Une vengeance
Les reproches de votre lettre, cher prince, me rappellent à mon devoir et me montrent toute l'étendue de mes torts. Quoi! j'ai pu rester deux mois sans vous écrire, moi qui ne pouvais passer à Turin deux jours sans vous voir! D'abord je ne suis ni oublieux ni trop discret, comme vous vous plaisez aie supposer; votre nom trouve sa place dans tous mes souvenirs et dans beaucoup de mes projets. Quant à la discrétion, ce n'est pas mon fort, vous le savez; seulement, ce qui m'occupe en ce moment mç semblait pouvoir faire les frais d'une causerie à mon retour, et ne pas mériter les bon-
neurs de la narration écrite. Vous y tenez; vous voulez que je vous parle de ma vie ici. Je veux bien vous satisfaire; mais prferiéz gaWfe ! j'ett aurai peutêtre pour longtemps.
Pour commencer, permettez-moi de vous avouer que je ne sache rien de plus monotone et de plus fatigant à la fois que l'existence qu'on mène chez mon très-noble et cher père, le duc Rudolphi. Les journées sont prises par les visites officielles de personnages politiques dont mon père se plaît à s'entourer depuis qu'il rêve une ambassade extraordinaire ; les soirées se passent en réunions d'apparat où assistent la noblesse des environs et beaucoup de gens de la ville qui font cinq lieues pour voir des bougies et des toilettes) spectacle qu'ils pourraient trouver partout ailleurs; mais on aime à dire qu'on est invité chez le duc Hudolphi, et, cotnme l'admission y est difficile, on s'y foule.
Tout ce train est l'œuvre 4e ma mère; elle a passé vingt ans & fonder les habitudes et l'étiquette àt sa petite cour. La duchesse Rudolphi était de la maisoil de Saxe-Meningen; elle épousa mon père par amour, et apporta au milieu de nos hbres façons italiennes le cérémonial un peu roide qui entoure les princesses allemandes. Aujourd'hui les Usages de la famille n'ont pas changé, grâce à ma sœur qui continue les traditions de ma mère. On donne à Rudolphi des dîners où les femmes sont en grand
UN AMotiR A La Ferme. 3
fiocehi et les hommes en uniforme^ et ded Mis dits champêtres parce qu'on danse sous uïie tente dans le parc et que les diamants en sont exclus.
Trouvaht ces plaisirs généralement glacials, j'avais projposé d'inviter deux ou trois fehiilles an^aises et françaises qui stoûl tehiies s'étàMir dans le voisinage; mais ma sœur è'y est formellement opposée, n'étant pas sûre, disait-elle, itîue ces familles appartinssent à l'aristocratie de leur pays.
< Bah ! lui ai-je répondu^ tous les étrangers sont nobles quand ils sont riches; on les accepte pour tels dans tbus lés paya. »
Laura m'a jeté un regard de souteiràin mépris» et a haussé les épaulés d'une façon superbe. J'ai dft ne pas insister.
Avec tout cela^ ihon cher Ascanio, tte vioufe iièpïésentez pas 'ma sœut» comme une de ces chatt^oî* nesses roides, sèches et jaunes, qui ont l'air de s'être feît un masque avec leurs parehemins. Làuk^ a Ving^t atas; elle est svelte, belle et gracîêusfej ses grands airs vont à Merveille à sa beauté cormîte. Quand on l'a vue cet hiver à la cour, avec la magnifique couronne de ses cheveux noirs constellés de perles et un certain cordon de Bavière placé en bandoulière sur sa robe de satin blanc, personne n'a songé à lui reprocher ses allures de jeune reine ; sa préséhtation a été un triomphe^ et peut-être en avez-Vous entendu parlera voire retour de France.
Quand ma sœur descend de son trône, elle est pour mon père, qui l'adore, une fille attentive et tendre ; pour moi, une compagne charmante. Malheureusement, elle est ici trop souvent sur son trône; alors elle n'est plus abordable; son rôle la domine, et, au lieu d'une jeune fille bonne et simple, on ne trouve plus qu'une maltresse de maison hautaine et affairée.
Dans les premiers temps de mon séjour ici, j'ai voulu combattre ce penchant; j'en ai été détourné par mon père.
« Laisse faire Laura, m'a-t-il dit ; elle seconde mes vues politiques ; je veux devenir un centre, et pouvoir, à un moment donné, dominer une situation par mon influence. En outre, ce dont tu te plains a d'autres avantages. La direction d'une fille telle que ta sœur n*est pas chose facile pour un homme ; je suis trop heureux de voir Laura avec des goûts et des occupations capables de remplir sa vie sans dangers. L'oisiveté des villes ou la solitude des champs sont mauvaises conseillères pour de jeunes têtes de vingt ans; ici, la naultiplicité des devoirs de la châtelaine absorbe la jeune fille, et il ne lui reste aucun moment de sa vie à abandonner à ce grand ennemi des pères et des tuteurs : l'imagination. »
Je compris la sagesse du raisonnement de mon père ; je me résignai. Cependant j'avais quitté Turin à la suite d'une maladie causée par les fatigues
d'un hiver très-gai et très-long, et je n'entendais pas venir à la campagne pour reprendre mon existence de la ville, encore aggravée par ma situation de fils de la maison. Je ne ressemble pas du tout à ma sœur, moi : je n'ai pas besoin de me créer des dérivatifs pour m'occuper; je suis une marche toute contraire, ce à quoi me donne droit ma qualité d'homme ; les occasions ne me manquent pas, et j'ose dire que je ne manque pas aux occasions. Bref, je fus bientôt assommé du régime deHudolphi, et, pour m'y soustraire sans mauvaise grâce apparente, je me suis constitué malade de nouveau; je me suis fait ordonner l'exercice et le grand air par notre excellent docteur Beneditto, que l'ordonnance n'a pas compromis, et je me suis mis à mener une vie de far niente absolu, me levant tard, allant courir à cheval sans but dans nos environs, qui sont ravissants, ne paraissant guère aux repas, fumant, lisant, flânant ; en un mot, jouissant véritablement de la campagne. Pendant huit jours, mon nouveau genre de vie m'a paru enchanteur, et puis, tout à coup, le neuvième jour, j'ai senti qu'au fond je m'ennuyais ; le dixième, j'étais décidé à annoncer ma guérison àLaura, et voulais la prier de me faire rentrer en grâce près de quelques-unes de ses amies; elle en a d'aimables, et je comptais sur elles pour m'aider à supporter le groupe de douairières qui obscurcit le fond de sa société, quand un
6 UNE YENGSÀliGB.
incident survint et me fit ajourner mes projets de retour au monde.
Je dis incident, et yops avez nécessairement déjà deviné, mon cher ami, que mon incident porte cornette. Il s'agit d'une fen^me, m effet, ou plutôt d'une jeune fille, et ne souries pas si j'(youte de la créilture la plus charmante qu'on puisse rêver.
Slle a seise ans, se nomme Mariette Memmi ;^ elle est fille d^un des tenapoiers de mon père; elle est orpheline et habite avec son frère une ferme située dan^ un liqu assez sauvage, à six lieues environ du ch&teau. Le hasard me l'a précisément offerte au moment où je désespérais des ressources de la campagne.
Jusque-là, mes exeursioqs hygiéniques ne m'avaient montré que ohevrières hàlées, paysannes aux gros br^s, à la mine commune, flanquées pour l'ordinaire de marmots ébouriffés et braillards. Ges produits champêtres me Msaient doublement penser à nos belles dames de salon ou de coulisses, dussé-je à jamais subir les mécomptes du rouge, du blanc, voire de la crinoline. Bt voilà que tout à coup dame nature, comme si elle eât voulu défier mon dédain pour ses enfants, me présente le spectacle de la simplicité la plus parfaite jointe aux grâces len plus attrayantes.
Cette petite est comme une sorte de fée de ces campagnes; elle est ^ans art, mais non pi^s sans
soins ; elle met une coquetterie naïve dans sa manière de porter le joli costume de pps; pî^ysann0s, et plus d-une grande dame envierait le talept av^c lequel elle relève ses belles tre§se§ noires et les fixe sur sa nuque pîir de Ipngues épipgles dormes; elle a l'élégance innée, celle qui i^ç s'enseigqp pjis et pe se trai^smet gpère. Jusqu'à présent, i'ftvajs pru que l'élégance était m fruit do ^e^re, je veux dire de salon, et ne se dévelQRpait flvio cultivée par des cputurière^ et de§ inqdistes. Efts du tout, elle pp^t être un dQW naturel : M^riett^ me l> prpuyé. BJnQp il me fut biep dQU)^, après avoir y\\ tant de d^cheçse§ ewp^n^pbées et lajdes, de regarder p}}p paysanup mQdoslewept ajustée, etné^niflplfls rayisr santp. Gpflf^n^ent j'aj découvef t cette rarejéf c'est la chose du mpRde }a plHs yulgaire.
ïuawra a pour speur de lait upp jeune fille nppimée Aminé, k laqupJJe elle e^\ fpft attachée, e} q^i pst ici en qualité de suivante favorite, fietle fille, éta^^t ^\]^^ passer quelques jpurs phe? sps parpnfs, tpfpba njalade; jLaura, îuqpièfe dp o'efi pas repevoir dp npijr vpiies, me chargea up jpup d'aJief ^ 4qpa-Yerde savoir ce que devenait sa chèrp Aminé. Il i?)'était indifférent de diriger ma prpmpnade d'UR Çûfé ou d'un autre ; je me fis indiquer le cbeifliu dR viHage, j'arrivai à la maison du pérp d'Apiîue, ou m'apprit qu'elle était malade; je demandai h }a yolr pour faire en conscience la commi?§iQp ^e rua §P?ur, pt
je trouvai installée près d'Aminé, dans les fonctions de garde-malade, son amie intime Marietta, dont je ne vous ai fait aucune description, parce que rien ne vous donnerait d'elle une idée exacte.
Je connais cependant votre goût pour les portraits, j'y ai eu égard jusqu'ici ; cette fois je ne vous dirai rien. En vous écrivant : elle a les yeux noirs et la bouche petite, le teint pâle et mat comme un ivoire rosé, etc., cela ne vous la peindrait pas le moins du monde. Les traits ne sont pas d'une régularité parfaite ; mais l'ensemble en est suave et enchanteur, et puis, dans les mouvements, une grâce d'oiseau, dans le caractère une gaieté d'enfant douce et communicative; enfin, mon ami, figurez- vous encore intact, au physique' et au moral, sur une fille de seize ans, le duvet de pêche de la première candeur, charme dont on parle beaucoup et qui doit disparaître bien vite, car, pour ma part, je ne l'avais jamais rencontré. Je dois en convenir, j'ai été assez fort séduit dès la première vue ; je n'avais cette fois pas besoin d'obstacles pour m'exalter, ^t j'ai pu bénir ma fortune qui ne m'en a pas fait rencontrer. Le prétexte de la maladie d'Aminé m'a servi pour revenir au village le lendemain, puis tous les jours, sans éveiller les soupçons.
Du reste, la petite est peu surveillée; elle est orpheline, je vous l'ai dit, et a pour mentor un frère de vingt-deux ans, qui ne s'occupe guère d'elle. Ce
frère, grand gaillard à la mine austère, prend des poses de penseur , parce que son père Ta envoyé ramasser quelques bribes de connaissances dans un collège de Turin. Ce monsieur porte du linge fin , reçoit des journaux, achète des livres, et me parait avoir très -mal profité des bons exemples de son père, honnête et robuste fermier. Ses talents de magister l'ont mis en grande estime parmi ses voisins, qui le regardent comme un savant et un esprit fort.
Ma petite Marietta aime assez ce frère , le craint davantage, et, tout en m'en disant beaucoup de bien, semble un peu effarouchée de ses airs graves et de ses grandes phrases auxquelles elle ne comprend rien. Sur la silhouette qu'elle m'en a dessinée, j'ai jugé prudent de ne pas me mettre en rapport avec un pareil personnage; je choisis donc les heures où je suis sûr de le trouver absent pour aller au village, et je file là ma petite idylle le plus gentiment du monde.
Si je vous parlais , au lieu de vous écrire, cher prince, vous m'arrêteriez à ce point de mon récit pour me poser deux ou trois de ces questions positives avec lesquelles vous avez l'habitude de me faire condenser mes narrations. Eh bien! je les entends d'ici, vos questions. Vous voulez savoir si je suis ain^é? Je n'en sais rien encore; je ménage mes émotions, je respire à mon aise le parfum de cette fleur agreste. Je me fais vieux, mon ami, je le sens.
40 UNE VENGEANCK.
puisque j*en suis venu à mettre de Tart dans mes jouissances. En tout cas, je me suis procuré depuis six semaines» par cette méthode, une petite félicité champêtre qui ajoute un genre de bonheur h un répertoire déjà assess étendu, I) a fallu que je fu^se bien absorbé, puisque je n'ai pas trouvé un moment pour venir vous la raconter, Juge« de Tétat de mon esprit par ce fait éloquent , cher prince, et accordez-moi deux pardons ; un pour m'ôtre tu trop longtemps, et Vautre pour m'ôlre ensuite expliqué trop longuement, car je m'aperçois que cette lettre prend les dimensions d'un volume, et je coupe court à mon bavardage en me disant tout à vous.
Alphonse Rodolphi.
Le prince San-Carlo au marquis AlphonM Rudolphi.
Turin.
J'allats TOUS écrire, mon cher Alphonse, quand j'ai reçu la longue lettre qui, en tm rassurant sur votre santé, m*a donné l'explicatioa de votre silence; Ma franchise habituelle m'oblige k vous déclarer que je ne Sfiis aucune onomatopée pouvant vous rendre le rire homérique dont j'ai éié saisi en v&^^ pirant le parfom de romarin qm s'exhale 4^ votr^
narraUon. Églogue n'est pas assez^ bucoUqua est insuffisant: c'est de la bergerade toiate pure, et la -fantaisie est doublement amusante de voire part l
Je me figure votre grande taille, yos longues moustaelies, vos airs militaires et vainqueurs, se pliant aux fjaçons et aux galanteries de Tir-cis, et je suis sur le point d'interrompre m* Jettre pour me livrer à un nouvel a^s de gmié. lyhpnnejur, vous d&w&z être impayable daps ee rôlel
Ne vous fâtcbez pas { vqu$ deyie^ Vi^ws fl4t£^^ve ^ aette iïppressio^ de ma part, e^, à pipi^ seqs, yous vous y attendiez si l^ien, que c'ei^jt poiif ce njiptif iqjue vous aviez t^t retardé yotr/e popfidepfie. Yom coanaissez mes goiûjts ; ^s pae fendent §$p$ dQule p^tial. Je p'^wejts pas, vous }fi savez, Jes femmes qui se serve^jt de l^urs mains, e| dpnjt les pie4? ppt marebé aillears que sur des tapjs et des poQ^a^que^. Les £emmes sont le superQu de h vie > PW^ ^uj^erf^ff, est touiœirs un peu de y^rf.; doiie pji^ il y a d*ar)t dans une fiemme, pUis je l^ ifiWye «b^n?aflle. Ceei n'est pas un parad^Qxe : 1% n>^r^ ^ f^it ^as jtpul; dâfis la beftttté mMe, m m^Hf^ à^^S }a b^^té^ me plaît. Ce type fin, bwmojodeux, ^^iç^iit, flpje ?Wfl« appdo^s aristocratique, est le Késj^it^ fie jlja oij^re subie par de nombjneuses générjjiiljions ; les fa^ se modifient sous certaines influences 4'bygÂ^ ffiorâlé et physique, et ce flt'est p^ ftar h^^rfi ,qm Thabitude s'est prise de dire : « ISlile î^ ^*ajr ^'upe
duchesse, » pour exprimer qu'une femme est parfaitement élégante de structure et gracieuse de mouvements.
Il y a deux mois, j'aurais cru prêcher un converti en avançant de pareilles choses; aujourd'hui je ne sais plus comment elles seront reçues.
Il me paraît, mon cher ami, que bien réellement vous avez été fort malade , puisque vous éprouvez en ce moment une de ces aberrations de goût familières aux convalescents; vous vous affolez d'une paysanne comme on a envie de pain d'orge et de fromage aigre : cela vous passera vite. Quoi qu'il en soit, les choses en étant où vous me dites, je vous engage à ne pas les mener plus loin : car, si cette pauvre enfant représente une distraction passagère pour vous, cet amour peut devenir pour elle la grande affaire de sa vie, et il ne me paraît pas bon de léguer des chagrins, des remords peut-être, à qui ne nous a donné que des moments agréables. Et puis, avezvous songé au mécontentement de la marquise Rudolphi à son retour des eaux? Votre femme peut s'étonner en vous retrouvant si singulièrement accolé. Nous devons garder les convenances , même dans l'usage de notre liberté. Ne croyez pas que les femmes d'un rang inférieur soient toujours sans conséquence ; elles n'ont rien à ménager de ce qui retient celles de notre sphère, et cela constitue un véritable danger.
UN AMOUR A LA FERME. i3
Passez -moi, mon cher Alphonse , cette pelile pointe de morale, el laissez-moi m'en servir comme de transition pour arriver à un sujet très-sérieux.
J'ai lu à ma mère le commencement de votre lettre, et le récit de vos tribulations mondaines à Rudolphi ; cela lui a remis- en mémoire les grâces, la beauté et le caractère de votre sœur Laura, dont elle m'a souvent entretenu dans ses lettres pendant mes voyages en Orient; je me suis joint à son dithyrambe sur le compte de la jeune duchesse, car, pour ne l'avoir encore aperçue qu'une fois dans un bal où j'eus l'honneur de lui être présenté, il y a trois ans, chez la comtesse Litta , j'ai pu me convaincre qu'elle est faite pour mériter tous les hommages. L'impression que je reçus alors fut même vive au point de me préoccuper assez sérieusement, et, sans mon départ et ma longue absence , vous m'auriez probablement entendu plus tôt vous parler du projet qui a germé aussi dans l'esprit de ma mère.
Vous voyez maintenant à quel but grave j'arrive; oui , mon ami , à rien moins qu'à vous prier de sonder les intentions du duc Rudolphi, pour savoir si une demande de ma part aurait chance d'être accueillie.
Je rfajoute naturellement aucun détail sur ma position, ma fortune, etc.; tout cela vous est, mon cher Alphonse, aussi connu, je crois, qu'à moi-
i4 UNE VENGEANCE.
même, et vous pourrez complètement éclairer votre famille.
J'attendrai votre réponse pour tenter d*aller au cb&teau Rudolphi essayer de faire agréer qija personne. Je me sens tout heureux , mon cher marquis, h la pensée de pouvoir devenir votre frère, et je mQ sens bien un peu èblojui par la perspective de pouvoir devenir le mari d*une t^mme qui passe en ce moment pour la plus accomplie de TU^e.
Menez ceci avec prudence , mim ami , et ne me rjfieUez en avant qi^e h nul projet n*est encore dans les idées du duc ; nn refiis, vous le comprenez, quel qu'en pût être le motif, porterait forcément atteinte à nos affectueuses et intimes relations.
Adieu, mon cher iUphon^; permet^Zrmoi d'espérer que, grâjceè me$ conseils, yons aUe;^ devenir sage, et que, gr&ce k votre intern^édiw'e, je verrai s'édifier mou bonheur.
Ascanio SAN-^iBLO.
Châteaa Rudolphi.
Ton mariage m'a attristée, en nms s^épajra^, ma chère Héjèn*, mm ta lettre m'a rwdu toiute ma
sérénité en me montrant combien tu es satisfaite de ta nouvelle existence. Je n*ai jamais redouté la grande différence d'&ge qui eiiste entre le comte et toi, et ce mariage t'offrait une situation si avantageuse, que je t'y eusse vu reponeer avec peine. Aujourd'hui ton bonheur me donne raison ; te voilà avec un beau nom, une grande position', une /ortune immense, et tu as la compagne d'un homme dont les soins ai l'affection te font facilement oublier les années, Que peux-tu souhaiter dp plus?
Après avoir lu le récit des magnifiques réceptions qu'on t'a partout offerties, les détails de Tiotre vie d'ici ta parattront bien mesquins.
Nos dîners du mardi deviennent trop nombreux, par la faute de mon père, qui, avec ses arrièrespensées politiques, accepte un peu légèrement les présentations, Figure-toi que, le mois dernier, la vieille com- . tesse Lippi pous amèn^ un jeune Francis fort élégant, et, chose rare, parlant l'italien trèsrpurement ; elle nou^le présente sons le nom d^ H. de Mepneville, nom qui avait bon air, et voilà te Français accueilli, admis et fêté. Mon père s'en ^Pgouie, l'invite deux fois à dîner, le retient mèim une ^emaiae au château, et aprè^ sopi 4épar!t po»s apprenons, ô désappointement ! que ce charruapt gentilhomme est le fil^ d^uu fehricapî 4e gants d^ (Jrepohte. J'en ai fait une scène à j^op pèr<e, ^ il a été obl^ de
i6 UNE VENGEANCE.
convenir que j*aYais raison. Quant à Alphonse (j'ai oublié de te dire que nous avons mon frère ici en congé de convalescence), il a ri comme un fou de notre méprise. Ce me sera une leçon pour l'avenir, et je me montrerai plus difdcile en admissions. Mais aussi comment supposer qu'une Lippi connaît des marchands de gants! Elle est si vieille, qu'elle commence^ je crois, à ne plus savoir ce qu'elle fait.
Je suis très-agitée , très-occupée, et ne m'amuse pourtant pas beaucoup. Pulchérie Giustiniani nous donne un grand bal demain ; je vais tâcher de m'y égayer un peu. Ce sera le premier où j'irai depuis la mort de ma grand'tante de Meningen; comme je porte encore le petit deuil, je me suis fait faire une robe de crêpe gris argent brodée en soie blanche et garnie de franges de chenille blanche; je mettrai avec cela dans mes cheveux une couronne de fleurs en plumes qu'on m'a envoyée du Brésil et dont les nuances sont précisément demi deuil; je n'ai eu qu'à faire remplacer le feuillage vert par un feuillage d'argent : cela ne fait pas plus mal. Croirais-tu que ma robe, commandée le 15 à Lyon, m'est arrivée hier? et la broderie est merveilleuse. Ces ouvrières françaises sont des fées I
Je ne puis rien te dire de plus nouveau. C'est ma toilette de demain : un journal de modes ne ferait pas mieux. Excuse, ma chère Héléna, la pauvreté de cette lettre. Je ne vole pas comme toi de palais
UN AMOUR A LA FERME. il
en palais , et ma petite chronique de campagne est bien vide ce mois-ci. Peut-être pourrai- je la diversifier dans quelques jours, car nous attendons beaucoup de monde. Ce qui sera toujours très-uniforme, c'est la formule de ma bien vive amitié, qui t'embrasse sur les deux joues, avec la permission d'un noble comte de mes amis, auquel je te prie de parler
un peu de moi.
Laura RuDOLPHr.
Le marquis Alphonse au prince San-Carlo.
Si ma lettre vous a fait rire, mon cher prince, la . vôtre m'a bien étonné. L'accès de morale du commencement vous a été évidemment inspiré par les idées qui ont dicté le reste. Quand on songe à devenir un homme grave, on veut que tout le monde nous imite. Plaisanterie à part, la fin de votre lettre m'a causé une grande joie. J'ai tout de suite fait part à mon père de votre projet , et il Ta accueilli avec un empressement qui ne doit pas vous étonner; cependant il m'a dit de ne pas vous comn\uniquer sa réponse avant qu'il ait parlé à ma sœur. Vous voyez que je m'empresse de manquer à cette injonction, pensant par là vous être agréable.
J*ai commencé p£|r ce qui vous intéresse ; laissezmoi maintenant répondre à vôtre mercuriale.
Ma femme, transformée par vous en personne jalouse et susceptible , m*a paru un argument adorable. Croyez que ce que je fois est fort indifférent à celte pauvre marquise, tout occupée en ce moment à prendre Tair dés Pyrénées. Eh ! qui d'ailleurs l'en instruirait ? Ce ne serait pas vous , je pense î Et depuis deux ans qu'elle est en France de par sa fantaisie et mon autorisation , je ne sache pas qu'elle ait jamais eu Tidée de s'informer de la manière dont je me console de son absence. Mon cher prince, vous ferez un excellent mari; voilà déjà qu'à la seule pensée de mariage, vous prenez intérêt au lien conjugal des autres.
J'ai 4'^illeurs uii léger se^lpe à yoy^ den^ander. Je ne vous parlerai pas en détail des péripétie^ de mon petit roman, puisque vous ne me ^emWez pas en bunîpur de bienveillance pour lu j ; je vpus dirai seulement que j'ai remarqué qup la pauvre enfant, comme vous l'appelez, pour ue pa^ mpptir ^ S£^ nar ture féminine, est assez çeusible aux hophets , et je m'amuse de sa joie quand je lui en appprje quelques-uns. Ipî, ce np sQijt ni bouquets r^rps i^i cbinojserip^ précieuses dont il est quas^ipu : ellp prendrait les bouquets pour de l'ayatice H les magots pour une injure ; j'ai donc appris h m'approvisionner de rubans, de boutpns de corsages, d'6-
UN AMOUR A LA FERME. i9
piiigles pour la coiffure et autres écrins fort modestes. Dans ce moment, il me faudrait une de ces grandes croix de filigrane d'argent que l'on fabrique à Gênes. Ma sœur en a donné une à Âmine, et Marietta ne dort plus du désir d'avoir la pareille. Le grand frère en a promis une pour le jour de sa fêle, le 15 août, dans trois mois ! vraie promesse de frère. Je veux en apporter une dans trois jours ! Voilà le service que j'ose vous demander, cher prince;, car, si je chargeais quelqu'un au château de cette intime commission, les commentaires iraient leur train, et cela me gênerait.
Piep entendu, je jnets sur }e compte de la générosité de L^ura une partie de mes pet}(es galaî^teries; elle ne me croit qu'àipoitié, Ififlne espiègle, qu^nd je parle aii pQip de paa gçeur, «lais eUp sait fort biea ^e servir du même ipoyen visràrvjs du frère qui ne devine rien, comme il convient k §ûn rôle de tuteur.
Je m'arrête , cher prince , vqus n'aime? pas les églogne?, et je ^u\^ de ypfre î|vis ppur ponyenir qu'au moips per4ent-reUe§ fprt à être racontées.
Vous aurez bientôt wne autre lelfre de moi, mais celte fois je m'engage k ne vous parler que de certaine jeune dqphesse en Uymv de laquelle yous voudre? bien me pardonner ma paysanne-
Alphonse Rudolphi.
Lorenzo Memmi à Giovanni Borella.
Aqua-Verde, mai.
Mon ami , ne prolonge pas davantage ton séjour à Gênes ; tu es fort désiré et attendu ici , reviens-y le plus tôt possible. Ta dernière lettre me dit que l'espoir de terminer un marché avec une riche maison de Sicile fa fait retarder ton retour. Ce motif pourrait paraître un symptôme de peu d'empressement de la part d'un fiancé ; moi , j'y vois une preuve de plus de ton amour pour Marielta , et je vois juste; cependant je ne veux pas que ton désir d'augmenter l'aisance de ma sœur porte atteinte à notre commun bonheur. II y a six mois bientôt que tu es absent; c'est assez donner aux soins des intérêts matériels. Tes lettres me prouvent que tu souffres ; ici, je vois ma sœur s'attrister ; reviens.
Pour nô rien compromettre , je veux te proposer
de me charger de tes affaires extérieures. Si tu le veux , je partirai pour Gênes après ton mariage; tu me donneras tes instructions et je te remplacerai.
Accepte mon offre sans façon , car cette perspective d'aller avec un but dans les différentes grandes villes d'Italie me sourit assez. Je n'ai pas trouvé ici ce que j'espérais y rencontrer ; la vie rurale , faite pour mes goûts peut-être, ne va plus à mes habitudes. Le séjour prolongé de la ville et mes études m'ont transformé plus que je ne le croyais. Je ne suis pas un homme du monde, sans doute, je ne suis cependant plus un paysan ; ces. profondes modifications de moi-même ne me sont apparues complètes qu'à mon retour chez nous, au milieu des compagnons de mon enfance : ils sont toujours mes amis , je ne suis plus leur camarade ; je ne comprends rien à ce qui les occupe, ils sont étrangers à ce qui m'intéresse. Tout a changé en moi , même mon cœur !
J'ai retrouvé à Aqua-Verde Aminé, cette jeune fille dont je t'ai souvent parlé et qui n'a pas assisté à tes fiançailles parce que son service la retenait auprès de la jeune duchesse Rudolphi. A mon dernier séjour ici, il y a trois ans, Aminé était encore pour moi la plus jolie fille du pays, et j'avais formé, sans lui en rien dire, heureusement, des projets très-sérieux sur elle. Eh bien, mon ami, tout cela s'est évanoui, le charme est détruit : j'ai revu
22 tJNE VENGEANCE.
Aminé, et elle m'a paru enlaidie et ennuyeuse. Enlaidie ! Elle a vingt ans ! A quoi cela tieUt-il ? Estce sa feule, est-ce la mienne ? Je lie sais !
Toutefois , je dois renoncer à mes idées de mariage et de retraite 4 Aqua-Vl^rde. J'ai donc l'itttention de quitter le pays aussitôt après itSû UniOtt avec Marietta. Je n'ai pas de plan arrêté. J'irai n'importé OÙ nie créer une existence ett rapport avec mes besoins nouveala. A quoi suis-je bon ? Jfe ne le sais pas encore. En me donnant une éducaiioti au-dessus de ina condition \ on rfiva potir ihbi les honneurs d'une carrière libérale. L'dri passé ^ ftVâttl que j'eusse atteint au but désiré -, la mort de mon père a tout bouleversé : elle m'a rappelé îcii où ma sœur n'avait plus d'autre prolecteur It^ue mol, et me voici, à vingt-deux ans^ tuteur d'une fille de dixsept et fermier régisseur de biens considérables. Je suis tort impropre à Tune et à l'autre fondions et ce m'est un grand bonheur que ton entrée dans ma famille vienne me décharger d'Une si lourde responsabilité. La femme et le bien gagneront beaucoup à ta direction, et ainsi je ne i-eprendrai ma liberté qu'en améliorant le sort de ceux que j'almè.
Tes lettres sont pleines de Marietta; tu vas mé reprocher^ comme toujours^ de ne pas parler assez d'elle. Quoique ma sœur soit encore presque une enfant, elle a, je crois j pour toi un sentiment sérieux; Je la vois s'attrister d'e ton absence; elle me
parûit parfois impatiente , préoccupée; Je regarde ce changement eommé un symptôme favorable pour toi.
Je be te doiitle pas beaucoup de détails aujourd'hui^ piArce que je vois tiibihs tiia soeur depuis le séjour d'Attiine à A(}ua-Verde. Je les laisse volontiers eusfemblé el vais errief dans nos vastes champs, avec des prétentions d'iûspectibii peu justifiées patmes connaissances; mais thez nous, bomme partout ^ le SembUnt de la surveillance sufQt pour inainteiiir les gens dans le devoir-.
J'évite le plus que je puis la présebcë d'Atoine : teille est puut moi une déception vivante; les défauts qute je lui découvre me paraissent autant de railleries adressées à la siniplicilé de ma première jeunesse , et , chose singulière > plus le bandfeàu à été épais sur mies yeUt iiiexpêrimentés, plus la clairvoyance (|Ui lui succédé est impitoyable.
La pauvre fille ne se doute pas de mes impressions; elle compare ses souvenirs avec ce qui se passe maintenaiit, s'étonne de ma froideur él feroit la foire cesser en feisant des coquetteries à Paolo, notre premier métayer, en qui elle suppose naïvement que Je puis voir un rival. Ce petit manège achèVe de me détacher d'elle^ eU si elle devait rester près de nous longtemps -, je la prendrais probablemeUt en grippe.
Tu me U*ouves sans doute maussade et injuste.
24 UNE YEf^GEANCE.
Que dirais-tu si tu étais ici ! Je suis inquiet, indécis, rêveur; le spectacle de la nature, qui, dit-on, apaise l'esprit, a eu un effet inverse sur moi : il me jette, tantôt dans des rêveries mélancoliques, tantôt dans des agitations ardentes; de là, des intermittences dans mon huiyeur dont je suis parfois effrayé. Tu le vois j'ai les nerfs sensibles d'un citadin. J'attribue cet état à mon oisiveté relative, après des années de travail assidu.
Quoi qu'il en soit , je n'ai ni la force tranquille , ni la placidité persévérante de l'homme des champs; je ne suis ni un corps robuste ni un cerveau calme; mes mains, devenues blanches, se fatigueraient à conduire une charrue , et mon intelligence excitée ne pourrait vivre dans la sphère lourde des monotones occupations du laboureur.
. Je me demande souvent si c'est un bien. J'interroge l'avenir; je cherche à deviner ce qu'il me réserve. De quel côté devrai-je me diriger? Je ferais un détestable fermier; ferais-je un meilleur avocat? Faut-il reprendre mes études de droit ? Je n'en ai guère le goût, et cette répugnance-là aussi m'inquiète et me laisse indécis. Je prendrai une détermination à ton retour ; je compte sur ton bon sens supérieur et ton expérience de la vie pour m'aider à me diriger. Je n'imagine rien de plus pénible que l'état de perplexité où je suis sur un sujet aussi grave.
Je ne sais pourquoi je te dis tout cela, mon cher Giovanni; puisque je désire ton retour, j'aurais dû, pour le hâter, te parler uniquement de ma sœur. Un appel de Mariella a sur toi un empire que ne prendront pas toutes mes confidences ; subis-les comme une des charges de l'amitié , et dis-toi que la tienne vient de m'ôtre secourable , en me donnant l'occasion d'épancher un peu mon cœur.
Lorénzo Mkmmi.
Laura Kudolphi à la comtesse Héléna Montanelli.
Château Rudolphi.
Les lettres se suivent et ne se ressemblent pas; voici, ma chère Héléna , que je me trouve tout à coup avoir à te confier des choses de la dernière importance. Je réponds tout de suite à tes questions sur le bal de Pulchérie, pour n'avoir plus à y revenir.
Tu y as été fort regrettée. Le bal était beau, brillant , pas trop nombreux ; le prince royal y a assisté. Pour moi, j'étais mal coiffée, faute d'avoir eu Aminé ici; elle est malade et restera dans sa famille encore quelques jours. Tu ne te figures pas combien cela m'est gênant. J'étais donc mal coiî-
fée; Palchérie me l'a dit quand je suis entrée, et cela m'a rendue maussade toute la soirée. Note que j'ai à peine dansé, à cause de mon petit deuil; aussi suis-je revenue à minuit et demi, et peu enchantée. Voilà pour le bal. J'arrive au sérieux.
Hier matin, mon père s'est fait annoncer chez ' moi de fort bonne heure, et j'ai vu tout de suite, à sa physionomie, qu'il s'agissait de choses graves. Il s'est assis près de moi, m'a pris la main et m'a regardée pendant un moment sans me parler.
« Laura, m'a-t-il dit enfin , tu as confiance en mo' , n'est-ce pas ? »
Je l'ai regardé à mon tour, toute surprise de cette question.
« Oui , a repris le duc , le moment est venu de faire appel à toute ta confiance. Écoute, ma fille : tu as vingt ans, je songe à te marier. » f
, Gela ne m'a pas fort émue ; je m'attendais à quelque chose de semblable , ayant remarqué depuis deux jours de fréquentes conférences entre mon père et Alphonse.
« Eh bien! cher père? ai-je dit très-tranquillement,
•^ Eh bien t j'ai songé au prince Ascanio San* Garlo; il est d'illustre maison, riche, jeune, bien de sa personne; il vient de me faire demander ta main par ton frère, dont il est Fami , et je t'avoue
qu'aucune demande ne peut m'ètre plus agréable. Qu'en dis-tu, toi ?
— Vous disposez de moi, mon père.
— Bien, tu es une fille soumise et raisonnable, je le sais; mais cela ne me suffit pas.
— Gomment ! ai-J9 fait en souriant, soumise et raisonnable , cela ne suffit pas à mon père? Que faut-il donc de plus ?
— Il me faut ton bonheur, ma fille. Tu as reçu de beaux dons de la nature, beaucoup des avantages de la société; je veux compléter tout cela par un mariage qui fasse ta vie sereine comme un beau jour. En te mariant, je désire diriger ton choix et non t'imposer ma volonté; ainsi donc, ouvre-moi ton cœur, et s'il contient une de ces préférences secrète? dont les jeunes filles font souvent mystère à leurs parents, avoue-le-moi franchement. »
Cette grande condescendance pour mes sentiments intimes me toucha profondément; je portai la main du duc à mes lèvres dans un élan de reconnaissance et d'affection.
« Comment ne serais-je pas sincère avec vous, mon ^n père î lui dis-je.
— Aijosi tu n'as distingué personne jusqu*à pré- - sent parmi les jeunes gens de notre société ? .»
La question contenait un doute; elle me blessa un peu; mon père le vit. .
« Écoute donc , Laura , reprit -il , je tiens à être
éclairé. Une jeune fille' qui n'a plus sa mère n'a plus la confidente naturelle de toutes ses pensées. Un père ne remplaceras une mère; on peut être aussi affectueuse avec lui, on est toujours moins expansive. Cependant il vient un jour où le père doit lire dans ce jeune cœur : c'est le jour où il veut en disposer. Ne t'étonne donc pas de mes questions, mon enfant. »
J'eus hâte de rassurer une si tendre sollicitude^ aussi je répondis :
« Mon cœur vous appartient encore tout entier, mon père; je suis heureuse de le laisser entre vos mains; disposez-en à votre gré. »
Mon pauvre père parut tout heureux de mes paroles et me dit :
« Tu m'enchantes , ma fille; je vais écrire au prince San-Garlo, l'inviter à venh" à Rudolphi; s'il te plaît , tout sera bien vite terminé , et j'aurai le bonheur de te voir mariée selon mes vœux avant un mois.
— Mais , mon père , repris-je , le prince ne me connaît pas. Gomment êtes-vous si sûr de son désir de m'épouser?
— Bon ! il ne demande pas ta main sans l'avoir vue; on te l'a présenté chez la comtesse Litta, et lu as fait, il paraît, une impression très-vive sur lui,
— Je n'ai aucun souvenir ni de cette présentation ni de la personne même du prince.
— Qu'importe ! vous referez connaissance la semaine prochaine. »
Il me quitta là-dessus tout joyeux, et je restai à réfléchir à ce grand changement qui s'apprête dans ma destinée.
Jusqu'à présent, je n'ai pas beaucoup songé au mariage, je n'en ai pas eu le temps; peut-être aussi ne me faisait-il pas envie.' J'aime mon existence actuelle; je vis à peu près comme une femme mariée; j'ai l'état de maison, la grande situation, la fortune , le gouvernement chez moi , tous les avantages du mariage , sans le mari, et , si j'en crois le spectacle de bien des ménages , je n'ai pas la plus mauvaise part de mon état de femme. Cependant, comme dit mon père, j'ai vingt ans, et cela ne peut pas toujours durer. J'envisage donc sans joie et sans tristesse celte prochaine et profonde modification de ma vie. Je me fais mille questions sur le prince. Je regrette de n'avoir pas fait causer Pulchérie sur son compte l'autre soir au bal ; elle le connaît beaucoup pour être restée longtemps à Paris en même temps que lui. Elle m'en a quelquefois parlé; elle le considère comme un parfait gentilhomme, ce qui implique, bon nombre de qualités essentielles. Quant à Alphonse, il le regarde comme le type de l'élégance, ce qui pour lui est la louangesuprême. Après tout cela , je dois espérer que le prince ne m'inspirera pasd'éloignement; je ne suis
pas romanesque , je m'en vante , et j'aperçois tout simplement de grandes probabilités de bonheur dans le projet de moii père.
Je vais donc laisser les choses suivre leur cours naturel et renverrai bientôt , chère amie, une description de mon futur. S'il me plaît , prépare-toi à venir à ma noce le mois prochain. S'il me déplatt, plains-moi, car je serai entrée dans cette période ennuyeuse de la vie des filles riches, où on leur offre toutes les secpaines un prétendant nouveau, et où les prétentions les plus multipliées et parfois les plus saugrenues viennent les assaillir. Jusqu'ici, je vivais assez tranquille de ce côté, grâce à la prudence de mon père , qui avait écarté toutes les demandes en déclarant ne pas vouloir me marier avant vingt et un ans; mais une fois l'étiquette mise à mes millions par la nouvelle d'une première ébauche matrimoniale, on verra s'agiter autour de moi tous les célibataires de notre monde , entre vingt et soixante ans , non parce que je suis une fille assez jolie, bien élevée et raisonnable, mais parce que je suis une héritière.
Je ne veux pas supposer que j'aurai à traverser cette phase insupportable, mais bien plutôt compter sur ma bonne étoile; elle semble vouloir arranger tout pour le mieux. Te l'avouerai-jeî je sens en moi quelque chose d'intime et d'irraisonné, une espèce de pressentiment (juime dit que le prince est charmant.
'çois \& Ne va pas rire de moi, et surtout ne montre pas
honliff cette lettre à ton mari; il faut que je sois sûre de
fécrire à toi seule, pour pouvoir f ouvrir tout «on
ir cou coeur.
Laura Rudolphi.
ne de
Le marquis Alphonse au prince San-Carlo.
Mon cher prince, vous avez dû recevoir une invitation de mon père; vos affaires vont à merveille, et je voudrais pouvoir en dire autant des miennes; malheureusement elles se sont beaucoup compliquées depuis un mois : mon petit roman champêtre a eu sa conclusion, et maintenant l'épilogue menace d'être beaucoup moins amusant. Vous pouvez, si vous voulez bien consentir à retarder votre arrivée à Rudolphi de quelques jours, me tirer d'une situation assez embarrassée.
J'ai recours à votre amitié. J'ose vous prier de m'éxîrire une lettre par laquelle vous réclamerez impérieusement ma présence à Turin. Indiquez le motif que vous voudrez, je vous donne carte blanche; mais procurez-moi un prétexte pour partir : il faut que je parte. Vous ne me comprenez sans doute pas, et
voulez savoir comment je me trouve réduit à cette extrémité. Je vais m'expliquera
Sais prévoir où j'en arriverais, mon ami, vous m'aviez donné un sage conseil; pour ne l'avoir pas suivi , je vois mon idylle tourner au drame d'une façon inquiétante. La jeune fille dont la douceur, la naïveté, l'insouciante gaieté m'ont séduit il y a deux mois, est devenue, en peu de jours, une femme impérieuse et violente. D paraît que , sans le vouloir, j'ai allumé une passion. Je n'en demandais pastant! On a tort, dit-on, de jouer avec le feu; oui, mais c'est si amusant! Bref , ma bergère est en combustion; hier, elle m'a proposé sans rire de l'épouser (elle me croit libre), et, ce matin, elle m'écrit qu'elle va tout avouer à son frère. La péripétie s'aggrave par la prochaine arrivée d'un certain Giovanni auquel Marietta est promise; cette espèce de marchand demi-fermier, est à Gènes depuis six mois et m'aurait fait grand plaisir d'y rester; il est maintenant Tépée avec laquelle on m'assassine. La petite veut rompre avec lui, et pré- . tend que la chose se fasse par moi. J'ai beau lui montrer les impossibilités accumulées par la diflfé- Tence de nos positions , quand je lui parle convenance, c'est comme si je lui parlais grec : elle se poâe dans un absolu où toutes les femmes ont la manie de s'enfermer à un certain degré d'amour. Son argumentation est simple :
« Si VOUS m'aimez, faites ce que je veux; si vous ne le faites pas, vous ne m'aimez pas , et alors vous avez menti indignement. 9
Elle ne sort pas delà.
Or , vraiment , après lui avoir dit si souvent que je l'aimais , je ne puis pas tout d'un coup lui dire le contraire , ce serait brutal , et puis elle me'^laît beaucoup , après tout. Mais l'épouser ! mais l'enlever ! cela rentre dans un fantastique étranger à mes babitudes.
Le plus simple , le plus avantageux pour ellemême , serait qu'elle épousât tranquillement son Génois; j'arrondirais un peu la dot; le marchand, touché de cette extension des écus , ne serait pas trop clairvoyant pour la femme , et tout serait dit. Au lieu de cela , Marietta ne veut rien entendre, me fait des scènes affreuses, jure qu'elle m'adorera jusqu'à la mort, invoque Dieu , les saints , sa mère, son innocence, ses remords , enfin toutes les litanies du répertoire excessif, et finit d'ordinaire car me menacer d'un coup de poignard , dont je suis moins effrayé que d'aveux faits à son frère. Si je n'empêche pas cette confidence, la pauvre fille se perd , et me jette , moi , dans une situation fort désagréable.
J'ai des ménagements à garder, à cause de mon père surtout; le duc aime à faire le seigneur débonnaire et ami de la justice avec ses tenanciers il a pu
courtiser leurs femmes , il a toujours respecté leurs filles. Il regarde ce système comme bien plus moral. Prudence salutaire, dont je me repens bien de n'avoir pas hérité !
Enfin , la sottise est faite , les retours sur le passé sont vains; il me faut conjurer le danger présent, très-réel, comme vous voyez, car cette petite tête exaltée est capable de tout.
Voici mon plan ; je le modifierai sur vos avis, cher prince , si vous ne jugez pas tout cela indigne de votre haute diplomatie.
Je feins une afTaire imprévue qui m'appelle à Turin;je me montre désolé dece contre- temps, je lis votre lettre à la petite, je la rassure par serment , je lui promets , je lui jure de travailler à notre prochaine réunion. L'honneur n'a rien à faire dans de pareils engagement. Que deviendrions-nous s'il fallait avoir le même honneur avec les hommes et avec les femmes!... Toutes choses arrangées avec elle, je pars, après lui avoir fait promettre de garder le silence envers son frère. Moi une fois parti, le temps fera le reste ; je m'astreindrai d'abord à lui écrire de loin en loin, et ensuite tout se découdra sans secousses au lieu de se briser au milieu des catastrophes.
c Je devrai me préoccuper d'empêcher le Génois de reparaître ; s'il revenait trop tôt , pour réaliser ses prétentions, sa présence pourrait précipiter des
accès de franchise dangereux. Ceci est ce qui m'inquiète le moins ; on a toujours raison d'un marchand avec de l'argent , fût -il amoureux. Je ferai présenter à ce Giovanni l'appftt de quelque affaire avantageuse, et je retiendrai mon homme à Gènes aussi longtemps que cela me sera nécessaire, c'està-dire jusqu'à ce que mon souvenir s'efface dans la tète volcanique de ma petite folle.
Voilà mes projets, cher prince ; ils me paraissent assez bien combinés. S'ils ont votre approbation , il ne me restera plus qu'à m'excuser devons mêler si activement aux infimes aventures de ma vie de désœuvré; il faut vraiment que j'aie la certitude de rencontrer en vous une indulgence toute fraternelle pour oser user ainsi de vous.
Je serai bien puni de mes péchés mignons : cette bète de petite histoire va me priver d'être votre introducteur à Rudolphi, auprès de ma sœur, et Dieu sait si je m'en faisais une fête. La pensée de l'accueil qui vous attend pourra seule calmer mes regrets.
J'ai beaucoup à vous parler de Laura , mais je n'ai pas voulu mêler son souvenir aux mesquines préoccupations qui font l'objet de cette lettre ; j'aime mieux, cher prince, garder ce sujet intéressant pour notre prochaine entrevue, et vous forcer ainsi à désirer mon arrivée.
Alphonse Rodolfhu
Le prince San-Garlo au marquis Alphonse.
Mon cher Alphonse , vous trouverez sous ce pli la lettre commandée. Le plus Irislê pour moi , c'est qu'elle n'est pas entièrement de complaisance. Des affaires assez graves pour que je n'ose vous en parler dans une lettre m'appellent en France. Il s'agit de politique. Vous me comprenez. Mon absence durera un mois à peu près , et je suis contraint de retarder, jusqu'à mon retour, ma première visite ' à Rudolphi.
Je ne saurais vous dire combien ce contre-temps m'affecte.
Le duc Rudolphi ne va-t-il pas être mécontent de ce départ intempestif? et que va dire votre chère sœur du peu d'empressement de son futur î... Cette pensée me tourmente au dernier point. Chargezvous d'amplifier ma très-insuffisante lettre d'excuses et soyez mon avocat auprès de cette belle Laura , qui a tant de droits à être exigeante.
J'oublie que vous quittez vous-même Rudolphi. Excusez-moi : mes propres soucis me font oublier le buisson d'épines où vous manœuvrez en ce moment.
J'approuve votre plan, le seul à suivre en effet.
la situation étant devenue fort difficile. Vous vous seriez épargné bien des ennuis en sacrifiant quelques moments de plaisir. Le mal est maintenant sans remède, ce n'est plus l'heure de faire le moraliste. Dépêchez-vous de couper vos fils là-bas, et arrivezmoi vite , que j'aie le temps de vous serrer la main avant mon départ , de vous expliquer les motifs de mon voyage , et de vous faire dire tout ce que me promet votre dernière lettre; vous me devez bien cela !
Ascanio San-Garlo.
Les lettres qu'on vient de lire donnent des indications assez complètes sur la situation et le caractère des divers personnages dont nous avons entrepris de raconter l'histoire. Maintenant, reprenant notre rôle de narrateur, nous conduirons le lecteur à Aqua-Verde.
Quinze jours se sont écoulés depuis la dernière lettre du prii\f e San-Garlo et le départ du marquis Alphonse ; quinze jours fort paisibles au château , fort troublés à la ferme.
La flère Laura a pris avec son calme habituel la nouvelle du voyage de son futur ; le duc ne s'en est ^ pas inquiété , par suite des explications du prince , qui s'est gardé de se montrer en défaveur auprès du roi. L'absence du marquis Alphonse se remarque peu au château ; il n'y vient jamais qu'accidentellement. Tout marche donc à Rudolphi avec cette allure^ à la fois égale et agitée qui est dans les habitudes des grandes existences. Beaucoup de mouvement et peu d'émotions : c'est ainsi que
yivent les heureux de ce monde.../ quand ils sont heureux.
A la ferme , non plus , rien n'a changé en apparence ; et cependant un cœur y a subi les phases poignantes par lesquelles on passe pour aller de la confiance heureuse au plus morne désespoir.
Depuis sa chute, Marietta vivait inquiète et troublée y et cependant le départ du marquis avait été une sorte de halte dans la route douloureuse où elle se voyait engagée.
Au moment d'une Sféparation qu'il savait seul être définitive, Alphonse sut trouver dans son expérience, dans la nécessité même d'abuser encore la jeune fille, des ressources de dissimulation dont le succès fut complet. Il put se féliciter, en la quittant, de la laisser entièrement rassurée et avec la conviction que cette absence devait servir à leur réunion prochaine.
Le marquis ne s'était pas expliqué sur la forme de cette union, devenue , disait-il , nécessaire à son bonheur; il en avait mêlé l'idée à toutes ces protestations, bien sûr qu'elle contenait une ivresse capable d'étouffer toutes les inquiétudes de la pauvre fille.
Marietta en était à ce point où aucime réflexion ne peut plus se placer entre les désirs du cœur et la façon de les réaliser; elle comprenait vaguement tous les obstacles placés entre elle et Alphonse; mais
il raimait, il lui promettait de les surmonter : elle ne doutait pas de la toute-puissance de son amour.
Cette phase de confiance enthousiaste dura jusqu'à la première lettre du marquis. Elle y entrevit une lueur glaciale et terrible. La pensée qnp peut-être elle n'était pas aimée lui vint à l'esprit pour la première fois. Alphonse , se sentant 'à l'abri des coups de tète , avait n'égligé de bien dissimuler ; sa lettre contenait des phrases d'une clarté désespérante.
« Si Giovanni revient, disait-il, ne gâte rien par des résolutions extrêmes, et feins toujours de consentir à l'épouser. »
Dans la seconde lettre , il laissa échapper cet aveu d'indifiêrence :
« Ne m'écris pas la semaine prochaine ; je serai de service , la lettre pourrait s'égarer. »
Quelque inexpérimentée et crédule que fût Marietta , de seiïîblables lettres furent bientôt des révélations évidentes ; elle le dit au marquis avec toute la sincérité de sa nature passionnée. Elle le lui dit , et , dernière illusion, elle espéra être démentie. Le ' marquis ne répondit pas.
Dès lors Marietta comprit sa situation. Tout était perdu; Alphonse ne l'aimait pas. Elle restait seule à dix-sept ans, livrée à un remords incessant, moins violent encore que le désespoir de sa déception.
Des orages qui bouleversaient ce jeune cœur, rien
ne parut pourtant à Textérieur. Une mère eftt pu remarquer que Marietta ne chantait plus en vaquant aux soins du ménage; que ses yeux se cernaient d'un cercle bleuâtre; que /loin de rechercher avec un instinct d'enfant le mouvement et le bruit, elle préférait demeurer à l'écart de tout le monde, tenant à la main un ouvrage auquel l'aiguille restait attachée , inactive ; mais , si ces indices révélateurs d'un chagrin secret eussent éclairé la sollicitude maternelle , ils restèrent muets pour l'œil moins attentif d'un frère.
En apparence donc , rien ne paraissait changé à la ferme ; on y était moins gai, ce que chacun attribuait au départ d'Aminé , rappelée impérieusement par sa maîtresse.
Tous les habitants d'Aqua-Verde , hors Lorenzo , professaient pour Aminé la plus grande sympathie. Aminé , jeune villageoise alerte et vive , frottée des manières du monde par le contact continuel de Laura Rudolphi , représentait dans son village un type très-apprécié ; son humeur joviale et moqueuse, la verve de son esprit naturel , aiguisé au verbiage de la ville , et avec tout cela une bonhomie native qui l'empêchait de jouer la demoiselle avec ses anciens amis, la faisait la reine du village. C'était à qui la fêterait, l'accueillerait, et, depuis sa convalescence jusqu'à son départ, on avait été à Aqua-Verde assez occupé de sa présence pour ne pas remarquer
l'humeur étrange dans laquelle était tombée la jolie Marietta.
Quoique très-absorbé par ses propres préoccupations, Lorenzo vit s'accroître la tristesse de sa sœur, et en interpréta la cause à sa manière. Il crut bien faire en pressant encore le retour de Qiovatmî, et lui envoya de nouvelles instances.
Un matin, Marietta, appuyée à un grand platane qui ombrageait la maison, jetait machinalement des poignées de grain à ses poules favorites; celles-ci» habituées àvenirbecqueter jusque dans son tablier, l'entouraient dans un joyeux tumulte, et la troupe gloutonne et hardie poussait des gloussements impatients, en faisant étinceler au soleil les crêtes rouges et les colliers changeants. La jeune fille, plongée dans une sombre rêverie, regardait sans la voir cette petite scène animée, à laquelle elle prenait autrefois un si vif plaisir.
Tout à coup la voix de Lorenzo la fit tressaillir.
« Bonne nouvelle I petite sœur, lui cria-t-il en s'avançant.
— Quelle nouvelle? demanda Marietta avec indifrence.
— Tu ne devines pas?
— Non.
— Tu ne te doutes de rien?
— Mets-moi sur la voie.
— J'ai reçu une lettre de Gênes.
— Ah! fit-elle, plus attentive, en dissimulant un frénaissement intérieur.
— Giovanni est bien content, va !
— Ses affaires réussissent?
— Ses affaires! sournoise, est-ce cela qui t'occupe? Il n'est pas question d'affaires; il arrive. Il sera ici demain.
— Demain! murmura Marietta, tandis qu'une pâleur mortelle se répandait sur ses traits.
— Allons, Marietta, il ne faut pas te laisser aller à une émotion trop vive ; après tout, cela n'est pas dangereux, et riea n'est sain comme la joie.
— Tu as raison, » balbutia Marietta.
La pauvre fille se soutenait à peine, et ne savait plus ce qu'elle disait. Elle rentra précipitamment dans la maison, pour mettre fin à une conversation qui la torturait. .
Lorenzo la regarda s'éloigner et resta pensif.
« Gomme ces jeunes filles sont dissimulées! se dit-il. Celle-ci n'a pas l'air de s'occuper de son fiancé ; elle me demande h peine de ses nouvelles, et son absence la fait dépérir, et elle manque de s'évanouir en apprenant son retour. Oh ! les femmes! les femmes! comprenez-les donc! »•
Et, après cette exclamation que tout homme a proféré dans sa vie, Lorenzo se laissa aller à des réflexions intimes sur ces créatures étranges, d'autant plus indéchifRrables pour lui qu'elles lui étaient in-
connues ou à peu près , une jeunesse studieuse l'ayant préservé des dangereux plaisirs des yilles. Marietta reparut sur le seuil de la maison et lui fit signe de venir.
« Sors plutôt toi-même, dit Lorenzo; le temps est magnifique, et nous irons faire une promenade autour du lac, tout en causant de nos projets.
— Non, répondit Marietta, il faut que je te parle ici. »
Il la regarda, elle lui parut toujours très-pâle, et tout en parlant sa voix tremblait.
« Il s'agit donc d'une chose bien grave? reprit-il.
— Très-grave. »
Sans rien ajouter, Marietta saisit la main de son frère et l'entraîna vers la maison.
Elle monta le petit perron de pierre, entra dans la salle basse, et alla lentement fermer les portes et les fenêtres.
Lorenzo s'étonnait de ces allures solennelles et n'y comprenait rien. ^^
Marietta prit brusquement la parole, comme pressée d'aborder un redoutable sujet de conversation. ,
« Giovanni arrive demain, dit-elle, tu en es sûr?
— Très-sûr, j'ai là sa lettre ; je vais te la lire.
— C'est inutile, c'est inutile! »
Lorenzo la regarda, de plus en plus étonné de son accent et de sa physionomie.
« Lorenzo, reprit la jeune fille, comme cherchant une transition capable d'atténuer ce qu'elle allait dire, tu n'as rien à me reprocher, mon frère, et tu m'aimes, n'est-ce pas ?
— Si je t'aime, chère petite! tu n'en peux pas douter/ Jusqu'à ce jour tu as été la joie de cette maison ; tu vas en devenir le bonheur en épousant mon meilleur ami. »
Quelque chose de fatal semblait ramener toujours Marietta à l'idée de ce mariage avec Giovanni ; ses efforts pour obtenir un peu de répit étaient vains ; il fallait affronter la situation; elle le sentit, et, laissant enfin de côté les précautions et les chrconlocutions :
« Frère, dit-elle, je ne veux plus épouser Giovanni. »
Lorenzo recula, comme s'il eût reçu un coup inattendu.
« Tu ne veux plus épouser Giovanni ! s'écria-t-il en revenant de sa stupeur. Allons ! ce n'est pas possible!
— Non, je ne le veux plus, répéta Marietta.
— Deviens-tu folle? Et pourquoi cette étrange résolution? »
La jeune fille ne répondit pas et baissa la tête. Son frère s'approcha d'elle, lui prit la main et répéta sa question avec beaucoup de douceur.
« Je ne Taime pas, murmura Marietta.
— Tu ne l'aimes pas ! j'aurais cru le contraire. Tu l'as accepté volontiers pour fiancé, il y a six mois; je n'ai pas alors forcé ion inclination; d'où vient que tes sentiments ont changé? Voyons, mon enfant, reviens à la raison; tu n'as pas de motif pour rompre au dernier moment un engagement librement contracté il y a six mois; avoue que tout cela n'est pas sérieux, et demain je ne dirai rien à Giovanni, car tes hésitations l'aQligeraient beaucoup.
— Demain, demain! » répéta Marietta.
Puis, comme poussée par la signification de ce mot :
« Oh! Lorenzo, je t'en prie, ne me force pas à épouser Giovanni; je ne l'aime pas, je serais malheureuse ; je ne veux pas me marier d'ailleurs.
— Ma chère Mariettai reprit Lorenzo d'un ton grave, il est trop tard pour de pareils aveux. Giovanni t'aime, lui, il te regarde depuis longtemps comme sa fiancée ; il arrive demain. Tu épouseras Giovanni. Tu éprouves en ce moment une de ces vagues terreurs qui s'emparent parfois de l'imagination des jeunes filles en présence, de cet inconnu où va entrer leur destinée, mais cela se dissipera. Si tu n'aimes pas vivement Giovanni, tu as du moins pour lui cette dose d'esthne et de bonne amitié qui suffisent à assurer le bonheur dans un mé-
nage. J'ai entendu dire à notre mère que, lorsqu'elle épousa notre père, elle n'avait pas d'amour pour lui, et cependant....
— Ah 1 notre mère, interrompit Marietta avec amertume , notre mère n'avait pas du moins un cœur déchiré comme le mienl »
Lorenzo tressaillit à cette exclamation.
« Que veux-tu direî n s'écria-t-il vivement en saisissant le bras de sa sœur et en la regardant avec des yeux étincelants.
La pauvre fille ne put soutenir l'expression du visage de son frère; elle se sentit devinée, perdue, et, tout épouvantée, elle se laissa glisser sur ses genoux, cacha sa tête dans ses mains et s'écria :
« Gr&ce, mon frère ! »
Lorenzo ne comprit pas.
• Tu en aimes un autre I dit-il avec colère. N'importe, tu l'oublieras ; je ne céderai pas devant un enfantillage qui peut faire le malheur de mon ami. »
Marietta pleurait, et il lui prit les mams pour la relever; elle résista.
« Laisse-moi là, ditrelle ; ne vois-tu pas que je te demande grâce ? «•
Une ombre passa sur le front de Lorenzo, une pensée odieuse traversa son esprit ; il regarda* celte femme afTaissée à ses pieds, et il crut lire une horrible révélation dans son attitude suppliante. Il at-
tendait une protestation. Marietta resta silencieuse; seulemeDt, les sanglots qui soulevaient sa poitrine semblèrent l'étoufifer.
« Séduite ! et par qui? s*écria-t*il. Dis-moi le nom de cet homme ! »
Marietta resta muette.
« Dis-le-moi ! dis-le-moi donc ! » répéta-t-il plusieurs fois en la secouant par les épaules, comme s'il eût voulu l'écraser sous sa colère.
Marietta se laissa faire, et son corps, sans force et sans volonté, suivait les oscillations violentes que lui imprimaient les robustes bras de son frère.
« Misérable fille ! lui dit-il d'une voix basse et entrecoupée par l'émotion-, ne vois-tu pas que je dois connaître cet homme, et que maintenant il faut que tu l'épouses!
— C'est impossible! balbutia la malheureuse enfant ; j'ai juré de me taire.
— Juré! à qui? au lâche qui a déshonoré la maison de mon père! Quoi! un homme aura séduit ma sœur et il ne l'épouserait pas! Sang du Christ! quand ce serait le plus riche du pays, quand ce serait un gentilhomme, je le trouverai, et.... »
Lorenzo n'acheva pas; il s'arrêta frappé d'un trait de lumière terrible.
« Ciel! s'écria-t-il, c'est le marquis Alphonse, et il est marié!»
L'AVPU. 49
Marielta fît entendre un sourd gémissement et tomba sur le plancher.
Lorenzo ne la regarda pas, ouvrit la porte et s'élança dans la campagne.
QLQÂ^irP
50 UNE YENOEANGE.
Le soIeU de juin dardait d'aplomb ses plus chauds rayons sur les plaines fertiles qui entourent Verceil, lorsqu'un homme vêtu d'un costume de voyage, un bâton à la main et un havresac assez rond sur le dos, passa le pont de bateaux de l'Âgogna et prit la» route d'Orfengo. Il suivit pendant une heure cette route droite et peu ombragée, sans paraître souffrir ni de la chaleur, ni des tourbillons de poussière dont chaque voiture l'enveloppait au passage. Cependant il entra avec une satisfaction visible dans un petit chemin de traverse, bordé de champs de maïs et égayé de temps en temps par la verdure de quelques bouquets de mûriers ; il activa sa marche et commença une de ces longues cantilènes italiennes qui tiennent du cantique et de la berceuse, et qu'il est si doux d'entendre tout à coup se mêler aux bruissements des herbes et aux murmures du vent par une belle journée d'été.
Ce voyageur paraissait avoir de vingt-huit à trente ans; il était petit, brun, robuste, un peu trapu, et
sa physionomie accentuée présentait à la fois les caractères de» la résolution et de la franchise. Son costume annonçait l'aisance, et son solide havresac, usé à certams endroits, prouvait que les voyages étaient dans ses habitudes. Du reste, en regardant ce havresac, on savait tout de suite qui était ce voyageur, car on y voyait en lettres asse? grandes, brodé sur le cuir même, ce nom : « Giovanni BoreUa, »
Le bonheur a le pied léger. Giovanni, en se dirigeant vers Aqua-Verde, ne sentait ni la chaleur ni la fatigue ; il ne s'était pas arrêté depuis Gènes , faisant des étapes de plusieurs lieueS, et se réjouis^ sait à la pensée que cette hâte pourrait lui permettre d'arriver plus tôt qu'il ne l'avait annoncé.
Cependant la nature a ses exigences, même pour lés amoureux « et Giovanni i^connut qu'il devait concéder à son estomac une courte' halte pour prendre quelque nourriture. Il choisit un tertre sous un bouquet d'arbre» à proximité d'un petit ruisseau, babillant avec des cailloux en se donnant des airs de torrent , et dont l'eau devait offrir.à son repas un limpide complément.
Il tira de son sac quelques provisions^ les expédia lestement» puis» prenant une calebasse coupée qui lui servait de tasse, il la remplit h la source et but avec délices cette eau fraîche et cristalline. Tout ^ coup une voix fortement accentuée retentit derrière . lui.
« Après VOUS, Tami, s'il vous plaît, dit la voix ; je suis harassé, je viens de faire dix lieues sans trouver une fontaine ; une tasse de cette belle eau me serait J^ien agréable. »
Giovanni se retourna.
Celui qui lui parlait était un beau et grand cavalier, vêtu d'un petit uniforme de capitaine de la garde du roi ; il montait un magnifique cheval gris d^ fer, et se tenait arrêté au miUeu de la route.
« A vôtre-service, seigneur officier, » dit Giovanni en remplissant sa calebasse à l'endroit le plus clair du ruisseau et 2n la présentant au cavalier.
Celui-ci prit la tasse, but d*un trait, puis, faisant claquer sa langue, comme s'il venait de déguster le meilleur vin, et essuyant ses longues moustaches :
« Je n'aurais jamais cru, dit-il, qu'une tasse d'eau pût contenir tant de jouissances.
— Ce n'est pas la valeur de la chose qui fait la jouissance, répondit Giovanni ; c'est le désir ou le besoin qu'on en a.
— C'est parler sagement, mon voyageur, et vous me faites l'effet d'un homme de sens. Parlant ainsi, vous êtes sans doute prévoyant, et vous devez avoir des cigares ; j'ai fumé mon dernier il y a une heure, et ne serais pas fâché d'en allumer un autre pour me tenir compagnie jusqu'à Orfengo , où je retourne. »
Giovanni ouvrit son porte-cigares , choisit avec
soin un beau cigare bien blond et bien intact, el le tendit au capitaine, qui Teut bientôt allumé.
« Il est bon, votre tabac, dit le capitaine en tirant la première bouffée avec une grimace de satisfaction-; vous m'avez, par ma foi, réconforté tout à fait de cette interminable route : c'est presque de l'hospitalité, cela : je voudrais pouvoir vous le rendre. Écoutez , mon camarade , si jamais je puis vous être bon à quelque chose à Turin , demandez le marquis Alphonse Rudolphi , au palais du roi : je suis officier d'ordonnancé de Sa Majesté. »
Giovanni leva un regard tranquille 5ur le marquis, et lui dit :
•« L'eau et le féu sont à tout le jnonde , seigneur, et vous ne me devez rien ; je ne vous remercie pas moins de l'offre de votre protection. »
Si en ce moment il eût pu lire dans le cœur de l'homme qui était devant lui, il n'eût pas hésité sans doute à lui traverser la poitrine de son poignard.
Au lieu de cela , il reboucla son havresac et le replaça sur son dos, et, après avoir adressé un salut au marquis, il se retourna pour continuer sa route.
Alphonse put alors lire le nom de l'homme qui venait de l'obliger. Sa nature frivole et vicieuse trouva quelque chose de comique dans la débonnaireté du marchand à son égard, et, sous la première impression de cette pensée, il ne put retenir
un éclat de rire, tout en enlevant son cheval et en s'éloignant au grand trot*
a Vous allez à Aqua-Verde ? s'écria-t-il en se retournant.
— Oui, répondit Giovanni étonné.
— Eh bien ! bonne chance ! »
Et donnant un nouveau cours à son accès de gaieté, le capitaine disparut dans un nuage de poussière.
Giovanni ne s'expliqua pas cette fugue et ces rires; cependant quelque chose se serra dans sa poitrine, et il murmura :
Pourvu que cet homme n'ait pas le mauvais œil ! Il y a des rencontres qui poHent malheur! »
Et, avec sa superstition de Génois, il fit pieusement le signe de la croix, et continua sa route.
Il marcha encore plusieurs heui*es d'un pas h4té par l'impatience, mais il ne chanta plus.
Des rayons obliques éclairaient le sommet de la colline qui s'élève près du petit lac d'Aqua-Verde, et la vallée se remplissait d'ombres quand il atteignit le premier enclos dépendant de la ferme de Lorenzo Memmi. Il souleva d'une main pressée la barrière de bois, prit, pour raccourcir, un sentier contiu à travers la prairie, et s*avançâ rapidement vers la maison.
On était à cette heure où le soir est si beau , répandant sa fraîcheur et ses parfums sur la campa-
gîte; rinsecte s'endoil dansTherbe, Toiseau se tait sous la feuillée; la brise cesse d'agiter les arbres; la nature entière semble se préparer au sommeil dans un calme harmonieux. L'homme heureux savoure cette impression , et il s'élève de son cœur une hymne muette à la louange du Créateur, L'homme malheureux sent sa douleur s'etigourdir , et l'espérance jette sa lueur consolante dans son âme, et il se laisse aller à la douce contagion de ce repos universel. Seul, l'homme agité ne subit pas cette bienfaisante influence : pour lui, la nature est sans beauté et le silence sans calme; sa pensée le domine et l'emporte; rien nje peut l'en distraire. Tel était Giovanni s'approchant de la demeure de Marietta ; son cœur gonflé le laissait à péitie respirer. Il songeait à la surprise de la jeune fille en le voyant, à l'accueil fraternel de Lorenzo ; il songeait surtout & la beauté de sa fiancée et à son bonheur prochain : ces pensées, les mêmes qui l'avaient occupé pendant tout son voyage, devenaient plus émouvantes et plus délicieuses à mesure qu'il approchait d'un moment si longtemps désiré.
La porte de la maison doucement poussée s'ouvrit devant Giovanni ,' et il pénétra dans la grande salle , où d'ordinaire se tenaient la famille et les principaux serviteurs de la ferme.
A sa grande surprise, il la trouva vide; un feu presque éteint brûlait encore sous la cendre, en-
tourée de marmites dont on n'entendait plus le fré missement habituel. Giovanni appela Lôrenzo celui-ci ne répondit pas. Alors il appela Hariettai même silence. Enfin il appela Paolo« ThérésaJ Beppo, tous les gens de la ferme, avec un tapaga infernal, frappant de son bâton sur les tables et faisant résonner la vaisselle sur les dressoirs de chéueJ L'écho seul répondit à son vacarme. Essoufflé, feti-i gué, irrité, il s'assit sur une chaise, et tâcha de réu-( nir ses idées pour s'expliquer cette étrange solitude. |
La réflexion le calma et le rassura. On était au temps de la moisson ; tout le monde se trouvait aux champs sans doute ; Lorenzo et Marietta étaient allés jeter un coup d'œil à leurs travailleurs, rien de plus simple ; nflais l'heure du repas approchait , ils allaient tous rentrer et seraient bien surpris de le voir.
En effet, il distingua au loin le bruit des granil^ chars sur lesquels qn charge les gerbes, et bientôt le bourdonnement croissant des voix apprit au voyageur que les habitants d'Aqua-Verde regagnaient leurs demeures. Incapables de modérer son impatience, il se leva , sortit et alla au-devant du premier chariot. Paolo, un grand et robuste métayer, celui qui briguait auprès d'Aminé la position d'amoureux en litre, reconnut Giovanni , malgré le crépuscule un peu sombre;. il arrêta ses bœufs et s'écria avec un accent joyeux :
« Eh! raonsieur Giovanni, quoi! vous voilà de retour? Noire mattre doit être bien content,.-
— J'arrive, dit Giovanni, je ne l'ai pas encore vu. Où est Lorenzo?*oii est sa sœur?
— M. Lorenzo, je né sais pas: il a pour habitude de s'aller promener de côté et d'autre, quelquefois fort loin ; et d'ailleurs, je suis dehors depuis quatre heures du matin, moi; mais la demoiselle doit être à la maison.
— Elle n'y est pas, je sors de la maison, dit la vieille Thérésa en intervenant dans le dialogue. Où peut-elle être à cette heure?
T— Sans doute avec son frère, reprit Paolo ; ils ne peuvjent pas larder à rentrer pour souper , mère Thérésa.
— Le pire, c'est qu'il n'y a pas de souper, Paolo. Le feu est éteint; la demoiselle s'était chargée de le surveiller en mon absence, elle n'en a rien fait. Le souper n'est pas prêt. »
Giovanni, arrêté au milieu de la route, le regard perdu devant lui, n'écoutait plus le métayer; absorbé dans sa méditation, il cherchait à s'expliquer l'absence de ses amis , et une inquiétude mal définie commençait à s'emparer de lui.
L'àme pressent parfois ses orages, comme la nature, et elle se trouve alors oppressée d'un sentiment douloureux dont elle n'a rexplication que plus tard. .
Cependant les chars se succédaient siir la route^ les essieux criaient sous leur lourde charge , les . bœufs mugissaient en approchant de Tétable et hâtaient leurs pas pesants sans que l'aiguillon les pressât. Les moissonneurs entraient par groupes dans la grande salle, où Thérésa, activant deux autres servantes, se hâtait de préparer le souper.
Giovanni, en quittant Paolo, vint s'asseoir sur un banc de pierre placé près d'un abreuvoir , à l'angle de deux routes , afin d'être le preinier à voir Marietta et son frère à leur retour. Il y resta plus d'une heure, livré à nlille suppositions différentes, examinant tour à tour les motifs de cette absence, et trouvant ces motifs moins plausibles à mesure que le temps s'écoulait.
Après Une longue heure d'attente, un pas bien connu vint frapper enfin l'oreille de Giovanni ; les buissohs s'agitèrent à l'entrée d'un petit sentier caché dans le bois : Lorenzo en sortit et se dirigea à pas lents Vers la maison. Sa côntetiancé décelait la fatigue, ses vêtements étaient souillés de poussière; il était sans chapeau et marchait la tête baissée, en ^ proie à une sombre méditation.
Giovanni lit quelques pas au-devaiit de lui et l'appela par son nom.
Lorenzo leva la tête et regarda devant lui d'un air hagard. ,
Giovanni eut froid au cœur sous ce regard.
« Lorénzo! cria-t-ii, Lorenzo! ne iiie reconriaîs-tu pas?»
Lorénzo fit un brusque soubresaut à la voix de son ami, puis il lui tendit les bras sans pouvoir parler, et les deux hoinmes s'unirent dans une cordiale étreinte. •
Giovanni sentit peser un mystère dans cet accueil à la fois affectueux et étrange.*
« Lorenzo! dit-il, que se p^sse-t-il? Parle vite! tu semblés m'annoncer un malheur. Èst-il arrivé quelque chose à Marietta? »
Lorenzo, pris au dépourvu par îe retoiti* immédiat de Giovanni, n'avait pas préparé ce qu'îl voulait lui dire. La vérité lui parut à la fols trop cruelle pour sa sœur et pour son ami ; il chercha à gagner dû temps.
« Marietta va bien, dit-il d'une voîx qu'il chercha à rendre calme; mais, toi, tu dois être fatigué; viens d'abord à la maison-.
— Je ne siiis pas fatigué, merci. Dis-moi plutôt où est ta sœur, et allons ensemble la chercher.
— Nel'as-tu pas vue encore? dit Lorenzo surpris.
— Non. Où est-elle?
*-Je ne sais pas.
— Comment, Lorenzo, tu ne sais pas où est ta sœur , à cette heure , quand tout le monde est rentré?
— Elle est probablement chez la mère d'Aminé,
aO UNE VENGEANCE.
répondit Lorenzo en dissimulant un commencement d'inquiétude; si tu m'en crois, laisse-la pour ce soir, viens te reposer; demain, nous causeroùs. J'ai beaucoup de choses à te dire.
— Demain, dis-tu? C'est à n'en pas croire mes oreilles! Quoi! il y a six mois que je n'ai vu ma fiancée; j'arrive en grande hâte, je fais des marches forcées pour être ici quelques heures plus tôt, et tu m'accueilles avec un air contraint qui me glace, €t tu me dis : € Demain ! » Lorenzo, tout cela n'est pas naturel; encore une fois, que se passe-t-il ici? OCi est Marietta? Je veux la voir.
—Je ne t'empêche pas de voir ma sœur, Giovanni, seulement je pensais.... »
Le pauvre Lorenzo était au supplice ; son propre chagrin s'aggravait en voyant son ami courir audevant d'une révélation qui devait le frapper au cœur. Que faire? Il n'était plus temps de rien concerter avec Marietta; il n'y avait plus de ménagements possibles ; la contenance de la jeune fille serait un aveu terrifiant : il accepta la douloureuse extrémité de sa situation.
« Tu le veux, dit-il, tu veux voir ma sœur?
— Oui, à l'instant. Pourquoi tous ces délais? Marietta ne peut avoir rien de bien pénible à m'apprendre, ou tout a changé à Aqua-Verde depuis ta dernière lettre; »
Ces mots rappelèrent à Lorenzo les illusions qu'il
RETOUn DU FIANCÉ. 6i
avait entretenues sur les sentiments de Marietta» et un soutire amer erra un moment sur ses lèvres.
« Va donc ! » dit-il en lâchant le bras de Giovanni,, qu'il retenait instinctivement, car chacun de ses pas vers la maison d'Aminé le rapprochait de son malheur. »
Ils avancèrent tous deux en silence, Giovanni inquiet et ému, Lorenzo accablé et résigné, songeant à sa iAche prochaîné entre les deux êtres par lesquels il avait cru voir alléger sa vie, et dont bientôt il allait se trouver Tunique consolateur.
Ils arrivèrent au seuil de la maison d'Aminé. Giovanni frappa impatiemment. La mère d'Aminé parut, et, s'adressant vivement à Lorenzo :
« J'allais chez vous, dit-elle; je ne m'explique pas pourquoi votre sœur a apporté une lettre pour vous ici.
— Une lettre!
— Oui, je viens de la trouver là, sur ma table, en rentrant; tenez. »
Lorenzo prit la lettre, et sa main trembla en reconnaissant l'écriture de sa sœur.
Giovanni, les yeux anxieusement attachés sur lui, le vit tout à coup pâlir; puis il jeta un gémissement étouffé, et tomba à demi évanoui sur une chaise. Giovanni se précipita sur le papier que son ami
6â UNE VENGEANCE.
tenait d^une main défaillante, et parcourut à la h&te le billet de Màrietta. Voici ce qu'il lut : '
« Mon frère, ce que tu m'as appris a changé en désespoir la honte et le chagrin que j'éprouvais de nia faute. Tu ne peux me pardonner, je suis une^ fille perdue ; je le sens, je n'oserai jamais te revoir, et encore moins Giovanni, qui me maudirait, j'en suis sûre. Adieu! je vais trouver celui qui pardonne tout au repentir. Tu ne refuseras pas un regret à la pauvre sœur; tu te souviendras, n'est-ce pas? qji'elle a préféré mourir à vivre déshonorée. AU phonse est marié ! voilà mon arrêt, voilà ce qui me tue en m'ôtant tout espoir. Adieu encore I prie pour moi. Je souffrais beaucoup sur la terre, je mets ma confiance en Dieu 1 »
Giovanni ne vit d'abord qu'une chose dans ce billet : c'est que Màrietta était peut-être inorte. A cette pensée, il sentit son cœur s'arrêter, dans sa poitrine, l'a'ir lui manqua, un nuage passa sur ses yeux. Avec une certitude, il serait peut-étte tombé sous le coup qui foudroyait son bonheur; le doute le soutint.
« C'est impossible ! crla-t-il d'une voix étranglée, c'est impossible ! elle ne peut pas être morte ! Où est-elle? où l'as-tù quittée, toi, Lorenzot
RETOUR DU FIANCÉ. . éS
— Hélas! à la maison, ce toatih.
— N'importe! viens, il faut la cherchet», la trouver. Vite, du monde! des torches! Oh! je la trouverai, te dis-je! »
Cette Jueur d'espêt*ance partit ranimer Lorenzo ;* Il se prédpita sur les pas de Giovanni. La terrible iiouvelle se répéta en un instant parmi les gens d'Aqtia-Verde, et ils se répdndifent de tous côtés à la recherche dé la jeune flUe.
Giovanni et Lorenzo, agités d'un pressentiment funeste, s'engagèrent dans le chemin du petit lac. ^ Là ils consultèrent avidement les moindres traces; mais plusieurs groupes de moissonneurs étant revenus par ce chemin, les empreihtes des pas s'y trouvaient multipliées de façon à défoUter toute observation.
Tout à coup Lot'énzo poussa une exclamation doulouretlse 1 il venait de trouver, accroché à uti buisson, un peiit lambeau de la l-ofce de sa sœtir.
« Qu'est-ce? dit Giovanni; vois-tii une trace? »
Lorenzo, oppressé, ne répondit pas, mais il lui tendît le petit morceau d'étoffe.
Giovanni comprit, et aussitôt, sails qu'on pût lé retenir, il gravît rapidement une petite êminerice et se précipita dans le lac, où la chute de son corps retentit d'une façon sinistre.
A ce bruit, les paysans disséminés aux environs s'approchèrent; Lorenzo courut détacher une petite
barque; il la dirigea vivement du côté où son ami avait disparu. Il se fit un silence solennel, pendant lequel on- n'entendait que le clapotement de l'eau sous les rames de Lorenzo et le souffle de vingt poitrines émues; enfin, au moment où Lorenzo atteignait le milieu du lac, Giovanni, pâle comme un spectre, souleva sa tête au-dessus de l'eau, posa sa main sur le bord de l'embarcation, et dit à Lorenzo d'une voix à peine intelligible :
« Là!... elle est là! »
Puis, épuisé, à bout de forces, il lâcha la barque et disparut de nouveau. Lorenzo le retint par un mouvement vigoureux, le hissa près de lui, le coucha dans la barque, et, appelant Paolo, il s'élança à son tour dans le lac.
Le brave métayer se jeta à l'eau à la voix de son maître, et gagna la barque, au fond de laquelle il trouva le malheureux Giovanni entièrement privé de sentiment. Il se hâta de le ramener à terre, et le remit entre les mains des assistants, qui s'occupèrent de le faire revenir à la vie.
Quant à Lorenzo , il plongeait avec acharnement. Les paroles de Giovanni lui avaient fait entrevoir une horrible certitude. Après quelques minutes de pénibles recherches, sa main rencontra quelque chose de soyeux et d'épais dont le contact le fit frissonner : c'étaient les cheveux de Marietta, Il retira d'abord sa main involontairement, puis, faisant
RETOUR DU FUNCÉ. 65
appel à toute son énergie, il saisit la jeune fille par ses,vêlemenls, la ramena à fleur d'eau, et» la soule^ nant d'une main et nageant de l'autre, il regagna le rivage, où il déposa, au milieu de la stupeur générale, le corps inanimé de sa sœur.
Giovanni, qui commençait à reprendre ses sens, entendit des exclamations douloureuses, et, s'arrachant aux mains qui le retenaient, vint s'agenouiller près de Marietta.
Alors, prenant la tête de la jeune fille dans ses mains, il écarta lentement ses longs cheveux noirs alourdis par l'eau et resta dans une muette et poignante contemplation. Il regarda longtemps ce visage si charmant et si jeune, portant déjà les caractères du dernier sommeil;, ces yeux si lumineux naguère, remplis d'oriibres et clos à jamais, cette bouche enfantine où les violettes de la mort remplaçaient les roses de la vie, il vit tout cela, et son cœur se brisant enfin sous une angoisse suprême, il éclata en sanglots déchirants.
Les paysans, muets et attendris, éclairaient de leurs torches cette scène de désolation. Lorenzo se tenait dans l'ombre, sans essayer de troubler la première explosion du désespoir de son ami.
Il croyait avoir bien soufl*ert depuis la révélation de Marietta, et il s'apercevait à ce moment que la mort seule pénètre l'âme d'une douleur inguérissable.
Quand l'aube blanchit les eaux profondes du lâc,
66 UNE VEK6EÂNGE.
un triste cortège se mit eh route pour Aqua-Verde. Quatre hommes portaient sur un brancard de feuil'^ lage le corps de-Marietta Memmi; son fiancé et son frère raccompagnaient, tous deux trop oppressés par leur émotion pour pouvoir prononcer une parole, et si changés, qu'ils semblaient vieillis de dix ans depuis le matin. On arriva au village, et cette maison d'Aqua-Verde, que chacun s'attendait à voir bientôt animée par les joyeux préparatifs d'une noce, s'ouvrit pour les fiinèbres apprêts de la mort.
Lorenzo Memmi à Giovanni Borella.
Aqaa-Verde,
Oui , mon ami , je t'ai laissé partir, j'ai accepté que tu te misses seul à la recherche de l'homme que nous haïssons également; je t'ai vu douter de toi un moment; je t'ai vu supposer que je voulais supporter sans me venger notre commune injure, et j'ai gardé le çilencë : je ne le voulais rompre que le jour où j'aurais arrêté un plan digne de nôtre haine.
Rassure- toi, mon ami, mon frère, Marietta sera vengée !
Cette lettre ira te trouver à tut'm ; ne va pas plus loin, cesse de chercher ; tu n'as pas besoin de fouillei* l'Italie pour découvrir l'assassin de ta fiancée ; je sais son nom : je vais te le dire.
C'est le marquis Alphopse Rudolphi , fils du duc Rudolphi , le plus puissant , le plus riche seigneur
de la province. Si je ne t'ai pas dit ce nom plus tôt, c'est afin d'éviter les violences que t'eût conseillées ton juste courroux. Le marquis Alphonse succombant sous ton poignard, c'est ta tête vouée à l'échafaud ; c'est encore du sang innocent sacrifié à cause de cet homme. Et puis , tu pourrais le manquer ! songes-y ! notre cause ne peut pas être laissée aux mains du hasard.
J'ai imaginé quelque chose de plus, terrible et de plus sûr. J'ai construit tout un plan de vengeance ; je t'en ai fait part dans ma précédente lettre; mais, avant de l'exécuter, je dois te demander si tu m'autorises à agir pour nous deux*
Je ne sais si je me trompe, mais j'entrevois là une revanche complète : déshonneur pour déshonneur* J*ai comme un pressentiment que je réussirai. Les circonstances seriiblent vouloh* me servir* D'ailleurs, te le dirai-je? j'aime mieux les attaquer ainsi, ces puissants du monde ; il me faut leur humiliation. Un èoup de poignard ne fait qu'une victime; une tache de honte souille* toute une famille. Ah 1 ces Rudolphi ! ducs et marquis, que deviendra leur arrogance alors ?
Ma tête bout en arrangeant cet avenir; il me paraît assuré , parce que je crois aux inspirations du dieu vengeur. Si mon émotion m'aveugle, si tu prévois des impossibilités qui m'échappent»
dis-le moi vite, mon cher Giovanni; mais pèse bien tout ceci cependant avant de repousser mon projet.
Giovanni à Lorenzo.
Turin.
J'ai réfléchi quelques jours avant de te répondre. Ta proposition m'a d*abord surpris , puis déplu ; enfin, en l'examinant avec plus d'attention , je m'y suis tout à fait rallié, surtout parce que ton insuccès laisse toutes les autres voies ouvertes.
Une chose me froisse, pourtant, je te l'avoue tout de suite. Avec ton plan , c'est toi qui la vengeras^ et non moi ! Fais ! c'est ton droit; je me soumets. Elle était ta sœur, elle n'a pas été ma femme.
Va donc, mon ami; engage-toi dans la voie difficile que tu t'es tracée, mais souviens-toi que je ne renonce à rien. Ton épreuve ûianquée, mon droit à moi reste intact. Sois tranquille , si mon tour vient, je saurai bien trouver le chemin du cœur de cet homme.
Seul, sans parents, obscur et inutile, à quoi bon rester en ce monde? Je ne tenais à la vie que par mon amour pour ta sœur. Tu n'as jamais aimé, toi.
70 UNE VEMGEANCE.
tu ne dois pas me comprendre; tu ne sais pas quelle place une femme peut tenir dans notre âme ! Je ne le savais pas non plus, moi, il y a huit jours, 0 mon ami I je l'aime plus, infidèle et morte, que je ne l'aimais pure et toute k moi.
Je suis devenu vieux tout à coup ; j'ai des cheveux blancs; je me sens sous un insurmontable accablement; seul , l'espoir de la vengeance me soutient. Je renonce à tout le reste, aux voyages, aux affaires, au travail. A quoi bon tout cela? Je n'ai plus qu'une pensée : venge-toi, vepge-moi ! Si mon tour vient \ tu peux compter sur une terrible réd* procité I
BANS LA PLACE. 7i
DAKSUFUQ8.
Quelques jours après que ces lettres eurent été échangées entre les deux amis , Lorenzo Memmi^ Yétu d'un costume simple et sombre , se présenta un matin au château Rudolphi. Il donna son nom à rhuissier du duc, et peu de moments après celuici rintroduisit auprès de son mattre.
Le duc Rudolphi se promenait alors dans un sa** Ion assez vaste, auquel il donnait le nom de cabinet d'études, sans doute pour éveiller l'idée qu'il 3e hvrait parfois à quelque travail. La vérité est que le duc s'y promenait volontiers une demh»heure après ses repas et y faisait habltueUement la sieste de midi, Si^ au milieu de ces occupations favorites, on lui annonçait un personnage grave près duquel il voulût se poser en futur homme d'État , il allait s'asseoir devant un grand bureau surchargé de papiers et se mettait, à en feuilleter. quelques«uns avec une apparente préoccupation^ La pièce ne dé^ mentait pas, du reste , son rôle sérieux s elle était sobrement éclairée , boisée en chêne, meublée en
damas vert sombre , et présentait l'aspect sévère d'un lieu de travail et de méditation.
Quand Lorenzo entra , le duc, qui , nous Tavons dit, faisait sa promenade accoutumée, ne s'interrompit pas, et dit négligemment au jeune homme, après l'avoir salué d'un regard :
» Vous êtes Lorenzo Memmi î
— Oui, monseigneur.
— C'est vous qui m'avez écrit pour me demander l'emploi de secrétaire, vacant par la mort de Cesarini ?
— Oui, monseigneur.
— Qu'est-ce que vous savez ?
— Je me permettrai de demander à monsieur le duc ce que je dois savoir pour être apte à remplir cet emploi.
— Soit. Je ne suis pas bien exigeant. Il me faut une belle écriture, la connaissance du français, de façon à le pouvoir traduire. Je ne parle pas de l'italien ; vous le savez bien ?
— Je pense l'écrire et le parler purement, monseigneur; je sais le français , mais je le prononce mal.
— N'importe, il suffit que vous l'écriviez. Il' me faudrait aussi .une certaine rapidité de style, pour rédiger des rapports ou des mémoires sur des notés ou des indications données par moi. Pourrez- vous faire cela ?
' — Je le crois, monsieur le duc.
— Ah ! un peu de latin me serait assez utile ; une teinture seulement, de façon à ajouter de temps en temps quelques citations h votre style : cela donne de l'élégance.
— Je sais le latin, monseigneur.
— Vrai Dieu ! vous êtes savant comme un abbé, mon garçon. Vous n'êtes donc pas le fils de Francisco Memmi, mon ancien fermier ?
— Je suis le fils de Francisco, monseigneur; seulement , j'ai reçu quelque éducation par la volonté de mqn père.
— Êtes-vous plusieurs enfants? »
Lorenzo pâlit à cette question et répondît avec effort :
« Je suis seul à présent, monseigneur. »
Si le duc Rudolphi eût regardé Lorenzo quand il prononça ces mots, il eût sans doute été frappé de la sombre expression de son visage; mais le noble duc songeait fort peu à observer les jeux de physionomie de son futur secrétaire. Il continua son interrogatoire sur le même ton affable et indifférent.
•«Pourquoi voulez-vous prendre un emploi, si vous êtes seul ? N'avez-vous pas assez à faire pour gérer votre bien et la partie de mes terres qui vous est affermée ?
— Si monsieur le duc avait parlé à son régisseur
74 UNE YENGEANCB.
ces jours-ci, il aurait appris que je m suis plus son fermier; j'ai résilié mes baux d*Aqua-Verde moyennant Fabandon des récoltes prochaines. Et quant à mon patrimoine paternel , j'ai dû le vendre pour acquitter des dettes de famille. C'est ce qui m'a fait pauvre et m'engage à chercher un emploi.
^ Bien , jeune homme ! c'est le fait d'un caractère honorable; vos explications me satisfont; je vois que vous avez de l'ordre, cela m'engage à vous prendre à mon service. Je suis ici fort encombré de papiers; j'ai des correspondances avec toute l'IlaUe et beaucoup de villes étrangères; c'est comme un ministère. Il me faut quelqu'un de sûr et d'intelligent pour me classer tout cela , me £(|ire des extraits des lettres dont je n'ai pas le temps de prendre connaissance, attirer mon attention sur tout ce qui peut m'ètre adressé de remarquable. Vous comprenez, quand on est une fois dans la grande politique» tout a son importance. >
Arrivé sur ce terrain, le duc Rudolphi ne l'abandonnait pas volontiei*s : sa marotte était de devenir un homme politique, et, en attendant qu'il le fût , il attendait depuis quinze ans , il tâchait de le paraître.
Loreflîzo eut à essuyer une bordée prtitico-statistique que le duc envoyait d'habitude à*tout nouvel arrivant pour l'éblouir. Il ne négligea pas de poser devant un si infime spectateur, étant assez intelli«
Dans la place. 75
gent pour comprendre qu'il fallait se donner aux yeux de ce futur témoin de son far niente l'attitude d'un penseur et d'un chercheur trop absorbé dans ses études et ses combinaisons pour descendre au vulgaire travail de dicter des lettres.
Si le duc fut brillant ou obscur» s'il eut de la verve, ou s'il s'embarrassa dans l'exposition de ses théories, Lorenzo n'aurait pas su le dire; comme il était sous l'obsession de sa pensée propre, les paroles du duc arrivaient à son oreille comme un vain son, et leur sens ne sollicita pas un moment son attention. Il donnait de temps en temps quelcpes marques d'approbation muette, tjui suffirent pour le faire regarder par le duc comme un garçon très* intelligent.
Au milieu d'une période arrondie avec complaisance, l'orateur fut interrompu par un petit coup frappé à une porte masquée dans la tenture. Il s'arrêta, et changeant de ton :
« Entre , » dit-il.
La porte s'ouvrit : une jeune femme grande , brune, svelte et belle, vêtue d'un costume de cheval gros bleu , coiffée d'un feutre à plume noire , parut, relevant d'une maih avec une grâce hardie sa longue jupe traînante , et tenant de Tautre une lettre qu'elle présenta vivement au duc.
« Des nouvelles de mon frère! dit-ellCi Vpye^ Jout de suite ce qu*il annonce , cher père. J'allais
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partir pour ma promenade, quand j*ai rencontré ce courrier dans l'avenue , et je suis remontée. »
Pendant qu'elle parlait, le duc décacheta la lettre et la parcourut du regard.
« Alphonse va bien , dit-il ; mais son service ne lui permettra pas de longtemps de venir ici. Il me mande que le roi lui a témoigné un peu d'étonnement de ne plus me voir. J'irai à Turin la semaine prochaine.
— Alphonse ne dit rien de plus ? demanda Laura avec une légère expression de dépit.
— Si fait, si fait. Alphopse ajoute que la nouvelle de ton mariage avec le prince San-Garlo a beaucoup plu à la famille royale ; on trouve cette union assortie de tous points; c'est l'expression dont se sert ton frère. »
Laura eut un sourire de satisfaction qui semblait dire:
« A la bonne heure !» Mais au même moment, ayant aperçu Lorenzo, qui par discrétion s'était retiré à l'autre bout du 'salon, sa physionomie reprit son expression un peu hautaine , et elle jeta à son père un regard interrogateur.
« C'est vrai, dît le duc, tu ne connais pas ce gar- . çon-là; ne fais pas attention, il est de la maison , c'est mon nouveau secrétaire. >» Puis se tournant vers Lorenzo : « La duchesse Laùra Rudolphi, ma fille,» ajouta-t-il avec une certaine solennité.
Lorenzo s'inclina profondément, tandis que Laiira lui Taisait une légère inclination de tête; puis elle lui tourna le dos, et, prenant des mains de son père la lettre du marquis Alphonse , elle se mit à Jire attentivement.
« Memmi, dit le duc en allant à Lorenzo, je vous accepte définitivement ; lâchez d'entrer en fonctions bientôt. Quant aux gages, vous les connaissez ; ce sotit ceux que je donnais Ji Cesarini : cinq cents écus. Dites à mon intendant de vous remettre le premier quartier d'avance, et soyez ici le plus tôt possible.
— Je, serai installé dès demain , monseigneur.
— Très-bien. Alors, tenez, voici la clef de la boîte aux lettres qui est dans la salle d'attente , vous commencerez dès demain à me faire le dépouillement de ma correspondance. »
Lorenzo prit la clef, salua et sortit.
Laura n'y fit pas attention.
« Rien autre du prince ! fit-elle en achevant la lettre de son frère.
— Gomme tu es impatiente! ma fille ; le prince a à peine eu le temps d'arriver à Paris.
— Je ne suis pas impatiente du , tout , mon père; mais, au point où nous en sommes, je puis bien, je pense, m'informer de l'époque de son retour.
— C'est tout simple, et de plus, c'est ton droit;
et même , s'il y avait de ta part une certaine impatience de curiosité , je ne la blâmerais pas.
— Oui , curiosité , c'est bien le mot. Je vous avoue, cher père, que par moments je suis un peu inquiète en songeant à ce mariage avec un homme que je n'ai jamais vu. S'il allait ne pas me plaire , cependant!
— Tu ne l'épouserais pas.
— En ce cas, on en aurait beaucoup trop parlé. Alphonse s'est conduit en étourdi dans tout cela.
—Alphonse se conduit toujours en étourdi ; mais ne l'accuse pas en ce moment : voilà la première fois que ses étourderies auront été bonnes à quelque chose. A force de parler de toi au prince, Alphonse a fait naître en lui une volonté si forte de devenir ton mari, qu'il a signifié à son oncle le cardinal San-Carlo qu'il se laisserait déshériter par lui plutôt que de renoncer à toi.
— J'ignorais ce fait. Et pourquoi donc le cardinal ne veut-il pas de moi pour sa nièce î Les Rudolphi valent les San-Gario , il me semble !
— Oh ! tu as bien dit cela ! tu m^as rappelé ta mère l Bravo ! Laura , j'aime h te voir ce noble orgueil de ta race ; ce n'est pas avec une fille comme toi qu'on aurait jamais pu craindre une mésalliance. Rassure-toi, l'opposition du cardinal tient uniquement à une susceptibilité ecclésiastique; il y a des protestants parmi tes parents maternels.
— Une princesse de Saxe, mon père.
— D'accord , mais il y a des exigences de costume. Le cardinal est au fond un excellent homme , et je gage qu'après ton mariage il sera enchanté de pouvoir l'appeler : « Ma nièce. »
— Eh ! s'il ne sagit que d'une opposition pour la forme, pourquoi ce déploiement de constance amoureuse du prince!
— Pour la forme , pour la forme ! Je le suppose , je le pressens, je te fais voir le fond des choses , moi ; mais lu dois avoir l'air de les ignorer. Les hommes n'aiment pas à être devinés, el dans le monde il faut toujours avoir l'air de croire vrais les sentiments qu'on nous montre ; l'habileté consiste à savoir conserver l'apparence d'une dupe sans l'être. Voilà mon talent, voilà ce qui me fera arriver; je ne vise pas , tu le comprends, à la haute diplomatie sans avoir étudié tous les ressorts du cœur humain. Oh! je connais les hommes! »
Laura vit son père glisser sur la pente de ses prétentions habituelles ; elle sentit la conversation arriver, par une douce transition, à un cours de politique, depuis longtemps connu d'elle. Usant aussi* d'un peu de diplomatie, elle regarda la pendule, et s'écria avec un feint étonnement :
« Déjà onze heures! Oh! je n'aurai pas le temps de faire ma promenade avant le déjeuner.
— Pourquoi pas? répondit le duc; tu as encore une heure ; ne te prive pas de ta course à cheval ,
c'est un excercice salutaire. Va faire le tour du parc, tu n*en auras que meilleur appétit en rentrant. Aussi bien, moi, pendant ton absence, je vais revoir un travail important que je compte ^soumettre au roi à. mon prochain voyage. »
La jeune fille tendit yiveraent à son père ses joues rosées, comme si elle eût été très-pressée de profiter du congé qui lui était donné , et un moment après elle sauta en selle, légère et hardie comme une châtelaine des anciennes cours. Elle ne vit pas Lorenzo, c^ui, appuyé à une des fenêtres du rez-dechaussée , la suivit du regard sous la voûte sombre de l'avenue , avec une expression de physionomie où se mêlaient étrangement la haine et l'admiration.
DANS LA place;. 81
VU
Lorenzo à OîOYânni.
Château Kudolpbi.
Je suis dans la place ! Je suis en fonctions. Je ne puis te dire que j'aie encore rien tenté de mon rôle futur : le terrain est à la fois difficile et nouveau pour moi. J'observe , je prépare , j'espère.
Ma position de secrétaire est bonne et mauvaise tout ensemble pour mes desseins : elle me crée des facilités matérielles, elle indique trop la distance sociale qui me sépare de ces gens-là. Je ne m'imaginais pas que l'on pût être leur égal, parfois même leur supérieur , sous le rapport de l'intelligence et de l'instruction , et leur rester si complètement subalterne par les formes. Je me sens parfois séparé d'eux par des barrières infranchissables. Ne croîs pas qu'on me montre cela par de mauvais procédés ou des paroles humiliantes ; pas du tout. Seulement ils ont avec moi une politesse si glaciale ou une bienveillance si familière, que je ne puis jamais oublier que je suis parmi eux par hasard. Patience! mon jour viendra !
gS UNE VENGEANCE.
Tu connais le duc , je te l'ai déjà esquissé : un homme qui a tous lés défauts et quelques-unes des qualités de sa caste : il n'en a pas les vices; il n'est ni joueur, ni licencieux , ni dur. Cela suffit pour le regarder comme très-supportable. Il pourrait même je le crois , devenir un bon maître , pour quiconque aime les maîtres , si on se résignait à flatter convenablement son innocente manie de se croire un grand politique. J'écris ses lettres; j'y insinue parfois dçs fragments de Montesquieu qu'il croit m'avoir inspirés » et , comme il ne s'est jamais trouvé un style si éloquent* il déclare que je pénètre sa pensée comme personne i^e pourrait le faire, et me proclame un secrétaire modèle.
Ce cOté^ci est donc ville gagaée; mm c'était aussi le plus facile de l'entreprise.
J'ose à peine te parler de la jeune fille.
Je l'ai à peine vue depuis mon arrivée ici, et déjà je sens que je la bais. Oh! elle est hien dans mon cœur la sœur de son frère l m..
Tu n'ima^^es pas Tange de l'orgueil plus beau , plus fier, plus hautam que cette créature ; certainement elle croit son essence différente de celle des autres mortels* Ses traits sont purs et sévères, mais la lèvre est si dédaigneuse. Je regard si impérieux, que la grftce a fui cette physionomie de déesse. Avec cela, des goûts virils : montant à cheval comme une héroïne du Tasse, et courant la campagne parfois
seule, chassant avec son père à l'occasion, conduisant ses voilures à grandes guides le matin, et le soir, causant politique comme une douairière au milieu de cinquante hommes; enfin Je type de ce qui me déplaît le plus complètement. Au fond, j'en suis bien aise: car, si j'eusse trouvé ici quelque jeune •fille timide et ingénue, mon courage eût peut-être faibli devant ma tâche. Au conlraire, je veux humilier cette tête superbe.
Je vois les obstacles se multiplier autour de moi, et plus ils se multiplient, plus s'accroît ma volonté de Içs vaincre, Oh ! cette fille serait une belle victime sur la tombe de notre adorée Marietlal
Les choses ne se présentent jamais comme oti les suppose. J'avais cru , sur des propos d'Aminé, trouver ici une femme ej^altée, la tête pleine d'histoires amoureuses, comme l'ont en général les jeunes filles sans mère, qui, livrées à elles-mêmes, font usage de fadaises pour leurs lectures. Dans mes prévisions, la bibliothèque du château devait m'-avoir très-bien préparé les voies. J'aurais pris l'aspect sentimental ou passionné; suivant la nécessité les littératures étrangères n^e fournissaient de précieux modèles : j'aurais été Werther ou Antony, selon les besoins de ma cause. Mes espérances ont été déçues, je ne sais pas encore comment s'établiront nos premiers rapports ; la morgue de cette Laura est un rempart de glace qu'il convient de ne pas
affronter maladroitement, sous peine de tout compromettre.
Jusqu'à présent, je l'ai peu vue, je te Tai dit, d'abord parce qu'elle est allée passer une semaine à Turin avec son père , peu de jours après mon installation ; ensuite parce que j'ai été moi-môme contraint de garder la chambre , par suite d'un incident dont j'espérais me servir. Suis-je plus avancé qu'avant cette faveur du hasard ? je n'ose le croire.
Voici le fait.
C'était la semaine dernière; elle rentrait à la brune , dans une de ces petites américaines à la mode, qu'elle conduisait elle-inème, suivant sou habitude. Au moment d'arriver à la grille du parc, les chevaux, effrayés par un grand chien qui accourait en sens inverse , font un écart et se jettent sur le côté de la route , en talus en cet endroit. Par bonheur, je me trouvais à quelques pas en arrière, et, voyant la duchesse sur le point de verser, je me jetai à la tête des chevaux ; je pus les maîtriser et les ramener sur la roule, non sans avoir un bras meurtri et une jambe si violemment contusionnée que je rfai pu marcher pendant plusieurs jours.
Le premier instant d'émotion passé, la jeune fille se tourna de mon côté et me dit avec intérêt :
« Mon Dieu I monsieur, vous venez de me rendre
un grand service; mais ne tous êtes -vous pas blessé ?
— Non , madame , je n'ai rien du tout ; je suis heureux de m'être trouvé là. Permettez-moi maintenant de ramener votre attelage par la bride, pour éviter tout accident.
— Je ne le souffrirai pas, monsieur, cela vous donnerait une nouvelle peine et vous dérangerait de votre route; d'ailleurs mes chevaux sont maintenant calmés, et je pense n'avoir plus rien à craindre.
— Je ne serais nullement dérangé en vous accompagnant, madame, repris-je : je vais moi-même à Rudolphi.
— Tiens ! s'écria une voix bruyante au fond de la voiture , c'est Lorenzo ! Il y a cinq minutes que je me dis,: « Mais je connais cette voix4à ! » J'ai eu si peur que je ne vous reconnaissais pas. Eh bien vous avez eu joliment d'esprit de vous trouver là pour nous empêcher de nous casser le cou, mademoiselle et moi ! »
Je re.connus Aminé; l'obscurité m'avait empêché de la distinguer, et sa frayeur ne lui avait pas permis de parler plus tôt.
Son exclamation familière'» fit sans doute mauvais effet sur sa maîtresse : car sans plus m'adresser la parole, elle reprit les rênes, et, me saluant" d'un merci assez sec, elle dirigea ses chevaux vers le château.
Le lendemain, elle m'a envoyé le médecin de son père en me faisant remercier.
Voilà où j'en suis. Tu vas hausser les épaules si j'ajoute que cependant je suis loin de désespérer.
Cette femme a un côté vulnérable , je l'ai découvert; elle s'ennuie. Gomment parviendrai-je à exploiter cet ennui ? Les circonstances me l'apprendront bien mieux que mes prévisions. Je suis tes prudents conseils : je ne hasarde rien; le pire serait de me faire congédier, car il faudrait alors en revenir, pour nous venger, aux moyens violents.
Vois-tu, mon cher Giovanni, j'ai foi en ma réussite malgré toiit, parce que j'ai pour moi la justice, parce que je suis dans mon droit, parce qu'il ne peut être dans les voies de Dieu que ces gens là aient tout : l'indépendance, le faste , les loisirs, les honneurs et encore l'impunité dans leurs crimes. Ah ! ils viennent , en se jouant, jeter 1^ honte et la mort dans une famille qui les servait et Jes respectait ! Eh bien ! ils verront ce que peut un paysan qu'on offense I Cet Alphonse sera frappé au cœur et à l'orgueil ; il a une 'sorte de culte pour cette sœur qui personnifie si bien sa racor C'est peut-être la seule femme au monde qu'il traite sérieusement ; il lui écrit des lettres où il la flatte de bonne foi jusqu'à l'absurde. Le père trouve cela charmant, et il lit avec complaisance à ses amis les dithyrambes du frère sur la sœur. C'est ridicule, car ces gens-là
ont Fair de s'encenser mutuellement pour faire yaloir leurs mérites respectifs. Le fait est que ^e misérable marquis, avec ses exagérations, a fini par faire classer sa noble sœur conarae la huitième merveille du monde; tout le monde le croit; surtout elle.
Te souviens-tu qu'il y a quelques mois, quand nous étions heureux, hélas ! je me demandais à quoi me serviraient ces connaissances dont mon père, dans son rêve d'avenir , avait voulu me doter î Pardieu, elles me serviront dans ma vengeance! Mon éducation en moins , je ne suis plus capable que d'une œuvre vulgaire et brutale; armé comme je le suis, je me sens par l'esprit l'égal de mes ennemis et je les domine par la haine.
Sois sans crainte; laisse-moi le temps; seulement, le succès sera peut-être long à venir, mais il viendra.
Je ne t'écris pas souvent; je n'ose, par ce temps d'intrigues politiques, confier à la poste des lettres aussi importantes ; d'ailleurs^ le duc a des créatures partout; on ne^ saurait être trop prudent.
Je t'enverrai des nouvelles par Paolo chaque fois qu'il ira à Turin; c'est un homme dont je suis sûr; je l'ai obligé autrefois, il ne Fa pas oublié. Il vient souvent ici faire sa cour à Aminé , mon ancienne amoureuse ; cela me le met sous la main. Ne laisse cependant rien pénétrer à Paolo des causes qui ont
amené la mort de ma sœur. Ce secret pénétré, n présence à Rudolphi serait difficile à expliquer, n'y pourrais rester deux heures. J'ai déjà eu asa de peine à détourner les conjectures d'Arnine ; , suis parvenu : elle est persuadée que la pauv Marietta a eu un accès de fièvre chaude.
Adieu, je te tiendrai au courant des moindr incidents de mon œuvre.
Giovanni à Lorenzo.
Turin.
Ton imagination te flatte et te perd; tu échou^ ras dans ton dessein bizarre, et ta haute diploi matie pour arriver à une vengeance raffinée nj ' t'aura mené qu'à aller recueillir des |iumiliation^ chez des gens dont tu n'aurais jamais dû appro^^ cher. j
Tu es dans la place , et tu ne sais même pas ce qui s'y passe. Je t'apprends donc ce qui se -prépare :
Ta divinité va se marier comme une simple mortelle; toutefois elle épouse un prince, afin de ne se mésallier que le moins possible. Elle sera dans un mois princesse San-Carlo. On en parle déjà ici,
?est une sorte de bruit public. Ce mariage fait, ^\ deviennent tes combinaisons ?,..
'^^hroîs-moi, quitte ce palais où tu n'es pas à ta
ce, et viens-l'en avec moi chercher noire ven-
Ince où elle peut se trouver : dans la poitrine cet infâme marquis. Celui-là non plus n'est pas "^ ile à aborder. Le tuer n'est pas tout : il faut qu'il, îhe pourquoi nous voulons sa vie. Pour se réserr des occasions fréquentes d'être seul avec lui, il \ nécessaire de prendre un grand parti : il faut se Ire soldat dans son régiment : c'est à celui-là que *ne suis arrêté. .
Ne me fais pas d'objections, rien ne saurait me îtoumer de ceprojet; je l'ai trop bien pesé. Quand recevras cette lettre , mon engagement sera si- ^^é , et j'aurai probablement endossé la casaque. 1 tu voulais faire comme moi, ta présence adoucilit ma vie jusqu'au moment où, après m'être TBngé, je chercherai la mort, qui seule peut me ^endre la paix.
Réfléchis; mes projets sont exécutables, non les liens. Avec du temps, tu pourrais arriver peut-être, maisiu n'en as pas; viens donc bien vite retrouver Ion frère.
Lorenzo à Giovanni.
Château Rudolpbi.
Tu as raison. Je me suis engagé dans une fausse voie; aussi aurai-je quitté le château de Rudolphi quand tu liras ceci. Ce qui est mauvais, ce n'est pas mon plan : j'y tiens plus que jamais ; c'est la manière dont j'ai voulu l'exécuter.
Cette Laura est en effet inabordable pour, moi dans la position que j'ai prise; Elle est froide et inaccessible comme les madones de marbre pour quiconque n'est pas de sa sphère. Un secrétaire à gages, le fils d'un paysan, ne sera jamais un homme à ses yeux.
, J'ai profité d'un caprice du duc Rudolphi pour disparaître de la scène. Il a imaginé , peut-être sûr un conseil de Laura , de faire faire de grandes réparations à son château de Santa-Croce , vieille ruine historique appartenant aux Rudolphi depuis huit cents ans (c'est eux qui le disent), et aux hiboux depuis cent cinquante. Ce donjon vénérable est situé à une dizaine de lieues de Rudolphi , dans un pays désert et sans ressources ; la solitude en a effrayé jusqu'à l'architecte appelé pour l'empêcher de s'écrouler tout à fait. Mais j'ai fait du dévouement ,
ît j'ai oflTert au duc d'aller diriger ses ouyriers, tout m venant de temps en temps à Rudolphi pour prendre ses ordres et mettre sa correspondance à jour; il a accepté d'enthousiasme. Me voici donc à la fois hors de la place et libre d'y rentrer. Cette combinaison va commencer par m'accorder quelques jours de liberté , dont je vais profiter pour dresser de meilleures batteries.
Que ferai-je î Je ne sais ; mais je veux arriver à mon but.
Quelle femme que cette Laural n y a ipiinze jours, je me blessais en la sauvant d'un danger, et elle ne m'adressait pas un remercîment ; hier j'ai plongé une heure dans la grande pièce d'eau du parc pour lui retrouver un bracelet qu'elle avait laissé tomber : elle m'a envoyé une gratification !... J'ai eu besoin de tout mon empire sur moi pour ne pas jeter sa bourse au nez de la duègne qui me rapportait 1 Ce dernier trait a achevé de m'éclairer.
Quant au mariage avec le prince San-Carlo, j'en savais aussi long que toi , et j'ai gairdé le silence pour ne pas te désespérer.
A mon tour maintenant de te mettre au courant : tu sais les choses à moitié. Le prince San- Carlo ne reviendra pas dans un mois, ni dans six; il est gravement compromis dans la dernière conspiration découverte, et il profitera de son séjour en France pour laisser les choses se pacifier sur son
compte. N*aie donc aucun souci de ce côté. Lei difficultés naissent de la nature de cette étrange fille; elle aurait pour moi l'attrait d'une énigme à deviner, si elle n'avait pas l'importance d'une haine à satisfaire. Je ne l'ai pas encore comprise; je ne connais bien d'elle qu'une chose : son incontestable et insupportable beauté. Je l'ai observée bien à mon aise, je t'assure; elle connaît mon nom tout au plus, et n'a jamais, je crois, permis à son regard de s'abaisser sur mon visage de plébéien. Quand je me suis hasardé à paraître devant elle, elle m'a confondu avec la valetaille en habit nbir dont son château est plein. Ils sont là une quantité de gens répondant aux désignalions de précepteur^ de docteur, d'abbé, d'architecte, qui n'ont guère d'autres fonctions que d'être exacts à l'heure des repas.
Ces messieurs se doublent souvent de neveux, de frères ou de cousins. Cela forme une espèce de petite cour sédentaire qui ne déplatt pas au duc. J'ai eu la prudence de me tenir à l'écart, enfermé dans ma chambre, et n'ai même pas accepté de dîner à table, hors deux fois où la foule était grande et où Laura n'a pas daigné m'accorder une minute d'at*tention : je suis resté pour elle une ombre subalterne, un figurant de ce groupe ûe courtisans râpés, sur lequel se détachent les diamants de ses arnica ou les uniformes de ses adorateurs. Elle donne ses
[)lus gracieux sourires à un tas de niais galonnés !'or ou serrés dans des fracs noirs, pourvu qu'ils appartiennent à un élat-major ou à une ambassade quelconqne ; et moi, je vivrais dix ans près d'elle, que je n'en obtiendrais pas un regard ! Je suis voué à une indifférence plus écrasante qu'aucune insulte!...
Elle semble avoir un goût pour les officiers. Toutes les femmes sont de petites filles : on le^ attire toujours avec des colifichets et des mensonges, et sur ce point la duchesse vaut la paysanne. Mais où trouver le colifichet et le mensonge qui séduiront celle-là? Je le cherche.
Giovanni à Lorenzo.
Ne cherche plus ! viens dès demain à Orfengo, où je suis. Mon régiment quittera bientôt cette ville pour se porter sur le théâtre de la guerre. Le marquis Alphonse part : je le suis. Pour la première fois de ma vie, le sort semble me servir; je vois mes desseins favorisés par le tumulte des combats journaliers.
Tes projets, à loi, sont détruits de fond en comble : le prince San-Garlo arrive , non dans no mois, mais dan3 trois jours. Ignore-t-il que la conspii:ation des onze« comme on l'appelle, parce qu!U y a jusqu'à présent onze chefs désignés, est devenue une affaire considérable, ou bien vient-il pour se justifier? Peu importe! il arrive^ n'en doute pas.
Je suis certain de la nouvelle ; elle m'est venue par son homme de confiance, avec lequel je me suis lié à tout hasard. Tu le vois, tout est impossible! Si tu devais échouer, j'aime autant plus tôt que plus tard. Viens. Au moins, si je manque notre ennemi, il ne t'échappera pas. Je t'attends*
Lorenzo reçut cet impérieux billet et ne put se résoudre à lui obéir. Tout en sentant la partie perdue par l'arrivée du prince de San-Carlo, il ne voulait pas l'abandonner avant le dernier moment. Il s'acharnait de plus belle à poursuivre la réalisation de ce projet de vengeance dont il avait fait Tunique élément de son cerveau depuis deux mois.
Sans être encore résolu à rien, il allait écrire à
Giovanni pour lui demander seulement de ne rien précipiter, quand celui-ci parut tout à coup devant lui.
« J'ai un congé de trois jours, je viens te chercher, dit Giovanni sans préambule. Tu ne m'as pas écrit; n'as-tu pas reçu mon billet?
—Si, mon ami, mais j'ai voulu réfléchir avant de répondre.
— Réfléchir à quoi? Tu n'as plus rien à faire à Rudolphi!
— Sans doute, si le prince arrive.
— Il sera chez le duc après-demain.
— Eh bien! après-demain je partirai avec toi. —Tu veux attendre que le prince soit là? —Oui. Et même rien n'est définitif, tant qu'elle
n'est pas mariée.
— Lorenzo , 4u es insensé ! Comment veux-tu rivaliser avec un homme charmant de sa personne, qui est prince et qui l'épouse? RappeUe-toi donc ce que tu m'as toi-même écrit sur cette fière duchesse.
— Il n'est pas encore là, ce prince charmant ! —Il va y être. Lorenzo, veux-tu que je te dise
toute ma pensée ?
— Dis.
— Je serai franc avec toi. Je te trouve tiède à chercher le marquis Alphonse ; si le danger t'effraye, je saurai venger seul ma fiancée.
— Tu te méprends, Giovanni : je suis dans les conditions d*existence où on ne craint pas ; seul au monde, je n'aime pas et ne suis pas aimé. Pourquoi veux-tu que je tienne à la vie? Non; tu me vois agité, indécis ; je roule dans ma tête, depuis quelques heures, une dernière et suprême combinaison.
— Laquelle?
— Je ne puis te la dire; tu douterais encore et me découragerais. Cependant, tout est peutêtre encore réparable, surtout si tu veux me servir.
— Je suis à toi pendant trois jours ; mhis explique-toi....
— As-tu entendu dire qu'un nommé Beppo, audacieux bandit, tenait là campagne du côté de la France, avec une troupe de gens sans aveu?
— Oui; ces misérables profilent des désordres inséparables de la guerre pour détrousser les voyageurs. ' I
— Ils font pis, Giovanni : ils mettent parfois leur vie à rançon. |
— Cela est vrai : car, la semaine dernière, le cardinal Chiara-Monte a été retenu par eux, et, sans la présence dans le voisinage de sa sœur la princesse.... Mais que diable me fais-tu dire là? Quel] rapport BeppQ et sa bande ont-ils avec nos affaires?
— Un fort grand peut-être. Le prince revient de France.
— n ne passe pas par cette route-là.
^ Tu sais par où il passe? Bien. Si Beppo en était prévenu, il se posterait sur sa route, n'est-ce pas ? La proie en vaut la peine.
— Pourquoi faire arrêter le prince?. Nous n'en voulons pas à celui-là. D'ailleurs, ils pe le tueraient pas, ils le taxeraient, ils iraient chercher la rançon à Turin, et tout serait dit.
— J'aurais gagné vingt-quatre heures.
— La belle avance! Tu perds l'esprit, mon pauvre Lorenzo ; tu n'as pas fait un pas en six semaines : que feras-tu de vingt-quatre heures ?
— Qui sait? un seul jour peut me suffire.
— Dis-moi donc comment.
— Je ne puis. Encore une fois, tu m'ôterais ma confiance en moi, et elle m'est indispensable. Je te demande de ne plus m'interroger, de me prêter ton concours pendant ces deux jours, et, ce temps écoulé, je te tiens quitte et me mets à ta disposi-
' lion pour tuer, quand tu le voudras, le marquis Alphonse Rudolphi. Cela te va-t-il?
— J'accepte; niais deux jours, pas plus!
— Deux jours.
'— Et tu m'obéiras à ton tour?
— Je te le jure, Giovanni, par la mémoire de Marielta.
— Parle, que dois-je faire pour te servir?
— Rien de bien difficile aujourd'hui. Procure-toi un bon cheval et va avertir Beppo du passage du prince San-Carlo. Tu trouveras Beppo à Casa-Vecchia ; il a là des complices dont il reçoit l'hospitalité.
. — Et après avoir averti Beppo, je reviendrai ici?
— Non ; tu resteras avec la bande pour lui donner confiance, et, quand le prince sera prisonnier, tu t'offriras à porter une lettre à son ami le duc Rodolphi, dont le château est moins éloigné que la ville, et par qui sera payée sur-le-champ la rançon.
— Je n'avais pas pensé au duc ; son voisinage rend tes manœuvres inutiles. Le duc enverra la somme, et le prince se trouvera libre comme l'air après cinq ou six heures de retard.
— Oui; mais au lieu de remettre la lettre au duc, tu me la remettras à moi, ou, en mon absence, dans la boîte aux lettres du salon d'attente, cela revient au même. Je vais retourner h Rudolphi, et je ne ferai connaître la missive que lorsque je le voudrai.
— Très-bien! mais tu feras fusiller ce prince; Beppo, de peur de surprise, donne des délais assez courts, et si l'on n'arrive pas à temps, malheur à ses prisonniers!
Dans la placé. 99
— Sois tranquille, Giovanni, la rançon arrivera à temps.
— Est-ce tout?
— C'est tout quant à présent.
— Tu ne veux pas me dire le reste ?
— Cent fois non. Le temps nous presse. Va dans ma chambre, quitte ton uniforme, prends un bon cheval à l'écurie, pas le,mien, j'en ai besoin, et pars vite. Tout peut dépendre de Ha rapidité.
— En ce cas, n'aie pas d'inquiétude. >»
Les deux hommes se serrèrent la in^in, et Giovanni sortit.
L'immense salon-galerîe du château Rudolphi présentait, le lendemain de ce jour, un aspect inaccoutumé de calme et de solitude. Le duc, sa fille et Aminé y étaient seuls, par extraordinaire.
Le duc , assis dans un large fauteuil , parcourait d*un air distrait quelques journaux et en lisait de temps en temps à voix haute de courts fragments. La belle Laura, ayant près d'elle Aminé sur un tabouret, faisait nonchalamment quelques points à une grande tapisserie, véritable œuvre de châtelaine du moyen âge.
L'active aiguille d'Aminé, au contraire, semblait voler, tandis que celle de sa maîtresse paraissait dormir.
« Comiôe tu travailles avec ardeur aujourd'hui. Aminé! dit Laura Rudolphi.
— Ma(iemoiselle ne m'a-t-elle pas permis de sortir dès que nous aurons fini les ailes de cet oiseau blanc et or que je tiens là?
— Sans doute, mais pourquoi tant te hâter? »
Aminé pencha la tôle sur son ouvrage.
Laura remarqua le trouble de la jeune fille, et, comme si l'explication qu'elle lui donnait eût réagi sur elle-même , elle devint pensive.
* A quoi penses-tu, Laura? lui dit le duc, après l'avoir observée un moment avec surprise.
— A quoi pensent les jeunes Biles, cher père? répondit-elle avec enjouement, dissimulant ainsi pour Aminé le sens de sa réponse.
— Gela t'est donc venu, belle indifférente? reprit le duc, qui comprit cette allusion au prince absent.
— Si cela m'est un peu venu , c'est bien par votre faute, raon père; je n'avais jamais pensé deux jours de suite à aucun héros.
— Tout est pour le mieux, alors; cette absence n'aura que de bons résultats.
— J'ai fini , mademoiselle , dit Aminé avec explosion.
— Eh bien ! va ! « fit Laura.
Aminé ne fit qu'un bond vers la porte. « Cette petite a quelque chose dans la tête, dit le duc quand Aminé fut sortie.
— Je le crois, mon père; elle qui ne me quittait jamais , elle ne reste plus près de moi , si je ne le lui ordonne.
— Que veux- lu , ma fille? elle a vingt ans comme toi; peut-être songe-t-elle à quelque mariage.
— C'est possible. Eh bien ! mon père , voyez , ces
i02 UNE VENGEANCE.
gens-là sont heureux , les affaires de l'État n'ont jamais de contre-coup dans leurs affaires de famille. Qu'Aminé aime un garçon quelconque, elle l'épouse, rien de plus simple; tandis que moi , il faut que je me demande si des complications politiques ne vont pas se'meltre à la traverse d'une union qui me convenait sous tous les rapports.
— Je ne sais pas encore bien ce qu'il y a dans ces bruits de conspiration où on a mêlé le nom du prince. Je suis néanmoins un peu inquiet et vais aller passer quelque jours à Turin pour m'informer. J'irai dès ce soir chez la comtesse GiUstlniani; c'est son jour; j'aurai là des détails salis doute. Tu devrais venir avec moi, Laura.
— Chez Pulchérieî Non, son monde est trop mêlé ; on fait maintenant chez elle de trop singulières rencontres.
— Comme tu voudras. J'irai donc un instant et le dirai souffrante.
— Du tout, mon père, ne donnez pas de prétexte. Je ne suî^ pas fâchée que Pulchêrie s'aperçoive qu'on s'éloigne d'elle au moment où elle songe, dit-on , à épouser un avocat. Un avocat, une alliée de notre famille!...
— Que veux-tu ? si elle l'aime !
— L'amour alors lui fera faire une chose extravagante et dont elle se repentira. Comment peUl-on espérer rencontrer le bonheur dans une mésal-
DUCHESSE ET PLÉBÉIEN. i03
liance ? la vie intime ne lui découvrira-t-elle pas dans son mari mille dissidences d'idées , de goûts, d'habitudes dont elle souffrira ? Le point de départ se sent toujours.
— L'intelligence élève parfois certains hommes de façon à le faire oublier.
— Je ne suis pas de votre avis, mon père ; je crois que rien ne remplace les délicatesses d'une éducation de gentilhomme; je vais même plus loin, je vais jusqu'à prétendre que la différence de sphères crée des dissidences plus profondes que la différence de patries , et il m'est arrivé de me trouver très-vite en rapport, de plain-pied, avec telle famille russe ou française de notre monde, tandis que je n'ai jamais su m'habituer aux façons de certains bourgeois, fussent-ils millionnaires !
— Et où as-tu fait toutes ces profondes observations, ma fille î
— Tout simplement aux eaux de Carlsbad, Tannée dernière.
— Ma foi ! à la manière dôtit je te voyais courir à cheval le jour et danser le soir, je ne m'en serais pas douté.
— Oh I mon cher père, je suis très-bon observateur, moi !
'— Vraiment f Eh bien ! dis-moi , cela rentre dans notre sujet de conversation, as-tu remarqué Lorenzo ?
— Qui cela Lorenzo ?
— Lorenzo Memmi, mon nouveau secrétaire.
— Que voulez-vous que j'aille étudier votre se^ crélaire ? Dans quel but ? C'est le fils d'un fermier, m'avez-vous dit. A-t-il donc quelque chose d'extraordinaire , ce garçon ? .
— D'abord il est fort beau.
— C'est possible, je ne l'ai pas regardé.
— Tu l'as vu le jour de son arrivée ici , et il a dîné avec nous deux ou trois fois.
— Je n'y ai jamais fait attention. Il y a si souvent de nouveaux visages ici !
— Tu vas rire , mais je lui trouve quelque chose d'Ascanio San-Garlo. S'il ne portait pas la barbe longue, tandis que le prince a la barbe coupée , ils se ressembleraient, j'en suis sûr.
— Est-ce là ce que vous vouliez me faire remarquer, cher père ? Je serais mauvais juge : j'ai un souvenir très-vague du prince, je l'ai vu si peu d'instants !
— Non , ceci est un détail : je voulais citer Lorenzo comme un des exemples dé gens chez lesquels l'intelligence est fort au-dessus de la race. Je le ferai causer devant toi, je parie qu'il t'étonnera.
— Aujourd'hui même , cher père , je vous promets de me préoccuper de lui , puisque cela vous est agréable.
— Aujourd'hui , c'est impossible ; il est depuis dix jours à Santa-Croce, où il dirige les travaux ; il vient seulement tous les deux ou trois jours conférer avec moi pendant une heure. Je le ferai un jour déjeuner avec nous, tu verras. Il me fait Teffet.... >»
Le duc fut interrompu par un domestique qui tenait une lettre.
« Un courrier pressé, dit celui-ci en s'a vançant.
— Du prince ! » fit le duc eii regardant l'écriture.
Le duc lut la lettre en s'écriant avec anxiété : « Bon ! il. est fou ! Quelle impi'udence !
— Pour Dieu ! qu'y a-t-il, mon père î
— Il ne m'explique rien, ne me parle même pas de cette conspiration et m'annonce son arrivée pour demain.
— Demain ! fit la jeune fille un peu émue.
— Ce soir peut-être, car il ne s'arrêtera pas, me dit-il. • '
— Ce soir ! mon père I Oh ! n'îdlez pas chez Pulchérie, alors.
— Je le voudrais , mais j'ai besoin de voir ce M. Marlinelli qu'elle veut épouser. Dans le temps où nous vivons , vois-tu , il ne faut pas faire de morgue hors de saison. Tous ces hommes nouveaux , partis de rien , peuvent du jour au lendemain se trouver tout-puissants ; je tiendrai peut-
lOA UNE VENGEANCE*
être Tambasi^ade de Londres des mains de ce petit avocat devenu premier ministre.
~ Espérons que non, mon père !
— Tu ne voudrais pas me voir ambassadeur ?
— Je ne dis pas cela; seulement je ne voudrais pas vous voir l'obligé d'un M, Martinelli.
'— Tu ne transiges pas avec l'orgueil de ta race, toi.
— Quand on est de la nôtre, mon père !
— Bien répondu, Laura ! La fierté sied aux fera- , mes ; mais, dans le domaine des affaires, les hommes sont obligés à quelques concessions. Je verrai le Martinelli , et toi , tu ne l'inviteras que lorsqu'il sera minisire. Sur ce, je rais me préparer pour partir.
— Et si le prince arrive, mon père ?
— Cela n'est pas probable ; néanmoins, fais tenir un cheval tout sellé , et qu'un homme vienne m'avertir sur-le-champ s'il arrivait. En outre , donne des ordres et fais préparer le grand appartement de Taile gauche.
Oui, mon père. Ah ! je suis bien contente qu'il arrive enfin !
— Te voilà impatiente maintenant.
— Anxieuse, mon père ; il me tarde de voir mon sort fixé , de savoir si je dois continuer à songer à ce mariage.
— n ne te déplaît pas, conviens«en.
DUCËESSE ET 'PLÉBÉIEN. 107
— Le mariage, non. L'homme , je ne sais pas. On nie fait de tous côtés de tels éloges du prince, que j'aime le portrait qu'on m'a tracé de lui; mais est-il ressemblant ?
— Comment! tu ne te le rappelles pas un peu ?
— Je l'ai vu au milieu de vingt autres hommes, et son visage nl'a laissé un souvenir assez confus.
— Il n'a pas oublié le tien, lui!
— C'est fort heureux, car autrement je pourrais lui déplaire.
— Bon , bon ! te voilà bien modeste pour une orgueilleuse. Sois tranquille , tu n'auras jamais la mauvaise chance de déplaire à personne.
— Ah ! mon père , comme vous me gâtez ! » répondît Latira , en plaçant par un mouvement gracieux son front sous les lèvres du duc.
Celui-ci regarda les traits si purs de la jeune fille avec une expression où se peignit l'orgueil paternel satisfait ; puis posant un baiser sur ce front charmant t
a Tu es une belle et bonne fille, dit-il; il est bien naturel que je te gâte un peu. Je t'aime tant ! Tu me rappelles si bien ta mère !
— Ma pauvre mère! dit Laura, je la regrette doublement dans ce moment. Combien jaurais été heureuse de la consulter sur moii mariage !
— Elle l'eût approuvé de tous points, ma fille, n'en doute pas. Le prince San-Carlo est un gentil-
i08 UNE VENGEANCE,
homme digue de toi. Mais je m'oublie à causer ici; il faut que je te quitte , chère enfant. N'oublie pas de m*envoyer prévenir si le prince arrivait. Je dis cela pour tout prévoir, car je ne compte pas sur lui sitôt. »
Le duc embrassa encore sa fille et sortit. Laura, restée seule , tomba peu à peu dans une rêverie dont la prochaine arrivée de son futur, on le comprend, fil tous les frais.
Quoique très-calme d'esprit et hautaine par caractère et par éducation, Laura était femme et se sentait plus préoccupée qu'elle ne voulait le laisser voir de ce fiancé , encore inconnu , qui dans quelques jours allait devenir le compagnon de son existence entière. A cette pensée, son cœur se remplissait de l'émotion qui précède les moments importants de la vie.
Elle s'arracha à ses rêveries pour aller donner les ordres nécessaires à la réception du prince ; puis elle procéda à sa toilette avec grand soin à tout hasard. Elle chercha à réunir l'élégance à la simplicité dans un ensemble harmonieux, et elle y réussit; elle mit une robe de taffetas d'un gris argenté, croisa sur sa poitrine une mantille de dentelle blanche , attacha un ruban bleu de ciel à son corsage et en passa un de la même couleur dans ses beaux cheveux noirs. Cela fait, elle'se regarda â la glace, se trouva belle , se sourit , et, ainsi con-
tente d'elle, se mit à souhaiter Tamyée du prince pour le'sair même..
Le dîner se passa gaiement , le duc et sa fille se sentant tous deux sous l'influence d*heureux pressentiments. Le dpc partit pour Turin. Laura fit fermer sa porte et reprit volonliei's le cours de ses méditations de la journée.
Aminé s'étonna de la tacituil^nité de sa maîtresse , et s'étonna davantage d*en ignorer la cause. Après avoir hasardé deux ou trois- questions qui furent mal accueillies, elle garda le silence.
Les domestiques favoris ont un sens très-sûr pour juger les moments opportuns où ils peuvent se risquer sur le terrain de l'intimité. Ces gens-là font de l'observation profonde à leur profit , comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Rien ne leur échappe ; la physionomie n'a pas de mystères pour eux, ils la voient comme le corps, en déshabillé; ils se familiarisent à ses plus légères nuances. Ce sont les plus dangereux des confidents, ceux qu'on ne choisit pas , et les mieux instruits^ quoi qu'on fasse , car ils savent ce qu'ils devinent.
Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, dit un axiome mondain; cela n'est pas plus exact que d'affirmer qu'il n'y a pas de belle femme pour sa camériste.Le vrai serait de conclure que celui-là seul est véritablement grand qui le paraît même à son valet de chambre.
no UNE VENGEANCE.
Camériste complète, Aminé avait la finesse el la prudence nécessaires à son emploi ; elle connaissait sa maîtresse à fond et l'aimait pour cela même, ayant fort bien su découvrir en elle une bonté native que n'altérait que superficiellement son caractère altier. En contact avec une pareille nature. Aminé avait appris la science de l'opportunité, cetle force des subalternes. Elle savait à propos Se taire ou parler, approuver ou contredire, se* montrer soumise ou exigeante; enfin, si elle n'eût été femme de chambre, Aminé eût pu convenablement siéger dans un congrès. Elle se contentait d'être à la fois choyée de sa maîtresse et aimée tle ses camarades; résultat assez beau pour donner tout de suite la mesure de ses talents diplomatiques.
Le jour dont nous ))arlons. Aminé essuya sa première humiliation. Elle vit sa maîtresse en proie à une préoccupation profonde et ne put en connaître le motif.
Laura n'avait rien dit de l'arrivée prochaine du prince : elle se taisait de peur de trop parler; elle craignait délaisser pénétrer le motif de ses anxiétés secrètes. Elle était agitée comme elle ne l'avait jamais été jusqu'alors. Elle avait d'abord songé au prince avec ce sentiment vague qu'on a pour les choses lointaines : il était pour elle un sujetàrêveries^ rien de plus, et subitement il allait entrer dans la réalité de sa vie pour y réclamer la première place.
Il y avait bien là de quoi émouvoir une jeune fille , de quoi la rendre songeuse et impatiente. Laura, surprise des sentiments notiveaux qui la troublaient, éprouva le besoin de la réserve, même avec Aminé. Le eœtir a sa pudeur, surtout à son premier éveil.
Cependant Aminé ^ tout en se taisant , observait et essayait de deviner ce qu'on lui cachait. Laura se sentit mal à Taise sous cette observation , et comprit combien l'habitude de la confiance est génantç le jour où on ne veut pas livrer sa pensée. Elle chercha un prétexte pour éloigner la jeune fille :
»« Il y a longtemps que tu n'as été h Aqua-Verde ? dit-elle tout à coup.
— Un mois, mademoiselle.
— Tu n'as pas vu ton père depuis ce temps -là?
— Oh ! si fait. Mon père est venu ici , comme je l'ai dit à mademoiselle, pour diriger les travaux de la grande serre, et je le vois un peu tous les matins; il demeure chez le garde-chasse du parc. »
Ce détail de la présence du père d'Aminé à Rudolphi, complètement oublié par Laura, sembla la servir à souhait.
« Je n'ai pas besoin de toi maintenant , Aminé, reprit-elle; s'il peut te faire plaisir d'aller finir cette journée auprès de ton père, tu peux t'y rendre.
442 UKÉ VENGEANCE.
— Mademoiselle est bien bonne ; j'accepte. Moi^ père va être bien content; justement Paolo est au^ près de lui ce soir.
— Qu'est-ce que Paolo? demanda Laura.
— Ah ! c'est un bien bon garçon, mademoiselle ! l'ancien métayer de chez les Memmi. Il a quitté la ferme quand Lorenzo a vendu son bien pour le| placer chez le notaire de Raviella , parce que Paolo aimait beaucoup Lorenzo, et qu'après la mort de sa sœur.... Paolo, qui est très-aimant....
— C'est bon, c'est bon, fit Laura en interrompant] ^ la notice historique d'Aminé, tu me conteras tout
cela une autre fois. Je crois comprendre cependant que ce Paolo ne t'est pas indifférent.
— A moi, mademoiselle? fit Aminé d'un ton blessé. Ah ! par exemple, un garçon de ferme !
— Ah ! c'est au-dessQus de toi , reprit Laura en riant.
— Mais cela saule aux yeux, il me semble. Je suis première femme de mademoiselle et sa sœur par le lait, enfin !
— Bien, ma bonne Aminé, je me suis trompée ; n'en parlons plus. Tu me disais du bien de ce gar-
, çon , et j'aurais trouvé tout naturel qu'il songeât à t'épouser. Tu ne l'aimes pas, c'est bien.
— Je ne dis pas que je ne l'aime point, made- . moiselle; il est trop bon avec moi pour cela, et si
son oncle mourait seulement....
- Ah ! c'est une question d'argent ! Si Paolo était ^ -^e, la mésalliance s'effacerait à tes yeux? -^ ^- Mais sans doute , mademoiselle. Avec de Tarit, on est régal de tout le monde. »
- -^jaura accueillit avec un sourire dédaigneux la L ^eté d'Aminé.
-^'-' Oui, voilà de ces idées qui courent maintenant, ^ Joëlle. N'importe, cela pourra alors s'arranger. Va,
— ^ fille , va chez ton père , et ne fais pas la maus-
- -'At avec ce brave garçon, si tu l'aimes. »
- Aminé ne voulut pas s'expliquer davantage ; elle
- 3r|sa avec affection la main de sa maîtresse et des- ' =^clit rapidement les degrés de la terrasse condui- -^ ^t aux jardins. Pendant quelques moments, on
tendit sa voix jeune et fraîche jetant au3f échos ^ A Rudolphi les notes claires et gaies d^une taren-
- ^le, la dernière qu'elle avait dansée avec Paolo. '-'Laura vint s'appuyer pensive au balcon de marre, d'où l'on découvrait les vastes pelouses et les
ff:mgues allées qu'Aminé traversait d'un pas préci-
. : ité. Laura la suivit des yeux, soupira, et se dit :
« Et moi, vars-je aimer?... »
'- Elle laissa tomber sa tête sur sa main , et resta
. ongtemps rêveuse, absorbée , émue , écoutant son
-3œur, interrogeant l'avenir, et ne voyant rien de
îlair, rien de certain, ni devant elle ni au dedans
d'elle; ses yeux errèrent sur le ciel lointain couvert
de vapeurs et sur les grands ombrages du parc,
4i4 UNE VENGEANCE.
que le crépuscule commençait à envelopper de ses voiles-.
« Tout est plein d*ombres en moi comme autour de moi, dit-elle à voix 'basse; je crois sentir s'approcher quelque moment suprême dans ma destinée. Mon Dieu ! vous seul lisez dans les avenirs! O mon Dieu! je me confie.... »
A ce moment elle crut entendre le sable crier sous un pas discret. Elle regarda au pied de la terrasse et ne vit personne; mais ses yeux, accoutumés à Tobscurité naissante, distinguèrent une forme d'homme enveloppée d'un manteau qui, se détachant d'un massif, se dirigeait vers le château. En quelques secondes ce personnage gravit l'escalier conduisant à la terrasse et se trouva près de Laura.
La jeune duchesse était trop habituée au respect de tout ce qui l'approchait pour être effrayée de cette apparition; cependant l'heure, la soUtude exceptionnelle où elle se trouvait, et peut-être aussi la disposition d*esprit où on la surprenait, lui causèrent un certain embarras, et ce fut d'une voix un peu troublée qu'elle s'adressa à cet étrange visiteur.
« Qui cherchez-vous ici, monsieur? » dit-elle en s'avançant.
L'étranger se découvrit et saluant avec grâce :
« Pardon, madame, dit-il ; ne pourrais-je parler au seigneur duc de Rudolphi? »
DUCHESSE ET PLÉBÉIEN. il 5
Laura tressaillit ; il lui sembla avoir déjà entendu i voix douce et bien timbrée qui lui parlait.
Elle examina l'inconnu , et distingua aux rayons Qourants du jour un jetme homme de haute taille, lUX traits nobles, à la physionomie sérieuse, et elle i<yourna son regard en rencontrant l'éclair de deux grands yeux bleu foncé, fixés sur elle avec une expression d'anxiété singulière. Ce regard tout en l'étonnant, la rassura complétemeïit , l'homme ne pouvant avoir de mauvais desseins.
« Le duc Rudolphî est mon père, monsieur , répondit-elle, et il est absent dans ce moment. Je m'étonne, du reste, que vous n'en ayez pas été prévenu à votre entrée au château, et que personne ne vous ait accompagné pour Vous annoncer.
—Pardon encore, mademoiselle, reprit l'Inconnu en s'inclinant de nouveau ; mais j'avais de grandes raisons pour tenter d'arriver auprès du duc sans passer par le vestibule où se tient sa livrée.
— Oui êtes- vous donc enfin, monsieur? demanda Laura, intriguée par ce ton de mystère.
— Al-je le malheur que vous ne me reconnaissiez pas, mademoiselle? répondit le jeune homme.
— Vous ai-je jamais vu, monsieur? »
L'étranger parut rassuré par le ton de la jeune
duchesse, et se rapprochant d'elle :
c Votre réponse ne m'étonne pas, mademoiselle, dit-il; ceppndant nous nous sommes déjà rencon-
très. Je n'ai pas même laissé un souvenir fugitif dans votre mémoire , tandis que votre image n'est plus sortie de la mienne ; cela devait être ainsi. Je suis le prince Ascanio San-Carlo, mademoiselle, et j'ai eu l'honneur de vous être présenté chez la comtesse Lilta.
— Ah! prince, s'écria Laura avec une joyeuse explosion, veuillez m'excuser. Mais comment vous deviner sous ces allures mystérieuses? Vous nous arrivez à la nuit tombante, seul, à petit bruit, enveloppé d'un grand manteau, comme un conspirateur.... »
Le prince sourit.
« Je suis peut-être un conspirateur, en effet, répondit-il.
— Ces bruits n'étaient donc pas faux? Comment en êtes- vous là, prince, vous qui aviez toute la confiance du roi ?
— Je l'avais, duchesse, je l'ai perdue; peut-on jamais se fier à la confiance des rois?
— Vous devenez de plus en plus incompréhensible, prince, et j'espère vous faire mieux expliquer tout à l'heure. Permettez-moi seulement d'envoyer prévenir mon pèrç de votre arrivée. j>
Et Laura étendit les bras vers une sonnette. Le prince l'arrêta respectueusement.
« De grâce, mademoiselle, n'en faites rien. » Laura le regarda surprise.
« Vous ne voulez pas voir le duc?
— Pas avant que vous m'ayez fait Thomieur de 'in'écouter un moment.
— Je ne puis pas vous écouter hors de la présence de mon père, prince, » reprit la jeune -fille avec dignité.
Et elle tendit de nouveau le bras vers la sonnette.
Le prince, cette fois, ne fit pas le geste de la retenir.
« Faites, duchesse, dit-il d'un ton calme; seulement, je vous en préviens, il y va de ma vie.
— De votre vie ! fit Laura en lâchant le cordon déjà saisi. Que dites-vous là? Dans quelles énigmes me faites -vous donc marèher depuis un quart d'heure?
— Une énigme bien simple , mademoiselle , et dont je vais vous donner Texplicalion en peu de mots, si vous voulez bien me le permettre. »
Laura fit un signe d'assentiment en indiquant un siège au prince et en s'asseyant elle-même. ^ « Je vous écoute, dit-elle.
— Je dois d'abord vous expliquer, mademoiselle, que je ne redoute nullement la présence du duc ; au contraire, je la souhaite et la recherchais en entrant dans ce château.
— Eh bien! alors? interrompit Laura.
— Permettez-moi d'achever. J'ignorais que le duc fût absent, et maintenant, pour le prévenir, il fau-
as UNE VENGEANCE.
drait faire connaître à vos gens ma, présence ici. Or, si elle venait à être soupçonnée, je serais probablement arrêté dans deux heures. »
Laura tressaillit.
« Arrêté ! dit-elle. Vous avez des mots qui me donnent le frisson. Arrêté! et pourquoi?
— Parce qu'un des plus fidèles serviteurs du roi peut être compromis dans une conspiration, et c'est ce qui m'arrive.
— Ainsi, c'était vrai, vous conspirez?
— Non; seulement, j'ai permis à un de mes amis de se faire adresser ses lettres de France sous mon couvert, et il s'est servi de mon nom pour recevoir des lettres de la nature la plus dangereuse. Mes nombreuses relations avec la France ont jeté un premier soupçon sur moi ; les indiscrétions de la poste ont fait le reste. Aujourd'hui, je suis accusé, et, si je ne sors pas du royaume cette nuit même, je serai arrêté demain : j'en ai reçu l'avis secret il y a quelques heures.
— Je vous écoute sans bien vous comprendre, prince. Si toute cette accusation pst basée sur une
. erreur, il vous est bien aisé de la détruire.
— Eu dénonçant mon ami, mademoiselle ! Estce cela que vous me conseillez î
— Cependant, vous ne pouvez accepter de vous perdre pour lui !
— Non , je veux essayer de nous sauver tous les
deux. Je fais avertir mon imprudent ami : je l'engage à fuir s'il le peut, ou tout au moin§ à se cacher. Moi, je suis encore en France pour tout le monde; je retarderai mon retour jusqu'au jour où je saurai mon ami en sûreté. Mais cela peut être long ; la police politique est bien faite. Mon ami peut avoir graiid'peinè à trouver un asile.
— Ainsi, vous allez retourner en France?
— Cette nuit même, car demain il serait probablement trop tard; des ordres me concernant ont déjà été donnés.
— Mais alors, prince, s'écria la jeune fille tout émue d^ cette étrange révélation, votre présence ici est une horrible imprudence ! Je frémis quand je pense qu'un retard peut vous coûter peut-être plusieurs mois de captivité.
— Et même pis, mademoiselle. Mais ce n'est pas là ce qui m'occupe. Je suis ici parce qu'ici seulement se décide la grande affaire de ma vie, et, pour dix ans de captivité, je n'aurais point voulu tarder encore d'y venir. Le duc Rudolphi vous a-t-il parlé de moi, mademoiselle î
— Oui, prince.
— Et quepuis-je espérer?
— C'est à mon père à vous répondre.
— Je connais les flatteuses dispositions du duc à mon égard, mademoiselle ; mais elles ne me suffisent pas, vous devez le comprendre. /
— Prince.... cependant.... je ne puis.... balbutia Laura, à la fois embarrassée et satisfaite du tour que prenait la conversation.
— Duchesse, poursuivit le prince avec vivacité , mon sort dépend de vous seule, je veux le laisser dans vos mains. Vous obtenir de votre, père m'honore ; vous devoir à vous-même me remplirait de joie et d'orgueil.
— Prince, vous m'embarrassez beaucoup. J'obéirai à mon père sans répugnance, je le crois. Que vous dirai-je de plus?... Dans cette union, sans doute, toutes les convenances,...
— Que parlez-«vous de convenances? s'écria le prince en se levant avec vivacité; les convenances, je m'en inquiète peu, je vous jure! Vous êtes un des grands partis du royaume, je le sais; fille du duc Rudolphi et comtesse de Rinfeld du chef de votre mère, vous avez cent mille ducats de rente et assez de terres pour en faire une province ;* qu'estce que cela me fait ? Croyez-vous, que ce soit pour cela que je vous aime ?»
Cette véhémence ne déplut pas à la jeune duchesse ; elle avait toujours redouté d'être recherchée pour sa situation d'héritière, et le mépris du prince pour ses richesses la flatta intérieurement.
« Vous me connaissez bien peu pour dire si haut que vous m'aimez, » répliqua-t-elle avec un demisourire.
DUCHESSE ET PLÉBÉIEN. J2i
Le prince se sentit encouragé.
€ Ah ! je vous connais plus que vous né le croyez, duchesse, reprit-il; mais vous n'êtes pas seulement la plus parfaite beauté de Tltalie, vous êtes l'esprit le plus orné, le cœur le plus chaste et le plus fier, une muse et une reine à la fois, quelque chose qui éblouit les yeux et fascine l'intelligence, une fçmme qu'on adore à genoux comme une idole, et dont les regards sont des rayons qui transfigurent les âmes. »
En parlant ainsi, le prince était venu se rasseoir près de la jeune fille et la regardait avec des yeux ardents, où elle crut lire l'expression d'un amour passionné.
Un peu plus émue qu'elle ne le voulait paraître de ces paroles et de l'attitude du prince , elle garda le ton de l'enjouement pour mieux- dissimuler.
« Ce sont sans doute les exagérations de mon frère Alphonse qui vous ontnispiré toutes ces belles choses? » dit-elle*
Au nom du marquis Alphonse, le visage du prince se contracta, et son front se couvrit de pâleur. Ce-' pendant il se remit bientôt, et continua l'entretien d'une voix assez calme.
c Le comte Alphonse ne m'a pas appris seul à
vous connaître, duchesse, continua le prince aprè5
un instant de silence» D'ailleurs, les yeux d'un
amant voient mille perfections qui échappent aux
ii2 UNE VENGEANCE.
regards d*un frère ; depuis le premier jour eu je vous ai Yue^ je n*aî eu qu'une pensée, et elle suffit à remplir ma vie.
— Quelle pensée ? dît Laura.
— Celle d'être aimé de vous. Puis-je espérer réussir? Rêpondez^moi, Laura. Un mot, oui ou non.
— Prince, il m'est bien difficile de vous répondre auss} positivement.
— Vous avez raison, vous me connaissez à peine, je suis fou d'insister si brutalement ; excusez-moi , pardonnez-moi; voyez combien les circonstances sont pressantes autour de nous, et au milieu de quels périls je suis venu chercher mon arrêt. Mon âme avait un Impérieux besoin de sortir de l'incertitude où elle languit depuis si longtemps; je n'ai pas eu le choix des moyens, et mon insistance inopportune va peut-être me faire repousser. »
Laura eut une dénégation sur les lèvres ; mais au moment de parler, elle s'arrêta, retenue par une timidité toute féminine. Cependant son mouvement n'échappa pas au prince ; il comprit sa pensée , lut l'indulgence dans son regard, et, saisissant sa main» qu'elle ne lui retira pas :
«0 Laura! poursuivit-il d'une voix basse véritablement émue, si vous saviez comme je vous aime, si vous saviez comme j*al besoin d'un encoui^gement, d'tm espoir, et combien une libre promesse
DUCHESSE ET PLËBËIEN. 123 .
de VOUS adoucirait cet exil où je vais, ou cette prison qui m'attend U
Au mot prison, le prince sentit frémir dans la sienne la main moite et tremblante de la jeune fille ; il la porta à ses lèvres avec un tendre respect.
N Je suis obligé de vous parler de choses odieuses, reprit-il, et vous n'oser pas accabler tout à feit un malheureux si digne de pitié; vous ne voulez pas ajouter un désespoir profond aux dangers qui le menacent. C'est bien ; je m'explique votre silence : il est un arrêt, car je sais le comprendre. »
En achevant ces mots, le prince se leva, rattacha son manteau et prit son chapeau posé sur une con«^ sole. Laiura le regarda faire sans le retenir; son grand usage du monde ne lui inspirait rien : les convenances sont lettre morte dans les situations qui mettent le cœur à nu* Laura le sentait et se taisait. Cependant, quand elle vit le prince faire un pas vers le perron, elle eut un mouvement spontané pour le retenir.
« Vous interprétez mal mon silence, prince, ditelle ; si je ne vous réponds pas, c'efet que je n'ai jamais entendu les choses que vous me dites , et que la situation où nous nous trouvons placés l'un visà-vis de l'autre en ce moment a bien de quoi troubler une jetine fille.
— Celte situation n'a rien dont vous puissiez être • offensée, répondit le prince en se rapprochant
d'elle ; je suis autorisé à vous parler comme je le fais. N*ai-je pas rassentimenl du duc votre père? Ne pouvais-je pas, si j'avais eu le cœur moins scrupuleux, accepter tout simplement ma position de fiancé et venir dans un mois ou deux réclamer votre main comme un bien qui m'appartenait? »
Laura fut frappée de la justesse de cet argument, et la délicatesse de la passion du prince lui apparut comme incontestable. Son assurance lui revint avec la confiance.
< J'ai tort, dit-elle en lui tendant la main par un mouvement plein d'une grâce loyale ; tout en vous doit m'engager à vous faire une promesse qui ne me coûtera pas à tenir. »
En écoutant ces paroles, le prince parut à son tour très-troublé ; il baissa les yeux en prenant la belle main qui s'offrait à lui.
0 Laura l dit-il, bien vrai, vous serez à moi volontiers?
— Oui, » répondit la jeune fille avec fermeté.
Le prince soupira profondément, et d'une voix assourdie par une émotion violente :
« Laura, dit-il, vous ne savez pas tout ce que vous faites en ce moment, et quelle attente vous comblez! »
Frappée de son accent, la jeune fille le regarda; elle le vit pâle conune un des rayons dont la pleine lune emplissait alors le salon.
DUCHESSE ET PLÉBÉIEN. i28
« Souffrez-vous? demanda-t-eUe. Et pourquoi me dire cela d'un air si sombre ? Vous m'effrayez !
— C'est vrai, je souffre, Laura ; mais c'est maintenant à la pensée de vous quitter.
— Ah ! c'est vrai, vous me quittez ! J'avais tout oublié. Partez vite, prince, partez et ayez bon courage; quelques mois suffiront à tout arranger, n'est-ce pas?
— Quelques mois ! cela n'est rien pour vous, mais pour moi! Oh! si vous saviez ce qui m'emplit le cœur!
Je ne veux rien savoir maintenant. Partez. Je rendrai compte à mon père de notre entrevue.
— Ne dites rien au duc, je vous prie, avant que j*aîe passé la frontière; arrivé là, je lui écrirai. Songez qu'une indiscrétion peut me perdre !
— Soit, j'attendrai votre lettre. Adieu, prince, j'ai hâte de vous voir partir. Votre voiture est en bas', n'est-ce pas?
— C'eût été follement. imprudent; elle m'a jeté ici, et elle est allée m'attendre sous le couvert d'un petit bois, à une demi-lieue d'ici.
— Quoi ! vous allez faire cette route à pied?
— Il le faut bien. Je ne suis pas à plaindre ; j'emporte une joie qui va m'aider à tout supporter.
— Vous me faites frémir, prince; voilà neuf heures qui sonnent, vous devriez être loin. Ah ! je pense à une chose. Il doit y avoir un cheval sellé
129 UlfG YEIfOEANGE.
attaché dans la cour; je Tavals fait préparer pour envoyer chercher mon père^ prenez-le.
— El si on me voit?
Personne ne vous verra. Tenez, regardez, fit-elle en désignant au prince, par une fenêtre, l'animal attaché à un anneau ; voyez, la cour est déserte et silencieuse, nul domestique n'ira le chercher sans mon ordre.
— Merci, je vais le prendre ; ce cheval me sauvera peut-être la vie.
La vie ! fit Laura en frissonnant. Oh! il n'a jamais été question de cela, n'est-ce pas?
— Sait-on où s'arrêtent les vengeances politiques? Le roi m'a aimé ; mais il est faible ; j'ai des ennemis. Enfin, n'importe! tout ira pdur le mieux : j'espère maintenant ; je me fie à mon étoile ; ne m'at-elle pas procuré ce soir un bonheur que je n'osais attendre?... y*
En prononçant ces mots avec mélancolie, le prince passa doucement son bras autour de la taille svelte et souple de Laura, et, l'attirant à lui, il effleura de ses lèvres son front gracieux en mur-, murant : « Adieu ! »
Laura ne lui répondit pas, mais il eut le bonheur de voir une larme couler lentement sur la joue satinée de la jeune fille, et la sentit tomber toute tiède encore sur sa main.
Il s'arracha au sentiment qui s'empara de son
DUCHESSE ET PL£b£IEN. ii7
âme à celte vue, et se dirigea vers la terrasse sans ajouter un mot. Quand il eut le pied sur la première marche^ il se retourna, et dit ^ voix basse :
« Vous m'attendrez? »
Laura était restée debout et immobile au milieu du salon» les yeux, baissés, la tête inclinée, les bras pendants, oppressée sous une émotion lourde et inexprimable. Elle leva les yeux à la voix du prince, et étendant vers lui la main avec un geste plein de solennité :
« Prince, dit-elle, je vous attendrai, je le jure ! •
Le prince s'enveloppa de son manteau et disparut rapidement derrière les balustres de marbre.
Quand le bruit des pas du prince se fut éteint dans l'espace, quand Laura se vit seule, il lui sem-* bla, pendant un moment, qu'elle venait d'être le jouet d'un rêve étrange. Sa vie, jusqu'alors écoulée dans les plus heureuses, mais les plus positives conditions, ne lui présentait aucun antécédent capable de l'initier au genre d'émotions qu'elle subissait depuis une heure ; elle se demanda avec une certaine inquiétude si elle n'avait pas eu une hallucination; elle se sentait hors de sa sphère, transportée tout h coup dans des complications bizarres et violentes, antipathiques à la fois à ses goûts et & ses habitudes. Le souvenir du prince surnageait cependant dans ce trouble, et, malgré elle, le son
harmonieux de sa voix et Téclair de ses grands yeux se représentaient à son esprit.
Cependant elle éprouvait comme le besoin de se soustraire à des pensées trop dominatrices. Elle eut d'abord le projet d'envoyer ciiercher Aminé, dont le babil pouvait faire diversion à ses préoccupations ; mais elle était encore trop émue, et Tâme fortement agitée réclame impérieusement la solitude. Elle ne fit pas appeler Aminé ; elle sonna seulement, et sur son ordre on lui apporta des lumières ; l'éclat des bougies, en rendant à son salon son aspect habituel, chassa ce qui se mêlait de mystérieux et même d'un peu fantastique à ce qui venait de se passer. Elle examina avec plus de calme la conduite du prince, et le résultat de ses réflexions lui fut extrêmement favorable. La dose d'inquiétude que lui causait le sort momentané de son fiancé se trouvait largement compensée par la joie intime qu'elle éprouvait d'avoir rencontré dans le prince San-Carlo un homme aussi complètement à son goût.
< Je l'aime, je croîs, enfin, se dit-elle après une assez longue méditation où elle repassa dans sa mémoire les moindres paroles et les moindres gestes du prince. Je l'aime! L'amour vient-il donc si vite? Pourquoi pas? il m'aime bien, lui! Me contiaît-il beaucoup? Oh! quant à son amour, je n'en saurais douter; sa démarche de ce soir n'en est-elle
DUCHESSE ET PLÉBÉIEN. i29
pas une preuve éclatante? Pourvu qu'il soit hors de danger, et qu'il revienne vite ! Oh ! mon impatience de ce matin était de la curiosité, et maintenant.... maintenant.... »
Et Laura osa à peine ébaucher dans sa pensée le sens qu'elle donnerait à son impatience ; seulement elle ressentit quelque chose de cette émotion profonde dont elle avait été saisie en écoutant les aveux du prince.
La grande horloge du château, en sonnant onze heures, l'arracha k ses rêveries pour la ramener à la réalité.
« Si mon père allait rentrer! pensa-t-elle ; s'il avait à Turin appris quelques nouvelles ! Oh ! je ne peux pasm'exposer à le revoir; mon visage ne saurait peut-être pas garder mon secret, et Ascanio m'a recommandé la discrétion. Ascanio! un joli nom! et que j'ai le droit de lui donner; ne sera-t-il pas mon mari dans deux mois? Ascanio! répéta-t-elle à voix basse pour se donner la joie enfantine de dire familièrement le nom du prince.
— Ascanio est perdu si vous ne venez à son aide! » répondit près d'elle une voix étouffée par l'émotion.
Laura poussa un petit cri d'effroi et se retourna vivement.
Le prince San-Carlo était à ses côtés, pâle, défait , les vêtements couverts de poussière ,
comme tin homme qui vient de faire une course éperdue.
« Grand Dieu! prince, que signifient vos paroles et l'état dans lequel je vous vois? demanda-t-elle avec anxiété,
— Mes mesures ont été mal prises; j'ai été espionné. La route de France est bien gardée. On n'a pu trouver ma voiture, mais elle sera arrêtée dès qu'elle reprendra la route. J'ai donné mon manteau et mes papiers à mon valet de chambre; j'ai laissé le cheval qui pouvait me trahir; et je suis revenu ici à travers bois. Malheureusement j'ai rencontré une escouade de soldats, et ils m'ont poursuivi; je leur ai échappé en franchissant le mur du parc. Je pense qu'ils ont perdu ma trace ; cependant il peut arriver qu'on fasse une perquisition au château. »
Laura écouta toute tremblante ce récit rapide, entrecoupé; la conclusion du prince lui parut terrible. « C'est afifreux I s'écria-t-elle. Que faire?
— Il faut me tenir taché ici jusqu'à demain ; mon valet de chambre m'est tout dévoué; il se laissera arrêter pour moi, c'est convenu, et, pendant qu'on le reconduira à Turin, j'échapperai par des chemins détournés. Les espions qui me guettent en ce moment abandonneront la surveillance de Rudolpbi en apprenant que je suis arrêté, et je ne serai pas inquiété pour fuir.
-^ Voug avez raison, prmce ; oui, c'est cela, restez ici; je vais vous faire donner une chambre tout de suite.
^ Qu'alle35-you8 faire? dit le prince en arrêtant la jeune fille déjà sur le seuil de la porte; me loger ostensiblement ici, c'est .me livrer. Êtes^vous sûre de tous vos gens?
— Oh! je n'oserais répondre de tant de monde, et il serait peut-être impmdent de se tler à eux. Mais, mon Dieu! quel moyen alors devons cacher? von^ pouvez être vu partout ; ce ch&teau n'est pas un château féodal, il n'a ni réduits secrets ni sou** terrains.
»— Il y a, dit le prince gravement, un moyen certain de me faire échapper à mes ennemis, mftme dans le cas d'une perquisition.
^ ^— H y a un moyen! Quel est-il?
— Je n'ose vous le proposer.
— Dites, dites sans crainte.
-r Votre appartement sera toujours respecté , même par une perquisition.
— Mon appartement, à moil s'écria Laura.
~ Ohl Yous vous méfiez! reprit le prince avec un accent douloureux. Laura, je me livrerais plutôt dix fois. N'en parlons plus.
— Je ne me méfie pas, prince, je ne me méfie pas ; mais savez-vous bien ce que vous me demandez là?
— Je VOUS demande de me sauver, voilà tout. »
Laura garda le silence pendant quelques instants; elle croisa ses bras sur sa poitrine, leva vers le ciel ses beaux yeux où se lisait une anxiété suprême, et dans une prière muette, son âme sembla demander à Dieu une inspiration; puis elle alla lentement ouvrir la porte de son appartement, et se tournant vers le prince :
« L'alternative où je suis, lui dit-elle, est terrible; cependant je ne puis accepter d'avoir à me reprocher de vous avoir livré. Écoutez-moi, prince Sari- Carlo, vous seul savez ce que je puis faire, car dans deux mois mou bonheur sera le vôtre, entrez donc là si vous croyez devoir y entrer. »
Cette parole si noble, cette action si confiante, semblèrent jeter le prince dans une grande hésitation; sa physionomie révéla quelque chose des combats de son âme, et Laura eût été bien étonnée si ^Ue eût pu l'entendre murmurer :
« 0 Marietta, ma sœur ! n'étais-tu pas aussi bien jeune et bien pure, toi! »
Puis Lorenzo Memmi, le faux prince San-Cario, entra dans l'appartement de Laura Rudolphi. *
Tandis que Lorenzo Memmî usurpait avec tant de ruse et de hardiesse le nom et la position du fiancé de Laura, le prince Ascanîo San-Carlo courait la poste sur la route de France pour arriver le plus tôt possible à Turin. Le récit fait par Lorenzo à la jeune duchesse, au sujet de la conspiration, était d'autant plus adroitement perfide qu'il était vrai en grande partie.
Le prince s'était, en effet, absenté afin de sauvegarder un ami compromis ; son absence lui permettait d'éviter des explications dans lesquelles il lui eût été légalement pénible de mentir et de dire la vérité. Mais peu de temps lui avait suffi pour pourvoir à la sûreté de son ami et lui rendre le droit de se disculper; il revenait donc pour expliquer sa conduite au roi, et il connaissait assez les sentiments généreux de Charles-Albert pour prévoir que cet incident ne ferait qu'augmenter sa faveur. Il se voyait l'objet de nouvelles grâces; il se représentait avec une secrète jouissance la déconvenue de ses
i34 UNE VENGEANCE,
ennemis en assistant à son triomphe inattendu, et il tournait aussi volontiers son esprit vers le château de Rudolphi, où l'attendait une félicité qui devait dépasser et couronner les autres.
De quelque côté que se dirigeassent les prévisions du prince San-Carlo, il ne voyait que motifs de satisfaction. Il traversait cette période où le bonheur se savoure le mieux, le moment où on le prévoit, OÙ Ton sent qu'il approche, où on croit injpossible de le voir échapper. Les balancements d'une excel"* lente berline d'Erler ne nuisaient en rien k ses rê» veries attrayantes, et l'espace disparaissait devant lui, dévoré par quatre vigoureux chevauj^ de poste, sans qu'il jetât un regard aux beaux paysages, dont le panorama se déroulait devant lui. La nature existe-t-elle pour les diplomates et pour les ambi* tieux?
Un peu avant le coucher du soleil, la voiture s'ar* rêta avec fracas devant la porte de l'hôtellerie du Grand-Saint- Janvier, dont les vitres s'enflammc^ent à la fois sous les derniers rayons du couchan^ et sous la réverbération du large foyer où rôtissaient de compagnie bon nombre de volailles dorées. Une noce jetait son tumulte et sa gaieté dans la vaste cuisine, d'ordinaire plus paisible, et l'hôte, réclamé de vingt côtés h, la fois, négligea de venir recevoir le voyageur illustre qui s'arrêtait devant son auberge*
Le yalet de chambre du prince, espèce de Figaro graTOf portant Thabit noir et couvrant sa mine ru-» sée d*un masque de Troideur, s'indigna le premier de cette violation de Tusage.
« Que signifie ceci? s'écria-t-il assez haut. Le noble prince San-Carlo s'arrêtera devant une pareille bicoque sans que personne ait Tair de s'occu* per de lui! Je m'en vais secouer d'importance cet hôtelier de malheur !
— Laissez, Ruflfo, dit le prince, dont l'humeur n'était pas tournée à la sévérité; laissez ces gens en paix; dites qu'on me serve un potage et une aile de poulet dans la première chambre venue.. Mais auparavant, faites le compte de ce postillon et de* mandez d'autres chevaux pour dans un quart d'heure. »
Ruffo s'inclina et rengaina ses velléités insolentes. Au moment où il avait prononcé avec tant d'emphase le nom du prince, le bruit des convives qui entraient par troupes animées pour, prendre leur part du festin fumant sur de longues tables avait couvert sa voix, et son éloquente imprécation s'était perdue dans l'éclat des rires et le tapage de trente chaises remuées à la fois; cependant un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu du costume des paysans aisés, se détacha du groupe où il causait et vint curieusement examiner le prince par la portière ouverte.
« Vous êtes le prince Ascanio San-Garlo? dit-il tout à coup en écartant Ruffo d*un coup d'épaule et en posant en même temps sa main sur le bras du prince, comme pour l'empêcher de sortir de sa voiture.
— Ouï, fit le prince étonné. D*où me connaissezvous ? que voulez- vous ?
— Jç ne vous connais pas, monseigneur, et je veux vous rendre un service,
— Un service! vousl à moi? reprit le prince avec un accent de surprise dont la hauteur méprisante échappa à son interlocuteur.
— Un service, oui, monseigneur. Et si vous voulez vous rasseoir seulement un moment là dedans et m'écouter, vous verrez que je n'avance rien de trop,»
Tout en parlant, le paysan avait doucement repoussé le prince dans l'intérieur de la berline, et, «'aidant ensuite de ses mains, sans attendre que le marchepied fut déployé, il vint tranquillement se placer en face du prince, trop stupéfait de sa hardiesse pour avoir pu s'y opposer,
« Vous arrivez de France, monseigneur, dit le paysan après avoir tiré la portière à lui et leyé la glace pour ne pas être entendu. Vous ne savez pas ce qui se passe à Turin depuis deux jours?
— Que se passe-t-il donc? demanda le prince, dominé un moment par l'air d'assurance de son interlocuteur.
— On a découvert une conspîralîon qui a pour but de renverser le gouvernement. Hier, pas plus tard, des pièces importantes ont été saisies; vous y êtes compromis.
— Que me contez-vous là, mon brave homme? et qui êtes-vous, du reste, et où prenez-vous de supposer de pareilles choses?
— C'est vrai, s'écria le bonhomme, comme frappé d'une idée subite; c'est vrai, je ne vous ai pas dit ce qui doit vous donner confiance. C'est la princesse San-:Carlo, votre mère, qui m'a chargé de vous guetter à votre passage sur celte route et de vous engager, de sa part, à rebrousser chemin et à retourner bien vite en France,
— Pourquoi la princesse ne m'a-t-elle pas écrit?
— Ah ! ça aurait été dangereux, et je ne voulais pas me charger d'une lettre, moi. On aime ses maîtres, on veut bien les servir dans Toccasion; mais non pas risquer sa peau, c'est trop grave. Seulement, comme je me méfiais que monseigneur ne voudrait peut-être pas m'écouter, ne me reconnaissant pas, car je suis un des fermiers et non pas un des domestiques de madame la princesse, elle m'a donné cette babiole que je dois remettre h nionselgneur pour preuve de ma mission. »
Et en disant ces mots, le paysan prit à son cou , où elle était attachée pêle-mêle avec des médailles bénites et un petit crucifix , une bague d'or fort
simple, mais que le prince recormul aussitôt pour appartenir à sa mère.
« Butor I s*écria*t*ii avec impatience» il fallait commencer par me remettre ce bijou; voulais-tu donc le garder, maître bavard ?
— Voilà les maîtres , répondit flegmatiquement le paysan en faisant un léger mouvement d'épaules : on les sauve , ils vous injurient et vous soupçonnent.
— D'abord, tu ne sauves rien du tout, reprit le ' prince. Ces aveilissements ne m'empêcheront pas de me reiidre à Turin; j'espère bien y être celte nuit même. Retourne-t'en , et va dire à ma mère que j'apporte avec moi de quoi déconcerter tous les accusateurs du royaume.
— Puisque monseigneur est certain de ne courir aucun danger, il pourra rassurer madame la princesse aussi bien que moi, et je ne serais pas fâché, pour mon compte, de rester ici. C'est ma nièce dont on fête la noce là dedans , et il me semble qu'on vide les plats et les pots sans moi. »
Sans attendre la réponse du prince, le campagnard sortit de la voiture aussi familièrement qu'il y était entré, et, après avoir salué gravement, il se disposait à ouvrir la porte de l'auberge, quand le prince lui envoya sa bourse , qui l'atteignit au milieu du dos.
« Bois à ma santé, l'ami I » lui cria-t*il.
Li'homrae salua de nouveau, ramassa la bourse, la pesa, la mit dans sa poche, et disparut dans Tatmosphère épaisse de la cuisine.
m Singuliers drôles 1 pensa le prince; ils nous servent en nous narguant, et il semble que leur dévouement leur pèse. Ab ! le temps des bons serviteurs est passé ! »
Le visage du seigneur Ruffo, qui vint en ce moment s'encadrer à la portière de la berline, parut • au prince comme une preuve vivante de la justesse âe sa réflexion.
n Monseigneur veut-il souper? » dit la voix obséquieuse du valet de chambre.
Le prince, sous l'impression de l'avis envoyé par sa mère et craignant des ordres donnés contre lui, réfléchit qu'il valait mieux ne pas se montrer avant que tout eût été éclairci entre le roi et lui; et, avec cette prudence qui formait les deux tiers de son talent de diplomate, il résolut de ne pas quitter sa voiture.
« Ruffo, dit-il , cette auberge me parait fort encombrée; je mangerai dans ma voilure; allez chercher ce que je vous ai demandé, et ne jetez pas mon nom au milieu de tous ces manants. »
Ruflfo revint bientôt apportant un poulet rôti et des cerises dont son maître se contenta, ayant soin d'ar* roser ce repas fort simple de quelques verres d'un vieux vin de Bordeaux tiré des soutes de la berline.
Le poulet mangé , le vîu bu , les chevaux attelés , la voiture du prince reprit sa course rapide sans avoir été arrêtée plus d'une demi-heure devant Thôtelierie du Grand-Saint-Janvier.
Quand elle disparut dans le nuage de poussière soulevé par les pieds des chevaux , le paysan qui avait apporté au prince les avertissements de sa mère dit à son voisin, occupé comme lui à déguster ]e parfum d'un sambdyon exquis :
* Avez -vous vu <;e voyageur qui repart?
— Non , dit le voisin , j'avaîs inieux à faire aujourd'hui. Observer les voyageurs, c'est bon pour les jours ordinaires, ça ; mais les jours de noce, on mange et on rit, ça vaut mieux. Le connaissiezvous, ce voyageur î
— C'est un homme qui court à sa perte, rappelezvous mes paroles; je vous apprendrai son nom plus tard. »
Le voisin ouvrit de grands yeux, n'essaya pas de comprendre le sens de cette sentence mystérieuse, mais en ressentit un nouveau respect pour le fermier, qui passait pour la forte tête de l'endroit.
Quant à celui-ci, l'effet cherché par lui était produit; non-seulement il venait de jouer un rôle,' mais il avait fait soupçonner quelque chose de son importance.
Il y a des importants dans toutes les sphères !
Si le prince eût entendu la prédiction funejgte de
LE GRAND-SAINT-JANVIER. i^i
l'oracle du Grand-Saint- Janvier ^\\ ne s'en fût probablement pras autrement ému» et elle n'eût pas troublé pour lui le cours de, toutes sortes de rêveries agréables , auxquelles un demi sommeil vint bientôt ajouter ses douceurs.
La voiture roulait sans bruit sur une de ces belles
routes de Sardaigne , unies comme des allées de
parc; on était à sept ou huit lieues du Grand-Saintr^
Janvier; le ciel, splendide et étoile, n'avait pas un
nuage» et la lune jetait sur le paysage des rayons si
lumineux qu'on distinguait les objets presque
comme en plein jour. On passait près d'une fon*
taine tarie , petit monument de marbre sur lequel
on voyait encore courir les personnages frustes
d'un bas -relief antique. Un bomme sortit tout
à coup de la vasque desséchée de la fontaine , et
jeta quelques mots au postillon d'une voix impé-
rative.
Celui-ci, sans répondre , anima ses chevaux, qui redoublèrent de vitesse; alors, un coup de feu retentit, et, comme s'il' eût été un signal attendu, des hompies se détachèrent de tous les buissons, se levèrent de tous les sillons et s'approchèrent de la voiture. Le postillon épouvanté se jeta à plat ventre sur la route; les chevaux s'arrêtèrent, et deux visages basanés, cachés en partie par de fausses barbes» se présentèrent à la fois aux deux portières de la berline.
i42 UNE VENGEANCE.
Ruffo, éveillé par le coup de feu, s'écria en fraîiçais, d'une, voix étranglée par la terreur :
< Monseigneur, des bandits ! >
Le prince, encore sous l'influence d'un rêve où il venait de voir Laura Rudolphi lui annonç&mt au milieu d'une fête que le roi le nommait premier ministre, avait pris la détonation qui venait d'éclater pour le bruit d'une boite d'artifice. Il y a des moments où le rêve se confond avec là réalité de façon que celle-ci semble le continuer et non Tinterrompre. L'exclamation de son valet de chambre, et plus encore la vue des étranges personnages qui apparurent à sa portière, le rendirent à la vie positive.
« Qu'est cela? dit-il , en cherchant des pistolets placés dans les poches de sa voiture.
— Ne bougez pas , monseigneur, dit le malheureux Ruffo au comble de l'épouvante ; ils sont au moins quarante. »
La peur double les objets, c*est chose connue. Elle montrait donc à Ruffb la bande menaçant la* voilure comme beaucoup plus considérable qu'elle ne l'était en eflet. Cependant, le prince, après s'être assuré d'un coup d'oeil que les bandits étaient en assez grand nombre pour rendre la résistance impossible, se résigna.
< Tenez, misérables, dlt-ll en tirant de ses poches sa montre et un rouleau de pièces d'or; tenez, c'est
LE GRAND-SAINT-JANVIER. i43
tout ce que j'ai de précieux; prenez, et laissez-moi continuer ma route«
— Ohl pas encore, seigneur, répondit en prenant le» objets offerts par le prince, celui qui avait tiré le coup de fusil et semblait être le chef des bandits.
— Vous voulez fouiller la voiture ! vous ne me croyez pas! Fouillez, mais en vérité vous ne trouverez que mes habits et mon vin de voyage.
— Nous ne dérangerons rien dans la voiture de Votre Excellence, reprit le voleur; je vais seulement prendre la liberté d'y monter, un de mes hommes va remplacer le postillon.
— Allez- vous m'emmener prisonnier? s'écria le prince , qui commença à s'alarmer.
-^ Ce ne sera pas pour longtemps, j*espère, si Voire Excellence veut bien se prêter à ce que je lui expliquerai bientôt; pour le moment, je me borne à la prier de me remettre ses pistolets. »
Tout en parlant, le bandit enleva les pistolets du prince et les passa à sa ceinture , déjà formidablement armée d'un couteau de chasse à lame large comme la mai», puis ayant ouvert la portière, pris place près de Ruffo anéanti, assuré sa carabine entre -ses jambes, il fit un si^ne à sa troupe et la voiture partit.
Elle suivit encore pendant un quart d'heure la grand'route, surveillée de loin par la bande desbri-
ikk UNE VENGEANCE.
gands, qui n'osaient Tentourer ostensiblement de peur des rencontres » puis s'engagea dans un chemin de traverse étroit et mal entretenu, où son allure rapide s'accommoda mal des profondes ornières et des pien*es amoncelées; enfin, après deux heures d'une course effrénée, on s'arrêta devant une sorte de grange en ruine où le conducteur du prince l'invita à descendre.
Ruffo et le postillon, tous deux solidement garrottés, furent confiés à des brigands subalternes; le chef de la bande, le prince et un troisième personnage sans armes et complètement dissimulé par un ample manteau et un grand chapeau à larges ailes entrèrent seuls dans la grange.
« Maintenant , seigneur , dit le bandit , il ne tient qu'à Votre Excellence de continuer sa route dans quelques heures : il lui suffira de me signer un bon de dix mille ducats, payable à vue , sans autre explication. Aussitôt l'argent apporté par l'un des'nôtres. Votre Excellence est libre.
— C'est-à-dire que c'est une rançon que vous exigez?
— Précisément.
— El si je refuse?
—Votre Excellence courrait le risque d'être fusillée et elle ne s'y exposera pas.
— Et combien aurai-je de temps pour payer la somme exigée!
LE GRAND-SAINT-JANVÏER. i45
— Vingt-quatre heures.
— Où voulez-vous que je trouve dix mille ducats en vingt-quatre heures?
— Oh ! Votre Excellence ne sera pas embarrassée. Un mot d'elle à la princesse San-Garlo suffirait pour lui flaire trouver.bien davantage.
— Et pour porter à ma mère lé coup de la mort, car je né puis4ui demander une pareille somme sans lui dire où je suis.
— Le château Rudolphi n'est pas très-éloigné, dit l'homme au manteau , resté jusque-là silencieux ; si le prince demandait la somme au duc Rudolphi, ne pense-t-il pas que son futur beau-père la lui enverrait?
— Ce misérable a raison, reprit le prince, étonné de voir ses affîtires personnelles si bien connues en si mauvaise compagnie ; oui , il vaut mieux m'adresser au duc; au moins , à celui-là, je puis tout dire.
— Eh bien. Excellence! vous voyez I reprit le bandit; les choses iront ainsi très^facilement, et vous n'éprouverez qu'un léger retard.
— Et la perte de dix mille ducats? répondit le prince.
— Tenez, Excellence, dit l'homme au manteau en tirant de sa poche une petite écriloire de voyage, voici tout ce qu'il faut pour écrire ; faites vite votre reçu , et je me charge de le porter en quatre heures à Rudolphi.»
i46 UNE VENGEANCE.
Le prince se vil absolument sous la dépendance de ces misérables, il écrivit quelques lignes preissantés au duc en lui expliquant la violence qui lui était faite et Tborreur de sa situation.
La lettre écrite, les deux hommes le laissèrent seul, en ayant soin de 'poster deux sentinelles armées devait la porte délabrée de la grange. Le reste de la troupe bivouaquait aune petite distance, dans un bois taillis, dont les épais buissons pouvaient offrii* des refuges aux bandits en cas d*alerte.
Dès que leà deux hommes furent hors de la portée des oreilles du prince , le chef dit à l'autre :
€ Àh çà! mon camarade, t'es- tu figuré sérieusement que je vais te laisser porter tout seul la lettre du prince?
— Et pourquoi pas? demanda l'autre. On ne me remettra pas l'argent ; vous demanderez qu'on l'envoie ici dans le billet que vous joindrez à la lettre du prince,
— Sans dou^e; mais tu peux fort bien aller tout simplement nous dénoncer, maintenant que tu connais nôtrQ campement. Je n'ai nul motif pour me fier à toi! Je ne te connais pas ! Sais-je ton nom seulement? ,
, — ' N'est-ce pas moi qui vous ai mis à même d'ar* Péter la voiture du prince?
— Tu peux avoir tout mené pour en arriver à ce dont je me défie.
— Vqus avez raison, répondit l'homme au manteau, je n'y avais pas pensé. Eh bien! faites-moi accompagner par un de vos hommes.
— Un n'est pas assez ; je vais t'en donner deux pour te faire une escorte convenable.
— Deux, soit; dix si vous voulez, seulement, faites vite. »
Les préparatifs ne furent pas longs, et, au bout de quelques minutes , le galop régulier de trois chevaux retentit sur la terre durcie dans là direction du château Rudolpbi. ^ ^
Cl^AOrP
Les trois cavaliers, quoique en suivant des chemin^ détournés et en évitant la grande route, firent si bonne diligence qu'ils atteignirent la pf emière clôlure du parcRudolphi avant l'aube. Celui qui apportait la lettre du prince, et dont les deux autres formaient seulement Fescorte , mit pied à terre , ordonna à ses compagnons de l'imiter, attacha les trois chevaux sous bois, dans un endroit où ils ne pouvaient être facilement découverts, et commença à marcher le long du mur du parc, ayant sur ses talons ses deux acolytes, qui semblaient avoir pour consigne de ne pas le perdre de vue un instant.
Après avoir sondé bon nombre de broussailles et examiné plusieurs fois le mur, autant que le lui permettait l'obscurité, devenue très-profonde depuis le coucher de la lune, le messager de Beppo le bandit arriva à un angle du mur où d'épaisses masses de lierre cachaient assez bien une brèche pour qu'il fût difficile de la retrouver,' mais il avait sans doute une exacte connaissance deà lieux , car il marcha
vers celte brèche sans hésiter et montra aux deux autres hommes comment ils devaient s'y prendre pour s'introduire facilement dans le parc.
Ils marchèrent quelques minutes les uns derrière les autres, silencieux, attentifs, retenant leur souffle et étouffant leurs pas dans la mousse des futaies , on eût dit de trois ombres. Ils passaient vers le côté du parc voisin des serres , auxquelles attenait un pavillon servant à loger les jardiniers et leur famille. Tout à coup un chien, averti par son flair, poussa un bruyant aboiement et vint se jeter sur le groupe des trois hommes en grondant.
«Tout beau! Néptunus, tout beau, mon bon chien! » dit doucement celui qui était en avant, et îl posa sa main sur la tète du dogue.
Le chien continua un moment à grogner sourdement en regardant les deux autres compagnons, puis il se tut et rentra dans sa niche, sans les inquiéter davantage.
On s'éloigna du pavillon des'serres.
« Les chiens vous connaissent ici , dit l'un des bandits. Vous êtes donc de la maison ?
— Non, mais j'y suis venu souvent depuis quelques mois.
— Eh bien ! c'est une habitude qu'il ne faudra pas perdre. Il doit y avoir de bons coups à faire ici, et bien connaître les localités, c'est précieux. ••
Le messager de Beppo tressaillit à cette observa-
4t>0 UNE YENGEANGB.
tien , et , si le bandit l'eût regardé, il eût vu Tindîgnation et la honte se peindre un moment sur son visage qui d'ordinaire n'exprimait que la tristesse. < Je connais les lieux, en effet, reprit-il, et si bien que je sais où il nous faut déposer la lettre du prince pour que le duc Rudolphi l'ait à son réveil.
— C'est bien pour cela qu'on vous l'a confiée, la lettre ; autrement l'un de nous eût été aussi bon .que vous pour ce message. Mais vous connaissez les êtres, les habitudes, il ne fallait pas risquer que la lettre se ^erdU, et cependant on ne pouvait pas s'exposer à la remettre soi-même. On ne fait plus de ces cboses*là depuis l'histoire du comte Pandolfo. Vous savez, il a laissé fusiller son beau-frère, à qui il en voulait, et il a cassé la tête au messager qui venait lui demander sa rançon.
— En effet, cela ne ferait pas l'affaire de Beppo de garder le prince au lieu de toucher l'argent.
— Que voulez- vous qu'on fasse de la peau d'un prince? Ça ne sait pas même un métier qui puisse Je rendre utile à la troupe. Les cuisiniers, les cordonniers et les tailleurs seuls sont bons à garder; le malheur est qu'on n'en prend guère; ce sont des métiers sédentaires ; tandis que des marchands et des Anglais , on ne voit que ça sur les routes par le temps où nous sommes.»
Un signe de Giovanni, que nos lecteurs ont sans doute reconnu , malgré son grand manteau et l'é-
trange compagnie à laquelle il s'est mélé^ ce signe impératif mit fin à la dissertation du bandit sur les Yoyageurs bons à garder et sur ceux qui n'étaient bons qu'à fusiller, quand la rançon faisait défaut.
Cet bomme dissertait paisiblement, sans embarras comme sans aigreur; il parlait de choses de son métier et il en parlait bien , le faisant depuis longtemps. On l'eût sans doute surpris en frémissant de ses paroles et en lui disant que sa tranquillité même , en prouvant son endurcissement, ajoutait à l'horreur qu'il inspirait.
Au bas de la double rampe de marbre qui menait à l'étage supérieur du château s'ouvraient les fenê*tres d'une espèce de salon d'attente où se tenait d'ordinaire Lorenzo quand il était à Rudolphi« Ce salon, denai-veslibule , demi-bibliothèque, servait même parfois au duc lorsqu'il ne voulait pas accoiv der à quelque importun l'honneur d'une véritable audience.
Un Jarge coffre aux lettres d'ébène, placé sur une tablç de milieu, inviti^it par ses trois fentes le soUi*citeur timide à lui confier sa supplique, et à éviter ainsi de se voir éconduit par une de ces paroles vagues comme tous les puissants de ce monde en prodiguent aux malheureux.
Il faut dire aussi que, comme il existe ciniq cents malheureux pour un seul puissant, il en résulte que couvent le puissant, accablé de sollicitations, de
i52 UNE VENGEANCE.
supplications et de réclamations, finit bien souvent par payer sa part de malheur en ennui, et c'est justice,
Giovanni n*eut qu'à tirer une des persiennes pour qu'elle lui livrât passage. Les deux compagnons de Beppo, ainsi introduits dans ce salon où brûlait toujours une petite lampe de nuit , jetèrent des regards mécontents sur les murs couverts de cuir de Gordoue et les bibliothèques d'ébène. Us avaient sans doute espéré pouvoir faire main basse sur quelques menus objets, et en pareil lieu, c'était impossible. Ils se résignèrent, et, après avoir vu Giovanni faire glisser la lettre du prince et le billet de Beppo par une des ouvertures de la botte aux - lettres, ils ne songèrent plus qu'à s'en retourner. Giovanni avait déjà entr'ouvert la persienne, quand le bruit d'une porte qui s'ouvrait avec précaution sur la terrasse du premier étage le fit s'arrêter immobile et cloua ses compagnons à leur place. Bien* tôt des pas, assourdis par une grande précaution » se firent entendre sur les marches de l'escalier.
Giovanni glissa son œil entre les feuilles des persiennes, et vit passer devant lui un homme et une femme qu'il reconnut sur-le-champ , quoique l'élégance de son costume et l'absence de sa barbe changeassent assez son ami.
Lorenzo et Laura marchaient lentement l'un près de l'autre , ne se regardant pas, ne se souriant pas.
LES BANDITS. i53
Laura, velue d'un peignoir blanc, avait le col et la tête enveloppés d'une large mante de soie bleue , d'où son visage ressortait pâle comme ces madones de marbre qui apparaissent dans la pénombre. des chapelles. Par moments, on eût pu voir cependant le rayonnement du dévouement apparaître à tra- •vers ses longs cils baissés. Lorenzo la contemplait avec une expression où l'orgueil se mêlait à une sorte de compassion. L'aurore commençait à teindre de ses lueurs blafardes le sommet des grands arbres, et sa lumière douteuse donnait à ce groupe, beau, triste et silencieux, une apparence surnatu^ relie;
Sans s'expliquer par quel moyen Lorenzo était parvenu à avoir un mystère commun avec Laura, Giovanni comprit cependant , en les voyant ensemble dans des circonstances aussi étranges, que Lorenzo avait entin réussi à entraîner la jeune fille dans une voie où sa vengeance était assurée. Cette conviction lui suffit, et elle remplit son âme de cette jouissance acre et brûlante que donne la vengeance. Il n'eut pas un trouble de- conscience , pas un remords en présence de la candeur loyale de cette jeune fille si cruellement sacrifiée; il était tout entier la proie de ce sentiment farouche et dominateur qui annule tout dans les cœurs qu'il envahit. La vengeance faisait taire en lui la justice, et couvant Laura d'un regard haineux, il se dit : « Gela va bien,
ink UNE VENGEANCE.
mais ceci n'est qu'un prélude; le vrai jour des représailles, ce sera celui où Lorenzo dira au séducleur de Marietta : c Marquis i nous sommes main-^ « tenant doublement frères : tu as déshonoré ma H sœur; j'ai déshonoré la tienne I... »
Où allaient. cependant à cette heure Lorenzo et Laura? C'est ce que Giovanni» qui ignorait le sub-. ter luge employé par son ami, se demandait, sans trouver de réponse. S'il eût pu suivre les deux jeunes gens, il les eût vus s'enfoncer dans les plus épais massifs du parc, et arriver à une espèce de petit pavillon de plaisance en forme de kiosque chinois. Laura tenait une clef; elle ouvrit la porte, et introduisit Lorenzo dans un tout petit salon circulaire tendu de soie des Indes à grandes fleurs, où on ne voyait pour tout ameublement qu'un divan courant autour des murs, deux jardinières, une table et un chevalet.
« C'est ici le réduit où je viens parfois dessiner et peindre, dit-elle; vous y serez en sûreté; j'en garde toiyours la clef. Vous y ppurrez passer les quelques jours pendant lesquels il faut vous tenir caché; maintenant, priuce, il faut que j'avertisse mon père de votre présence ici,
~Par quel moyen ^ demanda Lorenzo, inquiet de voir prendre ce parti qui pouvait le perdre.
— Mais en lui envoyant une lettre par un mesi^ager.
— Et si la lettre est interceptée?
— Vous avez raison, il ne faut pas écrire, non; je vais faire atteler > et j'irai moi-même k Turin prévenir le duc,
— Vous arrive-t-il parfois de vous rendre ainsi seule h Turin?
— Jamais.
. — Cette démarche de votre part ne peut-elle pas mettre sur la trace deia vérité?
. — Cependant^ prince, dit vivement Laura, je ne puis vous tenir caché ici à Tinsu de mon père«
— Je comprends , répondit Lorenzo , que les moindres exigences de votre dignité ou dé votre considération passent avant tout. Faites, duchesse, »
Laura fut rendue à ses inquiétudes par cette atti* tude réservée et soumise.
« Vous croyez donc, prince, qu'il y a du danfer à ce qu'on me voie faire ce voyage inusité?
— • Il n'y en a peut-être aucun; il est même probable qu'on a maintenant renoncé à Tidée de faire une perquisition dans le château. »
Cela fut dit d'un ton contraint, comme un homme honteux d'avoir à plaider pour sa §ûreté et qui tient à honneur de dissimuler ses craintes.
La manœuvre réussit pleinement. Laura revint à ce sentiment de loyal dévouement qui l'avait poussée en acceptant de sawer le faux conspirateur.
•c Après tout, dil-elle, il n'y a qu'une chose importante ; c'est votre sûreté ; je ne veux pas la risquer. D^ailleurs, mon père ne restera pas absent plus de quatre ou cinq jours ; j'attendrai son retour. »
Lorenzo respira; ce délai, ce pouvait être la victoire, et, une fois son triomphe assuré, il ne craignait plus les confidences faites au duc Rudolphi.
Il dissimula sa joie, et dit tendrement, en serrant dans les siennes les mains un peu tremblantes de Laura :
•c Dans cinq jours le duc revient, et dans un mois , plus tôt peut-être , le conspirateur , le fugitif d'aujourd'hui sera le plus heureux des hommes. »
Une rougeur fugitive empourpra les joues de la jeune fille à cette allusion à son prochain mariage, et par un mouvement plein d'une grâce pudique, elle glissa sou visage sur l'épaule du jeune homme. Lorenzo posa ses lèvres sur cette charmante tête, sans que Laura , dominée par son émotion, cherchât à l'en empêcher; enfin elle s'arracha à cette étreinte, et Lorenzo put lire dans son regard plus de trouble que de colère.
c Voici le jour, dit-elle en montrant un rayon oblique qui glissait à travers les stores- du kiosque; il faut que je vous quitte.
— Déjà ! dit Lorçnzo. Pourquoi ?
— Pour pouvoir rentrer au Château sans être vue. Cela m'attriste bien d'être obligée de vous enfermer ici ; vous allez être très-mal à l'aise, mon pauvre prince ; le temps va vous paraître bien long.
, — Je serai avec des souvenirs qui me feront oublier les heures ; ne me. plaignez pas ; dites-moi seulement quand je vous reverrai, pour que je les compte.
— Mais, bientôt ; je ne sais à quel moment ; je viendrai, dès que je le pourrai', vous apporter des vivres, mon cher prisonnier ; je prendrai un panier, et.... »
Lorenzo réprima un sourire en voyant déjà si serviable pour lui cette hautaine Laura dont il n'eût pu la veille obtenir un seul regard , et son cœur se gonfla sous une impression où il entra peut-être t[)1us d'orgueil que de vengeance.
« Vous ne pouvez venir ici le jour avec un panier, dit-il, ce serait tout trahir; j'attendrai jusqu'à ce soir.
— Mais vous allez mourir de faim.
— Bah! fit-il en riant, les amoureux !... vous savez?
— J'y songe , s'écria Laura , il doit y avoir des conserves de fruits et du chocolat dans l'armoire. »
ft58 UNE VENGEANCE.
Les conserves et le chocolat étaient en effet dans une petite armoire cachée sous la tenture. « C'est un petit palais ! s'écria Lorenzo,
— Hélas! c'est une cage, dit Laura*
— J'y passerais ma vie entière auprès de vousl
— Bon ! voilà que vous allez recommeocer la conversation de tout à l'heure; je n'écoute plus rien, je vous en préviens, et, si vous le reprenez sur ce ton, je ne viendrai pas vous apporter à souper; je vous condamnerai aux conserves et au chocolat pendant tout le temps de votre captivité. >» . .
En achevant ces mots, Laura adressa au jeune homme un regard où un enjouement un peu forcé luttait contre un attendrissement involontaire, et elle s'échappa du petit salon avec une vivacité qui dénote un effort violent,
Lorenzo écouta le bruissement de sa robe contre les branches , et quand tout fut rentré dans . le silence autour de lui, il vint lentement s'asseoir sur le divan, appuya sa tête dans ses deux mains, et resta plongé dans une profonde méditation.
Giovanni, voyant le temps s'écouler, était sur le point de sortir à tous risques du salon avec ses horanïes, quand il entendit les pas agiles et la respiration précipitée de Laura s'approcher du pé-
rîslyle ; il eut à peine le temps de la reconnaître : elle passa devant ses yeux comme une apparition fantastique ; ses pieds ne semblaient pas toucher le sol, et il entendit fermer la porte*fenêtre de son appartement presque au même moment où il avait vu la jeune fille arriver à la première marche de l'escalier.
« Bien, pensa-til, la colombe est rentrée au nid; pei*sonne n*est^ encore éveillé dans le château; maintenant, détalons. »
Il fit un signe aux gensdeBeppo; ils n'attendaient que ce signal, et , çn moins de quelques minutes, les trois hommes avaient traversé le parc Rudolphi, franchi le mur et retrouvé leurs chevaux dans le bois.
Quatre heures après, au moment précis indiqué par Giovanni pour son retour, ils atteignirent le campement de Beppo, où le prince, aussi bien que le brigand, les attendait avec impatience.
« Eh bien! ma nouvelle recrue, dit Beppo en frappant sur l'épaule de Giovanni , quand m'apporte-t-on la rançon de l'oiseau doré que tu m'as fait mettre en cage ?
— On l'apportera, n'en doutez pas, Beppo, avant le délai fixé dans la note que vous avez jointe à la lettre du prince.
— Et qui apportera l'argent î
— Un homme du duc.
— Il viendra seul ? (
— Seul. I
— Bien. Maintenant causons un peu, mon cama-^ rade. Si je t*ai compris, tu veux être des nôtres, et la prise que tu nous as fait faire hier est^ une façon de me donner un gage de ta vocation. Je ne veux pas être en retour avec toi. Quelle somme veux- tu pour cette première affaire ? J'ai l'habitude de payer largement la bienvenue .d'un bon gail^ i lard tel que toi. Oue penserais-tu de cent ducats, en dehors de ta part dans la rançon de notre ^ homme? ,
— Ni un, ni cent, ni dix mille ducats, Beppo ; < je n'ai pas fait ce que j'ai fait par intérêt. » ^
Le visage de Beppo se rembrunit visiblement en entendant cet aveu, et regardant Giovanni avec une sorte d'anxiété :
« Tu n'as pas agi par intérêt ! Quel motif as-tu donc alors?
— Ceci est mon secret, et je vous demande même de vouloir bien maintenant me permettre de me retirer.
— Comment ! de te rétirer ?
— Oui , de m'en aller.
— Tu ne Iveux donc pas être des nôtres?
— Je n'y ai pas songé un instant ?
— Je ne pénètre pas tes arrière-pensées, mais tu m'es suspect , et, comme je n'aime pas à être
LES BANDITS. i6i
tiêlé à des mystères que j'ignore , je vais te faire
^rder à vue, et ne te l&cherai pas avant d'avoir la n caiDmme.
dôItè — A votre aise. Vous ne me garderez pas longîer «femps. »
ioD.1 Beppo donna ordre à deux de ses gens d'avoir oïDiiifoBii sur Giovanni; on le fit entrer dans la grange , iil^ù il se trouva ainsi prisonnier en môme temps que rte prince San-Carlo, qui ne pouvait parvenir à exca^liquer comment l'homme dont Beppo était assez ^^^8ûr pour l'envoyer chercher sa rançon se trouvait
prisonnier quelques heures après. GiQvanni n'eut P<)igarde de lui fournir des éclaircissements, et les
deux hommes restèrent chacun dans un coin de CD leur triste réduit sans se communiquer leurs pen- ^^ sées. Ils étaient assurément à mille lieues de se
douter que la gracieuse silhouette de Laura Rudoltu phi se présentalt^n même temps à leur esprit et se
trouvait être, quoique avec des sentiments bien ie différents, le sujet des méditations secrètes de cha- If cun d'eux. •
Digntized
162 UNE VENGE ANdE.
Ce n'avait pas été sans une arrière-»pendée que Lorenzo avait empêché Laura de venir au kiosque pendant la journée; il lui fallait s'absenter pendant cette journée , afin de s'assurer du succès des embûches tendues au prince San-Carlo*. Il n'attendit pasqueFon fût levé au château; il alla prendre dans un massif épais un petit paquet contenant ses vêtements ordinaires, et en quelques minutes le faux prince San-Carlo eut repris son aspect habituel. Il traversa le parc sans rencontrer personne, et il put prendre dans la botte aux lettres la mis-* sive pressante du prince et la note impérative de Beppo,
Tout avait donc réussi de ce côté aussi : ce plan de vengeance si étrange et si compliqué touchait à son entier accomplissement. Lorenzo vit dans ce concours de circonstances favorables un signe certain de la justice de sa cause.
L*homme est toujours disposé à voir dans la tournure des événements les symptômes d'une vo-
Jonté supérieure agissant pour ou contre lui. Quand son àmc est fortement agitée par des sentiments cQntraires, il cherche dans ces manifestations de la fatalité le blâme ou Tapprobation que sa conscience troublée ne lui accorde plus. Pour combien le succès n'est-il pas une absolution !
Lorenzo mit les lettres dans sa poche et se recueillit un moment. La conjoncture était grave : en envoyant sur-le-champ la lettre au duc, il délivrait le prince trop tôt pour pouvoir achever son œuvre de séduction ; en retenant la lettre, il exposait les jours du prince, et sa conscience protestait hautement contre ce dernier parti. En forgeant son plan, Lorenzo, dans la fièvre de ses espérances, avait été jusqu'à supposer qu'un jour lui suffirait pour son exécution. Les circonstances, tout en le servant admirablement, ne lui avaient pas permis de réaliser son rêve orgueilleux. Poussé par la haine , il avait appris à dompter les obstacles matériels sans rien pressentir des difficultés morales de son étrange situation ; une fois en présence de Laura, en la trouvant confiante et candide comme la vertu, sa hardiesse l'abandonna, sa vengeance tortueuse fut tout à eoup mal à l'aise en face de cette loyauté. L'espoir du triomphe continuait à l'enivrer, mais, à son insu, il ne se composait plus tout à fait des mêmes éléments : il résultait de cet état de son âme que, tout en étant plus ardent que jamais à la poursuite
Hlà UNE VENGEANCE.
de son projet, il devenait plus circonspect quant à la façon dé Itçxécuter. La situation était à la fois pour lui pressante et compliquée. Un fait la dominait cependant : la nécessité de pourvoir à la sûreté du prince en obtenant un délai de Beppo. Lorenzo s'arrêta bien vite à cette idée et s'occupa de la mettre sur-le-champ à exécution.
Il descendit à l'écurie, prit un des meilleurs chevaux du duc et s'élança sur la route du campement de Beppo.
On ne l'attendait pas sitôt, et un coup de fusil mit tout le monde en émoi quand la sentinelle avancée le sigtaala.
Il montra le billet de Beppo et passa la première ligne des bandits. Beppo, un des plus fameux aventuriers qui aient jamais désolé les campagnes italiennes, tenait son camp militairement, il y régnait une discipline parfaite : la subordination y souffrait de rares atteintes. C'était l'ordre au service da désordre.
Un des brigands lui amena Lorenzo, après l'avoir fait descendre de cheval.
c Capitaine, dit le bandit, cet homme a une passe, j'ai dû le laisser arriver jusqu'ici; il prétend que vous l'attendez.
— C'est bien, répondit Beppo ; laisse l'homme et retourne à ton poste. »
Lorenzo s'adressa tout de suite à Beppo :
« C'est VOUS qui gardez le prince San-<]ario?
— C'est vous qui êtes envoyé par le duc Rudolphi?
-Oui.
—Vous avez l'argent; donnez vite.
— Je ne l'apporte pas; le duc n'avait pas la somme à la campagne, il est allé la chercher à Turin. Je viens vous demander d'attendre deux ou trois jours. »
Le visage féroce du bandit se teignit eh rouge foncé.
« Je suis joué I s'écria-t-il plein de colère ; vous êtes des traîtres, toi et cet autre misérable qui nous a amenés hier par ici, sous prétexte de prendre ce prince imbécile. Je le vois, je suis tombé dans un piège grossier ; vous voulez me livrer et partager les dix mille ducats promis pour la tète de Beppo. Mais prenez garde 1 jô tiens encore les vôtres, moi, et je pourrais bien y incruster quelques balles avant de les lâcher. »
Quand Lorenzo put placer un mot, il dit de son accent lent et calmé à Beppb :
« Je ne livre par trahison la tête de personne, ni moi ni cet homme que vous tenez là-bas prisonnier el qui est mon ami. La peur d'être découvert vous lait déraisonner. Quoi! nous sommes seuls, désarmés, au milieu de vous, sur le moindre indice, vous pouvez nous assassiner, et c'est vous qui
tremblez I je me faisais une autre idée de votre courage» »
Ce reproche rendit quelque sang-froid au capitaine Bepp(v
« C'est que ce ne serait pas drôle pour nous d'être attrapés! reprit-il. Je sais comment cela se pratique : on tâche de gagner du temps, on obtient un délai; au jour dit, la somme arrive et les prisonniers sortent libres , puis la troupe , en quittant le campement y trouve tous les défilés gardés par des soldats qui cernent la bande et reprennent l'argent.
î— Vous n'avez rien de ce genre à redouter, je vousje jure, dit Lorenzo. Dans (rois jours, à pareille heure , la rançon du prince vous sera remise sans que votre liberté soit menacée.
— Vous me jurez, vous me jurez 1 J'ai bien aflaire de vos serments ! Nous sommes ennemis, et tous les moyens sont bons pour s'emparer d'un ennemi, le parjure comme un autre. Si je m'étais fié aux paroles de vos pareils, il y a longtemps que je serais pendu»
— Que voulez-vous enfin? Quel moyen y a*t-il de vous convaincre?
— Aucun en votre pouvoir* Vous n*apportez pas la rançon, tant pis! Pas de rançon, pas de prince. Il fout que nous soyons loin d'ici ce soir même, nous autres.
— Et que prétendez- vous faire du prince? . — C€ci me regarde.
— Vous n'oserez pa^ attenter à sa yie, je suppose?
— Je n'ai pas dé comptes à te rendre, mais je suis confiant : je veux bien favouer que je vais le faire fusiller devant toi et devant ce singulier caw marade qui pie l'a livré. Vous pourrez en témoigner, cela sera d'un bon effet; h l'avenir, on ne me fera plus languir pour les rançons. »
Lorenzo, stupéfait, écoutait le bandit sans croire encore à la réalité de ses monstrueux desseins; mais quand il le vit parler aux sentinelles qui gardaient le prince , en leur ordonnant de l'amener, l'épouvante pénétra dans son àme; il lui sen^bla être le véritable assassin de cet homme,
Giovanni s^approcha de lui, tandis que Beppo parlait au prince San-Carlo.
« Eh bien! lui dit-il, avec une vivacité où perçait une sorte de joie cruelle ; eh bien! Lorenzo, sommes-nous vengés î
— Tout va bien; nous le serons complètement dans quelques jours.
-^ Puisque le prince va être libr^, reprit 6iovannii je ne vois pas comment tu accompliras le riiste.
— Le prince n'est pas libre ; je n'apporte pas sa rançon* Tu vas te joindre à moi pour obtenir un délai de Beppo.
i68 UNE VENGEANCE.
— Autant essayer de faire un mii-acle.
— On m'a dit pourtant qu'en de semblables circonstanceSy il en avait accordé.
— Oui, mais à une époque où il était moins traqué qu'aujourd'hui..». Tiens, vois, continua Giovanni en montrant à Lorenzo l'attitude effrayée' da prince, vois s'il lui parle d'un délai... • Je te le dis, le prince est un homme mort.
— C'est impossible ! s'écria Lorenzo. Je le défendrai; toi aussi, Giovanni.
— Sans armes ! deux contre vingt! Tu es fou ! Ces gens-là nous tueront, c'est leur métier. »
Ace moment, le prince, très-pâle et agité d'an tremblement convulsif , vint se jeter entre les deux amis. En les voyant parler avec animation et à voix basse, il comprenait que le sort de sa vie se trouvait là aussi en question.
n Quoi! le duc? » dit-il à Lorenzo.
Il n'en put dire davantage : la terrible sentence de Beppo lui avait presque enlevé l'usage de ses sens.
Son trouble retentit au cœur de Lorenzo.
« Le duc Rudolphi n'a pu envoyer la somme surle-champ, monseigneur : il est à Turin. On pourra avoir votre rançon dans trois jours, peut-être plus tôt. On pensait obtenir de cet homme un sursis; j'espère encore qu'il ne le refusera pas. Je vais lui parler.
LA RANÇON. iG9
— Trêve de phrases, dit brutalement Beppo en faisant avancer quatre hommes la carabine chargée. Tu vas voir comment on pratique les sursis dans mon camp.
— . Misérable ! cria le prince d'une voix à peine intelligible, tu payeras ma mort de ta tête 1 » Beppo haussa leâ épaules.
€ S'il, me fallait régler ces comptes-là ! » fit-il. Les quatre hommes avancèrent.
Lorenzo se jeta devant le prince San-Carlo. « Prince ! s'écria-t-il en tirant de sa poitrine un poignard qu'il y tenait caché , je vous défendrai ; on n'aura votre vie qu'après la mienne. Le premier qui vous louche est un homme mort !
— Eh! mon pauvre garçon, dit le prince en lui
relenaht le bras, vous vous perdrez sans me sauver.»
Giovanni n'avait pas secondé le mouvement de
résistance de Lorenzo ; mais, s'adressant à Beppo,
il tenta de gagner du temps.
« Beppo, dit-il, on ne peut donc croire à ta parole? Tu avais donné pour délai extrême trois heures, il n'est que midi.
^ Midi un quart, répondit Beppo en tirant de sa ceinture la montre du prince et en la faisant sonner avec une satisfaction aussi tranquille que s'il ne venait pas d'ordonner la mort d'un homme.
— Midi un quart, soit. Pourquoi n'attends-tu pas jusqu'à trois heures?
— Parce que cela ne sert à rien à ce prince de vivre deux heures et demie de plus, et que je tiens, moi» à partir deux heures plus tôt.
— Si, si, cela me fait beaucoup de vivre deux heures da plus ! dit le prince suppliant. Oh I accordez-moi au moins d'écrire quelques lignes à ma mère! cela ne se refuse pas, D'ailleurs, qui sait? vous avez dit à trois heures, nous pourrons peutêtre vous satisfaire d'ici là. »
Beppo haussa les épaules. Cependant, comme il préférait la plus vague chance de rançon à la peau du prince :
. c Eh bieni dit-il, à trois heures, soit; je n'ai qiv'une parole. »
Giovanni donna au prisonnier ce qui était nécessaire pour écrire, et le prince s'agenouilla près d'un vieux banc de pierre dont il se servit comme de table.
Lorenzo^ appuyé contre la muraille en ruine, suivait tous ses mouvements ; son regard ne pouvait ^e détacher de cet homme qui, la veille encore, lui était inconnu, et dans la vie duquel il jouait un rôle si funeste.
« Non! non! murmurait-il, c'est impossible! cet homme ne peut pas périr, je serais son assassin ! Il me faut trouver un moyen, il le faut 1 »
Tout à coup, il s'élança près du prince, lui arracha des mains le papier sur lequel il écrivait et se mit à y tracer quelques lignes*
LA RANÇON. i71
« Que faites-vous? demanda le prince.
■— Je vous sauve» » répondit-il. Puis, allant vivement vers Beppo : f Si on vous donne les dix mille ducats, le prince est librje, n'est-ce pasî *»
Beppo, qui s'occupait à fourbir sa carabine, ne daigna même pas lever la tète à cette proposition.
< Sans doute, dit-il, si on me les donne; mais comme on ne peut que me les promettre....
■— Si vous les aviez dans deux heures î
— On verrait.... Mais par quelle sorcellerie?
— Tenez, dit Lorenzo en lui tendant le papier qu'il venait d'écrire, faites porter ceci à Raviella. Vite, un homme à cheval. »
Beppo prit le papier et lut:
« Mattre Garribio, notaire à Raviella, remettra au porteur du présent les dix mille ducats qu'il a à moi.
« Lorenzo Mbmmi. »
Beppo relut deux fois ce billet, resta pensif un moment, puis appela un de ses hommes d'un signe.
« Jacopo, dit-» il, porte sur-le-champ ceci au vieux Garribio, le notaire. Tu le connais ?
— Si je le connais, capitaine! je lui ai volé son cheval la semaine dernière.
— Alors montes-en un autre, pars vite et tAche de ne pas te laisser prendre.
— Je songe à une chose, dit Lorenzo. Si mon ami, qui est connu du notaire, accompagnait votre homme, cela n'éveillerait aucun soupçon ; moi, je reste ici en otage jusqu'à leur retour.
— L'avis est bon, répondit Beppo ; c'est bien, amenez deux chevaux et faites diligence.
— Tu veux que je te laisse seul ici? dit Giovanni.
— Je ne cours aucun danger; j'en courrais si l'argent n'arrivait pas. Va, mon ami, ta présence facilitera tout.
— Je pars, » dit Giovanni.
Les deux hommes se serrèrent la main, et Giovanni s'éloigna avec le messager de Beppo.
Le prince avait assisté muet et anxieux à ce qui venait de se passer, pouvant à peine croire à un aussi heureux dénoûment. Quand il vit combien l'offre de Lorenzo avait été prise au sérieux, en retrouvant l'espoir, il recouvra l'usage de la parole.
«Lorenzo! Lorenzo Memmi! s'écria- 1- il avec effusion. Jusqu'aujourd'hui, j'ignorais même votre nom, et vous êtes mon sauveur, et vous mettez dix mille ducats à ma disposition !... Mais je vous devrai la vie ! Croyez-le ! rien ne coûtera à ma reconnaissance !
— Âh ! mais, dit Beppo, seigneur Memmi, si vous avez tant de ducats que cela, vous, il faudra bien nous en laisser quelques-uns avant de retourner flâner.
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LA RANÇON. i73
— Vous me croyez riche, Beppo! Je ne possède au monde que ces dix mille ducats.
— Quoi! c'est toute votre fortune? dit le prince. Oh! ceci m'oblige à vous faire connaître ma position. Écoutez, dit-il en baissant la voix pour n'êlre entendu que de Lorenzo, écoutez : je suis compromis dans une affaire assez grave ; mes biens peuvent être confisqués demain. J'espère tout éclaircir dès que j'aurai vu le roi , mais enfin, vous devez èlre instruit... \
— Je connais votre situation, prince.
— Gomment! vous saviez!... Alors, vous êtes le plus généreux des hommes, car vous ne connaissez pas comme moi quels moyens j'ai de me justifier. Jamais je ne pourrai reconnaître....
— Prince, ne me remerciez pas, reprit Lorenzo, car je ne vous ai pas dit que je mets une condition au service que je vous rends.
— Une condition? dix conditions! je les accepte toutes. Vous me sauvez la vie; ai-je quelque chose à vous refuser?
— Voici ma condition : quelle que soit la tournure de vos affaires, engagez-vous à rester encore un mois hors de l'Italie.
— C'est cela que vous me demandez ?
— Gela seulement.
— Mais c'est absolument contre vos intérêts : car, si je ne viens pas m'expliquer près du roi, les
174 UNE YENGEANGE.
soupçons qui pèsent sur moi prendront de la co sistance par mon absence même, et je puis i trouYer réellement ruiné et condamné d'ici là.
— C'est en effet possible.
— Demandez-moi donc-autre chose !
— Non, prince, je tous demapde de reprendre route de France aussitôt que vous serez libre* -
— Vous y tenez. J'y souscris donc; je m'arrêt rai seulement une heure au ch&teau du duc de Ru dolphi.
— Vous ne vous arrêterez nulle part.
— Permettez, il est très-important pour moi à voir le duc et sa fille , ne f At-ce qu'un moment vous ignorez....
— Je n'ignore rien. Vous devez épouser la fill^ du duc.
— Si vous savez cela aussi, comprenez que Je ne puis....
— C'est-à-dire que vous refusez î
— Refuser, non ; je ne puis vous refuser rien au moment où nous sommes; mais je ne m'explique pas le motif....
— Ne cherchez pas à comprendre » prince, vous n'y parviendriez pas.
— Me permettrez-vous du moins d'écrire au duc Rudolphi ?
— Écrivez.
— Que lui dirai-je ?t.. je ne sais vraiment.
^ — Dites la vérité , à peu près ; que des motifs ,|oli|iqueB vous obligent à rester un mois ab- ^nt.
•— C'est que cela ra me faire juger trèS'Cléfti¥or&- ^lement. Le duc va ajouter foi à tous ces bruits Ifdlbsurdes qui courent ; il va peut-être vouloir rom- , ^re^un projet d*uniûn auquel j'attache une iropor- ^nce immense.
jll — Vous vous expliquerez à votre retour.
— Et si je reviens trop tard If si mou mariage est Danqué ?
Il — Il manque bien plus sûrement encore par p|olre mort. *
Il n'y avait rien à répondre à cela. La prince re- IfU'da Lorenzo, vit une inflexible résolution sur sa physionomie, fit le geste d'un homme opprimé par Jiue volonté qu'il ne peut comprendre , et se mit à écrire.
Lorenzo le regarda faire » son cœur bondi} dans ia poitrine, et il murmura :
I « Dans un mois.... je veux qu'elle m'aime I » I Deux heures après leur départ , Giovanni et le limndit Jacopo rentraient au camp avec les dix mille Iducats de Lorenzo.
Quelques minutes après , le camp de Beppo était levé comme par enchantement , les bandits avaient disparu, et le prince San Carlo remontait dans sa voiture, où il trouvait Ruffo encore muet d'épouvante.
Le duc se pencha vers Lorenzo.
« Monsieur Memmi , lui dit-il , vous promettez, n'est-ce pas , de remettre ma lettre au duc. Promettez-moi aussi de faire savoir à la princesse San-Carlo, ma mère, que j'ai suivi son conseil. »
Lorenzo fit un signe d'acquiescement.
« Quoique je ne puisse découvrir le mobile de votre conduite , et quelque dure qu'ait été votre condition, je ne me crois pas quitte envers vous. Je serai de retour dans un mois, et je vous demanderai alors si par quelque moyen je puis m'acquitter envers vous.
— Ne parlons pas de cela, prince, nous nous reverrons.
— Quand?
— Dans un mois. »
Le prince tendit la main à Lorenzo, qui ne parut pas avoir vu ce mouvement et s'inclina sans la prendre.
Le postillon , délivré de ses liens et rendu à ses fonctions, enfourchti vivement son porteur et fit claquer son fouet comme s'il eût été pour quelque chose dans la délivrance du prince. Les chevaux, animés par vingt-quatre heures de repos, partirent au grand galop.
« Route.de France ! » cria le prince San-Garlo en jetant un dernier regard à Lorenzo.
Giovanni se retourna vivement en entendant cet ordre.
« Quoi I dît-il , Lorenzo , il retourne en France ?
— Je lui ai fait cette condition pour l'éloigner de Rudolphi,
— Je comprends. Et combien durera son absence ?
— Je ne sais... quelques jours... le temps d'achever mon œuvre et d'avoir une lettre de la jeune fille. Je veux une lettre, c'est une preuve irrécusable.
— Au point où tu en es, tu peux faire tout cela en moins d'une semaine.
— Je Tespère.
— Alors , tu viendras me retrouver à Turin ; j'y retourne, moi. Mon congé expire demain, je ne puis tarder à rentrer à mon corps; je serais porté comme déserteur.
— Eh bien! attends-moi à Turin.
— Quand ?
— La semaine prochaine.
— C'est bien loin, dit Giovanni. Encore attendre! Oh ! quand donc en finirons-nous avec ce misérable marquis î »
Les deux amis montèrent à cheval et se dirent adieu plus froidement que de coutume. Giovanni sentait vaguement s'attiédir la haine de Lorenzo ; Lorenzo commençait à redouter le contrôle de Gio-
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i78 UNE .VENGEANCE.
vanni : ils eurent -tous deux comme un sentiment d'allégement en se séparant.
Lorenzo prit à travers les champs et les bols pour retourner plus tôt à Rudolphi, donnant à son cheval des allures d'hippogriflfe; la vaillante bête semblait comprendre la fièvre d'impatience qui dévorait son maître et faisait miracle. Lorenzo risqua vingt fois sa vie dans ce trajet de quelques lieues sans même s'en apercevoir. Il pensait à Laura.
Giovanni suivit lentement la route de Turin, mécontent sans savoir pourquoi, absorbé et profondément triste. U songeait à Marietta.