginé?

— Mais oui, pas mal. Pour chacun de ces démons^ il y a, en outre, des heures particulières, des formules d'évocation différentes» des cadeaux dissemblables.

— Ah ! ces messieurs exigent des cadeaux ?

— La moindre des choses. Ne faut-il pas les indemniser du dérangement qu'on leur cause ?

— C'est juste.

— Sans cette petite formalité, ils seraient d'une humeur exécrable.

— Voyez-vous celai Continuez, s'il vous plaît. Vous disiez que messieurs les diables avaient chacun un jour, comme M. Choufleuri?

— Précisément : le lundi appartient à Lucifer. C'est un des esprits supérieurs du noir royaume, un de ceux qui approchent le plus directement Satan. On ne peut

révoquer que de trois à quatre heures. Pour cadeau, il se contente d'une souris.

— Vivante ou morte?

— Vivante, tout ce qu'il y a de plus vivante.

— Allez.

— Le mardi est àNambroth. Très influent aussi, et très-sollicité. Vous ne vous en étonnerez pas quand vous saurez qu'il préside aux honneurs et auxdignités. Use laisse évoquer le soir de neuf à dix heures. On lui offre la première pierre qu'on rencontre.

— Ce n'est pas cher.

— C'est même pour rien. Le mercredi est à Astaroth. Astaroth va en ville de dix à onze heures du soir. C'est un démon familier et conseiller, genre Socrate. Accepte un crapaud.

— Pouah!

— Le jeudi appartient à Acham. Il faut évoquer Acham de grand matin, entre trois et quatre heures. On lui présente un morceau de pain, moyennant quoi il apparaît en roi.

— En roi ! Et pourquoi ?

— C'est son idée. Il est préposé aux trésors. Vous jugez s'il doit avoir une clientèle nombreuse!.. Le vendredi est à Béchet.

— Vous dites?

— Je dis : Béchet.

— Drôle de nom pour un diable ! Pourquoi pas Duhamel? Ce doit être un diable bourgeois, établi et marié. Il vend quelque chose assurément, votre Béchet.

— Je manque de renseignements sur lui, répondis-je, je sais seulement qu'on l'appelle à minuit et qu'on lui donne une noix.

— Vomique, sans doute.

— Le samedi est consacré à Nabam. Je ne connais pas de spécialité à Nabam. On lui demande ce qu'on veut, en échange d'une rôtie. De onze heures à minuit.

— Et enfin, le dimanche?

-^Est lejour d'Aquiel. Aquiel est assez couru, en raison de ce qu'il octroie le don d'invisibilité. Qui estce qui n'a pas désiré souvent d'être invisible? On l'appelle à midi, et on lui met un poil de renard dans la main.

Je m'arrêtai un instant, et je repris :

— Maintenant que vous les connaissez, chère, faites votre choix entre ces sept diables.

— Je n'ai pas de préférence, répondit la jeune femme; j'aimerais beaucoup mieux m'adresser à leur chef, au seigneur Satan

— Oh ! impossible! Il ne faut pas y songer. Il est plus surchargé de travail qu'un ministre I II ne sait où donner des cornes.

— Eh bien ! alors, dit-elle, je me rejette sur celui de ses représentants qui préside à la découverte des trésors.

— Acham.

— Acham, soit. Qu'est-ce que je dois faire pour me mettre en rapport avec M. Acham ?

— Je vais vous l'apprendre. D'abord... cela est assez délicat à dire. .. il faut être en état de pureté depuis quelques jours.

— Chut ! chut I fit-elle en rougissant.

— Ce n'est pas moi qui parle, c'est le Grimoire.

— Quel Grimoire?

— Le Grimoire du pape Honorius, rien que cela.

— Après?

•— Vous tracez un cercle au milieu duquel vous vous placez. Cette précaution est indispensable pour vous garantir des atteintes des démons, dont le premier mouvement est de vous empoigner.

— Oh ! oh !... et ce cercle ?. . .

— Doit être tracé au charbon.

— Très bien.

— Alors^ vous procédez à l'évocation dont voici la formule:

(c Moi (vous vous nommez solennellement), je te conjure, Acham... jeté conjure par la vertu de tous les esprits, par tous les caractères, par le Pentacle de Salomon, par ta confusion et ta malédiction, que tu aies à venir en belle et humaine foFme, pour répondre à la réelle vérité de tout ce que je te demanderai. Je te commande de venir sans délai ou de m'envoyer un autre esprit qui ait la même puissance que toi, qui exécute mes ordres et qui soit soumis à ma volonté. »

— Est-ce tout?

— Vous vous écriez ensuite trois fois : Viens, Acham 1 Viens, Acham ! Viens, Acham !

— Et Acham vient ?

— Parbleu !

— C'est le moment eifrayant, murmura la jeune femme après quelques minutes de silence.

— Bast ! vous pouvez tomber sur un diable bien élevé.

— Mais que lui dire ?

— Ah ! cela ne me regarde plus. Une fois que vous en serez là^ vous vous arrangerez avec lui.

— S'il allait me faire signer un pacte?

— C'est probable.

— Avec mon sang?

— Oh I ce serait bien vieux jeu. L'enfer doit avoir progressé lui aussi.

La jeune femme e'tait devenue rêveuse.

— Ecoutez, me dit-elle.

— Je vous écoute, ma chère amie.

— J'ai deux choses à vous demander.

— Accordées à l'avance.

— La première, c'est de ne pas trop vous moquer de de moi.

— Et la seconde ?

— C'est de me transcrire ce que vous venez de me dire.

— Je vous le promets.

J'ai tenu ma parole, comme on voit.

Seulement, j'ai tiré ma copie à des milliers d'exemplaires.

Si toutes celles de mes lectrices qui sont un peu superstitieuses et qui de'sirent devenir riches se servent de la conjuration que je viens d'indiquer, — Acham aura de la besogne.

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