‹ Une troupe de comédiensChapitre 53 sur 54 · UN FEU DE CHEMINÉE · texte numérisé non relu

UN FEU DE CHEMINÉE

lorsque.,. — Oh ! ce serait une lâcheté ! jure-moi de ne plus lui parler,,. — Mais le rose me va piieux, vous me Vave^ dit,,. — Te rappelles-tu cette soirée délicieuse^ où,.. — Prends garde, Louis ! tu sauras ce que coûte la vengeance d'une femme !,,, — La parure tout entière, à ce que dit le bijoutier, ne s'élève pas à plus de,,. — Voumavié praumi de venir e vous m'aime,,. — Eh bien ! fuyons^ puisque.,, — Tes deux mains dans les miennes, tu me répétais alors,,, — // n''jr a que nous pour savoir aimer !,., — Votre ami est un impertinent !.., — Trois lettres restées sans réponse! trois lettres mouillées de mes larmes /... — Vois, je suis confiante... — C'est demain le 3o, mon petit ;j'' espère que tu ne l'as pas oublié.,. — Tu m'as donné une existence nouvelle... — Lundi, cela est impossible; il passe toute la journée... — Pourquoi le ciel fa-t-il placé sur mon chemin ?... — J'avais envie de me tuer. . , »

Le feu dévorait tous ces propos interrompus, tous ces lambeaux de la vie humaine, dont quelques-uns, s'enlevant, allaient se répandre en parcelles noirâtres dans les coins de la chambre.

Les cires des cachets exhalaient en se consumant des odeurs diverses et pénétrantes.

Le vicomte de Puy-la-Lande sonna.

— Georges, le déjeuner est-il bientôt prêt ?

— Monsieur, dans dix minutes.

— Alors, j'ai le temps de brûler le reste. Cela t'ennuie ? .

— Non.

— Voici Paule et voici Marie, dit Louis en entamant une nouvelle boîte.

— Les jolies pattes de mouche ! m'écriai-je, approchant mon fauteuil.

— N'est-ce pas ? Et comme ces écritures rapides, menues et penchées disposent aux élégantes rêveries ! La lettre garde tout de la femme : elle craque comme sa robe, elle est satinée comme sa peau, elle sent bon

. comme ses cheveux... Une lettre, continua-t-il, c'est un baiser en trois ou quatre pages.

— Q ue de baisers ! dis-je ; tu aimes donc depuis Tâge de raison ?

— A peu près, répond- il en riant.

Puis, vidant un dernier tiroir :

— Voilà mon auto-da-fé terminé, dit-il; allons déjeuner !

— Allons déjeuner.

L'HOTEL DES INVALIDÉS

Louis XIV s'est immortalisé par la création de Thôtel des Invalides.

On ne saurait trop multiplier les institutions nationales.

Pourquoi le gouvernement actuel ne chercherait-il pas à marcher sur ses traces en fondant Thôtel des Invalidés ?

Les vieux débris de la politique sont dignes d'intérêt et de curiosité ; ils ont^ eux aussi^ des blessures^ des cicatrices, — de celles dont on ne se vante pas, par exemple ; mais enfin ce sont toujours des blessures, et il faut en avoir pitié...

On attribuerait aux invalidés un vaste local dans un de nos faubourgs de Paris.

Ils y seraient logés, nourris, vêtus, blanchis, éclairés etchaufifésaux fraisde TEtat. Ils habiteraient descham-

brettes bien saines, bien aérées, bien propres, où leurs familles pourraient venir les voir.

Seulement, — les fenêtres seraient grillées pour prévenir \:s cas de fièvre chaude.

On leur donnerait deux sous par jour pour leur tabac, et on les laisserait aller par la ville, oîi ils seraient la joie des enfants.

L'uniforme des invalidés — car il leur faudrait absolument un uniforme — serait simple et de mauvais goût : un maillot d'hercule avec des brodequins fourrés et, par dessus, une robe de moine.

Je les vois d'ici, ces nouveaux pensionnaires d'un hôtel des Invalidés, gaillards, allant voir jouer au cochonnet, pinçant le menton aux blanchisseuses, fredonnant, l'un : Vive Henri IV ! l'autre : Partant pour la Syrie.

On se les montrerait au doigt dans la rue, en disant :

— Il était à Avignon !

Ou bien :

— Il était à Baume-les Dames!

— Celui-là est un lapin !

— Et celui-ci un brave à trois poils !

— En voilà un qui s'est rudement battu à Cavaillonl

L'HOTEL DES INVALIDÉS 257

— Ce gros-là faisait partie de la trente-deuxième rigade de Condom I Ran plan plan I Ran plan l Rrrrran !

Les sédentaires auraient la jouissance d^un petit jardin, qu'ils cultiveraient et décoreraient à leur guise.

Les uns y placeraient le portrait du comte deChambord, les autres le buste de Napoléon III.

Ils seraient même libres de remplacer Napoléon III et le comte de Chambord par un rocher en coquillages ou par un petit lapin en plâtre, à tête branlante.

On aimerait à voir ces invalidés se profilant sous un berceau de vigne, au soleil, lisant un journal quelconque, et s'interrompant pour s'essuyer le front avec un mouchoir de couleur...

De couleur blanche ou bleue.

On leur ferait à manger dans une grande marmite, comme pour leurs collègues des bords de la Seine.

Ah! dame! ce ne seraient plus les succulents festins des bons temps de Tempire. Ce serait un petit veau inoffensif, arrosé d'un timide argenteuil.

Mais enfin^ ce serait la pitance assurée et la table mise tous les jours régulièrement à la même heure.

Il y aurait de temps en temps des distributions de nez d'argent.

Histoire de rirel

On s'amuserait aussi à de petites élections, telles que celle de ï Invalidé à la tête de bois, — car il ne faut pas laisser périr les légendes.

Grâce à cette élection, il y aurait encore de beaux jours pour les campagnards naïfs qui visiteraient l'hôtel.

— Monsieur, voudriez-vous être assez bon pour m'indiquer l'invalidé à la tête de bois?

— De bois ou de buis?

— On m*a dit de bois.

— C'est le même, d'ailleurs.

— Où est-il?

— Montez au troisième étage, tournez, prenez le corridor 212... puis le corridor 222... chambre 9... c'est là. Vous le trouverez en train de faire sa partie de besigue.

— Merci, monsieur.

— A propos parlez-lui en élevant la voix, car il

est un peu dur d'oreille.

Sur un autre point :

— L'invalidé à la tête de bois, s'il vous plaît?

— Ce n'est pas moi, monsieur.

— Je le vois bien ; mais pouvez-vous me dire où il se trouve?

— Il était ici il n'y a qu'un moment.

— Et, à présent?...

— Il sera allé probablement se faire raser.

— Se faire raser? c'est prodigieux !

L'HOTEL DES L\ VALIDÉS 259

— 11 ne peut tarder à revenir ; donnez-vous donc la peine de vous asseoir en l'attendant.

Brouillés depuis Wagram!

C'est le titre d'un aimable vaudeville de Lambert Thiboust.

Il faudrait s'attendre^ chez les invalidés^ à de fréquentes rééditions de cette pièce.

On les connaît: ils sont aussi grincheux que Vergeot et Champein; ils ont des rancunes, surtout ceux du Midi.

Les Hautes-Alpes feraient les gros yeux aux Basses- Pyrénees; Vaucluse montrerait le poing à l'Hérault.

— Môssieu, voulez-vous me prêter votre arrosoir?

— Jamais, môssieu ! !

Chacun accuserait l'autre de sa ruine.

— Vous êtes allé trop loin dans la résistance ; moi, j^étais plus souple, plus onctueux

— Oui, cela vous a joliment réussi I

— Vos formes cassantes, vos manières impe'rieuses vous ont perdu I

— Dites donc plutôt que ce sont vos allures jésuitiques I

— Môssieu !

— Môssieu 1 1

— Je ne trouve pas ma graine d'oeillets moi qui,

justement, voulais en semer ce matin.

— J'en ai^ moi, de la graine d'œillets; mais je la garde*

— Cela ne m'étonne pas de votre part, un butor.., un bonapartiste!

— S'il y avait eu que des bonapartistes comme moi, Tafiaire serait aujourd'hui dans le sac. Mais qu'attendre de légitimistes comme vous? Quel espoir fonder sur des hommes aussi mous, aussi flasques, aussi...

— Dites donc I dites donc!

— De véritables chiffes... Moi, du moins, j^ai mis mon département sens dessus dessous. J'ai fait de l'agitation en grand. Tenez, un jour, l'aile gauche allait faiblir. . . c'est-à-dire la droite.. . enfin nous courions un grand danger. Nom d'un vote! il ne s'agissait pas d'avoir froid aux yeux. Je dis à Bodéléac...

— Qui ça, Bodéléac? Bodéléac de la 12* du 24*?

— Eh! non... Bodéléac des Côtes-du-Nord... Vous m'embrouillez, vous. Voici vos graines d'oeillet, et fichez-moi la paix!

— Voici votre arrosoir.

— A propos de votre arrosoir, marquis...

— Quoi?

— Il me rappelle les urnes de ma circonscription électorale. Hi! hi! hil

Puis à l'heure de la retraite, changement de tableau .

L'HOTEL DES INVALIDÉS ^ 26 1

Voici les invalidés qui se comptent avant de rentrer à leur hôtel.

— Où donc est Esbignard?

— Le voilà qui arrive avec Saint-Just.

— Avez- vous vu Bardilan?

— Il était tout à Theure en compagnie de Novalis et de Beyrousse.

— Les nobles me paraissent bien joyeux ce soir.

— Quels nobles?

— D'Aygueschaudes, de Poirières, de Cardenay, de Puybernal, de la Villegomar...

— Que voulez-vous? Il faut bien que noblesse se passe !

— Je cherche de Bordai.

— Il a obtenu de garder une maison en construction.

— Oti cela ?

— Rue de la République.

— Allons donci est-ce qu'il y a une rue de la République à Paris!

— Mais oui.

— Pas possible!

— A Montmartre... près de la rue Labat.

— Pourquoi pas à Chaillot ?

— Qu'est devenu Rabion du Tertre?

— Invisible. Cela ne le change pas.

— Et Fœderer?

— Il se sera attardé au Petit Pot ou à la Renommée du Champoreau d* Afrique,

— Le serein commence à se faire sentir... c'est Theure oU s'éveillent mes rhumatismes gagnés au service de l'ordre moral. Rentrons, camarade.

— Rentrons.

— Rentrons.

— Vive Henri IV !

— Partant pour la Syrie...

— AS'tu vu la casquette... la casquette?

Les invalidés vont se coucher.

Page 1