AUX ROSES DU VALLON
Dès l'aupore, Zéphyr folâtre en ces prairies ,
Et s'enivre en buvant le miel Des roses du vallon qui s'éveillent fleuries
En regardant Tazur du ciel.
Comme vous, douces fleurs, elle s'est éveillée
Le cœur plein d'amour, un matin, Et les pleurs dont sa joue était toute mouill
Arrosaient son cou de satin.
Adieu, roses! jetez votre éclat au mystère,
A l'ombre du bois verdoyant.
jSi jamais elle passe en ce pré solitaire,
Inclinez-vous en la voyant.
En faisant ces vers, il ne savait encore à quel vent tourner'. Il aimait M. de Lamartine, mais il avait bu aux sources du dix-huitième siècle. Pour mieux dire, il se laissait aller, il regardait le ciel en écoulant son
cœur. Certes, c'eût été un grand poêle, si l'amour, «u plutôt si la mort l'eùl laissé taire.
— En vérité, mais ils sont charmants ces vers de Pierre, dit en souriant madame de Walleau. Mon pauvre petit poète! 11 est bien à plaindre d'avoir un nom maudit parla poésie; si j'étais sa marraine, je crois qu'il s'appellerait Chérubin.
L'album se détacha des mains de madame de Walleau; son sourire s'allrisla, son front se i)cncha sous la rêverie.
Bientôt elle entendit la voix de M. de Vermand; elle releva la tête et regarda dans la glace de la cheminée si sa beauté n'avait rien perdu depuis près d'une demi-heure qu'elle ne s'était mirée.
— M. de Vermand ! cria Aurore en ouvrant la porte.
Le chasseur s'avança et s'inclina en souriant; madame de VVatteau se soule\a avec indolence, et indiqua un fauteuil d'une main qui retomba tout de Suite. Les premières minutes se passèrent dans toutes les niaiseries de la conversation. Madame de Wattean cherchait en vain à se distraire, et M. de Vermand, croyant l'heure venue, caressait plus que jamais son dessein romanesque, d'ap[)rendre à madame de Watleau, delà façon la plus délicate, qu'elle était la femme la plus aimée de son cœur stérile. Ce jour-là, il s'abusait jusqu'à croire qu'il aimait pour tout de bon. Mais comment dévoiler son amour? Comment soulever un petit coin du voile sans effiirouchcr tout de suite? C'était bien épineux quoique bien simple. On pouvait s'attendrir et se laisser surprendre, mais on pouvait
90 MADAMB DE WATTEAC.
se révolter. Comment éveiller le cœur et endormir du même coup la vertu aux aguets? — Après tout, se disait il, de plus en plus entraîné par le désir de vaincre; après tout, le plus grand malheur qui me puisse avenir est d'être éconduit; j'en serai quille pour retourner à mes bécasses ; on aura l'air de s'offenser, mais au fond on sera touché de mon martyre; on me plaindra et on n'en dira rien à son mari, car madame de Watteau n'est plus dans l'âge de la confession. De tout cela il résulte qu'il faut faire la guerre.
Ce qui décida surtout M. de Vermand, ce fut l'air rêveur et attristé de madame de Watteau. Il est des instants où les femmes ont l'air d'appeler l'amour, où les femmes ont l'âme dans les yeux et le cœur sur les lèvres, comme ces roses qui le matin, au lever du soleil, s'agitent pour atteindre un rayon.
—Vous avez l'air bien sombre et lien terrible, dit tout à coup madame de Watteau en renversant la têle sur le dossier de son fauteuil.
— Voilà le commencement de l'escarmouche, pensa l'amoureux. Pour ne pas trop s'aventurer de prime abord, il répondit par cette métaphore assez vague : J'ai dans le cœur un buisson ardent, murmura-t-il avec un soupir.
En voyant la mine élégiaque du chasseur, madame de Watteau pensa qu'il fallait jeter de l'eau sur le feu : A propos, dit-elle avec un air d'insouciance moqueuse, vous ne savez pas que M. de Watteau a tué ce matin un lièvre dans un champ de choux. — L'à-propos est très-drôle, madame, mais il ne m'empêchera pas de vous dire... M. de Vermand se reprit
avec un malin sourire et comme enlre parenthèse : Je puis vous dire cela, à vous! Hélas! je croyais traîner une chaîne d'or, n'esl-ce donc qu'une chaîne de fer? — Apres tout, qu'importe, M. de Vermand, puisque l'amour est aveugle? N'en parlons plus, s'il vous plaît. D'ailleurs , cela vous va très-mal. Les hommes ne devraient jamais s'aviser de parler d'amour. Parler d'amour avec des lèvres profanes, je vous le demande, n'esl-ce pas une ironie? Du reste, recevez mes louanges; pour vous, vous jouez la comédie à merveille.
La nuit était presque venue, madame de Walteau, qui commençait à s'inquiéter, tisonnait les bûches pour faire jaillir des éclairs.
— Ah! reprit l'amoureux en souriant un peu, pourquoi ne pas croire quand c'est le cœur qui parle? Si vous preniez la peine de tisonner mon cœur, madame...
Et en disant ces mots, M. de Vermand voulut saisir la main, ou l'écran, ou l'album de madame de Watteau.
— Aurore, allumez les bougies, cria-t-elle étourdiment d'une voix tremblante.
Elle s'apaisa tout aussitôt (les femmes ont toujours l'esprit présent, même quand le cœur n'y est plus, pour se tirer d'un mauvais pas); madame de Watteau se retourna vers le chasseur : Je vais vous montrer une aquarelle que j'ai achevée hier... La nuit vient bien vite maintenant, n'est-ce pas? 11 est à peine sept heures, et déjà...
Dans son dépit, M. de Vermand saisit comme par distraction la main de madame de Watteau.
Après un silence d'une seconde, la jeune femme toute troublée murmura d'un air railleur : Dites-moi, monsieur, touchez-vous au dénoùment de votre comédie?
Elle leva la main pour sonner; mais le chasseur, se voyant trop loin pour rebrousser, arrêta cette blanche main par un baiser.
— Pardonnez-moi, madame, car c'était dans mon rôle.
M. de Vermand se jeta aux pieds de madame de Watleau. A la pâle clarté de l'àtre, elle le vit si amoureux et si suppliant qu'elle ne put se défendre d'un peu de pitié. Comment se courroucer longtemps contre celui que vos beaux yeux ont jeté à vos pieds, surtout quand on s'ennuie? Si vous ne pouvez aimer, comment ne pas plaindre la victime de vos attraits? Madame de Watteau détournait la tête et s'agitait comme sur un brasier; elle cherchait des paroles sévères, mais le moyen de les dire avec une bouche si tendre! cependant il fallait en finir. M. de Vermand avait ressaisi la main; son amour devenait presque menaçant dans ce grand salon déserta peine éclairé par un feu qui pouvait s'éteindre par caprice. Se fâcher c'était peu charitable, ne pas se Hichcr c'était dangereux; et il n'y avait point de milieu : madame de Watteau aurait bien voulu que cela se finit tout seul.
Le danger d*arriver irop tôt.
Tout à coup un bruit de pas retentit à la poutc du salon; c'était M. de Waltcau qui survenait fort à propos.
— Ohl mon Dieu I mon mari ! s'écria madame de Waltcau tout éperdue. — Je vais me cacher, dit M. de Vcrmand.
Le traître voulait, par ces paroles, prouver à madame de Watleau que les choses étaient plus avancées qu'elle ne se l'imaginait.
— Vous êtes fou, dit la pauvre femme effrayée par cette audace, et un peu aussi par le Ijattement de la porte du salon.
M. de Vermand se glissa vers le rideau de la fenêtre voisine de l'àlrc. Les anneaux résonnèrent sur les flèches, mais ce bruit léger fut couvert par la voix sonore de M. de Watleau : Jenny, es-lu là? — C'est loi?... Attends, attends, dit madame de Watteau d'une voix en! recoupée.
Elle s'avança de deux pas à la rencontre de son mari en imaginant un petit mensonge véniel. Klle allait peut-être tout sauver en demandant à M. de Walleau s'il n'avait pas vu M. de Vermand; mais la femme de chambre, sans doute envoyée par le diable,
9i BIADAME DE WATTEAU.
apparut alors à la porte du salon avec une bougie. Madame de Walteau perdit la tête et se jeta avec effroi dans les bras de son mari. En ce moment un souffle venu de la fenêtre éteignit la malheureuse lumière. Il n'était pas encore trop tard; mais la pauvre femme ne savait plus que dire.
— Qu'y a-t-il donc? lui demanda M. de Watteau, qui pressentait un malheur. — Rien, rien, réponditelle en essayant de rire; il n'y a rien; j'étais là toute seule devant la cheminée; je pensais... je pensais à quelque chose que je vous dirai plus tard, monsieur. Tout à coup il m'a semblé voir passer une ombre; j'en frissonne encore; allons-nous-en par là... — Comment, madame, vous avez l'air de rire I celte ombre est peut-être un voleur? Aurore, de la lumière tout de suite. Mais dépêchez-vous donc!
Et cette idée s'enracinant dans l'esprit de M. de Watteau, il tressaillit et recula contre la porte du salon.
— Un voleur ! je lui conseille de dire ses patenôtres, reprit-il d'une voix de tonnerre. Pourquoi rester ainsi sans lumière? Les femmes n'ont pas le sens commun. Aurorel — Oui, monsieur, me voilà, dit Aurore, qui cherchait vainement les allumettes.
M. de Yermand jugea à propos d'éclater de rire et de venir à M. de Watteau.
— De Vermand! s'écria celui-ci; quelle comédie est-ce là? Un voleur! Ah! oui, je comprends...
Une i^ensée jalouse lui déchira le cœur. Il voulut faire semblant de ne pas reconnaître son ami, afin de pouvoir naturellement le mettre à la porte ou le jeltr
un peu par la feiicire; mais madame de Walleau, qui ne pouvait sans danger passer pour le complice du voleur, ayant dit avec une candeur admirable : Quoi I M. de Vermand! II abandonna son dessein. Cependant, murmurait sa jalousie, ne sois pas dupe de tout cela, jclle-moi ce voleur par la fenêtre. Non, non, répondait sa raison, il se casserait le cou, et Jenny le plaindrait. Enfin M. de Watteau se résigna à la raison.
— Tu deviens donc fou, mon cher? dit-il au chaS' seur avec dépit; je ne suis pas du tout charmé de les amusements ; voilà toute la maison à l'envers, voilà tout le monde en émoi.
Et continuant avec ironie : Cette pauvre Jenny est à demi morte de peur
Et s'approtharit d'elle avec une feinte sollicitude : Ciî n'est pas un voleur, rassure-toi. — Je suis toute tremblante, dit-eile en s'agitant sur le liiuleuil ; mVlTrayer ainsi I M. de Vermand n'a pas le sens commun.
— Voyez comme elle est pâle ; elle en sera malade, reprit M. de Watteau, malade de cœur, ajouta-t-il tout bas avec colère. — Madame, dit M, de Vermand d'une voix émue, j'implore ma grâce à vos pieds. — Vous êtes, monsieur, un très-grand comédien. — El ma femme, hélas I pensa M. de Watteau. — Mais, reprit Jenny, vous jouez un fort vilain rôle. — Je suis peut-être allé trop loin, mais je m'amusais tant de voire trouble!
Et en disant cela, le chasseur caressait d'un regard passionne l'adorable Hgure de la jeune femme. M. de
Walteau ne pouvant arrêter une nouvelle secousse de jalousie, s'empressa de sortir du salon ; il courut à la cuisine, fit semblant d'allumer un cigare et descendit dans la cour en rêvant à son honneur en danger. — Est-ce un horrible songe? 0 Jenny ! Jenny I j'avais bâti tant de châteaux sur ton amour! Hélas I comme dit le proverbe, bâtir sur le cœur d'une femme, c'est tout simplement bâtir sur le sable. 0 Jenny, je vous croyais si loin du mensonge, et voilà que vous jouez la comédie, car j'ai bien devine... Mon Dieu I si elle aimait ce grand tourtereau ridicule qui roucoule la même note à toutes les femmes. Pourquoi diable ai-je admis cet oiseau dans mon oasis. 0 Jenny ! tout est donc déjà perdu? Tout du moins, hormis l'honneur... l'honneur l La belle part qui me resterai Ahl monsieur le voleur! tu viens ici pour m'enlever le plus cher de mes biens...
Pierre revient sur la scène.
M. de Watteau souffrait le martyre; la jalousie, la douleur, l'amour, la colère, s'agitaient dans son cœur comme des charbons ardents. Il se démenait tout comme un traître de mélodrame, il se croyait seul, et il s'abandonnait sans crainte à tout l'éclat du monologue. Mais les murs ont des oreilles, dit le proverle. Or, Pierre, que l'amour amenait au château pour
jouer aux échecs, suivant la coutume, entendit, sans le vouloir, presque toute la litanie de M. de AValteau. C'est mal d'écouter aux portes; mais comment ne pas écouter quand c'est le cœur qui s'en mêle? Et puis, comment sonner à un pareil moment? On se laisse aller nonchalamment au cours naturel des choses : Pierre avait fait ainsi. Entin, au premier silence du pauvre jaloux, il agita timidement la sonnette. Du reste, en écoutant à la porte, le poëte n'avait pas appris grand'chosc de nouveau; il savait depuis longtemps que M. de Vermand papillonnait devant' les beaux yeux de madame de Walteau; et s'il avait pu le lapider à coups d'élégies et d'épigrammes , M. de Walteau n'eût jamais été jaloux. Pierre haïssait autant M. de Vermand qu'il aimait madame de Watleau ; d'abord, parce que M. de Vermand prenait souvent sa place au soleil, ensuite parce que le chasseur poursuivait avec son esprit le naïf poêle, sans lui faire grand mal, il est vrai. Ainsi, à chaque rencontre : Eh ! bonjour, monsieur Pierre Méquignon ; comment se porte voire dernier vers? marche-t-il sur ses douze pieds? Ou bien : Ah ! vous voilà, cher nourrisson des muses ; il faut que jeunesse se passe ; les petits garçons font des vers, les petites tilles font des poupées. Le poêle répondait à toutes ces estocades par un silence dédaigneux.
Aussitôt que Pierre eut sonné, M. de Walteau alla ouvrir la porte. — Eh bien! poëte, dit-il en voyant Pierre, que sais-tu de nouveau?
Le poêle, à propos de nouveau, pour prouver à M. de Walteau qu'il n'avait rien entendu, se mit à
parler d'un volume de Saint-Amand qu'il venait de découvrir dans un grenier de la ferme, au grand chagrin des rais ; après quoi il fit l'éloge de Corneille et de Jean- Jacques, de Lamartine et de Béranger; après quoi il arriva tout droit à lui. Moi, dit-il, je viens de finir mon second livre d'élégies. Et il raconta ses joies et ses angoisses. Tout cela dura bien un quart d'heure. M. de Walteau, qui se promenait avec lui sans l'écouter , poursuivait une idée bizarre s'il en fut : il imaginait d'envoyer à sa femme un second • amant, c'est-à-dire M. Pierre Méquignon, le poëlc élégiaque, et à ce sujet voici ses réflexions : Pierre combattra de Vermand par la poésie; tout rustre qu'il soit, Pierre a plus d'esprit que l'autre. En écoulant les jolies chansons du paysan, Jenny rougira des roucoulement monotones du Parisien; le puële lui fera voir que l'autre n'est qu'un sot. Et moi, pendant le combat, je ressaisirai Jenuy, comme dans la fable de La Fontaine : Les deux Voleurs et l'Ane.
Ce dessein de M. de Walteau était bien un peu extravagant, il y avait du roman et presque du vaudeville; cependant il y revint avec ardeur après avoir passé en revue bien des moyens d'arracher du cœur de sa femme le petit grain d'adultère qui germait déjà. Jusqu'ici, pensait-il, le mal est dans l'àme; si je fais voyager Jenny, l'àme restera. Si je tue de Vermand, j'abattrai du même coup dans cette âme égarée la dernière branche qui reste à mon amour; ahl si je pouvais le perdre par le ridicule 1 ce ne serait pas bien difficile ; mais le ridicule est une arme assez innocente entre les mains d'un mari. Décidément il
AIADAME DE WATTEAU. 90
faut que je donne celte arme à Pierre, il s'en servira lanl bien que mal ; qu'il délivre seulement la terre Siiinte du profane, et je lerai le reste, c'est-à-dire je replacerai le vrai dieu sur l'autel.
M. de Watteau s'était arrêté sous un des ormes centenaires; l'ierre en effeuillait les branches retombantes.
— Poëtel dit tout d'un coup M. de Watteau sans préface ni sommaire, veux-tu faire semblant d'être amoureux de ma femme?
Pierre pâlit et chancela. Vous vous moquez de moi, c'est mal à propos. — Ecoute, Pierre, je ne ris pas du tout. Voici ce qui m'arrive en ce moment. Je puis te conter cela à loi; un poète de vingt ans est digne de toute la confiance du monde. J'ai bien été un peu poëte dans mon temps ; voilà pourquoi je te sais par cœur. Donc, à l'heure qu'il est, il y a auprès de Jenny un fat, M. de Vermand, qui cherche à semer le désordre en son cœur. Tout mari que je suis, j'ai vu cela tout de suite. Toi, mon cher poëte, tu peux me délivrer à jamais de cette brute sentimentale qui ne se contente pas de venir tuer les lièvres de notre terroir, et qui, depuis deux mois, le poursuit avec son esprit sans l'atteindre, il faut bien le dire. Rien de plus aisé : tantôt lu joueras la passion la plus échevelée; tantôt lu feras semblant de réciter une fable ; tu diras à Jenny du bout des lèvres les grands mots gonflés de vent dont tu auras l'air de rire un peu. Elle n'aura pas de peine à saisir le ridicule de toutes ces amours profanes où le cœur n'est pour rien. — C'est un rôle odieux dont je ne veax pas, dit
Pierre d'une voix étouffée; et d'ailleurs madame de Watleau me chasserait sans m'entendre.—Sois tranquille là-dessus, les femmes ne se bouchent jamais les oreilles quand on leur parle d'amour. Ton rôle est odieux, dis- lu? mais, mon cher, ton rôle est adorable; c'est le beau rôle de la comédie. — De la comédie I murmura Pierre. Il devrait dire du drame. — Eh bien ! reprit M. de Watteau, je l'en prie de toute mon amitié, tu peux empêcher bien des malheurs. Voyons, Pierre, c'est tout simple : si tu ne sais pas dire les l)elles phrases en prose, tu les diras en vers. — Et si pour me punir d'un mensonge, dit Pierre tout défaillant, le diable, qui se mêle de tout, me rendait amoureux de madame de Watleau? - En effet, pensa M. de Watteau, si j'allais improviser une passion 1^
Et comme celle pensée l'embarrassait un peu, il s en délivra par un : C'est impossible; phrase commode dont on se sert si souvent mal à propos. C'est impossible, reprit-il, car les poêles adolescents ne revent qu'aux chastes nymphes des bocages, ils ont trop de candeur pour penser aux femmes d'autrui, le mot adultère les effraye et les repousse : il n'y a pas de danger de ce côte-là. Quant à Jcnny, elle aime trop l'éclat et la grâce pour s'amouracher d'un rastrc.
Cependant, il ne voulut pas offenser la vanité de Pierre; il eut l'air d'avoir peur de lui. — Ecoute, Pierre,' souviens-loi qu'il faut faire semblant, d'ailleurs ton rôle ne sera pas long.
Non, non, jamais, repril-il tout à coup, j'ai fait un rêve d'enfant; il faut que j'aie perdu la tête pour imaginer une pareille comédie. C'est un mauvais jeu
MADAME D3Î WATTEAU. lOl
que je voulais jouer là; je suis d'ailleurs trop ombrageux, et la jalousie m'est venue mal à propos; pourtant...
Tout le monde souffle sur le feu.
A cet instant, !\I. de Vcr.nand descendit le perron et s'en vint sous le vieil orme.
— Eh bien, messieurs, est-ce que vous jouez là aux échecs? En vérité, la lune est assez belle pour vous éclairer; d'ailleurs un pur esprit comme M. Pierre Méquignon doit voir clair partout. Mais vous laissez madame de Watleau s'ennuyer avec moi. — C'est son devoir, murmura M. de Watteau. — Viens donc làhaut, reprit le chasseur qui n'avait pas entendu. Tu sais que je soupe ici, mon cher? On a rais à la broche un de tes lièvres avec une guirlande de cailles que j'ai tressée ce soir à coups de l'usil sur la montagne. Pour ton lièvre, il sent encore le chou dont il fut nourri. A propos, j'oubliais mes pauvres chiens.
M. de Verraand alla vers l'élable où ses chiens so lamentaient.
M. de Watteau, ranimé à la colère, voulant se trouver en plein air avec le chasseur, pria Pierre de monter au salon.
Pierre, qui aimait en ce moment avec plus do violence que jamais, comme si la jalousie eût agité le
lOâ MADAME DE WATTEAU.
feu, se détacha en silence du tronc de l'arbre, prit son cœur dans sa main comme pour l'empêcher d'éclater, et s'en alla clopin dopant vers madame de Wattcau. Près d'entrer dans le salon, il chancela et ne respira qu'avec une peine horrible. On eût dit qu'il pressentait quelque catastrophe. Il aurait voulu s'abîmer sous les dalles. Enfin il poussa la porte et s'avança lentement. Il faillit de tomber agenouillé comme un bon catholique devant la vierge, aux pieds de madame de Watleau, qui agitait les charbons de l'àtre avec mélancolie.
— Mon Dieu, dit-elle avec surprise en se tournant vers la porte, qu'avez-vous donc? vous êtes pâle comme la mort.
Pierre regarda madame de Walteau avec adoration et aussi avec reproche, mais comme elle ne se doutait pas le moins du monde de l'amour du poëte, elle sembla ne pas comprendre. — Eh bien I Pierre, est-ce une idylle ou une élégie? Quelle mine funèbre I Vous allez souper ici, n'est-ce pas? C'est bien entendu, je veux que vous restiez, Pierre.
Madame de Watteau avait sa raison pour le vouloir. Devant Pierre on ne pouvait reparler de l'aventure du soir ; grâce à Pierre, elle ne serait pas seule en face de M. de Watteau ou de M. de Vermand. Et d'ailleurs elle avait coutume de retenir Pierre quand par hasard on soupait au château. Le pauvre poêle ne savait rien refuser à madame de Watteau. — Madame, dit-il tout défaillant, vous le voulez. Dieu le veut et moi aussi. — J'imagine, dit-elle, que le bon Dieu ne se soucie guère de cela ; il serait bien à plaindre s'il avait ainsi à faire tous les vouloirs de femme.
MADAME DK WATTEAU. l03
Madame de Walleau, inquiète de ne voir rentrer ni M. de Watteau, ni M. de Vermand, passa dans sa chambre qui avait vue sur la cour. Pierre respira cl s'avoua qu'il lui était plus doux d'aimer de loin. Kn face l'un de l'autre, les amants n'ont pas le temps ou plutôt le loisir de s'aimer.
M. de Watteau survint presque au même instant. Le chnsseur avait, en jouant avec ses chiens, échappé à la colère du jaloux. Comment quereller un homme qui joue avec des chiens? M. de Watteau se promena ans le salon avec une agitation douloureuse. En passant devant la cheminée, il prit comme par mégarde l'album de sa femme ; il le feuilleta d'un air distrait; mais tout à coup, reconnaissant l'écriture de M. de Vermand, il arracha deux pages pour apaiser sa jalousie. C'était le premier acte de colère qu'il eût à propos de sa femme; il en rougit bientôt en regardant à ses pieds les pages chiffotmées; mais ce fut bien pis lorsqu'au même instant il vil venir madame de Watteau.
— On va servir le souper, messieurs... Mon album déchiré I
Madame de Watteau regarde son mari avec indignation. — De quoi cet album élait-il coupable, s'il vous plait, monsieur?
Elle accabla M. de Watteau d'un sourire amèremenl ironique. Pierre, qui avail suivi les mouvements el les idées du pauvre jaloux, voulut le secourir en ce mauvais pas, il s'avança brav; ment vers madame de Walleau el lui parla ainsi, sans trop bégayer : Madame , cel album était coupable de donner asile à de mauvais
vers de M. de Vermand; par amour pour les beaux vers, j'ai d'une main aveugle délivré voire album des mauvais. Je suis sur que M. de Watteau en a été plus courroucé que vous ne l'êtes en ce moment. Je ne sais si M. de Vermand aimera ma critique. Eh! que diable ! on ne fait pas rimer ;?/wme avec lune! Et puis il faut être horriblement maître d'école pour nous rabâcher que la vie est une rose! Qu'en dites-vous, madame? — A merveille ! monsieur, à merveille! on dirait mcssirc Boileau déchiquetant l'abbé Collin. Mais il me semble que les critiques les plus acharnés ne doivent mordre qu'aux choses imprimées. Je croyais de bonne foi mon album à l'abri de leurs vilaines dents. — Madame, j'en suis fâché pour votre album, mais où diable les mauvais vers vont-ils se nicher! — A merveille! dit à son tour M. de Watteau. Et se parlant à luimême : Ce brave Pierre épouse bien ma colère; à le voir si plein de verve et de moquerie, ne dirait-on pas le véritable jaloux !
Aurore vint avertir que ie souper était servi. On passa silencieusement dans la salle, où M. de Vermand s'amusait à tourmenter un chat. A peine à table, le chasseur, suivant sa coutume, essaya d'avoir de l'esprit aux dépens du poêle : Monsieur Pierre Méquignon, pourquoi ne chassez-vous pas? Vous aimez mieux faire des tragédies en cinq actes et en vers sur Numa Pompilius. Heureux passe-temps! L'enlèvement des Sabines a dû vous inspirer bien des hémisiichcs?
Pierre ne répondit pas; il regarda le chasseur avec un dédain de poêle. M. de Vermand ne se dépita pas
si loi ; il poursuivit avec non moins d'esprit : J'ai connu à Paris un pelil rimeur mal peigné qui m'a fait prendre en pitié tous les poêles, et qui m'a dégoillé de la poésie. Si vous allez à Paris, monsieur Méquignon, gardez-vous bien de vous traîner à la queue des mal peignés. C'est bon pour la foule et pour les hommes de génie. J'espère que vous n'êtes ni l'un ni l'autre.
M. de Vcrmand appuya avec moquerie sur ce dernier mol.
Pierre agitait sa fourchette comme un spadassin qui lient une épée; ses lèvres frémissaient; son regard était terrible.
Madame de Watleau prit la parole.
Mais M. Pierre est un grand génie; la meilleure preuve de cela, c'est que tout à l'heure il a arraché de mon album, par un noble amour de l'art... — De trèsmauvais vers, s'écria M. de Watleau; je puis le dire, car je juge sans passion. — D'aventure, dit M. de Vermand avec beaucoup de laisser-aller, n'étaienl-ce pas ceux de M. Mcquignon? — Non, monsieur, dit le poêle en levant la Icte avec une noble fierté, c'étaient les vôtres.
M. de Vcrmand devint tout rouge de colère.
— Allons, allons, mon cher de Vermand, dit M. de Watleau , ne va pas l'emporter comme une soupe au lait. Tu f lis rimer plume avec lune, c'est se moquer d'Apollon. Si Pierre à la chasse s'avisait de tuer une pcnirix en ajustant une alouette, lu ne l'épargnerais pas de tes sarcasmes. — C'est un enfant, dit madame de Watleau pour apaiser le chasseur. El pour meltrc tout le monde d'accord : Oui, Pierre, vous êtes un
grand enfant. Voyons, je vous pardonne, repritelle avec un de ces charmants sourires que Dieu a donnés aux femmes pour désarmer les hommes, et dont les femmes ont abusé.
Pierre se jura à lui-même, pour prix de ce sourire, de ne plus dire un mot qui pût troubler le souper.
— Oui, c'est un enfant, dit M. de Vermand à madame de Watteau; si son maître d'école était là, je le ferais mettre en pénitence.
Pierre fit semblant de ne pas entendre; il se tourna vers M. de Watteau et lui parla de ses rosiers. Madame de Watteau respira un peu et se mit à vanter à tort et à travers les tulipes et les jacinthes de son mari. Si bien que la fin du souper se passa le plus bucoliquement et le plus innocemment du monde, jusqu'à M. de Vermand qui trouva moyen de prouver son ignorance en botanique : il affirma bravement avoir admiré le matin des pervenches en cueillant des mûres au bord d'un bois. Pierre le rappela à l'ordre des saisons, et Pierre en fut puni, car M. de Vermand, qui tenait alors une bouteille de vin de Champagne, lui lança le bouchon dans les cheveux. Le pauvre pocle maîtrisa sa rage, et tendit son verre avec insouciance, mais avec un certain air insolent.
M. de Watteau fut presque effrayé de la sauvage colère qui éclatait dans les yeux de Pierre.
— Mon cher poëte, lui dit-il à l'oreille, ton cheval est trop fougueux, tu vas te casser le cou. — L'image est bien trouvée, dit Pierre en souriant avec un peu d'amertume.
Le chasseur se leva pour partir; comme il endos-
sait sa gibecière, M. de Walteau s'aperçut que Pierre n'était plus dans la salle.
— Est-ce qu'il s'est envolé par la fenêtre? Jenny, l'as-tu vu sortir? — Mon Dieu non, répondit madame de Watteau toute surprise. — Comme elle était fort mal à son aiseenlre M. de Walteau et M. de Vermand, elle passa dans sa chambre en se plaignant de la migraine. Les deux amis descendirent dans la cour; le chasseur pressa la main du jaloux plus vivement que jamais, en lui conseillant de se garder des extravagances du petit poëte. Il se mit en route le plus gaiement du monde. Mais où diable est allé Pierre? se demanda M. de Walteau en refermant la porte.
Madame de Walteau avait ouvert la fenêtre de sa chambre ; elle regardait passer les nuages et soupirait sans savoir pourquoi.
Où Pierre était allé.
Le chasseur gravit le revers de la montagne en repassant dans son imagination la petite comédie sentimentale du château ; en arrivant au chemin de Parmailles, il s'appuya sur son fusil et siffla ses chiens.
— La belle nuit, dit-il avec un soupir. Et il se remit en roule; mais à peine eul-il traversé le chemin, qu'il s'arrêta soudainement à la voix de Pierre : N'allez donc pas si loin , lui criait le poëte. Il attendit en
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silence. Quand Pierre arriva au chemin : Vous avez oublié de me tirer les oreilles, dit-il en sifflant des lèvres comme une couleuvre; moi , je n'ai pas eu le temps de vous insulter : il faut en finir. — Mon petit M. Méquignon, allez donc jouer avec vos pareils, s'il vous plaît. Vous faites aujourd'hui l'école buissonîiière, méfiez-vous du garde champêtre. — Voyons, voyons, dit Pierre qui n'écoutait pas, je ne suis pas venu sur la montagne pour faire de l'esprit à votre façon; finissons-en.
Et il offrit un pistolet au chasseur qui tressaillit de surprise.
— Pourquoi faire? demanda M. de Vermand d'un air de moqueuse insouciance. — Pour vous tuer, répondit Pierre. — A quoi bon, reprit le chasseur en riant, nous tuer? Voilà une idée plaisante, ma foil Une idée de poëte. Est-ce que vous avez fait votre épilaphe? Ci gît sous cette pierre, le grand poète Pierre.., — Est-ce à bout portant? dit Pierre avec impatience.— 11 paraît que vous y tenez, dit le chasseur. Je voudrais bien savoir d'où vous vient cette rage d'aller dans l'autre monde? — C'est que vous me gâtez le soleil dans celui-ci. Voilà trois mois que vous m'offusquez; voilà trois mois que vous m'offensez lâchement pour avoir de l'esprit; si vous en aviez eu un peu à propos de moi, je vous pardonnerais; mais comme vous n'en avez ni plus ni moins, je vous condamne. Armons nos pistolets et finissons-en. — Voilà toutes vos raisons? reprit i\I. de Vermand. — Il y en a peut-être d'autres encore, mais je n'en dirai rien. Avec vos pareils d'ailleurs, on ne prend pas la peine
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de conler ses griefs. Sachez seulement que vous m'avez blessé au cœur, et je veux une vengeance. Vous liez! les lâches rient toujours quand on parle du cœur. — Vous êtes un ruslre, dit M. de Vermand. Et il leva la main sur Pierre. Mais Pierre détourna la tête à propos, et s'abandonnant à toute sa colère, il ramassa du gravier dans le chemin et en jeta une poignée à la face de Vermand. — Maintenant, dit-il avec agila'tion, êtes-vousprêt? M. de Vermand n'était point maître de lui ; aveuglé par la vengeance, il voyait en l'écolier de vingt ans un ennemi de sa taille qui l'avait outragé. — Dépêchons cela, dit-il en examinant son pistolet; ce sont des armes de goujat, il est fâcheux de se tuer avec de pareilles ferrailles. — Il faut bien en passer par là, dit Pierre. Soyez tranquille, du reste, ce ne sera pas la faute des pistolets si nous ne nous tuons pas.
Pierre donna des balles , le chasseur donna de la poudre.
— Je suis bien fâché, reprit le poëte, de ne pas avoir ramassé vos mauvais vers dans le salon du château, ils nous serviraient si bien de bourre I
M. de Vermand, qui s'était un peu calmé, redevint furieux tout d'un coup, au moment où il entrevoyait les suites terribles de ce duel.
Le sort ayant décidé que Pierre se vengerait le premier, Pierre s'éloigna de quinze pas à peu près de son adversaire, et le mit en joue. — Enlin, dit-il avec une joie effrayante. Trois grands nuages passèrent dans sa pensée : Dieu, sa mère, madame de Watteau; il chancela dans sa colère, il eut un défailleracnt, son
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épaule frissonna. — S'il fallait mourir 1 murraura-l il avec épouvante. Et la mort que tant de fois il avait vue dans ses rêves poétiques, il la revit agitant sa faux. Il fut tenté de jeter son pistolet et de s'enfuir; mais à la vue de M. de Vermand, il se ranima à la vengeance. Tout éperdu, il lâcha la détente et il se recommanda au ciel. M. de Vermand fut atteint à l'épaule, la balle faillit le renverser, le sang coula à flots sur sa poitrine. Son dessein (il l'a dit et il faut bien le croire), était d'épargner Pierre, mais la douleur et la vengeance l'égârèrent jusqu'au délire, le coup partit malgré lui, et Pierre fut atteint au cœur.
— 0 mon Dieu! s'écria-t-il en le voyant tomber, j'ai tué un enfant.
Il avait oublié sa blessure, il courut à Pierre, le pauvre poëte se débattait sur l'herbe, qu'il arrosait de son sang, il voulait parler, mais sa voix n'était qu'un sanglot lugubre, la pâle lune qui s'échappait d'une nuée vint éclairer son agonie. M. de Vermand s'agenouilla, lui souleva la lete, et tenta de le secourir.
— C'est fini , dit Pierre en respirant, mon rôle est joué.
La gloire, rcprit-il bientôt avec un soupir, mais 'amour...
Il dit encore quelques mots sans suite. M. de Vermand crut comprendre qu'il parlait de sa mère, de sa jeune sœur, de ses poésies et peut-être d'une femme aimée.
Et tout d'un coup après un sourd gémissement, le pauvre poëte rendit le dernier souffle, ce soupir du cœur qui porte l'âme au ciel.
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Après l'avoir gardé pendant près d'une heure, M. de Vermand redescendit la montagne cl retourna au château. Il fit éveiller M. de Walteau et lui raconta avec une douleur profonde l'horrible combat de la montagne. M. de Watteau ne devina point le sentiment qui avait perdu Pierre. Il alla lui-même avec deux domestiques chercher le cadavre délaissé, et au retour il descendit à la ferme pour avertir la famille du mort. A la ferme et dans tout le village ce fut une douleur sans pareille, tout le monde aimait Pierre; vingt bras se levèrent pour frapper M. de Vermand qui, malgré sa blessure, s'éloigna en toute hâte du pays, au grand plaisir de M. de Walteau, qui fit semblant de le regretter.
A l'enterrement du pauvre poëte, nul ne prononça de discours à sa louange , mais tout le monde versa des larmes d'amour et de pitié. A Lavergny on n'est pas jaloux d'un poëte. Un des petits journaux du déparlement lui consacra en guise d'oraison funèbre, vingt lignes où il y avait à peine Irois solécismes et quatre fautes d'orthographe; et tout fut dit.
J'oubliais madame de Walteau qui, en apprenant sa mort, murmura d'un air rêveur : Pauvre enfant, Xorgueil Va tué, il faisait de jolis vers !
Tout n'est pas fini.
Celle année-là, M. el madame de Walleau parlirenl de Lavergny plus lot que de couUime; ils y revinrent aux premiers jours d'avril. Celle fois, ce fut avec un sombre plaisir que madame de Walleau franchit le seuil solitaire du château. L'ennui l'avait poursuivie jusqu'au milieu des plus belles fêtes du monde cl des plus folles mascarades de l'hiver. A Paris, l'ennui est un spectre horrible qui nous jette sans cesse sur Its épaules son linceul de plomb. Tantôt c'est un importun qui nous prodigue des visites sans fin ; tantôt c'est un lutin invisible qui nous mène presque malgré nous à un théâtre désert où se jouent de lamentables mélodrames; hier, parce qu'il pleuvait, il nous a donné l'envie d'enfourcher un beau cheval et d'aller au bois; aujourd'hui, parce qu'il fait le plus beau temps du monde, il nous enchaîne au logis entre une vieille parente qui radote el un parasite qui parle sans rien dire, tout simplement pour être affamé. A la campagne, l'ennui a moins de métamorphoses à son service; il va bien vous trouver un peu sous la robe empesée de la femme du notaire, et encore il y a de ces femmes-là qui sont très-agréables, el qui savent parler d'autres choses que de leurs actes privés. A la campagne, on a contre l'ennui le soleil, le ciel, les
orages, les merveilles de la nalure; l'ennui n'ose pas souvent lutter crtntre tous ces grands spectacles, la solitude elle-même préserve du moins des atteintes de ce démon.
Mais si madame de Watteau voyait sa solitude avec un charme mélancolique, ce n'était pas seulement comme un reluge contre l'ennui, c'était surtout par une souvenance confuse d'un rêve commencé dont ses regards distraits cherchaient depuis longtemps la fin dans le bleu des rmes. Quel était ce rêve? Elle-même l'ignorait. Elle s'était réveillée un matin avec un rayon dans l'âme, un sourire sur la bouche, une larme dans les yeux ; elle avait. rejetésa chevelure éparse; elle avait chassé les vapeurs du sommeil, elle avait tourné son front vers la lumière, tout cela en vain ; elle n'avait pu revoir l'image du rêve, elle était redescendue sur la terre sans se rappeler le ciel, cl pourtant elle se souvenait d'avoir monté làhaut.
Un soir que les brises de mai lui versaient les parfums amoureux du printemps, elle revêtit son amazone et demanda son cheval. A peine à la porte de la cour, elle lit sifller sa cravache et lança son cheval avec un plaisir presque farouche; mais à la vue du cimetière, elle le flatta de la main, l'apaisa de la voix, et parvint à l'arrêter dans son élan. El à demi penchée contre la haie touffue, elle promena ses regards attristés sur les fosses verdoyantes du cimetière et s'abandonna à la rêverie. Devant elle, à quelques pas de la haie, sous une branche de pommier, ses yeux s'arrêtèrent bientôt sur une tombe en pierre chamar-
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rée de couronnes, parsemée de larmes et sillonnée d'épitaphes. — La tombe de Pierre ! dit-elle en pâlissant, et elle le plaignit de ne point avoir tout simplement, comme ses voisins, d'humbles fosses vertes et fleuries. Hélas 1 faut-il le plaindre? murmura-t-elle; il a passé si vite en ce mauvais monde où l'on s'ennuie ! Il est mort dans tout l'éclat de la jeunesse et de la poésie; il s'est envolé là-haut sur les ailes frémissantes des plus douces chimères. En vérité, il ne faut pas le plaindre, il n'a eu que le temps de rêver le bonheur, qui n'est qu'un rêve^..
Et, tout en disant cela, madame de Walleau relisait l'épitaphe de Pierre :
Console-loi, ma pauvre mère, La mort est le chemin du ciel. '
— Il a bien aimé sa mère, bienheureux amour I Eh! que sais -je, Pierre a peut-être eu d'autres amours...
En ce moment un clair éclat de rire relent il dans le sentier. Madame de Watteau détourna la tête et entrevit dans le verger d'un paysan un jeune gars tout réjoui quilutinaitle moins galamment du monde une jolie fille de vingt ans. L'amoureux fauchait du sainfoin, la belle était venue pour le ramasser; mais elle avait bien le temps, ma foi : il lui fallait sans cesse déjouer les desseins du traître qui était déjà parvenu à dérober un baiser. Ce spectacle charma madame de Watteau; la jolie fille se débattant contre l'agresseur dans la belle verdure du sainfoin, les parfums amers des épines et des sureaux, le coucher du soleil dans
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un lit de pourpre, le IVcmisscment des feuilles, le chant des oiseaux, toutes ces teintes ardentes, tous ces bruits languissants; ce tableau si joli et si animé, cette scène toute souriante où s'épanouissait la jeunesse, tout cela égara l'esprit de madame de Watteau, ou plutôt tout cela lui dévoila le mystère de la vie, et comme Pierre un an plus tôt elle murmura à son insu : L'amour.
Et son regard retourna à la tombe de Pierre, et elle plaignit le poëte de ne l'avoir point aimée. — Qui sait? dit-elle. Parmi toutes les filles de Lavergny, elle chercha une maîtresse à Pierre : d'abord, elle songea à une jolie fermière du val de Parmailles; elle songea ensuite à une petite lingère de Paris, qui avait passé une saison au château; mais elle eut beau chercher dans ses souvenirs, elle ne trouva pas l'amour do Pierre. Enfin, la vue de quelques myosotis étoilant le gazon lui rappela le bouquet funèbre du poëte. — Mon Dieul dit-elle tout à coup, quand il m'a offert ce bouquet, mon regard n'etail-il [)as trop tendre?. le me souviens que ce pauvre enfant est devenu pâle comme la mort. Je me suis enfuie; et là-bas, du coin de l'église, quand mon regard est revenu vers la haie, Pierre y était encore, la tète penchée, les mains tombantes... et puis cette pâleur, quand il me trouvait seule au château... et puis celle marguerite qu'il m'otTrit un jour avec une si charmante maladresse... et puis ces vers amoureux... et puis cet horrible combat avec M. de Vermand...
Madame de Watteau contempla tristement le mausolée du poêle. Et s'assurant que nul ne la voyait :
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Pierre, Pierre, dit-elle d'une voix émue, esUce donc moi que vous avez aimée?
Elle sentit des larmes dans ses yeux ; ces larmes tombèrent sur la haie.
— Hélas I reprit-elle, si ces larmes tombaient un peu plus luinl
Elle partit lentement. Quand elle eut dépassé le petit portail de l'église, elle ranima son cheval, et son cheval s'élança impétueusement à travers la vallée. A la lisière du bois de Parmailles, à la vue de mille fleurettes qui émaillaient la verdure, elle descendit et laissa pâturer son cheval dans les branches des noisetiers. Elle se mit h cueillir des myosotis et des marguerites, les fleurs des chastes amours; les fleurs bleues comme le ciel et blanches comme les anges. Cependant la nuit tombait : déjà le fond de la vallée se perdait dans l'ombre, la première étoile scintillait et le silence devenait solennel. Madame de Wallcau cacha son bouquet dans son sein et remonta à cheval. Elle retourna lentement comme les promeneurs qui craignent d'arriver. Elle arriva pourtant, mais ce fut grâce à son cheval , elle arriv.i, vous devinez où : devant la haie du cimetière. Et là elle saisit son bouquet d'une main tremblante et le jeta sur la tombe du poëte Pierre; je ne sais pourquoi une marguerite lui resta dans la main. Elle regarda sans respirer comme si la mort allait sortir de la terre pour ramasser le bouquet. Le feuillage du pommier frémissait aux baisers du vent, les ramiers du clocher battaient des ailes, le coq grinçait, le drapeau flottait bruyamment, les dernières rumeurs du soir venaient mourir au
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pied de l'église comme la prière de tous. Madame de Walleau, perdue dans son rêve, se laissa un peu effrayer par tous ces bruits fantastiques, elle s'imagina bientôt que les âmes des défunts voltigeaient autour d'elle, et, le dirai-je, elle tendit les bras avec égarement et les referma sur une ombre déjà aimée.
Et le rêve fini, elle se détacha de la haie et partit en voulant se moquer de cet amour étrange qui lui venait doucement comme un écho lointain, mais le cœur parla plus haut que l'esprit; et à peine fut-elle au bout de la haie qu'elle se mit à effeuiller la marguerite, comme aux premiers printemps de sa jeunesse; la marguerite lui dit ce qu'elle savait déjà, l'amour de Pierre.
Durant toute la saison, sur la tombe du poète, sa jeune sœur trouva chaque malin un nouveau bouquet.
Un jour que l'herbe n'avait pas de rosée, elle remarqua que le bouquet mystérieux était humide, humide de larmes! D'une main distraite elle en secoua les perles et les parfums au-dessus du dernier gile de Pierre. Digne prétresse d'un amour si pur!
€l)loe.
I/abbé (le Bernis vint Irès-jeune à Paris. Confiaiil dans son clciilc, souriant à tout venant afin de ne rencontrer que des sourires. C'était un garçon de belle allure et de bonne façon, l'œil agaçant, la bouche animée, le cœur sur ses gardes, l'esprit sur les lèvres. La nature l'avait fait à l'image d'Hercule, ni plus ni moins; ici le sljle n'était pas l'homme. Ne vous étonnez pas trop que ce garçon-la , si bien fait de corps et d'esprit, soit devenu au xviii® siècle ministre, cardinal, presque roi de France; en admettant la dynastie de madame de Pompadour, on deviendrait tout cela à moins. Il passa un hiver à Saint-Sulpicc, mais comme Boufllers un peu plus tard, loin de chan-
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ter les divins cantiques, il s'avisait déjà de gazouiller sur Thémire ou Clymène. Au bout de l'hiver, il fut nommé vicaire d'un petit bourg de son pays. Vicaire I la belle affaire, s'écria-t-il; je ne veux pas me déranger pour si peu. Bientôt il fut nommé abbé de Bernis, mais sans vouloir faire un pas de plus. Il demeura donc à Paris, sans argent, mais sans soucis, plein de confiance en son étoile. Cette étoile, qui fut des meilleures, lui apparut pour la première fois sous la forme allègre et souriante d'une marchande de modes. 11 y avait dans la rue de la Comédie, côte à côte, deux boutiques agaçantes pour les jeunes gens comme Bernis qui cherchaient la poésie et l'amour, une boutique de livres et une boutique de modes. Notre petit abbé passait souvent devant ces boutiques- là, et point n'est besoin de vous dire qu'il aimait mieux avoir affaire à la marchande qu'au libraire. Celui-ci avait à son service les Poésies du profane abbé de Chaulieu, lesContesdu gaiLa Fontaine, les Satires dujoyeuxllégnier; mais celle-là n'avait-elle pas de petites joues pleines de roses, des yeux bien éveillés par l'amour et une bouche pleine de perles et de sourires. En vérité, tout cela vaut mieux que le plus beau livre du monde, car tout cela est le sommaire de ce poëme du cœur que Dieu écrit en lettres d'or. Bernis, qui était déjà un garçon d'esprit, n'eut garde d'entrer chez le libraire. La marchande ne vit pas sans émoi le culte de notre languissant abbé ; elle y prit plaisir ; à la douzième œillade elle sourit; après avoir souri clic soupira, cnlin tout alla à merveille. Bernis lui écrivit une épilrc dans le goût du temps : Ah I cruelle (^c-
lise, qu'as-lu fait de mon cœur? La cruelle Célise, qui s'appelait Cliloé, répondit sans bégayer ; Venez demain dans l'après-midi, nous verrons cela; mais ne me regardez pas à la fenêtre, vous m'empêchez de voir clair à ce que je fais, voilà pourquoi je ne fais plus rien de bien.
Ces amours-là durèrent toute une belle saison. C'étaient des amoureux de bonne mine et de bon cœur. Quand on est jeune et beau, disait Bernis, on ne fait avec l'amour qu'un péché véniel. Il roucoulait dans l'arrière-boutique, ne confiant au dehors ni ses vers, ni sa bonne fortune. Mais la marchande était si fière de son poste qu'elle l'afTichait partout. Un soir qu'elle le conduisit à la comédie, elle rencontra madame Lefiormand d'Elioles qu'elle avait .l'honneur de coiffer. Le lendemain elle fut appelée par celte femme déjà célèbre par sa beauté. Youlez-vous me faire un chapeau, Chloé? Je vous ai vue hier avec un beau garçon, c'est votre cousin? — Non, madame, c'est mon amant. — J'ai imaginé un bonnet précieux qui sera joli au possible. Ahl c'est votre amant? En vérité! Et que fait-il de bon? — Pas grand'chose, madame, il fait des vers. — Un faiseur de vers ! C'est amusant. N'oubliez pas mon bonnet. Dites donc à voire poëte qu'il vienne me voir. — C'est trop d'honneur, madame.
BLM-nis alla voir et revoir madame Lenormand, qui l'accueillit avec toutes les grâces du monde. La pauvre marchande de modes n'eut bientôt plus qu'à se mordre les lèvres, les lèvres si agaçantes que le volage avail animées! Elle eut beau faire et beau dire, elle
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fui délaissée. Elle se maria bienlôl par dépit; elle n'en fut pas plus heureuse ni son mari non plus.
Pour madame Lenormand, elle avait surnommé Bcrnis son pigeon patlu, c'était tout ce qu'il voulait alors, c'était beaucoup. Peu de temps après, Voltaire le surnomma B.ibet la bouquetière, d'abord à cause des fleurs en bouquets de sa muse, ensuite à cause de la resseniblance qu'il avait avec une grosse bouquetière de ce nom qui offrait son jardin voyageur à la porte de l'Ojjéra. Délivré de la marchande démodes, Bernis n'en était pas plus riche, mais il riait gaiement de sa misère en donneur d'esprit qui pressent déjà la fortune. 11 habitait toujours la petite mansarde que la marchande de modes avait embellie de ses beaux yeux. Le soleil y revenait le matin lui jeter un rayon d'espérance; que faut-il de plus à un poêle qui côtoie encore la verdoyante avenue de la jeunesse? Et puis, quand le soleil était parti, il survenait quelquefois, non plus par la fenêtre, mais par le sombre escalier, quelque beauté compatissanle qui avait bien aussi ses rayonnements, séduite, disait-elle, par les agréments de l'esprit de notre abbé; séduite, disait-il, par les agréments de ma figure. Il faisait à merveille les honneurs de son logis. Avec de l'esprit et du cœur, on se lire toujours d'affaire.
Notre abbé ambitieux ne s'en tint pas à l'amour pour faire son chemin ; il agaça la poésie, qui fit pour lui comme avait fait la marchande de modes. Il présenta sa muse à madame la princesse de Rohan, qui était bien quelque peu sa cousine. La princesse, qui cherchait à se distraire, s'attacha l'abbé et sa muse
de diverses façons. II fut dans l'hôlel de Rohan tout ce qu'il voulut être. Cet hôtel était alors le rendezvous des hommes d'esprit et des femmes aimables; noire abbé fut bien venu de tous : tous les cœurs et toutes les portes s'ouvrirent devant lui. On raffolait de Bernard, on raffola de Bernis, Voltaire, qui caressait la jeunesse, écrivait en vers à tous les deux ; Duclos parlait de leur esprit; Helvétius leur donnait à souper; les femmes faisaient le reste.
.Bernis ne fut mal venu que du cardina deFleury. 11 voulait une abbaye pour complaire à la princesse de Rohan, qui était accusée de trop faire pour lui. Le cardinal fut sourd à la supplique : Monsieur l'abbé de Bernis, vous êtes indigne, par vos débauches, des faveurs de l'Eglise; tant que je serai en place, vous n'obtiendrez rien. — Eh bieni monseigneur, j'attendrai.
Celte repartie fut un événement; elle fut répétée et applaudie partout jusque devant le roi. Chacun la raconta à sa guise, on alla même jusqu'à métamorphoser le cardinal en madame dePompadour. Suivant des mémoires du temps, madame de Pompadour aurait dit à Bernis : Vous êtes le dernier homme à qui j'accorderais mes faveurs. Et Bernis aurait répliqué : Eh bien I madame, j'attendrai. Cette version est la plus jolie, mais elle n'est que le roman, l'autre version est l'histoire. xMadame de Pompadour avait ses raisons pour en pouvoir parler ainsi à Bernis. Ce fut avec ce bon mol que notre aimable abbe se présenta à l'Acadénue. Les femmes voulaient que l'abbé fût de l'Académie, les académiciens le voulu-
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renl. Il fut accueilli là comme ailleurs, en enfant gàlé. Maintenant, dit-il à la princesse de llohan, voilà que je marche sur la terre ferme. Ce qui voulait dire : Jusqu'à présent j'ai vogué dans l'Ile de Cylhère avec des femmes, j'étais soumis aux tempêtes de l'amour, à cette heure me voilà sauvé de l'amour, j'ai un marchepied plus solide pour mon ambition.
Madame de Pompadour venait d'être reconnue reine de France par un royal baiser. La princesse de Rohan daigna lui écrire pour son cher abbé, en ayant soin toutefois de glisser une petite méchanceté dans sa lettre. « Madame la marquise, vous n'avez point oublié M. l'abbe de Bernis, vous daignerez, j'espère, faire encore quelque chose de plus pour lui, il est digne de vos faveurs. » A propos de cette lettre, madame de Pompadour écrivait celle-ci à je ne sais plus quel miiiistre de sa cour. « J'ai oublié, mon cher nigaud, de vous demander ce que vous avez fait pour Vabé de Bemy (madame de Pompadour faisait presque autant d'accrocs à la grammaire qu'à la vertu), mandez-le-moi, je vous prie, car il doit venir dimanche. » Madame de Pompadour, qui avait de l'esprit comme Voltaire, avait aussi la manie de baptiser tout le monde à sa guise ; le roi lui-môme figurait plusieurs fois dans son calendrier grotesque. Un sait qu'elle appelait Bernis le pigeon patlu. A ce propos, l'abbé s'écria un jour : Que ne puis-je dire ma colombe I
Madame de Pompadour présenta son cher poëte à Louis XV avec un sourire; le poëte se présenta avec son ode sur les poètes lyriques; le roi Louis XV fut
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si charmé du sourire de la marquise, qu'il offrit à Bernis de prime abord un appartement aux Tuileries et une pension de 1,500 liv. Il faut bien dire que l'ode sur les poètes lyriques finit par ces vers :
Enfants d'Homère et de Virgile, Immortalisons la vertu ; Et peignons le roi le plus juste, Ami des beaux-arts comme Auguste Et bienfaisant comme Titus.
Notre abbé alla si loin dans l'esprit du roi et dans le cœur de madame de Pompadour, qu'après deux ans de séjour au château, il fut nommé ambassadeur à Venise. Une chanson du temps, qui pourrait bien être de Panard, s'égaya alors sur l'abbé et sa pénitente :
Ambassadeur, mon maître, Voilà ce que c'est que d'être Un beau pigeon pattu Turlututu!
A Venise, Bernis trouva qu'il n'y avait rien à faire; alors on était ambassadeur pour son compte personnel, pas le moins du monde pour le compte de la France. Il demanda son rappel à madame de Pompadour. Il revint et supplia sa belle protectrice de le laisser jusqu'à la mort assister au spectacle de ses grâces. L'abbé de Bernis fut dix années durant l'ombre de madame de Pompadour; il la suivait partout, même quelquefois trop loin. Louis XV le rencontrait à tout venant, dans les petits comme dans les grands appartements de son palais, ce qui lui faisait dire
quelquefois : Où allez- vous, monsieur l'abbé? Monsieur l'abbé s'inclinait en souriant. Un jour que madame de Pompadour l'ennuyait et qu'il ennuyait madame de Pompadour, elle le nomma ambassadeur à Madrid ; il n'eut garde d'aller en Espagne : Je n'aime pas les châteaux en Espagne, madame la marquise ; un petit coin de votre tabouret ferait bien mieux mon affaire. Il fut si suppliant que madame de Pompadour daigna le laisser soupirer sur ses mules couleur de rose. En sa qualité d'abbé il écoutait aux portes, disant que ce château des Tuileries n'était pour lui qu'un grand confessionnal. Il finit par tout savoir et par tenir conseil avec le roi et la marquise; certes, il y a une jolie comédie à faire sur ce conseil-là ; un roi qui s'ennuie, un abbé qui s'amuse, une femme qui, avec deux amants, n'a le cœur distrait que* par les affaires de l'Etat. Le roi de Prusse vint troubler la comédie; dans un jour de gaieté, Frédéric s'avisa de dire Cotillon //au liou de madame la marquise de Pompadour ; et puis il fit une satire sur monseigneur l'abbé de Bcrnis, comte de Lyon, ambassadeur à Madrid : Évitez de Demis la stérile abondance. Frédéric se préparait par là la bataille de Rosbach, En effet, la vengeance de madame de Pompadour et de l'abbé de Demis commença peut-être la désastreuse guerre de sept ans. A peu près vers ce tempslà, c'est-à-dire au beau milieu de ses labeurs politiques, il lui avinl une aventure assez bizarre racontée, sous d'autres noms, dans un curieux libelle : les Ministres de la Folie, écrit à Amsterdam par une petite fille de la célèbre madame Dunoyer.
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Un malin, le valet de chambre du ministre lui remet une lettre qu'il dit avoir ramassée dans l'antichambre. L'abbé de Brenis brise le cachet avec insouciance, mais pourtant avec une soudaine curiosité :
« Son exce/ence monseigneur le ministre ne peua: pas m'ewpêchée d'élever mon cœur jusqu'à lui. Celui qui fut le plus aimable des abbés est sans doute encore sous l'ampirede ses enciennes habitudes. ..Je serai seule ce soir à onze heures dans la petite maison du comte de Berthoud. Son Excellence aura-t-elle la cruauté de me laissée seule plus de cinq minutes?
J'ai d'ailleurs de graves confidances à faire touchant la sûreté de l'Etat.
En attendant, je suis avec une amitié très-profonde,
de monseigneur le ministre, la très-humble servante, ZOÉ. »
— Que vais-je faire à cela? dit le ministre. Si je n'étais qu'un petit abbé, à la bonne heure! Cependant une belle femme qui vous attend, une femme d'esprit par-dessus le marché. C'est une écriture assez vulgaire; il y a quelques fautes d'orthographe, mais tout cela est à la mode, c'est-à-dire de bon goût. Quand on écrit avec l'amour, on a le cœur sous la main et non pns la grammaire; mais si madame de Pompadour le savait I D'un autre côté, il y a bien longtemps que je suis abîme sous le sceptre de la marquise.
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li'abbé de Bernis alla au rendez-vous à ses risques et périls.
Dès son arrivée devant la maison du connte de Berthoud la porle s'ouvrit comme une porte bien entendue à ces choses-là. Toute la maison semblait dans les ténèbres; l'abbé fit passer son valet en avant et saisit le pommeau de son épée avec un petit frisson d'abbé. Cependant on était venu à sa rencontre, on lui prit la main dans une petite main caressante, et sans mot dire on le conduisit dans un boudoir où la lune jetait un pâle sillon de lumière. On le fit asseoir sur un canapé tout en souffrant un baiser sur la petite main. Sans plus de préface, on lui parla du beau temps de sa jeunesse, ce beau temps où il s'élait trèshaut placé, sinon dans les splendeurs de la fortune, du moins dans le cœur des femmes. Ici l'abbé de Bernis fit un peu la grimace, car puisqu'on lui parlait avec si bonne mémoire de 1736, c'est qu'on était jeune en 1750. 11 se résigna d'assez bonne grâce, il débuta par un madrigal.
— En vérité, niadame, je suis ravi d'avoir affaire à vous, surtout s'il ne s'agit pas des choses de l'Etat. — Pas le moins du monde, M. l'abbé, c'est-à-dire monseigneur le ministre.— Dites M. l'abbé, j'aime mieux cela; il me semble que par là je rattrape mes vingt ans : Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. — Je ne suis pas tout à fait de votre avis làdessus. — Qu'importe, si vous êtes toujours de mon avis ailleurs. Vous avez une voix délicieuse, madame, qui me rappelle... je ne sais quoi... mais c'est un souvenir du cœur. — On a beau faire, M. l'abbé, on a
beau vieillir el gouverner la France, il y a des hasards qui vous ramènent à la jeunesse, surtout quand on n'est pas bien vieux encore. — Comme vous dites, madame, on a beau passer le fleuve de l'oubli, on emporte partout un lambeau de ses vingt ans. Ah! que ce lambeau-là vaut mieux qu'un manteau de pourpre! Mais, en vérité, madame je ne sais où j'en suis. — Vous êtes en mauvaise rencontre tout simplement, cher abbé. — Je sais que l'Amour est aveugle et je ne veux pas soulever le bandeau; mais, à défaut de lumière, si je savais à peu près... — Mon nom, mon titre, n'est-ce pas? A quoi bon? D'ailleurs, j'ai laissé tout cela à la porte. — A votre aise, madame; du reste, nous ne sommes pas tout à fait dans les ténèbres, comme disait Gentil-Bernard, vos yeux brillent comme de petits soleils, et je ne parle pas des éclairs de votre esprit. — A merveille, M. l'abbé, je suis charmée de voir que vous êtes toujours galant. — Mieux que cela, madame la marquise. — C'est bien, vous croyez parlera madame de Pompadour. — Non pas, en vérité, je ne vais pas si loin pour parler à la marquise. Et puis, il y a si longtemps que nous n'en sommes plus sur ce chapitre-là. Mais quelle jolie main vous avez , madame la duchesse ! — Duchesse ou baronne, si vous voulez, cela m'est égal. Ditesmoi, mon cher abbé, vous n'êtes point ici à confesse, ntmoi non plus; cependant, monsieur, si vous tenez un peu à mon amitié, faites-moi, sans trop bégayer, l'aveu de vos premières amours.
— Est-ce que je n'ai pas entendu un bruit de pas, le pas léger d'une femme dans la salle voisine? —
Nenni, nenni, nous sommes seuls comme dans uu confessionnal. — Mais, madame la comtesse, celle confession n'en Unira pas. El puis, mes premiers péchés sont à présent indéchiffrables dans mon souvenir. — Allons, je vois bien que vous êtes de mauvaise foi ; si vous faisiez un acte de contrition et le nieâ culpâ des pénitenls, bien de jolies images oubliées avec vos jolis péchés repasseraient bien vite devant vos yeux I l'image d'une belle lourangeaisc rencontrée dans votre premier voyage à Paris. — Je ne répondrai pas à l'appel de celle-là, car j'ai oublié l'histoire ancienne. — Secundo l'image d'une petite brune fort enjouée qui essayait sur voire jolie tête les chapeaux de sa boutique.
Ici l'abbé partit d'un éclat de rire un peu forcé.
— Il n'y a pas de quoi rire, en vérité, reprit l'inconnue.
Et au même instant, comme l'abbé voulut saisir la petite main, deux larmes tombèrent sur la sienne. Il ne sut que dire à cela; une image traversa son esprit.
— Chloé, murmura-t-il, comme en se parlant à lui-même, vous avec connu Chloé, madame? — Ah ! traître! ah! chef-d'œuvre de perversité! Tu ne me connais pns ! Helas ! monseigneur, j'ai bien pleuré depuis ce temps-là. — Quoi ! c'est Chloé, dit l'abbé avec dépit, mais en même temps avec une petite secousse de cœur.
Il songea tout de suite à se tirer au plus vite de ce mauvais pas et <le cette mésaventure.
— Ainsi, ma chère Chloé, vous avez fait fortune
de voire côlé, j'en suis bien aise; adieu, je viendrai vous voir, mais de grâce n'en disons rien à personne, l'amour aime le silence. — Méchant ! vous avec bien le cœur de me quitter si tôt après une pareille absence?
— J'ai des ordonnances à faire signer ce soir. Et puis, madame, j'imagine que vous êtes enchevêtrée dans le mariage. — Pas encore, monseigneur, je vous attends.
— L'abbé se mit à rire de concert avec Chloé.
— A merveille ! attendez. Vous êtes donc, en attendant, la maîtresse de monsieur de Berlhoud?Dieu et l'amour vous gardent. Si je dis un jour la messe, comptez sur moi. Bonsoir,
L'abbé se leva pour la seconde fois.
— De grâce I encore une petite minute. Ici Chloé sonna d'une main, et de l'autre retint l'abbé par les basques de son habit. — Vous êtes toujours alerte comme au beau temps. Volage ! vous avez bien changé.
Une lumière soudaine éclaira le boudoir. Du premier regard, le pauvre aljbé vit la figure sillonnée et flétrie de sa première maîtresse.
— Ah! s'écria-t-il, comme nous avons changé tous deux; mais, mon Dieu, madame, à quoi bon cette lumière? Nous n'avons rien à gagner au jour.— Cette lumière! c'est pour voir clair à ce que vous faites, M. l'abbé. — Je m'en vais, et je me serais bien en allé comme j'étais venu.— Mais moi, je veux faire les honneurs de la maison. Avant de vous quitter, je veux vous dire deux mots encore : Vous vous passeriez bien des affaires de l'Étal, mais à coup sur, les affaires de
l'Étal se passeraient bien de vous; c'est le bruit du inonde. Un abbé poëte ne voit pas plus loin que le bout de son nez; il a bien assez des affaires du ciel sans s'occuper de celles de la terre. Dites des oremus, M. l'abbé, faites des chansons, monsieur le pointe. Ce que je vous dis là est pour vous préserver d'une dégringolade. Rappelez -vous ces saintes paroles prophétiques : Ceux qui s'élèvent,..
L'ahbé n'écoulait pas, il promenait son regard avec inquiétude.
— Mais le temps des sermons est passé : voilà votre chemin, M. l'abbé.
El Chloé indiquait la porte d'un salon illuminé.
— Mais il y a quelqu'un dans ce salon. — Ce n'est rien, c'est madame la comtesse avec madame de Ccrny ; elles ne prendront pas garde à vous. — Mais elles me connaissent!
Le pauvre abbé était effaré comme un moineau qui cherche à s'envoler d'une cage.
— Dame 1 ce n'est pas de ma faute si vous êtes connu de toutes les bi'lles femmes. — Pourquoi m'avoir attiré ici? Il était si simple de m'appeler ailleurs. — C'est qu'ici c'était pour moi plus simple qu'ailleurs; ici, en ma qualité de femme de chambre...— Femme de chambre I — Dame de compagnie quand madame s'habille, si vous voulez.
L'abbé recula jusqu'à la porte du salon.
— C'est un guet-apens, dit-il tout bas en rougissant jusqu'aux oreilles. — Eh bien ! M. l'abbé, vous n'êtes pas encore parti? Il me semble que vous vous amusez un peu aux bagatelles de la porte.
L'abbé revint vers Chloé.
— Voyons, je ne puis passer par là. — Ma foi, monsieur l'abbé, il faut passer par là ou par la fenêtre, il n'y a point de milieu.
Chloé s'avança à la porte du salon.
— Allez, méchant, j'ai pitié de vous.
Et d'un air naïf, s'adressant à la comtesse : Madame, ne regardez pas, s'il vous plaît, c'est M. François-Joachim de Pierres, abbé de Bernis, poëte de cour, ministre d'Elat, qui va passer dans votre salon.
L'abbé était dans le feu de l'enfer; il avait saisi la main de Chloé et la brisait dans la sienne; enfin, dominant sa colère, il reprit ce sourire moqueur qui nous est resté dans ses portraits, il s'avança avec une grâce un peu sèche vers les deux daines : A coup sur, mesdames, dit-il en s'inclinant, il y a là dedans du somnambulisme. — Allons, allons, M. de Bi'rnis, dit madame de Berthoud, vous êtes en bonne fortune, ne vous inquiétez pas, faites comme chez vous.
Et la jolie comtesse, poursuivant son babil avec madame de Cerny, eut l'air d'oublier que l'abbé était là. Il se mordit les lèvres et promit de se venger de cette petite comédie de paravent dont il était la victime. Mais avant la vengeance il voulut riposter par un bon mot. — En bonne fortune I madame la comtesse, on n'est jamais en bonne fortune chez vous, quand on n'est qu'un abbé.
Il était alors beaucoup question dans le monde de la tendresse de madatne de Berthoud pour un garde du corps. La comtesse eut l'air de ne pas entendre; l'abbé de Bernis partit sans dire un mol de plus. Chloé
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le suivit jusqu'à la porte. — Dites donc, monsieur l'abbé, puisque vous allez faire signer des ordonnances, ne m'oubliez pas.
Cette petite comédie avait été préparée par la comtesse qui avait à se plaindre du minisire h propos d'un cousin (à la mode de Bret.Tgne et d'autres pays). Elle avait depuis trois ans à son service la pauvre petite marchandede modes qui, depuis son veuvage et même avant son veuvage, confiait à tout venant son aventure avec l'abbé. On lui avait appris son rôle. Gomme on vient de voir, elle ne l'avait pas trop mal joué. Il est vrai qu'elle jouait dans l'ombre. Elle avait mis beaucoup de bonne volonté à tout cela; elle se vengeait d'un inlidèle, et là-dessus, femme qui se venge, dit le proverbe, n'y va pas de main morte. Cette femme mourut à quelque temps de là au château de Cerny, où madame de Berlhoud passait la belle saison. — Le diable, disait-elle gaiement la surveille de sa mort, a toujours sa belle part de deux amants, mais grâce à mon cher abbé, je n'aurai rien à débattre avec le diable.
Le lendemain de la comédie, le ministre fit dire à la charmante comtesse, par madame de Bussy, qu'il avait depuis longtemps sur son compte une épigramme assez verte, mais qu'il venait de la jeter au feu. La comtesse fit répondre à monseigneur le ministre, qu'elle regrettait bien de ne pouvoir brûler aussi l'épigramme de la veille. L'histoire en resta là; le cousin en question n'y perdit pas, bien entendu. A la mort de madame dL' licrlhoud, il épousa une orpheline, ce qui voulait souvent dire alors une fille
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naturelle d'un grand personnage. A celle heure, c'est ■ une veuve de quatre-vingt-dix ans, s'il faut l'en croiKe 1 sur son âge, qui raconte avec beaucoup d'esprit ce que je viens de raconter.