LES DE€X VEUVES
min du cœur. Elle habille aussi bien que madame d'Epinay (celle du xvni« siècle) ; elle jette à tort et à travers des mots heureux comme ceux-ci : « Dans a les affaires d'amour la griffe du diable se trouve « toujours à côté du doigt du bon Dieu. — La vie « est un fil que Dieu tient par les deux bouts et qu'il « nous donne à retordre. — Pour les amoureux, la ({ terre tourne dans le ciel, pour les autres elle tourne « dans le vide. » Mais je n'en finirais pas si je m'arrêtais sur l'esprit de madame H***. Il y aurait, d'ailleurs, du danger à parler plus longtemps de ses attraits; la sagesse des nations défend de jouer avec le feu. Je m'incline et je me sauve.
P.-S. Je m'en doutais bien ! A l'instant une lettre m'apprend que madame H*** se remarie avec un conseiller de préfecture d'A***. Encore si son pauvre mari, le défunt notaire, qui aimait tant le papier timbré, pouvait faire lui- môme le contrat de mariage! Que sa mémoire soit consolée : le contrat sera fait en son étude.
Et madame de Flo***? Dieu lui garde la poésie de son veuvage et son amant M. de T*** qui commence à ne plus s'amuser en Normandie.
Moucher conseiller de préfecture, prenez garde à vous, vous serez en tout point le mari de cette veuvelà. Prenez garde, elle ne vous épouse si bien que parce que M. Léon R*** est nommé consul dans le nouveau monde.
iiViatf ame ^e tDatteûu.
KOMAN DE 1857.
Pierre cueille un bouquet dans lecimelière de Lavergny. Madame de Watleau passe le long de la haie.
J'ai dans le souvenir des romans tendres et tristes, recueillis çà et là dans mes pèlerinages aventureux. Ces romans sont des jardins enchantés, où je me promène tout seul et tout à mon aise avec des ombres aimées. J'ai souvent tenté d'écrire ces romans, mais comme les poêles qui flétrissent à plaisir les roses de leur vie en les cueillant pour le monde, j'ai craint par
là de sortir pour toujours de mes chers jardins. D'ailleurs, comment profaner et déchirer du bout de la plume ces mystères sacrés du cœur, au risque de réveiller, non pas le scandale, qui ne se réveille pas, mais des douleurs à peine assoupies ! Et puis, ces histoires presque toujours simples comme la vérité, ces histoires que j'ai souvent devinées et que j'ai quelquefois saisies en soulevant un coin du voile dont le diable couvre si bien et si mal les passions de la terre, seraient peut-être sans attraits pour les lecteurs accoutumés à toutes les splendeurs des imaginations ardentes. Malgré tout, je vais commencer. Je vais commencer par l'histoire d'un poêle amoureux et d'une quasi-grande dame qui s'ennuyait. Ne cherchez pas là les extravagances philosophiques, les coups de théâtre, les femmes échevelées : grâce à Dieu, je ne m'avise jamais d'aller si loin. J'aime les petits horizons, les petits tableaux et les petites histoires, rassurez-vous donc.
La première aventure sentimentale de Pierre se passe dans le cimetière de Lavergny, joli village du Soissonnais, à une lieue de la forêt de Villers-Collerêls. Je débute par là sans plus de préface.
Pierre franchit la haie du cimetière, au grand scandale d'une vieille dévote qui passait là. C'était un joli cimetière verdoyant et fleuri, ombragé par un petit clocher grisâtre secouant çà et là des giroflées, des coquelicots et des ravenelles. Ce cimetière avait bien l'air d'une oasis. N'était-ce point l'oasis des paysans? Un pommier des plus branchus, un prunier d'une belle verdure, de grandes herbes qui semblent ne
croUre que pour la vache brune du fossoyeur; d'un côté, un pelit mur en ruine enseveli sous le lierre et l'ortie; de l'autre côté, une haie de sureaux, d'épines et degroseillers sauvages ; sur les fosses, des marguerites et des myosotis; un parfum sépulcral, malgré les fleurs et les touffes d'herbes épanouies; un silence rêveur, malgré les rumeurs du village; voilà le cimetière où Pierre était venu dans le dessein profane de cueillir un bouquet. Pourquoi ce bouquet presque funèbre? Et d'abord qu'est-ce que Pierre?
Celait le (ils de Jean-Jacques Méquignon, fermier de M. de Watleau; c'était un blond et paie garçon de vingt ans, qui sortait du collège de Soissons, et qui devait au prochain hiver étudier la médecine à Paris. En attendant, il rêvait de poésie, en dépit de son nom et des bruits prosaïques de la ferme. Il avait un peu l'air d'un poëte de village, ce je ne sais quoi d'abrupt et de sauvage dont le spectacle reverdit lame. A propos de ses cheveux ébourifles et de son chapeau penché en arrière, les moissonneurs lui disaient en le rencontrant : Prenez garde, M. Pierre, le vent enlève vos cheveux. Il n'était rien moins que beau ; cependant il n'avait pas une figure commune : sa bouche était fine, son œil mélancolique, son front plein de lumière. Depuis son retour du collège, il était presque toujours seul, tantôt avec Ovide, tantôt avec Jean-Jacques; à peine s'il voyait sa famille aux heures des repas. M. de Watteau l'emmenait quelquefois au château pour jouer aux échecs; mais ce n'était qu'avec des prières infinies. Comme disait Pierre dans ses élégies, la solitude était son amante, en attendant mieux ou plus mal.
78 MADAME DE WATTEAD.
Pierre cueillait donc un bouquet dans le cimetière. Encore une fois, pourquoi ce bouquet? Voulait-il l'attacher aux rideaux de son lit pour dormir à l'abri des défunts? Voulait-il le respirer pour rêver sur la mort comme il avait fumé de l'opium pour rêver sur l'amour? Voulait-il savoir quelles sont les fleurs qui viennent sur les débris humains? En vérité, je ne le sais pas. Il cueillait ce bouquet avec l'insouciance d'un poëte qui se croit loin du monde et la mélancolie d'une amante qui effeuille une marguerite.
Tout à coup un beau cheval gris qui fuyait le long de la haie sembla l'appeler par ses joyeux hennissements. Il leva la tête, et fit un profond salut en voyant madame de Watteau, dont l'amazone flottait au vent. Elle allait dépasser le premier pilier de l'église, et Pierre, à peine distrait, se penchait déjà vers une lige de glayeul ; mais, saisie par un caprice, la jeune femme fit bondir son cheval contre la haie, et d'une voix sonore : M. Pierre, dit-elle en souriant, jetezmoi donc par-dessus ces sureaux une des fleurs de votre bouquet.
Pierre s'avança nonchalamment vers madame de Watteau, et, détournant les rameaux touffus, il offrit son bouquet sans trop rougir et sans trop se piquer aux épines des groscillers. Madame de Watteau lui accorda pour merci le plus doux regard du monde. Une femme aurait peut-être découvert un éclair de moquerie dans ce regard, mais Pierre, qui était simple, n'y vit que du feu. Si bien que madame de Watteau s'était envolée depuis plus d'une minute que le pauvre Pierre se trouvait encore dans la haie, mena-
çant de prendre racine comme dans les Métamorphoses d'Ovide, son bien-aimc poëte.
Enfin Pierre se détacha des groseillers et vouUil refaire un bouquet, mais madame de Watleau hii cachait toutes les (leurs. Il traversa le cimetière; il alla s'asseoir sur le petit pan de mur et s'abandonna avec délices à une de ces nuageuses rêveries qui ne passent en nos cœurs qu'à l'aurore de la jeunesse. D'abord on ne voit que les v;i peurs nollantes du malin, peu à peu la brume se disperse, on pressent et on entrevoit les premiers rayons du soleil levant.
La nuit eût surpris le rêveur sur le pan de mur, si le fossoyeur, qui était aussi le sonneur et le sacristain, ne fût venu sous ses pieds faucher de l'herbe pour sa vache.
— Eh bien, M. ierre, qu'est-ce que les morts disent tout bas? Croyez-moi, on ne dit rien de bon
Pierre s'éloigna à regret et suivit sans y penser le chemin du bois de Parmailles, où chevauchait madame de Watteau.
— Est-ce que je serais amoureux? dit-il tout à coup en s'arrêtant.
Il regarda le ciel, les arbres du chemin, les blés ondoyants; il écoula les bruits silencieux du soir. Pour la splendeur du soleil couchant, la nature toute réjouie donnait un concert infini; l'église sonnait V Angélus, le rossignol jetait ses notes perlées, les lavandières chantaient à l'abreuvoir, la fontaine babillait avec les cailloux, le vent murmurait avec le feuillage.
-- A tout cela, dit le poëte Pierre, je ne comprends qu'un seul mot, c'est l'amour.
Et tout en dévorant du regard le fond de la vallée, où il espérait entrevoir madame de Watteau : Demain, ajouta-t-il avec un soupir, j'irai jouer aux échecs avec M. de Watteau.
Pierre va jouer aux échecs avec M. de Watteau.
Madame de Watteau touchait à la seconde jeunesse, l'éclat de sa beauté pâlissait un peu, cependant elle était encore des plus attrayantes. Parisienne de Paris, ce qui est presque une merveille, elle était pleine de grâces et d'enjouement; ses cheveux bruns encadraient admirablement sa figure aimable, qui souriait souvent, un peu pour sourire et un peu aussi pour montrer des dents blanches comme du lait; sa main mignarde, sa main souple comme un petit serpent jouait sans cesse avec des roses, jamais avec des lis, bien entendu. Malgré ses robes traînantes, on voyait souvent son pied, vous comprenez que c'était un joli pied. Sa mère l'avait mariée à dix-sept ans; elle avait aimé son mari, d'abord par curiosité, ensuite par distraction ; enfin elle l'aimait par habitude. Le mariage avait abrité sa vertu fragile, pourtant son âme avait eu quelques rayons d'inconstance : ainsi, une fois, aux bains de Dieppe, elle avait ad-
miré quelques secondes de trop un beau capitaine d'artillerie: à Paris, au bal masqué de l'Opéra, elle avait oublie sa main dans celle d'un cousin durant une minute au moins; enfin, au bal du sous-prcfet de Soissons, elle avait valsé trois fois avec un conservateur des eaux et forêts que redoutaient tous les maris du département. Malgré ces buissons de la route, la vertu avait toujours suivi madame de Watteau sans le plus léger accroc. Avec lout cela, madame de Watteau s'ennuyait, je n'oserais dire pourquoi.
M. de Watteau était un gentilhomme galant et spirituel, cultivant de son mieux, mais avec insouciance et par boutades, le cœur de sa femme et le jardin de son château. Les plus belles fleurs venaient dans le jardin, carie cœur de la femme est si souvent stérile pour le mari ! il faut dire que le mari cultive souvent mal. A la révolution de juillet, M. de Watteau s'était à peu près retiré du monde, et depuis il vivait paisiblement loin des vanités jalouses, ne songeant qu'à sa femme, à ses enfants et à ses revenus; passant ses jours à planter et à bâtir; ne regrettant guère que ses amis les joueurs d'échecs.
Tous les ans, au milieu de l'hiver, M. et madame de Watteau séjournaient à Paris; vers les premiers jours de mars ils revenaient au château ; dans la belle saison ils voyageaient un peu. Et madame de Watteau s'ennuyait. Où va se cacher le bonheur? Mais l'ennui , qu'est-ce autre chose que le bonheur sans fin?
Le lendemain Pierre alla donc jouer aux échecs avec M. de Watteau.
8â MADiMB DE WATTËAU.
— Dieu soit loué! mon cher poëte, nous allons nous baltre à merveille.
-Et comme des le début Pierre jouait avec distraclion : Point de licences poétiques, à demain les élégies, morbleu I
Et Pierre jouait avec plus de distraction, car de temps en temps le sournois admirait du coin de l'œil madame de Waltenu qui faisait de la tapisserie devant une fenêtre et qui écoutait en souriant les divagations satiriques de sa femme de chambre.
Quand Pierre se leva pour sortir : Eh bienl poêle, encore battu, toujours battu. — Je prendrai ma revanche, dit Pierre avec un sourire malin qui s'effaça bientôt sous une mélancolie amère.
Durant deux mois, Pierre se laissa battre ainsi, se contentant de dérober par-ci par-là un regard plein de langueur à madame de Watteau. Son culte était silencieux; nul ne s'en doutait, pas même l'idole. Dans ses jours d'expansion, il suivait les sentiers solitaires, il s'égarait au fond des bois, et quand il ne voyait plus que le ciel et les arbres, la verdure et les nuages, il confessait avec délices toutes les voluptés de son âme. La nuit, au logis paternel, quand tout dormait dans la ferme, hormis les vieux chevaux édentés qui mâchent leur fourrage en sommeillant, il ouvrait sa petite fenêtre et s'envolait sur les songes infinis; il allait dire aux anges du ciel toutes les joies delà terre. El peu à peu son àme descendait et s'abattait dans ce vieux château chancelant, dont il voyait, au clair de la lune, les tourelles pointues transformées en colombiers. Les poètes adolescents devine-
ronl seuls les délices qu'il a savourées dans ces heures noclures. Madame de Walleau, qui parfois veillait aussi, était loin de se douter que durant ses insoiiînies, sous le verger du château, dans la pauvre ferme du père iMcquignon, un poëte, ou, ce qui vaut mieux, un amanl , puisait en enfant prodigue dans toutes les richesses de l'imagination.
(^)uelquefois Pierre essayait de lutter avec son fatal amour. Aimer une femme mariée, c'est jouer son cœur contre rien, disait-il. Et puis, comme il n'avait pas, suivant l'exemple des philosophes imberbes du collège, jeté aux orties la morale de la religion et la sainte pudeur des familles, il s'avouait coupable et priait Dieu de jeler de l'eau sur le feu; mais, comme tous les pécheurs, il ranimait le feu après la prière.
Malgré sa timidité,, il osa un jour écrire des vers d'amoureux sur l'album de madame de Watlcau. Un autre jour, se trouvant seulavec elle au jardin, il osa lui cueillir une marguerite; c'était la chaste et délicate confldence du poète : Je vous aime, un peu, beaucoup. Rien de plus gracieux et de plus ingénieux à coup sur, mais madame de Watleau ne comprit pas; elle admira la blancheur éclatante et la couronne rougissante de cette marguerite; bientôt elle la mit avec insouciance sur le bord de sa corbeille; bientôt le vent la jeta sur l'herbe, Pierre n'osa la ramasser, el madame de Walteau s'a\anrant sous l'accacia pour regagner l'ombre la foula du pied. Pierre soupira el se promit d'aimer plus silencieusement que jamais.
— Oui, disait-il dans ses promenades solitaires, j'aimerai en silence, je ne dirai mon amour qu'à la
8i AlADAME DE WATTEAU.
chaste muse de l'élégie. J'aimerai comme le divin Pétrarque; l'amour l'a surpris dans l'église, l'amour m'a surpris dans un cimetière, c'est la même destinée. Que n'ai-je aussi une fontaine I Pourtant cet hiver, à .Paris, jo reverrai madame de Watteau ; aux prochaines vacances je reviendrai avec des façons élégantes, des habils mieux coupés, et peut-être des moustaches : alors elle aura beau faire, il faudra bien qu'elle pense un peu à moi. Qu'importe d'ailleurs si je suis seul à aimer; la fleur ne s'enivre pas d'un parfum étranger; j'aimerai pour aimer. Et avec une apparente philosophie : Jusqu'à l'instant où, dans les alentours de l'école de Médecine, je me laisserai séduire par le minois agaçant et chiiîonné d'une jolie grisette. Pierre rougit en prononçant ce mot qui éveillait d'autres rêves en lui. Hélas! reprit -il, la grisette n'empêcherait rien en mon cœur. Et il se replongea dans son pur amour, comme dans une fontaine, pour se laver des infidélités futures.
Je n'irai pas plus loin dans cette analyse; vous devinez sans peine toutes les magnifiques extravagances, toutes les divines folies de cette âme de poêle.
Une comédie senlimentale qui ne finira pas gaiement.
Le 16 septembre 1850, madame de Watteau s'ennuyait comme les autres jours. On avait allumé du
feu dans le salon, et comme la cheminée fumait par tous les bouts, une des croisées était ouverte. La pauvre femme, si fatiguée de son bonheur, passait tristement les heures devant l'àtre et devant la fenêtre, regardant les flammes et regardant les nuages. Ces deux spectacles innocents éveillaient en elle les mauvais désirs; à force de tourmenter les bûches et de suivre les métamorpiioses du ciel , elle en vint jusqu'à dire ces paroles coupables : Ah ! si mon àme avait des (lammes et des nuages !
Vers le soir madame de Walleau demanda son album et se mita le feuilleter pour se distraire. C'était un de ces élégants et pauvres albums que vous voyez partout : il y a des fermoirs en or ciselé, et au dedans il n'y a rien, ou, ce qui est bien pis, de la musique, des dessins et des vers romantiques, sans parler des aphorismes sur les femmes, de M. Théophile, écolier en philosophie, et des maximes sur la jeunesse, d'un faiseur d'opéras comiques florissant dans la république des lettres vers 1780. Du premier regard, madame de Watteau revit un paysage qui avait l'air d'une toile d'araignée. Voilà un sot paysage dit-elle; pourtant c'est de M. de Vermand. Klle tourna le feuillet; trois aphorismes s'épanouissaient orgueilleusement sur le revers du paysage :
a La philosophie se traîne comme une tortue vers l'arbre de la science; l'amour y vole à tire d'ailes. »
« L'amour des femmes austères est doux à cueillir comme la rose sauvage; son parfum n'enivre pas, il charme; on sourit en se déchirant les mains à ses vertes épines. »
80 MADA.Miî of: watteau.
« Celui qui sème dans le cœur d'une femme n'est pas celui qui moissonne. »
Voilà qui est de plus en plus joli, reprit la pauvre ennuyée. L'amour qui nous mène à la science sur ses ailes frémissantes! C'est digne de Larochcfoucauld; aussi c'est de M. de Vermand. La seconde pensée est un peu fade. En l'écrivant, M. de R.... rêvait sans doute aux dames du Sacré-Cœur. La dernière est le chef-d'œuvre de mon mari. « Celui qui sème dans le « cœur d'une femme n'est pas celui qui moissonne. » Il n'est pas croyable que cela vienne de M. de Watteau. M. de Watteau a beaucoup lu...
Tout en se laissant aller à cet esprit conjugal, madame de W^alteau regardait par la fenêtre le versant de la petite montagne d'Aulnoy. Elle entrevit tout à coup, à travers les cerisiers jaunissants, un jeune chasseur qui descendait vers le jardin du château. Ah 1 M. de Vermand, dit-elle d'une voix adorablement perlée.
M. de Vermand était un homme de trente ans qui dépensait gaiement, avec un peu d'insolence, les revenus et les agréments de son esprit; ses amis disent qu'il ne dépensait guère : voilà bien les amisl M. de Vermand espérait être référendaire à la cour des comptes par la grâce de M. Thiers. En attendant, n'ayant rien à faire, il prônait M. Thiers. Que de gens aujourd'hui qui n'ont pas d'autre place au soleil ! M. de Vermand était bien venu des femmes, grâce à sa belle stature, à ses façons élégantes, à ses aimables galanteries; il était mal venu des hommes, de Pierre, surtout. Il n'avait jamais pris le temps d'aimer ; il
MADAME DE WaTTEAL. 87
Oiisail palle de velours avec loiiles les femmes; il avait, suivant l'image des vieux poêles, allumé un éclair dans tous les cœurs ; le sien avait jeté quelque feu follet ; enfin, il avait joué avec l'amour et l'amour avait joué avec lui.
Près de la forêl, à Morlfontaine, non loin du château où se passe notre histoire, il avait hérité d'une grand-tante d'une petite maison bourgeoise où il venait tous les automnes. M. de Watteau était un de ses amis de collège; M. de Watteau possédait plus ou moins un beau château et une belle femme ; vous comprenez que le chasseur, qui aimait tous les terroirs, était plus que jamais l'ami deiM. de Watteau. Durant son séjour à Mortfonlaine, il avait coutume d'aller toutes les semaines au chîteau de son ancien condisciple, où il était accueilli à merveille par madame de Watteau, qui ne l'aimait guère, mais le trouvait amusant.
Il avait tenté maintes fois de dire à madame de Watteau ce qu'il disait à toutes les femmes : Madame, vous êtes si belle que le cœur a des distractions près de vous. Ou bien : Hélas ! madame, si vous persistez à être si attrayante, il faudra que le cœur s'en mêle. Et mille autres phrases de cette façon par lesquelles on s'avance assez loin sans avoir trop l'air d'avancer. Mais, à son gré, l'heure n'était pas encore venue; il attendait le plus paisiblement du monde, comme s'il eût attendu l'heure du wiste ou du boston, sachant bien pourtant qu'en amour on perd tout pour attendre.
En voyant le chasseur sur la colline, madame de
Watleau eut un léger émoi de plaisir. — Il vient à propos, dit-elle, il va me désennuyer pendant une heure. Elle sonna. — Aurore, où est donc M. de Watteau? — Monsieur vient de partir, avec les jardiniers qui vont arracher des épines blanches dans votre bois des Charmilles. — A merveille, pensa madame de Watteau, il me trouvera en tête à tête avec M. de Vermand; je veux qu'il devienne un peu jaloux, un mari doit être jaloux au moins une fois l'an, cela me désennuiera. Elle reprit son album, et se remit à le feuilleter; elle s'arrêta à ces vers. — C'étaient ceux de Pierre :