IA1TRESSES DÉLAISSÉES
SUZANNB L'AMANTE.
Suzanne élait la fille la plus charmante du monde. Sa jeunesse s'écoulait au village de Valvert dans le silence, dans la solitude, dans la rêverie. Elle n'avait pas d'autre amie que sa mère, qui avait pour elle un cœur de mère et un cœur d'amie. La pauvre femme, veuve d'un colonel mort dans la guerre d'Espagne, avait à peine quelques débris de fortune pour préserver sa fille d'une profonde misère. Suzanne avait trop d'illusions, trop d'espérance, trop de prismes
dans les regards, pour voir la misère qui était partout autour d'elle. Sa mère, sans cesse déchirée par la désolante pensée que sa fille serait un jour seule et pauvre dans ce monde, sa mère, qui avait perdu en vieillissant toutes les chimères que caressaient sa fille, mourut bientôt dans la douleur et dans le désespoir; elle s'en alla prier Dieu au ciel d'être la richesse et la consolation de la délaissée sur la terre.
Il y avait dans la vallée de Valvert un château transformé en ferme; la châtelaine, qui était devenue fermière, assista au convoi de la veuve , et touchée des larmes de Suzanne, elle l'arracha du cimetière, et l'accueillit en son château. Celte belle œuvre surprit tout le monde; car madame de Vermand était une de ces femmes dont le cœur se dessèche en vieillissant; l'égoïsme était sa divinité : elle aurait mis le feu au village de Valvert pour se chauffer les mains. C'était plutôt pour être servie que pour servir son prochain qu'elle recueillait Suzanne; avec l'orpheline il lui fallait une servante de moins ; et puis elle avait songé que Suzanne embellirait son château : c'était une rose éclatante dans un bouquet flétri. Madame de Vermand avait surtout songé à une récompense dans ce monde et dans l'autre. — Ma récompense sur la terre, pensait-elle souvent, c'est Suzanne elle-même qui est le plus doux appui de ma vieillesse.
Au château ou plutôt à la ferme de Valvert, Suzanne pleurait sa mère qui ne lui avait laissé qu'une bénédiction. Son existence était simple et calme comme au village, où elle n'allait plus que les dimanches à l'heure de la messe. Sa seule joie en ce beau temps
SLZANNE. ù
de sa vie dont le voile de tristesse était soulevé par l'espérance, sa seule joie avait sa source dans l'amour de la nature. Ce sentiment, perdu dans les ténèbres de son cœur, s'agitait à la vue d'une belle aurore, d'un bocage arrosé, d'une claire fontaine, d'un soleil couchant; au bruit murmurant des eaux et des vents, des feuilles et des oiseaux. Chaque heure lui révélait un mystère dans son amour si fécond en mystères. Tous les soirs, légère comme une ombre, elle fuyait au jardin, elle se jetait dans une tonnelle de chèvrefeuille, et là, cachée à tous les regards, elle s'abandonnait au cours des flottantes rêveries. En vain elle essayait d'entendre les voix de son âme : ces voix étaient confuses comme les rumeurs lointaines.
En passant un matin par la chambre de madame de Vermand, elle entrevit dans l'alcôve, à la tète du lit, un gracieux portrait d'enfant, dont le regard la suivit jusqu'à la porte. Cette blonde et souriante image se grava aux abords de son âme. Dans son amour de toutes choses, elle n'avait rien élrcint; ses yeux, toujours ravis, n'avaient pas cessé d'errer : les bras longtemps ouverts se refermèrent; les yeux se reposèrent; alors, dans ses rêveries confuses et voilées, elle voyait apparaître une blonde chevelure, une bouche qui souriait, un regard attrayant comme on voit au travers des vapeurs du matin apparaître çà et là un bouquet d'arbres, une roche de la montagne, une volée de ramiers; alors elle saisissait déjà les formes encore incertaines de ses songes bleus; elle avait senti que son cœur battait plus vite à la porte de la chambre de madame de Vermand ; toutes ses espérances, toutes
ses illusions allaient volliger autour du portrait; c'était la lumière scintillant dans la nuit, la lumière où les pauvres phalènes allaient brûler leurs ailes de gaze.
Cet enfant blond, qui avait un sourire pour tout le monde, était le seul débris de la famille de Vermand : c'était Olivier. Il finissait alors ses études à Paris. Suzanne se souvenait vaguement de l'avoir vu autrefois à Valvert, soit dans le piteux char-à-bancs du château, soit à l'église, dans la chapelle où s'isolait la noble- famille; mais ce n'était encore qu'un enfant, tandis qu'au temps où l'orpheline adorait son image, il était devenu un homme accompli ayant passé par tous les sentiments de la vie humaine. Aux fleurs de son teint, h la souplesse et h l'abondance de ses cheveux, on devinait pourtant qu'une grande passion ne l'avait point ravagé. Il s'était surtout épris des filles d'opéra ; il avait cherché l'amour dans des cœurs déserts ; il avait vainement gaspillé les roses de son âme. Après les filles d'opéra , ce qu'il aimait le plus au monde était son costume d'incroyable, car Olivier était une de ces natures indolentes et faibles, s'effrayant des grandes choses et ne s'attachant qu'aux frivolités mondaines. Ainsi, au sein des gloires de l'empire, il ne songeait qu'à vaincre un obstacle dans l'amour. N'avait-il pas raison? La gloire n'cst-elle pas plus attrayante là que dans la guerre?
On se lîisse de tout anus la vie , surtout des amusemonls et des jeux de l'amour. Olivier s'ennuya de ses fugitives conquêtes , et d'ailleurs, souvent rappelé en Normandie par madame de Vermand, il dit un jour adieu à Paris, à ses fêles, à ses femmes, à ses plaisirs. Le lendemain il fut de retour à la ferme. C'était à la nuit tombante. Ce soir-là madame de Vermand, qui ne l'atlendail pas si toi, était sortie depuis quelques minutes : un de ses serviteurs avait versé une charrette de trèlle, et elle avait voulu voir le degàt causé par cet accident. Olivier, surpris de trouver la ferme déserte, errait à l'aventure par les grandes salles solitaires. Tout à coup son regard s'arrêta sur Suzarme, qui rêvait tristemerU sous le rideau d'nrie fenêtre. La pluie l'avait chassée de la tonnelle, sa patrie, son oasis; elle s'en était revenue à la ferme suivie de ses joies, de ses tristesses , de ses espérances et de ses enchantements. Olivier, frappe de celte charmante vision, s'arrêta d«'vant la fenêtre, pâle et chancelant comme s'il se fùl trouve devant un fantôme. Suzanne tressaillit et appuya sa main sur l'espagnolette de la croisée. Olivier, qui voulait dévoiler ce mystère, souleva le rideau et pencha la tête vers la jeune (ille, qui demeura immobile comme une statue. 11 lendit la main pour saisir sa robe; mais Suzanne, effarouchée, s'élança sous le rideau et disparut dans l'ombre : en
b SUZANNE.
vain Olivier essaya de la revoir; il perdit son temps en recherches. Celte vision toute romanesque enflamma sa pensée; les caresses de sa mère , les souvenirs de son enfance, qui s'étaient réveillés ce jour-là à la vue du manoir paternel, ne purent étouffer cette pensée ardente.
Il était au coin du feu , devisant avec sa mère à demi morte de joie, quand Suzanne parut sur le seuil de la porte pour servir le souper. Olivier lui fit un profond salut; madame de Vermand, froissée de celle galanterie, dit à son fils avec humeur : C'est ma servante.
Olivier, confus, se mordit les lèvres; il venait de tomber du ciel où la vision l'avait élevé ; durant quelques minutes, il n'osa détacher ses yeux des flammes rouges de l'àtre; mais ayant entendu la douce voix de Suzanne demandant une clef à madame de Vermand, il jeta nn regard de travers et fut étrangement surpris de voir une belle fille de seize ans, svelte, délicate, gracieuse comme une jeune fée; l'or de ses cheveux flottants éclalait à la lumière; son œil voilé avait le regard humide et tendre des vierges allemandes. Son costume du pays formait un heureux contraste à sa mignardise. Madame de Vermand, qui devinait l'admiration d'Olivier, regarda sévèrement Suzanne, en cherchant un sujet de réprimande. La pauvre fille, qui était en souci de plaire à Olivier, avait paré sa chevelure d'une rose d'automne déjà fanée. En paraissant devant Olivier, elle avait rougi de sa coquetterie, elle eût bien voulu dérober la fleur à ses regards; mais il n'était plus temps.
— D'où vient cette rose? lui dit d'une voix aigre-.
letlc madame de Vermand? — Je l'ai cueillie, madame*
Suzanne penchait la lête comme une pécheresse qui avoue un crime.
— Je vous ai défendu de cueillir des fleurs, mademoiselle, vous finirez par ravager mon jardin; grâce à vous, je n'ai déjà plus de roses d'automne.
Olivier souffrait comme un martyr, ou plutôt comme Suzanne; toujours indolent ou faible, il ne prenait pas la peine ou n'osait prier sa mère d'avoir pitié des larmes de sa servante. Suzanne, révoltée d'une (^lère si injuste, détacha la rose de ses cheveux et la laissa tomber. Il y eut dans celte action nmelle tant d'éloquence, tant de noblesse, tant de dignité, qu'Olivier tout ému jura sur son âme de toujours protéger Suzanne contre sa mère.
Quand le souper fut servi, Suzanne s'empressa de sortir, et ce fut en vain que madame de Vermand la rappela. — Celle petite sotte, dit-elle à son lils, est indigne de mes bienfaits; si je n'avais compati à son infortune, elle languirait dans la plus déplorable misère. C'est la fille de celle sauvage de Valverl, dont nous nous amusiuns tanl. — Suzanne I s'écria Olivier, en se ressouvenant qu'autrefois il avait admiré sa grâce enfantine; c'est voire servante, ma mère? reprit-il avec angoisse. — C'est plutôt une amie, dit madame de Vermand , qui craignait de froisser son fils; je sais trop ce que je dois au souvenir de sa mère, pour me servir de sa fille comme d'une des femmes que je paie; mais la paresse devient coupable, mon fils, le travail est la source de tous les biens, je ne veux pas voir Suzaime oisive.
Olivier, qui se croyait mort à l'amour, sentit son cœur se ranimer à la pensée de Suzanne. Cet amour s'éveillait dans des tristesses infinies, sans espérances a sa suite : madame de Vermand lui coupait les ailes à sa naissance. Ces amours tristes et souffrants fermentent sans cesse dans une tendresse languissante; d'abord étrangers aux ardeurs de la joie, aux charmes des illusions, ils font plus de brèches à l'àme que les amours enflammés, car ces amours-là s'éteignent à la moindre averse. Olivier aima donc Suzanne, non de toutes ses forces, mais de tout son cœur; son àme était en harmonie avec les mélancolies du château, et rien ne le charmait plus dans sa douloureuse passion que la vue des teintes automnales répandues sur toute la nature. Il cherchait la solitude et fuyait sa mère. Il était devenu si timide dans son amour, qu'il n'osait aborder Suzanne. Et pourtant que de femmes I avait déjà abordées! Mais, dans sa roule amoureuse, il n'avait jamais rencontré une fille si pure et si rougissante que Suzanne; il se trouvait dépaysé; à Paris l'amour est toujours dans l'ivresse, la tête est égarée par l'éclat de toutes choses, par la lumière, par la musique et surtout par le regard al trayant des femmes : quand la tête est égarée, l'amour s'enhardil; mais dans le silence et dans la solitude des champs, la tète se calme et Taraour redevient timide; l'amour se voile comme une jeune fille qui craint un rayon du soleil, un regard des hommes.
Un soir, Suzanne, qui s'était réfugiée sous la tonnelle où l'allcnJail toujours la troupe folâtre des chimères, conlcmpliiit le soleil pâli, qui se noyait au couchant dans les vapeurs flottantes. Olivier vint à passer. A la vue de Suzanne, il se Irouhla, et poursuivit involontairement son chemin; mais a[)rcs un détour il étouffa sa timidité d'enfant, revint sur ses pas et franchit d'un bond le seuil de la tonnelle. Dans sa candeur Suzanne ne s'effaroucha pas de cette soudaine apparition; elle regarda Olivier, et sa tête attristée retomba sur son sein. Olivier, redevenu calme, lui saisit la main et la pressa en silence; il demeura pendant quelques secondes penché vers Suzanne, sans pouvoir lui parler; mais ayant vu se baigïier les cils de ses blondes paupières, il appuya les lèvres sur son front, et murmura : Suzanne, je vous aime. Suzanne, ravie, ne songea pas à se défendre d'un second baiser; elle recueillit dans son âme les douces paroles d'Olivier, et s'abandonna sans crainte aux élans de son ivresse. Je ne vous raconterai pas les pures delices de cette soirée, les chastes plaisirs de celte heure odorante d'amour. Olivier, qui avait retrouvé sa candeur passée, dévoilait son àme à Suzanne; jamais confidence amoureuse ne fut plus tendre et plus vraie ; il n'eût pas voulu pour un baiser tromper Suzarme qui avait foi en sa parole. Suzanne, à son tour, cou-
fessait son péché d'amour; à chaque mot galant, Olivier s'imaginait voir sortir une rose de sa bouche ; et pendant ces charmants aveux tous deux souriaient d'enchantement, tous deux se croyaient emportes dans le bleu des nues, Olivier frémissait en baisant la main de Suzanne, Suzanne frémissait au baiser d'Olivier. Je vous le dis, c'étaient des joies perdues en ce monde depuis que les bienheureux n'y descendent plus.
Olivier et Suzanne retombèrent des nues à la voix de madame de Vermand qui était venue au jardin cueillir des fruits pour le dessert du soir. Suzanne s'échappa de la tonnelle et prit son vol vers la ferme; Olivier demeura sur le banc de pierre, entouré des plus beaux songes de l'amour; il s'étonnait de trouver encore sous un repli de son âme un sentiment si pur et si divin; à seize ans il avait eu de la croyance en l'amour; plus tard, dans les délires de la passion, il avait douté des élans du cœur; alors il y croyait comme àseize ans; mais il élait surpris qu'une âme ravagée par les voluptés, redevînt tout d'un coup le berceau d'un amour qui semblait descendre du ciel. La jeunesse la plus pauvre a des trésors irravissables de fraîcheur et de pureté. L'âme la plus dévastée garde jusqu'à la mort quelques fleurs pour les mains de l'amour.
Le lendemain, Olivier et Suzanne se retrouvèrent comme par miracle dans la tonnelle; ils s'y retrouvèrent encore les jours suivants; le soleil d'octobre leur jetait tous les soirs un regard d'adieu, et la lune, plus triste encore que le soleil d'automne, assistait à
leurs serments; leur amour demeurait pur sans nul désir ardent, sans nulle espérance coupable; ils se laissaient nonchalamment aller à la vie comme un nuage au vent. Olivier ne vivait qu'en Suzanne, Suzanne ne vivait qu'en Olivier; ou plutôt ils avançaient ensemble sur la route humaine, s'appuyant l'un sur l'autre, respirant le même air, cueillant la même Heur, écoulant la même chanson. El pourtant cet amour plein de délices était toujours noyé dans la tristesse : Suzanne voyait souvent un nuage noir au ciel de son âme; elle ressentait une sympathie déchirante pour la nature dépouillée; elle la regardait comme une sœur à son lit de mort; elle suivait avec douleur les feuilles tombantes qu'un souffle chassait au loin ; quand les feuilles se détachaient vertes encore de leurs rameaux, sa douleur était plus amère; tantôt elle s'imaginait, la poétique enfant, que peutêtre le lendemain elle serait détachée, ainsi que son amant, de l'arbre de la vie, et qu'un vent capricieux les disperserait dans l'immense vallée; tantôt elle tremblait que l'âme d'Olivier ne fût changeante comme la nature; tous les soirs, à travers les grands bois de chênes, elle contemplait avec des joies et des peines infinies l'horizon en feu, pâlissant et s'éteignant peu à peu dans la nuit; elle croyait voir l'image de son amour. Olivier lui-même n'était pas étranger aux tristes impressions de l'automne; il aimait le tableau désolant des bois, dont les teintes pâlies n'étaient plus animées que par le feuillage rougi des cerisiers sauvages.
là SUZANNE.
Madame de Vermand songeait depuis longtemps à marier son fils. Parmi les héritières d'alentour, mademoiselle de la Roche l'avait séduite; c'était une grande fille du château voisin. Sa laideur avait passé en proverbe dans le pays; elle était méchante et colère; mais tout cela ne l'empêchait pas d'avoir quelques agréments. Le premier de ces agréments était son domaine. Depuis sa naissance, madame de Vermand était jalouse des bois touffus, des champs fertiles, des vignes prodigues du château delà Roche; elle avait souvent pensé à réunir cette dépendance à sa ferme, et elle ne désespérait pas d'accomplir son dessein. Au retour d'Olivier, elle lui avait dépeint le domaine de la Roche sous des couleurs attrayantes. Olivier, sans souci des biens étrangers, ferma d'abord l'oreille aux beaux discours de sa mère; cependant l'attrayante peinture du château de la Roche se grava peu à peu au fond de ses espérances, et un matin qu'il s'était éveillé dans un songe d'ambition, il s'élança sur un vieil alezan, délaisse depuis la mort de son père, et dirigea sa promenade vers les dépendances tant jalousées par madame de Vermand.
Mademoiselle de la Roche, depuis longtemps orpheline, passait sa vie au château près d'une vieille tante qui la prêchait du matin au soir. Cette vieille tante était devenue dévole après une jeunesse pro-
fane; elle savait que la vertu des femmes est la chose (lu monde la plus fragile, et elle veillait en tremblant sur la vertu de la jeune fille, priant le ciel d'envoyer au plus tôt un épouseur afin d'être délivrée de sa garde; mais les épouseurs qui accouraient en foule au château, alléchés par l'immense fortune de l'orpheline, s'en allaient comme ils étaient venus, après avoir vu mademoiselle de la Roche.
Olivier, qui avait un amour au cœur, fut moins effrayé que les autres galants de la laideur de mademoiselle de la Roche. Comme il ne la regardait qu'à travers son domaine, il vit sa bouche moins grande et ses yeux moins petits. Il fut avidement accueilli par la tante qui commençait à craindre que l'innocence de sa nièce ne passât en proverbe comme sa laideur. Il retourna souvent au manoir et finit par s'accoutumer à la figure de mademoiselle de la Roche dont les regards verdàtres répandaient un torrent d'amour à la moindre de ses paroles galantes. Ses rêves se transformaient sans cesse. Peu à peu son àme s'éloigna de la tonnelle de chèvrefeuille pour voltiger au château de la Roche; il épousait, dans ses rêves, le patrimoine de la jeune fille, il se voyait le plus riche du pays et dépensait déj,à ses revenus.
Un soir, au retour d'une promenade au château de la Roche, il se sentit moins amoureux que la veille en revoyant Suzanne. Il avait admiré, à la Roche, la grande avenue de vieux ormes, les vastes prairies bordées de saules, l'immense parc couvert de chênes, les champs perdus sous les moissons; toutes ces richesses qu'il avait autrefois dédaignées le séduisaient
par-dessus tout; les trésors de son amour s'effaçaient sous ce souvenir ; il commençait à ne plus voir que la pauvreté de Suzanne et la fortune de mademoiselle de la Roche; il pensait que son amour passerait comme la beauté de Suzanne, tandis que la fortune de mademoiselle de la Roche serait éternelle comme sa laideur. Olivier n'avait pas le dédain des philosophes qui jettent la pierre à la fortune : ce sont des amants malheureux qui disent du mal des femmes. Olivier avait toujours trouvé la fortune attrayante, il songea bientôt à lui ravir des faveurs. Suzanne ne fut plus le soleil de son âme; elle en devint à peine une des étoiles. Il fut déchiré en pensant au délaissement de l'orpheline, mais cette pensée s'envola. Quand elle revint en lui, plus lard, c'était un remords. Le beau temps de leur amour s'enfuit rapidement; Suzanne se trouvait souvent seule sous la tonnelle; elle ne se lassait point d'attendre et d'espérer, car, dans sa candeur, elle croyait sans cesse à l'amour d'Olivier; elle était loin de se douter de l'abandon de son amant. A son premier amour une femme n'a jamais peur d'être oubliée; mais à l'aurore du second amour une femme tremble déjà. Suzanne aurait eu foi au cœur d'Olivier pendant toute sa vie, sur la terre et dans le ciel.
Un soir, après avoir vainement attendu sous la tonnelle, elle revint dans le salon; involontairement elle passa sous le rideau de la fenêtre et s'égara dans les sentiers amoureux de son âme. Olivier survint, elle voulut s'élancera sa rencontre; mais une voix étrangère, une voix de femme l'arrêta soudain et la glaça :
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Olivier n'élait pas seul, une femme le suivait, et celle femme était mademoiselle de la Roche. Olivier, qui lui pressait la main, l'entraîna dans le salon.
— Où allons-nous ainsi sans lumière? murmura mademoiselle de la Roche d'une voix étouffée. — L'amour est aveugle, dit Olivier. Asseyons-nous sur ce divan ; j'ai dit à Mariette de venir allumer les bougies.
Par galanterie plutôt que par amour, Olivier baisa la main de mademoiselle de la Roche.
— Oh! monsieur, si ma tante vous voyait I — Ne serez-vous pas ma femme dans quelques jours?
Suzanne, jalouse et révoltée, se sentit défaillir; ce baiser, ces paroles qu'elle venait d'entendre avaient déchiré son cœur; elle voulut courir à l'autre bout du salon pour reprocher à Olivier de l'avoir trompée : elle fut retenue par la dignité de son âme.
Mariette entra dans la salle une lampe à la main ; la lampe s'éteignit, et la pauvre servante, qui croyait aux fantômes, s'avança tout effarée vers une racine de chêne qui se consumait dans l'àlre.
— Ah I dit-elle, ma mère avait bien raison de dire que ce manoir était peuplé de revenants; voilà plus de mille fois qu'ils éteignent ma lumière.
Mademoiselle de la Roche sourit, Mariette se retourna avec terreur en laissant tomber la lampe; elle vit dans l'ombre le rideau blanc qui voilait Suzanne, et tout égarée elle s'enfuit de la salle. Mademoiselle de la Roche se mit à raconter à Olivier une effrayante histoire de spectres; elle s'arrêta tout d'un coup dans le feu de son récit : le rideau blanc s'était agité sous les douleurs de Suzanne.
— Voyez-vous? dit-elle à Olivier d'une voix glacée. — Je vois un rideau que le vent soulève. — C'est une robe... J'ai peur...
Un amoureux eût pressé la peureuse dans ses bras; mais Olivier, qui n'était pas amoureux, s'avança vers le rideau; un éclair traversa sa pensée : avant d'enir'ouvrir la gaze, il savait que Suzanne était là.
— Eh bien! que voyez-vous? demanda mademoiselle de la Roche. — Je ne vois rien, répondit Olivier en saisissant la main de Suzanne.
Suzanne n'eut pas la force de détacher sa main.
— Suzanne, ayez pitié de moi ! je vous aime toujours.—Que dites-vous donc? demanda mademoiselle de la^Roche. — Je dis que je vous aime.
Suzanne avait le cœur brisé.
— Jurez de m'aimer longtemps, reprit mademoiselle delà Roche, jurez sur le fantôme que nous avons vu. C'est sans doute l'ombre d'un de vos aïeux : votre serment sera sacré. — Suza\me, mon serment ne sera qu'un mensonge, mon amour est à jamais en vous. — Ah 1 jurez sur moi, jurez sur notre amour, dit Suzanne; vous le pouvez, car notre amour n'est plus qu'une ombre.
Mademoiselle de la Roche s'avançait vers la fenêtre.
— Arrêtez I s'écria Olivier.
La jeune héritière s'avança encore. Olivier courut à sa rencontre.
— Je vous aimerai toujours, dit-il faiblement.
11 espérait ne pas être entendu de Suzanne; mais une femme jalouse écoule de*la tête et du cœur. Su-
zanne entendit l'horrible serment, elle s'enfuit tout éperdue. A peine fut-elle sortie de la salle que mademoiselle de la Roche dit avec joie en se jetant dans les bras d'Olivier : Merci! merci 1 vous m'avez juré sur elle de m'aimer toujours. Pourquoi feindre? je sais tout. Vous l'aimiez avant de m'aimer, cette servante de votre mère.
Olivier, révolté, songea à repousser l'héritière de SCS bras ; mais il se souvint du domaine, et son amour aux abois fut apaisé par l'ambition.
Suzanne s'enferma dans sa chambre, qui était audessus de la grande salle ; après s'être longtemps appuyée contre la porte, elle alla vers la fenêtre qui était ouverte sur le verger : il tombait quelques flocons de neige; la lune rougeâtre, s'échappant des grands ormes de la montagne, jetait son regard timide sur le verger; le vent mugissait par intervalles; les feuilles desséchées s'envolaient des arbres comme des oiseaux pourchassés; les feuilles tombées s'enfuyaient bruyamment ou s'amassaient sous les haies. Suzanne contemplait d'un œil morne les grandes ombres des arbres du verger, elle écoutait le bruyant murmure du feuillage; mais elle voyait Olivier adorant mademoiselle de la Roche; mais elle entendait le bruit ineffaçable du baiser. Elle s'imaginait que les vagues rumeurs du soir étaient les échos des amoureuses paroles qui se murmuraient au-dessous d'elle. Elle bénissait Dieu de l'avoir conservée pure dans l'amour ; elle bénissait le ciel de l'avoir éclairée avant le danger. Et tout à coup son délaissement l'égarait; l'amour qu'elle venait de perdre était son seul
bien dans la vie : c'était le soleil qui rayonnait en son âme, c'était le songe charmant dans sa nuit. Olivier était son amanl, sa famille, son dieu; s:m s Olivier, que lui restait-il en ce monde, où elle avait à peine souri? Il lui restait, la pauvre fille, madame de Yermand, qui la courbait sous le joug. Son existence, mollement soulevée par l'amour comme un nuage par la brise, retombait lourdement sous les chaînes de l'esclavage; elle désespéra de l'amour, elle désespéra de prendre un second élan vers le ciel, et dans ce désespoir terrible elle eut peur de la vie ; c'était à ses yeux un immense désert qu'elle allait traverser sans appui.
— Ohl s'écria -t- elle en sanglotant, être seule l seule I
VAngehis sonna à Yalvert ; elle tomba agenouillée devant la fenêtre, et se mit à prier pour apaiser son mal. Dans sa ferveur elle oubliait presque son infortune, quand tout à coup les sons d'une harpe traversèrent son âme comme une litanie; elle écouta avec angoisse, et elle entendit chanter Olivier. — Il chantel murmura-t-elle en tombant évanouie.
Son front atteignit le bord de la fenêtre, un flot de sang jaillit de sa lête : la pauvre fille n'entendit plus la joyeuse chanson d'Olivier.
Pendant le souper, un serviteur qui arrivait de la ville prochaine vint déposer une corbeille de noces dans la chambre de Suzanne : c'était la corbeille de mademoiselle de la Roche. Olivier devait la porter le jour même au château de sa liancée. Le serviteur, attardé au cabaret, n'avait pas osé remettre la cor-
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beille entre les mains de madame de Ycrmand : gîi la déposant dans la chambre de Suzanne, il espérait, par la confusion qui régnait au cliàteau, tromper sa maîtresse sur l'heure de son retour.
Au bruit des pas de cet homme, Suzanne revint à la vie, niais elle élait devenue folle.
— J'ai faim ! j*ai faim ! s'écria-t-clle en rouvrant les yeux.
Elle se releva avec peine, et se remit en contemplation au bord de la fenêtre; la lune et les étoiles s'étaient voilées; une nuée immense, qui venait de se déployer sur le ciel, secouait des flocons de neige. — L'hiver passe dans l'âme d'Olivier, murmura la folle.
Suzanne demeura plus d'une heure à la fenêtre, égarée dans la nuit profonde de son âme; la lune reparut toute hrisée dans les branches noires des ormes; effrayée des ombres agitées du verger, la folle ferma la croisée, et courut se jeter sur son lit en se cachant la tête dans l'oreiller.
Le lendemain fut le jour le plus étrange et le plus merveilleux de sa folie. Le soleil l'éveilla en caressant ses blondes paupières de son plus doux rayon. Son premier regard s'arrêta sur la corbeille de noces; son ((eur palpita; une grande joie la saisit; elle s'elançii d'un b(md dans sa chambre et s'agenouilla devant la torbeilîe; dans son égarement, elle en arracha le cou-
vercle; à la vue des parures et des fleurs d'oranger, elle pâlit, elle rêva; puis tout à coup ses yeux s'animèrent, et elle s'écria : Olivier! Olivier!
Elle s'était emparée de la couronne; elle la dévorait du regard. Peu à peu son œil s'éteignit, son front pencha douloureusement, la couronne s'échappa de sa main. Elle se leva avec majesté, regarda dédaigneusement la corbeille, et foula du pied la couronne en riant comme une pauvre folle qu'elle était. La tête appuyée sur la main, elle s'avança lentement vers la fenêtre, et revint d'un pas rapide devant la corbeille. Elle vit avec regret la couronne flétrie, et leva les yeux au ciel en demandant sa grâce. Son regard humide s'arrêta sur un miroir doré qui formait le seul ornement de sa chambre. En voyant sa tête échevelée et sa joue pâlie, elle recula avec angoisse sans reconnaître son image. C'est elle, celle qu'il épouse, ditelle en s'animant. Elle est laide, il ne peut l'aimer.
Elle saisit le bouquet de fleurs d'oranger et l'attacha sur son sein. Elle a aussi un bouquet sur son cœur, reprit-elle en revoyant son image. Mais Olivier ne peut l'aimer; elle est laide, il la repoussera.
Elle se drapa d'un cachemire blanc, se voila de l'écharpe et saisit un éventnil. J'arriverai à lui avant elle. A la voir si pâle, si frêle, si chancelante, on devine qu'elle n'aura pas la force d'avancer. Moi, je me sens des ailes aux pieds.
Elle s'enfuit en s'écriant : Je l'ai vue s'élancer aussi. Olivier! 0 mon Dieu !
Elle roula dans l'escalier. Le ciel protège les fous comme les enfants, elle se releva sans ressentir la
plus légère douleur; et, redevenue rêveuse, elle se demanda pourquoi elle était descendue. Elle traversa la cour et courut au verger dans la crainte d'être vue. A la porte du verger, un papillon grisâtre, qui semblait braver l'hiver, prit son vol devant elle et s'abattit dans une touffe de fraisiers. Elle s'inclina pour le prendre; mais le papillon rebelle se mit à voltiger autour d'elle en déployant mille coquetteries dont elle fut charmée. Dans son désir d'attraper l'inconstant, elle oublia Oliver. Un nouveau monde, le monde des fous, s'ouvrit à ses yeux. Elle s'amusa des fantaisies romanesques de sa pensée, des chimères de son imagination, des extravagances de ses rêves; son regard aride demeura longtemps égaré dans le bleu des imes dont elle aimait les formes et les couleurs changeantes; à chaque métamorphose, elle croyait voir une chose animée; tantôt c'était sa rivale dont la robe blanche flottait dans l'azur; tantôt c'était Olivier que le vieil alezan emportait à l'horizon; ou bien c'était le convoi de sa mère ou son berceau couvert d'un voile. Mais tous ces tableaux gigantesques, toutes ces peintures échevelées s'évanouirent peu à peu; le ciel redevint pur, et la folle sortit du verger pour se perdre dans les détours du jardin. C'était un jardin de châtelaine et de fermière. En face d'un tilleul centenaire ombrageant une nappe de verdure, on voyait un pommier normand secouant son fruit verdàtre dans un champ d'artichauts; sous un frêle et chétif oranger, l'œil désenchanté rencontrait un verdoyant bouquet de persil ou de cerfeuil. Ce désaccord n'était pas sans charme pour madame de Vermand, qui aimait
ââ SUZANNE.
l'ombrage du lillenl et les fruits du pommier.
Après avoir erré longtemps, Suzanne s'arrêta devant une petite source fuyant dans un gué qui servait de lavoir à la ferme. A la vue de cette source plus bruyante qu'un enfant qui joue, elle s'agenouilla; et pour apaiser sa faim, la pauvre folle plongea ses lèvres dans le cristal. — J'ai trop bu, je w.e suis enivrée, dit-elle en relevant la tête. Je vois tourner les arbres. 0 mon Dieu ! je vais tomber dans le ciel. L'écharpe dont elle s'était voilée s'accrocha à un groseillor renversé sur l'eau: les franges entraînées balayèrent le sable gris des bords de la source, et la folle toule désolée les baigna dans l'eau la plus claire. — Hélas! dit-elle en repoussant ses cheveux épars, j'ai taché mon voile blanc le jour de mes noces.
Elle secoua en pleurant l'écharpe arrosée, et retendit au soleil sur une épine; mais le soleil d'hiver n'avait plus de feu dans ses rayons.
— Mon cœur est plus chaud que le soleil, repritelle.
Elle dévoila son sein, et mit l'écharpe sur son cœur. Ah ! murmura-t-elle, toule glacée.
Et elle tomba sur l'herbe.
l.a ferme était dans un grand trouble, madame de Vermand appelait à grands cris Suzanne; elle était
SUZANNE. 2j
agilée d'une colère terrible contre l'orpheline depuis qu'elle avait vu dans sa chambre la corbeille tout en désordre, les parures éparpillées, la couronne foulée aux pieds. Elle avait toujours craint que son fils ne s'éprît de Suzanne; elle ne pouvait pardonner à Suzanne d'aimer son fils, et d'être jalouse de mademoiselle de la Roche. Tout en appelant la pauvre folie pour la chasser impitoyablement du château, elle s'avança avec Mariette vers les grands saules qui couvraient le gué. Elle vit enfin Suzanne couchée sjur l'herbe et ensevelie dans le cachemire; elle courut à elle, et dans sa colère elle faillit la fouler aux |)icds, comme la folle avait foulé la couronne; mais à la vue de sa tête inanimée, sa colère tomba tout à coup. — Suzanne ! ma fille ! dit-elle en la soulevant dans ses bras.
Suzanne entr'ouvrit sa paupière et s'écria I Ma mère! Olivier 1
Madame de Vermand vit bientôt que la pauvre fille était folle; elle l'emmena au château, et, devenue tout d'un coup sa seconde mère, elle l'entoura de la plus tendre sollicitude, ayant soin de cacher cet événement à son fils. Olivier avait passé la matinée au château de la Roche, ne rêvant qu'à Suzanne, dont la douce image était revenue dans son âme. Il avait chanté la veille; mais sa chanson, qui avait déchiré le cœur de Suzanne, avait en lui un douloureux écho. Eu se promenant dans le parc avec mademoiselle de la Roche, il regrettait son mélancolique amour d'automne, il voyait avec horreur venir le lendemain. Il se sentait trop faible pour oser se révolter contre sa mère et démentir ses promesses; il se soumettait
d'avance aux chaînes de sa destinée. Et puis, il n'avait peut-être pas encore perdu le lointain désir de s'élever par la fortune. Dans l'après-midi il revint à la ferme, inquiet du retard de la corbeille. Il trouva sa mère au salon tout attristée par la folie de Suzanne. Madame de Vermand lui dit qu'un malheur était survenu dans l'envoi de la corbeille, qu'il avait fallu retourner à la ville, et que c'était pour cela qu'il la voyait si désolée. Olivier s'étonna de ne pas voir Suzanne auprès de sa mère. Il s'en alla chercher la solitude du jardin et les souvenirs de son amour suspendus aux branches des arbres, accrochés aux épines des rosiers , endormis dans les Qcurs mourantes. Quand il fut sous la tonnelle, il appela Suzanne. Suzanne serait venue, qu'il se fût détourné d'elle. Plus que jamais l'inconstance lui semblait illégitime; il pensait aussi que l'amour était la plus noble des religions humaines, et il se maudissait d'élre un impie. Suzanne ne vint pas ; il l'attendit en vain jusqu'à la nuit; dans son tourment, il erra aux alentours de la ferme, toujours poursuivi par ses regrets.
Comme il jetait ses regards à l'aventure, il vit briller une lumière dans la chambre de la folle ; il rentra avec émoi; madame de Vermand le retint auprès d'elle et lui reparla de son triomphe sur les soupirants du pays.
— 0 mon fils ! lui dit-elle à diverses reprises, vous aurez une noble femme et un beau domaine.
La soirée passa lentement pour Olivier ; il subit en silence tout le caquet de sa mère, qui ne cessa de
SCZATSNR. 2->
faire l'éloge de mademoiselle de la Roche el des royales dépendances du château. Enfin, madame de Vermand, lasse d'agir et de parler, s'en alla dormir, à la grande joie d'Olivier qui demeura encore une demi-heure au coin du téu pour ressaisir tout son courage, après quoi il courut à la chambre de Suzanne, le cœur oppressé comme s'il allait mourir. Mariette venait d'en sortir; Suzanne était seule; elle chantait sur un vieil air, en suivant du regard une imprudente phalène qui tournoyait à la lumière :
Petite phalène,
Prends garde à tes ailes.
Olivier, qui était demeuré sur le seuil de la porle, écoula d'ahoidavec surprise. La tristesse de l'air et la mélancolie des paroles couvrirent son âme de deuil. Il s'avança dans une morne lenteur vers la pauvre folle et lui saisit la main avant qu'elle eût retourné la tête. En voyant son amant, Suzanne poussa un cri sec et se jeta dans ses bras avec frénésie.
— Olivier! Olivier! dit-elle en pleurant de joie, je te croyais perdu, je m'ennuyais à mourir! regardemoi, ton regard est un enchantement; parle-moi, ta voix est une ivresse. Quelle pâleur funèbre, quelle tristesse lugubre, mon Dieu! Moi je suis la plus gaie et la plus folle des amantes; je danse et je chante sans cesse ; c'est que j'ai de l'amour au cœur; vous n'en avez plus, Olivier?
Suzanne se détacha des bras de son amant, et pencha sa lêle au-dessus de la lampe. Olivier, effrayé de la voir ainsi, se rapprocha d'elle et lui reprit la
main. -- Hélas ! dit-elle en voyant tout à coup la phalène qui n'avait plus d'ailes et qui se traînait péniblement sur la table, je suis comme celle infortunée : j'ai perdu mes ailes , puisque j'ai perdu les espérances qui m'enlevaient au ciel. Voulez-vous la voir, Olivier, votre épouse? Elle est là! Elle est là! Ohl la jalousie est un supplice horrible! La folle entraîna Olivier devant le miroir.
— La voyez-vous? qu'elle est laide avec ses guenilles! Vous êles avec elle! 0 mon Dieu! mon Dieu! quelle indignité de me tromper ainsi! vous en serez puni, Olivier; celte ombre blanche que vous avez vue hier vous suivra partout, jusque dans les bras de celte femme.
Olivier était dans le martyre.
— Vous êles avec elle, reprit la folle en se laissant tomber sur le sein de son amant. — Je suis avec vous, dit faiblement Olivier en lui baisant les cheveux.— Hélas! vous en trompez deux; je vous ai vu par là, appuyé sur elle, l'embrassant comme moi. Je suis jalouse, Olivier, je suis jalouse!
Olivier détourna la tête du miroir en essayant de consoler Suzanne. Dès qu'elle fut loin du miroir, un autre panorama se dévoila dans sa lêle; elle redevint gaie et folâlro : elle se balança mollement dans les bras aimés du trompeur, et se remit à chanter :
Pelile phalène,
Prends [,'arde à les aile«.
Dans son léger balancement un désir vint allumer
SIZANNE. 27
ses yeux el colorer ses joues; un désir vague, nuageux, clouffant; Olivier en fulalleinl; il ne vil pas sans frémir de volupté Suzanne penchée languissamment comme une fleur dans l'amour; il la berçait dans ses bras enlr'ouverls, el ses bras irrités demandaient à l'étrcindreense refermant. Suzanne, enivrée, délirante, el folle par-dessus tout, s'abandonnait cm aveuj^le au désir enlraiiiant. — Je suis à toi jusqu'à la mort ! dit-elle tout éperdue.
Olivier, ptàle el trouble, la regardait dans une amoureuse tristesse.
— A toil reprit-elle en déchirant son corsnge.
Le lendemain Olivier devint l'époux de mademoiselle de la Roche et le souverain maître de son domaine. L'espace qui le séparait de Suzanne affaiblil ses regrets. Pour lui le jour des noces se passa plutôt dans l'eclal bruyant de la fête que dans les douloureux souvenirs de son amour, i^près l'éclat bruyant de la fête, l'amour apparut encore au ciel de son àme, mais souvent voilé par les vapeurs épaisses de l'orgueil. C'était le soleil à son déclin, le soleil pâlissant et refroidi, se perdant sous les nuages de l'horizon, ne reparaissant avant la nuit que par intervalles et au travers de voiles floconneux. La nuit ne vint pourtant pas pour l'àme d'Olivier, qui demeura dans un crépuscule éternel; l'amour s'était caché à l'horizon,
mais on en devinait encore le passage enflammé. Cet amour, perdu dans les ténèbres , n'ayant plus de rayons pour illuminer Olivier, avait laissé en lui une mélancolie dévorante qu'il repoussait à grande peine. Cette douleur invisible revenait surtout quand il était auprès de sa femme; alors il coinmencait à en saisir la forme et la couleur : la folle lui avait dit qu'une ombre blanche le poursuivrait sans cesse : la prédiction de la folle s'accomplissait. Et l'ombre était si froide et si obstinée, c'était un remords si gémissant, qu'Olivier en avait peur sur le sein de sa femme. Quand il pensait à aimer mademoiselle de la Roche, il lui semblait entendre une musique grinçante après un divin concert.
11 allait à peine une fois par semaine h la ferme de sa mère. Il ne voyait pas Suzanne, qui demeurait toujours enfermée dans sa chambre, n'ayant d'autre distraction que sa folie ou la vue des visions des nues et des fantaisies d'hiver. Madame de Yermand tomba malade, il vint plus souvent. La maladie fut terrible. Dans les crises les plus violentes il passa les nuits à veiller sa mère; Suzanne n'apparaissait jamais. Quelquefois, comme il sortait au milieu de ses veilles pour échapper à l'atmosphère amère de la malade, il entendait chanter la folle; c'étaient des sons vagues, des paroles sans suite s'élevant dans la sérénité de la nuit; ces notes plaintives avaient un écho mouranen son cœur; il écoutait avec des défaillances sans nombre ; quand il voulait fuir, la main glacée du remords s'appuyait sur lui; il fallait qu'il entendit tout pour sa punition. Il était rare que son nom m
s'envolàl des lèvres de l'infortunée; alors sa douleur était inexprimable, et plus d'une fois il lui arriva de répondre par un sanglot aux sanglots de Suzanne. Il y avait plus de compassion que d'amour dans sa peine : Suzanne heureuse, il eût détourné les yeux de son image.
La maladie poursuivit ses ravages sur madame de Vermand, qui fut bientôt à l'heure de sa mort : elle s'éteignit sans murmure sous les regards désolés de son fils, qui essayait de la ranimer à l'espérance. Avant de s'envoler au ciel, son âme eût un généreux élan, comme si Dieu l'eût déjà remplie de sa grâce : madame de Vermand se confessa à son (ils de ses torts envers Suzanne, qui l'avait entourée de tant de soins et de tant de dévouement. — 0 mon enfant! dit-elle d'une voix brisée, répare mes fautes, protège à jamais la folle !
Olivier jura sur son âme; sa mère lui tendit une main déjà glacée.
A peine madame de Vermand eut-elle rendu son dernier souffle, que Suzanne vint tomber agenouillée devant le lit.
— Votre mère est morte, dit-elle à Olivier d'un air d'inspirée; Dieu me l'a dit, elle a prié pour moi et je viens prier pour elle.
Quelques jours après les funérailles de madame de
30 SIZANNE.
Vermnnd, ?»laricUe, rencontrant Olivier à la porte du jardin, lui dit d'une voix timide que Suzanne était enceinte.
Cet avertissement fut un orage pour le cœur d'Olivier. La veille de son hymen, Mariette l'avait vu sortir tout en désordre de la cliamhre de la folle, et n'osant pas démentir la pensée hardie de la jeune servante, il fit, dans un regard troublé, l'aveu qu'il était père de l'enfant qui s'agitait dans le sein de Suzaime. Il pria Mariette de garder ce mystère dans l'ombre de son cœur, et s'en retourna désespéré au château de la Roche. La semaine suivante il afferma son héritage, et la maison paternelle, naguère si bruyante, devint triste et silencieuse comme une tombe; tous les serviteurs allèrent au nouveau fermier: Mariette seule demeura au manoir de Valvert pour y surveiller la folle. Olivier espérait que, dans cet isolement, le mystère qui l'effrayait serait à jamais inviolable. Il avait eu l'idée de conduire Suzanne dans un refuge de fous, loin, bien loin du pays; mais le dernier vœu de sa mère était revenu chasser cette idée : d'ailleurs, il y avait en lui une voix toujours gémissante qui priait pour la délaissée.
Depuis la mort de madame de Vermand jusqu'à l'heurede sa maternité, la folie de Suzanne fut calme, silencieuse, légèrement voilée de mélancolie; il était rare qu'elle éclatât en joie bruyante ou en douleur pro fonde. Mariette, qu'elle aj)pelait sa sœur, passait toutes ses heures au|)rès d'elle : c'était la seule amie qu'elle eût renconirée dans ce monde. Marielle, touchée au fond du cœur des infortunes de Suzaime, ne trouvait
SL'ZANMK. 31
pas de plus grand bonheur que de la servir et de la consoler. Celle amiliési pure avait versé dans son âme un rayon de lumière qui l'éclairail en la chauffanl, et qui dissipait peu à peu les plus lourds nuages de l'ignorance. C'était d'ailleurs une jolie fille, qui semblait mignonne parmi les paysannes de Valvert. Elle touchait à peine l'aurore de la jeunesse, et le premier sentiment qui l'avait animée était son amitié pour
Pendanll'hiver, qui fut souvent humide, Suzanne ne dépassa pas la porte du château ; sa promenade l'enlrainail toujours au lavoir du jardin; elle passait des heures à regarder les flols bleus et frémissants de la petite source. Un soir pourtant Mariette la chercha vainement au jardin; c'elaiten avril; la nature se réveillait aux premiers baisers du printemps. Mariette, désolée de ne p;is voir revenir la folle , se maudissant de l'avoir perdue des yeux, courut pendant plus d'une heure aux alentours du chàleau. Comme elle se désespérait au bord du chemin, elle se souvint que Suzanne, avant sa folie, allait souvent à Valvert, dans la l^elite maison de sa mère, pour en revoir l'ameublement, pour y toucher encore des lèvres les habits de la défunte, qui étaient devenus de précieuses reliques pour l'orpheline. Dans ce souvenir, Mariette pensa que sa pauvre amie ne pouvait être qu'a Valvert, et sans plus y refléchir, elle se mil en course vers le village. La jeune servante était de ces natures craintives que la frayeur domine si aisément la nuit; à la vue du cimetière qui aborde le village du côté du chàleaui comme ces navires qui ont jeté l'ancre et qui atlen-
3â SUZANNE.
dent des passagers, elle s'arrêta toute glacée, le regard en proie à mille visions. Pour vaincre sa peur, elle chanta : ainsi fait-on dans les campagnes ; mais la chanson mourut bientôt sur ses lèvres; une ombre noire s'était agitée sur une tombe sous ses yeux errants; une voix plaintive réveilla l'écho, c'était la voix de Suzanne.
Mariette échappa à la peur en s'élançant vers la
folle.
— Que faites- vous donc là? lui demanda-t-elle. — Je prie pour ma mère ; il m'a toujours semblé que Dieu entendait mieux les prières durant la nuit.
Suzanne ne sortit que cette seule fois du château. Un autre soir, elle poursuivit Olivier jusque dans l'avenue. — Ton image me déchire le sein , lui criat-elle en s'arrêtant désespérée de ne pouvoir l'atteindre.
La pauvre folle ressentait déjà les douleurs de l'en
fantement.
Ce soir-là, elle revint vers Mariette plus ravagée que jamais , car elle souffrait du corps et de l'àme. Jamais elle n'avait vu disparaître Olivier avec autant de peine; ses gémissements n'avaient pu l'arrêter; son appel était demeuré sans écho; c'était horrible. Olivier d'ailleurs souffrait comme elle en la fuyant; vingt fois il avait voulu revenir sur ses pas; mais craignant toujours une scène déchirante, il s'était perdu dans l'ombre.
Suzanne accoucha dans des douleurs inouïes vers la fin de juillet ; elle eut un fils qui sourit d'abord à la lumière et fit bientôt la grimace; il semblait de-
SUZANNE. Où
mander le sein de sa mère par ses cris douloureux. Olivier lui donna un baiser et une larme; mais le soir même, il pria Mariette d'aller à la ville voisine déposer le nouveau-né à l'hospice des Enfants-Trouvés. Sa femme était enceinte; il voulait que l'enfant de Suzanne demeurât à jamais inconnu. Le vieil alezan emporta laservantcet l'enfant. Quand Mariette arriva devant l'hospice, elle ressentit une peine infinie à la pensée d'abandonner ce joli amour endormi sur son sein ; elle le contempla d'un œil alarmé en rêvant au moyen de le reconnaître un jour; mais deux ivrognes s'avancèrent alors dans la rue de l'hospice; elle perdit la tête, se laissa glisser à terre, et après avoir dénoué l'écharpe qui suspendait le gracieux enfanta son cou elle sonna d'une main agitée. Le tour s'ouvrit lentement: son cœur s'oppressa en voyant le triste berceau où elle allait déposer le fils de Suzanne. Elle le retint d'une main avide; mais les ivrognes s'approchaient: elle abandonna l'enfant à la grâce de Dieu.
Olivier veilla la folle durant la soirée; l'infortunée avait toujours les bras tendus. Eiait-ce vers Olivier? était-ce pour ressaisir l'enfant qu'il lui dérobait avec tant de barbarie? Muette dans sa douleur, elle semblait ne voir que les rideaux : pour elle, tout un monde s'agitait là ; c'étaient les douleurs, les espérances, les désenchantements qui avaient animé sa folie.
Olivier, las de la voir se débattre avec son mal, était allé s'asseoir sur le bord de la fenêtre. Le ciel etincelait d'étoiles; les coucoussifllaientdans les bois, les raines chantaient dans les marais: les moissons qui couvraient la terre répandaient un parfum de ri-
34 SLZANNK.
chesse et de bonheur; ce parfum fut amer pour Olivier qui se sentait jaloux de la joie universelle de la nature. — J'ai perdu ma vic,dit-iltout à coup; j'étais fou longtemps avant Suzanne, puisque j'ai vu la forlune dans le mariage au lieu d'y voir l'amour. Hélas! dans la fortune mon cœur s'est appauvri.
I! vint à songera cet enfantqu'iljetaitparle monde avec l'insensibilile d'un capitaine de navire qui jette un fardeau dans la mer, et une voix aiguë s'elcva du fond de son âme, et lui dit: C'est un crime d'abandonner son enfant au seuil de la vie. C'est une barbarie de le ravir à sa mère qui l'aurait nourri de son lait, qui lui aurait fait un berceau de ses bras, un oreiller de son sein ; cet enfant est mort aux joies de l'enfance dont le souvenir rayonne sur toute la vie; il sortira de l'hospice, et qui sait s'il trouvera un seul abri sur la terre I Un jour un mendiant viendra tendre la main à la porte, tes valets le chasseront avec leurs dédains, et ce mendiant sera ton fils peut-être!
La voix parla longtemps ainsi; elle s'apaisa dans les sanglots d'Olivier. Quand vers minuit Mariette revint, il venait de s'endormir devant le lit de Suzanne.
— A-telle demande son enfant? lui dit Mariette à son réveil. — J'espère, dit Olivier dont le cœur s'était refermé, j'espère qu'elle ignorera toujours sa maternité.
La jeune servante se détourna pour cacher ses larmes. — Pauvre mère! pauvre enfant! murmural-elle.
L'automne revint triste, embrumé, jelant ses guenilles au vent. Suzanne ne demandait point son entant; pourtant, elle tendait quelquefois ses bras dans le vide avec une angoisse déchirante. Perdu ! perdu à jamais 1 s'ecriail-elle alors toute pleine de larmes. Elle ne parlait point ainsi d'Olivier, puisqu'elle croyait sans cesse à l'amour de son amant, puisqu'elle avait oublié son hymen avec une autre.
Elle retomba malade aux premières neiges.
Un malin, après un sommeil agité par mille songes confus, après des heures de délire, elle s'éveilla calme^ elle redevint timide et rougissante comme elle était avant sa folie; les doux souvenirs de son enfance rafraîchirent son àme; c'étaient de pures rosées tombant du ciel dans les ardeurs de l'été. Le souvenir d'Olivier la charma d'abord; mais bientôt elle s'écria : Il n'est plus à moi !
Helas! Suzanne n'était plus folle.
Et par une des bizarreries de la nature, elle ne se souvint pas de ce qui s'était passé dans sa folie. Elle se croyait au sortir d'un songe horrible qui l'avait déchirée toute la nuit; elle essayait en vain de se rappeler ce songe; il lui revenait quelques idées confuses : elle se balançait dans les bras d'Olivier, et un nuage passait; elle se parait du bouquet virginal, et le nuage passait encore ; un vague sentiment de la
malernilé agitait son âme attendrie, et le nuage passait toujours. Ses regards ne pouvaient en percer la trame. Elle mit sa robe et s'avança toute chancelante vers sa fenêtre. En voyant son image flétrie dans le miroir, les souvenirs l'abordèrent encore; elle pensa vaguement à l'épouse d'Olivier, mais sa vue se perdit vainement dans les voiles du mystère. Quand elle fut devant la fenêtre, elle ne s'étonna point de la neige qui blanchissait le coteau : n'avait-il pas neigé une heure avant sa folie? Elle regarda tristement les arbres dépouillés ; dans le verger, elle crut reconnaître quelques feuilles rebelles aux frimas, quelques feuilles que, le dernier automne, elle avait encouragées du regard, dans leur lutte avec l'hiver. Rien n'était changé dans sa chambre ni dans ses vêtements; depuis un an, nulle de ses robes n'élait sortie de son armoire, nul de ses meubles n'avait disparu.
Mariette entra pendant qu'elle voyait à toutes ces choses.
— Mariette! Mariette! s'écria*t-elle, que s'est-il donc passé? — Rien, dit à l'aventure la jeune servante. — Ai-je été malade? ai-je été folle? ou n'est-ce qu'un rêve, un rêve étrange? — Vous avez été malade, dit Mariette avec émoi; vous avez eu le délire. — Ah! oui, le délire! voilà pourquoi je suis si troublée. Il y a longtemps sans doute que je suis malade ; pourtant les arbres ont encore des feuilles; il y a à peine un mois.
Mariette regardait Suzanne avec surprise et demeurait muette.
—Quel songe terrible, Mariette ! il m'a semblé que
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mon cœur s'ouvrait : j'ai entendu les cris d'un enfant; moi qui ne serai jamais mère! Mais quel silence! nous sommes donc seules ici? — Madame de Vermand est morte. — Morte! que vais-je dtîvenir, ô mon Dieu! — En mourant, madame do Vermand a prié son fils pour vous. — Olivier! Olivier! murmura Suzanne en baissant les yeux. Où est-il? poursuivitelle timidement. — Au château de la Roche. — Tout est fini! pensa la pauvre fille.
Le soir elle vit Olivier. Celte entrevue fut quelque chose d'amer et de déchirant pour tous les deux ; ils ne se parlaient guère, mais que de souffrances cachées ils se révélaient dans un regard! Olivier, qui avait les remords de son côté, essayait de consoler Suzanne, qui était à jamais inconsolable. Il lui parlait encore d'amour; mais l'amour semblait une ironie sur ses lèvres. Cependant il y avait tant de charme dans ses yeux et dans sa voix, que Suzanne trop faible et trop confiante, se laissa bercer encore d'espérance, et lui promit de passer sa vie au chtàteau ; mais dès qu'il ne fut plus là, dès qu'elle se fut rafraîchie dans l'air pur de la nuit du souffle enivrant d'Olivier, le sentiment du devoir qui lultait en elle contre l'amour triompha bientôt ; elle réfugia son àme dans le souvenir de sa raère, elle s'enfuit du château.
Le lendemain, on remit h Olivier une lettre qui ne renfermait que ce seul mot écrit par Suzanne : Adieu! adieu I