LIBRAIRIE DE L. ÜAGHETTE ET C
RUE P1ERRB-SARRAZIN, N° 14
Droit de traduction rJaervé
Le marquis Alphonse Rudolphi au prince Ascanio San-Carlo.
Château Rudolphi, avril 184....
Les reproches de voire lettre, cher prince, me rappellent à mon devoir et me montrent toute l’étendue de mes torts. Quoi ! j’ai pu rester deux mois sans vous écrire, moi qui ne pouvais passer à Turin deux jours sans vous voir ! D’abord je ne suis ni oublieux ni trop discret, comme vous vous plaisez à le supposer ; votre nom trouve sa place dans tous mes souvenirs et dans beaucoup de mes projets. Quant à la discrétion, ce n’est pas mon fort, vous le savez ; seulement, ce qui m'occupe en ce moment me semblait pouvoir faire les frais d’une causerie à mon retour , et ne pas mériter les hon-
neurs de la narration écrite. Vous y tenez ; vous voulez que je vous parle de ma vie ici. Je veux bien vous satisfaire; mais prenez garde! j’en aurai peutêtre pour longtemps.
Pour commencer, permcttez-moi de Vous avouer que je ne sache rien de plus monotone et de plus fatigant à la fois que l’existence qu’on mène chez mon très-noble et cher père , le duc Rudolphi. Les journées sont prises par les visites officielles de personnages politiques dont mon père se plaît à s’entourer depuis qu’il rêve une ambassade extraordinaire ; les soirées se passent en réunions d’apparat où assistent la noblesse des environs et beaucoup de gens de la ville qui font cinq lieues pour voir des bougies et des toilettes , spectacle qu’ils pourraient trouver partout ailleurs ; mais on aime à dire qu’on est invité chez le duc Rudolphi, et, comme l’admission y est difficile , on s’y foule.
Tout ce train est l’œuvre de ma mère; elle a passé vingt ans à fonder les habitudes et l’étiquette de sa petite cour. La duchesse Rudolphi était de la maison de Saxe-Meningen ; elle épousa mon père par amour, et apporta au milieu de nos libres façons italiennes le cérémonial un peu roide qui entoure les princesses allemandes. Aujourd’hui les usages de la famille n’ont pas changé , grâce à ma sœur qui continue les traditions de ma mère. On donne à Rudolphi des dîners où les femmes sont en grand
fiocchi et les hommes en uniforme, et des bals dits champêtres parce qu’on danse sous une tente dans le pare et que les diamants en sont exclus.
Trouvant ces plaisirs généralement glacials j’avais proposé d’inviter deux ou trois familles anglaises et françaises qui sont venues s’établir . dans le voisinage ; mais ma sœur s’y est formellement opposée , n’étant pas sûre, disait-elle, que ces familles appartinssent à l’aristocratie de leur pays.
« Bah ! lui ai-je répondu, tous les étrangers sont nobles quand ils sont riches ; on les accepte pour tels dans tous les pays. »
Laura m’a jeté un regard de souverain mépris, et a haussé les épaules d’une façon superbe. J’ai dû ne pas insister. . ' «
Avec tout cela, mon cher Ascanio, ne vous représentez pas ma sœur comme une de ces chanoinesses roides, sèehes et jaunes, qui ont Tair de s’être fait un masque avec leurs parchemins. Laura a vingt ans ; elle est svelte , belle et gracieuse ; ses grands airs vônt à merveille à sa beauté correcte. Quand on l’a vue cet hiver à la cour, avec la magnifique couronne de ses cheveux noirs constellés de perles et un certain cordon de Bavière placé en bandoulière sur sa robe de satin blanc, personne n’a songé à lui reprocher ses allures de jeune reine ; sa présentation a été un triomphe, et peut-être en avez-vous entendu parler à votre retour de France.
Quand ma sœur descend de son trône, elle est pour mon père, qui l’adore, une fille attentive et tendre; pour moi, une compagne charmante. Malheureusement, elle est, ici trop souvent sur son trône; alors elle n’est plus abordable; son rôle la domine, et, au lieu dïune jeune fille bonne et simple, jon ne trouve plus qu’une maîtresse de maison hautaine et affairée.
Dans les premiers temps de mon séjour ici , j’ai voulu combattre cç penchant ; j’en ai été détourné par mon père.
« Laisse faire Laura, m’a-t-il dit; elle seconde mes vues politiques ; je veux devenir un centre, et pouvoir, à un moment donné , dominer une situation par mon # infiucncc. En outre, ce dont tu te plains a d’autres avantages. La direction d’une fille telle que ta sœur n’est pas chose facile pour un homme ; je suis trop heureux de voir Laura avec des goûts et, des occupations capables de remplir sa vie sans dangers. L’oisiveté des villes ou la solitude des champs sont mauvaises conseillères pour de jeunes tètes de vingt ans; ici, la multiplicité des devoirs de La châtelaine absorbe la jeune fille, et il ne lui reste aucun moment de sa vie à abandonner à ce grand ennemi des pères et des tuteurs: l’imagination. »
Je compris la sagesse du raisonnement fie mon père ; je me résignai. Cependant j’avais quitté Turin à la suite d’une maladie causée par les fatigues
d’un hiver très-gai et très-long, -et je n’entendais pas venir à la campagne pour reprendre mon existence de la ville, encore aggravée par ma situation de fils de la maison. Je ne ressemble pas du tout à ma sœur , moi ; je n’ai pas besoin de me créer des dérivatifs pour m’occuper ; je suis une marche toute contraire , ce à quoi me donne droit ma qualité d’homme - les occasions ne me manquent pas, et j’ose, dire que je ne manque pas aux occasions. Bref, je fus bientôt assommé du régime de Rudolphi, et, pour m’y soustraire sans mauvaise grâce, apparente, je me suis constitué malade de nouveau ; je me suis fait ordonner l’exercice et le grand air par notre excellent docteur Beneditto, que l’ordonnance n’a pas compromis, et je me suis mis à mener une vie de far mente absolu, me levant tard , allant courir à cheval sans but dans nos environs, qui sont ravissants, ne paraissant guère aux repas, fumant, lisant, flânant.; en un mot , jouissant véritablement de la campagne. Pendant huit jours, mon nouveau genre de vie m’a paru enchanteur, et puis , tout à coup, le neuvième jour, j’ai senti qu’au fond je m’ennuyais ; le dixième , j’étais décidé à annoncer ma guérison à Laura, et voulais la prier de me faire rentrer en grâce près de quelques-unes de ses amies ; elle en a d’aimables , et je comptais sur elles pour m’aider à supporter le groupe de douairières qui obscurcit le fond de sa société, quand un
UNE VENGEANGJE.
incident survînt et me fit ajourner mes projets de retour au monde.
Je dis incident, et yous avez nécessairement déjà deviné, mon cher ami, que mon incident porte cornette. Il s’agit d’une femme, en effet, ou plutôt d’une jeune fdle, et ne souriez pas si j’ajoute de la créature la plus charmante qu’on puisse rêver.
Elle a seize ans, se nomme Mariette Memmi ; elle est fille d’un des tenanciers de mon père ; elle est orpheline et habite avec son frère une ferme située dans un lieu assez sauvage , à six lieues environ du château. Le hasard me l’a précisément offertè au moment où je désespérais des ressources de la campagne.
Jusque-là , mes excursions hygiéniques ne m’avaient montré que chevrières hàlées, paysannes aux gros bras, à la mine commune, flanquées pour l’ordinaire de marmots ébouriffés et braillards. Ces produits champêtres me faisaient doublement penser à nos belles dames de salon ou de coulisses , dussé-je à jamais subir les mécomptes du rouge, du blanc, voire de la crinoline.- Et voilà que tout à coup dame nature , comme si elle eût voulu défier mon dédain pour ses enfants , me présente le spectacle de la simplicité la plus parfaite jointe aux grâces les plus attrayantes.
Cette petite est comme une sorte de fée de ces campagnes ; elle est sans art , mais non pas sans
soins ; elle met. une coquetterie naïve dans sa manière de porter le joli costume de nos paysannes , et plus d’une grande dame envierait le talent avec - lequel elle relève ses belles tresses noires et les fixe sur sa nuque par de longues épingles dorées ; elle a l’élégance innée, celle qui ne s’enseigne pas et ne se transmet guère. Jusqu’à présent, j’avais cru que l’élégance était un fruit de serre., je veux dire de salon , et ne se 'développait que cultivée par des couturières et des modistes. Pas du tout , elle peut être un don naturel : Marietta me l’a prouvé. Enfin il me fut bien doux, après avoir vu tant de duchesses empanachées et laides , de regarder une paysanne modestement ajustée, et néanmoins ravis- • santé. Gomment j’ai découvert cette rareté , c’est la chose du monde la plus vulgaire.
Laura a pour sœur de lait une jeune fille nommée Amine, à laquelle elle est fort attachée, et qui est ici -en qualité de suivante favorite. Cette fille, étant allée passer quelques jours chez ses parents, tomba malade ; Laura , inquiète de n’en pas recevoir de nouvelles , me chargea un jour d’aller à Aqua-Yerde savoir ce que devenait sa chère Amine. Il m’était indifférent de diriger ma promenade d’un côté ou d'un autre ; je me fis indiquer le chemin du village, j’arrivai à la maison du père d’ Amine, on m’apprit qu’elle était malade ; je demandai à la voir pour faire en conscience la commission de ma sœur , et
je trouvai installée près d’ Amine, dans les fonctions de garde-malade, son amie intime Marietta, dont je ne vous ai fait aucune description, parce que rien ne vous donnerait d’elle une idée exacte.
Je connais cependant votre goût pour les portraits, j’y ai eu égard jusqu’ici ; cette fois je ne vous dirai rien. En vous écrivant ; elle a les yeux noirs et la bouche pétitè, le teint pâle et mat comme un ivoire rosé, etc., cela ne vous la peindrait pas le moins du monde- Les traits ne sont pas d’une régularité parfaite ; mais l’ensemble en est suave et enchanteur, et puis, dans les mouvements, Une grâce d'oiseau , dans le caractère une gaieté d’enfant douce et communicative ; enfin , mon ami , figurez-vous encore intact , au physique et au moral , sur une fille de seize ans, le duvet de pêche de la première candeur, charme dont on parle beaucoup et qhi doit disparatti’e bien vite , car , pour ma part , je ne l’avais jamais rencontré. Je dois en convenir, j'ai été assez fort séduit dès la première vue -, je n’avais cette fois pas besoin d’obstacles pour m’exalter, et j’ai pu bénir ma fortune qui ne m’en a pas fait rencontrer. Le prétexte de la maladie d’Auiine m’a servi pour revenir au village le lendemain, puis tous les jours, sans éveiller les soupçons. , v r
Du reste, la petite est peu surveillée ; elle est orpheline , je vous l’ai dit , et a pour mentor un frère de vingt-deux ans, qui ne s’occupe guère d’elle. Ce
frère, grand gaillard à la mine austère, prend des poses de penseur, parce que son père l’a envoyé ramasser quelques bribes de connaissances dans un collège de Turin. Ce monsieur porte du linge fin, reçoit des journaux, achète des livres, et me paraît
avoir très-mal profité des bons exemples de son père, honnête et robuste fermier. Ses talents de magister l’ont mis. en grande estime parmi ses voisins, qui le regardent comme un savant et un esprit fort.
Ma petite Mariette aime assez ce frère, le craint davantage, et, tout en m’en disant beaucoup de bien, semble un peu effarouchée de ses airs graves et de ses grandes phrases auxquelles elle ne comprend rien. Sur la silhouette qu’elle m’en a dessinée, j’ai jugé prudent de ne pas me mettre en rapport avec un pareil personnage; je choisis donc les heures où je suis sûr de le trouver absent pour aller au village, et je frie là ma petite idylle le plus gentiment du monde.
Si je vous parlais, au lieu de vous écrire, cher prince, vous m’arrêteriez à ce point de mon récit pour me poser deux ou trois de ces questions positives avec lesquelles vous avez l’habitude de me faire condenser mes narrations. Eh bien! je les entends d’ici, vos questions. Vous voulez savoir si je suis ' aimé? Je n’en sais rien encore; je ménage mes émotions, je respire à mon aise le parfum de celte fleur agreste. Je me fais vieux, mon ami, je le sens,
puisque j’en suis venu à mettre de l’art dans mes jouissances. En tout cas, je me suis procuré depuis six semaines, par cette méthode, une petite félicité champêtre qui ajoute un genre de bonheur à un répertoire déjà assez étendu. Il a fallu que je fusse bien absorbé, puisque je n’ai pas trouvé un moment pour venir vous la raconter. Jugez de l’état de mon esprit par ce fait éloquent, eher prince, et accordezmoi deux pardons : un pour m’être lu trop longtemps, et l’autre, pour m’être ensuite expliqué trop longuement, car je m’aperçois que cette lettre prend les dimensions d’un volume, et je coupe -court à mon bavardage en me disant tout à yous.
Alphonse Rudolphi!
Le prince San-Cârlo au marquis Alphonse Rudolphi.
. ' Turin.
J’allais vous écrire, mon cher Alphonse, quand j’ai reçu la longue lettre qui, en me rassurant sur votre santé, m’a donné l’exphcation de votre silence. Ma franchise habituelle m’ oblige à vous déclarer que je ne sais aucune onomatopée pouvant vous rendre le rire homérique dont j’ai été saisi en respirant le parfum de romarin qui s’exhale de votre
UN AMOUR A LA FERME. Il
narration. Ëglogue n’est pas assez, bucolique est insuffisant : c’est de la bergerade toute pure, et la fantaisie est doublement amusante de votre part!
Je me figure votre grande taille, vos longues moustaches, vos airs militaires et vainqueurs, se pliant aux façons et aux galanteries de Tircis, et je suis sur le point d’interrompre ma lettre pour me livrer à un nouvel accès de gaieté. D’honneur, vous devez être impayable dans ce rôle !
Ne vous fâchez pas ; vous deviez yous attendre à cette impression -de ma part, et, à mon sens, vous vous y attendiez si bien, que c’est pour ce motif que vous aviez tant retardé votre confidence. Vous connaissez mes goûts; ils me rendent sans doute partial. Je n’admets pas, vous le savez, les femmes qui se servent de leurs mains, et dont les pieds ont marché ailleurs que sur des tapis et des mosaïques. Les femmes sont le superflu de la vie; tout superflu est toujours un peu de l’art; donc plus il y a d’art dans une femme, plus je la trouve charmante. Ceci n’est pas un paradoxe : la nature ne fait pas tout dans la beauté même, au moins dans la beauté qui me plaît. Ce type fin, harmonieux, délicat, que nous • appelons aristocratique, est le résultat de la culture subie par de nombreuses générations; les races se modifient sous certaines influences d’hygiène, morale et physique, et ce n’est pas par hasard que l’habitude s’est prise de dire : « Elle a l’air d’une
duchesse, » pour exprimer qu’une femme est parfaitement élégante de structure et gracieuse de mouvemehts. *
II y a deux: mois, j’aurais cru prêcher un converti en avançant de pareilles choses; aujourd’hui je né sais plus comment elles seront reçues.
Il me paraît, mon cher ami, que bien réellement vous avez été fort malade, puisque vous éprouvez en ce moment une de ces aberrations de goût familières aüx convalescents; vous vous affolez d’une paysanne comme on a envie de pain d’orge et de fromage aigre : cela vous passera vite. Quoi qu’il en soit, les choses en étant où vous me dites, je vous engage à ne pas les mener plus loin : car, si celle pauvre enfant représente une distraction passagère pour vous, cet amour peut devenir pour elle la grande affaire de sa vie, et il ne me paraît pas bon de léguer des chagrins, des remords peut-être, à qui ne nous a donné que des moments agréables. Et puis, avezvous songé au mécontentement de la marquise R udolphi à son retour des eaux? Votre femme peut s’étonner en vous retrouvant si singulièrement accolé. Nous devons garder les convenances, même dans l’usage de notre liberté. Ne croyez pas que les femmes d’un rang inférieur soient toujours sans conséquence ; elles n’ont rien à ménager de ce qui retient celles de notre sphère, et cela constitue un véritable danger.
Passez-moi, mon char Alphonse, celte- petite pointe de morale, et laissez-moi m’en servir comme de transition pour arriver à un sujet très-sérieux.
J’ai lu à ma mère le commencement de votre lettre, et le récit de vos trihulations mondaines à Rudolphi ; cela lui a remis en mémoire les grâçes, la beauté et le caractère de votre sœur Laura, dont elle m’a souvent entretenu dans ses lettres pendant mes voyages en Orient; je me suis joint à son dithyrambe sur le compte de la jeune duchesse, car, pour ne l’avoir encore aperçue qu'une fois dans un bal où j’eus l’honneur de lui être présenté; il y a trois ans, chez la comtesse Lilta, j’ai pu me con-. vaincre qu’elle est faite pour mériter tous les hommages. L’impression que je reçus alors fut même . vive au point de me préoccuper assez sérieusement, et, sans mon départ et ma longue absence, vous m’auriez probablement entendu plus tôt vous parler du projet qui a germé aussi dans l’esprit de ma mère. -, -,
Vous voyez maintehant à quel but grave j’arrive; oui, mon ami, à rien moins qu’à vous prier de sonder les intentions du duc Rudolphi, pour savoir si une demandé de ma part aurait chance d’ètre
accueillie.
Je n ajoute naturellement aucun détail sur ma position, ma fortune, etc- ; tout cela vous est, mon cher Alphonse, aussi connu, je crois, qu’à moi-
môme, et vous pourrez complètement éclairer votre famille.
J’attendrai votre réponse pour tenter d’aller au château Rudolphi essayer de faire agréer ma personne. Je me sens tout heureux, mon cher marquis, à la pensée de pouvoir devenir votre frère, et je me sens bien un peu ébloui par la perspective de pouvoir devenir le mari d’une femme qui passe en ce moment pour la plus accomplie de l’Italie.
Menez ceci avec prudence, mon ami, et ne me mettez en avant que si nul projet n’est encore dans les idées du duc ; un refus, vous le comprenez, quel qu’en pût être le motif, porterait forcément atteinte à nos affectueuses et intimes relations.
Adieu, mon cher Alphonse; permettez-moi d’espérer que, grâce à mes conseils, vous allez devenir sage, et que, grâce à votre intermédiaire, je verrai s’édifier mon bonheur. ' •
Ascanio Sàn-Carlo.
• hp - . ... ;-.n .
Laura Rudolphi à la comtesse Héléna Monlanelli.
Château Rudolphi,
Ton mariage m’a attristée en nous séparant, ma chère Héléna, mais ta lettre m’a rendu toute ma
sérénité en me montrant combien lu es satisfaite de ta nouvelle, existence. Je n’ai jamais redouté la grande différence d’Age qui existe entre le comte et toi, et ce mariage l’offrait une situation si avantageuse, que je t’y eusse vu renoncer avec peine. Aujourd’hui ton bonheur me donne raison; te voilà avec un beau nom, une grande position, une fortune immense, et tu es la compagne d’un homme dont les soins et l’affection te font facilement oublier les années. Que peux-tu souhaiter de plus?
Après avoir lu le récit des magnifiques réceptions qu’on t’a partout offertes, les détails de notre vie d’ici te paraîtront biert mesquins.
Nos dîners du mardi deviennent trop nombreux, par la faute de mon père, qui, avec ses arrièrepensées politiques, accepte un peu légèrement les présentations.
Figure-toi que, le mois dernier, la vieille comtesse Lippi nous amène un jeune Français fort élégant, et, chose rare, parlant l’italien frès-purement; elle nous le présente sous lé nom de M. de Menneville, nom qui avait bon air, et voilà le Français accueilli, admis et fêlé. Mon père s’en engoue, l’invite deux fois à dîner, le retient même une semaine au château, et après son départ nous apprenons, ô désappointement! que ce charmant gentilhomme est le fds d’un fabricant de gants de Grenoble. J’en ai fait une scène à mon père, et il a été obligé de
convenir que j’avais raison. Quant à Alphonse (j’ai oublié de te dire que nous avons mon frère ici cji congé de convalescence), il a ri comme un fou de noire méprise. Ce me sera une leçon pour l’avenir, et je me montrerai plus difficile, en admissions. Mais aussi comment supposer qu’une Lippi connaît des marchands de gants ! Elle est si vieille, qu’elle commence, je Crois, à ne plus savoir ce qu’elle fait.
Je suis très-agitée, .très-occupée, et ne m’amuse pourtant pas beaucoup. Pulchérie Giusliniani nous donne un grand bal demain ; je vais, tâcher de m’y égayer un peu. Ce sera le premier où ’irai depuis la mort de ma grand’tanle de Méningen ; comme je porte encore le petit deuil, je me suis fait faire une robe de crêpe gris argent brodée en soie blanche et garnie de franghs de chenille blanche ; je mettrai avec cela dans mes cheveux une couronne de fleurs en plumes qu’on m’a envoyée du Brésil et dont les nuances sont précisément demi-deuil; je n’ai eu qu’à faire remplacer le feuillage vert par un feuillage d’argent : cela ne fait pas plus mal. Croirais-tu que ma robe, commandée le 15 à Lyon, m’est arrivée hier ? et la broderie est merveilleuse. Ces ouvrières françaises sont des fées ! .
Je ne puis rien te dire de plus nouveau. C’est ma toilette de demain : un journal de modes ne ferait pas mieux. Excuse, ma chère Héléna, la pauvreté de cette lettre. Je ne vole pas comme toi de palais
Digitlzed by Googl
en palais, et ma petite chronique, de campagne est bien vide ce mois-ci. Peul-être pourrai-je la diversifier dans quelques jours, car nous attendons beaucoup de monde. Ce qui sera lôüjôurs très-uniforme, t’est la formule de ma bien vive amitié, qui t’embrasse sur les deuy joues, avec la permission d’un noble comte de mes amis, auquel je te prie de parler un peu de moi.
Laura Rudôlphi.
Le marquis Alphonse au prince San-Carlo.
Si ma lettre vous a fait rire, mon cher prince, la vôtre m’a bien étonné. L’accès de mordle du coinmehcement vous a été évidemment inspiré par les idées qui ont dicté le reste. Quand on songe à devenir un homme grave, on veut que tout le monde nous imite. Plaisanterie à part, la fin de votre lettré m’a causé une grande joie, j’ai tout de suite fait part à mon père de votre projet, et il l’a accueilli avec un empressement qui ne doit pas vous étonner; cependant.il m’a dit de ne pas vous communiquer sa réponse avant qu’il art parlé à ma sœur. Vous voyez que je m’empresse de manquer à cette injonction , pensant par là vous être agréable.
J’ai commencé par ce qui vous intéresse ; laissezmoi maintenant répondre à votre mercuriale.
Ma femme, transformée par vous en personne jalouse et susceptible , m’a paru un argument adorable. Croyez que ce que je fais est fort indifférent à cette pauvre marquise , tout occupée en ce .moment à prendre l’air des Pyrénées. Eh ! qui d’ailleurs l’en instruirait ? Ce ne serait pas vous, je pense ? Et depuis deux ans qu’elle est en France de par sa fantaisie et mon autorisation, je ne sache pas qu’elle ait jamais eu l’idée de s’informer de la manière dont je me console de son absence. Mon ' cher prince , vous ferez un excellent mari ; voilà déjà qu’à la seule pensée de mariage , vous prenez intérêt au lien conjugal des autres.
J’ai d’ailleurs un léger service à vous demander. Je ne vous parlerai pas en détail des péripéties de mon petit roman, puisque vous ne me semblez pas en humeur de bienveillance pour lui ; je vous dirai seulement que j’ai remarqué que la pauvre enfant, comme vous l’appelez , pour ne pas mentir à sa nature féminine, est assez sensible aux hochets, et je m’amuse de sa joie quand je lui en apporte quelques-uns. Ici, ce ne sont ni bouquets raree ni chinoiseries précieuses dont il est question : elle prendrait les bouquets pour de l’avarice et les magots pour une injure ; j’ai donc appris à m’approvisionner de rubans, de boutons de corsages, d’é- * *
pingles pour la coiffure et autres écrins fort modestes. Dans ce moment, dl me faudrait une de ces grandes croix de filigrane d’argent que l’on fabrique à Gênes. Ma sœur en a donné une à Amine, et Marietta ne dort plus du désir d’avoir la pareille. Le grand frère en a promis une pour le jour de sa fête, le 15 août, dans trois mois ! vraie promesse de frère. Je veux en apporter une dans trois jours ! Voilà le service que j’ose vous demander, cher prince ; car , si je chargeais quelqu’un au château de cette intime commission , les commentaires iraient leur train , et cela me gênerait.
Bien entendu, je mets sur le compte de la géné- ' rosilé de Laura une partie de mes petites galanteries ; elle ne me croit qu’à moitié, la fine espiègle, quand je parle au nom de ma sœur , mais elle sait fort bien se servir du même moyen vis-à-vis du frère qui ne devine rien, comme il convient à son rôle de tuteur.
Je m’arrête , cher prince , vous n’aimez pas les églogues, et je suis de votre avis poyr convenir |u’au moins perdent-elles fort à être racontées.
Vous aurez bientôt une autre lettre de moi, mais cette fois je m’engage à ne vous parler que de certaine jeûne duchesse en faveur de laquelle vous voudrez bien me pardonner ma paysaune.
. . . Alphonse Rudolphi.