‹ Une vengeance (volume 2)Chapitre 7 sur 7 · MARTI! K · texte numérisé non relu

MARTI! K

prit, Paris, que je parcourais dans loule sa longueur, retentissait d'éclats de rire , de cris el de chansons; le gaz brûlait comme de coutume, les orchestres des bals mêlaient leur bruit à celui des voitures, et des groupes d'hommes et de femmes, revenant du théâtre, échangeaient de gais propos, sans songer à ce pauvre fou qui passait près d'eux en longeant les murailles.

11 y eut un moment où, sur les boulevards, j'aperçus une femme à peu près de la même taille que Marthe, et dont le châle me rappelait celui que ma maîtresse portait d'habitude.

Plus j'approchais et plus la ressemblance augmentait; je voulus la joindre, mais j'eus peur de détruire Tillusicn qui me faisait vivre depuis un instant.

J'allai moins vite, et je me contentai de suivre à quelques pas de distance.

Mais mon inconnue, entendant quelqu'un derrière elle, se retourna subitement. Je m'élançai : ce n'était point Marthe.

Je n'insisterai pas sur les détails de cette nuit ; vers trois heures du matin, je rentrai machinalement chez moi, et, mort de fatigue, je me jetai tout habillé sur mon lit. Je ne pus dormir; à sept heures du malin, je sortis de nouveau.

Je marchais comme la veille au hasard , quand je sentis une main sur mon épaule.

« Toi dans les rues à pareille heure! me dit en même temps une voix joyeuse ; reviens-tu d'un bal ou d'un souper? »

Et comme, sans répondre, je regardais d'un air étonné l'ami qui me parlait :

« Mais, Dieu me pardonne, tu es gris, mon cher, continua-t-il ; c'est à peine si tu te soutiens. Tues pâle, tes vêtements sont en désordre; veuxtu que je te reconduise chez toi? Je m'entends très-bien à soigner les malades; tu sais que je suis étudiant en médecine, et, pour le moment, interne à THôtel-Dieu. »

Ces dernières paroles me frappèrent.

« Ah! répétai-je, tu es interne à l'Hôtel- Dieu?

Oi MARTHE.

— Oui.

— Y a-l il beaucoup de malades dans ce moment?

— Beaucoup.

— Des jeunes filles ?

— Des jeunes comme des vieilles; que l'importe?

— Je voudrais aller à THôtel-Dleu, dis-je sans lui répondre; peux-tu m'y faire entrer?

— Quelle idée ! voyons, tu m'effrayes, tu ne me parais plus gris; mais qu'as- tu?

— Je suis bien malheureux et je souffre horriblement; depuis hier je parcours Paris comme un fou, peut-être même le suis-je réellement. J'aimais une belle jeune^ fille, j'allais l'épouser, quand tout à coup elle a disparu; je la cherche partout et je ne la trouve pas : c'est une honnête enfant qui ne peut s'être enfuie pour rejoindre une autre personne, car ell^ n'aimait que moi au monde> j'en suis sûr. Il faut qu'il lui soit arrivé un accident : elle s'est peut-être tuée , elle est peut-être devenue folle , ou bien encore une voiture l'aura écrasée. C'est le ciel qui t'envoie, aide-moi à la retrouver : conduis-moi dans tous les hôpitaux de Paris, je n'y suis point encore allé.

— Je me mets à la disposition, mon pauvre ami, répondit il; prends mon bras et donne-moi les détails que tu croiras pouvoir servir à nos recherches. »

Nous visitâmes la Charité, THôtel-Dieu et la Pitié; mon guide interrogeait les sœurs et les gardiens , qu'il connaissait presque tous, consultait les registres : mais aucune personne ressemblant à Marthe n'était entrée dans ces différents asiles depuis deux jours.

Enfin, dans l'hospice où uous nous trouvons maintenant, nous apprîmes qu'on y avait transporté l'avant- veille dans la soirée une jeune fille de dfx-huit ans environ, mise d'une manière élégante, qui était tombée subitement frappée d'un coup de sang au moment où elle traversait la rue Royale ; malgré de promptes saignées, une fièvre cérébrale s'était déclarée, et la malade courait le plus grand danger. Je ne pouvais me faire illusion : c'était Marthe.

J'appris alors qu'il existe une chose plus cruelle que l'incertitude : c'est la certitude d'un malheur.

Enfin, je l'avais trouvée, je pouvais la voir !

Je croyais que c'était chose facile ; mais j'eus à* me heurter contre une foule de règlements administratifs.

94 MAUTHEs

« Les visiteurs n'entrent qu'à certaines heures, me disait-on.

— Et pendant ce temps, les malades meurent sans un ami auprès d'eux, répondais-je.

— Les fièvres cérébrales demandent les plus grands ménagements, et, du reste, objectaît-on encore, tous n'avez de permission ni de la police ni de la famille.

— Je suis son frère, disais-je; de grâce, laissezvous fléchir. »•

Heureusement que mon ami Tinterne, qui m'avait quitté, accourut avec un laissez-passer signé du chef de service.

J'entrai enfin; après avoir traversé plusieurs grandes salles pleines de malades, on me fit péné^ trer dans une pièce plus petite, qui ne contenait que cinq ou six lits. Un seul , le numéro 3 , était occdpé.

« Avancez doucement, me dit une sœur qui vint à ma rencontre; elle sommeille depuis un instant. »

Je marchai sur la pointe du pied, retenant moti souffle ; mon cœur battait à se briser. Arrivé près du lit, je m'agenouillai et je regardai ; c'était bien Marthe.

Ses yeux étaient à moitié fermés, sa bouche

entrouverte, sa tête et son front couverts de compresses d'eau glacée; son bras droit, étendu sar Je lit, reposait entouré de linges tachés de saDg. A cette vue, mes forces me trahirent, je )oussai un cri et je me trouvai mal.

Quand je revins à moi, la sœur se pencha à ion oreille.

f Regardez-la, me dit-elle ; je crois qu'elle vous reconnu. »

En effet, les yeux de Marthe étaient fixés sur )i, et sa bouche essayait de sourire.

fe me traînai jusqu'à sa main, et j'y collai mes res. Je la sentis tressaillir.

Edmond, murmura la malade, je n'espérais 5 te revoir.

- Mon enfïmt, dit la sœur, il ne faut point er^

• Oh ! ma bonne sœur, laissez-moi lui parler ontraire ; je me seiis mieux depuis qu*il est ous le voyez : je n*ai plus de délire. » e tourna alors ses yeux vers tnoi :

Ion ami, dit-elle à voix basse, j'ai bien des ns â te demander ; je t'ai causé de l'inqUiê^ n'est-ce pas? J'ai encore fait un coup de celtiî-Ià sera le dernier. Mais tu gat*dés le î; tïe me pardoiines-tu pas?

96 MAUTUli:.

— Si, ma bonne Marthe, dis-je en essayant de cacher mes larmes ; mais qu'es-lu devenue depuis deuxjoui's?

— Je vais essayer de me le rappeler.... C'est dirticile : ma- tète me fait beaucoup souffrir.

— Alors ne parle pas; repose-toi, je l'en supplie.

— Non, il faut que je te dise cela.... J'ai cru bien agir en te quittant mais il paraît que j'ai eu tort : Dieu me punit. Je m'étais mise en route pour aller chez ma mère ; arrivée à sa porte, le courage m'a manqué, ma fièvre des jours passés m'avait reprise.... je tremblais et je n'osais faire un pas. En ce moment, j'ai aperçu au bout de la me Alfred C... il venait de mon côté.... Tu sais, cet Alfred C... qui m'a fait tant de mal! J'ai eu peur et je me suis sauvée. J'ai marché, beaucoup marché; ma tète était en feu.... comme maintenant, j'avais des bourdonnements dans les oreilles, je nç voyais plus.... Je voulais retourner chez toi, je ne trouvais pas le chemin, et je n'osais point; alors l'idée m'est venue d'aller à Aulnay, notre bel Aulnay , il me semblait que j'en reconnaîtrais facilement la route... et je puis l'avouer maintenant, j'espérais que tu viendrais m'y chercher; mais tout à coup j'ai éprouvé une sorle

d'étourdissement, mes genoux ont fléchi et je suis tombée... je ne me rappelle plus rien. ^

— Nous te guérirons, ma bonne Marthe, lui dis-je, et nous aurons encore de longs jours à lous aimer; à Aulnay, si tu veux.

— Oui, à Aulnay, murmura-t-elle, si beau jus- [u'à l'arrivée d'Emma.

— Tu ne craindras plus de la rencontrer ; nous ons la voir et nous la recevrons, car tu seras ma nime en sortant d'ici ; ta mère m'a donné son ►nsentement, et j'ai maintenant une position.

— Merci, mon ami, fit-elle ; mais ton oncle, tu sais, ne veut pas de moi pour sa nièce.

— Que m'importe?

— Oh ! que dis-tu là? c'est ton seul parent, il présente ton père!... J'ai beaucoup réfléchi k i cela ; il y a plus de résolution que tu ne penses is cette pauvre tête souvent légère, bien malade résent. Je ne veux pas être ta femme... et je )ouyais plus être ta maltresse. »»

arthe n'en put dire davantage : elle me regarda

que temps encore, puis elle ferma les yeux ;

entendis bientôt plus que le bruit de sa respi-

n haletante, quart d'heure après, elle murmura le nom mère ; je crus comprendre qu'elle voulait la

9a MARTHE.

voir, el j'écrivis un mot à Mme de T..., qui s'empressa d'accourir.

« Me pardonnez-vous , ma mère ? demanda Marthe.

— Ma pauvre fille! s'écria Mme de T... en tombant à genoux au pied du lit; c'est moi qui ai besoin de ton pardon I »

Edmond avait fait ce récit avec un empressement fiévreux; à plusieurs reprises, je l'avais inutilement prié de se reposer : « Non , m'avait-il toujours répondu, on ne nous appelle pas encore ; j'ai le temps de finir. Laisse-moi l'entretenir d'elle ; laisse-moi parler; cela me fait du bien. »

Mais, arrivé à cette partie du récit, il ne put maîtriser davantage l'émotion qui s'était emparée de lui ; les sanglots étouffèrent sa voix : il s'arrêta.

Je regardai alors devant moi , et je m'aperçus que le jardin où nous nous trouvions, désert une heure auparavant, s'était peu à peu rempli.

« Que vient faire ici tout ce monde ? demandai-je à Edmond.

— Marthe est morte hier, me répondit-il, et toutes ces personnes, convoquées par Mme de T..., attendent , comme nous, la messe que l'on va dire

lans la chapelle de l'hospice. Viens d'un autre* ô(é, jusqu'à ce que j'aie pu reprendre un peu de )urage. On ignore généralement ma liaison* avec îHhe; si tous ces gens, indifférents pour la jpartà sa mort, me voyaient pleurer, ils pourent concevoir des soupçons. Je veux- que l'on pecte sa méraoire ! »

fous nous promenâmes un instant à l'étart; Qond faisait de pénibles efforts pour re- ►^rer le sang-froid qu'il s'était promis- de trer.

Quoi! dis-je, tous les habiles médecins de cet ial n'ont pu la sauver?

J'ai eu quelque espoir pendant deux jours, épondit - il ; mais, vers le soir du troijour, la fièvre augmenta, le délire la réelle m'appelait souvent, et j'éprouvais essaillement affreux toutes les fois que dais s'échapper ainsi mon nom de ses

mère, la sœur et moi passâmes toutela orès d'elle.

grand matin, nous envoyâmes chercher re ; il lui donna les derniers sacrements elle en eût conscience.

lain, que je tenais, était glacée; cUede-

iOO MARTHE.

vait être morte ; mais je n'osais ni me l'avouer ni m'en assurer.

« Vers les huit heures, le médecin en chef fit sa visite habituelle ; il s'avança seul , et regarda Marthe : « Elle a cessé de vivre depuis une heure, » dit-il ; puis il passa dans une autre salle avec ses élèves.

« Je me rappellerai toujours le froid que me fit au cœur le bruit des pas de toutes ces personnes qui s'en allaient.

« L'une d'elles resta en arrière : c'était l'interne à qui je devais d'avoir revu Marthe avant sa mort.

« Il vint à moi, me prit le bras et m'entraîna hors de la salle; je me laissai faire, n'ayant pas plus de volonté qu'un enfant.

« On ne me permit plus de rentrer... je ne verrai plus que son cercueil ! »

Quelques instants après, on nous avertit que la messe commençait.

La chapelle de l'hospice Beaujon est d'une simplicité toute monastique : quelques chaises en paille , l'autel, ses quatre flambeaux et un chrisl, au mur un tableau religieux, sont les seuls ornements qu'on y voit d'ordinaire; mais, ce jour-là,

MAHTHE. 101

un catafalque, recouvert du drap blanc destiné aux jeunes filles et entouré de quelques cierges, se dressait au milieu.

Nous prîmes place dans le coin le plus obscur de la chapelle. Je lisais sur la figure des in\1tés Tétonnement qu'ils éprouvaient à se trouver en semblable lieu , et je pus saisir quelques mots échangés à voix basse :

« Avez-vous des détails sur ce malheur?

— Non ; je viens de recevoir la lettre de fairepart, et je suis immédiatement accouru.

— Comment se fait-il qu'elle soit morte dans un hospice ?

— On parle d'un accident qui lui est survenu dans le quartier, et qui n'a point permis de la transporter chez elle.

— Pauvre enfant, elle était si jolie! la connaissiez-vous?

— J'ai dansé plusieurs fois avec elle l'hiver dernier.

— Sa mère n'est-elle pas ici ?

— Non, on l'aura empêchée de venir.

— Comme elle doit souflfrir! elle aimait tant sa fille! H

Edmond , forcé , comme moi , d'entendre ces propos, gardait un silence obstiné; il avait les

lOS MARTHE.

yeux fixes et secs, Tair froid et presque indifféreîU; mais le tremblement convulsif de son bras, appuyé sur le mieu, indiquait une terrible lutte intérieure.

Après la messe, tandis que la plupart des invités s'esquivaient adroitement, et que d'autres se consultaient pour savoir si leurs affaires ou leurs plaisirs leur permetfaient de suivre la morte jusqu'à sa destination dernière , Edmond m'entraîna vers la voiture que nous avions gardée, et qui se mit à suivre au pas le cortège.

Ce que je prévoyais depuis un instant arriva; débarrassé de tout regard importun, n'éprouvant plus l'impérieuse nécessité de contenir sa douleur, mon pauvre ami éclata en sanglots.

Ces larmes lui firent du bien; arrivé au cimetière, il avait recouvré assez de calme pour assister à la fin de cette triste cérémonie.

Mais quand son tour vint de jeter un peu d'eau bénite sur le cercueil déposé en terre, il me sembla prêt à se trouver mal, et il serait tombé si je n'eusse été là pour le soutenir. On chuchotait déjà autour de nous , on se demandait quel pouvait être ce jeune homme qui paraissait si ému; Mlle de T... avait-elle donc un frère ou un fiancé?

Edmond ne soupçonna pas les remarques dont

il était l'objet : un tremblement nerveux s'était emparé de lui ; ses genoux pliaient , ses dents s'entre-choquaient ; il avait la fièvre. Je le conduisis chez moi, de peur que son logement, animé tout dernièrement encore de la présence de Marthe, désert maintenant, ne lui rappelât d'une façon dangereuse la perte qu'il venait de faire

Mon ami rend de fréquentes visites à la petite maison d'Aulnay; il en est devenu propriétaire, grâce à son oncle qui a voulu, par cette pieuse libéralité, reconquérir l'amitié d'Edmond , et rendre une sorte d'hommage à la mémoire de celle qui n'est plus.

Quant à Mme de T..., elle s'est à peu près retirée du monde. Elle ne voit plus Alfred C..., et elle comprend tous les devoirs d'une mère, depuis qu'elle a perdu son unique enfant.

UN

UN

Mme d'Aubray, dont le nom de demoiselle était Bonneville, sans aucune particule, avait épousé en 18.... M. d'Aubray, créé baron par l'empereur Napoléon I", en récompense d'importants services rendus au conseil d'État. Sa fortune, peu considérable au moment de son mariage, s'est augmentée depuis, grâce à des soins éclairés, et peut s'élever maintenant à une trentaine de mille francs de rente, dont une partie en terres situées dans la Normandie.

Mme d'Aubray n'a jamais beaucoup aimé le monde : mais, jeune femme, elle y est allée pour plaire à son mari, lier de sa beauté et de son esprit; mère, elle continue à s'y rendre, dans

iOS UN CAS DE CONSCIENCE.

rintérêt de son fils. Ce fils est toute sa joie, toute sa vie : c'est à cause de lui qu'elle a quitté, l'hiver dernier, son deuil de veuve ; c'est pour lui qu'elle a abandonné la paisible rue de Lille et qu'elle habite un coquet appartement de la Chausséed'Antin ; c'est encore afin de lui plaire que, malgré un goût très-vif pour les promenades à pied, elle vient d'acheter un joli coupé, aux formes honnêtes mais élégantes.

« Que va donc faire au bois Mme d'Aubray? demandent les personnes de sa connaissance qui la voient monter les Champs Élysées, vers les quatre heures de l'après-midi; a-t-elle oublié qu'on prêche en ce moment à Saint-Roch pour les pauvres ? » Regardez ce jeune homme qui galope à la portière de sa voiture, et- qu'elle ne perd pas des yeux, tremblante quand le cheval qu'il monte fait un écart, heureuse quand un promeneur s'arrête pour le considérer : c'est son fils; et vous, qui la connaissez, vous comprendrez pourquoi elle a préféré aujourd'hui les plaisirs profanes aux œuvres pies.

C'est toujours pour ce fils bien-aimé que cette

femme, si naturelle et de goûts si simples, vient

tout à coup de se faire coquette dans ses vieux

f jours. L'autre soir aux Italiens, nous l'avons sur-

i prise essayant de séduire un directeur des affaires j étrangères que Ton dit influent; la veille, dans un bal officiel, elle souriait à un président de la cour des comptes, de ce joli sourire toujours jeune que vous lui connaissez. Seulement, cet amour exclusif lui donne parfois d'étranges distractions, et lui fait oublier son rôle de femme qui intrigue et qui veut plaire. Comme un secrétaire d'ambassade lui adressait hier un compliment tout personnel :

« N'est-ce pas, monsieur, lui répondit-elle, qu'Octave ferait un excellent diplomate? »

Sa pensée était évidemment près de son fils, tandis que l'innocent secrétaire essayait d'être aimable.

Ne croyez pas cependant que cet amour maternel soit aveugle et irréfléchi , que Mme d'Aubray se montre d'une faiblesse dangereuse pour son fils et qu'elle cède à tous ses caprices. Au contraire, grâce au tact dont elle est douée, elle a toujours remarqué les défauts d'Octave et les a combattus, mais doucement et sans secousses, en sœur aînée qui conseille plutôt qu'en mère qui fait de la morale. De bonne heure, elle s'est attachée à raisonner avec son fils, à lui expliquer le pourquoi de toutes choses ; au lieu d'ordonner, elle a persuadé, et Octave a obéi aux inspirations de sa

ilO UN CAS DE CONSClËiNGE.

mère, lorsqu'il croyail n'obéir qu'à ses désirs et à sa volonté. Sous cette habile direction, Octave est devenu un jeune homme fort séduisant : spirituel sans recherche, brave sans forfanterie; il sait parler à une femme du monde et tenir sa place dans une réunion de jeunes gens; il aime le plaisir et s'y livre quand l'occasion se présente : mais, comme il aime encore plus sa mère, il accourt bientôt à elle et lui avoue ses plus gros péchés dans un langage qui lui est propre et qu'ils ont inventé, le fils pou# parler de toutes choses sans blesser la modestie de sa mère, la mère pour écouter les confidences de son fils, sans avoir à rougir. Grâce à ces confessions, Mme d'Aubray voit le danger et peut le prévenir; c'est ainsi qu'elle a corrigé Octave d'un trop vif penchant au jeu. Pour atteindre ce but, elle n'a pas essayé de le priver d'argent, suivant l'usage de quelques familles; elle l'a emmené passer un hiver en Italie, et lui a fait rompre, de sages conseils aidant, avec un goût qui menaçait de devenir une habitude.

C'est aussi à sa mère qu'Octave doit de n'avoir pas éternisé sa première liaison de jeune homme. Mme d'Aubray, oubliant, dans Fmtérêt de son fils, certaines susceptibilités qui auraient effrayé d'autres mères, a, peu à peu, en usant de ména-

UN CAS DE CONSCIENCE. iil

gements et de ruses, discrédité dans l'esprit d'Octave une femme qui ne méritait pas d'inspirer un sérieux attachement.

Je ne prétends point que ces remèdes héroïques soient à la portée de toutes les mères ; j'ai seulement désiré montrer la sollicitude maternelle de Mme d'Aubray, afin de vous disposer à l'indulgence s'il arrivait que, dans la suite, sa conduite vous parût mériter quelque blâme.

PlUsieui's amis, avec qui Octave devait dîner certain jour de l'hiver dernier, manquèrent pour différents motifs au rendez-vous convenu. 11 se trouva donc, vers les sept heures, à jeun sur les boulevards, n'ayant plus d'autre ressource, vu l'heure avancée, que de dîner seul; il s'y décida, et bientôt, assis dans le restaurant qu'il avait choisi, il s'empressa d'observer les personnes qui l'environnaient. Une de ses voisines, séparée de lui par une table inoccupée, fixa d'abord son attention. Une taille jeune et svelte, des épaules d'une rondeur exquise, et, sur un cou blanc et distingué, une joyeuse mèche de cheveux blonds s'échappant d'un frais chapeau, ne pouvaient manquer d'exciter la curiosité d'un Parisien désœuvré, comme l'était Octave. Aussi s'empressa-

i14 UN CAS DE CONSCIENCE.

t-il d'avancer la tête pour entrevoir l'inconnue, au moins de profil; mais elle lui tournait le dos, et un élégant manteau de velours appendu à une patère s'interposait, entre le profil et lui. 11 regarda en face, espérant y trouver une glace où se réfléchiraient les traits de la jolie blonde : il l'avait déjà baptisée ainsi, blonde d'après ses remarques, jolie suivant ses désirs et ses convictions. Malheureusement l'inconnue avait un compagnon d'une cinquantaine d'années, qui masquait obstinément la glace.

Quel parti prendre ? Octave appela le garçon de sa voix la plus mélodieuse; celui-ci accourut : mais la tète de la jolie blonde ne donna aucune marque d'intérêt.

« Que servirai-je à monsieur? demanda le garçon, et, tandis qu'Octave réfléchissait, il vint adresser une question semblable à la table voisine.

— De la truite! » répondit résolument Tinconnue sans consulter son compagnon, qui se contenta de s'incliner en signe d'assentiment.

Une idée subite sembla frapper Octave.

« Garçon, s'écria-t-il à son tour, servez-moi de la truite.

— Monsieur ne prend pas de potage ?

— Apparemment.

— A quelle sauce monsieur mangera-t-îl son poisson ?

— A la sauce aux câpres. >•

Le garçon fît la même question à l'autre table.

« A la sauce-... à la ir^rco.... » L'inconnue cherchait évidemment quelque chose de surnaturel, qui ne ressemblât en rien à la sauce aux câpres, mais n'ayant rien trouvé : « A la sauce.... à l'huile, » finit-elle par répondre.

D'Aubray rappela le garçon.

« Décidément, lui dit-il, ne commandez pas de sauce aux câpres, je prendrai simplement une sauce à l'huile. »

Un petit ricanement, plein de fraîcheur et de jeunesse, retentit à l'autre table ; mais on persista à ne point se retourner. Octave, profondément découragé, regarda la truite qu'on venait de lui apporter, et se souvint qu'il n'aimait pas ce poisson. 11 lui sembla juste alors de ne point sacrifier plus longtemps au goût de sa voisine et de la devancer dans le choix des plats suivants , afin de n'être point tenté de l'imiter; aussi s'empressat-il de commander des côtelettes de chevreuil. Quel fut son étonnement quand il entendit, deux minutes après, l'inconnue demander à son tour

ii6 UN CAS DE CONSCIENCE.

un mets semblable. Il en fut ainsi de tous les autres plats.

€ Elle se moque de moi, pensa Octave, ou elle ne fait pas attention à moi, et se trouve par hasard aimer le chevreuil et ses côtelettes ; ou bien encore c'est une personne d*un esprit original, à qui les plaisanteries ne déplaisent pas. » ^

Et, comme on persistait à garder l'anonyme, il essaya, en désespoir de cause, de se faire une opinion sur sa voisine, grâce aux données tant morales que physiques qu'il avait pu recueillir.

« Cette petite mèche de cheveux, se disait-il, qui s'échappe follement de son chapeau, est si blonde, son cou est si jeune, sa taille si fine, il y a tant de distinction dans ce que je puis apercevoir de sa personne ; son compagnon de table a tellement l'air d'un bon père de famille en partie de plaisir avec une enfant adorée, que je suis fort tenté de croire mon inconnue une très-charmante jeune fille. Mais le ton résolu dont elle parle au garçon, ce soin exagéré qu'elle met à ne pas se retourner, la plaisanterie qu'elle s'est permise en réponse aux miennes, semble $tre plutôt d'une femme mariée que d'une jeune fille. »

Il en était là de ses réflexions , lorsque l'inconnue se leva et consentit à se retourner.

« Décidément, c'est une jeune fille! » s'écria Octave en admirant un front de dix-huit ans et des lèvres fraîches et roses, entre lesquelles brillaient de petites dents moqueuses.

Mais elle fit quelques pas, et il crut remarquer tant d'assurance dans sa démarche, que tous ses doutes lui revinrent.

« Elle pourrait bien être mariée, » s'avoua-l-il.

Pendant que son esprit flottait irrésolu, il tentait de vains efforts pour mettre son paletot, persistant toujours, malgré les soins éclairés du garçon, à vouloir faire entrer les deux bras dans la même manche ; heureusement que l'inconnue, seule cause de ce mouvement désordonné, se dirigea vers la porte. Octave fit alors un suprême effort, revêtit imparfaitement l'indocile paletot et sortit en courant ; mais ses voisins de table montèrent dans une voiture qui les attendait et disparurent dans la direction des théâtres, sans qu'il pût les suivre.

Est-ce une jeune fille ou une femme mariée ? Tel est le problème qu'Octave, pour distraire sa solitude, s'attacha à vouloir résoudre. Il ne put y parvenir, et rentra chez sa mère pour lui conter ses aventures de la soirée.

« Mon cher fils, tu es im grand fou ! lui dit en

riant Mme d'Aubray; au lieu de mal dîner à cinq pas d'une inconnue qui te tournait le dos, lu aurais mieux fait, puisque tes amis avaient manqué à leur rendez-vous, de venir me surprendre à table, où je ne me suis mise que trèstard, à ton intention. Enfin ! tu dis t'ètre amusé : c'est quelque chose; et être amoureux : c'est beaucoup ! Adieu, il est temps de nous quitter ; je te conseille, si tu veux dormir, de renoncer, pour ce soir, à résoudre le problème de la jeune fille ou de la femme mariée. »

Un mois environ après ce dîner en partie double, Octave avait à peu près oublié sa blonde inconnue, lorsqu'il la rencontra, en soirée, dans une maison où l'on venait de le présenter. Elle était assise , au moment de l'arrivée d'Octave, à l'extrémité Mu salon, dans un coin un peu abandonné, qu'elle paraissait avoir choisi pour être éloignée des autres danseuses. Exagérant une mode déjà exagérée, elle portait une robe qui occupait plusieurs places ; elle tenait à la main un éventail d'un très-grand prix, et Ton apercevait son joli visage, encadré dans une sorte d'écharpe de gaze roulée arlistement autour de la tête, du cou et des épaules : mode qu'elle a créée et que beaucoup de blondes ont suivie depuis, pour se donner un certain air vaporeux qui ne

itO UN CAS DE CONSCIENCE.

leur messied pas. Plusieurs jeunes gens, afin d'occuper leurs loisirs entre une valse et ub quadrille, faisaient cercle autour du canapé où elle semblait trôner ; elle était fort à l'aise au milieu de cette petite cour, répondait à chacun sans le moindre embarras, et riait un peu trop bruyamment, avec ou sans motif.

Lorsqu'il eut fait ces remarques, Octave, ne doutant pas qu'une personne aussi entourée dans un bal ne fût une excellente danseuse, se décida à l'aller inviter ; il obtint le second quadrille. En attendant que le moment fût arrivé de lui rappeler cette promesse, Octave alla s'asseoir près de Mme Macé et de sa fille, qu'il rencontre^lt quelquefois en visite chez sa mère.

« Il parait , lui dit-on, que l'incomparable Sextilie vous a séduit à première vue, puisque, pour lui parler, vous avez négligé, jusqu'à présent, de venir à nous.

— Pardonnez-moi, je ne vous avais pas aperçues. —Vos yeux ont bien su la trouver; il est vrai

qu'elle se met en évidence, observa Mme Macé.

— Et qu'elle parle haut, ajouta sa fille.

— Ainsi, vous appelez ma danseuse....?

— Sextilie de Martrais.

— Mademoiselle ou madame? demanda Octave.

— Ohl ceci ressemble à une épigramme!

— Nullement ; je désire simplement m'instruire.

— C'est une demoiselle, ne vous y trompez plus. A voir l'empressement que vous avez mis à vous approcher d'elle, ce qui n'est pas chose facile, je pensais que vous la connaissiez mieux.

— Je ne la connais aucunement.

— Tout s'explique ; sa beauté vous a tout de suite ' ' frappé, et vous avez voulu lui rendre hommage ;

le fait est que tout le monde trouve Sexlilie charmante, mais on pense généralement qu'elle est un peu trop maniérée. N'êtes-vous pas de cet avis?

— Je n'ai pas remarqué ce défaut.

— Décidément vous êtes déjà amoureux ; je ne vous en fais pas un reproche, vous pourriez plus mal placer vos affections ; Sextilie est un excellent parti, et, s'il vous arrivait jamais de songer sérieusement à elle, n'oubliez pas que je connais les dames de Martrais. »

Octave, qui trouvait ces offres de service tant soit peu prématurées, voulut interrompre Mme Macé ; elle ne le hii permit pas.

« La mère de cette aimable personne, continua-t-elle, est la grande femme singulièrement coiffée que vous voyez assise aune table de whist; 263 *. f

i^i UN CAS DE ilONSCIENCE.

elle est aussi... évaporée que sa fille, lui laisse faire toutes ses volontés et approuve ses plus grandes bizarreries. Quant au père, c'est le dévoué serviteur de ces dames; il obéit aveuglément à leurs ordres, à leurs moindres caprices ; on ne lui a jamais permis d'avoir une opinion ou de manifester un désir ; le soir, il les conduit dans le monde ou au théâtre; le matin, il règle les mémoires de leurs fournisseurs : voilà ses fonctions-. A propos de fournisseurs, je ne vous cache pas qu'il faut avoir au moins le double de la fortune de Mlle de Martrais pour songer raisonnablement à l'épouser ; elle est habituée à ne se rien refuser ; on assure qu'elle dépense cinq à six cents francs par mois pour sa toilette. Regardez les broderies de sa robe ; n'est-ce pas ridicule à une jeune fille de dix-huit ans d'afficher un tel luxe? Heureusement que vous êtes fils unique et que Mme d'Aubray fera les plus grands sacrifices pour votre bonheur. »

Octave essaya une seconde fois de placer une observation, mais Mme Macé continua :

« Vous le voyez, avec une mère aussi faible et un père aussi nul que Mme et M. de Martrais, vous n*avez à vous préoccuper que de plaire à Sextilie. Ma fille l'entendait Justement dire hier

UN CAS DE conscience:. iâ3

qu'elle se marierait aussitôt qu'elle aurait trouvé un jeune homme très-riche, très-spirituel, trèsbon valseur, montant bien à cheval, ne jouant pas du piano et ne conduisant jamais de cotillon; vous avez la plupart des qualités requises, peutêtre les avez-vous toutes : rien ne vous empêche de vous présenter.

— J'y réfléchirai, dit Octave en souriant ; mais souffrez que je vous quitte, j'entends les préludes du quadrille qu'elle m'a promis.

— Dépêche4-vous alors ; Sextilie n'attend pas ses danseurs ; à défaut de votre bras, elle ne tarderait pas à prendre celui d'un de ces petits messieurs qui papillonnent sans cesse autour d'elle. Je dois vous prévenir, ajouta Mme Macé en se penchant vers Octave, que vous pouvez causer à peu près de toutes choses avec Mlle de Martrais; elle a de l'esprit, elle sait tout entendre et a réponse à tout ; oh I ce n'est pas une jeune personne ordinaire ! Cependant, j'y pense, ne vous avancez pas trop, ne prenez pas d'engagements ; votre mère trouverait peut-être que Sextilie n'est pas absolument la femme qu'il vous faut, qu'elle est dépensière, inconséquente, que ses manières laissent à désirer, qu'on s'occupe d'elle plus qu'il ne convient. »

Mais Octave n'écoutait plue les conseils de la charilable Mme Macé : il était allé chercher sa danseuse, et les deux jeunes gens, se préoccupant fort peu des figures du quadrille, mettaient à profil le lète-à-tête qu'ils s'étaient- ménagé.

« 11 me semble, monsieur, disait Sextilie, après quelques paroles échangées, que je ne vous vois pas pour la première fois; n'éliez-vous pas au dernier bal de l'ambassade ottomane î

— Non, mademoiselle.

— Vous n'êtes pourtant jamais* venu ici. Où donc vous ai-je rencontré?

— Ne dînez- vous point quelquefois au restaurant? hasarda Octave.

— Oui, mon père m'y conduit quand nous devons aller au spectacle ; mais je ne crois pas que nous nous y soyons trouvés ensemble.

— Pardon, mademoiselle; il y a un mois aujourd'hui , j*ai eu le plaisir de vous y voir : ce fliner est encore tellement présent à mon esprit, que je pourrais, si vous le désiriez, vous en dire le menu.

— Quel menu? celui de votre dîner ou celui du mien?

— Oh ! qui parle de l'un parle de l'autre, » répliqua Octave.

UN CAS DE CONSCIENCE. Iâ5

Sextîlie ne put s'empêcher de sourire ; c'était avouer qu'elle se souvenait.

« C'est à nous de faire la figure, dit-elle; nous sommes en retard, et notre vis-à-vis nous lance dei^ regards foudroyants. «

Ils prirent part à la chaîne des dames avec ce peu d'abandon des gens pour qui la danse est un accessoire dans un quadrille. Aussi Octave se plaignait-il d'avoir à remplir cette formalité.

« Que c'est désolant, disait-il, de ne pouvoir causer un instant sans être dérangé !

— Monsieur, faisait observer Sextilie, vous êtes injuste envers le quadrille, c'est le dieu protecteur des personnes qui aiment à causer ; sans lui, que deviendraient-elles ?

— Aussi, je ne demande pas qu'on l'abolisse.

— Je vous remercie pour lui.

— Je propose simplement d'en supprimer les figures.

— Et de le remplacer par une promenade, comme on fait dans les danses dites polonaises, aux bals de la cour de Russie.

— Je supprimerais même la promenade ; au signal donné par l'orchestre, chaque cavalier offrirait le bras à sa danseuse, se placerait avec elle

au luilieu du salon, et soutiendrait la conversation la plus spirituelle, au son de la musique.

— Sans faire le moindre mouvement?

— Oui, mademoiselle ; cette idée ne vous sourit-elle pas ?

— Je propose un amendement: le cavalier placerait au milieu du salon le fauteuil de sa danseuse, pour qu'elle pût danser, écouter, veux-je dire, plus à son aise le quadrille.

— J'approuve l'amendement, et je vote un second fauteuil pour le cavalier.

— Refusé ! Vous êtes trop prodigue, monsieur.

— J'essaye, mademoiselle, de faire bien les choses ; mais, comme notre proposition n'est pas encore adoptée et que j'entends certain air de connaissance, je vous quitte pour aller tourner autour de cette demoiselle qui s'avance vers nous.

— Adieii, monsieur! »> dit Sextilie en voyant Octave partir tristement pour sa nouvelle expédition.

Ce ne fut pas la seule fois qu'ils dansèrent ensemble durant cette première soirée. On vit même Octave se glisser au milieu de la petite cour qui faisait cercle autour de la jolie blonde lorsqu'elle était assise; elle parut le distinguer parmi ses autres admirateurs, et eut pour lui des préférences

qui ne tardèrent pas à être connues dans tous les coins du salon. Si bien qu'après le cotillon qu'ils eurent encore l'imprudence de causer ensemble, les dames Macé, en se retirant, annonçaient à chacun qu'Octave aimait passionnément Mlle de Martrais, qui, de son côté, semblait avoir trouvé le prétendu rempli des perfections cherchées depuis si longtemps.

Ces bruits coururent, comme bien Ton pense, de salon en salon, et ne tardèrent pas à parvenir, considérablement augmentés, aux oreilles de Mme d'Aubray.

Elle ne s'en montra point très-alarmée ; elle connaissait son fils, et, s'il ne l'avait pas prévenue, c'est que le danger n'était pas menaçant.

« Octave, sais-tu qu'on te marie? lui dit-elle un jour en riant.

— Vraiment! et avec qui?

— Avec Mlle Sextilie de Martrais. La connais-tu au moins?

— Je ne l'ai vue que deux fois ; au restaurant et en soirée.

— Ah! c'est rinconnue dont tu m'as parlé;

c*était donc décidément une jeune fille ! Prends garde, tu en paraissais très-épris.

— Je le suis encore davantage aujourd'hui , chère mère, car j'ai trouvé Mlle de Martrais aussi spirituelle que je l'avais trouvée jolie.

— Cela devient grave.

— Très-grave ! Quand tu es entrée, j'allais te trouver pour te dire que le cœur de ton fils ne t'appartenait plus exclusivement.

— Ce cœur-là m'a déjà fait une foule d'infidélités; j'en ai pris mon parti et je le prends eue ore, à condition que cette grande passion ne durera que ce qu'ont duré les autres.

— Je ne puis en répondre; cette fois, j'aime d'une tout autre façon : c'est peut-être la vraie.

— As-tu souvent l'occasion de voir ton idole?

— Les personnes chez qui je l'ai rencontrée reçoivent tous les samedis.

— C'est beaucoup trop recevoir , >• pensa Mme d'Aubray; mais elle eut soin de ne pas manifester à Octave les craintes qu'elle ne pouvait s'empêcher de ressentir.

Dans sa conviction que les meilleurs raisonnements, loin de détruire l'amour, ne font que l'augmenter, elle n'eut garde aussi de combattre l'inclination naissante de son fils, et ne lui fit

point part des renseignements qu'elle s'était empressée de prendre sur le compte de Sextilie, auprès de personnes plus bienveillantes et plus désintéressées dans la question que Mme et Mlle Macé.

De tous ces renseignements, elle dul conclure que Mlle de Martrais avait un caractère emporté, un esprit léger, joint cependant à une volonté absolue , et un penchant immodéré pour le luxe ; qu'enfin , sans qu'on eût rien de grave à lui reprocher, elle était accusée d'avoir dans le monde une attitude déplacée, d'être sujette à de trop fréquentes inconséquences, de manquer à peu près de toutes les qualités que l'on est heureux de rencontrer chez une jeune fille. Quelqu'un même, voulant peindre d'un trait le caractère de Sextilie, lui appliqua ce mot d'un homme d'esprit: « Elle ressemble à une jemie veuve consolée. » •

Dès lors, convaincue qu'aucune mère prudente ne devait désirer le mariage de son fils avec Mlle de Martrais, Mme d'Aubray se promit d'étudier attentivement» mais en secret, ce qu'elle appelait la maladie de cœur d'Octave, pour lui porter quelque secours prompt et efficace, en cas de danger. C'est surtout à partir de cette époque qu'on la vit se

métamorphoser en femme mondaine, courir de soirée en soirée, de théâtre en théâtre, toujours dans la compagnie d'Octave, et essayer de diriger les pensées de son fils, sans qu'il y prit garde, vers des objets étrangers à ses amours. • *^

Octave qui, chose rare, avait le bon goût de trouver la société de sa mère préférable à toutes les autres, même à celle de ses amis, se prêta volontiers aux projets inavoués de Mme d'Aubray, et l'accoînpagna partout où elle voulut être conduite. Mais, quand arriva le samedi où il devait rencontrer SexUlie, il ne sut pas résister au désir de la revoir et il réclama sa liberté pour ce soir-là.

De son côté, la mère d'Octave, qui, d'après d'excellents calculs, prévoyait le danger dont elle était menacée, avait, dans le but de le conjurer, envoyé prendre à l'avance une loge de théâtre.

«Quoi! tu me proposes de m'abandonner, dit-elle à Octave; et ma loge, que va-t-elle devenir?

— Chère mère, vous vous fatiguez trop. Depuis plus de huit jours, vous n'avez point passé une seule soirée chez vous; vous finirez par vous rendre malade.

— Tu as peut-être raison; alors tu consens à te

reposer aussi; tu dois être fatigué comme moi, puisque tu as partagé mes plaisirs.

— Moi, j'ai vingt-quatre ans.

— C'est-à-dire, interrompit en nant Mme d'Aubray, que je ne les ai pas ! Quelle délicieuse illusion tu essayes de m'arracherl J'avais fini par me croire ton âge, tant je me sens forte et vaillante ; je t'assure que nous pouvons aller au spectacle ce soir, si ta sollicitude pour ma santé t'empêche seule de m'y accompagner.

— J'ai bien un autre petit motif, hasarda timidement Octave.

— Voyez- vous cela ! Un dîner de jeunes gens , je gage.

— Non pas ; une soirée dans le monde.

— Voici un mot qui a l'air de dire beaucoup et qui ne dit plus rien. Le monde ! Du quel parles-tu?

— Du seul ; celui où l'on ne rencontre que des gens du monde.

— Et des jeunes filles, ajouta Mme d'Aubray .

— Oui, quelques-unes, à moitié étouffées dans la foule.

— Pourvu que par hasard il s'en trouve une seule, saine et sauve, dans le bal où tu désires aller, cela te suffira.

— Ah ! s'écria Octave , tu m'as deviné , tu as bonne mémoire; alors, tu me donnes congé?

— Il le faut bien.

•— Quoi, tu renonces à ta loge?

— Le moyen de faire autrement !

— Je puis te conduire au théâtre, et rester avec toi jusqu'à dix heures.

— Mais qui me reconduira ?

— Invite quelqu'une de tes amies à t'accompagner.

— Laquelle?

— Qui tu voudras : Mme de Ghesne , par exemple.

— Elle est veuve, et n'a poiiit par conséquent de cavalier à ses ordres, qui puisse te remplacer.

— Une veuve jeune, jolie et riche, fit observer Octave, sait toujours où trouver le bras dont elle a besoin.

— C'est une pierre, avoue-le, que tu lances dans le jardin de Mme de Ghesne.

— Aucunement , je parle des veuves en général ; mon opinion est faite depuis longtemps sur celles qui, pouvant se remarier, continuent à pleurer leur premier mari.

— Et moi, ne suis-je pas veuve ?

.Digitiied byC^OOglC

UN CAS DE CONSCIENCE. i35

— Non, tu n'es pas veuve, tu es n^ière ! » dit Octave en embrassant Mme d'Aubray.

Cette soirée se passa suivant le programme arrêté; Mme de Chesne, prévenue depuis le matin, vint, en compagnie d'un parent fort peu compromettant, quoi qu'en eût dit Octave, prendre après le dîner Mme d'Aubray. Octave les suivit au théâtre et ne les quitta point pendant la première partie du spectacle; mais, quand dix heures sonnèrent, il s'esquiva après force excuses, malgré les efforts de sa mère et de la jolie veuve, qui luttaient à Tenvi d'amabilité pour le retenir.

a Où donc M. Octave court-il avec tant d'empressement? demanda Mme de Chesne.

— Hélas ! soupira Mme d'Aubray, il croit courir au plaisir, et il va peut-être se préparer bien des contrariétés et des chagrins !

— Serait-il amoureux?

— Je commence à le craindre , puisqu'il vous quitte , vous sur qui sont dirigées les lorgnettes de toute la salle; voyez plutôt.

— Les verres des lorgnettes, répliqua Mme de Chesne , me prêtent assurément des charmes que je n'ai pas; je perds beaucoup à être vue de près : demandez à votre fils. »

i36 UN CAS DE CONSCIENCE.

Ces paroles furent dites d'un ton si singulier que Mme d'Aubray se demanda si le dépit seul les avait dictées à sa compagne.

Pendant ce temps, Octave arrivait au bal , où il espérait rencontrer Mlle de Martrais; et, chose grave qui eût profondément alarmé Mme d'Aubray si elle l'eût apprise, il se sentit très-ému en s'approchant de sa blonde danseuse. Sextilie, assez expérimentée pour comprendre ce muet hommage, lit à Octave , pour le récompenser, un accueil des plus gracieux; peut-être aussi, pendant la semaine qui venait de s'écouler, avait-elle eu l'occasion de l'entendre louer, et trouvait-elle qu'il serait piquant de donner raison aux médisants qui s'étaient déjà plu à le marier avec elle. Quant à Octave, il sortit de ce second bal plus épris que jamais; et comme, le lendemain, il faisait ses confidences à sa mère, qui, assez inquiète depuis la veille, les avait amenées :

— A quoi te peut servir d'être si amoureux? M demanda-t-elle.

— A être amoureux.

— Gela t'amuse ?

— Cela m'occupe.

■— Passe-temps fort dangereux, fit observer Mme d'Aubray.

— La légèreté de cœur que lu m'as si souvent reprochée sera ma sauvegarde.

— Et si Mlle de Martrais venait à t'aimer?

— Oh ! tranquillise-toi, ma passion ne me rend point sourd et aveugle; Sextilie a trop de goût pour la toilette, le monde ef les plaisirs; elle s'occupe trop de plaire à chacun, elle est trop coquette, enfin, je puis en convenir avec toi, pour s'attacher particulièrement à quelqu'un. »

Ces paroles dissipèrent en partie les craintes de la mère d'Octave. Pour s'être ainsi aperçu des défauts de Sextilie, et pour en convenir, il fallait qu'il fût moins épris qu'il ne disait l'être.

Une autre réflexion la rassura. L'hiver allait bientôt finir, et avec lui les bals et les soirées. Octave n'aurait plus l'occasion de rencontrer Mlle de Martrais, et il l'oublierait sans doute aussi promptement qu'il l'avait aimée.

Aussi vit-on Mme d'Aubray s'écarter peu à peu de sa vigilance habituelle et négliger d'imaginer de nouvelles ruses pour retenir son fils auprès d'elle. Octave put dès lors disposer de toutes ses soirées , et ne manqua aucune des occasions qui lui furent offertes de se trouver avec Sextilie : son amour, comme bien l'on pense, ne fit que s'accrollre.

Il continuait cependant à partager la sécurité d'esprit qu'il avait inspirée à sa mère. Mlle de Martrais avait une conversation si singulière; elle se servait, pour soutenir des théories souvent trop hardies, d'expressions tellement étranges dans une bouche si jeune ; elle avait des façons si originales de s'asseoir , de se lever , de serrer la main, de fixer un importun, de prendre

la parole dans un salon et de la garder à son profit ; en un mol, elle tenait tant de la femme et avait si peu de la jeune fille , qu'Octave , peu familiarisé avec ces mœurs américaines qui tendent tous les jours à se glisser chez nous, ne pouvait pas la considérer sérieusement comme une jeune fille à marier. Il s'occupait d'elle comme on s'occupe d'une femme qui plaît, à qui l'on croit plaire, sans craindre de la compromettre et sans penser à s'engager vîs-à-vis d'elle.

Il en aurait donc été de cette liaison comme de toutes celles qui nais$ent vers le milieu de l'hiver, au premier air de valse, et qui finissent aux premières feuilles des arbres : soupirs échangés, serrements de main involontaires, une fleur tombée et dérobée aussitôt, gracieux souvenirs dont les esprits rêveurs font moisson pendant quatre mois de l'année, pour en jouir durant l'été, à l'ombre du petit bois ou sur les bords du clair ruisseau; toutes choses, enfin, qui poétisent la campagne , aident à attendre l'hiver et ses nouvelles amours, et n'engagent pas l'avenir.

Mais un jour, Octave commit l'imprudence de se laisser présenter chez Mme de Martrais, sans songer qu'il s'exposait de gaieté de cœur à un

UN CAS DE CONSCIENCE. 14i

péril certain; car Sextilie, peu dangereuse jusque-là , à cause de ses nombreux travers, pouvait le devenir, grâce aux charmes de Tin limité et à l'indulgence qu'elle inspire.

En effet , les défauts que , dans le monde, Octave avait remarqués chez Mlle de Martrais, lui parurent, dans le silence du salon de famille, au coin de la cheminée , d'aimables qualités. Il admira l'agréable babil de Sextilie, son laisser aller tout créole, l'aisance de ses manières , sa coquetterie d'enfant gâté. Là où il l'avait jugée trop affectée , il la trouva naturelle et vraie, d'une franchise entraînante; il en arriva à se féliciter qu'elle n*eûl pas ces grands airs d'innocence , cette réserve empruntée, ces façons et ce langage maniérés dont les mères tracent quelquefois le programme à leurs filles au moment^e leur donner un mari. Octave commença à s'avouer que Mlle de Martrais avait été mal jugée; que l'homme assez hardi et assez spirituel pour la demander en mariage ne ferait pas une plus grande folie que s'il épousait Mlle X..., élevée par une mère renommée pour la rigidité de ses principes, ou son amie , toute fraîche éclose d'un couvent en renom. La coquetterie de Sextilie lui parut un désir tout simple de plaire; ses inconséquences,

du naturel et de la grâce ; cet amour du luxe dont on Taccusait, le sentiment des belles et bonnes choses. Il pensa enfin que, sous une direction habile, il n*est pas de qualités qui, bien développées, n'étouffent les défauts, surtout chez une jeune fille qui aime, et il conçut le désir d'exercer cette direction. C'est ainsi que , pas à pas , Octaye finit par considérer comme désirable un mariage qui lui avait paru d'abord impossible ; et il entra d'autant plus facilement dans cette voie, que la famille de Sextilie et elle-même ne parurent faire aucun effort pour l'y engager. On le reçut avec bienveillance chaque fois qu'il vint dans la maison ; mais il ne fut l'objet d'aucune de ces avances étudiées, de ces coquetteries significatives que prodiguent trop souvent les jeunes filles qui désirent un mari et tes parents qui veulent un gendre. Les de Martrais agissaient-ils ainsi par calcul ? Voulaient-ils, par une indifférence simulée, empêcher Octave de concevoir aucune défiance et l'amener à leurs fins sans qu'il s'en aperçût ; ou bien ce peu d'empressement tenait-il à la tranquillité d'esprit et à la confiance en soi qu'inspire toujours une jolie dot ? Octave n'essaya point de résoudre ces questions ; nous n'oserions même pas affirmer qu'elles lui vinrent à l'esprit, tant l'intimité de

Sextilie nuisit rapidement à la clairvoyance qu'il avait d'abord montrée et qui avait rassuré un instant Mme d'Aubray.

Heureusement, une mère aussi vigilante que celle d'Octave ne pouvait tarder à s'apercevoir des rapides changements survenus chez son fils : il avait des distractions continuelles, il devenait souvent triste et rêveur sans motif apparent ; lui, si communicatif d'ordinaire, se renfermait dans une réserve alarmante, et au lieu, comme autrefois, de parler de Sextilie, de discuter ses défauts, de se moquer des gens assez mal intentionnés pour le marier avec elle, il évitait soigneusement, au contraire, une conversation où il craignait de se trouver, pour la première fois de sa vie, en désaccord sérieu;c avec sa mère. Ces indices auraient suffisamment éclairé Mme d'Aubray, quand bien môme quelques indifférents, parmi lesquels il faut compter Mme et Mlle Macé, n'eussent pris plaisir à l'informer des relations nouvelles qui existaient entre Sextilie et Octave. Cette fois, elle comprit toute la gravité du danger qui la menaçait ; elle trembla à l'idée qu'elle ne pourrait plus le combattre avec avantage, puisqu'elle était privée de ce qui avait fait sa force jusque-là : la confiance qu'Octave avait en elle.

Si nous avons suffisamment défini le caraclère de Mme d'Aubray, on se fera facilement une idée des souffrances qu'elle dut éprouver, souffrances d'autant plus vives qu'elle n'osa point en dire le motif à son fils. Que d'heures tristement passées, que de nuits sans sommeil, que de larmes furtivement essuyées, lorsqu'après mUle efforts elle ne put obtenir d'Octave l'aveu de cet amour qu'elle aurait voulu combattre avec lui, et qu'il taisait maintenant pour qu'il ne fût pas combattu ! Elle eut des remords, elle s'accusa de mal remplir ses devoirs de mère, d'être maladroite et imprévoyante, de n'avoir pas, dès le premier jour, brisé violemment une liaison qu'elle ne pouvait plus rompre. Elle en exagéra même la portée et se retraça l'avenir sous les couleurs les plus sombres; Octave voulait absolument se marier : elle s'y opposait et, j>ar ses rigueurs , s'aliénait celui qu'elle aimait le plus au monde; ou bien, plutôt que d'en arriver à' une telle extrémité, elle donnait le consentement désiré , et voyait son fils malheureux le reste de sa vie.

Il lui arriva aussi de se demander si la mauvaise opinion qu'elle avait conçue de Sextilie n'était pas injuste, si Octave n'avait pas été bien inspiré dans son amour; elle voulut découvrir chez Mlle de

Marlrais des mérites cachés pour expliquer la passion dont elle était l'objet : on la vit questionner chacun, interroger même quelque personnes que Ton devait supposer être favorables à Sextilie. Hélas ! elle dut bien décidément s'avouer que cette jeune fille manquait de toutes les qualités qu'une mère se plait à désirer chez la femme de son fils. Elle revint à son idée dominante : sauver Octave, à quelque prix que ce fût, du péril qui menaçait son avenir.

Un soir, dans une réunion d'intimes » où Mme d'Aubray s'était laissé conduire, on vint, après avoir épuisé différents sujets de conversation, à parler de la médecine homœopalhique. Aussitôt quelques voix hardies seplurent à la proclamer souveraine et infaillible, et ne craignirent pas de donner l'épithète de routinières à nos doctes Facultés./ Elles ne manquèrent pas l'effet qu'elles s'étaient proposé; des interruptions chaleureuses retentirent dans tous les coins du salon : les femmes surtout se récrièrent à l'envi et proposèrent d'infliger les peines les plus sévères à des gens assez dénués de principes pour émettre de telles théories ; les plus indulgentes %q contentèrent de prier la maltresse de la maison de rappeler à l'ordre ces esprits novateurs, Ceux-ci parlèrent de se dé-

i48 UiN CAS DE CONSCIENCE.

fendre ; mais on craignit qu'ils n'eussent au service de leur cause des arguments trop sérieux, el Ton préféra ridiculiser la question plutôt que de l'approfondir.

c Similia similibus, les semblables par les semblables, connaissez-vous un principe plus faux? disait quelqu'un ; une migraine me prend aujourd'hui sur le pont de la Concorde, demain, à la même heure , je traverse le pont des Arts, et je suis guéri.

— Non, faisait-on observer, pour que la guérison soit infaillible , c'est le pont de la Concorde que vous devez traverser le lendemain.

— Uii boulet m'emporte une jambe; au lieu de m'évanouir comme feraient les ignorants , j'ai le bon esprit de me rappeler le Similia similibus homœopathique, je vais clopin-clopant me présenter ii la bouche d'un canon ; le coup part et m'emporte mon autre jambe : je suis encore guéri.

— Certainement , vous êtes guéri de vos deux jambes. »

Un de nos plus célèbres docteurs, qui a fait sa fortune dans l'exercice de la médecine légale, et qui dans sa spirituelle ingratitude s'était placé, dès le commencement de la discussion , au banc de la défense homœopathique, prit la parole.

« Mesdames, dit-il, j'avoue que vos railleries ont porté un coup terrible à notre malheureuse cause ; nous nous reconnaissons vaincus et nous demandons grâce. Permettez-moi cependant d'ajouter que rhomœopathie, au lieu de mériter un si triste sort, était digne de toutes vos sympathies; que, loin d'être de création moderne, elle remonte aux temps les plus reculés , et qu'avant de rappliquer à guérir le corps, elle s'est employée, depuis que le monde existe , à la guérison de l'esprit et du cœur. » ^

A peine l'habile orateur eut -il prononcé ces mots, l'esprit et le cœur, que toutes les femmes lui prêtèrent attention; peu s'en fallut même qu'on ne les vit déjà se ranger du côté de celui qui mettait au service de sa cause des expressions si profondément féminines.

« Docteur, lui dit-on, n'abusez pas de notre bonne foi bien connue; voyons, développez votre idée.

— Volontiers ; mais , pour me faire mieux comprendre, me permettez- vous de prendre un exemple î

— Prenez-en deux , nous raffolons des exemples.

— Des bons, bien entendu?

— Certainement ; les mauvais, on les suit quelquefois, mais on n'en raffole jamais; nous vous écoutons, docteur.

*- Je commencerai par adresser une question à ces messieurs. »

La partie masculine de rassemblée se récria.

« On nous négligeait, dit-elle; maintenant on a besoin de nous et Ton nous fait des avances.

— N'est-ce pas naturel? obsei-va la maîtresse de la maison ; le docteur cherche de bond exemples^ vous seuls pouvez lui en donner.

— Cette explication flatteuse nous console, docteur; nous sommes prêts à répondre.

— Messieurs ♦ combien de fois, je vous prie, avez- vous été amoureux dans votre Yie ?

— Oh ! quelle indiscrétion ! mesdames, ne pe^ mettez pas....

— Au contraire, si vous êtes francs, nous allons apprendre à vous connaître! Répondez, vous d'abord, monsieur.

-^ Moi, je n'ai jamais été amoureux, répondit la personne interrogée ; mais, ajouta-t-elle d'un air sentimental , je suis prêt à le devenir. Ma réponse, docteur, peut-elle servir à votre exemple?

— Non, car elle manque de franchise. A vous, monsieur.

UN GAft DE COKftGIfiNGC. 151

— Moi, j'ai aimé deux fois.

-^ Moi une seule, et j'aime encore.

— Moi , quatre fois. »

^ A cet aveu, quelques femmes poussèrent de petits cris d'indignation.

« Moi, attendez, je vous prie, il faut que je calcule.

— C'est donc bien long ?

— De grâce, ne comptez pas sur vos doigts.

— Je vous demande pardon, mais je n'ai pas d'autre moyen de me rappeler.

— Laissons-le faire.

— Trois.... quatre.... cinq.i.. six....

— Oh ! mon Dieul cJ'est effrayant !

— Pourvu que ses dix doigts Jui suffisent.

— Docteur, tous mes comptes faits, je suiîi forcé de convenir que j'ai déjà été amoureux neuf fois.

— * Oh 1 si jeune 1

— Voilà où conduisent les révolutions !

— Mesdames, dil le docteur, je réclame votre indulgence pour monsieur.

— Parce qu'il doit vous être d'un puissant secours dans la thèse que vous soutenez.

— Je l'avoue; mon cher monsieur, parmi vos neuf femmes aimées, il s'est sans doute rencontré quelques blondes ?

— Les blondes y étaient pour la moitié.

— Prenez garde , fit-on observer, la moitié de neuf est quatre et demi; comment expliquez- vous la demie ?

— Une de mes neuf passions n'était ni blonde ni brune, mais d'une nuance.... indécise.

— J'en appelle de nouveau, dit le docteur, à votre franchise si fort appréciée. Toujours sur les neuf amours en question, ne vous serait-il pas arrivé quelquefois de craindre pour votre repos, pour votre avenir? Passionnément épris, par exemple, d*une blonde sans dot, connaissant les exigences de votre cœur, n'avez-vous pas tremblé à ridée d'un mariage bientôt inévitable ?

— Je le confesse, le cas s'est présenté.

— Qd'avez-vous fait alors î

— J'ai essayé d'aimer quelque ravissante brune, capable de surpasser ma blonde en beauté, et je me suis éloigné peu à peu de la première en faveur de la seconde.

— Et le nouvel amour vous a guéri de l'ancien î

— Entièrement. *

— Eh bien, mesdames, s'écria le docteur triomphant, n'est-ce pas là de l'homœop^thie morale? Les semblables par les semblables , une femme

UN CAS DE CONSCIENCE* i53

par une autre femme, un amour par un autre amour ; guérison plus ou moins longue , suivant les ravages que la maladie a faits dans le cœur ! Croyez -le bien, cela s'est passé ainsi de tout temps. »

Cette conversation, qui vous paraît s'écarter du sujet que nous traitons, eut cependant une grande influence sur les amours de Sextilie et d'Octave , et nous permet d'arriver rapidement à la conclusion de ce récit.

Mme d'Aubray avait pris part à la discussion qui s'était élevée devant elle, sans pour cela pouvoir s'affranchir de ses préoccupations. Aussi ces mots du docteur, « l'homœopathie morale, » frap-» pèrent-ils vivement son esprit sans cesse à la recherche de quelque moyen de guérison pour Octave.

« Si , pour le rendre infidèle à cet amour qui me désespère, se dit-elle, j'essayais de le marier à quelque jeune fille qui lui conviendrait mieux, sous tous les rapports, que Mlle de Martrais? »

Mais elle reconnut bientôt avec douleur que , sous peine de préparer à Octave des regrets éter* nels , elle devait , avant de lui donner une femme de son choix, détruire Tamour qu'il ressentait pour Sextilie.

154 Ufl CAS DE CONSGlEIlGfi.

Ces premières réflexions en amefiërent d'antres. Le lendemain, Mme d*Aubray crut, bien à tort, remarquer une certaine p&leur sur le Yisage d*0ctay6, et, dans son eStoi exagéré, après mille combats où la sollicitude maternelle triompha de la délicatesse féminine ^ elle arriva progressivement à aborder un nouvel ordre d'idées.

* Dans la thèse que soutenait le docteur, se di^ sait-elle , il n'était point question de mariage ; il s'agissait seulement de remplacer un amour par un autre amour» une blonde par une brune ; ou une brune par une autre brune , la nuance des cheveux est peu importante. Mon fils s'est épris de Sextille, simplement parce qu'il a cet âge où, après des amours trop profanes, une sorte de réaction s'opère chez les jeunes gens et les porte à aimer honnêtement. La crise est passée ; mais maintenant Octave est trop profondément atteint pour aller, comme il eût fait auU*eibi8, à la ren^* contre d'une autre femme ^ serait^elle mille fois préférable à Mlle de Martrais* U faudrait que cette femme se trouvât par hasard sur sa route, qu'il fût forcé de la regarder et de l'admirer; peut-être alors consentirait -il à la suivre » en jetant quelques coups d'œil en arrière, et en sou-

pirânt par acquit de conscience, mais sans Jrelourner sur ses pas. »

La question ainsi posée , il fallut dëUX jours à Mme d'Aubray pour s*y familiariser | puis, dans la soirée du troisième jour, elle osa se deniattder bien bas s'il n'était pas de son devbir d'amener la rencontre qui pouvait sauter éon fils.

Ce point débattu et résolu, il n'y atait plUs qu'un pas à faire et un peu d'imagination à avoir, afin de trouver le nom d'une ffemme aésez séduisante pour surprendre lé cœur déjà occupé d'Octave. Mme d'Aubray, égarée par sa èoUicitode, était habituée à faire de très-grands pas depuis quelques jours, et l'imagination avait toujours été chez elle au service de son amour maternel.

« Dois-je chercher ma fée bienfaisante , se demanda-t-elle , dans le monde qu'a fréquenté mon fils avant de rencontrer MlIedeMartrais? Non, je ne le puis pas; du reste, ici, le remède pourrait être pire que le mal. »»

Alors l'image de plusieurs femmes de sa connaissance s'otSrit à son esprit sahs qu'elle pût la repousser.

a Mme D.... est bien jolie, se dit-elle; longtemps elle a plu à Octave, mais elle est mariée! j^

Elle s'arrêta et réfléchit longtemps; on aurait

pu croire qu'une sorte de combat se livrait en elle. Enfin, elle s'écria avec énergie : « Non , c'est impossible ! je n'y veux plus penser! »

Elle continua à nommer quelques femmes de sa société*

« Mme G.... Elle est encore bien, mais elle a presque mon âge, Mme V,... Octave ne lui trouve pas d'esprit. Mme S.... Elle est aussi mariée. »

Tout à coup elle sourit et murmura un autre nom, puis elle passa à un nouvel ordre d'idées, ne voulant pas sans doute s'appesantir plus longtemps ce jour-là sur des pensées si délicates.

Le lendemain, à deux heures, Mme d'Aubray, un peu pâle el les yeux rougis, peut-êlre par une veille trop prolongée, traversait les boulevards et arrivait à la porte de Mme de Chesne , que nos lecteurs se rappelent avoir vue, un soir, au théâtre. Là, elle s'arrêta et parut indécise; elle fit même quelques pas pour s'éloigner, mais elle se retourna bientôt et s'avança résolument

« Il y a un siècle que je ne vous ai vue, chère madame, dit Laure de Chesne en faisant asseoir la mère d'Octave. Ce n'est pas un reproche au moins; vous réparez voire oubli trop gracieusement aujourd'hui pour que j'aie le courage de vous en vouloir; mais je ne pouvais m'empêcher d'être inquiète.

— Alors, moins indulgente que vous, je vais vous

gronder; pourquoi n'être pas venue me voir? Comptons-nous nos visites ?

— Non » sans doute , mais je craignais de vous déranger; j'avais entendu assurer....

— Quoi donc ?

— Que, par suite de graves préoccupations, vous vous ensevelissiez dans la retraite.

— Quelles préoccupatious?

^ — Mais je ne sais si je dois....

— Je vous en prie.

— Je crains vraiment d'être indiscrète.

— Entre nous^ c'est impossible^

— Ne m'atez-vous poitït parlé, un soir, au spec* lacle, d'une certaine liaison qui vous tourmentait?

— Peut-être bien; attendez; un grand amour que mon fils conunençait à res^ntir pour une de^ moiselle Sextilie de Martrais^ est-K;e cela?

— Oui; mais je vois qu'on m'a induite en er^ reur, dit Mme de Chesne, trompée par la froideur qu'affectait Mme d'Aubray; je ne contimierai pas mes confidences*

— Vous auriez tort, je désire beaucoup les écouter^

^ En un mot, et puisque vous le voulez absolument, j'avais entendu assurer, par des gens mal informés sans doute, que cet amour avait fait

un CAS DE CON&GIBNGE. 150

quelques progrès, que M. Octave allait sourent chez Mme de Martrais, et que vous vous inquiétiez d'un mariage dont on commençait à parler.

— Il y a du vrai dans ces propos; mais rassurez-vous, ma chère Laurè, je ne suis pas si à plaindre qu'on vous l'a laissé supposer; c'est beaucoup moins grave que vous ne pensez.

— Il ne me reste plus qu'à m'excuser d'avoir abordé ce sujet.

— C'est moi qui vous remercie. L'importance que vous attachez à ces bruits prouve l'affection que vous avez pour moi. Mais parlons un peu de vous; je ne vous demanderai pas de nouvelles de votre santé, vous semblez vous porter à ravir. Comment faites-^vous pour n'être point fatiguée après un si long hiver? car nous né vous perdons pas de vue, nous savons que vous avez dansé tous les soirs^

-^ Pardon, fit observer Mme de Chesne, vous dites : « Nous savons; » pourquoi ce pluriel?

— Parce que je parle au nom d'Octave et au mien. Ainsi votre santé ne se ressent pas de toutes ces nuits passées au bal?

— Au contraire, et vous me voyez enchantée que l'hiver soit enfin terminés

— Où passez-vous l'été?

— Je n'en sais rien encore ; je voudrais ne pas rester à Paris : mais où aller? Aux bains de mer ou aux eaux, vous le savez, on ne fait que prolonger les fatigues de Fhiver. Je n'ai plus de campagne, puisque M. de Chesne à laissé, par testament, la sienne à son frère; il faudrait louer quelque chose, mais de quel côté?

— De mon côté, en Normandie.

— Je ne trouverai rien.

— Vous; mais moi qui connais le pays, si vous m'y autorisez, je m^engage à vous découvrir quelque charmante solitude.

— C'est très-aimable à vous.

— Dites un mot , et je commence mes recherches ; mais, j'y pense, pourquoi ne les ferions-nous pas ensemble?

~ Comment?

— Rien de plus simple ; vous viendriez passer quelque temps chez moi, et toutes les deux, comme deux veuves que nous sommes, nous parcourrions les environs jusqu'au jour où nous aurions trouvé ce qui vous convient»

— Je ne puis vraiment....

— Vous ne pouvez pas; qui vous empêche? C'est un service que vous me rendriez : car, il faut bien l'avouer, je suis menacée d'être souvent seule

UN Cas de conscience. iei

à la campagne cet été. Octave parle d'excursions à Dieppe, à Bade, à Trouville, que saîs-je? Ce serait très-gracieux à vous de consentir à le remplacer auprès de moi. Vous connaissez notre demeure : elle n'a rien de féodal, on n'y renconti'e ni colombier ni pont-levis, les marronniers rfont pas deux cents ans; mais elle est gaie, bien située, il y a des chevaux à l'écurie, ime calèche sous la remise, et de jolies promenades dans les environs. Vous vons porterez à ravir, grâce au bon air et à notre excellent lait; vous ne vous ennuierez pas trop, grâce à nos voisins. Voyons, consentez, et vous me rendrez vraiment heureuse.

— Je suis on ne peut plus sensible à tant d'amabilité, répondit Mme de Chesne; mais....

— Encore un mais ! quel vilain mot 1 Je me sauve pour ne plus l'entendre. Nous partirons quand il vous plaira, celte semaine si bon vous semble; rien ne me retient à Paris, et, si vous n'avez plus de bal, je ne vois pas ce qui nous empêcherait d'aller là-bas profiter des premiers beaux jours de l'année. »

Dans le commencementde juin, Mme de Chesne, qui ne put résister aux instances souvent renouvelées de Mme d'Aubray, partit avec elle pour la Normandie.

ieà UN CAS DE GOI^SCIENCE.

Ouanl à OctaTe, il arait prié sa mère de le laisser encore quelques jours à Paris, lui assurant qu'il la rejoindrait bientôt. U tint sa promesse, lorsqu'il eut dit adieu à Mlle de Martrals» qui, de son côtéi, allait avec son père passer un mois chex une de ses tantes. Les deux jeunes gens ne se quittèrent pas sans s'être engagés de part et d'autre à se rencontrer, dans les premiers jours de juillet, aux bains de mer de TrouviUe.

En arrivant à la campagne, Octave avait compté sur un tête-à-tête prolongé avec sa mère, pour lui faire des confidences qu'il croyait ne pouvoir plus retarder, pour causer sérieusement de celle qu'il aimait, vanter ses mérites, et obtenir, à l'aide de cette éloquence persuasive dont tous les fils ont le secret, un consentement au mariage qu*il appelait maintenant de tous ses vœux.

Aussi a*t-il éprouvé un cruel mécompte quand il a su que Mme de Ghesne, n'ayant trouvé aucune campagne à louer, s'était décidée, sur la prière de Mme d'Aubray, à passer une partie de l'été avec die. Trop bien élevé pour témoigner son déplaisir, Octave cependant, au lieu d'avoir mille attentions délicates «pour la jolie veuve, de lui tc^ nir compagnie, de lui faire une cour assidue, dis^

tractions précieuses dont il eût abusé Tannée précédente» a profité de cette liberté traditionnelle dont on peut jouir à la campagne, et a couru se perdre dans les allées les plus solitaires , afin de rêver à ses amours, compter les jours qu'il lui fallait attendre le rendez-vous de Trouville, et chercher le moyen d'aborder avec sa mère la question difficile.

Mme de Chesne n'a point paru s'apercevoir de cette conduite, au moins étrange, d'un jeune homme auprès d'une jolie femme ; elle ne s'est pas étonnée qu'il préférât ses souvenirs à 'une réalité charmante ; elle n'a jamais cessé de lui faire un gracieux accueil le matin, quand ils se sont rencontrés forcément au déjeuner, et de lui sourire le soir, après une journée passée le plus loin possible des lieux habités par elle.

Cette indifférence , peut-être affectée , a duré plusieurs semaines avant qu'Octave l'ait remarquée ; mais, un matin, des ton'ents de pluie l'ont empoché d'entreprendre ses lointaines promenades, et l'idée lui est venue, pour se distraire, de regarder Mme de Chesne et d'être, pour la première fois, aimable avec Famie de sa mère. Sans admettre aucune espèce de comparaison entre taure et Sextilie, il n'a pu s'empêcher de trouver

l'esprit (le la première tout à fait naturel et fin, avec une légère teinte de mélancolie qui sied aux brunes, ses yeux d'un bleu noir très-rare, sa taille svelte comme celle d'une jeune fille, et son pied des plus parfaits.

Les journaux de Paris avaient manqué ce jourlà, et aucun voisin n'avait fait visite la veille ; Octave, moins spirituel depuis qu'il était amoureux, n'a su de quoi parler et de qui médire. Pour comble de malheur, sa mère l'avait laissé seul avec Mme de Chesne. Il a craint d'être impoli en gardant trop longtemps le silence, et, dans le seul but d'animer la conversation, il a appris à Laure les remarques qu'il venait de faire sur son esprit et sur sa beauté. Elle l'a écouté sans se fâcher, mais sans témoigner le moindre attendrissement ; Octave, blessé dans son amour-propre, allait imaginer des compliments plus directs, quand le soleil a reparu et lui a inspiré le désir de courir les champs en compagnie de Sextilie, ou plutôt de son souvenir.

Mais comment expliquer ce mystère? Le temps a été superbe le lendemain et les jours suivants, et Octave, qui pouvait en toute sûreté soupirer et rêver sous les ombrages les plus touffus du parc, s'est cru obliger de promener Mme de Chesne sur

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l'étang , de la conduire voir des ruines célèbres, et de monter à cheval avec elle. Mme d'Aubray craint les perfidies de l'étang, connaît les mines et lœ monte plus à cheval ; aussi n'a-t-elle presque jamais accompagné les deux jeunes gens dans leurs excursions.

Cependant Octave qui, par timidité, avait toujours reculé le moment des confidences qu*il vou* lait faire à sa mère, résolut d'aborder franchement la question dans les premiers jours de juillet. Mais, à celte époque, le hasard fit que Mme de Ghesne se trouvât toujours aux côtés de Mme d'Aubray, quand Octave voulait lui parler, Un soir pourtant, il put reneontr^r la mère seule dans sa chambre ; m^is elle était à ce moment d'une humeur si joyeuse, qu'il craignit de troubler sa gaieté,

c Si je confiais à Mme de Ghesne, se dit-il après toute une semaine d'hésitations, la mission déli^ cate de dire à ma mère ce que je ne me sens pas la force de lui avouer ; si je l'intéressais si bien à mes amours qu'elle consentit à leur venir en aide, elle réussirait sans aucun doute mieux que moi : les femmes se comprennent toujours à merveille. »

Et aussitôt il essaya de rencontrer Mme de Ghesne, Mais, comme autrefois Octave» elle cber^

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chait à son tour les allées lointaines et les ombrages touffus ; peut-être aimait-elle aussi à évoquer quelque gracieuse image, quelque souvenir cher à son cœur. Longtemps il parcourut en vain toutes les avenues du parc ; il la découvrit enfin sous un mystérieux berceau de clématites ; le li* vre qu'elle avait apporté était tombé à ses pieds ; plongée dans une douce rêverie, elle regardait devant elle et ne semblait rien voir. Elle était vrai^ ment charmante ainsi : la tête mélancoliquement penchée sur une touffe de fleurs, ses jolies mains pendantes, ses lèvres entr'ouvertes par un sourire ; ses cheveux, doucement éclairés par un rayon de soleil, avaient des reflets qu'aucune tête blonde ne saurait avoir. Tout en rêvant 4 Sextilie , Octave admira longtemps le gracieux spectacle qui s'offrait à lui, puis fl cueillit une rose; i\ s'avança vers Mme de Ghesne, et, au lieu de lui confier, ainsi qu'il l'avait résolu, son amour pour une blonde jeune fille, il lui offrit la fleur qu'A tenait à la main.

L'été s'est écoulé, l'automne a succédé à l'été, sans que les habitués de TrouvUlo aient agerçu Octave ; il négligea même, pendant cette mson^ Paris qu'il aime tant, car nous ne l'y rencpnlrâmes qu'une fois.

lOS UW CAS DE CONSCIENCE.

« Nous le croyions à la campagne, lui dîmesnous en l'abordant.

— J'y suis, en effet, répondit-il; je ne suis venu qu'un instant à Paris, acheter une cravache pour une amie de ma mère qui a laissé tomber la sienne dans l'étang du parc.

— Il parait, flmes-nous observer, que l'amie de ta mère a d'étranges distractions quand elle se promène sur l'étang, t

Paroles superflues; Octave nous avait déjà quittés.

L'hiver a ramené à Paris nos habitants de Normandie. Comme au temps où commence ce récita Octave passe à peu près toutes ses soirées chez sa mère ; Mme de Chesne, reconnaissante de l'hospKalité qui lui a été offerte durant cinq mois, trouble souvent ce tète-à-lête de la mère et du fils, mais Octave semble en avoir pris son parti.

Quant à Mme d'Aubray, que nous trouvions vieillie à la fin de l'hiver passé, l'air de la campagne paraît lui avoir fait beaucoup de bien; c'est encore, le soir, une femme de trente-deux ans,** toujours aimable dans le monde, avec une nuance de coquetterie quand elle y rencontre quelque galant homme bien placé en cour. Ses efforts pour gagner les bonnes grâces des puissants du jour

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vont obtenir, du reste, le succès qu'ils méritent. On annonce le nom de son fils dans une prochaine liste d'auditeurs au conseil d'État. .

Pour fêter cette heureuse nomination, elle a réuni dernièrement plusieurs intimes.

«« Savez-vous une nouvelle ? a dit tout à coup quelqu'un.

— Non.

— Mlle Sextilie de Martrais se marie. »

Trois exclamations accentuées différemment ont échappé à Mme de Ghesue, à Octave et à Mme d'Aubray.

« Quel est l'homme qui se sent assez supérieur pour l'épouser? a demandé une voix.

— Un étranger qui passe pour être millionnaire, > a répondu la personne interrogée.

Puis, se tournant vers Octave, elle a eu l'indiscrétion d'ajouter :

« A propos, ne vous disait-on pas, l'hiver passé, très-épris de celle dont nous parlons?

— Elle me plaisait assez, a répliqué Octave avec nonchalance.

— Mais vous, du moins, vous ne songiez pas à l'épouser?

— Moi ! Je n'y ai jamais songé. »

A cette réponse, j'ai vu Mme d'Aubray rougir 263 h

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tout à coup, et murmurer ces mots: « Me suis-je trompée? Était-ce donc inutile? »

Puis elle a levé les yeuj et elle s'est aperçue que Mme de Chosne était assise près d'Octave au moment où, brusquement interrogé au sujet de Sextilie, il avait été forcé de répondre. Alors elle a souri, et elle a regardé son fils; Octave â regardé Mme de Chesne, et Mme de Chesne a regardé le tapis.

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