‹ Une tuerie au XVIe siècleChapitre 5 sur 15 · Î UNE TUERIE · texte numérisé non relu

Î UNE TUERIE

a peut être régalés de quelques coups d'arquebuse. Doue que l'on resserre la ville, qu'on lie les forts entre eux par une circonvallation formidable, pour empêcher tout secours du dehors. Puis, comme ces huguenols en seront bientôt à fricasser les ceinturons de leurs épées et les rats, s'ils ont le bonheur d'en posséder, nous entrerons dans la ville sans l'acheter par une boucherie semblable à celle du 8 avril. Encore deux victoires comme celles-là, messieurs, fit-il, en regardant Figueroa et Urquize, et vive Dieu ! nous pourrons retourner à Anvers ! — Mon père a raison, messieurs, dit Farnèse, en serrant la main à Serbellon. Comte de Berlaimont, vous allez prendre une compagnie de cuirassiers et partir pour Liège, où vous nous demanderez quelques mille bouilleurs ; en revenant, vous refoulerez devant vous ce que vous trouverez de paysans, et dans quelques jours je vous livre le ravelin de la porte de Bruxelles. Vous, Serbellon! achevez la circonvallation de la place. Au retour de Berlaimont, nous donnerons le bal aux huguenots et, par la barbe de mon pcrel ils paieront cette fois les violons de la fêle. La séance est levée, messieurs, que chacun oublie les paroles qui se sont prononcées ici, la haine entre les chefs est la mort d'une armée... Songez, messieurs, que tous

nos efforts Mais par la croix-Dieu I que veut dire

ce bruil?...

Au même instant, un officier espagnol s'élance dans la batterie où se trouvait le conseil, auquel tous les chefs de corps avaient clé convoqués. (9 avril.)

— Aux armes! messieurs, aux armes! l'ennemi vient d'attaquer le régiment de Lombardie à la porte de Bois-le-Duc, les soldats surpris à l'improviste se battent en désordre, et l'artillerie delà place a déjà fait de grands ravages.

— Eh bien! messieurs, que dites-vous de ces bons bourgeois, comme vous les appeliez, dit Farnèse, ils se battent pardieu comme de vrais Canlabres ! Tenez ! voici que la canonnade tonne du côté de Wyck, et Mondragon qui est encore ici ! A vos postes, messieurs. Garcias ! mon cheval. Lopez et Urquize, allez débarrasser vos soldats, iMondragon va m'accompagner à Wyck.

Lorsque Lopez arriva à la porte de Bois-le-Duc, il trouva ses soldats qui se repliaient en bon ordre pour se mettre sous la protection du feu des forts; sa présence changea le combat. 11 poussa son cheval au milieu des ennemis, qui à leur tour firent leur retraite, protégés par le feu de la place, qui incommodait fort les Espagnols. Du côté de Wyck,

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les assiégés avaient obtenu un plus grand avantage, une partie de la tranchée comblée et cinquante prisonniers emmenés -sous les yeux du prince de Parme, étaient la réponse faite à l'assaut de la veille, et la preuve que la ville n'avait rien perdu de son audace.

Si l'armée des États avait montré la moitié du courage de ces braves gens, dit Farnèse à Mondragon, nous ne serions pas ici. Il faut qu'ils aient une bien grande confiance en eux-mêmes, ou un bien grand mépris pour nous, pour nous braver ainsi I

— Jusqu'aux femmes, prince! qui se mêlent aux sorties et manient la pique et l'épée comme de vaillans soldats ! Un de nos enseignes, Narvaez, a été blessé au visage par une de ces intrépides amazones; les mousqucladcs ne leur font pas plus peur que si elles avaient la peau doui)lée d'acier de Milan. Une d'entre elles, que nous avons faite prisonnière, il y a quelques jours, s'est poignardée pendant la nuit avec la dague de l'Allemand qui la surveillait.

— Mon bon Christophe, dit Farnèse d'un air mélancolique, c'est une horrible chose que cette guerre dans laquelle les enfans sucent la haine do l'Espagne avec le lait de leurs mères, et où il faut

luer sans cesse, luer toujours, pour diminuer le nombre de ses ennemis. Qui sait si dans un mois, cette cité ne sera pas une vaste solitude dans laquelle les chiens vagueront au milieu des cadavres écrasés sous des ruines! 31ais c'est l'œuvre de Dieu que la nôtre, lui seul nous jugera! vainqueurs ou vaincus, bourreauxou victimes !... — Puis, passant la main sur son front : Adieu, colonel, veillez bien aux sorties; il ne faut pas que l'ennemi nous brave sans qu'il lui en coûte cher. Adieu I...

El il poussa son cheval vers le quartier- général.

L'assaut du 8 avril avait coûté cher à Maestrichl, pour laquelle la mort de chaque défenseur était une perte irréparable. Tout espoir de secours était anéanti. Un hardi partisan brabançon avait à travers mille périls réussi à percer l'armée espagnole et armoncé aux assiégés un secours. L'armée des Élats elait efléclivement à Venloo, forte de trois mille hommes de cavalerie et de 100 compagnies d'infanterie. Le comte Jean de Nassau qui la commandait, avait envoyé en reconnaissance Philippe Hoheidohe. Ce dernier ayant examiné les prodigieux travaux de Farnèse, qui avait entouré la ville de seize forts et d'un retranchement formidable, retourna vers le comte de Nassau cl lui dit qu'il fallait renoncer à la pensée d'attaquer Farnèse

dans son camp; que Maestricht était assiégé par un autre Maestricht, dont il faudrait faire le siégeavant de parvenir à secourir la ville. L'armée des confédérés se relira et la cité fut abandonnée à sa destinée.

Tapin avait profité du répit que lui avaient donné les assiégés, pour fortifier la ville partout où il lui paraissait que pourrait se porter une nouvelle attaque. Un second fossé, profond de quarante pieds et revêtu d'un retranchement fortifié de pieux ferrés, avait été fait à la porte de Tongres et à la porte de Bruxelles. Il avait de plus fait élever à cette dernière porte un ravelin bien armé, pourvu d'un fossé profond, dont les bords du côté de l'ennemi étaient minés en plusieurs endroits. Ce ravelin communiquait à un second fort également pourvu d'un parapet et d'un fossé, puis venait un troisième ouvrage communiquant avec la ville au moyen d'un pont étroit que l'on pouvait briser au besoin. Ce triple fort que l'ennemi devait prendre trois fois, avant d'arriver au fossé principal de la place, était dominé par cinq tours bien garnies d'artillerie élevées aux deux côtés de la porte de Bruxelles. Cet ouvrage que Farnèse admirait et qui coûta si cher aux Espagnols, était pourvu de portes secrètes de sortie; chaque escarpement de fossé miné, n'at-

tcndail que l'élincelle pour faire sauter des compagnies entières.

La porte de Bois-le-Duc fut renforcée d'un fossé et d'un rempart intérieur. Et bien que la porte de Bruxelles fût déjà suffisamment défendue par le formidable ravelin qui commandait les deux flancs du fossé, ïapin fit faire encore à l'intérieur une demi-lune pourvue d'un fossé et garnie de huit pièces de canon. Ces ouvrages prodigieux, auxquels toute la population travailla avec un enthousiasme indicible, remplirent l'intervalle du 8 avril au commencement de juin, époque à laquelle on reprit les hostilités des deux parts.

Depuis le jour où Lesly avait été témoin des menées secrètes de Blommaerls avec l'orfèvre Marlyns, ce dernier avait été étroitement emprisonné parles ordres du magistrat, en attendant qu'on eût le temps de le faire pendre.

Toute communication avec le dehors lui avait été interdite. Cependant l'Allemand avait trouvé moyen de faire passer à Martyns un billet qu'il s'était bien gardé d'écrire lui-même, dans lequel il lui disait de garder le plus grand silence, de tout nier, quelque chose qu'on put lui dire, quel que menace ou quelque promesse qu'on pût lui faire. La conduite de Blommaerts, pendant l'as-

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saut du 8 avril, où Tapin l'avait constamment mené avec lui aux endroits les plus dangereux, avait un peu diminué les soupçons des chefs de la ville; toutefois on avait eu la précaution de fondre sa compagnie avec celle de Lesly. Tapin sentait aussi qu'il pourrait avoir besoin encore de l'Allemand pour attirer le duc de Parme dans quelque piège. 11 avait donc feint d'avoir complètement oublié la soirée du 7 avril, dans laquelle l'Allemand avait fait preuve d'une aussi triomphante impudence. Cependant une circonstance imprévue avança la fin du roman du capitaine.

Vers le milieu de mai, tandis que la ville respirait un moment, pansait ses blessures et réparait ses brèches, un homme se présenta un soir h la prison du marché du Samedi où était enfermé Martyns, et demanda à voir le prisonnier : la nuit commençait à tomber.

— Le prisonnier ne peut voir personne, messire, dit le geôlier, c'est l'ordre du comte de Hcerlc et du commandant Tapin.

— Crois-tu que j'ignore cela? fit Bloramaerts, d'un air d'importance; aussi si je te demande à le voir, c'est que probablement j'ai un permis en bon ordre, qui couvre ta responsabilité.

En disant ces mots, l'Allemand tira de son pour-

point un parchemin qu'il présenta au geôlier.

— Diantre! capitaine, mais c'est que je ne sais pas lire !

— Animal! ne vois-tu pas là la signature du commandant et la grifTe du comle de Heerle ?

-- Je vois là bien des choses, et si ce grimoire qui figure là est une griffe, je jure bien que le diable ne les a pas plus entortillées.

— Alors tu vas m'ouvrir la prison de ce pendard d'orfèvre, à qui il faut que je parle.

— Je ne dis pas non, capitaine! mais, voyezvous, le commandant Tapin m'a dit avec sa voix que vous lui connaissez : Si tu laisses qui que ce soit approcher de cet homme, je te fais pendre à la tour de la porte de Bois-le-Duc, en guise de cible au premier assaut!

— Bah! des bêtises, camarade! le commandant Tapin n'est pas si méchant qu'il le parait. A propos, as-tu quelque chose à boire ici? car depuis deux mois que nous vivons au milieu de la poudre, il me semble toujours que j'ai du salpêtre dans la gorge! Tiens, voilà un rider de Brabant, trouve-moi de l'eau-de-vie , nous causerons un moment, tu m'as l'air d'un brave homme!

— J'en ai justement là une vieille bouteille qui date de loin, du jour où les Espagnols ont été si

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bien houspilles ici el où le comte de Montesdocha a été embastillé, le 20 octobre lo76. Lorsqu'il fut délivré par les siens^ il partit si promptement qu'il oublia son vin et quelques bouteilles d'eau-de-vie; tenez, goùtez-moi ceci, capitaine.

Les deux quidams se mirent à boire. Au bout d'un quart d'heure on heurta à la porte, le geôlier se leva et sortit. Blommaerts saisit ce moment, tira de son pourpoint une poudre qu'il jeta dans le verre de son compagnon de l'air le plus calme du monde.

Quelques instans après, l'homme aux clés revint.

^-Que la peste crève les importuns! dit-il d'un air rogne.

— Quels importuns? dit le capitaine; au diable... A votre santé et à la prochaine délivrance de la ville!...

— De tout mon cœur, fit le geôlier, et il vida son immense hanap d'eau-de-vie. Çà, capitaine, continua-t-il, en s'essuyant la bouche du revers de la main, est-il vrai que nous allons avoir du secours? Pour Dieu ! il est temps ! une livre de cheval vaut vingt sous, un rat coûte plus cher qu'une perdrix, et puis battez-vous donc avec des rats dans le ventre!

AU SEIZIÈME SIÈCLE. lOo

— Moi qui vous parle, camarade, j'ai mangé ma part d'un Turc. C'était sous l'empereur Charles- Quint, il y avait quatre jours que nous n'avions vu l'ombre d'un grain de blé, nous étions à Bude en Hongrie, un Turc nous tombe entre les mains, vrai Dieu I nous l'avons dévoré comme voilà un verre d'eau-de-vie! mais buvez doncl

— Vous avez mangé du Turc, capitaine! et vous n'en ùtes pas mort ! est-ce mangeable au moins le Turc?

— Prrrrrr! fit Blommaerls, j'aime mieux le che vreuil ; buvez donc !

— Que saint Servais me soit en aide, mais il me semble que je n'y vois plus! manger du Turc! chienne d'eau-de-vie, va I Tenez, vous êtes un brave

homme vous! — j'ai une envie de dormir à

deux ducats par tète! Martyns! impossible défendu comme le pater aux ânes! Tapin!.... Dieu me damne si je vous vois! la lampe fume!... c'est sûr!.... — si vous aviez vu quelle chienne de mine il avait ce Martyns!... un brave homme vous!.... à boire!...— du Turc, mortdieu!... j'ai les yeux.... Brrrrl bonsoir!...

— Bon! le voilà parti, dit l'Allemand, cl il prit les clés à la ceinture du dormeur et se dirigea vers le cachot de Martvns. Ce dernier était couché sur

un grabat et se redressa \ivemenl, lorsque Blommaerts entra, une lampe à la main.

— Vous ! dit l'orfèvre, épouvanté de l'air égaré du capitaine.

— Moi ! dis ta prière, tu vas mourir!...

— Mourir 1 dit Martyns en se redressant autant que ses chaînes le lui permettaient, pourquoi?

— Silence! flt l'Allemand, ou je te poignarde aussi vrai que cette lampe m'éclaire! puis il tira de sa poche une corde à nœuds coulans qu'il jeta au cou du prisonnier. Ce fut pendant quelques instans une affreuse lutte, qui se termina par un gémissement étouffé, puis prenant sa lampe, il se disposa à quitter le cachot. Soudain un bruit se fait entendre derrière lui, il se retourne vivement, porte la main à son poignard.... Manzan, Tapin et deux mousquetaires écossais sont debout sur le seuil delà prison!...

— Vrai Dieu ! ce misérable est cousin germain de Satan ! dit Tapin, puis se tournant vers les Écossais, désarmez cet homme! ajouta-t-il d'une voix formidable.

— Allons ! il était écrit que je serais pendu I ce maraud de Lcsly avait ma foi raison, faire naufrage au port! Morldiable! qui eut prévu ceci?

— Kt maintenant, monsieur, recommandez votre

sale âme à Dieu s'il en veut, dit Tapin, votre heure est venue. Seigneur Manzan, écoutez-moi...

Le commandant dit quelques mots à l'oreille de l'Espagnol et on emmena le prisonnier.

Les premiers rayons du soleil levant éclairèrent à la porte de Bois-le-Duc un cadavre pendu aux créneaux; sur sa poitrine pendait un immense écrileau où l'on pouvait lire en caractères lisibles h vingt pas ;

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