Q^^A^TP
Quatre semaines après les éyénements que nous venons de raconter, nous retrouvons Lorenzo Memoû seul , vers le milieu du jour, enfermé dans le petit kiosque du parc Rudolphi. Des nattes de l'Inde sont étendues sur le parquet, des coussins de soie sont disséminés de tous côtés; une petite pendule marque l'heure sur une console; un livre ouvert , une paire de gants de femme , sont sur la table ; une écharpe de soie cerise est jetée sur le divan , où se trouve aussi un bouquet de roses et d'héliotropes, dont les fleurs à moitié flétries remplissent l'atmosphère de leurs parfums les plus intenses. Certaines fleurs embaument d'autant plus qu'elles sont plus près de leur fin; leur force se double au moment de la mort : c'est une loi de la nature; elle se retrouve ailleurs : la lampe, à sa dernière goutte d'huile , éblouit une minute avant de s'éteindre ; le cœur, à son dernier amour, s'embrase un instant avant de se glacer. Et puis parfum, clarté, passion, tout s'en va dans la nuit. lis ont vécu I
Le petit salon du kiosque n'est plus le même ; il a perdu sa physionomie froide de lieu inhabité; il est devenu un sanctuaire mystérieux, le confident d'une histoire d'amour, et il serait un confident indiscret si ses stores, soigneusement baissés , n'empôchaient tout regard de pénétrer dans son intérieur.
Lorenzo a l'air inquiet ; il feuillette le livre , puis, le referme; il se lève et se rassied sans motif; il prend le bouquet et en respire machinalement l'odeur, il le quitte pour tortiller dans ses mains l'écharpe de soie qu'il porte à son visage, et dans laquelle il semble chercher un parfum préféré.
L'heure sonne à la petite pendule; il lève brusquement la tête.
« Quatre heures ! murmure-t-il. C'est inconcevable ! jamais elle n'a tant tardé ! Et il me faut retourner à Sanla-Croce. Qu'y a-t-il? que peut-il y avoir? »
Il jette le bouquet , il froisse l'écharpe , il se promène avec agitation. Tout à coup il s'arrête , il prête l'oreille : un pas rapide a fait crier le sable , une robe de soie frôle le long de la charmille, une clef tourne dans la serrure.... C'est elle , c'est Laura !
«Enfin!» s'écria-t-il en poussant la porte derrière elle et en saisissant la jeune fille par les deux mains avec tant de vivacité qu'elle jette un petit cri
de douleur. « Oh ! pardon, pardon, ma bien-aimée, mais j'ai tant attendu! Il y a si longtemps que je ne t'ai vue ! -
— Deux jours, mon Ascanio.
— Deux jours! deux siècles! de longues heures d'une impatience si violente qu'elle est presque une torture ! Enfin, te voilà, te voilà ! Oh! klsse-moi me mettre à tes pieds, et te contempler, et t'adorer à mon aise ; laisse-moi remplir mes regards de ton image et la graver bien profondément dans mon cœur, afin que je souffre un peu moins quand tu ne seras plus là.
— Oui, mets-toi là, à genoux, et que ce soit pour remercier Dieu. Regarde-moi, regarde-moi bien, mon Ascanio, et vois la joie rayonner sur mes traits.
— La joie! Quelle joie ? demanda Lorenzo.
— Écoute, je te l'ai caché de mon mieux, mais je suis bien inquiète chaque nuit en songeant aux dangers que tu cours pour sortir du château.
— Je ne cours pas de dangers. Je vais tout de suite chez Antonio, le garde-chasse; il m'a demandé ma bourse, et pas mon nom, pour m'accueillir; cet homme ne peut me dénoncer.
— Il peut être indiscret, deviner quelque chose.
— Je lui ai fait des demi- confidences; il croit que je viens pour Aminé.
— Bon; mais enfin il y a des dangers, de grands
i82 UNE YENGEÀNGE.
dangers dans notre situation ^ dans notre mys^ tère.
— Où veux-tu en venir, Laura? Tu as commencé par me parler de ta joie, et tu ne m'occupes que de tes craintes.
*- Laisse-^moi achever, mon ami, et tu seras aussi joyeux que moi. Toutes ces craintes-là vont s'évanouir comme des ombres.
— Que vas-tu m'apprendre? dit Lorenzo inquiet.
— Ce que tu saurais déjà, pauvre prince bienaimé, si, pour l'amour de ta Laura, tu n'étais pas resté prisonnier à Rudolphi plutôt que d'aller sur^ veiller tes intérêts en France*
— Mais quoi? quoi donc, encore une fois? s'écria le jeune bomme avec angoisse.
^ — Tu es rentré en grâce auprès du roi : tout est éclairci ; tes lettres t'ont pleinement justifié.
— Mais je n'ai rien écrit, ^ balbutia Lorenzo dont les idées se troublaient.
Laura, toute à son bonheur, ne le comprit pas; elle continua avec exaltation :
c Tout est éclairci, te dis;je; tout est terminé. La princesse ta mère a été reçue hier par Sa Majesté, et elle a remporté l'assurance que tu allais être nommé premier chambellan. Mon père voulait me mener à Turin pour aller lui porter nos félicitations. Je me suis arrangée pour rester. Je voulais te donner ces bonnes nouvelles moi-même.
— Et commeht as-tu appris tout cela î demanda Lorenzo d'une voix éteinte, en cachant sa tête sur les genoux de Laura pour lui dissimuler son trouble.
— Oh ! de source certaine. D*abord hier, à cette fête des Franchetti, dont je suis revenue si tard, qu'au lieu de t'ouvrir la petite porte, je n'ai pu que te jeter mon bouquet par ma fenêtre.... le jour pointait.... A ce bal donc, tout le monde parlait de toi; je ne savais comment cacher mon émotion et ma joie ; et puis ce matin, bien mieux! la loi et les prophètes ! le journal de la cour.... Tiens, vois! » Et tirant un journal de sa poche, Laura lut :
« Nous sommes autorisés à donner le plus complet démenti aux rumeurs qui ont circulé depuis quelque temps sur le compte de Son Excellence le prince Ascanio San-Carlo; l'instruction aujourd'hui terminée de la conspiration des Onze n'a nullement incriminé le noble nom de Sàn-Carlo, et Sa Majesté a hautement déclaré hier au conseil qu'à son retour de France, où le retiennent ses afTairea personnelles, le prince serait attaché au service particulier de sa personne et comblé de nouveaux honneurs, h
« Qu'en dis-tuî fit la jeune fille triomphante en mettant le journal sous les yeux de Lorenzo.
— Je dis.... jedis..». répondit celui-ci avec effort, que j'ai été bien heureux depuis un mois! Ce mystère avait son charme.
— Égoïste! dît Laura en souriant.
— Oui, égoïste! en effet, fit Lorenzo d'un air sombre.
— Ignores-tu combien notre situation actuelle est pénible et dangereuse pour moi ? Je ne te l'ai pas fait remarquer avant aujourd'hui....
— Tu es un ange ! interrompit Lorenzo en couvrant ses mains de baisers passionnés ; tu es audessus des autres femmes par l'âme comme par la beauté. Oh ! si ma vie pouvait te servir à quelque chose, comme je te la donnerais avec bonheur!...
— Mais je l'entends bien ainsi, mon Ascanio, et je la prends, ta vie, et c'est mon droit, et je te préviens que je ne t'en rendrai jamais rien. Voyons r que te disaîs-je ? Ah ! oui, je me souviens ; je voulais te voir comme moi tout entier à notre bonheur actuel, et pour cela je te rappelais combien j'ai souffert. Tu es un homme, toi ; tu ne sais pas tout ce qui humilie et froisse une jeune fille dans une position comme celle où je suis. Tu aimes notre mystère? Quant à moi, il me pèse et me torture; la dissimulation est antipathique à mon caractère. Oh! dissimuler sans cesse, même avec mon père, même à propos de toi! entendre faire ton éloge et ne pouvoir m'écrier : « Oui, oui, il est noble et « charmant, et je le sais, et je le connais mieux que « vous tous, car il est mon époux devant Dieu!
« Comprends-tu quel supplice! »
— Ouï, dit Lorenzo, je comprends!...
— Et ensuite , craindre tous les jours pour toi , redouter tes imprudences, être assaillie par mille craintes! Au lieu de cela, te revoir librement, publiquement , au grand jour, devant mon père, devant tous; oser montrer que je t'aime; puis, dans quelque temps, dans quelques jours peut-être, devenir ta femme, ta femme honorée, heureuse ! Ne plus se cacher, ne plus mentir, ne plus trembler, mais vivre dans la lumière, dans la sécurité, dans l'amour!... Tiens, c'est trop de joie, la tête m'en tourne!...
— Oui, djt Lorenzo, qui sentait que son silence pouvait finir par être remarqué; oui, dans l'amour, voilà surtout ce qui est grand, beau et désirable ; le reste, qu'est-ce, dis-moi? Tu étais duchesse il y a un mois; tu étais dans l'éclat, dans les honneurs , dans les plus hautes sphères du monde; étais- lu bien réellement heureuse?
— C'est bien différent! Il y a un mois, j'ignorais le bonheur, je n'avais jamais senti battre mon cœur ; maintenant, il me semble que j'existe plus complètement, je sens davantage le prix de toutes choses ; je vois la nature sous de nouveaux aspects ; je sens l'art plus profondément; toutes mes facultés ont pris une extension nouvelle. Oh! mais, quand je serai princesse San-Carlo, ce sera bien plus beau encore !
— Qui sait? dit Lorenzo.
— Doutes-tu de moi ou de toi, ami? demanda Laura.
— Je doute de la destinée.
— Oh! pas aujourd'hui, j'espère. »
Lorenzo était au supplice ; il voulut rompre l'en-trelien à tout prix .
« Ne ferais-je pas bien, dit-il, d'écrire au roi?
— Oui, oui, sans doute, et à mon père aussi, à mon père surtout. Ânnonce-lui ton arrivée pour bientôt , pour tout de suite. Rien ne t'empêche de reparaître maintenant.... Ahl mon Dieu, cinq heUr res ! il me faut rentrer au château, te quitter, mais pas pour longtemps.
— Ce soir, n'est-ce pas? dit Lorenzo.
— Ce soir, impossible 1 Nous attendons deux cents personnes, on se séparera très- tard.
— Demain, alors?... Tu peux venir ici dans la journée, à trois heures.... Oh ! demain, encore ton amant!.. •
— Et puis mon époux toujours I v dit Laura. Lorenzo n'eut pas la force de lui répondre. 11 la
pressa sur son cœur, et la laissa sortir. ' Resté seul, il se sentit anéanti par ce qu'il venait
d'apprendre.
Depuis un mois bientôt il marchait dans une route
qui le menait fatalement au point où il se trouvait ;
mais il avait marché comme un homme ivre, sans
conscience du temps , ni du chemin ni de l'abîme qui était au bout. Il avait été saisi de ce vertige que donne un grand amour, et il avait été envahi trop violemment pour se demander comment il se faisait qu'il adorât cette femme dont il avait juré la perte. Ses combinaisons, sa haine, sa vengeance, tout cela s'était évanoui devant le charme tout-puissant de la femme aimée, comme les ténèbres disparaissent devant le soleil.
Gomment lui, Lorenzo, le plébéien ulcéré et vindicatify s'était-il ainsi transformé? les motifs n'en sont pas difiiciles à pénétrer. Dès le premier moment, Laura se révéla à lui sous un aspect trop nouveau pour ne pas être dangereux. Non-seulement il la vit dépouiller pour le prince San-Carlo les manières dédaigneuses dont le secrétaire Lorenzo avait été blessé, mais la jeune fille se para peu à peu du rayonnement de l'amour; dès lors ce ne fut plus un changement, ce fut une transfiguration. Il n'avait imaginé rien au delà d'un triomphe sur une belle femme fière et vaine, et Laura fit briller à ses yeux les trésors d'une organisation riche, choisie, exallée, tous les dons s'ajoutant à toutes les délicatesses; la nature et la fortune associées pour former une femme comme il n'en eût pas rêvé une, car il ignorait ce que certaines recherches d'habitudes et d'éducation peuvent ajouter à l'amour même,
Tout, dans Laura, tout, jusqu'à ses défauts, se transforma en éléments de séduction pour Lorenzo. Cette morgue, ces hautaines façons qu'il ayait tant haïes jadis, quand elles ne s'adressèrent plus à lui , ajoutèrent un charme de plus à son triomphe. Ce jeune homme ardent et rêveur à la fois, resté naïf de cœur par l'austérité de sa vie, devenu délicat de goût par la culture de son esprit, devait plus qu'un autre être subjugué dans de pareilles conditions.
Le pauvre amant, ébloui, vaincu, fasciné, fut pris à son propre piège. Pouvait-il en être autrement? Avoir été habitué aux vulgaires allures des compagnes d'étudiants, et se trouver l'amant aimé d'une femme exquise entre toutes les femmes! Que ferait un homme qui, n'ayant jamais bu que de la piquette, rencontrerait une coupe de nectar? Il s'enivrerait. C'est ce que fit Lorenzo.
Les circonstances, qui d'abord servirent sa haine, servirent ensuite son amour. On a vu comment, en suivant le prince San-Carlo , qui avait failli être perdu par sa faute, il obtint de celui-ci de rester encore un mois absent. Ce mois écoulé dans les transports de sa passion, rempli en outre par les mille soins nécessaires à son double rôle de secrétaire et de prince, passa comme un éclair. Là encore, la sort avait semblé le favoriser; le duc, en lui assignant des occupations régulières à Santa- Groce, lui permit de ne plus reparaître à Rudolphi
soûs les traits de secrétaire. îl n'eut pas de peine à faire croire à Laura qu'ayant gagné un des gardechasses de son père, il trouvait chez cet homme un asile pendant la journée. Chaque malin au point du jour, avant que personne fût levé au château, il sellait lui-même son cheval et retournait à son poste, au milieu des ouvriers du duc. Il arriva bien que quelque chambrière diligente ou quelque laquais attardé aperçut le beau secrétaire remplissant les modestes fonctions de palefrenier; mais ce fait devenait tout au plus l'objet d'une remarque faite à l'antichambre ou à l'office, et ne parvint jamais aux oreilles du duc ou de sa fille; d'ailleurs on était très -habitué au château aux allures de Lorenzo; on les trouva d'abord étranges, puis on s'y accoutuma au point de n'y plus faire attention.
Tout servit donc Lorenzo pendant un certain temps. Le hasard, dont la collaboration est indispensable à tout bonheur, avait fait jouer ses mille ressorts en sa faveur. Il pouvait se croire l'élu de quelque puissance occulte, car jamais homme n'était arrivé plus heureusement à l'apogée de ses rêves. Cette persistance de la fortune à son égard avait contribué à Tentretenir dans cet étourdisseraent de l'âme où ne s'entendent plus ni la conscience ni la raison. Après avoir désespéré de tout, il était arrivé à se fier aveuglément à son étoile. Sur des bruits de journaux et des commérages
du monde, répétés par le duc, il croyait que l'absence du prince devait durer plusieurs mois et lui permettre ainsi de continuer son rôle près de Laura.
Quant à ce qu'il ferait le jour où le prince, en reparaissant, détruirait enfin tout Tédifice de son bonheur, il n'en savait rien. Il se l'était demandé mille fois, et toujours il avait chassé cette pensée importune et cruelle ; il laissait aller sa vie, jouissant du présent et endormant ses inquiétudes et ses remords dans les enivrements de son amour.
Mais le réveil était devenu inévitable. Rien n'empêchait plus le prince de reparaître ; il pouvait être à Rudolphi dans deux jours, car dans deux jours la promesse faite à Lorenzo ne le lierait plus : le mois serait écoulé.
Pendant quelques moments après le départ de Laura, Lorenzo n'eut pas même la faculté de penser.
Enfin dix projets incohérents se présentèrent à son esprit presque à la fois. Il songea à aller trouver le prince, à le provoquer, à se battre avec lui jusqu'à la mort de l'un d^eux; il pensa à enlever Laura de gré ou de force et à fuir avec elle; il pensa surtout à se tuer. Mourir silencieux, dans l'ombre, sans rien avouer, sans rien tenter, comme un coupable se jugeant, se condamnant, s'exécutant
DANS LE KIOSQUE. i9i
lui-même, ce parti était le plus facile à prendre, le plus juste peutrêtre; mais Laura! que deviendrait Lauraî. Elle Taimait, il le croyait, et cette idée brillait au fond de ses sinistres projets comme un rayon sauveur pouvant encore éclaircir Favenir.
Il quitta le kiosque, remonta à cheval et fit, sans savoir comment, les six lieues qui le séparaient de Santa-Croce ; heureusement son cheval, habitué à la route, se dirigea sûrement, et s'arrêta de luimême devant la petite porte par laquelle il avait coutume d'entrer.
Quand le cheval s'arrêta, Lorenzo s'aperçut qu'il était arrivé; il descendit, et se trouva en face d'un homme qui, assis sur une des bornes de la grille, avait l'air d'attendre.
« Gomme ça se trouve I dit l'homme en se levant; vous arrivez juste pour m'ouvrir, monsieur Lorenzo ; sans vous, il me fallait faire le tour par la grande entrée, et c'est bien plus long. Tout est pour le mieux, car c'est vous que je cherche. »
Lorenzo reconnut son ancien métayer.
« Ah! c'est toi, Paolo ! dit-il. Que me veux-tuî
— Tout simplement vous remettre cette lettre qui vous fera plaisir»
— Une lettre : de qui? demanda Lorenzo presque machinalement.
— De qui puis-je vous en apporter? De M. Gio-
vanni donc! qui va bien, si bien, qu'il est quasiment guéri à cette heure. ».
Au nom de Giovanni, Lorenzo tressaillit. Il avait complètement oublié depuis longtemps son ami, et cet ami surgissait tout à coup, comme pour augmenter les complications mauvaises qui l'entouraient. Il y a des jours néfastes !
« Giovanni peut donc écrire? demanda-t-il à Paolo.
— Et si bien, que voici sa lettre.
— Donne. Rends-moi le service d'aller mener mon cheyal à l'écurie : je te suis.
— A vos ordres, monsieur Lorenzo ; je ne repartirai pas sans savoir s'il y a une réponse. Je retourne à Turin demain ; il y a un convoi de mulets à mener pour mon oncle.
— Bien, » dit Lorenzo qui n'avait pas écouté un mot, absorbé qu'il était par la lecture de la lettre de Giovanni.
Voici ce que lui écrivait Giovanni :
« Tu vas être bien surpris en recevant cette lettre, mon cher Lorenzo, mais pas plus que moi en l'écrivant. Ce maudit coup de sabre sur le crâne devait me laisser imbécile, puisqu'il ne m'avait pas tué, et voilà que j'ai recouvré l'usage de ma raison, et, pour mon malheur, toute ma mémoire. Je me souviens, c'est te dire si je souffre ! Je souffre du
DANS LE KIOSQpE. . 193 '
passé, cela est inguérissable; je soufifre aussi du présent, surtout de rincertitude où je suis de ce que tu as fait depuis un mois. Je ne t'accuse pas pour ton silence : tu ne pouvais venir faire des • confidences à un malheureux, inerte, stupide et martyrisé sur un lit d'hôpital ; je sais d'ailleurs que tu as envoyé souvent Paolo s'informer de mon état. Tu attendais sans doute mon premier éclair de raison pour m'apprendre où nous en sommes. La dernière fois que je t'ai vu, au milieu des incidents de notre séjour parmi la Mnde de Beppo, tu espérais un succès prochain. Sommes-nous vengés enfin de cette orgueilleuse famille? Tu ne te figures pas dans quelle agitation me jette l'incertitude!
« Il y a des gens auxquels le mauvais sort n'accorde point de relâche! Ainsi, il m'a fallu recevoir un coup de sabre sur la tête, qui m'a rendu idiot pendant trois semaines, dans une affaire d'escarmouche où cinq hommes seulement ont été blesséSj et cela juste au mioment même où j'avais besoin de mon énergie, de ma présence d'esprit, pour faider à achever notre œuvre et jouir de cette vengeance qui est devenue le seul but de ma vie ! Ne me dirait-on pas poursuivi par une divinité malfaisante? Tout m'a échappé jusqu'à* présent, tout, même cette satisfaction amère que les malheureux trouvent dans l'exercice de leurs haines. Heureusement nous étions deux, et tu nous as vengés, n'est-
ce pas? Un mot seplfsment. Le marquis AIphûQSS est-il instruit? J'ai vainement tenté de savoir ici ce qu'il devient ;~on m'entoure de soins absurdes, et, sous prétexte de ménager ma tète, on m'exaspère ep ne répondant à aucune de mes questions. La fureur m^auraitpeut-rètre rendu fou tout 4e bQPi si, grâce à Paolû, je n'avais , trouvé moyeu de t'écrire cette lettre. Je le charge de te porter tout c^ qu'une interrogation peut contenip de plus ppignant. « Qioy^nni. f
Lorenzo relut deux fois cette lettre; elle le jeta dai^s de nouvelles perplexités. Il s'était ba^itué, de? puis que Giovanni avait é\^ dangereusement {blessé* à regarder son ancien complice cpQime ho^ de la iquestion, et le voilà qui reparaissait, lui aussj, pqur lui demander comp|e çle sa conduite I
Répondre par la vérité, avouer que lui, Lor^«?q, le frère oSsnséi le vengeur austère, 1(8 juge ipaplscable, s'étflit kâssé séduire par 1;:^ jeupe fille ^Qn\ i) avait voulfi hm une victime pxpiatçiir^, cela étuit impossible. Lorenzo le pompnt
Il fit ce que nous avansi tpus fei| ^ wm de p^s lie»* res de trouble oà oii ne s^it pj^s preadre up p^rf» • il écrivit et ne répqndit pas.
« ie ne puis rieu t-expiiquer par é^mU dihil h ûifl-
vamii; flaps peu de jours je serai près de toi et tu sauras tout, ©'ici Jà, SQUge à te guérir, eela a son in)por^pce, sinon pour toi^ du moim pour moi, qui f^ivfie et aur^i peut-être besoin de toi. »
Il ajouta ce dernier mot pour donner à la fols fprce t\ patience au blessé. Gela fait, il chercha Eaojp, et l^i recommanda de remeUre ce billet à (^îjpyanni le lendemain j^vaut toute chose. Puis il alla s'enfprmep dai^s s^ cbambrq, se jeta sur son Ht, e(, cachant s^ të|e dans ses couvertures pour étoullpf se^ s^pglots, il se livra à un de ces accès de 4pul^pr viol^ifte auxquels cèdent parfois les plus fortes prganisatiPUS.
Qu^pd Pn peu d*ordre rentra dans ses idées, il avait résolu de s'adresser à Laura, de lui tout avouer et f^e la faire l'arbitre de sa destinée. Il troiiya î^rdessus de ses forces de lui avouer la vérité en face. Il lui écrivit :
«« Je ne sais pas, lui disait-il, quels mots peuvent exprimer l'angoisse avec laquelle je commence Gettp lettre I Je vais par quelques lignes détruire tout mon bonheur ; je vais me préparer le plus affreux supplice : P^lul de yops voir souffrir, Laural Je tombe à vos genou?. "Pardon, pitié, Laura I Je vous ai trompée I je ne suis ppint le prince San-Carlo!,.. Qui suis-jeî J'pserai peut-être vous le dire si un de
i96 UNE VENGEANCE.
VOS regards daigne encore tomber sur moi. Mais je ne l'espère pas; cet aveu indispensable me. sépare de vous à jamais; Tavenir, ce gardien de toutes les espérances, ne me réserve rien ! Ah ! j'ai été poussé bien fatalement où je suis! Mais à quoi bon chercher à vous l'expliquer? Il n'y a pas d'atténuation à ma conduite, Plaise à Dieu qu'il y ait une expiation possible! Je ne puis vous donner que ma vie, disposez-en. Si vous la condamnez, je rentrerai dans l'ombre étemelle, sans un mot, sans un murmure; si vous voulez la conserver, je l'emploierai toute à vous obéir, à vous servir, à réparer mon crime par tous les moyens. Je le jure, Laura, par ce que j'ai de plus sacré en ce monde : par mon amour pour vous ! Jugez donc, Laura, et ordonnez de mon sort; c'est l'esclave le plus soumis, le plus repentant, le plus désespéré qui se prosterne à vos pieds, attendant son arrêt, et qui l'exécutera, quel qu'il soit, en vous bénissant !
« Celui que vous appelez Ascanio. »
Cette lettre écnle, Lorenzo retomba dans la plus sombre méditation. Tantôt il repassait dans sa mémoire toutesles heures d'enchantement écoulées près de Laura; tantôt il se représentait le désespoir de la jeune fille en apprenant la vérité, et soit qu'il regardât derrière lui, soit qu'il envisageât l'avenir, il
ne voyait de toutes parts que regrets amers ou poignantes inquiétudes.
La nuit s'écoula pour lui sans une minute de sommeil et dans des paroxysmes de désespoir ou d'abattement comme en connaissent seules les grandes douleurs^ surtout celles où le remords a sa part.
Quand le jour parut, il se regarda dans une glace : il lui sembla avoir vieilli de dix ans dans cette nuit terrible. Il procéda néanmoins à sa toilette avec la recherche qu'il y mettait depuis le jour où il s'était chargé de représenter auprès de Laura l'élégant prince San-Carlo. Il y apporta encore plus de soin qu'à l'ordinaire; il voulait effacer les traces de sa cruelle insomnie.
Mais, plus que tout cela, la volonté de dominer sa souffrance rendit compléteinent à Lorenzo celte fière beauté dont avait pu être à bon droit séduite la fiancée du prince San-Carlo. Ses joues étaient sans douteplus pâles que decoutume, sèsgrandsyeuxbrillaient d'un éclat fiévreux, sa bouche se contractait par moments sous un sourire étrange; mais ce n'était là qu'un charme de plus ajouté à ce visage régulier, dont le profil rappelait les lignes les plus pures de l'Hector duParthénon.
Il dissimula son élégance sous un ample manteau, cacha ses traits sous un chapeau à larges bords, se fit amener un cheval et prit la route de Rudolphi.
198 UNE VENGEANtE.
Lorsqu'il apjirochâ du lieu où il allait revoir 1^ Laura, Fémotion de Lorenzo devint à la fois plus ^^ vive et moins pénible ; ilnfe joie fugitive pénétra dans son âme. Quelque tfuelles qiie fussent ses :'^ pensées, elles étaient toutes dominées par belle-ci : j^^ « Je vais là voir ! » |^^
Cela se passe ainsi là où règne l'amour. La ré- ^^ flexion n'y peut fièn, la raison n'y peut tien ; les P évidences accablantes, les dangers imminents n'y '^ peuvent rieii. Voir l'être qu'on aime, c'est le ciel ^ qui s'ouvre : il n'est pas de puissance é\ï môtiâé qui ^ empêcîhe le cœur de s'éclairer d'utie tayoïi de bon- ^ heur à cette pensée. ^
Une femme se plaignait un jour détànt l'homme \ qu'elle aimait d'avoir de grands sujets de tristesse. ^
« Je ne te vois jamais triste, lui dit celiii-ci. '
— Comment pourràis-tu me voir triste^ tbi ^di es ma joiel répondit-elle. C'est comme si le Soleil voulait voir un effet de iiuit. *
Ce mot n'est pas seulement lih de ces înbts ëmils comme le cœur en trouve ; il est pi^ofondétnent \ vrai. I
La présence a la toute-puissance : elle apaise tout, elle efface tout ; elle est le premier besoin conlme le plus grand enivrement de l'amour,
Lorenzo entra dans le kiosque sous l'empire de ces idées d'espérance. A force d'amour, il avait obtenu un sursis de son désespoir; il défendait à son
DAIfS LE KIOSQUE. 199
I ^ âme d'accueillir autre chose que son prochain bonjjjj heur, et son âme lui obéissait.
j II trouva le petit salon tel qu'il l'avait quitté la ^^1 veille ; seulement les fleurs du bouquet avaient ,|l^ achevé de se dessécher et la pendule n'allait plus.
La superstition, qui parle facilement aux malheu- ^, reux, lui fit voir deux présages funestes dans ces jj. petites circonstances si naturelles; il acheva d'être j^' troublé (Jiifilnd, ayatit tiré sa molitre pourvoir cotng ^ bien de temps il devait encore atteridre la venue de I Làtirà, il s'aperçût qu'elle s'élait également arrêtée. jçj Daris Ses agitatiôtiâ, il avait oublié dé la îudntër.
C'était très-simple, très-insigtiifiàtit : Cela lui fit ,jj,^.pftsser titi froid datis le cœur; il lui sembla qu'à J5J toutes ses iûtètTO^atiohô la destinée répondait pAt
dès symboles de mort.
g NêatimjDiiis, pat tW vidëtit effort dé vdldftté, il Q,^ parviht à inàttriser cette impt-essibU et à ressaisir la
disposition d'éslfltit où il se ti-oùvait en at-riVàhi; il ^ s'assit sili* le divdn, près de la place occupée la g veille par LaUra, fixa ses yeux sur le boiissin où
cette tête charmante avait laissé sdu emptelnte^ et , attendit dans le recueillement la dernièrfe visité de
sa bien-aimée.
Nous laisserons Lorenzo dans le kiosque, livré à des pensées à la fois douces et douloureuses, et nous reviendrons h Laura Rudolphi, quand elle s'était séparée de son amant le cœur plein des plus radieuses espérances.
Elle traversa les longues allées du parc la tête haute, les lèvres entr'ouvertes, les yeux pleins de cette clarté presque divine qui est le reflet de la joie intérieure. Avec ses beaux cheveux noirs soulevés par la brise, et son air dé marcher sur les nuages, on l'eût choisie pour représenter la Diane des bois sacrés au moment où elle quitte Ëndymion et où la 'majesté de la déesse se mêle sur son front au rayonnement du bonheur.
Elle arriva chez elle avec une vivacité d'allure qui ne lui était pas habituelle. Aminé l'attendait, surprise à la fois de voir sa maîtresse rentrer si tard et avec tant de précipitation.
« Vite, Aminé, vite, à ma toilette, dit Laura en entrant.
—Mademoiselle s'est promenée bien longtemps; il y a déjà du monde dans la galerie avec M. le duc. Quelle coiffure mademoiselle fait-elle?
— Dis qu'on aille me chercher un gros bouquet de roses, j'en mettrai une dans mes cheveux. »
Aminé alla donner l'ordre, et, peu après, un domestique apporta-une corbeille pleine de magnifiques roses tout fraîchement épanouies.
« Ma robe de taffetas d'Italie blanc, dit Laura à Aminé.
— C'est bien simple, mademoiselle, pour un jour où il vient tant de monde.
— Je n'ai que cette robe qui soit tout à fait fraîche.
— Si mademoiselle mettait sa robe bleue brodée, la dernière venue de Paris?
— Non, je veux être habillée très-simplement ce soir. »
Laura mit en effet une robe de taffetas d'Italie couverte d'une vingtaine de petits volants, et posa dans ses cheveux la plus belle rose de la corbeille.
Gomme elle se préparait à descendre près de son père, le duc lui-même entra chez elle.
« Eh bien ! on ne te voit donc pas aujourd'hui ? dit-il.
— Me voici, cher père, me voici, je suis prête. » Et elle s'avança vers le duc.
Celui-ci la contempla avec une surprise mêlée
d'orgueil. Malgré la simplicité de sa toilette, Laura était éblouissante.
« En vérité, dit-il, il serait bien hardi de mettre une pareille rose dans ses cheteux avec d'autres joues que les tiennes; mais, ma parole d'honneur! tu soutiens la rivalité. Gomme tè voilà fraîche et belle, ma fille! Est-ce que tu sais les nouvelles?
— J'ai lu le journal i mon père.
— Rien .que le journal ?
— Y a-t-il donc autre chose?
— Mais oui, le prince sera probablement ici ce soir.
— Pas possible! s'écria Laura.
— Tellement possible, que voici le billet qu'une espèce de courrier exténué vient de me remettre. »
Et le duc, dépliant un papier qu'il tenait à la main, lut:
« Ma patrie m'est enfin rouverte, monsieur le duc ; les deux fatalités qui m'en fermaient l'entrée ont disparu en même temps. Ma parole, qui me liait, je vous expliquerai comment, la calomnie qui m'accusait, tout cela ne me fait plus obstacle. Aucune ombre n'obscurcit plus l'honneur derhomme que vous avez bien voulu accepter pour gendre. Je pars en même temps que cetteilettre; je sollicite la faveur d'être reçu à [Rudolphi avant môme d'avoir été à Turin. Mon premier devoir, conuue mon plus cher désir aujourd'hui, c'est d'aller demander à la
dûchèsse Laura si elle veut bien me permettre de rapporter à ses pieds l'espoir que tous m'ayez autorisé à concevoir il y a deux mois.
« Je serai, i'est)ère, près de ybus^ mardi ou mercredi prochain. *
c Mardi 1 c'est aujourd'hui , dit le duc en finissant.
— Gomihent ! il serait ici ce soir? s'écria Laura toute tremblante d'émotion. Ohl pensait-elle^ il ne m'a rien dit; il me ménageait cette surprise! ,
— Et Cela se trouverait bien qu'il arrivât ce ^oir, répéta le duc, car te voilà vraiment sous les armes;
— Vous tne trouvez bien, mon pêteî
— C'est-à-dire que, sans flatterie^ tu n'as jamais été si belle. Tu vas le subjuguer complètement dès la première entrevue, ce pauvre prince! »
A celte réflexion de son père, Laura se retourna pour cacher son trouble et feignit d'ajouter quelques épingles à sa toilette:
Le duc continua :
i Là première entrevue ou à peu près, ear tu te âouvictis à peine de lui, je crois.
— En effet, mes souvenirs ne sont pas très-précis. Cependant le pritîce Ascanio est fort bien, autant que je puis mô le rappielér. Du reste, je suis charmée d'avoir, de vôtre avis, quelqiiè chance de le côhquérir, je vais User de tous mes moyens; j'eii ai bieii le droit, fa'est-ce i>as, nlon père?
— Comment donc, le droit! le devoir même! ajouta le duc avec enjouement, car c'est par mon ordre. ^
En écoutant ces derniers mots, Laura adressa au duc un de ces sourires expressivement malicieux que les femmes ont dans de certaines situations : sourire de triomphe, mais de mauvais triomphe; sourire que la perversité victorieuse adresse à la bonne foi abusée; sourire charmant pourtant et qui enchante celui qu'il offense, car il ne voit pas la petite pointe de la queue du diable qui frétille joyeusement dans ses plis.
« Tu souris! continua le duc. Cet ordre-là ne te coûte pas à exécuter, si j'en crois ta physionomie ; tu étais plus indifférente au début, quand je te parlais de ce mariage! Tout est au mieux alors, et, je le vois, ce mois d'attente n'a pas nui aux intérêts de mon futur gendre. Ton imagination l'a servi, je gage, à souhait. Ah! ces jeunes filles, elles sont toutes les mêmes ! Allons, donnez-moi votre bras, princesse^ et venez un peu vous présenter à votre cour; elle ne doit pas souffrir de votre bonheur personnel. »
Laura suivit son père dans la grande galerie , où bon nombre d'invités se trouvaient déjà réunis. Son entrée fut accueillie par un de ces murmures d'admiration si doux aux oreilles des femmes. On passa dans la salle à manger, et pendant le repas, la
gaieté italienne, encouragée par la physionomie des maîtres de la maison, osa se montrer sans trop se préoccuper de l'étiquette habituelle du lieu. Cette soirée fut une des plus brillantes du château Rudolphi.
La nouvelle apportée par le journal était connue de tout le monde; on sentait de la joie dans l'air, et chacun, en regardant la belle Laura, enviait dans son cœur l'heureux prince San-Carlo.
Une grande animation régnait dans les salons , quand l'intendant du duc vint lui dire quelques mots à voix basse; le duc chercha aussitôt sa fille du regard, et, s'approchant d'elle, il lui dit : « Devines-tu ce qu'on m'apprend ? »
Laura, de rose comme son bouquet, devint rouge comme une grenade à cette interrogation. « Est-ce le prince ?... dit-elle.
— Il vient d'arriver ! J'espère que c'est de l'empressement ! Je vais le recevoir* »
Et le duc se dirigea vers le salon qui précédait la galecie de fête.
« Oh ! pensa Laura, le voilà donc arrivé, ce moment tant désiré ! Ascanio est là ! je vais le voir ! il va entrer le front levé au milieu des lumières et de la foule, dans ce même salon où, il y a un mois, il arrivait dans l'ombre et le mystère ! Que mon cœur est changé depuis ce jour! 0 mon Dieu! ajouta-t-elle dans une prière muette, accordez-
moi la force de dominer mon bonheur en le revoyant. »
Elle achevait à peine cette courte invocation ^uand la voix claire de l'huissier annonça :
« Son Excellence le prince San-Carlo ! » Il se fit à rinstant un silence dans les groupes, et toute Tattention se porta vers la porte, où apparut un grand jeune homme vêtu avec une extrême élégance, qui s'avança vers le duc Rudolphi d'un air radieux.
Le duc lui tendit cordialement la main et lui dit : « Cher prinfce , je suis bien touché d'avoir votre première- visité; elle est uh honneur et line joie pour ma maison.
— Monsieur le duc, répondit le prince, c'est moi qui suis comblé d'être si bien accueilli par vous ; mais mon empressement me fait peut-être aitiver intempestivetnent : vous donnez une fête , il me semble.
— Eh ! tant mieux ! interrompit le duc. Notre fête, vous la complétez, et mes amis, qui sont presque tous les vôtres, seront enchantés de se trouver là pour vous féliciter de votre heureux retour. Cependant, avant tout, laissez-moi vous amènera ma fille. »
Et prenant le bras du prince, le duc se dirigea vers Laura.
La jeune fille, dominée par son émotion, se te-
nait debout près d'un grand fauteuil, in dossier duquel elle s'appuyait, tout en effeuillant son bouquet pour se donner une contenance; elle avait les yeux baissés , et , pour un Observateur superficiel, rien dans son attitude n'annonçait autre chose qu'un etnbarras bien naturel en pareille circonstance.
« Ma lille, dit le duc de Rudolphi, voici le prince Ascanio San-Carlo qui , à peine arrivé, veut te présenter ses hommages; tu m'aideras à lui prouver qu'il est le bienvenu à Rudolphi.
— Mademoiselle , dit le prince î j'ai bien Impatiemment attendu ce moment. »
En entendant la voix du prince, Laura leva la tête et son regard se fixa sur lui avec une expression où se peigrât une véritable terreur; peu à peu ses yeux s'agrandirent et devinrent presque hagards, tandis qu'ime pâleur excessive se répandait sur ses traits.
Puis elle étendit la main vers lui ^ et dit d'une voix étranglée :
« Vous êtes le prince Sau-Carlo, monsieur?...
— Ai-je le malheur que vous ne me reconnaissiez pas, mademoiselle ? s'écria le prince surpris de cette question.
— Ma fille, que veUx-tu dire ? demanda le duc en même temps.
— Vous êtes le prince San-Garloî... répéta Laura
en regardant le jeune bomme toujours plus fixement.
— Monsieur votre père ne vous a-t-il pas un peu parlé de mol, mademoiselle, et.... »
Le prince , déjà très-déconcerté par cet étrange accueil, n'acheva pas. Laura venait de tomber sans connaissance à ses pieds.
Le duc se jeta sur sa fille , tout le monde s'empressa autour d'elle. L'évanouissement était assez complet pour nécessiter des soins particuliers ; on transporta la jeune duchesse dans son appartement, au milieu de la consternation générale.
Le duc désolé accompagna sa fille.
Le prince San-Carlo, plongé dans une sorte de stupeur, resta au salon, essayant vainement de s'expliquer ce qui venait de se passer.
Une heure s'écoula, fort longue pour les invités du duc, qui, retenus à laibis parla curiosité et la bienséance , ne voulurent pas se retirer avant d'avoir des nouvelles de la jeune fille. Pendant cette heure, les conjectures les plus diverses furent épuisées pour découvrir la cause de cet évanouissement extraordinaire. Il est inutile d'ajouter qu'aucun ne s'approcha de la terrible révélation qui avait frappé la malheureuse Laura.
Quand le duc revint près de ses hôtes, il semblait fort triste : néanmoins il leur annonça que sa fille était à peu près remise, quoique se trouvant trop
souffrante pour pouvoir reparaître. Quant à ce qui avait causé l'indisposition de Laura, le duc l'attribua à la chaleur , ce qui est une manière polie de dissimuler la vérité en matière d'évanouissement.
Les invités rassurés , mais non éclairés, pressentirent un mystère sous ces explications : ils s'envolèrent avec la double joie de se débarrasser d'une physionomie imposée par la circonstance et d'avoir une nouvelle étrange à répandre partout. ^
En un clin d*œil, la grande galerie fut vide. Le prince San-Carlo resta le dernier.
« Cher prince, lui dit le duc, vous me voyez désolé; je n'imaginais pas que Laura serait émue à ce point en vous voyant : d'ordinaire elle n'est pas trèstimide ; jamais, il est vrai, elle ne s'était trouvée en pareille situation : cette présentation était trèssignificative.
— Je me reproche, monsieur le duc, d'avoir peutêtre abusé de sa signification dès le premier mot ; d'après vos lettres , je croyais rencontrer ma belle fiancée préparée à me recevoir; je vois qu'il n'en est rien, et je dois craindre, au contraire, que nos projets soient mal accueilUs par elle.
— Ne vous figurez pas cela, prince; Laura connaît mes volontés et leur obéit avec joie; loin de se montrer mal disposée pour vous , elle vous est au contraire très-favorable; elle m'entretenait souvent de son impatience de vous revoir.
îiO UNE TEN6EANGE.
Alors ma vue lui a produit un bien mauVais effet.
— Ce n'est pas possible, car elle m'assurait aujourd'hui même le contraire.
— Comment donc expliquez-vous j monsieur le duc, son étrange réception?
— Je ne me l'explique pas encorda car ma fille n'a pas prononcé une parole depuis qu'elle a repris connaissance. Je crois devoir l'attribuer à plusieurs causes, et surtout à la complication de la chsfleur et de l'émotion. Laura est très-nerveuse et d'un caractère concentré, elle a voulu dissimuler sou trouble au moment de cette présentation, et l'effort qu'elle a fait sur elle-même a déterminé une syncope.
-^ Tout cela proviendrait, à votreavis, d'un excès de sensibilité?
— Précisément , et j'y verrais volontiers pour vous, cher prince, un symptôme favorable.
— J'en accepte l'augure , monsieur le duc , et j'espère trouver demain notre belle duchesse en meilleure disposition. Voils me permettrez de venir moi-même prendre de ses nouvelles.
— Pourquoi , au lieu de revenir demain i n'acceptez-voiis pas mon hospitalité ce soir?
— On m'attend à Turin; j^ n'ai pas encore embrassé ma mère.
— Je n'insiste plus ; les droits de la princesse sont
sacfés. A dehiain doncj, cher prince; flous ttôtis retrouverons plus gaiement; ces quelques heures de repos yont remettre Laura, et vous là verrez jfraîche et souriante à votre retour.
— J'emporte cet espoir^ mônsieut le duc. »»
Les deux hommes se serrèrent là main. Le prince partit. Le duc, en le quittant, se i-ehdit chez sa fille: mais il ne put parvenir jusqu'à elle; il trouva Aminé à la porte de sa maltressé avec un ordre de ne laisser pénétrer personne dans sa chambre.
« Pas même moi? demanda le duc.
— Mademoiselle a besoin de calme et dé silence; elle veut essayer de reposer.
— C'est différent, je me retire. Le docteur va venir passer la nuit dans ce salon. Toij Aminé , tu ne quitteras pas ma fille, el^ si elle éprouve le moindre malaise j après avoir prévenu le docteur j tu viendras tout de suite me chercher. »
Ces précautions prises» le duc Rudolphi reiltra chez lui.
Eh sortant de son évanouissement, Laura s'était d'abord crue folle. Ce visage du prince, ce visage étranger se présentant & elle au lieii des ti*aits adorés de son amaiit , lui faisait l'effet d'une horrible hallucination. Quoi ! bel homme pouvait être le prince San-Cario !
Il l'avait affirmé, et le duc Rudolphi et tdutê cette foule ravalent entendu, et sans le démentir! îl était
donc bien réellement le vrai, le seul prince San- Carïo ! Alors , qui donc était l'autre?
A cette pensée, Laura croyait sentir sa tête se perdre dans les égarements de la démence.
Elle ! elle ! Laura Rudolphi ! la belle et altière duchesse, réduite à avouer qu'elle avait aimé, qui? un inconnu; réduite à sentir sa vie, son honneur , toute sa destinée livrée au caprice de cet homme ! de cet homme dont elle ignorait même le nom! II y avait de quoi mourir de désespoir. Laura espéra wi moment que cela lui arriverait ; elle éprouva d'étranges vertiges , et perdit le fil de ses pensées. Une fièvre violente s'empara d'elle , et toutes ses angoisses s'évanouirent dans les fantasmagoriesdu délire. Elle se tordit sur son lit , en appelant Ascanio. L'amour dominait la raison : il persistait au milieu de ce désastre et triomphait encore dans cette àme éperdue.
Aminé, effrayée de l'état de sa maîtresse, appela le docteur. Celui-ci administra des calmants et fît prévenir le duc. II craignait une fièvre cérébrale.
L'exellente censtitution de la jeune fille surmonta ce grand trouble; la fièvre ne fut qu'une crise , elle céda devant de prompts remèdes bien appliqués. Au petit jour, Laura reprit sa raison, reconnut son père et rappela ses souvenirs.
Alors commença pour çUe un nouveau genre de supplice, le supplice d'être sans cesse entourée.
^uand elle aurait eu besoin de solifude pour répandre les flots de larmes qui Fétouffalent. La sollicitude de son père lui parut pesante, le zèle du médecin odieux , la présence d'Aminé insupportable. Elle réunit toutes ses forces et parvint à se contenir , à n'avoir Fair que ïnalade. Elle eut quelques heures terribles; elle souffrit plus que Lorenzo à Santa- Croce. Lui, du moins, avait eu la liberté de la douleur, elle dut subir la contrainte dans le désespoir. Pauvre Laura ! elle n'avait encore connu que les roses de la vie, et voilà que, par sa première épreuve, elle se sentait blessée à mort!
La moitié -de la journée s'écoula pour elle dans cette torture secrète. Quand approcha l'heure du rendez-vous donné la veille à Lorenzo, elle prit subitement la résolution d'aller à ce rendez-vous. Elle voulait revoir cet homme, le foudroyer sous son mépris et apprendre de lui la vérité. Quelque terrible qu'elle pût être, la vérité lui semblait préférable à cette agonie où la tenait l'ignorance. Mais comment aller au kiosque? comment se faire libre? comment tromper ceux qui l'entouraient? Elle eut l'héroïsme de la dissimulation , elle sut cacher ses souffrances au point d'abuser la tendresse du duc; elle feignit un mieux subit, demanda à manger, reprit même une sorte de gaieté; puis quand elle vit son père bien rassuré, elle manifesta le désir de dormir.
La solitude obtenue, le premier point était gagné.
Le 4uc , ^'extasiant sur les caprices des eonstita* tioiis nerveuses, ne douta pas que Laura ne fût à peu près^guérie; il Tembrassa tout joyeux et la quitta pour aller lui-même prendre un peu de repos.
UN COUP PE FOUDHE. ti5
pN pOUP p FOUDRE.
Lorenzo , enfermé dans le kiosque , était naturellement resté dans la plus complète ignorance des événements dont le château avait été témoin. Il S'inquiétait de Tabsence de Laura, sans songer à lui donner sa véritable explication. Le retour du prince lui paraissait prochain ; il ne se le figurait pas accompli. Il n'eût pas supposé un Instant, lui , pour lequel chaque jour de ce mois comptait comme plus important que des années d'existence , il n'eût pas soupçonné que le prince dût regarder comme chose sans conséquence d'arriver deux jours avant le moment fixé.
D'ailleurs, il laut le dire, la gravité 4o rengage^ ment avait b|en diminué aux yeux du prince , à mesure que le moment du danger s'était éloigné* Conformément à ses ordres, envoyés de France, son intendant avait remis au notaire Garribio, à Raviella, les dix mille ducats avancés pour la rançon payée à Beppo , et, cela fait, sa consience s'était fort allégée à l'endroit de son mystérieux libérateur. Dans l'im-
possibilité de s'expliquer pourquoi on exigeait son absence pendant un mois, il l'attribua volontiers au besoin que pouvait avoir Lorenzo d'empêcher qu'on ne cherchât les motifs de son intimité avec des hommes de la bande de Beppo, car les rapports familiers de. Giovanni avec Lorenzo n'avaient pas échappé au prince, et pour lui Giovanni était un bandit comme les autres. Cet ordre d'idées, tout en ne lui laissant pas oublier ce qu'iLdevait à sa parole ne le rendit pourtant pas très-strict dans la façon de la tenir, et les quarante-huit heures dont il dinodnua son exil ne lui pesèrent pas du tout sur la conscience.
Lorenzo, seul dans le kiosque, livré à des pensées troublées et ardentes, sous l'empire de la fièvre de l'attente, la plus agitante des fièvres, et ne pouvant même pas mesurer la durée de ce temps d'angoisses, arriva à cet état parliculiei* où l'âme, torturée par l'incertitude, veut à tout prix obtenir une solution de la destinée.
Des nuages épais , qui couvrirent le ciel vers le milieu du jour, lui parurent être le commencement du crépuscule ; il crut alors que Laura ne viendrait pas , et se résolut, malgré la gravité de la démarche, à tenter de la voir au château. S'il ne pouvait arriver jusqu'à elle, il se déciderait alors à lui faire parvenir sa lettre.
Il reprit son manteau, sortit du kiosque et se dirigea vers le château.
n arriva sans avoir rencontré personne. Hôtes et domestiques se reposaient encore des fatigues de la nuit. Une fête, suivie d'une maladie , c'était plus qu'il n'en fallait pour mettre à bout de force, c'està-dire à bout de courage, toute cette population de parasites et de paresseux. Pendant la matinée , on avait mollement travaillé à réparer dans les appartements le désordre , conséquence de la fête ; puis, quand on vit le duc se retirer chez lui, en annonçant son désir de prendre du repos, ce fut un sauve-qui-peut général. Les plus consciencieux parmi Jes valets , s'étendirent tout habillés sur les meubles, où ils cherchèrent une compensation à leur nuit blanche; la majorité alla tout simplement se mettre entre deux draps. "^
Pendant quelques heures le château Rudolphi eut l'aspect du palais de la Belle au bois dormant
Ce silence et ce désordre n'étonnèrent pas Lorenzo ; il en conclut seulement que la fête avait dû se prolonger très-avant dans la nuit. Il se dirigea sans hésiter vers l'appartement de Laura , par le grand escalier et les salons officiels.
L'air de mystère en pareille circonstance pouvait perdre celle qu'il voulait sauver.
Il arriva dans le salon où, un mois auparavant, il avait joué son rôle de prince San-Garlo pour la première fois avec un succès auquel il devait tant de bonheur et tant de remords. En revoyant ces
meubles, ces peintures, ces statues, ces porcelaines, tous les objets inanimés si semblables à ce qu'ils étaient ce soir-là, il retrouva vif et saisissant le souvenir (}es sentiments qui rania)ai^i)t alors, et il fut presque épouvanté du changement apporté en lui par ces quelques semaines. L'impas$ibilité de la iqatière se dressait comme u^e poignante ironie m face de la versatilité de ses impressions.
Le salon n'était pas vide. Enfouie dans un grand fauteuil, enveloppée dans un des châles de sa mattresse, Aminé dormait près de la porte de la chambre de Laura. Lorenzo espéra ne pas l'éveiller. Um Aminé , assoupie seulement p^ir cet accablement fiévreux que donne la fatigue, souleva se? paupières alourdies et jeta une exclamation en apercevant un homme qui paraissait sur le point d'entrer chez la duchesse.
« Que voulez-vous? dit-elle brusquement; qui êtes-vous?
— Rêvez-vous, Aminé, pour ne pas me reconnaître î répondit Lorenzo.
— Tiens ! Lorenzo ! fit-elle avec surprise. Vous ne savez donc pas que c'est là la chambre de mademoiselle ? »
Lorenzo éluda la réponse.
«« Je suis venu rarement dans cette partie du château, dit-il.
•*- C'est vrai , vous êtes toujours à Santa-Croce.
Eti })ieni vous arrivez aujourd'hui dans un moment assez triste.
— Que se passe-t-il dope, Aminé î
— D'abord, n^adempiselle est malade.
— Af on Dieu I que dites-vous là I Elle est pialade^ e))el... mademoiselle Laura, ajouta-t-U en se contr^lgpant. Et quelle est^sa maladie. Aminé?
— Ah ! quant à cela , je ne saurais vous le dire. Voici ce qui s'est passé. Vous savez que mademoiselle doit épouser le prince San-Garlo.
— Oui , fit Lorenzo d'un ton sopibre. Quel rapport a le prince avec sa maladie î II doit arriver bieptôt, je crois. . . • ce prince.
— Biei^tôt ! Il est ici,
— Ici I Je prince San-Carlo ! Ce rj'pst pa^ possible. Aminé; vous voijà trompez !
— Ah ! par ej^epaple 1 Pujsque c'eçt hieri en l'apercevant , que mademoiselle s'est évanouie I L'émolion de voir son futur, il paraît. Il faflt qu'il lui ait bien grandement plu; ou bien déplu, ça ^o pourrait encore. »
Aminé aurait pu longtemps continuer à dqnner cours à ses suppositions. A ce§ mots : f Mafiempiselle c'est évanouie en l'aperceyant, * Loreqzp avait chancelé comme un homme ivre^ et s'était Jaiss^ tomber presque inanimé dans le fauteuil qu'Aminé veiïait de quitter.
Il sentit tout perdu à cette révélation; il se repfé*
senta ce qui avait dû se passer; il vit la foudre éclatant sur la tête innocente de Laura. II vit sa bien- aimée frappée mortellement par cette lumière terrible , et son crime lui apparut avec toutes ses . effrayantes conséquences. Il n'avait plus rien à coipbiner, rien à espérer; son rôle passif commençait. Il fallait faire remettre à Laura Ja lettre contenant son aveu volontaire , et attendre ensuite ses ordres comme le coupabje attend ceux de son juge.
Telles furent à peu près les idées qui se pressèrent dans la tété bouleversée de Lorenzo, pendant qu'Aminé continuait à lui donner sur la visite du prince des détails qu'il n'écoutait plus. Sa pâleur, la décomposition subite de ses traits , frappèrent cependant Aminé. Elle s'interrompit.
« Qu'avez- vous, Lorenzôî dit-elle. Êtes- vous malade aussi? Vous avez le visage sens dessus dessous.
— Depuis un moment , en effet , je ne me sens pas bien.
— Y a-t-il donc quelque chose de mauvais dans l'air ici maintenant?
— Non, je suis sujet à ces indispositions; je sais ce que c'est; donnez-moi seulement un peu d'eau froide, cela me remettra.
^— Très-volontiers. »
Aminé alla chercher un verre d'eau et le lui apporta.
Il but, il se mouilla les tempes , et la force, la force de continuer à vivre et à souffrir lui revint.
Il lira sa triste lettre de sa poche.
« Aminé, dit-il, voici une lettre pour mademoiselle; il est très-important de la lui remettre 4out de suite. Je m'en étais chargé ; mais puisqu'elle est souffrante, je ne pourrai pas la voir. Voici la lettre, dDnncz-la-lui, je vous prie.
— Mademoiselle l'aura dès qu'elle sera éveillée ; comptez-y, Lorenzo. C'est important, dites-vous? Qui donc peut lui écrire de Santa-Croce?
— Je n'ai pas dit que la lettre vint de Santa-Croce.
— Et d'où vient-elle? continua la curieuse camériste; le savez-vous? C'est drôle qu'on vous l'ait remise à vous plutôt qu'à moi ! Il me semble voir quelque mystère là-dessous. Eh! c'est du prince, peut-être?
— Oui ! c'est du prince, répondit Lorenzo avec un sourire navrant. Allez, ma bonne Aminé, ayez grand soin de cette lettre, et, si mademoiselle y répond, apportez-moi la réponse tout de suite dans ma chambre, où je vais l'attendre.
— Ne retournez-vous pas à Santa-Croce ?
— Peut-être, je ne sais.
— Vous ferez toujours bien de vous reposer un peu, vous en avez besoin, mon pauvre Lorenzo. »
Depuis quelques instants, sans qu'Aminé et Lorenzo s'en fussent aperçus, la porte de l'apparie-
iti UNE TENGEANCE.
înent de Laura s'était doucement ouverte; et la jeune duchesse se tenait immobile sur le seuil, tes regardant et les écoutant.
Laura, enveloppée dans un large peignoir blanc, aved son visage pâle comme du marbre se détachant sur la sombre auréole de ses cheveux à moitié dénoués, avec ses lèvres contractées et ses yeux allumés de fièvre, semblait le fantôme de la brillante jeune fille parée dé roses, qui, la veille, attirait toutes les admirations.
Quand elle vit Lorerizo sur le point de s'éloigner, elle marcha vivement vers Amîhè, et, lui saisissant le bras avec violence :
« Qui est cet homme? » dit-elle; et sa voix était si émue qu'on l'entendait à peihe.
Aminé tressaillit à cet accent étrange ; elle regarda Laura et baissa aussitôt les yeux devant le regard impérieux et courroucé de sa maîtresse.
« Qui est cet homme? jépéta Laura.
— Mademoiselle le connaît bien : c'est Lorehzo ; c'est parce qu'il est habillé, peut-être, que mademoiselle ne le remet pas.
— J'ai à lui parler ici même à l'ihstafat. Veille à ce que personne ne nous dérange. »
Aminé, stupéfaite d'un pareil orflrié, ctùi avoir mal compris, et ne bougea pas.
« Tii m'eiiterids, reprit Laura d'une voix brève, je veux rester seule ici avec... monsietir; je te
UN COUP DE FOUbRE. 223
charge de veiller à ce qu'on iie m'interrompe pas. Va.
— Oui, mademoiselle, je sors. Ah! auparavant, cette lettre pour vous. »
Laura prit la lettre sans la regarder. Aminé sortit ed proie au plus profond étonnement.
Lorenzo et Laura se trouvèrent seuls.
U se fit un de ces silënceâ qui précèdent les explications suprêmes. Chacun sentait le sort de sa vie en jeu dans cet entretien, et avait le recueillement de l'agonie.
0 implacables préjugés sociaux ! à quel point vous dominez les âmes les plus droites et les plus hautes ! Ils étaient là tous deux, jeunes, beaux, libres ; ils s'adoraient, ils s'appartenaient, et une pensée d'espérance n'éclairait pas leur cœur! Pourquoi? Parce que l'une était née dans un palais et l'autre dans tme ferme, et c'en était assez pour étouffer la nature dans ce qu'elle a de plus impérieux et de plus sacré : l'amour!
Enfin Laura rompit ce silence.
« Pourquoi vous appelle-t-elle Lorenzo î dit-elle.
— Parce que c'est mon nom, mademoiselle.
— Ah ! oui, c'est vrai ! il faut bien en avoir liii autre, puisque vous ne vous nommez pas Ascanio.
— Mon nom est Lorenzo Memmi.
— Et vous êtes?... »
Lorenzo hésita à répondre.
Tout à coup Laurd, devant qui le duc avait souvent prononcé le nom de son secrétaire, se souvint, et la vérité lui apparut.
« Ah ! malheureuse que je suis? s*écrîa-t-elle en cachant son visage dans ses mains, Yous êtes au service de mon père, vous êtes son copiste ; une espèce de domestique ! répéta-t-elle avec désespoir.
Vous me connaissez maintenant, mademoiselle. Je suis, il est vrai, au service du duc Rudolphi, mais si vous saviez pourquoi j'y suis entré....
— Que m'importe ? interrompit Laura violemment; j'en sais assez! vous êtes un détestable fourbe, un infâme, un voleur! Oui! un voleur! entendez-vous ? Je fais plus que vous haïr, je vous méprise ! Je ne veux pas vous entendre, je ne veux pas de vos explications. Sortez, je vous chasse; sortez, vous dis-je ! »
Elle était furieuse et magnifique, belle comme Érinnys, la déesse des vengeances terribles.
« J'obéirai à tout ce que vous ordonnerez de moi, dit Lorenzo ; lisez seulement cette lettre qu'on vient de vous donner : elle vous montrera qu'il n'a pas dépendu de moi de conjurer la pénible scène d'hier.
— Cette lettre, elle est de vous! Et que m'apprendrait-elle maintenant? Je ne veux pas la lire, ni celle-là, ni aucune autre. Tenez! la voilà votre lettre! »
Et Laura déchira la lettre et en jeta les morceaux aux pieds de Lorenzo avec un geste de mépris écrasant.
Il regarda cette pauvre lettre, où il avait répandu son cœur; une larme vint jusqu'à ses yeux, et, par un effort héroïque, il l'empêcha de tomber. Il garda son attitude triste et résignée sans faiblesse.
— Mademoiselle, dit-il à Laura, je ne suis peutêtre pas aussi infâme que vous le croyez. J'ai été poussé à cette trahison par une passion bien forte et....
— Taisez-vous ! interrompît Laura. Oseriez-vous me parler de votre honteux amour !
— Ce n'est pas l'amour qui m'a conseillé : c'est la vengeance.
— La vengeance ! fit Laura surprise ; vous aviez à vous venger de moi ?
— De vous, non ; mais de votre famille. Écoutez, J'avais une sœur belle, douce, charmante, l'image de ma mère, que je n'ai plus, le legs de mon père, qui me la confia en mourant. On l'appelait Marietla ; elle avait dix-sept ans. Rien n'était pur comme son âme! les anges souriaient en la regardant! C'était la joie de notre maison, l'espoir de toute la vie d'un honnête garçon qui l'adorait et la voulait pour femme. Eh bien! votre frère le marquis Alphonse Rudolphi vint un jour dans la niaison où croissait ce lis, où chantait cet oiseau ! Il vit Marietta ; elle
ÎÎ6 UNE VENGEANCE.
lai inspira un caprice ; il la déduisit. Ce fut bien facile, une fille si naïve! Le caprice satisfait, il abandonna la femme. Le jour où son fiancé est revenu pour TépoUser, ma sœur s'est jetée dans le lac d'Acqua-Verde. Aujourd'hui, notre maison est vide et fermée, et il y a une tombe de plus au cimetière ! Voilà ce qui s'est passé. Moi, j'ai juré sur le corps de ma sœur morte, d'avoir le sang ou l'honneur de votre famille l J'aimais mieux l'honneur, c'est plus précieux ! Vous savez le reste. »
Laura écouta ce récit avec une douloureuse attention ; en lui apprenant toute la vérité, il ajoutait de nouvelles amertumes à sa souffrance.
« Ainsi, vous vouliez vous venger! dit-elle lentement et conune se parlant à elle-même ; c'était pour cela!... Ah 1 vous avez sacrifié à la mémoire de votre sœur la vie d'une femme qui ne lui avait rien fait! Une belle vengeance, en vérité, et digne d'un noble cœur!... Et rien ne vous a arrêté! et rien ne vous a montré combien l'acte que vous méditiez était vil et inhumain à la fois !... Y a-t*il quelque chose de plus odieux? un misérable comédien qui vient voler l'honneur d'une femme sous un faux nom, qui exploite les secrets d'une famille, et la confiance, et tout, jusqu'à la sainte pitié!...
— Ne m'accablez pas, dit Lorenzo, je suis encore plus puni que coupable.
— Vous devez être très-satisfait, au contraire, monsieur.... Lorenzo; vous vouliez une vengeaiice, vous l'avez, il me semble 1 Puni, dites-vous ? Eh ! qui donc vous punit?
— Mon cœur! oui, mon cœur déchiré de remords et d'amour. »
Puis , tombant à genoux par un mouvement humble et passionné :
« Laura, ajouta-t-il, si vous saviez combien je vous aime ! »
Il s'arrêta, l'émotion brisait sa voix,
Laura se recula sans le regarder.
« Oh ! ne craignez rien , je resterai là , loin de vous , humilié , accablé , anéanti ; j'attendrai mon arrêt le front courbé dans la poussière. Je vous offre seulement ma vie en expiation. Je vous le disais dans celte lettre que vous n'avez pas voulu lire : sur un ordre de vous, je suis prêt à tout, à mourir, ou à vivre pour réparer, s'il est possible.... Parlez, j'obéirai, mais accordez-moi un mot, un mot de pitié. Laura, ne pourrez- vous jamais me pardonner ? Vous vous taisez , et votre silence me condamne!... Oui, je sens combien j'ai été criminel ! je le sais , je J'avoue, je m'accuse ; je suis là, à vos pieds, tremblant et désespéré ! Laura, n'avez-vous même pas compassion de moi ! je suis un malheureux qui vous implore !
— Non y dit Laura d'un ton glacial , vous
n'êtes pas un malheureux, vous èles un coupable.
— Le repentir du coupable a droit à la pitié. Soyez clémente et je serai juste. Pardonnez à celui qui vous a offensée, et il saura se punir, Laura, je vous le jure.
— Vous punir! et comment?
— En mourant.
— Tuez-vous si vous voulez, cela ne réparera rien. »
Lorenzo se redressa sous ce mot implacable.
« Oh I fit-il amèrement, vous êtes impitoyable, duchesse Rudolphi : les larmes et le sang d'un homme peuvent impunément couler devant vous ; pourtant ce malheureux Lorenzo , que vous écrasez aujourd'hui sous votre mépris, vous l'aimiez hier ! Oh ! ne détournez pas la tète avec indignation, je dis la vérité ; oui, je la dis en face à votre orgueil : vous m'avez aimé ! Cela fait votre supplice, à vous ; cela fait ma consolation , à moi ! Vous ne pouvez m'ôler mes souvenirs ; je les emporterai dans la tombe et ils adouciront pour moi l'enfer même.
— Vous vous trompez, monsieur Lorenzo , j'aimais le prince San-Garlo , et non un misérable imposteur, une sorte de valet qui m'a odieusement trompée.
— Vous m'appelez valet, maintenaiît, et cela ne peut m'humilier, car vous savez bien pourquoi j'ai pris des fonctions subalternes chez votre père. Je suis loin de vous, i^ans doute, si loin que je dois tomber dans l'abîme qui nous sépare ; mais si j'avais été un grossier mercenaire, je n'aurais pu vous tromper une heure. Je suis le fils d'un honnête homme et...
— Que m'importe? vous n'êtes pas le prince San-Carlo, et celui-là seul...
— Le prince San-Carlo! le prince San-Carlo! vous ne le connaissez seulement pas I C'est un nom pour vous, et rien de plus ! Vous ne l'aimez pas, vous ne pouvez pas l'aimer ! Non, l'homme à qui vous avez fait des aveux passionnés , quand vous reposiez sur son cœur, cet homme-là, duchesse, s'appelle Lorenzo Memmi.
— Allez , contiauez , monsieur , insultez-moi jusqu'au bout ; cela complète votre vengeance, sans doute? »
Toute la colère de Lorenzo tomba sous ce reproche.
« Oh ! pardon ! encore pardon ! dit-il ; vous avez été si dure pour le coupable, qu'il a osé se souvenir. Mais ayez un peu de patience, il ne se souviendra pas longtemps. Je ne puis plus vivre, Laura, après ce que vous m'avez dit, et la mort sera la bienvenue pour moi. Je vous le jure, dans
quelques heures, rhomme qui vous a tant aimée» rhomme que vous haïssez, n'aura plus qu'une bouche muelle gardant pour Féternité son doux et terrible secret 1 Laura, vous ne doutez pas de mes paroles, n'est-ce pas? et vous me direz un mot de pardon.... cela ne se refuse pas à un mourant! »
Ces plaintes touchantes ne parurent pas émouvoir Laura, cependant ce fut d'un ton plus doux qu'elle répondit :
« Votre [insistance m'étonne, et je ne puis vous accorder ce que vous me demandez. Quels mots s'échangent entre le bourreau et la victime î Votre repentir, votre expiation même, ne me feront pas vous pardonner. Vous avez sacrifié à d'égoïstes passions ma destinée tout entière ; vous avez donné à une vie qui commençait pure et brillante un avenir sombre et désolé, et vous ne voulez pas être maudit !
— Maudissez-moi donc^ hélas! mais ne me parlez pas d'avenir désolé. Le passé sera enseveli avec moi. Moi mort , vous épouserez le prince San-Carlo. L'oubli vous viendra et vous serez heureuse.
— Voilà votre morale à vous autres, reprit Laura en relevant fièrement sa belle tôle pâle et en jetant à Lorenzo un regard plein- de dédain ; je vous reconnais là! Va, va, jeune fille, hier un amant,
demain un mari. L'un part, l'autre arrive. Oh! l'honnête personne !... Est-ce ainsi que cela se fait dans vos familles ?
— Vous savez tien que non, puisque ma sœur est morte de son déshonneur.
— Alors, pourquoi me croyez-vous lâche et corrompue à ce point d'aller donner à un homme la main de votre maîtresse? Non, monsieur, non, votre vengeance sera complète : je ne serai jamais princesse San-Carlo l
— Grand Dieu! que ferez- vous donc alors? demanda Lorenzo avec angoisse.
— J'entrerai au couvent , seul asile des filles déshonorées. »
Lorenzo ne s'attendait pas à cette résolution ; elle lui montra tout d'un coup l'avenir de Laura irrévocablement perdu par lui; son cœur se brisa à celte pensée ; il n'eut plus ni dignité, ni courage, ni présence d'esprit ; il jeta un cri étouffé, et, se précipitant aux pieds de la jeune fille, il saisit sa robe avec des gestes d'enfant au désespoir, et ne retenant plus les larmes qui gonflaient sa poitrine :
« Laura! Laura! s'écria-t-il, taisez-vous, ne dites pas cela, ne faites pas cela ! Vous, au couvent ! vous, si jeune, si belle, si peu faite pour cette triste vie! Oh! celte pensée est horrible, ne l'ajoutez pas à mes remords.
— Laissez-moi, dit Laura en cherchant à s'éloi-
gner de lui, laissez-moi; tout ce qui arrive, c'est vous qui l'avez voulu.
— Savais-je ce que je voulais? Eu ai-je compris la portée?... 0 exécrable vengeance, où m'as-tu conduit! Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où ce dessein monstrueux entra dans ma tète ? Vous dans un cloître! vous, Laura! malheureuse à jamais, et par moi ! Oh ! celte pensée, c'est l'enfer ! Mon Dieu! mon Dieu! je ne croyais pas pouvoir encore tant souffrir ! »
En disant ces paroles, entrecoupées par des sanglots, Lorenzo avait saisi les mains de Laura et les couvrait de larmes abondantes. Cette explosion de sentiments profonds et sincères, la vue de cet homme, naguère si courageux et si calme, terrassé par une douleur mortelle, émurent Laura, car elle n'écoutait pas en vain la voix passionnée qui l'avait enchantée si souvent; elle ne chercha plus à se dégager de l'étreinte de Lorenzo, et lui dit:
« Votre douleur est véritable, je le crois, mais elle m'étonne en présence de la seule détermination que je puisse prendre.
— Quoi! vous êtes surprise? Ah! vous ne savez donc pas comment je vous aime! Mes paroles, jnes yeux, m'ont donc trahi depuis un mois! 0 Laura 1 laissez-moi vous le dire une seule fois avant de mourir: aucune femme n'a été aimée, idolâtrée, bénie comme vous Têtes par ce pauvre malheureux
qae vous foulez aux pieds. Tenez, en ce moment, le plus affreux supplice pour moi , ce n'est pas de vous quitter pour jamais, ce n'est pas d'être maudit, méprisé, écrasé ! non, c'est de voir te malheur vous atteindre, et par moi! 0 misérable! misérable que je suis ! avoir fait tant de mal et ne pouvoir rien réparer! »
EtLorenzo, épuisé, sans souffle, succombant à une angoisse surhumaine, laissa tomber sa tète à demi mourante sur les genoux de Laura.
Laura' abaissa un regard de compassion sur ce beau visage qu'elle avait tant de fois regardé avec amour, et en le voyant si pâle, si creusé par l'émotion, le roc de l'orgueil s'amollit dans son âme, et l'ange de la miséricorde lui souffla le mot pardon. Elle essuya avec son mouchoir la sueur glacée qui couvrait le front de Lorenzo, et une larme furtive, qu'il ne vit pas, glissa lentement sur sa joue.
« Écoutez, dit-elle d*une voix émue, il ne faut pas désespérer du ciel : il pardonnera sans doute à la vivacité de vos remords. Ne vous occupez pas de moi, nous ne pouvons jamais nous revoir; je ne veux pas de votre vie, mais je vous défends de mourir.
— Vous me pardonnez? » demanda Lorenzo, qui sembla revivre à cette pensée.
Laùra n'eut pas le temps de répondre : la voix du duc, interpellant Aminé assez vivement, parvint à
f34 UNE VENGEANCE.
lears oreilles. Ils se lerèrent tous deux subitement, pareils à deux fantômes.
« Mon père! dit Laura se soutenant à peine. Partez, parlez vite !
— Vous me pardontiez, répéta Lorenzo suppliant. — Je ne dis pas cela ; partez et vivez!
— Merci. Mais je ne veux plus vivre, mol ! n
Ce furent ses derniers mots : le duc entrait. Lorenzo se jeta derrière une portière. Il lui devenait impossible de sortir.
Le duc fut d'abord agréablement surpris de voir sa fille debout, et puis, en apercevant l'altération de SCS traits, il s'inquiéta et craignit qu'elle ne fût sérieusement malade.
« Tu as eu tort de te lever, ma chère enfknt, dit-il ; c'est une imprudence. Te voilà toute défaite ! Vois, tu peux à peine te soutenir! Comment le docteur te laisse- t-il faire de pareilles folies?
— Je me suis levée sans sa permission; mon père; je voulais un peu respirer le graiid air; il me semblait que cela me ferait du bien.
— Imagination de femme nerveuse!... Tu serais beaucoup mieux dans ta chambre que dans ce salon ouvert à tous les vents.
— C'est votre avis, mon bon père? Moi, je me trouve plus calme ici. Du reste, pour savoir lequel de nous deux a raison, prenons l'avis du docteur.
— C'est cela. Aminé, va chercher le docteur; non,
j'y vais plutôt aller moi-même; demeure auprès de ma fille, et garde-la un peu mieux que tout à Theure. Sais-tu que j'ai trouvé ta camériste (causant très-familièrement, trop familièrement, je crois même, avec une espèce de grand paysan, fort beau, ma foi, qui était entré jusque dans ton salon d'attente? Qu'est-ce que ce garçon-là , Aminé , et pourquoi allez-vous causer avec lui au lieu de soigner votre maîtresse? »
Dans toute autris circonstance. Aminé eût été grandement intimidée parla question et le reproche du duc; mais en ce moment, elle se sentait secrètement soutenue par sa maîtresse, et sa réponse ne témoigna d'aucun embarras.
« Ce jeune homme est Paolo, monsieur lé duc, dit-elle, un de mes camarades d'enfance, ancien métayer des Memmi, que M. le duc connaît bien. Il me recherche pour m'épouser, mademoiselle le sait. Après cela je ne sais pas si je l'accepterai, parce qu'il n'est guère riche, et comme il n'est pas, comme moi, dans une grande maison , ce serait vrâirtient une mésalliance. Et ce n'est pas un gage de bonheur que de déplaire à ses parents et de se faire mépriser par tout le monde. »
Le duc sourit du petit orgueil de la soubrette, in« quiète du qu*en dira-t-on?
Quant àLaura, ce nom de Memmi, prononcé en ce moment, et cette réflexion faite sur les mésal-
liances par le bon sens de sa femme de chambre, lui causèrent un malaise qu'elle ne put pas entièrement dissimuler.
Le duc Rudolphi y vit un nouveau symptôme inquiétant.
« Je le répète, s'écria-t-il, tu es très-mal ici! Je ne veux pas que tu y restes un instant de plus. Allons, Laura^sois raisonnable, rentre chez toi.
— Je le veux bien, mon père ; mais ne voulez-vous pas au moins demander au docteur si votre prescription est d'accord avec la sienne?
— J'y consens , entêtée ! Que les femmes sont fantasques! Je te demande ce que cela te fait d'être ici ou là-bas?
— Que vous importe, mon bon père? Allez trouver le docteur ; j'ai un caprice peut-être ; cela prouve mieux que tout le reste que je suis malade, car je n'en ai guère d'ordinaire.
— Cela est vrai, et je t'obéis , pour la rareté du fait; mais je vais te ramener le docteur, prends garde! »
Dès que la porte fut refermée sur lui, Laura alla vivement à la portière derrière laquelle Lorenzo se tenait caché, sans s'inquiéter de la présence d'Aminé, qui continuait à être prodigieusement intriguée de tout ce qu'elle voyait depuis la veille.
« J'ai protégé votre fuite, dit Laura à voix basse ; partez, car si mon père, qui vous croit à Santa-
Croce, vous revoyait ici et sous ce costume, il serait étonné, et Fétonnement est un premier pas vers la lumière. Ce n'est pas pour moi que je redoute une révélation, c'est pour lui; la vérité le tuerait. Partez. Tenez, vous pouvez traverser la grande galerie, elle est vide ; personne ne vous verra. »
Tant qu'elle parla, Lorenzo la contempla d'un regard avide; mais il ne fit pas un mouvement pour obéir.
« Ne m'entendez-vous pas? lui demanda Laura.
— Si, j'entends. Mais avant de partir, j'attends ce mot que j'implore si ardemment, »
Laura sentit toute la cruauté d'un refus à un pareil moment: elle parut faire un effort sur ellemême.
^ Je vous pardonne, 4it-elle, à condition que vous allez me faire le serment de ne jamais essayer de me revoir.
— Je n'ai qu'une manière de tenir ce sermentlà, répondit Lorenzo, je l'emploierai. »
Il dit cela si tristement que Laura, inquiète, allait lui faire une question et une défense ; mais Aminé, qui par discrétion s'était tenue à l'autre bout du salon, se précipita vers les jeunes gens, fit retomber la portière sur Lorenzo et d'un geste rapide assit sa maîtresse dans un fauteuil.
Il était temps : le duc et le docteur ouvraient une des portes du salon; Aminé les avait entendus venir.
« Encore ici! dit le duc d'un ton mécontent» en retrouvant sa fille au salon. J'ai rencontré le docteur ; il venait de lui-même auprès de t(Ji; il est absolument de mon avis : le repos t'est nécessaire. Il ordonne , lui ; vas-tu lui résister? ^
Laura, sans répondre, prit le braiB^ de son père et rentra dans son appartement. Au moment d*en franchir le seuil, elle se retourna, et ses yeux allèrent comme involontairement chercher la portière qui cachait (iorenzo.
Qu'y avait-il dans ce regard? Était-ce de la piUéî était-ce du regret? était-ce la dernière lueur d'un amour si violemment étouffé en elle? Sans doute, c'était un peu de tout cela. Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'eût pas adressé ce regard à Lorenzo s'il avait pu le voir.
Le duc et le docteur accompagnèrent Laura et ressprtirent bientôt après. Sur l'ordre du docteur, Aminé la recoucha* Elle se laissa fair|3 avec la docilité d'un enfant; elle avait épuisé ses dernières forces dans son entretien avec Lorenzo : elle subissait cette prostration qui suit les papxysmes. Elle ne dit pas un mot à Aminé sur ce qui s'était passé* et celle-ci n'osa l'interroger.
Lorenzo , resté seul dans le salon , ne put se dé-* cider à le quitter. Il alla doucement coller son oreille à la porte de Laura, et resta là longtemps, muet, attentif, retenant son souffle, saisissant au
paasage les moindres bruits sortant de cette chambre d*où il se sentait à jamais eiilé, après y avoir connu ce qui fait l'homme bon et ce qui le fait heureux, les jouissances ineffables d'un grand amour partagé.
Quand un écho de la voix de Laura arrivait juS' qu'à lui , il tressaillait sous une émotion indicible. Vingt fois il crut entendre cette voix se rapprocher et il s'attendit à voir paraître la jeune fille; vingt fois il dut comprimer les battements de son cœur qui bondissait à cette pensée; Les heures s'écoulèrent, les feruits s'éteignirent, la porte resta close. Ce silence et cette solitude avaient leur éloquence , Loren^p aurait dû la comprendre; mais il était cpmme ceux qui souffrent bçancoup ; l'espérance persistait malgré tout.
« Que se passe-t-il dans son âmeî se demandaitil; elle m'a pardonné; peut-être m'aime-t*elle encpre; peut-être devîne-t-elle mes souffrances et val-elle venir m'^ppprter le bonheur avec quelques motsi »
On le yoit, sa raison ne Téclairait plus; il avait le délire des grandes tortures morales. S'il eût été moins exalté, il eût compris que Laura rie lui avait pardonné que parce qu'elle ne voulait jamais le revoir.
Cette vérité n'était encore qu'nn doute pour lui, et il attendait, toujours plus anxieux.
L'espérance et ses mirages nous accompagnent
dans toutes les situations; ils nous quittent seulement lorsque notre cœur cesse de battre, et encore, même à ce moment-là, c'est sur ses ailes que notre âme s'élève pour aller chercher une meilleure patrie.
Au risque d'être remarqué par les gens de la maison , au risque d'être vu par le duc , Lorenzo ne voulait pas s'éloigner de cette porte, qui, en s'ouvrant, pouvait lui apporter la vie. Combien de temps y tût-il resté? C'est ce que pourraient dire ceux-là seulement qui ont aimé, souffert et attendu.
La porte s'ouvrit enfin pour laisser paraître le visage éveillé d'Aminé , tout déconcerté par la teinte de tristesse que lui imposaient les circonstances.
« Ah! vous êtes là, Lorenzo? fit-elle.
— Je venais prendre des nouvelles de mademoiselle, répondit Lorenzo en balbutiant un peu.
— Elle ne va ni pire ni mieux; cependant, elle est plus calme. Ahl je ne sais pas ce que contenait la lettre dont vous vous étiez chargé , mais elle lui a fait un fier efifet!
— La lettre? dit Lorenzo; elle ne.... »
Il s'arrêta. Il allait dire : « Elle ne l'a pas lue. » Il se tut; il venait de s'apercevoir qu'Aminé ne savait rien. Son secret pouvait encore mourir avec lui.
« Oui, la lettre.... reprit Aminé; et, du reste, vpici la réponse. .
— Une réponse! s'écria Lorenzo, et sa physionomie s'éclaira soudain de telle façon, qu'Aminé le regarda toute surprise.
— Oui, la réponse, répéta-t-elle. Mademoiselle m'a recommandé de vous chercher partout, de vous la remettre, en vous disant qu'elle est pour la personne qui a écrit l'autre. Je n'en sais pas davantage. Et vous?
— Cette lettre! demanda Lorenzo.
— La voici. »
Lorenzo se saisit avidement de ce petit morceau de papier qui contenait sa sentence ou sa rédemption. Il eut besoin de tout son empire sur lui-même pour résister à son désir de le lire sur-le-champ. Mais ouvrir la lettre devant Aminé c'eût été tout avouer. Il se contint. Il la cacha dans son sein, et , sans écouter les questions d'Aminé, il s'échappa en courant de ce salon où il semblait cloué quelques minutes auparavant.
« Par exemple, se dit Aminé, j'embrasserais bien de bon cœur celui qui m'expliquerait ce qui se passe depuis deux jours. Je crois, ma parole, que tout le monde devient fou ici! »
Et, sur celte supposition assez peu respectueuse^ Aminé rentra chez sa maîtresse.
Lorenzo, lui, ne fit qu'un saut jusqu'à sa chambre-
Il déchira d'une main violente l'enveloppe de la lettre de Laura et déplia le papier.
Il ne contenait que ces mots :
« Vivez et partez.
« Laurà. »
Lorenzo resta anéanti! Ces deux mots lui semblèrent une rétractation. Laura les avait prononcés en le quittant , mais elle y avait ajouté un pardon. Le billet n'était qu'un ordre.
« Vivre! partir! ne jamais la revoir! voilà ce qu'elle ordonne, voilà ce qu'elle exige? répétait-il en se promenant à grands pas dans sa chambre et en froissant la lettre de Laura. Elle ne peut pas me demander l'impossible , me condamner à une torture étemelle. Vivre sans la revoir! Oh! la mort! plutôt cent fois la mort!... »
Il s'arrêta un moment devant sa fenêtre , d'où il apercevait l'aile du château occupée par Laura. La nuit était venue, et une lueur pâle brillait derrière les rideaux de la duchesse^ Lorenzo posa son front brûlé de fièvre contre la vitre, dont la'flraîcheur lui causa une sensation de biennètre, et il resta à con^ templer cette lumière éloignée.
« Elle est là, pensait-il, là ! Si près et si loin! Elle souffre peut-être , elle aussi.... Bah! elle souffre dans son orgueil seulement , car elle no m'aime pas; elle me hait même, cela est sûr.... M'eût«^e
écrit cet aride billet si ma pensée ne lui était pas odieuse ? Elle me hait, je Tai bien vu.... Gomme elle m'a traité!... avec quel dégoût et quel mépris!... Et hier elle m'aimait ! Ces yeux si courroucés étaient pleins de douce flamme; cette bouche si dédaigneuse s'embellissait par un sourire , et je sentais autour de mon cou le doux collier de ses bras. Oh ! souvenirs, souvenirs ! vous me rendriez fou si je vivais ! »
Il s'arracha de la fenêtre et vint tomber sur son lit tout haletant.
« Et cependant , se disait-il encore , si j'étais le prince San-Garlo, elle serait restée à moi.... à moi pour toute la vie ! Qu'a-t-il donc de plus que moi, cet homnie? Un nom.... un nom!... El elle entre au couvent ! et moi je vais mourir 1 0 destinée ! Eh bien ! j'aime mieux cela; elle entrera au couvent, et ainsi elle n'aimera plus personne.... Mais quelles pensées me viennent là? Quel honteux égoisme me domine ? Je me prends à souhaiter le malheur de la femme que j'adore, par un sentiment de jalousie. Allons donc ! de la jalousie d'outre-tombe , c'est barbare ! D*ailleurs, ai-je le droit d'être jaloux? Ma félicité fut une félicité volée. Ce crime, je l'ai commis, d'abord pour venger ma sœur! Oui , mais je suis au désespoir. Mon Dieu, mon Dieu ! est-ce que ma raison se trouble? Je ne sais plus ouest le bien» où est le iml. Ai-je eu tort de venger ma sœur?
244 UNE YENGEANCE.
ai-je tort de regrelter de l'avoir fait?... Oh! que c'est laible , un homme secoué au vent d'une passion ! Je voudrais avoir un prêtre.... il aurait peutêtre quelques bonnes paroles i me dire.... Non! un prêtre m'empêcherait de me tuer, et je veux mourir! Je le veux.... il le faut!... »
Il se leva, alluma une bougie, alla ouvrir une petite armoire dont il portait toujours la clef sur lui, y prit une fiole pleine d'une liqueur brune et en versa quelques gouttes dans un verre d'eau.
Puis il s'agenouilla devant un Christ en ivoire suspendu au pied de son lit et essaya de prier.
Des phrases sans suite sortirent seules de ses lèvres.
« Adieu la vie ! adieu Tamour ! disait-il. Mon Dieu, je ne puis prier.... mon Dieu! ayez pitié! j'ai bien souflert !... Vous pardonnez, vous !... Grâce! car j'expie dès ce monde, vous le savez; grâce ! mon Dieu ! »
Il se releva et alla prendre le verre.
Un bruit soudain l'arrêta.
La porte de sa chambre s'ouvrit brusquement, et Giovanni Borella entra.
Il était maigre et changé ; il portait autour du front un bandeau noir destiné à cacher sa blessmre à peine fermée. Il avait l'air accablé de fatigue; il s'assit sur la première chaise qu'il vit.
« Giovanni 1 dit Lorenzo. Ah ! je t'avais oublié !
— T^u m'as l'air d'avoir oublié bien d'autres choses depuis longtemps, » dit Giovanni d'un ton sombre.
Lorenzo courba la tête sur sa poitrine et garda le silence.
Giovanni le regarda et passa à plusieurs reprises sa main sur son front endolori , comme pour en , chasser une douleur ou une pensée importune; puis il avança la main pour saisir le verre que Lorenzo avait posé sur la table en le voyant entrer.
« Je suis exténué , dit-il , et brûlé par la soif ; donnez-moi ce verre d'eau , et ensuite nous causerons. »
En disant ces mots, il s'empara du verre et le porta à ses lèvres.
« Ne bois pas ! s'écria Lorenzo en lui arrachant la boisson empoisonnée ; ne bois pas, Giovanni l
— Qu'y a-t-il donc là dedans? demanda Giovanni ; tu allais bien le boire, toi ! Mon Dieu I tu es pâle comme un suaire!... C'est du poison, peutêlre. En es-tu là, Lorenzo?
— Non.... ce n'en est pas.... je te jure !
— Alors, laisse-moi me désaltérer. »
Lorenzo, sans répondre , prit le verre et en jeta
le contenu.
•» Je vais te donner à boire, dit-il. Tiens, voilà de l'eau fraîche dans cette cruche, et voici un flacon de vin. »
S46 UNB VENGEANCE.
Giovanni , épuisé en effet par une fatigue trop grande pour les forces d'un convalescent, bi\t avec avidité ce que son ami lui présentait; il se sentit un peu réconforté, et sa pensée reprit toute sa lucidité. II aperçut à terre un petit papier, il se baissa , le prit avant que Lorenzo eût pu Pen empêcher. Quêtait le billet de Laura. Il soupçonnait déjà la vérité, ce billet la lui révéla tout entière.
« Ainsi, c'était du poison ! Tu aimes cette femme orgueilleuse , et au lieu de la perdre, conEime tu l'avais juré, tu veux mourir pour la sauver.
— Giovanni, dit Lorenzo gravement, pense ce que tu voudras de moi , mais pas un nïot sur elle.
— Pauvre Lorenzo! reprit Giovanni avec tristesse , tu rougis devant moi, et, comme tu te sens coupable, tu m'imposes silence, à moi que tu appelais autrefois ton frère!... »
Ce ton de doux reproche , lorsqu'il s'attendait à une indignation violente , rouvrit le cœur de Lorenzo. Il se jeta dans les bras de son am4 et lui dit au milieu de ses larmes :
« Giovanni , mon ami , mon frère , ne m'accuse pas, ne me méprise pas. Je t'ai oublié,' j'ai oublié le déhonneur de ma sœur, c'est vrai ! Je suis devenu faible et lâche le jour où j'ai aimé cette feinme. Tu ne sais pas comme elle est belle, tu ne sais pas combien son âme est noble; elle n'a que le vice des
anges :rorgueil; et elle m'aimait, comprends-tu î elle m'aimait!... Cependant on ne peut pas sacrifier une femme qui s'est confiée , qui s'est donnée, et qui vous aime, n'est-ce pas ?
— Excepté quand on s'appelle le marquis Alphonse Rudolphi.
— Ah ! tu es cruel, Giovanni l tu m'accables avec un mot , et ce mot me prouve que tu ne me par* donnes pas. Personne n'aura donc pilié de moi ! personne ne voudra donc adoucir cette agonie où je me débats depuis quelques heures ! Aucune torture ne m'aura manqué. Pourquoi es-tu venuî Sans toi, tout serait fini , et je ne souffrirais déjà plus.
— Tu veux mourir et tu es aimé ? fit Giovanni.
— Elle m'a aimé, oui , je te le jure , je l'ai vu , je l'ai senti, j'ensuis sûr ! L'amour est un rayon divin, cela ne se contrefait pas. Elle-m'a aimé tant qu'elle m'a cru le prince San-Carlo. Aujourd'hui elle me hait, elle me chasse, elle est à jamais perdue pour moi! Je^n'ai plus qu'à mourir! Oh! j'endurerais mille supplices avec joie , si je pouvais être sûr qu'elle m'accordera une larme et un souvenir ! Tu le vois, je ne suis plus un homme, je pleure comme un enfant ; je suis une chose misérable , inerte, brisée, bonne à jeter dans une fosse et à oublier ensuite. »
Giovaimi écouta sans les interrompre ces plaintes
éperdues, écho d'un cœur au désespoir. Elles lai rappelèrent ce qu'il avait souffert lui-inôme en perdant Marietta, et alors il éprouva Une Immense compassion en présence de cette immense douleur.
11 avait toujours aimé Lorenzo; il connaissait la véritable amitié, celte fraternité des âmes, ce sentiment désintéressé, fort et loyal, profond comme l'amour, inaltérable comme l'eslime.dont l'essence est de ne pouvoir s'allier à rien de mauvais. On pourrait dire : « L'amour est d'or, mais l'amitié est de diamant ; elle n'existe que pure et incorruptible, tandis que l'amour subit trop souvent le mélange d'alliages impurs. »
Ce fut un beau triomphe pour l'amitié que de faire parler la pitié et de faire taire la vengeance dans l'âme ardente de Giovanni. L'amitié lui dit qu'avant tout il fallait arracher Lorenzo au suicide. L'intérêt d'une haine égoïste s'effaça devant cette pensée.
« Je te comprends, dit-il à Lorenzo^ et je te plains, et môme je m'explique ton horreur de la vie. Tune peux plus vivre, je l'admets; je ne m'oppose pas à ton dessein; mais le suicide est un crime, on nous a enseigné cela ; ne m'oblige pas à voir périr dé celte horrible mort tout ce que j'aurai aimé. 11 y a autre chose à faire.
— Tais-toi! interrompit Lorenzo; je te devine,
tu veux m*empêcher de mourir. Tais-toi ! Je résisterai à ton amitié. J'ai bien résisté à un ordre de Laura !
— Tu me comprends mal, reprit Giovanni; je veux seulement t'épargner ce crime : je veux t'aider à mourir absous, glorieux, pardonné.
— Ciel ! y a-t-il un moyen de mourir ainsi ?
— Oui. Écoute. Tu as vécu ici enfermé dans ta passion ; les bruits du dehors ne sont pas arrivés jusqu'à toi; voici ce qui se passe. L'Italie est en feu ; elle combat pour son indépendance; elle verse à flots le plus pur de son sang, le sang de la Sardaigne, notre patrie. Elle demande des soldais pour remplacer ceux qu'elle perd chaque jour. Viens, suis-moi au camp de Charles-Albert , j'y retourne. A la première ajBaire , nous chercherons une balle ensemble.
— Et si je ne suis pas tué ! dit Lorenzo.
— J'emporte ton flacon, je te le rendrai. Laisseloi guider par ton ami; viens, ne refarde pas , ne réfléchis pas; quitte au plus tôt cette maison maudite!
— Ah I oui , dit Lorenzo , bien maudite I »• Il poussa un profond soupir, jeta un regard vers la feuêlre de Laura , et murmura : « Et bien bénie aussi 1 »
Giovanni profita de son abattement, lui posa son manteau sur les épaules, son chapeau sur la tôte,
Î50 UNE YENGBANCE.
et remmeBa rapidement, à travers les corridors, les escaliers et les cours du château » jusqu'à une petite carriole qui l'attendait près d'une porte de service.
Celui qui eût vu passer ce groupe d'un homme en entraînant un autre, muet et trébuchant, eût pris assurément Lorenzo pour le blessé et Giovanni pour son soutien. Ah ! c'est que l'un était blessé au corps, tandis que l'autre l'était à l'&me, et ces blessures-là seules anéantissent le courage*
QC^OrP
uàudu.
Si Lorenzo avait pu voir ce qui se passait dans rapparlemeni deLaura à l'heure où il jetait un dernier regard vers ses fenêlres , il n'eût probablement pas consenti à suivre Giovanni.
En effet , Laura violemment émue par ce qui venait de se passer entre eux , s'était bientôt sentie reprise par la fièvre.
La secousse morale avait, cette fois» été trop forte; la volonté ne pouvait plus la dompter. Le délire repanit, et aveclui tousles symptômes les plus inquiétants. - Le docteur prononça le mot de fièvre typhoïde, et le duc frémit en entendant le nom de cet horrible fléau qui s'acharne aux plus jeunes et aux plus saines constitutions, comme si la mort aimait les belles victimes.
Le. duc s'installa auprès de sa fille: Aminé se multiplia; le docteur écrivit consciencieusement ordonnances sur ordonnances, et fit en outre appel à la science du docteur L..., le plus célèbre médecin de Turin.
Î52 UNE TEN6EÂNCE.
Laura, tantôt plongée dans un accablement complet, tantôt emportée par lés visions du délire, resta insensible à tout ce qui Tentourail.
Les heures, les jours, les semaines s'écoulèrent.
Le château Rudolphi perdit son aspect accoutumé. Plus de bruit, plus de foule, plus de musique , plus de lumières; des salons fermés, des jardins déserts, un silence étudié, au milieu duquel s'agitaient des ombres affairées, marchant sur la pointe du pied et chuchotant quelques mots à l'oreille ; puis des hommes h cheval, allant incessamment du château à la ville et de la ville au château, emportant une ordonnance, rapportant une potion ; puis des visiteurs empressés, arrivant en grand nombre chaque jour pour inscrire leur nom sur un registre, où il devait rester en témoignage de leur sollicitude pour la santé de la jeune duchesse.
Le duc demeura tout à fait étranger à ces agitations du dehors ; sa vie se concentra dans la chambre de sa fille; il la veilla comme une mère. Laura ne reconnaissait que lui, et cette exception le désigna à toutes les fatigues, à tous les devoirs de la garde-malade. C'était chose touchante à voir que cet homme si délicat, ce grand seigneur si fier, entrant dans tous les détails des choses matérielles pour apporter un secours ou une douceur à sa chère malade.
La période du danger dans les maladies a pour
MALADIE. ÎS»
résultat de désorganiser la vie de ceux qui veillent et de leur faire perdre la juste perception du temps. Ces nuits passées dans les angoisses ; ces sommeils courts et agités, pris dans un fauteuil ; les mille soins qu'exige un malade, tout cela remplit les instants et absorbe Tesprit au point de ne plus lui laisser le sentiment de la durée.
Le duc subit les conséquences de cet état particulier. Dès la seconde semaine, il répondit à un de ses amis qui avait forcé la consigne pour parvenir jusqu'à lui et demandait depuis combien de jours Laura était alitée :
c Je ne sais pas ; il y a, je crois, au moins quinze jours. Demandez à Aminé. »
L'ami le regarda, n'accepta pas une si excessive distraction, quelle qu'en fût la cause, et se retira fort mécontent.
Cet homme n'avait pas d'enfant, il ne pouvait pas comprendre.
Un malin, à l'aube, c'était le vingt et unième jour de la maladie de Laura, le duc, épuisé de fatigue , s'endormit dans le grand fauteuil qui lui servait de lit depuis trois semaines.
Quand il rouvrit les yeux, le docteur était debout près du lit de Laura et l'observait attentivement, puis il alla ouvrir les rideaux de la fenêtre, et le soleil, en pénétrant dans l'appartement, malgré les persiennes fermées, lui permit de mieux continuer son examen.
Î54« UNE YENGEàNGE.
Laum dormait, non plus d'un sommeil haletant et entrecoupé* mais dans un repos complet et rassurant.
Le docteur montra du doigt la jeune fille à son père, et lui dit à voix basse :
. « Sauvée !» . .
Le duc se dressa tout d'une pièce, regarda le docteur en face, regarda sa fille, vit le calme de sa physionomie, comprit son bonheur, et s*afiaissa à genoux devant le lit en murmurant une action de grâce, tandis que des larmes de joie inondaient son visage.
A quelques jours de là, Laura, hors de tout danger, était étendue sur une chaise longue devant une des fenêtres de sa chambre. Le soleil, déjà bas sur l'horizon , envoyait quelques rayons obliques par la fenêtre ouverte, et les premières brises du soir apportaient dans l'appartement les émanations embaumées des parterres. Laura semblait jouir doucement de ces rayons et de ces parfums; elle était comme emmaillottée dans trois ou quatre cachemires dont les tons vifs faisaient ressortir la pâleur et l'amaigrissement de son visage, sur lequel se voyait cependant cette expression reposée, particulière aux convalescents.
Laura traversait cet état qui suit les grandes maladies, où on ne sent pas autre chose que le bienfait de ne plus souffrir, où le corps plein de langueur.
IfAIADlE, « %W
l'esprit plein de peasées vague», laissent mollement couler les heures sans leur demander ni mouvement ni émotion.
Le duc, assis près de sa fille, tenait une de ses mains et observait attentivement les moindres nuances de sa physionomie.
w Gomment te trouves-tu de ce grand ahrîlui demanda-t-il.
— Bien, très-bien, mon père.
— Tes couleurs commencent un .peu à revenir, il me semble; tes lèvres, du moins, sont déjà plus roses.
— Vous trouvez?
— Oui; tiens, regarde-toi dans la glace, là-bas. » Laura se souleva un peu sur son coude et se
tourna du côté de la glace ; sou père Taida en la soutenant.
Laura se regarda dans la glace, mais elle aperçut en même temps le visage de son père tout près du sien ; elle en fut frappée, elle vit ses traits creusés , ses cheveux blanchis. Il était plus changé qu'elle. Elle eut la révélation de ce qu'il avait souffert pendant sa maladie. Son cœur se gonfla, ses yeux devinrent humides; elle posa sa tète languissante sur l'épaule du vieillard, effleura de ses lèvres sa joue ridée et murmura avec tendresse :
« 0 cher bon père! »
Le duc la pressa sur son cœur. '
Î56 UNE YENGEANCE.
«Tu as bien raison de m'aimer, dit-il naïvement ; moi, je t'aime plus encore que je ne le croyais. J'ai senti cela ces jours derniers. Quelles nuits j*ai passées, juste ciel ! »
Aminé entra à ce moment.
« M. Massimo demande, dit-elle, s'il pourrait par- ' 1er * monsieur le duc pour une affaire pressée.
— Mais oui, répondit le duc; il peut venir me trouver ici. Tu permets, Laura?
— Qu'est-ce que M. Massimo, cher père?
— C'est vrai, tu n'es plus au courant de rien, pauvre chère enfant! Massimo est mon nouveau se-
^ crélaire ; je n'ai plus le jeune Memmi.
— Ah ! fit Laura d'un ton qu'elle essaya de rendre indifiérent.
— Non, il m'a quitté, et bien singulièrement.
— Et qu'est-il devenu? demanda Laura, poussée par une inquiétude secrète.
— Ma foi ! je ne sais trop. Je n'ai plus entendu parler de lui ; je crains que le pauvre garçon n'ait mal fini. »
Laura sentit une sueur froide perler sur son front, et s'adressant au duc avec calme : « Mal fini!... Qu'entendez-vous parla, cher père?
— Oh ! j'entends ce qu'il y a de pire, dit le duc, enchanté de voir sa fille prendre intérêt pour la première fois à une conversation. Je redoute de sa part
^ quelque résolution funeste. Il m'a écrit, il y a trois
semaines, une lettre qui m'a semblé étrange. Je te Ja lirai, si tu veux, en attendant qu'^Amine nous amène Massimo.
— Je serais curieuse de voir cette lettre,» dit ,Laura.
Le duc sortit un moment pour aller chercher la ^lettre. Laura, se voyant seule, saisit un flacon de vinaigre et s'en frotta les tempes pour retrouver un peu d'énergie ; elle voulait à tout prix connaître celte lettre de Lorenzo, et elle sentait qu'entendre parler de lui était cependant une rude épreuve pour ses forces.
« Tiens, dit le duc en rentrant, voici cette lettre ; juge-la toi-même. »
Il déplia le papi^er et lut :
« Monsieur le duc,
< Je touche à un moment qui me laisse tout juste la présence d'esprit nécessaire pour accomplir mes devoirs les plus rigoureux. J'ai l'honneur de vous annoncer que je résigne les fonctions que vous avez bien voulu me confier; je vous fais remettre les clefs de vos bureaux et les papiers restés entre mes mains.
« Je quitte Santa-Croce et ne rentrerai plus à Rudolphi. Ne me demandez pas pourquoi, ne yous informez pas de moi. Je reprends ma liberté , voilà tout.
99g UNE VENGEANCE.
« Si j'ai eu quelques torts envers vous, je ne les ai jamais sentis plus vivement qu'aujourd'hui, où il ne m'est plus possible de les réparer. »
Tandis que le duc lisait, Laura l'écoutait attentive, ne perdant pas un mot, la physionomie empreinte d'une anxiété qui, heureusement, échappa à son père.
— Que penses-tu de celaî » demanda le duc en terminant.
Laura commanda à son regard, à son visage, à sa voix, et dit :
« Cette lettre est singulière en effet, mais elle ne prouve rien.
— Elle prouve beaucoup pour moi, reprit le duc. J'ai souvent été frappé de l'air sombre de ce jeune homme ; il était tourmenté, j'en suis sûr, par quelque peine intérieure, et cela a fini par le mal conseiller. Quel diable de chagrin peut avoir un homme de cette espèce ! Celui-là moins que tout autre devait se trouver malheureux, il me semble : il était assez favorisé de la nature et inteUigent. Je t'en avais parlé, mais tu n'as pu le juger comme moi. Il a disparu tout à coup. On le croit mort, je le crois aussi, et j'en ai môme une preuve : c'est qu'il a négligé de faire toucher une centaine de ducats que je lui dois, et en outre il n'a pas envoyé chercher ici ses effets. Il doit avoir pris quelque parti
violent. C'est dommage ! un beau garçon, ma foi I et point sot, quoique Irop rèvem*. Ce Massimo que j*ai maintenant ne le vaut certes pas. »
Chacune des paroles du duc faisait pénétrer dans le cœur de Laura une douleur acérée , assez sem-* blable au remords. Elle entendait sous ces phrases légères et indifférentes la voix de sa conscience lui reprocher d'avoir causé la mort de Lorenzo. Pour la première fois, elle eut peur d*avoir été trop dure ; pour la première fois, eÛe comprit aussi la grandeur d'une expiation qui sacrifiait si simplement sa vie. Il n'avait même pas tenté de lui écrire; mais sa lettre au duc, dictée pour eUe, était un adieu poignant.
L'entrée de M. Massimo vint distraire le duc, qui, saHs cet incident, eût sans doute remarqué l'altération des traits de sa fille.
M. Massimo était un petit jeune homme blond , ' gras, rose, toujours fraîchement rasé , irréprochablement frisé, qui, avec son visage poupin, son costume noir et le sourire immobile qui le complétait, faisait penser à ces abbés d'autrefois, dont on voit encore les silhouettes papillonner dans les proverbes de la littérature Pompadour.
Laùra jeta un coup d'œil distrait sur ce personnage d'éventail, et le contraste existant entre lui et l'homme qu'il remplaçait contribua à évoquer ses souvenirs avec une nouvelle puissance. Son
imagination, excitée par l'émolion, lui montra la belle têle sérieuse de Lorenzo se dressant au-dessus de l'épaule courbée du petit secrétaire.
« Ahl je guéris! se dit-elle avec accablement; fe retrouve toutes mes souffrances intimes, et il s'y ajoute d'horribles inquiétudes ! Qu'est devenu cet insensé si digne de pitié? Le malheureux 1 il m'aimait trop, il est mort, sans doute. Oh ! je voudrais connaître son sort! Comment faire prendre des informations? A qui me fier? »
Tandis que Laura était livrée à ces idées douloureuses, le duc, fort affairé avec M. Massimo, compulsait une liasse de lettres et donnait des signatures à tout un dossier préparé. Au milieu de ces graves opérations, un domestique vint l'avertir que le prince San-Carlo arrivait au château.
« Si nous le faisions entrer? demanda le duc. Il sera bien content de te voir levée, Laura; il a été si inquiet pendant ta maladie ! Il envoyait son courrier deux fois par jour, et il est venu lui-môme bien souvent prendre de tes nouvelles. »
Au nom du prince, une rougeur fugitive monta aux joues de Laura.
« Je suis encore bien faible, cher père, réponditelle. Demain.... bientôt.... plus tard, je recevrai le prince. »
Une oppression visible changeait sa voix.
Le duc ne voulut pas la contrarier.
MALADIE. 26i
« Gomme tu voudras, mon enfant, fit-il. Je vais aller le recevoir. »
Il sortit avec M. Massimo, qui confondit toutes ses gr&ces dans le salut irréprochable qu'il adressa à Laura.
« Allons, pensa la jeune fille en regardant son père s'éloigner, il faut rentrer dans la lutte; il faut à tout prix rompre ce mariage. Mais que dire à mon père? »
Le duc trouva le prince assez mal satisfait de se voir si obstinément refuser l'entrée de l'appartement de Laura. Depuis que tout danger avait dis^ paru, il sollicitait chaque jour d'être admis près de . sa belle fiancée, et il trouvait fort pénible de ne pouvoir l'obtenir, d'autant plus pénible que ce refus venait de la volonté de Laura, il le savait. Ce jourlà, ayant appris par Aminé que la jeune duchesse avait quitté son lit et pu faire quelques pas dans sa chambre, il fut tout à fait blessé de ne pas être reçu,
« Eh bien! monsieur le duc, dit-il avec un sourire contraint, il paraît que je continue à être exclu.
— Ne vous formalisez pas, mon cher prince, répondit le duc Rudolphi, et faites encore cette concession à un peu de coquetterie féminine. Laura ne veut pas reparaître à vos yeux trop différente de ce que vous l'avez vue, voilà tout.
— Cela serait bien modeste de sa part, et je n'ose y croire.
— Supposez- VOUS donc autre chose?
— Je crains que ma charmante fiancée n'ait peu d'empressement à me revoir.
— A votre tour d'être modeste , dit le duc en riant. Mais laissez donc là vos inquiétudes d'amoureux; je vous assure» moi, que ma fille est trèsinfluencée en votre faveur.
— Eh! qu'en savez-vous?
— J'en aides preuves.
— Mais encore?...
— Ah çà ! vous êtes incrédule comme saint Thomas, mon dier prince ; ma parole ne vous suffit-elle pas?
— Sur toute autre matière je vous croirais aveuglément; malheureusement celle-ci est fort délicate, et vous pouvez vous-même être dupe de certaines illusions. Sans doute, vous m'avez assuré déjà plusieurs fois des bonnes dispositions de Mlle Laura, mais je n'en ai pas eu encore la moindre manifestation; je serais même presque en droit de dire : Au contraire.
— Allons, entêté, il faut vous convaincre, et pour ce faire, je vais violer pour vous un secret des plus respectés.
— Un secret!
— Laura me paj'donnera lorsqu'elle sera votre femme. Apprenez donc que, dans les crises terribles de sa maladie, votre nom était constamment sur ses lèvres.
— Mon nom ! En vérité ?
— Oui, votre nom : Ascanio! EHe le répétait sans cesse; elle vous appelait, vous parlait et mêlait aux paroles sans suite inspirées par la fièvre un sentiment très-évident d'affection pour vous. En un mot, elle vous aicne, je n'en saurais douter.
— Alors cet éloignement....
— Indique seulement son désir de vous plaire. Elle ne veut rien risquer ; mais je gage qu'avant cinq ou six jours, quand ses traits auront repris un peu d'animation, elle vous recevra de manière à ne pas vous laisser une incertitude.
— Mes doutes s'évanouissent dès aujourd'hui en vous écoutant, monsieur le duc; je suis arrivé inquiet, je m'en vais rassuré et heureux; votre confiance m'a rempli d'une joie immense, et il me tarde.... »
Aminé, en entrant, interrompit la phrase du prince; elle s'approcha de lui d'un air empressé. « Qu'est-ce, Aminé? dit le duc.
— Mademoiselle m'envoie savoir si Son Excellence le prince San-Carlo est encore au château, et, dans ce cas, le prie de vouloir bien entrer chez elle un instant. »•
Le duc jeta au prince un sourire de triomphe. « Certainement, Aminé, dit-il, nous y allons.
— C'est que.... fit Aminé en hésitant, mademoi* selle demande à monsieur le duc de vouloir bien lui
permettre de causer seule quelques moments avec le seigneur San-Garlo.
— Je permets, je permets ; va le dire à ta maîtresse, Aminé, et annonce-lui le seigneur Ascanio sur-le-champ.... A merveille! continua-t-il en riant, quand Aminé fut sortie; vous le voyez, je la gêne, c'est bon signe, j'espère ! Il y a eu combat entre le cœur et la coquetterie, et le cœur Ta emporté.
— Cela me fera paraître Laura dix fois plus belle, dit vivement le prince.
— Voilà une bonne parole, mon cher Ascanio; allez bien vite la répéter à ma fille. >
En disant ces mots, le duc montra au prince la galerie conduisant chez Laura et s'en alla lui-même par le côté opposé.
Le prince se rendit chez la jeune duchesse, agité par les plus flatteuses émotions, satisfait à la fois dans son amour et dans son orgueil. Il était nonseulement accepté, mais aimé de Laura Rudolpbi, succès complet bien doux et bien inattendu, ^n traversant la galerie il arrangea quelques phrases élégantes, destinées à lui exprimer tout son bonheur.
Il entra.
Laura était seule; elle avait éloigné même Aminé.
En l'apercevant enfouie sous ses cachemires, la tète posée au milieu d'un flot de dentelles qui lui faisait comme une auréole, elle lui parut charmante malgré sa p&leur.
Il s'approcha 'd'un air empressé.
« Quelle délicieuse surprisé, mademoiselle! dit-il; je n'osais compter sur tant de bonheur ce soir, et j'allais repartir bien triste. »
Laura accueillit le compliment par un signe de tête, et indiqua au prince un siège près de sa chaise longue.
« Prince; dit-elle, cette entrevue était indispensable entre nous.
— Je suis heureux que vous le compreniez ainsi ; mais, chère duchesse, vous me le dites bien cérémonieusement.
— Je vous parle comme il convient, je crois.
— Ah! oui, j'oubliais; ma belle fiancée a l'habitude de dire/toutes choses gravement.
— Oui, pnnbe, surtout les choses pénibles.
— Les choses pénibles ! » répéta lO'prince. Il ne comprenait plus.
« Les choses déplaisantes du moins, continua Laura, et je prévois que ce que j'ai à vous communiquer va vous déplaire. Veuillez m*écouter. »
Ce fut le tour du prince d'acquiescer d'un signe de tète.
« Vous m'avez demandée en mariage , prince ;
vous avez été accueilli par mon père, vous pouvez
vous croire mon fiancé. Il me-peine d'être obligée
de vous dire aujourd'hui que je vous prie de re-
noilcer à vos projels; il m'est impossible de les approuver. »
Cela fut dit nettement, lentement, froidement, avec une décision dans Taccent qui contrastait avec la faiblesse de la voix de Laura.
Le prince ne se déconcerta pas trop, et, sa curiosité dominant son dépit, il fit un appel à son sangfroid de diplomate, et entreprit de pénétrer les motifs qui le faisaient congédier si catégoriquement.
« C'est-à-dire, répondit-il, mademoiselle, que vous reprenez une parole que j'ai tenue de vous autrefois, si Ton ne m'a pas menti.
— Personne n'a menti ; moi seule me suis trompée, dit Laura avec un sourire énigmatique pour le prince, et où débord^ toute son amertume intérieure. Oui, reprit-elle, je me suis trompée; je me suis crue propre au mariage, et, au moment de changer d'état, des craintes me prennent.
— Est-ce le mariage qui vous déplaît ? interr rompit le prince. En étes-vous sûre? Ce pourrait n'être que le mari.
— Ne croyez pas cela, prince ; mon refus n'a rien de blessant pour vous ; je suis résolue à ne pas me marier, et mon intention formelle est d'entrer dans un couvent.
— Dans un couvent! Ah! mademoiselle, cette idée n^est pas sérieuse !
— Très-sérieuse.
— Quoi ! jeune, belle, douée comme vous l'êtes ; vous, la reine de tous les salons, l'étoile de toutes les fêtes ; V0US7 si appréciée par le monde et qui sembliez tant l'aimer, vous voulez devenir religieuse ! C'est à ne pas en croire ses oreilles! Que s'est-il donc passé en vous dans cette cruelle maladie? Une révolution!
— Oui, prince, une révolution.
— Je n'y suis pour rien, n'est-ce pas? Ce n'est pas l'embarras de reprendre une parole donnée qui vous jette dans une semblable extrémité? Je serais désolé d'être la cause....
— Vous n'y êtes pour rien, prince, ditLaura avec fermeté et peut-être une nuance de dédain.
— Cette résolution me confond, mademoiselle, autant qu'elle m'afflige. Voyons, faites-moi au moins l'honneur de m'accorder votre confiance, et dites-^ moi, je vous en conjure,- quelle nécessité vous pousse à de pareils desseins. »
Laura garda le silence.
« Ai-je un rival? » demanda le prince.
La pâleur de Laura s'accrut encore à cette question; mais elle fit un signe de dénégation.
« Je puis bien dire non, puisqu'il est mort, pensat-elle.
— • Si je n'ai pas de rival, reprit le prince, il m'est bien difficile de m'expliquer....
— Prince, interrompit Laura, ne cherchez pas à pénétrer les motifs de ma détermination ; contentez-vous de savoir qu'elle est irrévocable.
— Irrévocable, mademoiselle ! Ce mot-là ne devrait pas exister, car il exprime une idée qui n'est pas humaine. Les décrets de Dieu sont seuls irrévocables.
— Doutez-vous de ma sincérité! demanda Laura, un peu blessée. Je suis prête à m'engager vis-à-vis de vous à ne jamais me marier ; je suis prête à vous jurer....
— Ne jurez pas, s'écria vivement le prince; ne jurez pas, je ne suis point si exigeant ; je respecte vos secrets. Je puis souffrir de vous voir repousser mes hommages, mais exiger que vous n'en acceptiez jamais d'autres, me paraîtrait excessif et déloyal. »
Cette courtoisie paisible parut mettre Laura à sou aise.
« Je n'attendais pas moins d'un gentilhomme tel que vous, reprit-elle d'un ton plus afiEable, et je vais m'expliquer complètement. Tai désiré vous voir pour vous demander un service.
— Disposez entièrement de moi, duchesse.
— Voulez-vous prendre sur vous la responsabilité de la rupture des projets de mon père? »
Le prince s'attendait si peu à cette proposition, qu'il en tit un soubresaut expressif.
« Oh ! cela est impossible, dit-il.
— Pourquoi?
— Parce qu'on ne refuse pas de vous épouser.
— Ceci est une galanterie charmante. Merci ! Votre vraie raison maintenant?
— Comment, ma vraie raison! mais je vous la dis. »
Laura fit un signe d'incrédulité.
« Oui, continua le prince, ma vraie raison, c'est que je vous aime. Ce mariage réalisait mes plus chères espérances ; honneur et bonheur, j'y trouvais tout, et, si je veux bien subir mon malheur, je ne veux pas en paraître l'artisan.
— Parlons franchement, prince; vous conservez l'espoir de me voir changer de résolution.
— Et quand cela serait? Le temps ne peut-il pas modifier des projets formés trop précipitamment pour être absolument sérieux? >•
L'un et l'autre insistaient sous l'influence de leur pensée intime : Laura, poussée par le secret de sa vie ; le prince , encouragé par les confidences du duc.
« Puisqu'elle m'aime, pensait-il, tout ceci est évidemment une épreuve. »
La situation se prolongeait sans se dénouer; la persistance du prince irrita Laura.
« J'ai juré de ne jamais être princesse San-Carlo, dit-elle étourdiment.
— Juré ! et à qui ? » demanda le prince vivement. Laura crut s'être trahie, et eut un moment de
trouble très^grand. Une pensée rapide lui rendit toute sa présence d'esprit.
« Oui, j'ai fait pendant ma maladie le vœu de ne jamais me marier et de consacrer à Dieu les jours qu'il me laisserait passer encore dans ce monde.
— Un vœu ! s'écria le prince ; vous avez fait un vœu ! »
Il était plus surpris qu'affligé. Ce vœu lui expliquait tout : Laura l'aimait, et ses scrupules seuls Fempèchaient de le montrer. D'ailleurs pour luii un vœu n'était pas chose irrémédiable, t Le pape, pensait il, peut délier les consciences; » il le ferait sans doute en pareille circonstance. Plus il réfléchissait,* plus il se sentait rassuré , et sa physionomie révélait le cours de ses pensées.
Laura, qui l'observait, s'étonna de le voir si paisible après cette révélation; elle s'étonna bien davantage en l'entendant lui répondre :
« Mademoiselle, permettez-moi de me croire autorisé à insister près de vous, môme après l'aveu que vous venez de me faire. Le motif très-respectable qui vous a dicté vos paroles de rupture n'élève pas entre nous d'obstacle invincible. Ne me démentez pas ; je tiens à emporter quelque chose des charmantes espérances qui m'emplissaient le cœur en arrivant près de vous. Si peu que vous
MALADIE. 27i
m'eir laissiez, elles permettront à ma patience d'être à la hauteur de mon amour. »
En achevant ces mots, le prince prit la main de Laura, la baisa respectueusement, et sortit de l'appartement sans que la jeune fille, interdite, eût rien trouvé à lui répondre.
Avec sa nature loyale et impérieuse, Laura avait cru pouvoir se créer un auxiliaire dans le prince ; elle pensait qu'il suffirait de lui montrer l'intention d'une rupture pour le voir abjurer des prétentions dont sa dignité pouvait dès lors souffrir. Elle ignorait combien l'amour et l'ambition réunis rendent tenace la volonté d'un homme ; elle ignorait combien le prince l'aimait. Avait-elle jamais pensé à .lui?
EUç ne savait pas non plus à quel point l'influence du duc Rudolphi devait être précieuse pour un courtisan dont la faveur récemment ébranlée pouvait se trouver de nouveau en péril. Son entretien avec le prince le lui montra manquant de délicatesse ; elle se le représenta dans l'avenir se liguant avec le duc pour la faire renoncer à ses projets: Cette hypothèse changeait le prince en persécuteur dangereux : car, par son oncle, le cardinal Cibo, conseiller intime du saint-père, il pourrait facilement obtenir l'annulation de ce vœu dont elle avait cru faire entrée elle et lui une barrière insurmontable.
Toutes ces appréhensions, dans une tète affaiblie par la maladie, devaient produire une résolution violente.
Laura n'eut pas une minute de repos cette nuitlà; après avoir ébauché mille projets, elle se décida à quitter le château et à se retirer au couvent des Annonciades de Novare, sans avertir le duc Rudolphi.
L'idée de désobéir à son père en face l'effrayait par-dessus tout, non qu'elle redoutât sa colère, Laura ne manquait pas d'énergie , mais elle avait peur de sa douleur. Telle sait braver des ordres, qui ne peut résister à des supplications. Laura était une de ces natures-là.
Elle écrivit quelques lignes au duc.
« Mon père bien-aimé, lui disait-elle, je me retire au couvent des Annonciades de Novare; j'y entre pour n'en plus sortir. Pardonnez-moi d'avoir disposé de ma personne sans votre consentement; pardonnez-moi d'avoir quitté cette chère demeure où je suis née et où je vous laisse, sans avoir emporté votre bénédiction. J'ai craint votre présence; elle m'eût ôté le courage dont j'ai besom.
« Un vœu sacré m'ordonne Je m'enfermer dans la sainte retraite où je vais. N'essayez pas de m'en arracher, car là seulement votre fille peut désormais passer des jours paisibles. »
Cette lettre écrite, Laura fut plus tranquille. Il lui sembla^ que sa destinée commençait à se fixer. C'était le premier pas fait dans cette voie de l'irrévocable, devenue son seul avenir. Elle s'occupa ensuite des choses matérielles.
Le hasard la servit. Le duc, appelé près du roi^ vint la prévenir qu'il resterait à Turin trois ou quatre jours. Laura éprouva une angoisse indicible en recevant le baiser d'adieu de son père; un cri lui monta du cœur aux lèvres; elle serra le vieillard dans ses btas avec une force presque convulsive, et refoula ses larmes à grand'peine.
•« Es-tu fâchée de cette absence, mon enfant ?lui demanda le duc, étonné de cette émotion. Veux-tu que je revienne demain?
— Non ! non ! cher père, allez à vos affaires ; il y a bien assez longtemps que tout dans votre vie est subordonné à moi. Maintenant que ma santé est meilleure, reprenez votre liberté.
— J'en vais user pour toi, pour ton bonheur. Ma présence à la cour ne sera pas inutile à notre cher prince. Je te prépare un beau cadeau de noce. Je ne t'en dis rien de plus. ».
Ces mots rappelèrent Laura à l'imminence de sa situation ; ils lui rendirent son énergie, prête à l'abandonner.
« Allez, cher père, dit-elle, allez.
— A propos, fit le duc, déjà sur le seuil de la
porte, je n'ai pas vu Ascanio hier quand il t'a quittée. Que lui voulais-tu?
— Vous le saurez, mon père.... vous le saurez.... plus tard....
— Ah! tu fais des mystères aussi, toi! A la bonne heure ! chacun a ses secrets. Je respecte les vôtres, princesse, »
Et après avoir salué sa fille sur ce mot, avec enjouement, le duc sortit de l'appartement.
Laura, la poitrine oppressée, écouta son pas un peu incertain sur le marbre des galeries; elle le suivit dans le lointain, l'entendit s'éteindre, puis le roulement d'une voiture vint lui attester le départ de son père.
« C'est fini ! pensa-t-elle avec accablement ; c'est fini! je ne le verrai plus!... Mon châtiment commence.... Pauvre père! Il s'en va le cœur léger et joyeux ; il songe à moi ; il se complaît dans la pensée de mon prochain bonheiir, et l'implacable destinée ya lui porter le coup le plus cruel.... Quand il reviendra ici, empressé à me voir, il trouvera ma chambre vide.... il n'aura plus de fille. 0 mon Dieu! pourquoi le frappez-vous, lui qui n'est pas coupable?... »
LE GOnVENT DES ANNONGIÀDES.
Dans l'après-niidi de ce jour, elle fit atteler une voilure de voyage , et quitta le château sous prétexte d'aller à Turin rejoindre son père. Aminé, qui raccompagnait, tout en la blâmant de voyager dans son étal de convalescence, ne conçut aucun soupçon sur ses desseins. En quelques heures la voiture arriva à Turin, et, au lieu de prendre le chemin du palais, s'arrêta devant une grande maison où Laura fit demander des chevaux par son cocher. Le maître de l'hôtel, en reconnaissant la livrée du duc Rudolphi, se montra fort empressé, et donna trois de ses meilleure^ bêtes. La voiture repartit et sortit de la ville, à la grande stupéfaction d'Aminé.
« Mon Dieu! mademoiselle , dit-elle, voyez donc, Giacomo ne prend pas la route du palais !
— Je le sais. Aminé. Giacomo a mes ordres.
— N'allons-nous pas retrouver monsieur le ducî
— Non.
— Et où allons-nous alors?
— A Novare , au couvent des Annonciades.
— Au couvent I est-il possible ! Mademoiselle veutelle donc se faire religieuse ? >»
Laura, d'un geste impérieux, imposa silence à Aminé , qui, la voyant si grave , n'osa pas insister et tomba dans un dédale de suppositions.
Les deux femmes ne prononcèrent plus un mot, et ce calme forcé , joint aux balancements de la voiture, ne tarda pas à plonger la jeune camériste dans un profond sommeil. Quant à Laura> elle ne ferma pas les yeux; elle passa de longues heures à envisager sa situation sous tous ses^ aspects : elle lui^ sembla plus sombre et plus douloureuse à mesure qu'elle la regarda davantage. Rien n'est pire que cet état de l'âme, où notre jugement est pour nos malheurs ce que le scalpel est pour les plaies dangereuses : il en découvre toute la profondeur et ne nous montre comme avenir [que la résignation , ce découragement chronique , ou le désespoir, cette folie aiguë.
Elle voyagea toutela nuit, subissant cette torture morale. Au matin elle consentit , sur les instances d'Aminé , à prendre un peu de repos dans une petite hôtellerie, où son cochçr s'arrêta pour changer ses chevaux exténués.
C'était une de ces pauvres auberges comme il y en a daiis tous les pays , où une seule pièce sert à la fois de cuisine et de salle commune pour les voyageurs. Des murs blanchis à la chaux , sur lesquels
se détachaient quelques images de saints violemment enluminées , des tables de chêne souillées de taches de vin et de graisse, des bancs grossiers, quelques tabourets de paille, tel était Tameublement du lieu. Laura n'avait jamais rien vu de pareil. Le dégoût la saisit en posant le pied sur ces dalles inégales , en aspirant ce parfum composite, mélange de graillon, de rance, de moisi, dominé par cette vapeur alcoolique qui s'échappe d'une salle de cabaret. Elle fut sur le point de rétrograder. Une pensée la retint.
« Ne dois-je pas bientôt être privée de toutes les délicatesses du luxe? se dit-elle. Le couvent ne ressemble pas au palais de mon père. Il me faut dès à présent apprendre à vaincre mes répugnances. »
Elle entra, et fut résolument s'asseoir à l'angle d'une grande cheminée , où l'on venait de jeter en son honneur une brassée de sarments qui pétillaient joyeusement.
La nuit avait été assez froide , et ce feu avait bien son attrait pour une personne encore souffrante et accablée de fatigue ; Laura sentit son influence bienfai^nte, et au bout d'un quart d'heure consentit à se laisser servir à déjeuner.
L'hôtesse, très-honorée de recevoir une si grande dame, —la voiture, la livrée et d'autres indices lui ayant indiqué le rang de Laura , —se multiplia pour la recevoir le mieux possible. Elle lui servit, sur du
278 UN£ V£N6EANCE.
linge très-blanc, un bol de lait chaud > deux œufs frais et quelques figues, sans parler du pain, partout superbe en Piémont. Gela composa un déjeuner fort passable ; Thôtesse y ajouta même un quartier d'agneau rôti auquel Laura ne toucha pas. Aminé et le cocher s'en accommodèrent volontiers.
Comme Laura achevait son léger repas, la flUe de l'hôtesse entra d'un air satisfait^ tenant à la main une feuille de papier imprimé qu'elle présenta avec une certaine importance à la jeune duchesse.
« Qu'est cela? demanda Laura.
— Un numéro du Courrier de Turin que j'ai été chercher dans le voisinage pour l'offrir à Votre Excellence. Il est de la semaine dernière; mais il lui sera peut-être agréable tout de même.
— Merci , ma bonne fille , » dit Laura en repoussant la feuille de la main.
En faisant ce geste , elle porta machinalement les yeux sur le journal qu'elle refusait.
Elle le saisit avec une sorte de violence, et un cri étouffé lui échappa.
Aminé, qui grignotait des noisettes sur le pas de la porte , s'approcha effarée à rexclamation de sa tnaîtresse.
« Arrive-t-il quelque chose à mademoiselle? s'écria-t-elle.
— Rien! rien! dit Lâura fort troublée. Je veux partir à l'instant ; paye ce que je dois ici.
— C'est fait, mademoiselle.
— Les chevaux sont-ils là ?
— La voiture attend.
— Donne-moi le bras, Âmine; je me sens bien faible; viens.»
Et Laura se dirigea vers sa voiture, après avoir mis comme par distraction dans sa poche le numéro du Courrier de Turin,
A peine les chevaux furent-ils partis que, s'adressant vivement à Amine :
« Tu ne m'avais pas dit que M. Lorenzo Memmi se fût fait militaire?
— Je prie mademoiselle de se souvenir que le jour où elle est tombée malade , comme je lui parlais de Lorenzo , elle m'imposa silence , et me défendit de jamais prononcer son nom devant elle. »
Le fajt était exact.
Laura souffrit à se l'entendre rappeler, et surtout à entendre Amine nommer ainsi familièrement Lorenzo cc/wt dont il s'agissait^ Elle se tut néanmoins. Amine continua.
« J'ai cru que Lorenzo avait offensé mademoiselle en quelque chose, et je n'ai plus osé parler de lui. D'ailleurs , je crois me rappeler que mademoiselle a eu une altercation avec lui le jour.... »
Laura l'interrompit. De tels souvenirs dans la
Qigitized by CjOOQIC
bouche de sa femme de chambre devenaient deiix fois pénibles.
« Ne recevais-tu pas des nouvelles de monsiez&r Memmi? »
Elle insista sur monsieur.
« J'en ai eu hier seulement , mademoiselle - Personne , à Rudolphi, ne savait ce qu'il était devenu, et tout à coup, un jour dans une maison de la ville , mon père a vu son nom sur une feuille publique.
— Tiens, dit Laura, c'est sans doute cela que ton père a lu. »
Elle passa le journal à Aminé.
Celle-ci lut ces quelques lignes extraites du journal officiel : « Outre les officiers dont notre numéro d'hier a donné les noms, ont été mis à l'ordre du jour de l'armée, pour le combat du Tessin,'les nommés : Gaetano Campanella et Lorenzo Memmi , tous deux brigadiers au ?• régiment de la garde du roi....»
Aminé s'interrompit.
« Tiens! le régiment de M. le marquis!» dit-elle.
Laura le savait bien , et le rapprochement de ces deux hommes lui causa une secrète terreur.
Amirie reprit : «l Ces deux soldats ont fait preuve d'une bravoure exceptionnelle. Le dernier a été légèrement blessé. »
Tandis qu'Aminé lisait , la satisfaction et l'amer-
LE GOUTENT DES ANNONGIADES. Î8i
trime apparurent tour à tour sur le visage de Laura. Ses pensées pouvaient se résumer ainsi :
« Il vit! Dieu soit loué! G*est un remords de moins ! mais je dois d'autant plus entrer au couvent. »
Quelques heures après , la voiture arrivait à Novare. Laura donna l'ordre de se rendre sur-lechamp au couvent des Antionciades , situé dans un des faubourgs les plus éloignés de la ville.
Le soleil se couchait quand elle agita d'une main tremblante la cloche de la porte extérieure. Au premier son , la porte s^ouvrit et se referma d'elle- ' même sur les deux visiteuses, qui se trouvèrent seules dans une petite cour carrée, coupée au milieu par une grille de fer. Là , seconde porte et seconde cloche. Cette porte s'ouvrit moins vite que la première ; il s'écoula même plusieurs minutes avant qu'une vieille tourière au pas pesant, précédée d'un bruit de ferraille produit par de nombreux trousseau* de clefs, vînt regarder à travers la grille qui la dérangeait si tard. A la vue de deux femmes dont l'une avait l'apparence d'une personne du monde , elle ouvrit la petite porte de la grille et invita Laiura et Aminé à la suivre. Après avoir traversé deux autres cours intérieures , elle les introduisit dans une vaste salle ayant pour tout meuble des bancs de chêne fixés à la muraille , et pour tout ornement un Christ en croix presque grand comme
nature , surmontant un petit trophée formé des instruments de la Passion représentés en bois. Cette salle, vaste et nue, édairée des rayons mourants du jour, avait un aspect sombre qui impressionna les jeunes filles. Laura, occupée à examiner la physionomie de "sa nouvelle demeure, resta un moment silencieuse.
La vieille religieuse, après avoir attendu une question, se décida à parler.
« Qui demandez- vous , mesdames? dit-elle. Vous venez bien tard, et, à moins qu'il ne s'agisse d'une chose tout à fait grave , je ne puis faire appeler aucune de nos sœurs postulantes ou novices. Je ne parlé pas de nos mères: elles ne reçoivent, vous le savez , point de visites.
— Je voudrais voir madame l'abbesse , répondit Laura.
— Cela est impossible en ce moment.
— Puis-je demander par quel motif?
— U y a chapitre aujourd'hui , notre mère le préside; je ne puis l'interrompre; d'ailleurs, il est d'usage de lui écrire d'avance pour lui demander un entretien.
— Que dois-je faire alors?
— Revenir demain.
— A mon tour , je vous dirai que cela m'est impossible; je préfère attendre.
— Pardon, madame, mais vous ne pouvez atten-
dre ici ; nos règlements s'opposent à ce qu'une personne étrangère soit tolérée dans le couvent passé le coucher du soleil.
— Il est peu hospitalier, votre couvent! repartit Laura en retrouvant sa hauteur de grande dame. Allez, je vous prie, dire à madame l'abbesse que la fille du duc Rudolphi veut Tenlretenir de choses importantes. J'ai une préférence particulière pour l'ordre des Annonciades , où deux de mes grand'tantes ont déjà prononcé leurs vœux; mais si madame l'abbesse ne juge pas à propos de me recevoir tout de suite, j'irai voir si l'abbesse des Gamal* dules est aussi inabordable.»
Ces paroles, prononcées avec autorité, firent de l'effet sur la vieille femme.
« Excusez, Excellence, dit-elle; j'ignorais.... Je vais bien vite prévenir notre mère. »
Et elle sortit d'un pas hâté qui transforma en carillon le cliquetis habituel de ses clefs.
« De la vanité, môme ici! dit Laura avec un sourire amer .'Tu le vois, Aminé , si je n'étais pas duchesse, j'eusse été très-probablement congédiée.
— Eh bien ! cela n'aurait peut-être pas été un mal , mademoiselle ; ce couvent a une apparence qui ne me revient pas: c'est noir, c'est silencieux, c'est triste ; l'on étouffe ici , et l'air qu'on y respire ne me semble pas comme ailleurs.
— Tu ne reçois pas seule cette impression ,
ÎS4 UNE VENGEANCE.
Aminé; Tâir change toujours de nature en passant à travers des grilles, je le sens comme toi. Ce n'est plus la liberté ; de là une sorte d'oppression dont on ne peut se défendre.
— Mademoiselle n'esi pas forcée de la subir. »
Laura ne répondit pas à la remarque d'Aminé ; elle se mit à se promener de long en large dans la salle, et mumura avec résignation :
« Je m'y ferai. »
Les clefs résonnèrent de nouveau, accompagnées du frôlement de deux robes.
L'abbesse parut.
C'était une femme grande , maigre , pâle , aux traits fins et accentués à la fois; un de ces visages dont la silhouette excelle à reproduire la netteté anguleuse . La transparence de sa peau indiquait qu'elle avait dû être blonde , de ces blondes sèches et nerveuses qui maigrissent après trente ans, et contrastent si Xîomplétement avec les blondes grasses et lymphatiques, dont la beauté naufrage invariablement dans la graisse dès la seconde période de la jeunesse.
Son âge pouvait paraître problématique. En remarquant l'éclat de deux grands yeux de couleur dorée et changeante, on lui aurait donné trente ans ; mais la sécheresse des lèvres, les tons jaunis des tempes, les plis austères du front, en révélaient au moins cinquante. Elle devait avoir une origine
aristocratique; son point de départ se sentait encore ' dans ses manières : elle portait la jupe bleue traînante , le scapulaire blanc et le long voile qui forment le costume des Annonciades , avec une élégance involontaire où revivaient les traditions du grand monde.
Ce visage ne respirait pas la paix de la vie monastique, mais il en annonçait les saintes ardeurs. Si cette femme avait lutté, elle avait vaincu, et la satisfaction de la foi triomphante se lisait seule sur sa physiononode.
Elle s'avança vers Laura d'un pas lent et grave.
« Vous avez désiré mie voir, ma fille, lui dit-elle, me voici ; une abbesse des Annonciades ne peut être sourde à l'appel d'une Rudolphi; que me voulez-vous?
— Je viens vous demander de me recevoir dans votre maison, madame.
— Je vous y reçois avec bonheur au nom de toute la communauté; mais d'où vient que vous ne m'êtes pas amenée par quelqu'un de votre famille ? Le duc Rudolphi se porte bien , j'espère?»
Cette question troubla Laura , qui balbutia un peu pour rassurer l'abbessé sur la santé de son père.
« Je vois, dit celle-ci, que nous avons à causer ensemble, suivez-moi, mon enfant. Cette jeune fille peut vous accompagner pour nous aider à prendre possession de votre chambre, ajouta-t-elle en dési-
gnant Aminé , mais elle devra se retirer anssitôt après, nulle étrangère ne pouvant passer la nuit dans le couvent, à moins toutefois qu'elle ne vienne ici dans des intentions semblables aux vôtres.
— Oh! non certes I madame, » dit vivement Aminé.
L*abbesse lui jeta un regard sévère.
c Aidez donc seulement à transporter dans la chambre de votre maîtresse ce qui est resté dans sa voiture, et faites en sorte, mademoiselle, d'avoir fini avant une heure; voici le soleil bien près de se coucher.
— Qui m'indiquera cette chambre, madame?
— Une de nos sœurs va venir tout à l'heure et vous y conduira; attendez-la ici. »
En achevant ces mots, Tabbesse ouvrit une porte et fit si^^ne à Laura de la précéder.
Les deux femmes traversèrent silencieusement un cloître, au bout duquel se trouvait le parloir particulier de l'abbesse. Ce parloir, grand, élevé, dallé de marbre, avec de larges fenêtres sculptées ouvrant sur un préau, aurait pu devenir facilement le salon d'un palais; du reste, ses proportions grandioses et la pauvreté de son ameublement attestaient en même * temps la richesse de l'ordre et la sévérité de ses règlements. L'architecte avait reçu assez d'or pour construire un monastère qui fût un monument; mais l'abbesse ne pouvait, en aucun cas, avoir chez
elle une tenture, une étoffe, un tapis, un meuble orné ou seulement commode : cela eût été contraire à ses vœux. Elle subissait donc la pauvreté dans un palais, ce qui la rendait doublement méritoire.
L'abbesse prit place dans un fauteuil de bois à dossier droit, le seul qui fût dans cet immense parloir, et fit asseoir Laura à ses côtés sur un escabeau.
Pendant un moment encore, elles gardèrent toutes deux le silence; vraisemblablement elles s'observaient , et chacune devinant peut-être un mystère dans l'autre, cherchait à le découvrir sur quelque indice.
«Eh bien! ma chère fille, dit enfin l'abbesse, nous voici seules ; dites-moi quel motif vous amène près de nous?
— J'ai le désir d'entrer en religion, madame.
— Appelez-moi ma mère.
— Oui, ma mère.
•—Y a-t-il longtemps que ce désir vous est' venu ? »>
Laura hésita en répondant : «Pas très-longtemps, ma mère.
— Êtes-vous sûre d'avoir le goût de la vie monastique?
— J'ai du moins un grand dégoût du monde.
— Cela peut être un bon commencement,. et, si Dieu vous fait la grâce de fortifier votre vocation,
j'espère vous voir un jour calme el heureuse comme toutes nos sœurs.
— Dieu vous entende, ma mère! » dit Laura. Elle prononça ces mots avec tant d'amertume,
que l'abbesse la regarda, et remarqua l'expression douloureusement résolue de son visage. Elle évita une question directe.
« Vous avez, je pense, l'assentiment de votre famille pour entrer chez nous, n'est-ce pas, ma chère enfant?
— Ma famille est bien réduite, ftiadame : elle se ' bonie aujourd'hui à mon père et à mon frère.
— Mais enfin, votre père est instruit de votre dessein?
— Oui, ma mère.
' — Et ill'approuve?
— Je ne puis m'en flatter complètement, ma mère ; s'il faut tout vous dire, je crains que mon projet ne déplaise au duc Rudolphi.
— Alors votre démarche d'aujourd'hui est grave, mon enfant.
— Grave, oui, mais non liangereuse. J'aurai vingt et un ans dans cinq jours, ma mère, et j'y ai pensé en venant ici ; quelles que soient les instances de mon père, je suis décidée à y rester, et sa volonté est impuissante à m'en arracher.
•— Allons, cela me suffit, ma chère fille; vous êtes, je le vois, complètement décidée; j'en sais assez sur
VOS dispositions pour vous recevoir parmi nos postulantes; plus tard, je vous en demanderai peutêtre un peu plus; nous parlerons des motifs qui vous ont déterminée; car j'espère obtenir un jour toute votre confiance. Chaque chose en son temps. Pour aujourd'hui, vous allez aller vous reposer, tandis queje me rendrai à l'office du soir. Vous avez voyagé, vous êtes souffrante, le repos vous est avant tout nécessaire. J'ai donné ordre qu'on vous servît une pelite collation chez vous. Bonsoir, ma fille. »
L'abbesse posa ses lèvres sur le front penché de Laura, qui crut sentir sur sa peau les lèvres inertes d'ime sfatue. Une porte s'ouvrit, une religieuse parut, à laquelle l'abbesse dit de conduire Laura dans sa chambre, et, comme les premiers sons de la cloche appelant à la prière du soir se faisaient entendre, elle quitta le parloir après avoir adressé à sa nouvelle pensionnaire un coup d'œil où se mêlaient la sympathie et l'observation.
Laura suivit son guide à travers le froid et magnifique dédale des cloîtres et des préaux, jusqu'à un vaste bâtiment servant de logement aux postulantes, dont elle allait augmenter le nonabre. Elle monta un étage et fut introduite dans la petite chambre , meublée du strict nécessaire, qui composait tout son appartement.
Aminé, en contemplant ces murs nus, ces meubles de bois commun, cette couchette plate et basse,
et en songeant que cela était destiné à remplacer pour liaura sa belle chambre tendue de damas bleu de ciel et meublée de laque de Chine, se sentit gagnée par un grançj attendrissement. Pour la pauvre fille, ce contraste de mobilier était le seul qui lui parlât clairement du malheur de sa maîtresse. Sa duchesse, si belle,. si délicate, si habituée au luxe, allait donc vivre au milieu de cette misère et de cette grossièreté 1 II y avait de quoi en pleurer toutes ses larmes. Elle ne s'en fit pas faute.
Laura la trouva assise sur un coin de cassette , dans une attitude désespérée.
•« Qu'as-tu, ma pauvre fille ? lui dit-elle.
— Hélas! mademoiselle, qui ne pleurerait pas en songeant que vous allez vivre là dedans? C'est-il Dieu possible !
— Ne t'afflige pas ainsi. Aminé ; cela, je t'assure, n'a pas grande importance pour moi:
l — Alors, mademoiselle est bien changée.
— Oh! oui, dit Laura, bien changée.
— Et maintenant mademoiselle va me renvoyer comme cela ?
— Aujourd'hui ou plus tard, il eût toujours fallu me quitter, ma fille.
— Vous quitter ! Pourquoi donc? Vous pourriez vous marier, moi aussi, et.... »
Aminé s'arrêta et rougit sous ses larmes. •« Tu songes à te marier ,^ toi ! demanda Laura.
— Dame! mademoiselle, il n'y a pas de mal, n'est-ce pas ?
— Bien, ma fille, marie-toi, j'en suis bien aise, et même, ici, je songerai à ton bonheur; et si tu as besoin de moi, ne me le cache pas en me venant voir, car tu me viendras voir tous les mois, tu entends. Tu m'apporteras des nouvelles de mon père.
— Ah ! mademoiselle ! va-t-il être chagrin, monsieur le duc! C'est tout de même bien terrible une vocation ! Êtes-vous sûre que la vôtre est sincère ! elle est venue si vite.. .. »
Aminé, au dernier moment, osait manifester le doute dont elle avait été tourmentée pendant tout le voyage ; elle sentait bien planer un mystère sur sa maîtresse, mais sa perspicacité et son expérience se trouvaient également en défaut. Les derniers événements avaient passé devant elle sans qu'elle en saisît le sens. .
La maladie de Laura, sa rupture avec le prince, sa subite vocation, tout cela était autant d'énigmes pour la pauvre camériste; elle eût tout supposé, hors la vérité. La connaissance particulière qu'elle avait de Lorenzo et de Laura l'écartait de la lumière au lieu dé l'en approcher. Pour elle, Lorenzo était toujours le fils de paysan, le camarade de son enfance à Aqua-Verde, et Laura était là plus fière des grandes dames. Le moyen d'imaginer un trait d'union entre ces deux êtres-là? Aminé n'y avait pas songé
un instantr; atissi ses hypothèses tournaient-elles sans cesse dans une obscurité dont elles ne pouvaient sortir.
A ce dernier moment donc, elle hasarda quelques questions. Laura resta impénétrable. On garde deux fois son secret si on en rougit.
La jeune fille eût sans doute préféré la mort à un aveu fait à sa camériste ; pourtant, lorsque celle-ci fut partie, quand, pour la première fois, elle se vit seule en possession de cette liberté relative que donne la solitude, elle tira de sa poche le numéro du Courrier de Turin pris dans l'auberge, et se mit à relire les quelques lignes qui parlaient de cet homme dont elle ne laissait pas prononcer le nom devant elle-.
Elle resta longtemps les yeux fixés sur ce papier, sous le poids d'une méditation profonde. Puis tout à coup elle se leva, prit dans un petit pupitre de voyage ce qui lui était nécessaire pour écrire, vint s'asseoir à la table où Fabbesse lui avait fait préparer une collation, repoussa les confitures et les oranges du couvent, et là, le sein gonflé, les^ yeux souvent humides, les joues fouettées de subites rougeurs, elle écrivit la lettre suivante :
▲ M. Lorenzo Memmi, brigadier au 7* régiment de la garde du roi, à Turin.
Ce matin seulement j'ai appris que vous viviez encore, et j'en ai remercié Dieu. Je suis entrée ce soir au coûveht des Annonciades. J'ai vu se refermer derrière moi les portes qui ne se rouvrent plus. L'ombre me prend avant la tombe. L'oubli et le silence vont m'envelopper, et ils seront comme les précurseurs de ma mort.
Un couvent , c'est le seuil 'de Téternilé : on ne peut envoyer de là qu'un pardon. Cette lettre est donc un pardon ; c'est un adieu aussi, et c'est un testament.
Le pardon vous dit : « Allei en paix ; » l'adieu vous dît : « Oubliez-moi; » le testament vous dit : « Épargnez mon frère. »
Il y a deux mois, je vous ai envoyé un ordre ; aujourd'hui, je vous adresse une prière.
Après avoir sacrifié la jeune fille, n'immolez pas le vieillard à vos ressentiments. Je vous l'avoue, je tremble pour Alphonse en vous sachant près de lui. Son^ez-y ! frapper mon frère, à présent que je ne suis plus là, c'est frapper mon père au cœur; c'est me faire à moi deux nouvelles blessures, les seules
dont je puisse être atteinte, maintenant que je suis morte au monde.
J'invoque ici, et pour une cause sacrée, le souvenir d'un amour auquel vous m'avez fait croire. Je ne l'aurai pas invoqué en vain, n'est-ce pas? Je puis entrer tranquille dans ma dernière retraite.
Quant à vous, allez dans la vie; vous êtes un homme, vous saurez oublier! Le passé jettera à peine une ombre sur l'avenir ; vous pouvez devenir heureux !
Vous avez été bien coupable, mais je ne m'en souviendrai qu'au pied des autels oùjje prierai pour vous.
Laura.
Tanâis que Laura s'occupait de lui, Lorenzo était à Gênes, où son corps d'armée avait accompagné le roi Charles-Albert. Aussitôt après son arrivée dans cette ville, il avait dû se résoudre à entrer à l'hôpital. Sa blessure, assez légère, un simple déchirement des chairs de la jambe causé par un coup de baïonnette, s'était enflammée sous l'influence de fatigues excessives ; malgré sa répugnance à accepter l'inaction, même momentanée, il lui fallait se feire soigner.
Ce repos forcé était peut-être ce qu'il redoutait le plus. On se le rappelle, il n'avait -consenti à s'engager, sur les instances de Giovanni, que dansl'espoii* de rencontrer une prompte mort devant l'ennemi. La pensée de servir son pays et surtout de s'épargner la lourde responsabilité d'avoir disposé de lui-même, avait trouvé accès dans sou esprit; mais alors il croyait la mort facile. Il fut trompé dans son attente; les imprudences les plus folles, les témérités les plus inouïes, en mettant sans
cesse ses jours en dauger, n'en tranchèrent pas le cours.
En cherchant la mort, il rencontra la gloire. Au bout de peu de lemps, il devint le point de mire de tout le régiment; sa bravoure proverbiale parmi ses camarades lui attira Taitention de ses chefs ; ils le firent parler , lui confièrent quelques missions assez délicales, et découvrirent bientôt en lui ce qu'il ne cherchait ni à cacher ni à montrer, des connaissances étendues et une fermeté d*esprit peu commune. Dès lors, sa fortune fut prédite par chacun ; on le crut ambitieux, et on ne douta pas qu'il n'arrivât très-haut s'il continuait à être épargné par les ballçs.
A rengagement du Tcssin, le hasard d'une manœuvre l'ayant amené près du roi,*il fut assez heureux pour ramasser un obus près d'éclater à quelques pas de Charles- Albert, et le lancer au loin sans qu'il blessât personne. Cet acte de courage, accompli avec la présence d'esprit de l'indififérence, lui attira des éloges personnels du roi, et le fit nommer sous-officier sur le champ de bataille.
De pareilles choses ne passent pas impunément sur un homme. Quelque profonde que puisse être une douleur d'amour, elle ne peut fermer entièrement l'âme à certaines impressions.
D'ailleurs, la guerre a aussi ses enivrements, surtout une guerre comme celle qui se faisait alors en
Digjtized byC^OOglC
Italie. En Piémont, toutes les poitrines battaient à Tunisson ; le pays, sûr de ses soldats, fier de son roi, encouragé par l'approbation de tous les peuples libres, se livrait dans un élan enthousiaste aux plus nobles espérances.-
Lorenzo ne pouvait pas traverser un pareil courant sans ressentir cette généreuse fièvre de Tindépendance qui transfigure les nations et enfante des miracles. L'idée lui vint bien vite de rendre sa mort aussi utile que possible à cette cause sacrée; il combattit alors moins aveuglément, sinon moins intrépidement, et mit son intelligence autant que sa bravoure au service de son pays.
Sous l'influence de cette nouvelle direction, il se modifia à son insu; il subit aussi en partie l'influence d'habitudes matérielles entièrement diflérentes de ce qu'il avait connu.
Comme beaucoup de jeunes hommes qui doivent trouver dans leur valeur propre les chances de leur avenir, il avait été trop renfermé dans l'atmosphère calme et épuisante des études classiques et scientifiques. Les exigences d'un travail intellectuel incessant, en développant l'esprit, avaient laissé au corps une certaine langueur. La vie des camps le transforma complètement sous ce rapport, et peut-être y puisa-t-il l'énergie de supporter sans nouveaux accès de désespoir l'amertume de ses pensées secrètes. Quoi qu'il en soit, il devint en quelques mois
actif et robute corame les plus vieux troupiei's, et chacun pensait de lui que c'était merveille de voir tant de force au service de tant d'intelligence.
Son séjour à l'hôpital, en l'arrachant au tourbillon de sa vie miUtaire, devait le ramener nécessairement aux impressions douloureuses que lui gardaient ses souvenirs.
Il entretenait une correspondance suivie avec Giovanni, dont il avait été séparé en recevant ses premiers galons. Les fragments suivants feront comprendre quelle était alors sa situation morale.
Gènes.
Tu me félicites trop tôt d'avoir renoncé à mourir. Je me suis fait soldat pour cela, je n'ai pas changé de dessein. Ce n'est pas ma faute si les balles semblent me fuir. J'ai fait tout au monde pour atteindre mon but, j'ai ramassé des obus brûlants, je suis entré dans une poudrière qui allait sauter, j'ai à peine attrapé quelques égratignures, et en fin de compte une blessure légère, mais gênante, qui me relient ici où personne ne m'aidera à mourir.
On a souvent, autour de moi, attribué ma conduite à l'ambition ; rien n'est plus éloigné de mon âme. L'ambition ne vient pas sur des ruines ; c'est une passion vivace qui veut toutes les forces d'un homme. Ce n'est pas l'ambition qui m'a conseillé certains actes, mais il y a quelque chose d'entraînant dans cette vie de soldat, et puis la guerre actuelle est sainte, elle éveille tous les courages et tous les dévouements.
On ne prononce pas impunément les mots gloire, hoifneur, patrie ; ils font toujours battre le cœur honnête du peuple. Liberté, surtout, voilà un mot magique ! celui-là agit sur moi ; il m'enivre, il me transporte ; il est bien puissant, car parfois je sens l'enthousiasme de la cause italienne me gagner, et pcfndant quelques instants je me joins sincèrement à cette foule qui combat pour sa dignité et ses droits.
Cela dure peu, malheureusement, et il me suffit d'un moment de solitude pour redevenir l'homme que tu connais, un être écrasé sous sa destinée, incapable de souhaiter autre chose que la fin de sa souffrance.
Tu veux que je te parle de choses matérielles, tu crois me guérir en me ramenant forcément sur la terre; soit! je Tobéis.
Après être retourné passer quinze jours à mon régiment, me voici revenu à Gênes, dans ce même hôpitîil où l'on me relient de force, sous prétexte que je resterai boiteux si je marche. Cela m'est bien égal ! mais ces gens-là ignorent que je ne dois pas marcher longtemps.
Les derniers succès de nos armes ont monté la joie nationale jusqu'au délire. L'entrée du roi ici a été un triomphe ; je ne te raconterai pas nos fêtes, les journaux ont dû t'en donner une idée ; on n'a pas pu te décrire l'état de la population, la parole n'exprime pas certaines choses. Un fait inoui jusqu'alors n'a pas peu contribué à l'enthousiasme universel. Le jour de l'arrivée du roi, l'archevêque a permis aux religieuses de tous les couvents d'aller voir entrer ce prince. Aussitôt que la nouvelle fut répandue dans la ville,, tous les nobles génois s'empressèrent de mettre les fenêtres de leurs palais à la disposition des couvents.
Depuis Campo-Marone jusqu'à San-Petro et San- Tomaso, des troupeaux de religieuses noires, bleues, blanches, grises, défilèrent en bon ordre, bannières en tête, formant ainsi un beau et singulier spectacle. Cependant toutes les rues désignées pour le passage du roi se trouvaient envahies depuis le matin par une innombrable foule ; les congrégations ne purent se frayer une voie. Les têtes de processions s'arrêtèrent, les queues avancèrent toujours ; on finit par être pressé de façon à ne pouvoir plus faire un pas en avant. Les religieuses se virent au moment d'être obligées de renoncer à leur projet.
On délibérait, lorsque quelques hommes de la foule, saisis d'une inspiration subite à la vue de toutes ces saintes recluses mêlées à eux, les enlevèrent dans leurs bras et les transportèrent dans les maisons où on les attendait. Aussitôt, le mouvement devint universel ; tous les hommes se chargèrent à la fois de précieux fardeaux, et toutes ces jupes monastiques passèrent aux bras des portefaix et des matelots de Gênes, sans qu'il en résultât la moindre infraction au respect qui leur est dû.
C'était bizarre et merveilleux de voir onduler au soleil ces voiles de toutes couleurs, palpitant audessus de la foule comme les ailes d'oiseaux gigantesques !
Moi, j'ai été saisi au cœur par l'étreinte d'une pensée dévorante : Laura était peut-être parmi ces
saintes filles, et un hasard impossible pouvait la replacer quelques minutes dans mes bras !... Dis si tu veux que je suis fou, mais plains-moi.
Gèues.
L'inaction devait m'être fatale ; elle me ramène à des idées de suicide que tu as combattues et dont la vre active me rendait le poids moins lourd. A la guerre, j'avais trop l'espoir de mourir pour aider à ma destinée ; ici, je subis un accablement moral qui pourrait me mener à la folie mélancolique, et dont je sors par des accès de désespoir.
Hier j'ai été sur le point d'avaler une fiole de laudanum laissée près de moi ; l'arrivée d'un inspecteur m'en a empêché. Un rêve que j'ai fait cette nuit a éloigné cette pensée, je n'ose dire l'a détruite ! Un rêve ! ce mot te fait peut-être sourire I Tu te demandes comment je me laisse influencer par de pareilles choses. Hélas ! mon ami, tout a une valeur pour une âme en détresse, et je ne puis m'empêcher de voir dans ce rêve une espèce d'avertissement d'en haut. Juges-en.
Je mB retrouvais dans la plus grande galerie de fête du palais Rudolphi , je la voyais brillante et éclairée comme aux jours où Ton y recevait toute la haute société de Turin. Quoique magnifique, comblée de fleurs, étincelante de lustres, la galerie était vide, je m'y trouvais seul, et m'y promenais pensif, jetant un regard distrait aux bustes de Canova et de Thorwaldsen qui en ornent les entrecolonnements. Tout à coup mes yeux s'arrêtèrent sur un buste très-différent des autres et que je n'avais encore jamais aperçu. Ce buste de marbre représentait un squelette. Le statuaire avait homblement réussi ; c'était bien une vraie tête de mort avec ses grands trous vides à la place des yeux et sa double rangée de dents sans lèvres ; le marbre, par sa blancheur, complétait cette illusion effrayante.
Je m'arrêtai devant cet étrange œuvre d'art. « Voilà donc, pensai-je, ce que devient le visage le plus charmant! Mais qu'importe? l'âme s'envole. » Je ne pouvais' m'arracher à cette contemplation ; il y avait comme une attraction mystérieuse entre cet emblème de la mort et moi. Peu à peu, il me sembla voir le buste se mouvoir lentement, puis s'agrandir. Les os des bras s'adaptèrent aux épaules, ceux des cuisses et des jambes s'allongèrent sous les côtes, le squelette devint complet, et quitta tout doucement son socle de porphyre pour s'avancer vers moi ; il paraissait glisser sur le parquet comme
une ombre, sans faire entendre aucun bruit- Je le regardais avec plus d'étonnement que de crainte. La vue d'un prodige aussi inouï me laissa calme, et je ressentis à peine un petit tressaillement au cœur, < lorsqu'il s'approcha assez près de moi pour que je . sentisse le contact de ses côtes de marbre contre i mes vêlements.
Il se mit à marcher avec moi au milieu de cette grande galerie de fête, blanche et lumineuse, du pas lent et égal d'un causeur; alors commença entre nous une conversation muette, s'il est possible de s'exprimer ainsi, car il ne sortait aucun son de sa bouche vide ; cependant il me parlait. C'était une sorte d'eniretien d'àme à âme, mystérieux et distinct à la fois, dont j'avais dans mon rêve la perception très-claire, et que mon esprit | accueillait avec un profond recueillement. Chose' étrange! cette vision terrible ne me communiquait ' que des pensées sereines et consolantes ; elle me disait des choses analogues à ceci : ^
« Puisque tu penses à nous si souvent, n'aie pas crainte de me regarder; je ne viens pas pour t'épouvanter d'ailleurs ; je viens pour te conseiller et te rassurer; ne redoute rien, ni de moi, ni de mes pareils, ni du monde que nous habitons ; nous ne sommes pas hostiles aux hommes, nous les attendons et nous les plaignons : parfois, nous les avertissons par grâce spéciale de Dieu, quand leur Ame
3st en. danger, quand ils manquent de courage ou le patience. Il y a des choses douces de l'autre côté le la vie, mais celui-là seul les connaît qui les vient chercher à son heure. D'ailleurs que sais-tu de ton avenir, même ici-bas? Pourquoi doutes-tu de la miséricorde de ton Seigneur? Tu souffres! sache souffrir et aie confiance. »
Tout ceci te rend bien imparfaitement ce qui me pénétrait. Cela ne te dit rien de Fémotion où me jetèrent ces conseils bienveillants et sévères à la fois ; ce que je trouve de prodigieux dans ce rêve, c*est d'avoir reçu une impression bienfaisante, heureuse même, d'une apparition qui devait par sa forme me causer un affreux cauchemar.
Je me suis éveillé baigné de larmes. Ombres de 3UX que j'ai aimés ! ma pauvre sœur, ma sainte
ère, mon père vénéré, est-ce vous qui êtes venues me visiter? est-ce vous qui avez obtenu de m'apporter un peu de paix et d'espérance de ce lieu sombre et inconnu vers lequel je me tourne sans cesse? Oh! qui que lu sois, douce ombre, soif bénie !
Gènes.
Oui, j'évite de te parler du moi intime f S*il est moins violent, il est toujours bien accablé. J'ai l'esprit plein de ténèbres, et je ne conserve aucun espoir de guérison. Tu me parles pour me calmer, mon pauvre frère, de ce que tu as souffert en perdant Marietta. Hélas! il n'y a guère d'analogie entre nos douleurs. L'amour, vois-tu, n'est inguérissable que quand il a été partagé. Alors, et seulement alors, il est éprouvé, complet, et règne en maître sur nous. Tu ne sais pas, toi, ce que c'est que d'avoir été aimé de la femme de son idéal, d'avoir marché dans son rêve, d'être entré avec sa bieti-aimée dans ce ciel de l'amour, si beau, si pur, si éclatant, qu'il semble que l'autre vie ne puisse rien nous garder de plus céleste !...
Et puis Laura ne peut être comparée à aucune autre femme; son esprit comprend toutes les grandeurs, son cœur saisit toutes les délicatesses , son corps réunit toutes les beautés ; il y a en elle ce mélange de force et de grâce qui est la séduction irrésistible. Voir cette femme, c'est l'admirer; la connaître, c'est l'estimer; l'aimer, c'est la diviniser!...
Q n'y a rien dans sqn âme que de noble, comme il a'y a rien dans son corps que de parfait, et, quand 3n a été uni à cette créature d'élite, on lui apparlient à jamais, et la séparation est une torture de tous les instants. 0 mon ami ! que la soif du cœur Bst inextinguible, et quel désert que le monde pour ffioi!
Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, cher Giovanni, c'est vrai, excuse-moi. Depuis mon passage à Turin, j'emploie le peu de moments laissés par mon service à lire, à relire! Tu devines! J'ai reçu une lettre, une lettre d'elle, qui m'attendait depuis plusieurs mois ! une lettre sublime, une lettre angélique ! Elle me pardonne ! Je te disais bien qu'elle a une âme céleste ! Si elle avait pu vaincre son orgueil, elle aurait donc pu m'aimer encorei... A cette pensée, il me passe un éblouissemçnt devant les yeux. Je déraisonne, je le sens; laisse-moi faire, sois indulgent ; il faut que je parle d'elle ou que je me taise. Tu sais dans quelles ténèbres je vivais : aujourd'hui un rayon les traverse et change toutes mes impressions ; ce rayon n'est pas de l'espoir, sans doute, et pourtant c'est de la joie. Mon cœur est dilaté, mon sang court plus vite dans mes veines; il faut que je parle, que je pleure, que je crie : «Mon ami, elle m'a pardonné! » Ce mot-là
m'ouvre le ciel !... Je doutais parfois de la pouvoir
retrouver dans l'autre vie, et alors j'éprouvais tous les supplices de l'enfer.
Maintenant elle m'a pardonné, je puis mourir tranquille. Dieu me réunira à cette sainte qui le prie chaque jour pour moi. J'ai toujours eu le désir de rencontrer une balle autrichienne ; mais quelle différence dans mes sentiments!... Aujourd'hui je partirais sans inquiétude pour l'avenir. L'amour est divin, il ne peut être traité là-haut comme ici; il n'y a là ni préjugés mondains ni impossibilités sociales; il y a des âmes qui s'unissent quand elles sont dignes l'une de l'autre. Il me semble que la mienne bat déjà des ailes avec joie pour s'envoler.
Ne me parle pas d'avenir, de succès, d'honneurs. Qu'est-ce que cela me fait! Vais-je rester ici-bas pour le plaisir de porter des épauletlesî Vois-tu, mon ami, quand un homme a éprouvé un amour comme le mien, rien ne saurait plus le toucher. J'ai reçu la nouvelle de mon avancement avec un secret dédain, je regarde l'ambition comme le superflu des heureux ; moi, j'ai bu à la coupe de toutes les félicités, elle s'est brisée dans mes mains, je ne me baisserais pas pour ramasser une couronne !
LE DUC RUDOLPHI. 309
LE DUC RUDOLPUL
Quand, à son retour de Turin, le duc Rudolphi apprit le départ de Laura et lut sa lettre d'adieu, il éprouva une de ces commotions qui vieillissent un homme de dix ans. En un instant, toutes les suppositions les plus diverses traversèrent son cerveau. La vérité seule, on le comprend, ne l'effleura même pas. Avant de prendre un parti, il relut la lettre de sa fille et tâcha de concentrer toutes les forces de son intelligence pour en deviner la pensée intime. Cette lettre disait trop ou trop peu. La douleur secrète de Laura, ses regrets de quitter le monde, s'y trahissaient malgré elle , au milieu des expressions indiquant la fermeté de sa résolution.
Pour quiconque ne pouvait pénétrer le fond de son âme, cette lettre devait être irritante comme une énigme. Le duc éprouva cette impression, et ses réflexions, d'accord avec son premier mouvement, lui conseillèrent de se rendre sur-le-champ auprès de sa fille. « Quand je l'aurai là, devant moi, pen-
sait-il, il faudra bien qu'elle m'avoue la vérité; je ne crois pas à son vœu, je ne crois pas à sa vocation; si tout cela était réel, pourquoi ne m'en eûtelle pas parlé, au lieu de s'enfuir comme si elle se faisait enlever?
Sans prendre même le temps de changer de vêtements, le duc remonta dans sa voiture et partit pour Novare.
Un malin, peu de jours après l'arrivée deLaura au couvent, l'abbesse entra dans sa petite chambre et vint la prévenir que son père la demandait au parloir. La jeune fille devint pâle camme sa guimpe. '
«Ma mère, dit-elle, chargez-vous, je vous en supplie, de faire comprendre à mon honoré pèi^e que je ne puis me rendre à son désir.
— Je prévoyais cette demande de TOtre part, mon enfant, répondit l'abbesse, et j'ai tenté, en me rendant près de lui, de vous épargner une entrevue qui, je le crains, sera pénible pour tous deux; mais le duc insiste, il est irrité, il veut vous voir, c'est son droit ; de plus, il importe qu'il ne vous croie pas influencée par nous. Si votre vocation est sincère, Dieu vous inspirera et vous soutiendra dans cette dernière épreuve. AUolis, venez ; un plus long retard pourrait indisposer davantage votre père. »
Laura se laissa emmener; elle marchait derrière l'abbesse, plus semblable à un automate qu'à une
LE DUC RUDOLPHI. - 311
créature vivante. Elles se rendirent à la partie du parloir réservée aux postulantes, et séparée à hgiuteur d'appui, par une cloison garnie d'un réseau de fil de fer, du reste de la salle affectée aux étrangers. Des rideaux de serge verte appliqués contre le grillage empêchaient les visiteurs de voir l'intérieur duc ouvent. Quand Laura entra avec l'abbesse, le duc Rudolphi, assis sur un banc de bois, avait la tête dans ses mains et paraissait profondément absorbé; en entendant du bruit, il regarjja avidement du côté du grillage. Il s'attendait à voir paraître sa fille. Le rideau s'agita faiblement et lui indiqua seul la présence de Laura.
« Ne puls-je te voir, ma fille? » demanda-t-il d'un accent très-ému.
Laura s'appuya tremblante contre la cloison et n'osa point répondre. L'abbesse lui vint en aide. Elle écarta le rideau qui les cachait toutes deux aux regards- et dit :
« Voici vôtre fille, monsieur le duc; elle n'est encore que postulante ; vous pouvez la voir en conversant avec elle.
— A travers ces grilles, madame? Laura ne peutelle venir près de moi, ici î
— Ce serait franchir l'enceinte intérieure du couvent, monsieur le duc; c'est impossible.
— Gonunent, impossible ! Et si je veux l'emmener, cependant?
— Je m'empresserai de la remettre entre vos mains, si toutefois elle me le demande elle-mênu;.
— Mon cher père, dit Laura en retrouvant un peu de courage, laissez-moi ici, je vous en conjure.
— Est-ce bien toi, ma fllle, que j'entends? est-ce bien de ta propre volonté que tu es venue fensevelir dans un cloître? De quel vertige es-tu frappée, mon enfant! n'as-tu donc pas pensé à Ja douleur de ton vieux père? Comment, c'est au moment où mes soins viennent de t'arracher à la mort que tu te décides à m'âbandonner! Âh! Laura, je ne te reconnais pas!...
— Mon père ! mon père bien-aimé ! s'écria Laura que les larmes gagnaient en écoutant ces paroles, si vous saviez à quel point je souffre en vous résistant !»
Le duc la voyant attendrie, sentit renaître son espoir ; il employa son dernier argument.
« Tu m'as parlé d'un vœu, chère enfant, reprît-il; je respecte comme toi un engagement pris avec le ciel; mais ce vœu n'est pas irrévocable, et j'irai, s'il le faut, te conduire aux pieds du saint-père pour lui demander de t'en délier. Cela concilierait tout. Dis, ne le veux-tu pas, ma bien chère fille? refusestû de revenir près de moi?... »
Le pauvre père faisait passer toute son âme dans sa voix ; il était là, derrière cette grille, oppressé ,
LE DUC RUDOLPHI. 313
suppliant, regardant sa fille avec des yeux obscurcis de larmes, lui tendant les mains en l'implorant. Tout dans son attitude révélait ses craintes, son amour et son désespoir.
Laura ne put soutenir ce spectacle ; ses forces , déjà très-ébranlées par ses combats intérieurs, Tabandonnèrent.
« Oh! cher père! balbutia-t-elle, je vous fais douter de mon amour, je suis bien malheureuse ! »
Elle ne put rien ajouter ; elle tomba pâle et inanimée dans les bras de Tabbesse restée spectatrice impassible de celte scène déchirante.
« Elle se meurt! cria le malheureux duc, en secouant avec violence la grille qui le séparait de sa fille.
— C'est un simple évanouissement, répondit l'abbesse tout en faisant respirer des sels à Laura. Ne vous inquiétez pas, monsieur le duc ; aucun soin ne M manquera. Je vous promets même de ne pas la quitter tant qu'elle sera souffrante. Permettez-moi seulement de vous engager à vous abstenir de la voir jusqu'à ce qu'elle ait repris toutes ses forces.
— Ainsi, madame, voilà donc où j'en suis : on me refuse même la douceur de la soigner. Je ne 3uis plus père ! »
La voix du duc mourut étouffée par une émotion poignante. Il la surmonta cependant, et, adressant à l'abbesse un salut plein de dignité :
« Madame, dit-il, je vous fais responsable de cette âme qui s*est confiée à vous ; si ma fille est plus heureuse chez vous que près de moi, je t&cherai de ne pas murmurer en me soumettant à la volonté du Ciel. •
Et il sortit en jetant un dernier regard chargé d'amour et de reproches du côté où Laura, entourée de plusieurs religieuses, commençait à reprendre ses sens.
Le lendemain, il reçut quelques lignes de Laura, dans lesquelles elle lui exprimait d'une manière très-respectueuse et très-ferme sa détermination inébranlable de rester au couvent.
Le duc Rudolphi quitta Novare sans essayer de revoir sa fille. Il rentra solitaire et accablé dans ce palais naguère encore si brillant, quand Laura l'éclairait de sa beauté et des grâces de sa jeunesse.
« Il faudra vivre seul, maintenant! se dit-il avec découragement. Ma fille est perdue pour moi comme si elle était morte ; Dieu me l'a reprise dès ce monde, et cela au moment ou je rêvais aux belles fêtes de son mariage avec Ascanio San-Garlo. Quelle fatalité a donc dérangé tous mes projets de bonheur? »
Et le malheureux duc cherchait en vain à pénétrer les motifs qui avaient amené tant de changements autour de lui.
Rien de moins rare que ce qu'il éprouvait ; la vie
LE DUC RUDOLPHI. 315
de chacun a de ces momênls où on Hissent vivement les effets de causes qui restent cachées* L'homme s'agite sans cesse dans l'inconnu, comme un aveugle au milieu des ténèbres ; son intelligence et sa volonté sont bien souvent impuissantes à lui révéler l'origine des événements qui le frappent, et ce mystère ajoute alors à sa situation quelque chose de fatal et d'amer.
Dans cette disposition d'esprit, le duc devait trouver la solitude doublement pénible. La solitude est l'ennemie capitale de cette race superficielle et privilégiée à laquelle il appartenait.
Le séjour de Rudolphi lui devin t bientôt insupportable. Il alla retrouver son fils, le marquis Alphonse, à Turin, et voulut essayer de remplir sa vie avec les préoccupations de ses espérances ambitieuses ; mais rien ne put combler le vide que l'absence de Laura avait fait autour de lui. Pendant les premiers temps de son séjour à Turin, le marquis fit de louables efforts pour empêcher son père de souffrir de cet isolement relatif; mais il avait une nature trop légère, il vivait au milieu d'entraînements trop multipliés pour pouvoir s'astreindre longtemps à ce rôle de consolateur.
Les femmes, seules, ont ce don divin de savoir soigner les blessures de l'âme ; leur nature les prédispose à cette mission de douceur et de patience. Les hommes ont parfois du dévouement en lingot ;
il est bien rare qu'ils en aient en monnaie. Le marquis Alphonse n'avait, il faut le dire, ni l'un ni l'autre ; sa personnalité, facile dans la forme, était intraitable dans le fond ; sacrifier quelque chose de ses jouissances pour autrui, cet- autrui fût-il son père, ne lui venait pas à l'idée. Il agissait ainsi sans calcul, sans préméditation ; il appartenait à la catégorie innombrable des égoïstes naïfs.
Précisément parce qu'il n'était pas indifférent
par système, il ne tarda pas à s'apercevoir des
changements qui se manifestaient chez le duc
Rudolphi ; il vit son esprit s'assombrir et sa santé
'décliner rapidement.
« Mon cher père, lui dit-il un jour, puisque vous ne voulez pas, comme moi, attendre paisiblement que Laura se dégoûte de la vie de couvent (ce qui, à mon avis, ne peut manquer d'arriver) ; puisque vous persistez à prendre au sérieux sa fantaisie monastique, il m'est avis qu'il faudrait employer quelques moyens pour la faire cesser le plus tôt possible.
— Connais-tu donc un moyen, Alphonse, d'agir sur sa détermination? Elle refuse de me voir, elle répond à mes lettres par des éloges du couvent.
— Entêtement de femme exaltée momentanément. Laura n'a rien d'une religieuse, ni dans l'esprit, ni dans les goûts; elle est certainement sa
LE DUC RUÛOLPHI. 317
propre dupe en ce moment; il s'agit de la ramener au vrai.
— Comment faire, puisqu'on ne peut arriver jusqu'à elle ?
— Vous, soit! car elle se méfie de sa tendresse pour vous.
— Hélas ! dit le duc amèrement , en est-elle là, en effet, de repousser de son cœur une affection sî naturelle et qui me rendait si heureux I
— Sans doute, elle en est là ; tout le prouve ; elle ne veut pas vous voir, ni nôoi non plus. Eh bien ! il faut se tourner d'un autre côté. J'ai songé à une combinaison qui peut réussir. .
— Parle, Alphonse, dis vite ; quelle combinaison? •— Ma femme est en ce moment à Paris.
— Oui. Veux- tu la rappeler? Mais tu te souviens que Laura n'aime pas beaucoup la marquise.
•— Un peu de patience, mon père. Ma femme est en la société de la comtesse Héléna Martinelli, l'amie intime de Laura, la seule femme en qui elle ait confiance; il faut la faire confesser par la comtesse.
— Ton idée est excellente, Alphonse. Je vais écrire à Héléna sur-le-champ.
— Ceci a déjà été fait, mon père.
— Par qui ?
— Par moi.
— Eh bien?
— Eh bien ! il y a des difflcullés. J'ai engagé la marquise Rudolphi à revenir le plus tôt possible et à ramener Mme Martinelli avec elle ; il parait que ces dames se plaisent à Paris, et quoique la comtesse vienne de perdre son mari, elle prétend passer encore six mois dans cette capitale des plaisirs.
— Et ta femme veut rester avec elle, ce dont tu n'es pas enchanté ?
— Vous Tavez dit, mon cher père, et, sans les devoirs impérieux de mon service militaire, je serais allé la chercher. J'ai laissé la marquise aller en France pour y prendre les eaux et non pour y mener la vie de Paris.... Je connais Paris!...
— Je ne te croyais pas jaloux, Alphonse, et ta manière de vivre avec ta femme semblait l'indiquer de reste.
— Je ne suis plus amoureux de la marquise ; après six ans de mariage, cela se comprend ; mais j'en suis toujours jaloux, c'est très- différent. Au total, il ne me paraît pas convenable qu'elle habite Paris sans moi, et, puisqu'elle n'obéit pas à mes lettres, vous pouvez, mon cher père, me rendre un très-grand service en allant à Paris à ma place.
— Ah ! dit le duc en retrouvant le caractèr de son fils dans ces derniers aveux, tu m'envoies chercher ta femme sous prétexte de ramener la comtesse Martinelli.
— Du tout, mon cher père, je vous engage à faire
LE DUC RUDOLPHI. 319
un voyage qui sera, je le crois, utile à notre famille sous plus d'un rapport. Une fois ces dames ici, il me paraît difficile que Laura résiste à leurs instances. Croyez-moi, en matière de couvent, les femmes sont plus habiles que les hommes. »
Quoi qu'il en fût des convictions du duc Rudolphi, ridée de son fils avait fait briller un peu d'espoir à ses yeux, et il partit pour Paris, bien résolu à ramener la comtesse, dont il espérait se faire un auxiliaire auprès de Laura.
c\Çj^^
Le marquis Alphonse n'avait pas manqué de perspicacité en désignant la comtesse Héléna Martinelli comme la seule personne qui pourrait pénétrer la pensée intime de Laura. La comtesse, un peu plus âgée que la fille du duc Rudolphî, était, depuis son enfance, sa compagne préférée. Comtne Laura, elle avait perdu sa mère ; cette conformité de situation prédisposa les deux jeunes filles à une tendresse mutuelle,
Il en était résulté entre elles une de ces fraternités de choix phis fortes et plus profondes souvent que la fraternité du sang. Le mariage d'Héléna vint rompre leur douce intimité, sans altérer le sentiment qui l'avait créée. Une correspondance suivie suppléa tant bien que mal aux épanchements habituels ; elle conserva longtemps du côté d'Héléna cet accent de franchise absolue, habituel entre les deux amies; elle devint gênée de la part de Laura, lorsque ses relations avec Lorenzo, qu'elle croyait cependant être le prince San-Carlo, eurent introduit
dans sa vie un de ces secrets importants qu'on n'ose confier au papier.
Quand, après avoir traversé les angoisses et les crises que nous avons racontées, Laura se trouva seule au couvent sous le poids de pensées et de souvenirs accablants, elle se tourna vers cette amitié de toute sa vie, d'où lui venaient encore de temps en temps les seules paroles affectueuses qui ne la fissent pas souffrir.
Quand Laura apprit la mort du comte Martinelli, son cœur éclata dans des confidences complètes , et elle laissa un autre regard que celui de Dieu sonder les mystères de son âme. Cette sorte de confession , où la vérité avouée était un si grand acte d'humilité, soulagea la jeune recluse. Dès lors elle ne songea plus à rien cacher à son amie, et lui fit passer, par l'entremise d'Aminé, de longues lettres où elle lui dévoilait tout son cœur.
Nous en citerons quelques fragments.
Couyent des Annonciades.
Depuis ton veuvage, ma chère Héléna, je puis l'accorder cette confiance absolue que je te refusais il y a trois mois. La triste circonstance qui t'a privée de ton confident naturel me donne l'assurance de voir mes secrets renfermés en toi. Tu pleures, ma pauvre Héléna I mais tes larmes sont celles d'une douleur que tu peux avouer, car elle t'honore, d'une douleur dont le temps diminuera nécessairement l'intensité.
Tu avais pour le comte une afife'ction calme, sérieuse, filiale presque ; tu as noblement accompli tous les devoirs envers lui ; cette pensée adoucira les regrets. Le monde te respecte, t'entoure, t'admire, et est prêt à l'offrir sous mille formes des consolations que lu finiras par accepter. Quel abtme entre toi et moi!... entre ta douleur et la mienne! « Tu pleures, me dis-tu; raconte-moi toutes tes peines, je saurai les comprendre. »
Me comprendre! Le pourras -tu? tu m'as vue forte et paisible autrefois ; tu me demandais alors des conseils, tu admirais ma sagesse et ma fermeté. Que diras-tu en me retrouvant perdue et irrémédiablement désolée ?
U y a de la fatalité dans mon malheur ; il y a
LES GOIfFlDENGES. 3^3
aussi de ma faute! Tu sais déjà, par le long récit qu'Aminé fa fait passer, quel enchaînement de funestes circonstances m*a amenée ici. Il me reste à te parier de mon cœur. L'oserai-je? Tu ignoreras toujours, toi, ce que c'est que d'aimer un homme qu'on ne doit jamais revoir, de se reprocher cet amour, d'en rougir, d'en souffrir, et de n'en pouvoir guérir!... J'ai élevé une barrière infranchissable entre mon passé et mon avenir ; j'ai pu disposer de ma destinée, je n'ai pu dominer mes sentiments; là, le passé, le terrible passé règne encore!...
Arrivée ici, je me suis annulée le plus possible; je me suis faite esclave de la règle ; j*ai appelé à mon aide le jeûne et les macérations de toutes sortes. Hélas ! mon corps a souffert sans que mon âme ait été domptée : il y a en moi comme un foyer de révoltes et d'ardeurs sans nom ; je ne puis ni me vaincre, ni me calmer! En vain je prie, et pleure, et m'humilie devant Dieu : la paix! la paix! le seul bien que j'implore, il ne me l'accorde pas !
Tout ce que je vois ici m'irrite; ce qui devrait me consoler m'aigrit ; le silence des cloîtres, la régularité des habitudes, l'austérité des pratiques, tout, jusqu'à la sérénité des visages, me remplit d'amertume et augmente mes efifervescences intérieures. Je me fais l'effet d'un être vivant, s'agitant au milieu d'ombres impassibles! La paix règne partout autour
aS4 UNE yENGEÀNGE.
de moi; ne règne-t-elle donc que dans les cœurs qui n'ont pas battu? Ces filles-là, vois- tu, marchent déjà dans les sentiers du ciel! Moi, je les regarde, je les envie, et je me déchire incessamment aux épines qui m'empêchent de les suivre!...
Souvent je vais demander appui et consolation au tribunal de la pénitence. Je trouve là un homme vénérable, revenu des choses mondaines, peut-être ne les ayant pas connues. Il démêle vaguement mes angoisses, voit cependant que je suis une âme déchirée par la douleur, et m'accorde (Jes paroles de pitié chrétienne. Il m'engage à me repentir, et m'ordonne habituellement de dures pénitences, dont l'exécution m'exténue assez pendant plusieurs jours pour que je n'aie pas même la force de souffrir!... Mais ces moyens-là ne guérissent pas : ils tuent. Pourquoi ne tuent-ils pas plus vite?
Les saintes qui sont mes compagnes m'exhortent à porter mon fardeau au pied de la croix; je les écoute, je leur obéis ; je passe mes jours et souvent une partie de mes nuits prosternée devant l'autel, et là, même là, des pensées implacables m'envahissent. Ce ne sont pas des remords qui me dévorent ; c'est bien pis, ce sont des regrets. Les remords se calment par le repentir, les regrets s'attisent par l'aspiration!
Oui, il faut que je l'avoue, je suis poursuivie par un fantôme auquel j'appartiens ; ce fantôme me ré-
clame, m'obsède, m'assiège; ce fantôme est celui d'un homme qui m'a offensée profondément, dont la conduite a été infâme, et que j'aime follement, que j'aime mortellement î
Sondes-tu l'abîme où je suis tombée?
Non , depuis Héloïse qui languit dans un cloître pendant de si longues années, jamais victime d'un amour impossible ne fut plus misérable que moi!
Ce fantôme dont je te parle se mêle à toute ma vie, il m'accompagne partout : tantôt beau, fier, rayonnant comme le faisait l'amour ; tantôt pâle , inanimé, sanglant, couché sur un champ de bataille où il est allé chercher la mort avec l'oubli.
Parfois aussi j'ai des vertiges, des hallucinations étranges; le fantastique et le réel se confondent à mes yeux; mon rêve me domine : le fantôme n'est plus une. ombre évoquée par mon imagination, c'est lui ! lui ! l'homme dont je ne puis prononcer le nom, car celui que je lui donne n'est pas le sien, et en le voyant je me livre à de coupables joies. De pareilles crises me saisissent même au milieu du sanctuaire, et alors je m'enfuis éperdue, glacée de terreur à la pensée que j'ai commis un sacrilège!
Voilà ma vie, voilà mon martyre! Quand cela flnira-t-il?
Hélas I je sais comment, mais je ne sais pas quand!
326 UNB VENGEANCE.
Il y a ici une jeune soeur de mon âge, qui m'a prise en amitié et près de laquelle je passe toutes mes heures de liberté; elle a prononcé ses vœux depuis un an; c'est une orpheline adoptée par la communauté. Elle se nomme Rosalie; elle est grande, fraîche et belle de visage; ses yeux gris bleu à cils bruns ont une expression de douceur et de gaieté qui séduit irrésistiblement : rien de charmant comme son sourire qui montre des dents irréprochables; Si cette belle créature entrait dans un salon, elle attirerait tous les hommages; mais elle ne sait même pas qu*il existe des salons !
L'autre jour, je lui ai demandé de quelle couleur étaient ses cheveux.
«Oh! très-blonds, me répondit-elle, et je puis dire très-beaux, car ils descendaient au-dessous de mes genoux; je les ai envoyés à ma sœur atnée le jour de ma prise d'habit, et cela lui a Mi plaisir.
— Et vous, n'avez-vous éprouvé aucun regret en perdant un si bel ornement?
— Si , pendant le premier moment ; mais cela s'est vite effacé devant la réflexion. Les seuls ornements d'une religieuse ce sont ses vertus, et l'humilité en est une.»
Quand elle me parle ainsi, je la regarde et l'observe avec une sorte de curiosité envieuse; j'admire la placidité de ses traits, qui révèlent le calme intérieur. Ces beaux yeux limpides n'ont jamais brillé
SOUS un autre regard , cette bouche si fratche n'a connu que les baisers maternels; ce sourire d'ange n'a enchanté personne; ce sang si pur a toujours coulé à flots tièdes et égaux sous le réseau de ses veines bleues ; le corps, le cœur, l'âme, tout est vierge ; c'est une femme en bouton, et l'épanouissement ne se fera jamais ; elle retournera au ciel sans avoir révélé ses parfums à la terre; fleur mystique préservée par l'ombre des cloîtres, et qu'aucune main humaine n'efTeuillera !
Elle semble parfaitement heureuse d'être entrée en religion ; elle m'exhorte beaucoup à l'imiter, et parle avec une douceur enjouée des rigueurs de l'ordre, dont elle parait presque reconnaissante.
Un jour que je rinterrogeais pour me rendre un peu compte de ce qui lù'attend (car je ne suis encore que postulante, et au noviciat seulement je pratiquerai la règle tout entière), je m'étonnais de lui voir une si magnifique santé en écoutant le détail de ses austérités.
« Oui, me répondit-elle en souriant, je me porte encore bien; cependant, j'ai déjà beaucoup maigri depuis ma profession, et j'espère bien ne pas vivre plus de sept ou huit ans.
— Quoi! lui dis-je, désirez-vous donc mourir?
— Je ne désire pas vivre vieille, c'est vrai; plus tôt on part, moins on souffre; je quitterai la vie comme j'ai quitté le monde, sans un regret. L'es*
328 UNE YEN6EANGE.
sentiel n'est pas de vivre longtemps, mais de bien vivre et de bien mourir.
— Sans doute; cependant, qui vous fait penser que vous deviez mourir sitôt?
— On n'atteint guère la vieillesse dans notre maison, ne le savez-vous pas? Notre mère vous en avertira avant de vous laisser entrer au noviciat ; il est rare que nous dépassions trente ans.
— Et quelles causes vous tuent toutes si jeunes?
— Il y en a plusieurs. D'abord, la sévérité de la règle, que ne supportent pas les tempéraments délicats; ensuite la maison est mal située, dans un pays humide. Nous souffrons presque tous les ans de fièvres épidémiques qui deviennent souvent chroniques, et nous font dépérir dans une langueur incurable ; enfin la phthisie nous enlève aussi plusieurs de nos mères chaque année.
— Ah ! la phthisie, m'écriai-je, c'est affreux !
— Non, me dit-elle, c'est une maladie bien douce quand on ne nous tourmente pas parle tmitement. Moi, je m'en irais volontiers par cette route-là, si on voulait seulement me laisser tranquille et ne pas m'obliger à prendre des tisanes et des pilules. Cela ne sert à rien, et il n'y a pas de remède. J'ai vu cela ici déjà cinq ou six fois. Tenez, quelques jours avant votre arrivée, une de nos sœurs est morte si doucement qu'elle a causé avec moi jusqu'au dernier moment. Une autre, sœur Monique , mourra
bientôt, elle le sait. Ce matin, notre vieille infirmière ( elle a soixante-seize ans, elle passe cinq nuits par semaine, elle est de fer celle-là!), cettebonne vieille disait à sœur Monique :
« Je crois bien que mes souliers sont cirés pour « partir, ma pauvre Monique ; je pensais m'en aller « avant vous, mais je vois, à votre mine, que vous « n'en avez pas pour longtemps. Eh bien! vous me « retiendrez ma place au caveau ; allez, je serai po- « lie, je ne me ferai pas attendre ! »
— Ainsi, elles plaisantent avec la mort?
— La mort n'a rien d'effrayant pour elles ; elles s'éteignent comme des lampes, et puis, comme dit notre mère : « Le plus important de la vie, c'est la « mort ! »
J'écoutais pensive ces paroles, et je contemplais cette femme, jeune, belle, robuste, éclatante, repoussant de ses lèvres roses cette coupe de la vie que tant d'autres ne veulent pas quitter, même après ravoir épuisée ; il n'y a dans cette femme que le renoncement le plus complet et le plus volontaire ; il semble que le tombeau l'attire , elle qui n'a rien éprouvé, comme moi* qui ai tout souffert !
Elle n'est pourtant pas moins humaine dans sa sainteté que moi dans mon désespoir; l'égoïsme persiste en elle comme en moi; c^r enfin, elle n'abandonne le monde que par la foi où elle est d'être dédommagée au centuple. Elle ne renonce
8S0 UNE YENGEANGE.
pas, elle dédaigne, et, pressée d'aller chereber IIH haut sa récompense, die envie nalyement les âmeâ qui la précèdent.
Fille étrange et complète, néanmoins, que Ton ne comprend qu'en la voyant enveloppée de Thabît monastique; sorte decacbet apposé par le catholicisme sur les créatures qu'il réclame tout entières.
Multiplier les citations des lettres de Laura et de Lorenzo, ce serait vouloir montrer les formes infinies que peut revêtir un sentiment absolu comme celui qui les possédait. La séparation, au lieu d'affaiblir cette passion née de cireonstances si étranges, la forlifia. L'absence est à certains amours rares et profonds ce que le vent est aux incendies : les petits feux s'éteignent sous son influence , les grands s'avivent. Le premier effet de l'absence est d'exciter toutes les ardeurs d'une passion ; un absent, c'est presque un mort, et, si on l'a bien aimé, on ne se souvient que de ses qualités, et le regret les exalte.
Laura et Lorenzo connurent tous deux ces ar-
LES GOIfFIDENGES. 331
^^'deurs comprimées, ces regrets amers qui font de la
^2 vie un martyre. La tente du soldat et la cellule de la
postulante furent témoins de bien des nuits de fië-
à vre et de larmes; ils n'entrevoyaient pas de terme à
t leurs tortures, et ils les subissaient sans souhaiter
i en guérir. L'amour est ainsi fait : il rend précieux
les maux qu'il impose ; guérir, c'est oublier, et on
ne souhaite jamais oublier ce qu'on aime.
L'année s'écoula dans ces angoisses communes à tous deux et ignorées de chacun, augmentées même pour Lorenzo du tourment de se croire méprisé, pour Laura de la pensée d'être un Jour remplacée dans le cœur de son amant.
La comtesse Héléna, ramenée de Paris par le
duc et plus encore par les désolantes confessions de
Laura, fit de vains efforts pour l'arracher des An-
nonciades. La jeune fille lui résista. Avec une grande
afireclion pour Laura, un esprit très-vif, un cœur
sûr et dévoué, la comtesse ne possédait pas ce qu'il
fallait pour se faire écouter de cette femme exaltée
par les souffrances de l'amour. Héléna Martinelli
n'avait jamais aimé; elle jetait sur la vie le regard
calme et prudent de la femme du monde; elle ne
pouvait suivre Laura dans la sphère enflammée où
habitait son âme. Les deux femmes ne parlaient
plus la même langue. Laura accusa son amie de
sécheresse et de déloyauté en l'entendant lui conseiller de quitter le couvent et d'oublier Lorenzo. La comtesse jugea sa pauvre amie à moitié folle en la voyant résolue à adorer jusqu'à la mort un homme indigne d'elle sous tous les rapports. Après un certain nombre de longues entrevues où chacune poursuivait son thème sans se faire écouter de l'autre, les visites de la comtesse à Novare devinrent de rares apparitions. D'ailleurs son vêtement de deuil commençait à accepter des nuances moins sombres, elle entr'ouvrait son salon à Turin , et rentrait ainsi dans la lumière et le mouvement de la vie du monde, tandis que Laura s'enfonçait dans l'ombre et la solitude du couvent, avec cette âpre satisfaction que donne le renoncement à tout.
Le temps, qui passe d'une aile égale sur les fronts désolés et sur les fronts rayonnants, le temps, ce grand modificateur de toutes choses, adoucit un peu, sans la changer, la situation morale de Laura; le séjour du cloître y fut bien aussi pour quelque chose.
L'esprit. se ressent toujours du milieu où il se trouve. Cette existence austère, paisible, régulière, qui d'abord avait exalté Laura, agit sur elle à la longue. Elle parvint à régler ses habitudes sur celles de ses compagnes, et, en présence de la sérénité de ces saintes filles, l'apaisement pénétra dans son âme. Tout en sentant toujours saigner sa plaie inté-
LES CONFIDîlNCES. 333
rieure, elle finit par entrer dans la voie de la résignation, ce doux chemin de la mort. La prière^ n'avait pu la guérir, mais elle Tavait soumise. Le sanctuaire ne la voyait plus, comme dans les premiers temps de son séjour aux Annonciades, désespérée, violente, révoltée, et si ses larmes coulaient encore, si son sang bouillonnait parfois sous l'impression de souvenirs mal repoussés, elle offrait ses pleurs et ses tortures au Dieu consolateur, et retrouvait la force de se vaincre.
L'abbesse, qui Tobservait d'un œil attentif, en la voyant lutter et souffrir en silence , devina une partie de son secret. Elle avait reconnu l'amour à ses ravages, peut-être par expérience, et s'expliqua la ferveur de la nouvelle postulante. En femme prudente, elle ne montra pas qu'elle eût rien pénétré, elle savait combien les confidences avivent certaines flammes, et elle laissa la jeune fille n'ouvrir son cœur que dans les effusions de la prière.
Si elle edt eu connaissance des lettres adressées par Laura à la comtesse Héléna et envoyées par l'intermédiaire d'Aminé, elle eût pu, en les supprimant, amener plus tôt la phase 4e paix relative que Laura atteignit si difficilement; mais toute sa surveillance fut adroitement déjouée : l'Amour, qu'on représente aveugle, n'en a pas moins l'art de défier tous les Argus; l'abbesse ne put donc que soupçonner les combats intérieurs de la postulante, et, en
la voyant de jour en jour plus recueillie, elle augura bien de sa contenance pour le moment de son entrée au noviciat. Une seule chose l'inquiétait encore i c'était la dernière entrevue du duc avec sa fille, suprême épreuve bien capable d'ébranler un cœur qu'une vocation véritable n'avait pas envoyé au couvent.
Laura fut préparée plusieurs semaines à l'avance, par de longues retraites, à l'acte solennel de sa profession ; ses directeurs spirituels tournèrent habilement vers un mysticisme exalté tous les élans de passion de celte nature ardente, et quand le grand jour approcha, si elle ne se trouva pas avoir le calme des fortes résolutions, elle eut du moins l'enthousiasme des grands sacrifices.
Les couvents de tous les pays font une cérénaonie presque publique d'une prise d'habit.
L'entrée au noviciat étant pour une jeune fille le premier pas fait dans une voie où le second est irrévocable, les communautés tiennent à ce que ce pas se fasse en présence de nombreux témoins qui peuvent ensuite attester que les engagements piîs par la religieuse ne lui ont été imposés par aucune violence morale.
La communauté des Annonciades prépara la prise d'habit de Laura Rudolphi avec une pompe exceptionnelle, motivée par la haute position sociale de la novice, peut-être aussi par la dot magnifique qu'elle apportait au couvent.
L'abbesse présida elle-même aux préparatifs de la cérémonie; elle ordonna l'ornementation dessalons où devaient être reçus les grands personnages conviés à cette solennité.. Dès la veille, elle s'occupa à faire disparaître la nudité des murs sous de riches tapisseries» et masqua l'absence de meubles par des
caisses de fleurs habilement disposées; les sombres cloîtres des Aiinonciades se transformèrent en galeries de fête sous son intelligente direction. Elle fut interrompue au milieu de ses soins par l'arrivée de la sœur tourière, qui l'aborda d'un air assez eflfaré. « Qu'avez-vous, ma sœur? demanda Tabbesse.
— Un officier de la garde du roi est là, notre mère; il demande à vous voir; il est, dit-il, porteur d'ordres qui vous concernent.
— Des ordres, répéta l'abbesse avec hauteur; nous allons voir. Introduisez cet officier ici, sœur Saint- Ambroise; ce salon dépend de la première enceinte. Vous, mes filles, dit-elle aux religieuses qui l'entouraient, retirez-vous; je vous ferai appeler quand nous pourrons continuer nos travaux. »
Les religieuses sortirent.
Bientôt après, l'abbesse se trouva en face d'un jeune capitaine vêtu de l'élégant uniforme d'officier d'état-major.
« Madame, dit le jeune homme, après s'être respectueusement incliné, je ne sais si vous avez connaissance de ce qui se passe à Novare?
— Rien de ce qui se passe en dehors des limites du couvent n'est de ma compétence , monsieur, et je dirai même qu'il est de mon devoir de l'ignorer; notre couvent est cloîtré, vous le savez; cela signifie qu'une barrière infranchissable est élevée entre le monde et nous. Votre présence ici m'annonce ce-
pendant qu'il doit se passer des choses fort extraordinaires.
— Rien autre que ceci, madame : le roi Charles- Albert, continuant la guerre nationale qu'il a si bien commencée, a pris ses campements aux environs de cette ville, el d'un moment à l'autre Novare peut être le théâtre d'une bataille.
— Nous prierons Dieu, monsieur, pour le succès des armes de notre légitime souverain.
— C'est bien, madame, mais ce n'est pas assez; le général Guillermi, dont j'ai l'honneur d'être l'aide de camp, m'envoie près de vous porteur de l'ordre que voici. »
Et le jeune officier présenta à l'abbesse un large pli cacheté aux armes royales. Comme elle hésitait à le prendre :
«Ne vous inquiétez pas, madame, ajouta- t-il; cette lettre vous prie seulement de vouloir bien remettre quelques-unes des provisions du couvent à la disposition des officiers porteurs de bons émanant de l'autorité supérieure. On craint d'être bloqué dans ce faubourg écarté, et cette mesure est une simple précaution. Le général vous demande aussi de faire disposer quelques salles de celte maison de façon à pouvoir y établir une ambulance en cas de besoin. Lisez, madame, et vous verrez que là se bornent les exigences de mon général. »
L*abbesse parcourut la lettre avant de répondre,
« Monsieur, dit-elle ensuite, je m'empresserai de fournir les rations demandées, vous pouvez en donner l'assurance à vos chefs; mais je ne puis accorder ce qui est relatif à l'ambulance. Il m'est impossible de recevoir des hommes dans cette maison; notre règle s'y oppose.
— Madame, reprit le jeune officier, la première de toutes les règles n'est-elle pas la charité? D'ailleurs, le soulagement des malades, le pansement des blessés, est mis pieusement en pratique par des religieuses qui sont bénies et vénérées du monde entier.
— Sans doute, monsieur; mais il ne nous est pas permis de transgresser en quoi que ce soit la règle que nous avons juré d'observer. Une religieuse obéit et ne choisit pas; choisir, c'est juger. Et puisque sainte Jeanne, en fondant les Annonciades.... »
L'officier interrompit les explications de l'abbesse.
« Il suffit, madame, dit-il; je voudrais pouvoir respecter vos scrupules, mais j'ai des ordres précis, et, sur votre refus, je serai obligé de passer outre, dans le cas où les besoins de l'armée exigeraient que des blessés fussent transportés ici.
— Nous obéirons à la force, monsieur, » dit l'abbesse.
Et, baissant son voile, elle fit un court salut au jeune homme , et se retira plus inquiète qu'elle ne
■fi
voulait le paraître. Elle jugea prudent de laisser ignorer à la communauté la nature de la communication qu'elle venait de recevoir; elle en fit part seulement à la mère assistante, chargée de l'organisation matérielle de la maison , et lui dit de tenir un certain nombre de lits préparés dans un bâtiment extérieur, afin de préserver, en cas d'événement, l'enceinte intérieure du couvent.
La nuit se passa comme à l'ordinaire; deux personnes furent tenues éveillées sous l'impression d'anxiétés bien différentes : ces deux personnes étaient Laura et Tabbesse.
Au petit jour, tout le monde fut sur pied, et les derniers préparatifs pour la cérémonie s'achevèrent avec une grande rapidité.
Laura, confiée aux mains d'Aminé pour la dernière fois, se revêtit de la magnifique toilette dont il est d'usage de parer la jeune fille qui va prononcer ses vœux.
Un moment elle reparut belle comme dans ses meilleurs jours; ses yeux brillants luttaient avec ses diamants; ses joues empourprées apparaissaient comme deux fleurs de grenade sous la dentelle de son voile; la fièvre intérieure qui la brûlait jetait un éclat particulier et étrange sur sa physionomie.
Aminé, la pauvre fille ignorante, en voyant sa maîtresse si charmante, ne put retenir l'expression de son admiration et de ses regrets.
cOh! mademoiselle, dit-elle, vous voilà parée jcomme autrefois, et plus belle encore peut-être; est-il possible que ce soit pour renoncer au monde?
— Il y a déjà longtemps, ma fille, répondit Laura avec mélancolie, que j'ai renoncé au monde. Cette toilette est la dernière dont je me paï*e.
— Quoi! mademoiselle, vous mettez une couronne sur votre voile, comme une fiancée?
— Gela t'étonne, Aminé? Ne suis-jç pas la fiancée du Seigneur, et ignores-tu donc l'usage consacré qui revêt de toutes les pompes mondaines la femme qui va renoncer au monde pour jamais?
— Ah! quel dommage! Tout' cela vous va si bien!
— Dans quelques heures, j'aurai quitté ces vêtements et revêtu l'humble habit de la religieuse pour ne plus le quitter.
— C'est donc bien vrai ! mademoiselle va vivre ici toujours, toute sa vie! Ah! je ne peux pas m'habituer à cette idée-là, moi , j'avais toujours espéré.... Je me disais : « C'est si différent du palais Rudol- « phi ! mademoiselle s'en fatiguera , elle nous re- « viendra. » Et voilà que pas du tout.,., c'est fini.... vous êtes décidée...,, et le dernier jour est arrivé.... ?
Aminé s'arrêta, ses sanglots lui coupaient la voix.
Elle saisit la main de sa maîtresse, et la lui baisa à plusieurs reprises en la couvrant de larmes.
« Du courage, ma bonne Aminé, lui dit Laura que cette scène inattendue attendrissait un peu; du courage! nous nous reverrons encore.
— Hélas 1 ce sera bien difficile; je me marie la semaine prochaine avec Paolo, et pous irons ensuite à Gênes, son pays; Paolo, mademoiselle sait bien, l'ancien métayer de Lorenzo Memmi? »
Laura fit un signe d'assentiment et se détourna pour cacher son trouble. Le nom de Lorenzo, prononcé ce jour-là, lui parut un rapprochement providentiel : c'était ce nom-là qui faisait d'elle une annonciade !
Âmine se méprit sur le sentiment qui l'agitait, et continua tout en essuyant ses yeux :
« Je sais bien que mademoiselle peut s'étonner de me voir épouser ce garçon-là; mais d'abord, il a hérité de son oncle, et puis ce n'est pas la position qui fait Je bonheur, et si un homme est honnête et nous aime bien , on ne doit pas y regarder de si près.
— Qu'elle est heureuse de pouvoir penser ainsi! se dit Laura en écoutant Amine. Que ne suis-je une simple fille comme elle! »
Et la duchesse Rudolphi, l'héritière des Rhinfeld, la femme la plus belle et la mieux douée de l'Italie, jeta un regard d'envie sur sa camériste qui allait épouser un paysan!
Les deux jeunes sœurs chargées de conduire la
postulante chez Tabbesse avant la cérémonie , vinrent en entrant interrompre une conversation assez propre à affaiblir le courage de Laura, et cependant elle fit appel à son énergie et les- suivit avec une contenance ferme.
En entrant dans le parloir de Tabbesse , elle faillit s'évanouir : le duc Rudolphi était devant elle et lui tendait les bras. Elle eut un de ces mouvements spontanés qui mettent à néant toutes les résolutions, détruisent tous les calculs ; la pénitenle, la religieuse, disparurent devant les sentiments de la fille, et Laura, à demi suffoquée par ses larmes, vint tomber sur le sein de son père , qui la couvrit de baisers, tout en l'interpellant par les noms les plus doux.
Le cœur violenté a de ces revanches sur le despotisme de la volonté. Malheureusement, il n'est pas le plus fort, et quand le calme revient, son empire disparaît.
Cette crise fut de courte durée ; Laura s'arracha bientôt aux bras tremblants du vieillard et vint se placer près de l'abbesse, comme si elle eût cherché près d'elle la force près de lui manquer.
« Laura, dit le duc après avoir dominé son émotion, il a donc fallu un jour comme celui-ci pour qu'il me fût permis de te presser sur mon cœur! et cette joie qui m'est accordée, j'en jouis pour la dernière fois, car dans quelques heures nous serons
séparés pour jamais. As-tu bien pensé à cela, mon enfant? Es-tu bien sérieusement et absolument décidée à rester ici? Je ne te le cacherai pas, je suis venu avec une lueur d'espoir, et ton accueil de tout à l'heure vient de le fortifier.
— Monsieur le duc, dit l'abbesse, j'étais loin de m'attendre à de telles paroles de votre part.
— J'use de mon droit de père, madame, avant de le voir passer dans vos mains; j'use du privilège sacré que me confèrent les règlements mêmes de votre ordre, de m'assurer des dispositions de ma fille avant de lui laisser embrasser une vie que je devais croire contraire à ses inclinations. »
L'abbesse ne répliqua pas et fit un geste à Laura qui signifiait : « Parlez. »
« Mon cher et vénéré père, dit Laura, je vous ai déjà assuré de la sincérité de ma vocation.
— Ma fille, tu dois comprendre mon insistance aujourd'hui : nous touchons à un moment suprême ; delnain il serait trop tard.
— Hélas! dit Laura répondant à sa pensée, il y a longtemps qu'il est trop tard!
— Je ne te comprends pas, dit le duc, et je ne puis m'empôcher de croire qu'il y a quelque chose d'étrange dans ta résolution. Prends garde, Laura, prends garde de nous sacrifier tous les deux I J'avais placé en toi mes plus chères espérances ; pourquoi t'obstines^ tu à les détruire? Songe que tu es mon
enfant blen-aimée, songe que peut-être tu seras bientôt mon unique enfant, car sais-je si je reverrai ton frère?
— Pourquoi ce doute, mon père?
— Ignores-tu donc ce qui se passe?
— Aucun bruit du dehors ne franchit notre seuil.
— Alphonse est près du roi. Le maréchal Radetsky a passé le Tessin avant-hier. Une bataille est imminente. On se bat peut-être à l'heure qu'il est de l'autre côté de la ville. »
Et comme si le ciel eût voulu corroborer les paroles du duc, un grondement lointain retentit dans l'espace, répercuté par les échos avec des roulements sinistres.
n y eut un long silence dans le parloir de l'abbesse, pendant lequel chacun écouta pour s'assurer de la nature de ce bruit formidable.
« C'est le canon, dit enfin le duc. Hélas! tu vois que je ne m'étais pas trompé.
— Le canon! »» répéta Laura avec terreur.
Elle songeait à son frère Alphonse, aide de camp
du roi Charles-Albert, exposé par sa situation même;
mais elle songeait surtout à cet obscur soldat qui
pouvait trouver la mort dans cette bataille et la
' cherchait sans doute.
« Oh! pensait-elle, il y a le doigt de Dieu dans tout ceci ! Le jour où je meurs au monde, où j'entre
dans une vie où toute pensée humaine doit être écartée, lui meurt peut-être loin de moi, inconnu, tourmenté à la fois par ses remords et son amour, et plus malheureux que moi, car il n'a pas la joie suprême de se savoir aimé. Pauvre Lorenzo! je puis bien le plaindre aujourd'hui, demain je n'aurai plus le droit de penser à lui!... Mon Dieu, dit-elle dans une invocation mentale où elle mit toute la ferveur de son âme, mon sacrifice ne vous suffit-il pas? Oh! puisque je vais vous donner ma vie, accordez-moi d'épargner la sienne!... »
L'abbesse écouta aussi ces bruits lointains, qui confirmaient tout ce qui lui avait été dit par le jeune officier. Elle songea avec inquiétude aux éventualités d'une bataille dont le tumulte , en se rapprochant des Annonciades, pouvait interrompre une cérémonie dont l'achèvement lui tenait fort à cœur.
« Ma fille, dit-elle à Laura, demandez à M. lejduc de vous donner sa bénédiction, et suivez -moi; l'heure est venue, la chapelle est prête, on vous attend. »
Cette injonction tira Laura des pensées où son père et son frère n'occupaient plus que la seconde place; elle s'approcha du duc Rudolphi, et s'incfinant devant lui :
« Ne voulez- vous pas me bénir, mon père, et me pardonner? ajouta-t-elle d'une voix dont elle cher-
chait à dominer Fémotion. J'ai de bien puissants motifs, croyez-le, pour résister à vos ordres, à votre douleur; mais laissez- moi faire, laissez-moi ici , je n'ai pas d'autre refuge.
— Dieu l'appelle, vous le voyez, monsieur le duc, dit l'abbesse, pour effacer le demi-aveu contenu dans les derniers mots de Laura.
— Oui, Dieu m'appelle, répéta Laura avec effort.
—Ma pauvre chère enfant, je te bénis et je t'aime, dit le vieillard en posant ses mains tremblantes sur cette tète si belle, si parée, et qui allait bientôt disparaître pour jamais sous le voile de la religieuse. Sois heureuse et prie Dieu pour qu'il m'accorde la force qui me manque aujourd'hui; »
Laura baisa encore une fois les mains du duc, puis se laissa entraîner par l'abbçsse dans la grande salle, où tout le couvent rassemblé n'attendait plus qu'elle pour se rendre à la chapelle.
Le due resta encore quelques instants abattu et pefnsif, tressaillant involontairement aux grondements du canon et de la mousqueterie, dont les décharges augmentaient de minute en minute. Les dernières paroles de Laura l'avaient douloureusement étonné. « Je n'ai pas d'autre refuge, se répétait-il. Elle a dit cela? Que cache-t-elle donc dans son cœur? N'ai-je pas eu sa confiance? a-t-elle un secret? 0 Seigneur! s'écria-t-il avec amertume, mon
âls livré en ce moment aux hasards d'une bataille ! ma fille ensevelie ici, le même jour! Je suis un père bien malheureux! »
Les sons de l'orgue de la chapelle vinrent lui rappeler qu'il devait assister à la cérémonie. Il cpiitja le parloir et vint se placer dans une tribune réservée, en proie à un accablement profond. Il se mit à genoux, poussé par l'habitude, et sans avoir la pensée de prier ; le chant des religieuses arrivait vaguement à ses oreilles, il ne se rendait môme pas bien compte que celte femme vêtue de blanc, placée au milieu du chœur, était sa fille, sa Laura, naguère encore la joie et l'espoir de sa vieillesse. Inerte et glacé, le malheureux père regardait toutes choses dans \xne sorte d'hébétement; trop d'émotions pénibles avaient anéanti l'énergie de cet homme jusqu'alors si doucement traité par la destinée; ses forces se brisaient au choc du premier grand chagrin.
, Rien n'est fragile comme le courage d'un homme heureux.
La cérémonie approchait du moment solennel où, après avoir répondu aux questions du prêtre et pro^ nonce le serment d'usage, la postulante offre sa tête aux ciseaux qui doivent faire tomber sa chevelure. Laura s'avançait vers l'autel et déjà ses assistantes enlevaient doucement derrière elle les épingles qui retenaient sa couronne et son voile, quan
byGoogle
un bruit partant du dehors vint troubler le recueillement général et interrompre la cérémonie.
L'orgue se tut , toutes les têtes se tournèrent vers la porte de la chapelle ouverte tout à coup brusquement; sur le seuil apparut le jeune officier d'élatmajor que Tabbesse avait déjà reçu la veille.
(ndignée d*une telle audace, elle allait ordonner à cet ftranger si hardi de sortir à l'instant, lorsque, jetant un regard sur son uniforme déchiré et couvert de poussière, elle comprit qu'il se passait des événements dont la gravité excusait tout.
D'un geste, elle ordonna à ses religieuses de baisser leur voile et de garder leurs places, et s'avançant vers le jeune homme :
€ Monsieur, lui demanda- t-elle, que venez- vous faire ici, dans un pareil moment?
— Madame, répondit l'officier, on ne choisit pas les moments quand il s'agit de soulager ceux qui souffrent ; comme je vous en ai prévenue, j'amène un convoi de blessés; veuillez m'indiqùer où je dois les faire placer; je n'ai trouvé personne à qui parler dans les autres parties du couvent. La tourière a refusé de venir vous prévenir; j'ai donc été obligé de vous chercher jusqu'ici : du reste, je suis prêt à me retirer dès que mes hommes seront en sûreté. »
L'abbesse n'essaya pas de renouveler son refus de la veille.
C'est bien, monsieur, dit-elle, suivez-moi. •
Au moment où elle disparaissait avec le jeune officier, le duc Rudolphi quittait sa tribune. Ayant aperçu cet uniforme au seuil de la chapelle, il arrivait pour demander des nouvelles de la guerre. Cet incident lui avait cruellement rappelé qu'on se battait non loin de là, et que son fils était au nombre des combattants. Il voulut en vain suivre le jeune homme et sa conductrice; peu initié aux dispositions intérieures du couvent, il se perdit dans un dédale de cloîtres et de corridors, sans parvenir à retrouver ceux qu'il cherchait.
qiqâ^l::?
Cependant le tumulte extérieur augmentait, la canonnade se rapprochait, les formidables bruits d'une bataille franchirent les murailles des Annonciades. Toute la communauté, réunie dans la chapelle , se mit en prières pour demander au ciel de protéger des horreurs de la guerre ce lieu de refuge des saintes filles. Laura seule, ne put rester plus longtemps dans l'incertitude sur les événements du dehors; elle quitta la chapelle, sans qu'au milieu de leur trouble ses compagnes s'aperçussent de son départ. Elle se mit aussi à errer à l'aventure, attirée invinciblement vers le bâtiment préparé pour les blessés, et n'osant pourtant y pénétrer.
Le duc, fatigué de ses vaines recherches, se décida à revenir sur ses pas et à demander à quelqu'un de la maison de le conduire près des soldats qu'on venait d'amener. En traversant une des vastes cours du couvent, il entendit de grands éclats de voix, et ce tumulte particulier qui accompagne une troupe d'hommes en désordre; il s'approcha de la grille
extérieure, et entendit distinctement un colloque animé entre la vieille tourière et le chef d!un détachement auquel elle refusait l'entrée du couvent. Le duc comprit aussitôt qu'il s'agissait d'un nouveau convoi de blessés. Sans s'arrêter aux interjections désespérées de la vieille religieuse, il ouviût à l'instant toutes les portes, et une petite troupe d'une douzaine d'hommes , commandée par un sousofficier blessé lui-même, fit irruption dans l'enceinte des Annonciades.
Ce mouvement, ces émotions nouvelles, rendirent au duc toute sa présence d'esprit. Il ordonna à la tourière de conduire les blessés près de leurs camarades déjà arrivés, et, s'adressant à un jeune sergent que sa blessure obligeait à marcher lente^ ment :
« Monsieur, dites-moi, de grâce, ce qui se passe; la bataille est donc tout à fait engagée?
Oui, monsieur, répondit le sergent, oui, engagée, et, je le crains, perdue, malgré des prodiges de valeur.
— Et dites-moi encore, je vous prie, auriez- vous quelque nouvelle du marquis Alphonse Rndolphi?
— Le marquis Alphonse, étant près du roi, a pu se trouver exposé; cependant.... je n'ai rien entendu dire de positif. »
L'interlocuteur du duc fut très-soulagé de voir un de ses camarades réclamer sa présence à l'ambu-
lance. L'interrogatoire du duc Rudolphi semblait lui causer une impression désagréable. j
€ Sergent Giovanni, dit le sous officier en reve-i nant de rambulancè, ne veux-tu pas te faire panser ?i le chirurgien-major vient d'arriver.
— Sergent, encore un mot! s'écria le duc; ayez pitié des inquiétudes d'un père; vous me cachez quelque chose, je le vois à votre embarras. Oh! dites-moi la vérité, je la supporterai mieux que. cette horrible incertitude; mon fils est blessé, et vous le savez, n'est-ce pas?
— Je vous le répète, monsieur le duc, je ne sais rien de positif; mais je vais parler de votre présence i ici à mon capitaine, et je ne doute pas qu'il n'envoie à l'état-major pour avoir des renseignements certains sur le sort de votre fils.
— Je vous remercie, dit le duc; mais je ne saurais attendre dans la situation où je suis, je ne saurais supporter, même quelques heures, une incertitude comme celle que vos paroles viennent de me jeter dans le cœur; il me faut savoir la vérité, il me faut aller retrouver mon fils. Le quartier général n'est pas très-éloigné, je pense; j'y vais, oui, j'y vais à l'instant, » répéta-t-il comme pour commander à son énergie physique, qui semblait lui faire défaut.
Giovanni fit un geste pour retenir le vieillard, puis il s'arrêta.
LE BLESJSÉ. 353
^ « Le quartier général est à une lieue d*ici au noins, et en traversant la ville vous arriverez assez àcilement. Prenez garde une fois hors des portés : a campagne n*est pas sûre ; il y a des tirailleurs yroliens postés de tous côtés, et on peut dire qu'ils ^nt décidé du succès de la journée.
° — Merci, » répéta le duc.
Et il sortit d'un pas mal assuré, où la faiblesse m vieillard luttait contre la volonté du père.
« De qui s'informe ce vieux, demanda le sous- ^fficier après le départ du duc.
'^ — Il s'inquiète à propos du marquis Alphonse ^Rudolphi.
^ — C'est donc le duc Rudolphiî • — Oui.
— Ahl le pauvre homme! pourquoi l'as-tu laissé partir? Un boulet a coupé son fils en deux, il n*y a pas une heure. Ne le sais-tu pas, Giovanni?
— Si; mais on ne dit pas volontiers ces choses-là à un père; le courage m'a manqué.... Quant au marquis, ce n'est pas moi qui le regretterai. Allons, il y a, une justice, ajouta-t-il à voix basse, comme se parlant à lui-même, et Dieu n'a pas voulu me laisser me venger! Peut-être est-ce un bien. La douleur de ce vieillard m'eût pesé comme un remords.
— Que marmottes-tu là? lui dit son camarade en le voyant rester pensif, au lieu de le suivre dans la
galerie où il s'était engagé pour retouraer à Tambulance.
— Rien, rien, répondit Giovanni; je te suis. Où dis-tu qu'est le major?
— Un peu partout; la maison est encombrée de blessés; il ne sait auquel entendre. Quand je suis venu te chercher, il faisait des amputations dans la lingerie des religieuses; il a transformé les tables à repasser en lits à opération. Ah! c'est un beau tohubohu là-haut; tu vas voir.
— Allons-y vile, dit Giovanni, car cette égratîgnure que j'ai reçue à l'épaule commence à m' élancer furieusement. »
Le tohu-bohu'dont le sous-officier parlait à Giovanni était, en effet, à son apogée, quand les deux hommes pénétrèrent dans le lieu où le chirurgienmajor venait d'établir son quartier général. Un désordre et un encombrement inexprimables régnaient dans cette vaste salle, qui, depuis plus de trois siècles, n'avait eu que le spectacle des paisibles et laborieuses occupations des sœurs annonciades. La lingerie, si propre, si rangée, si correcte d'ordinaire, se trouvait envahie par une foule de blessés et de mourants; plusieurs soldats leur donnaient des soins plus zélés qu'habiles; ces infirmiers improvisés , ayant ouvert de grandes armoires renfermant le linge du couvent, en usaient sans façon avec le vestiaire des filles de sainte Jeanne.
Les voiles, les guimpes, les coiffes n'étaient pas plus respectés par eux que les draps et les serviettes. Toute pièce bonne à faire une compresse ou à bander une blessure était déchirée sans miséricorde. Les paniers, où s'étalait chaque samedi le linge frais et plissé des novices, s'emplissaient de débris sanglants et de lambeaux informes. Le chirurgienmajor allait et venait au milieu des groupes de blessés, calme et actif à la fois, donnant des ordres, taillant des chairs, fermant des plaies avec promptitude et sang-froid, trouvant même assez de présence d'esprit pour réconforter un peu tout ^e monde souffrant qui l'entourait, jetant à l'un un conseil, à un autre un éloge, à tous une espérance; soutenant, apaisant, égayant même toutes ces victimes des discordes humaines.
D'heure en heure, le nombre des blessés allait grossissant; on ne se battait plus dans la plaine de Novare; la victoire s'était décidée pour les troupes autrichiennes, et les glorieux vaincus de la journée n'avaient plus qu'à compter leurs pertes et à chercher leurs amis sur le champ de bataille. Tous les blessés indistinctement furent d'abord amenés au couvent des Annonciades; puis, craignant de voir la.place y faire défaut, le général en chef donna l'ordre d'y faire conduire seulement les hommes atteints gravement et dont l'état réclamait des soins immédiats et particuliers. Aussi, combien en ame-
nait-on qui ne respiraient plus en touchant le seuil tant désiré de Tambulance!
Giovanni- attendit longtemps avant d'obtenir qu'on posât un premier appareil sur sa blessure; en attendant son tour, et malgré les douleurs aiguës qu'il ressentait à l'épaule» il se mit à examiner avec soin tous les hommes rapportés du champ de bataiUe.
Ces manœuvres autour de chaque blessé attirèrent l'attention du chirurgien.
« Vous cherchez^uelqu'un, vous ? lui demanda-t-D.
— Oui, major. Le lieutenant Memmi; Tavez-vous vu?
— Memmi? répéta le major, connais pas. De quel régiment?
— De la garde.
— Oh! il n'en est pas revenu beaucoup de ceuxlà ! et tous ceux qu'on apporte ont des blessures mortelles. Un beau corps ! et qui a solidement donné aujourd'hui.
— Major, reprit Giovanni, en grâce, voy^un peu ce que j'ai là, à l'épaule; arrêtez seulement le sang, et laissez-moi repartir.
— Vous avez là un beau coup de ^bre^ glorieux et pas dangereux, dit le major en sondant la plaie de Giovanni, qui ne sourcilla pas. Seulement, mon brave, avec une estafilade comme celle-là, il faut se tenir tranquille.
— Oh ! cela, impossible ^ raajor ; dès que vous lurez fait, je retourne au camp ; il faut que je trouve iOrenzo mort ou vif.
— C*est votre ami?
— C'est mon frère.
— Alors je vous laisse partir, répondit le major , nais c'est bien imprudent. Surtout n'allez pas vous servir de votre bras droit. »
Giovanni était déjà loin.
Deux heures après , il revenait, conduisant un petit groupe de soldats qui portaient un homme inînimé sur une civière. Écrasé par la fatigue et la souffrance, le pauvre Giovanni pouvait à peine se H)utenir; il se laissa tomber sur un matelas, et n'eut que la force de crier au major, en lui désignant le blessé :
« C'est lui ! »
Puis il s'évanouit.
Le chirurgien, occupé à l'autre bout de la salle, n'avait ni vu ni entendu Giovanni; il s'approcha du blessé qu'on venait d'apporter, quand il eut fini le pansement qui le retenait. Il se baissa, examina ce visage déjà couvert des ombres de la mort, tâta le pouls, ne le trouva pas, posa son oreille près du cœur, et se relevant ensuite , dit en hochant la tête :
* Je le crois mort, celui-ci ; la balle aura pénétré jusqu'à la cervelle; le front est troué. Encore une
Dîgitized byC^OOglC
belle blessure! elle aurait fait un capitaine de ce lieutenant-là.
— C'est fait, major; le roi Ta nommé lui-même, au moment où il passait devant lui pour venir ici, dit un vieux soldat qui soutenait Lorenzo. Le colonel expliquait à Sa Majesté que le lieutenant s'était battu comme un lion ; alors le roi a dit : « Je le fais capitaine! »
— Eh bien ! reprit le major, c'est un capitaine qui ne portera jamais les deux épaulettes !
— En êtes-vous sûr, major?
— Sûr, absolument? non; on saura cela dans quelques heures ; mais il y a cent à parier contre un qu'il n'en reviendra pas.
— Pauvre capitaine ! reprit le vieux soldat. Je suis son brosseur depuis près d'un an ; je l'aimais, moi, car on peut dire qu'il était bon et brave, celui-là ! Pauvre capitaine ! répéta-t-il en essuyant du revers de sa main une larme qui tremblait dans sa moustache grise, moi qui disais toujours qu'il deviendrait général !
— Il en prenait le chemin ; et puis il a comme tant d'autres rencontré sa pierre d'achoppement.... Comment nommez-vous cet officier, mon vieux?
— Le capitaine Lorenzo Memmi. »
A ce nom, un cri déchirant partit d'une des extrémités de la lingerie; une porte s'ouvrit et donna passage à une femme vêtue de satin blanc, cou-
verte de dentelles et de diamants, qui se précipita près du lit du blessé.
C'était Laura.
Depuis le matin elle errait dans la partie du couvent envahie par les troupes, craignant de rencontrer les soldats, et les évitant grâce à sa connaissance des lieux, redoutant encore plus les religieuses, qui n'eussent pas manqué de l'emmener et de la confiner dans sa cellule; elle errait agitée et tremblante, en proie à mille doutes poignants, avide de nouvelles, et n'osant en demander à personne. Une attraction secrète la ramenait sans cesse autour de l'ambulance, où elle ne pouvait songer à pénétrer, Ne pouvant dominer son anxiété, elle avait fini par se blottir dans un cabinet voisin de la lingerie, où on ne pouvait la découvrir. De ce lieu elle espérait saisir quelques paroles et être éclairée sur le sort ûe Lorenzo.
Elle écoutait depuis quelques moments, lorsque le dialogue du chirurgien et du soldat vint lui causer une de ces angoisses si violentes que le cœur se. déchire sous leur pression ; alors tout disparaît : le monde, les bienséances, les convenances respectées des sociétés, tout est mis en oubli, et le cœur, le pauvre cœur torturé, montre ses replis les plus mystérieux, et livre tous ses secrets avec la terrible ingénuité du désespoir.
« Lorenzo ! cria-t-elle en soulevant dans ses bras
le corps inerte de son amant, Lorenzo, mort! lui! c'est impossible, vous vous trompez, nionsieur, ajouta-t-elle en s'adressant au chirurgien; vous vous trompez, je ne puis pas l'avoir tué, moi!... Oh ! non, ce serait trop horrible ! »
El comme le major, stupéfait de cette apparition, ne s'expliquant pas ces paroles entrecoupées de Laura, gardait le silence , elle le repoussa presque brusquement pour pouvoir s'approcher davantage de Lorenzo, et, mettant son visage tout près de celui du mourant :
«ï N'est- ce pas, tu n'es pas mort? dit-elle à voix basse; tu m'entends! Lorenzo, mon bien-aimé, vois, c'est moi, moi Laura , Laura la femme qui t'aime; tu sais bien, Laura? tu le souviens, n'est-ce pas ? Ah ! toi qui m'aimais tant, ne me reconnais-tu pas?»
Puis, folle de douleur en ne recevant aucune réponse, elle prit la tête livide et sanglante de son amanl, et, l'appuyant sur sa poitrine, elle la couvrit de baisers passionnés.
Tout à coup elle s'arrêta, devint aussi pâle que Lorenzo, et le regarda avidement. Elle avait cru sentir un léger soupir s'exhaler de ses lèvres.
Il y eut un moment de silence imposant, d'attente indéfinissable, puis une voix faible comme un souffle murmura :
«Laura!...
— II vit ! >• s'écria la jeune lille.
Et plusieurs voix émues répétèrent :
«Il vit!
— Dieu puissant! dit Laura en levant au ciel ses yeux chargés d'une ardente ferveur. Mon Dieu, soyez béni ! vous me payez tous mes martyres dans cette minute.^
Le chirurgien , rappelé par celte exclamation , s'empressa de verser sur les lèvres du blessé quelques gouttes d'un cordial qui parurent le ranimer tout à fait.
Il ouvrit les yeux, aperçut Laura, se sentit pressé siu: son sein, et prononça une seconde fois ce nom : « Laura I » Et le ravissement céleste de son cœur passa dans sa voix.
Ce fut un tableau étrange et touchant que celui de ce soldat mourant , couvert des nobles baillons du champ de bataille, poudreux, noirci, souillé, sanglant, dans les bras de cette femme vêtue de l'éclatante parure des fiancées. Le cœur s'emplissait d'émotion à la voir tachant le satin de sa robe au contact de l'uniforme en lambeaux, déchirant ses dentelles à des débris d'épaulettes, jonchant des fleurs délicates de sa couronne cette couche misérable ; et il y eut comme un frémissement suprême dans les assistants, lorsque, leur premier regard se rencontrant, ces deux jeunes et admirables visages , p&lis , creusés , souffrants ,
862 UNK VÈNÔÈÀîJCE.
s'éclairèrent du rayonnement des délices ineffables.
Leurs âmes s'étaient reconquises; rien He pouvait pluâ les ftépareri
•i Je puis moui'ir tilalttlènant ! dit Lbi^eiizôj jfe suis heureux!...
— Ne parlez pas , capitaine , îhtêrtHàttipit le chirurgien qui observait attèntivettiefit la physionomie du blessé. Il n'est plds question dfe mourir. Je crois que Dieu Vient dé faire Un ttiiracle 1 »
Des pleurs abondants jailUt*cnt dès yeux de LaUra en écoulant ceâ pàrolëè; lés Mttibi Idi fètêttaiertt avec l'espérancie;
Lorenzo voulut lui dire un mot^ lUais ëlié àp^uya sa belle lUaiti 8Uh Sa boUchè, àtéfc un ^éfete empréitlt de la douce autorité d'une itièi^e.
tl fallait obéir.
Eh eé moment Uhie voix fWble ^ivûX à{>pttffef iltl- JoUcUon du chirurgien ël de LàUi'Ë, et pâVtàfit près du Ut de Lorenzo, dit :
« Tâis^toi. »
Leâ deux amatits regardèretit.
Giovanni était accroupi par terre ; U aVait voulu s'assurer de la résurrection de son aiUi, ei^ trop épuisé pour se tenir debout^ il avait rampé sur ses genoux de son matelas au Ut de Lorenw) l en le voyant revenir à la vie^ il attachait sûr M un rv"
Le 6LËâ%É. 863
gain dû se lisaient toute sa lendresse et toute sou anxiété, tandis qu'il tâchait d'éleudre vers lui le bras dont il pouvait encore se servir,
« Madame, dit le chirurgien eîi l'apercevant, voilà rhoiUme auquel vous devez le capitaine Memmi ; il est allé le chercher parriai leâ rtiorls, quoique grièvement blèssè lui-même. Après toutj crta eât naturel entre frères !
-^ Entré frères ! répéta Lâura avec étonuement.
— Frères d^armes seulement, madame, ajouta Giovanni, croyant deviner un mécontentement dans la surprise de Laura.
-* Oh l monsieur, vous êtes jilus que àon frère si vous êtes son saUveur^ réprit Vivement la jeune femtne, et C'est à moi à vous demander de m*accepter aussi pour sœur. »
tîii soupir souleva la poitrine du Génois, ses yeux Èé voilèrent légèrement.
É Fiêre, mais bonne ^ murmura-t-il j allons, il sera heureut si Dieu le éauve I »
Lorenzo ne prononça pas un mot, mais il comprit ce qui se passait entre ces deux êtreé si différents et qui se rencontraient pourtant dans un sentiment de profonde afTection pour lui. tl fit un effort) saisit la main de Giovanni, la rélinit à celle de Laura^ et les pressa un moment toutes deux sur Son cœur. Quel baume poiir un blessé : une amitié
364 UNE YENGEAMCË.
lidèle et une femme adorée! Ces deux forces-là peuvent disputer une proie à la mort même, car elles donnent à un homme un désir de vivre qui domine la nature.
Le chirurgien procéda à un pansement et parvint heureusement à extraire la balle restée dans la blessure ; puis il fit transporter Lorenzo dans une pièce solitaire où il devait trouver le calme indispensable à son état, où surtout il pouvait conserver la présence de Laura qui lui était plus nécessaire encore.
Au bout de quelques heures, Giovanni vint les rejoindre; il amenait Aqiine, qu'il avait trouvée cachée dans la cuisine, mourant de peur et se désolant de la disparition de sa maîtresse.
La bonne fille recouvra toute son activité et tout son sang-froid aussitôt qu'il lui fut prouvé que les troupes du roi n'enlevaient pas les jeunes filles: elle prit même un air de contentement inaccoutumé, quand elle eut deviné une partie de la vérité en voyant Laura combler Lorenzo de soms passionnés.
La nuit vint, apportant au blessé cette espèce d'accablement qui est le sommeil de ceux qui souffrent. Lorenzo, d'ailleurs, ne souhaitait pas dormir, il ne quittait pas Laura du regard ; il ne pouvait s'empêcher de la croire une vision née dans le délire de la fièvre. Très-affaibli par la perte de son
sang, ses impressions n'étaient plus bien distinctes; par moments il ne savait plus discerner son rêve de tant d'autres moments d'avec la réalité délicieuse de celui-là. Il aimait à entendre Laura lui parler , à la regarder se mouvoir dans la chambre, parce qu'alors elle lui paraissait moins une ombre.
Vers le matin, il s'assoupit pourtant un peu, la tête appuyée sur l'épaule de sa bien-aimée. Quand il s'éveilla, en jetant les yeux vers une porte placée en face de lui, il crut que son rêve céleste allait finir par un cauchemar affreux. Le visage du duc de Rudolphi, pâle et défait, ressortait dans le cadre noir formé par la porte ; peu à peu, la physionomie du duc exprima un étonnement mêlé d'indignation; son regard se fixa sur Laura, qui s'était assoupie à son tour près du lit de Lorenzo , dans une pose abandonnée ([ui valait une révélalion.
Sur un geste de Lorenzo , la jeune fille ouvrit les yeux, vit son père, et ne fut pas effrayée à son aspect. Comme le duc restait cloué au seuil de la porte , voyant et doutant tout à la fois, elle alla vers lui, et se laissant glisser à ses genoux :
« Mon cher père, dit-elle d'une voix lente et basse , c'est une coupable qui s'agenouille devant vous. Je voulais expier ma faute sans l'avouer et
36^ UN^ YpC^E^IfCE.
consacrer ma vie ^ uie repentir; je §uis venue \ç\ pour pela, et j'ai réristé ^ vos instance? qui mp rappelaient, parce que i^ ne mp sçniai? plu§ djgn^ 4e votre présence, Dieu , ei^ me frisant retrouver u^ourant l'homme que j'ain^P, a fait §ortir la vér}|^ de mon cceur. Mairtenant je vou^ appepte, comnae je le dois, pour mon juge et l'arbitre souverajn cjfi ma destinée. Si yous nae le permette?, je serai la femme honorée et heureuse du capitaine I^orenïQ Memmi. i
Le duo eut un soubresaut h ce noin. Il n'avait pas reconnu Lorenzû. Il arrivait du camp d^ Charles^ Albert, où il avait acquis la triste certitude ^e la mort de son fils. H venait annoncer cette nouvelle funeste à Laura, et chercher quelques cq^sojations près d'elle, Iprsqup les aveux de ^ft (îlle le frapper rentd'un coup nouveau et inattendu,
Laura le vit sous l'obsession de pensées graves ; elle vit son front devenir sévère et presque menaçant, et elle ajouta avec un redoublement d'humilité :
u Si je n'obtiens pas votre agrément pour mon mariage avec le seul homme auquel je puisse ap-* partenir, je resterai dans cette maison des Annoî^^ ciades, et j'y finirai mes jours dans la retraite et Ift prière. »
Le due laissa sa fille affaissée à ses pieds et resta encore longtemps enseveli dans ses réflexions; un
rude combat se livrait en lui entre ses opinions et ses sentiments. Lorenzo Memmi, son ex-secrétaire, un fils de paysan , l'époux de sa fille !... Tout son sang patricien se révoltait à cette pensée. Mais son refus plongeait à jamais Laura dans un cloître, et Laura était son unique enfant désormais; il lui faudrait donc vieillir ç( mourir seul, renoncer à toutes les joies de la famille, renoncer au bonheur (le revivre (J^na ^e§ pet|ts-qnfaiii§ i
^ (4 flp^ l'ftqppr du pèr? dompta rprgpei! dP r|)9P[lP3e. \\ p^îleya L^ura, touJQurs immobjle et SflppliptÇ deyspt lui, rarppiîa près cju lit de hqrpp^Q^ ^\ pfQUTOt la fflair^ de s^ fdlp, il Ift plaç^ dftRS ççl)fi ^H blçg^ét
* Spi? sft feîflîPP, 1»! (ii(-il, p^isqwe tu VfliïTîPs. ^
368 UNE VENûfiANCfi.