‹ Une tuerie au XVIe siècleChapitre 4 sur 15 · F6 UNE TUERIE · texte numérisé non relu

F6 UNE TUERIE

les boulets qui se fraient de noirs et sanglans siilons et sèment leur passage de membres mutilés et d'armes brisées. Bientôt les Espagnols ont assez de cadavres parmi eux pour s'en faire un rempart, d'où s'échappent des râles de mort, et dans lequel les boulets pénètrent avec un bruit sourd et d'étranges craquemens. La prédiction de Tapin est accomplie I les fossés se remplissent du sang qui s'échappe par ruisseaux de l'amas de cadavres que l'ennemi foule aux pieds pour mieux atteindre le mur. Fabio Farnèse, Pierre Zuniga et Schiaffinato, parvenus à la brèche, sont foudroyés à bout-portant; Farnèse, frappé d'une balle au visage, tombe, la jambe brisée par un boulet. Les cerceaux enflammés que les femmes jettent des murs et qui embrassent deux ou trois soldats dans un cercle de feu, les fléaux dos paysans qui font jaillir les cervelles des casques, achèvent ce que le canon qui ne cesse de tonner, a commencé. Lopez, qui voit reculer ses soldats, arrache sa bannière d'entre les mains de son enseigne et s'élance vers la brèche.

— Honte à qui ne suit pas son général 1 Aux murailles, en fans I et main basse sur ces chiens d'hérétiques, si braves derrière deux remparts !

Les soldats se raniment, la vue de Lopez s'expo-

snnl ainsi, leur rend toute leur ardeur, ils s'élancent, atteignent la brèche, et une horrible tuerie s'établit sur un espace de quelques pas d'étendue. La hache et le poignard remplacent le mousquet, la pique est inutile. A travers un tourbillon de fer rougi de sang, on voit lutter des hommes, poitrine contre poitrine; les mourans foulés aux pieds, font d'affreuses morsures, dont la hache seule peut débarrasser. Le corps du métier des maréchaux brise casques et cuirasses sous ses lourds marteaux ; tout sentiment est éteint, c'est une boucherie à faire reculer des tigres; on n'entend parfois que les respirations haletantes des combattans, puis un cri et un râle de mort, enfin après une lutte affreuse dans laquelle succombent les plus braves officiers et quelques genlilsliommcs de la maison d'Alexandre, les assiégés reprennent leur rempart, et les vaincus trébuchant sur les corps de leurs compagnons, vont se réformer à l'abri de la tranchée.

Tout-à-coup un cavalier arrive à toute bride et annonce que les Wallons du comte de Rœulx ont arboré leurs bannières sur la porte de Tongres; cette nouvelle rend pour un moment un peu d'énergie aux troupes, qui s'élancent vers la brèche avec un courage digne d'un meilleur sort; mais bientôt ils s'aperçoivent qu'ils sont dupes d'une

ruse, et, malgré les ordres de leurs chefs, ils abandonnent le combat pour la seconde fois*

Les choses n'allaient guère mieux pour les assaillans à la porte de Tongrcs, où les Allemands et les Wallons, jaloux du régiment de Tolède, s'étaient élancés à l'assaut en colonnes serrées, malgré les ordres et les recommandations du duc de Parme qui, témoin de la tuerie de la porte de Bois- Ic-Duc, envoyait messager sur messager pour leur recommander d'ouvrir les rangs. Les soldats ne tinrent compte de ces avis, et voulant devancer les Espagnols et avoir la gloire de paraître les premiers sur la brèche, s'y portèrent en masses profondes, dans lesquelles l'artillerie de Manzan fit un affreux carnage. Les longues couleuvrines chargées de chaînes, de ferraille, de clous, enlevaient h chaque décharge des files de soldats; les chaînes dont les canons étaient chargés, coupaient par le milieu les combattans et parsemaient le sol de membres brisés. La ruse de Mansfelt qui envoya trois cavaliers de suite pour annoncer la prise de la porte de Bois-le-Duc par le régiment de Lombardie, ne servit qu'à augmenter la tuerie, en donnant au soldat une nouvelle ardeur. Vido, comte de St-Georges, Alfonse Castillo, Pierre Pacheco et une foule d'autres capitaines tombent sous la mitraille. Alexan-

tîre, désespéré de la perte de tant de braves, et recevant courrier sur courrier de Valdez et de Figueroa, qui lui demandent d'ordonner la retraite, éclate en plaintes d'indignation et de douleur. H vient de voir passer devant lui les corps sanglans de Fabio, son parent, qu'il chérissait comme un frère, et de Vido, le jeune comte de St-Georges, l'un des plus braves et des plus inlelligens capitaines de son armée.

— Allez vers Valdez et Lopcz! dit-il, que l'on continue le combat, et si mes ordres ne suffisent plus, je vais leur montrer par mon exemple comment on prend une brèche, fùt-elle gardée par l'enfer, ou comment on y tombe en homme de cœurl

Puis arrachant une pique à un soldat, il appelle la compagnie de LopezUrquize qui lui répond par des acclamations; les Allemands et les Wallons, piqués d'émulation, se reforment et veulent le suivre.

Du haut du rempart d'où il a vu s'opérer ce mouvement qui lui promet de nouvelles et d'illustres victimes, Tapin s'élance vers une couleuvrine, la pointe sur le groupe où se trouvent Serbellon, (iaspar Robles, seigneur de Billi, le colonel Tassis et Antoine Mentovato, qui tous s'efforcent de dis-

suader Alexandre de son dessein, en lui disant qu'un général se doit avant tout à son armée. Les troupes enthousiasmées demandent à grands cris Farnèse, qui cherche en vain à échapper à ses officiers, lorsque tout-à-coup un boulet enlève Mentovato et brise l'épaule à l'écuyer de Farnèse qui se trouvait à côté de son maître. A cette vue, Serbellon éclate en reproches, entraîne de force Alexandre dans la tranchée, et fait sonner la retraite.

La perte des ennemis dans ce furieux assaut fut grande. Quinze cents Espagnols tués ou blessés, parmi lesquels cent cinquante braves capitaines, rabaissèrent la morgue des assiégeans. Les Wallons et les Allemands payèrent amplement leur contingent dans ce sanglant tribut.

es conséquences de cet , 1,^' vv"^ assaut ne fu- ) rent pas seulement l'affai- ^^ bassement de l'armée espa-

gnole, mais des germes de discorde qui y couvaient

depuis longtemps, éclatèrent entre les principaux chefs. Berlaimont, Mansfelt, rejetaient l'un sur l'autre les fautes commises pendant l'attaque, et les Espagnols, toujours jaloux des étrangers, s'écrièrent hautement que le grand-maître de l'artillerie favorisait l'ennemi, qu'il savait fort bien qu'en laissant subsister la tour de la porte de Dois-le-Duc, il exposait à un massacre certain le régiment de Lombardie, qui pendant deux heures avait été foudroyé à portée de pistolet. On accusait aussi le maréchal-de-camp Mansfelt, qui n'avait pas pratiqué la brèche convenablement ni disposé ses batteries là où elles pouvaient protéger l'assaut.

— De grandes fautes ont été commises, messieurs, dit Farnèse, mais puisqu'enfin nous voici rassemblés en conseil, cherchons les moyens d'en finir avec cette maudite ville avant que l'assemblée de Cologne ne nous fasse par un malheureux armistice, perdre le fruit de tant de sang versé. Nos hôpitaux ne suffisent plus, Pélersheim est encombré, quatre cents blessés sont dirigés sur Liège. Nos pertes sont grandes; moi-même j'ai été frappé dans des affections bien chères, Fabio Farnèse, Vido, et Scipion Campi, l'Archimcde espagnol, scint des coups que je déplorerai longtemps comme général et comme ami I

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La discussion fui bruyante; d'amèrcs récriminations prouvèrent à Alexandre qu'il semit impoliliquc de les laisser s'envenimer davantage. Quelques capitaines proposèrent ouvertement d'abandonner le siège qui coûterait plus de sacrifices qu'il ne rapporterait d'avantages. D'aulres, comme Lopez, Valdez et Urquizc, demandaient qu'on reprit l'assaut le lendemain, après avoir étendu la brèche de manière à ce qu'on put l'aborder sur une plus vaste échelle. Serbcllon, le Nestor de l'armée, dont Alexandre respectait la parole comme celle d'un père, ouvrit un avis contraire qui prouvait une haute intelligence de l'art des sièges.

— Une pioche de mineur vaut dix mousquets 1 messieurs, dit-il, en caressant sa longue barbe blanche, il faut démanteler la plice pierre à pierre, arracher une à une toutes les parlies de l'armure de cette insolente cité, et quand elle en sera réduite au pourpoint de buffle et à la chemise, eh bien! alors, avec l'aide de saint Jacques, nous la prendrons sans combler les fossés des nôtres, comme hier. Des hommes qui soutiennent neuf heures d'assaut consécutif, sont gens à tenir demain comme hier; leurs pertes ont dû être minimes. Tout nous a manqué! Le pendard qui vous avait promis tant de choses, dit-il en se tournant vers Farnèse, nous

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