‹ Une tuerie au XVIe siècleChapitre 8 sur 15 · SUZANNE MERE · texte numérisé non relu

SUZANNE MERE

La rivière d'Orne roule ses eaux verdâtres dans un lit capricieux qui traverse les plus charnaantes vallées de l'ancienne Normandie. A une demi-lieue de Valverl, au-dessous du château en ruine de Vermand, en suivant le cours de cette rivière, on se trouve tout d'un coup dans un pays assez désert; des arbres chétifs tremblent au-dessus d'un sol ingrat; les prairies, si verdoyantes aux alentours, sont là stériles ou desséchées; un éternel hiver semble y régner; le ciel y est moins pur, la rivière y passe plus rapidement qu'ailleurs. Ce pays ressemble à un cimetière au railieu de riches campagnes; h son aspect, le voyageur, ravi des tableaux riches et variés où s'était perdu son regard, recule avec un sentiment de tristesse comme s'il voyait la mort dans la vie. Si le voyageur est une de ces créatures joyeuses et insouciantes, qui n'aiment à reposer les yeux que sur les paysages éclatants, il prendra un détour et ne sortira pas de sa route, pleine d'ombrages , de verdures, de musique et de parfums ; si le voyageur est une nature triste et rêveuse, s'il voit clair avec les yeux de l'àme, il aimera ce pays sauvage et suivra toujours la rivière. Entre deux montagnes couronnées de roches on rencontre de vieilles maisons groupées autour d'une église

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chancelante, dont on admire les sculptures gothiques de la porte et les vitraux peints des ogives. C'est là !e village de Soucy. En face de l'cglise, la rivière qui baigne ses noires murailles est couverte de barques et de nacelles; une île ovale déploie vers le milieu une belle robe vcrle étoilée de primevères, d'amourettes ou de marguerites: ce petit espace est le paradis du village ; on y danse les dimanches et les jours de fête; les galants du pays y poursuivent leurs belles; tous les soirs, à la nuit tombante, on y voit passer, à travers les baies rouges des sorbiers, les rameaux des églantiers et des épines blanches, les jeunes paysannes dont le costume est Irès-pitloresque : on y voit aussi quelques griseltes échappées de la ville prochaine où elles étaient ignorées, dans l'espérance d'être reines en ce désert où elles sont couturières, en allendanl A la sortie du village, une avenue bordée d'ormeaux et tapissée de verdure conduit à une fontaine dont les sculptures brisées gisent çà et là dans les grandes herbes. Ces sculptures, d'un style gothique, ne sont rien autre chose que des têtes de vampire formant autrefois une couronne à la fontaine. Dans la révolution, les malins du pays, s'imaginant que c'étaient les têtes des premiers rois de France, se sont amusés à les abattre. Dans leur zèle aveugle, ils s'avisèrent même de briser une tête de lion qui, pendant un siècle, ne s'était pas lassée de verser à boire à tout le village; au dire des vieilles femmes, la source, effrayée de ce sacrilège, n'av.iit plus osé sortir de son lit, et depuis ce temps-là, au lieu de tendre sa cruche sous la gueule du lion, il fallait puiser l'eau dans le bassin.

-ÎO SUZANNE.

En 1820, vers la fin du printemps, une bruyante troupe d'écoliers en jaquettes s'ébattaient le plus joyeusement du monde devant la fontaine de Soucy pendant que les filles allaient sourire aux galants dans l'ile bocagère; c'était le soir, aux dernières clartés du soleil, qui se baignait dans une vapeur pourprée noyant l'horizon. Le vent s'endormait sur les feuilles; le dernier souffle se perdait dans les cris des enfants dont les lutincries ne cessaient point- C'étaient des enfants beaux de jeunesse et d'insouciance; de blondes et folles têtes qui n'avaient encore d'araiour que pour leur mère, de haine que pour leur maître d'école. Leurs pieds nus et leurs misérables jaquettes attestaient assez qu'ils n'étaient point les seigneurs du village, mais les plus humbles entre les paysans. C'était un charmant spectaclede les voir tous s'accrochant, se déchirant, se roulant les uns sur les autres comme une famille de petits chats dans les cendres du foyer.

La joyeuse bande avait un roi, c'était Robert, le premier disciple du maître d'école; Robert était roi par son âge, par sa force et par sa beauté.

La maîtresse d'école de Soucy était comme ces princesses des contes de fée qui prient vainement le ciel de leur accorder la grâce d'avoir des enfants, comme si cela regardait le ciel. Madame Robert avait prié Dieu; dans son zèle, elle avait racme prié M. Robert : elle avait perdu son temps et ses prières. Le maître d'école trouvait que la terre était assez peuplée de so4s. Quand la pauvre femme se vit morte à la jeunesse,quand elle désespéra de jamais rssentir les joies

ineffables de la malcrnilé, elle songea à recueillir un enfant étranger qui pût devenir son appui sur ses vieux jours; elle espérait d'ailleurs se faire illusion jusqu'à croire que l'enfant serait le sien. Or donc, maître Robert aidant, elle parvint à dénicher de l'hospice de la prochaine ville mon sire Robert que vous avez vu s'ébattant de\ant la fontaine. C'était un bel enfant, un enfant blond et rose, un charmant enfant. Il jetait des pierres aux pauvres; mais il lui arrivait souvent de leur jeter son pain.

Il y avait une heure que les écoliers de Soucy s'ébattaient ainsi, ne songeant pas à leurs cruches emplies et versées vingt fois, quand une jeune femme pâle et abattue vint s'agenouiller devant la fontaine en essayant d'y plonger ses lèvres; mais la source tarissait depuis quelques jours, et ses lèvres ne purent atteindre l'eau; elle se releva et demanda aux enfants s'ils voulaient la laisser boire dans une de leurs cruches; les petits lutins se mirent à rire et se moquèrent de la pauvre femme. Elle saisit une bouteille couverte d'osier et la plongea dans la fontaine.

— C'est à moi la bouteille, dit Robert en courant à la fontaine.

La jeune femme la sortit de l'eau et l'éleva à sa bouche. Le taquin lui déchira la lèvre en s'en emparant; elle le regarda avec une douceur infinie, et tout à coup, oubliant sa soif, elle lâcha la bouteille, glissa ses bras autour du cou de Robert et lui baisa le front avec une joie du ciel. L'enfant surpris lui échappa des mains, et la regarda tout effaré : elle tremblait, elle pleurait, elle était folle de joie I La troupe curieuse,

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qui avait cessé de bondir, vint en cercle autour de la fontaine. La jeune femme était agenouillée devant Robert comme la vierge Marie devant Jésus. L'enfant, ému par les larmes de cette femme, demeura quelques secondes à regarder sa bouteille gisant sur l'herbe; il se passait en lui quelque chose d'étrange : il avait peur, il n'osait lever les yeux; mais bientôt, emporté par un sentiment ineffable, il reprit sa bouteille, la plongea dans la fontaine et l'offrit avec une candeur charmante à celle qui pleurait ; il y avait tant (le regret dans son regard qu'elle en fut touchée; elle lui pardonna de bon cœur son mauvais mouvement. Lesenfants,presqueattendris, demeuraient silencieux devant cette scène singulière. — Quelle est donc cette femme? se demandaient-ils du regard, après avoir contemplé sa figure pâle et souffrante.

Pendant qu'ils demeuraient autour d'elle, la pauvre femme, qui ne les voyait point, reposait sa \ueavec un charme infini sur la blonde tête de l'enfant à la bouteille d'osier. Des chansons lointaines traversèrent le silence ; elle leva son regard et vit une guirlande de jeunes filles voltigeant vers la fontaine. Cette charmante apparition troubla son rêve; elle ressaisit la tête de l'écolier, et s'écria : 0 mon enfant 1

Ces mots furent étouffés dans un sanglot qui déchira les entrailles des spectateurs en jaquettes. Lllo se leva et se remit en route , non sans retourner la tête à chaque pas. Tout à coup elle s'arrêta sur le grand chemin, et après avoir passé et repassé sa main sur son front : J'étais folle! je n'ai pas d'enfant, ditelle.

El elle disparut dans la nuit. Peu à peu les écoliers reprirent leurs jeux; un seul ne put résister à la mélancolie; il demeurait devant la fontaine, tantôt la regardant couler, tantôt détournant la tète pour revoir le grand chemin où la jeune femme avait disparu

Douze ans après, Robert, qui avait couru le monde à la façon de Gillilas, revint un beau jour en son pays comme pour ressaisir la jeunesse qui le fuyait déjà. D'ailleurs, il avait laissé à Soucy une cabaretièn' aimal)le pour laquelle il avait délaisse le maitre d'école au beau temps de son adolescence. Cette femme avait été pour lui une sœur et presque une amante.

Au nord de l'ile de Soucy, il est un pavillon perdu depuis un siècle dans un bouquet funèbre de sapins noirs et de saules échevelés ; ce pavillon semble regarder avec dédain les maisons du village : il a l'air d'un étranger se réfugiant dans la solitude.

Une mendiante dit à Robert que la cabaretière demeurait là depuis peu; il traversa la rivière, il aborda l'ile et s'avança en émoi vers le pavillon. Le soleil jetait un regard d'adieu à la nature; le vent s'endormait dans les rumeurs alanguics du soir. L'ile était déserte; une seule famille de pécheurs l'animait d'un côté. Robert s'étonnait de n'y pas rencontrer, comme au temps passé, toute la jeunesse amoureuse

de Soucy. Il entrevoyait le pavillon à travers les saules, quand la cloche du village sonna lugubrement. A cette voix solennelle, qu'il avait tant de fois écoutée dans son enfance, il pâlit et ressentit un déchirement de cœur. Le son des cloches est un terrible souvenir; la musique rappelle un sentiment, la cloche rappelle un monde; Robert vit tout à coup son enfance qui repassait devant lui.

Il respirait avec amertume le doux parfum de sa candeur à jamais perdue, quand un nouveau son de cloche l'avertit que c'était pour la prière d'un agonisant. Déjà dans le cercueil, il eut entendu sonner un glas pour lui avec moins de douleur et d'effroi qu'il n'en ressentit alors; il s'empressa d'arriver au pavillon, comme s'il devait prévenir un grand malheur. Le pavillon semblait plus morne que jamais ; la cheminée jetait par intervalles une fumée, blanche bouf- ' fée qui se dispersait sur les têtes noires des sapins; un balai était renversé devant la porte qui était entr'ouverte. Robert en franchit le seuil en plongeant un avide regard dans l'ombre; la première salle était déserte; il entra dans la seconde avec un étrange oppressement de cœur; devant la fenêtre, il vit un lit mollement caressé par les derniers feux du soir; un sentiment de pudeur ou de crainte l'arrêta durant quelques secondes, enfin il tendit la main, il souleva la blanche mousseline du rideau, et son regard errant tomba sur une chevelure éparse sur l'oreiller. A travers les flots de cette chevelure, il entrevit la joue pâle, la bouche terne, l'œil éteint d'une mourante. Il recula soudain et regarda autour de lui avec an-

goisse; il était seul, seul devant un lit de mort. Il tomba involontairement agenouillé en demandant à Dieu si c'était l'hôtesse; il n'osait plus lever les yeux, tremblant de la reconnaître en son heure dernière. Une des mains de la mourante pendait au bord du lit; sans voir celle main, il la saisit et la baisa avec une religieuse effusion. Tout à coup il se souvint que les cheveux de l'hôtesse étaient noirs; les cheveux qui voilaient la mourante élaient blonds : il leva les yeux au ciel avec reconnaissance et voulut s'éloigner du lit ; mais il demeura comme s'il eût été retenu par une main de fer.

La nuit couvrait de deuil cette solitude; dt^à le fond de la salle élait perdu dans l'ombre; toujours agenouillé, la Icle penchée sur la main de la mourante, il écoulait les derniers échos de la cloche, quand un bruit de pas traversa le silence. C'élail l'hôlesse qui accourait avec un bouquet de cerfeuil, dont l'amer parfum devait ranimer la mourante. A la vue d'un homme agenouillé devant le lit, l'hôtesse chancela et faillit tomber à la renverse, mais Robert s'élança vers elle et la retint dans ses bras.

— Robert ! s'écria-t-elle en lui prenant la têlc entre ses mains.

lisse regardèrent, ils ne se dirent rien. Robert tourna lentement son œil attristé vers le lit, et sembla demandera l'hôtesse quelle était cette femme qui allait mourir.

A cet instant, la malade gémit et murmura : Mon Dieu! L'hôtesse essuya ses larmes et s'en lut dans l'àlre allumer une lampe.

Quand elle revint, quand la blanche clarté de la lampe glissa sur le lit, Robert retomba agenouillé en sanglotant.

Dans un regard rapide, il avait reconnu la pauvre femme de la fontaine do Soucy.

L'hôtesse vit son élan avec une grande surprise et pensa qu'il devenait fou. L'agonisante entr'ouvrit les yeux sous la lumière et les referma aussitôt dans l'éblouissemcnt. Elle devina plutôt qu'elle ne vit Robert à ses pieds; elle lui tendit une dernière fois ses bras, et peu à peu, se ranimant encore à la vie, elle rouvrit ses yeux et contempla Robert dans une sainte extase : son front rayonna d'une joie céleste : son sein s'agita comme le sein d'une mère qui rêve à son enfant; son âme, déjà dans le chemin du ciel, s'arrêta entre Dieu et Robert.

— Oh! mon enfant, mon enfant! murmura-t-elle d'une voix éteinte.

Robert ressaisit les mains de la mourante; abîmé dans la douleur, il n'avait pas une pensée.

— Oui, vous êtes mon (ils, dit la malade plus rayonnante; la voix de Dieu l'a dit à mon âme. — Oui, s'écria l'hôtesse saisie d'une étrange divination; oui, vous êtes son (ils.

La malade regarda l'hôtesse avec égarement.

— Mon fils! Olivier!

Et reposant son regard sur Robert, elle sembla agitée d'un souvenir amer, et s'endormit dans le Seigneur.

— Ma mère! s'écria Robert en regardant l'hôtesse. — Votre mère! murmura l'hôtesse dans la désola-

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tioii.— Omon Dieul pourquoi ne me disicz-vous pas que c'était ma mère?

Dans l'inimcnsité de sa tristesse, l'àme de Robert monta jusqu'au ciel, et retomba toute i)risee sur la terre. Dans les orages qui nous renversent, notre âme s'élève à Dieu, et descend bientôt en ce monde comme une colombe blessée : le premier élan qui élève l'àme est un sentiment, la secousse qui la brise est une pensée.

Robert priait pour sa mère; il était devenu tout d'im coup plus religieux que jamais, toute son Ame s'élevait à Dieu dans sa prière. Il avait toujours entre ses mains la main d'albàlre de la morte. Par intervalles son regard, voilé d'une larme d'amour, s'arrêtait sur la plus douce figure de mère qui fût dans ce monde. L'hôtesse, anéantie, voyait d'un œil égaré cette scène désolante; elle demeurait à la porte de la chambre, pâle, immobile, silencieuse.

Quand Robert eut longtemps prié, quand son âme se fut reposée sur la figure angélique afin d'en garder à jamais l'empreinte, il se tourna vers l'hôlesse et lui dit : Racontez-moi l'histoire de ma mère.

El là, en face de cette femme qui était morte, l'hôtesse raconta à Robert d'une voix coupée de sanglots la triste histojre de Suzanne; car cette femme qui venait de mourir, c'était Suzanne, et l'hôtesse, c'était

Mariette, la jolie servante du château de Vermand.

Robert écoulait avec angoisse; quand il apprit la barbarie d'Olivier, qui l'avait détaché du sein maternel pour le jeter dans le désert d'un hospice, une sainte colère s'anima en lui; il supplia l'hôtesse de lui dire où était son père; mais l'hôtesse demeura fidèle à son serment de garder ce secret terrible au fond de son cœur. Robert la supplia en vain ; l'histoire de sa mère lui donnait l'exemple d'une sublime résignation, il se résigna.

Voici l'histoire rapide de Suzanne depuis sa fuite du château de Vermand.

Elle se réfugia à Yalvert dans la petite maison qui formait tout son héritage; les souvenirs de son enfance que réveillait en elle la vue des murailles et des meubles de son refuge, étaient de pures rosées rafraîchissant son cœur du feu de l'amour; elle essayait de fermer les yeux à l'image d'Olivier qui flottait sans cesse autour d'elle; elle avait dit adieu à son amant ; sur l'ombre de sa mère elle avait fait le serment solennel de ne phis le revoir en ce monde; mais elle l'aimait toujours; il devait être la joie, la douleur, il devait être l'âme de toute sa vie.

Dans les premiers mois de son séjour à Valvert , Mariette épousa le (ils de l'aubergiste de <;e village et quitta le château où elle était servante pour devenir

maîtresse en l'auberge de Valvert. Olivier la dota de quelques arpents de terre dépendant du château, ainsi que l'avait espéré le fils de l'aubergiste, qui fut le plus humble et le plus heureux des maris.

Mariette, qui n'avait point oublié l'infortunée Suzanne, redevint alors sa consolation ; malgré les tracas de l'auberge, il ne se passait pas de jours qu'elle ne vît sa malheureuse amie de plus en plus ravagée par l'amour.

Comme Suzanne n'avait aucune ressource, elle eut d'abord recours au travail et vendit des broderies aux dignitaires du village; mais bientôt le noiaire l'avertit qu'il lui revenait quelques milliers de francs de la succession de sa mère; elle ne vit point la main d'Olivier dans le secours.

Mariette devint mère d'une fille; Suzanne en fut la marraine et passa tout son temps à la bercer, à la regarder boire au sein de sa mère ou dormir dans ses bras ; à la vue de cet enfant elle se rappelait d'étranges choses; il lui semblait qu'elle avait vécu en d'aut-res siècles, qu'elle avait aussi été mère, et sa tête se troublait. — 0 Mariette, que vous êtes heureuse! s'écriaitelle tout éperdue.

Mariette ne fut pas longtemps heureuse; elle perdit

en quelquesjourssafilleetdeuxautres enfants qu'elle avait eus depuis.

Et pendant qu'elle pleurait ses enfants avec Suzanne, elle perdit son mari qui l'aimait.

Les deux pauvres amies se consolèrent longtemps en pleurant ensemble; leur jeunesse s'éteignit dans les larmes.

Un mauvais hasard apprit un jour à Suzanne que l'argent qu'elle touchait en l'étude du notaire était un secours d'Olivier; ses larmes furent plus que jamais amères.

Elle se dépouilla : elle vendit la petite maison de sa mère; elle vendit les meubles qui étaient pour elle de saintes idoles, elle vendit ses joyaux et déposa l'argent de toutes ces choses au notaire, en le priant de le remettre à Olivier.

Vers ce temps-là elle fut demandée par une grande famille de la province pour être l'intendante d'une campagne délaissée. Mariette voulut l'empêcher de partir, Mariette la supplia de partager avec elle les revenus de son auberge et de ses quelques arpenls de terre; mais elle partit, espérant que plus éloignée d'Olivier son amour la tourmenterait moins.

Elle demeura dans la solitude qu'elle gouvernait durant tout le premier veuvage de Mariette.

Une seule fois, un souvenir d'amour la ramena dans son pays. Ce fut la veille du jour où elle sarrêta à la fontaine de Soucy. Elle croyait n'avoir que peu de temps à vivre, et elle ne put résister au désir de revoir une dernière fois sa belle vallée de Valvert, le beau village tapi sous la feuillée comme un nid d'oiseau, la maison de sa mère, la flèche du clocher, l'auberge de Valvert; et peut-être aussi le vieux château de Vermand où elle avait cueilli la fleur la plus douce et la plus amère de la vie.

Or, quand elle revit le vieux château de Vermand, un mauvais ange l'arrêta sur la route de Valvert; après avoir vainement résisté, elle prit un détour

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pour arriver au sentier conduisant du village au château. Elle craignit de rencontrer quelqu'un et prit un autre détour dans les grandes prairies qui se déploient devant le verger.

Elle suivit le bord d'un petit ruisseau qui s'échappait du gué, et quand elle fut près du mur dévasté du jardin, elle plongea un regard avide sur le manoir; le manoir était toujours morne et délaissé.

Elle se reposa sur l'herbe et attendit la nuit en rêvant : tristes furent ses rêves, car son âme était noyée d'amertume, son cœur était douloureusement oppressé. Quand vint le soir, elle entendit du bruit au château : c'était l'arrivée d'Olivier qui venait quelquefois rêver au sein de ce vieil ami de son enfance, de ce triste témoin de sa jeunesse et de son amour.

Ce soir-là, il descendit au jardin et s'arrêta longtemps sous les saules du gué. Suzanne, qui était de l'autre côté du mur, ne se doutait pas qu'il fût si près d'elle, quand il se mit à chanter sur l'air lamentable d'une complainte, une vieille romance qu'elle avait souvent chantée.

La pauvre fille se leva tout éperdue, se tordit les bras; et se rapprochant de la muraille qui était parsemée de quelques os servant autrefois à attacher la vigne et les pêchers, elle ne put s'empêcher de mettre un pied sur un de ces os et de se suspendre des mains ; l'amour lui donna l'agilité d'un chat; elle parvint à grimper à la muraille, elle parvint à entrevoir Olivier à travers le clair feuillage des saules du gué; la pâleur et la tristesse de son amant la consolèrent de la vie.

Elle se laissa retomber sur l'herbe; la nuit couvrait

la terre, le vent balançait les verts panaches du printemps et répandait dans le vallon un doux parfum de jeunesse qui la ranima peu à peu.

Elle se remit en route; comme elle dépassait les grandes prairies étoilées de primevères, elle entendit encore la voix d'Olivier qui retournait au château de la Roche; elle le revit bientôt sur le penchant du coteau, doucement emporté par son cheval. Involontairement la pauvre folle s'élança vers lui; mais elle s'arrêta bientôt, brisée par les battements de son cœur; elle le suivit encore des yeux dans la trame brune du soir; enfin, Olivier disparut pour toujours à ses yeux ; elle l'avait revu pour la dernière fois.

Elle passa la nuit avec Mariette à l'auberge de Valvert , et s'en retourna le lendemain dans l'après-midi vers sa triste solitude. En repassant à Soucy elle s'arrêta à la fontaine où elle trouva Robert parmi la bruyante troupe d'écoliers.

De retour en sa solitude elle retrouva du calme pour son cœur; la noble famille qu'elle servait l'avait prise en amitié, en la voyant si sombre et si désolée, elle l'emmena en voyage pour la distraire. Au retour, elle s'en revint à Valvcrt pour recueillir les dernières consolations de Mariette, qui vendit son auberge, et qui emmena l'infortunée dans l'ile de Soucy, dans le pavillon où elle venait de mourir sans avoir pu vaincre son amour.

— 0 mon Dieu ! s'écria Robert en apprenant l'histoire de sa mère, que ne puis-je retourner dans ma vie jusqu'à ce beau soir où j'ai vu ma mère à la fontaine! j'aurais passé tout mon temps à l'aimer cl à la

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servir. — Hélas! dit l'hôlcsse, elle m'a souvent parle de votre rencontre ce soir-là, il y avait alors un an qu'elle était intendante: elle n'avait pas revu son cher pays ; elle était accourue comme une folle; en retournant elle s'était arrêtée à la fontaine de Soucy ; elle vous avait vu ; votre image était celle de celui qui l'a trompée ; un souvenir confus l'avait avertie de sa maternité, et vous aviez pleuré dans son embrassemenl. Elle me rappelait souvent cette scène avec des larmes de joie et de douleur; elle aimait à me dépeindre votre mine enjouée, votre trisicsse soudaine en la voyant pleurer. Et moi qui ne pouvais me douter que vous étiez son enfant, j'essayais de repousser loin d'elle toute idée de maternité. L'enfant de Suzanne! Voilà donc pourquoi je vous aimais tant; en vous voyant pour la première fois, j'ai été tout émue, je croyais retrouver un enfant perdu depuis longtemps. Mon Dieu, que n'avais-je deviné, à la vue de vus yeux, que vous étiez l'enfant de Suzanne! Vous seul pouviez la consoler de la vie et la défendre de la mort.

Robert pleura au lit de mort de sa mère jusqu'au matin ; l'hùlesse avait tini par s'endormir. Le soleil vint une dernière fois rayonner sur la blanche figure de Suzanne, qui était belle dans la mort comme dans la \ie; elle s'était éteinte sans secousse, son âme avait

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doucement pris le chemin du ciel, et sa figure sereine et presque souriante semblait animée des purs ravissements et des divines extases de son âme au ciel. Robert, qui n'avait point assez vu sa mère dans la vie, la contemplait dans la mort. Et d'ailleurs a-t-on jamais assez vu sa mère? Il lisait avec amertume sur son front légèrement sillonné , sur ses paupières brunies, sur ses joues livides, il lisait toutes ses souffrances, toutes ses peines, toutes ses douleurs, en songeant à l'histoire que l'hôtesse lui avait racontée avec tant de simplicité, tant de tristesse et tant de larmes.

Au convoi de sa mère, Robert ne vit qu'un. seul étranger; c'était un homme qui touchait à la vieillesse. Au sourire de sa bouche on devinait que l'amertume de la vie humaine avait passé là; il semblait dévoré par une mélancolie profonde. Pendant la messe, son regard voilé s'attacha souvent à la lugubte draperie qui couvrait le cercueil de Suzanne. 11 ne suivit point le cercueil au cimetière ; mais quand Robert eut arrosé de ses larmes la terre qui avait repris sa proie; quand Robert, qui était resté le dernier dans le champ des morts, s'en retourna dans l'île, cet homme, qui n'était point un étranger, alla à son tour s'agenouiller sur la fosse de Suzanne.

iîla^am^ tfn Uocl^n*

mî nmuu al bois de bûllogm, u septëmië 184o.

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