II
Lôrerrzo Memmi à Giovanni Borelia.
Aqua-Verde, mai.
Mon ami, ne prolonge pas davantage ton séjour à Gênes ; lu es fort désiré et attendu ici , reviens-y le plus tôt possible. Ta dernière lettre me dit que l’espoir de terminer un marché avec une riche maison de Sicile t’a fait retarder ton retour. Ce motif pourrait paraître un symptôme de peu d’empressement de la part d’un fiancé ; moi , j’y vois une preuve de plus dé ton amour pour Marietta, et je vois juste ; cependant je ne veux pas que ton désir d’augmenter l’aisance de ma sœur porte atteinte à notre commun bonheur. Il y a six mois bientôt que tu es absent \ c'est assez donner aux soins des intérêts matériels. Tes lettres me prouvent que tu souffres ; ici, je vois ma sœur s'attrister^ reviens.
Pour ne rien compromettre, je veux te proposer
de me charger de tes affaires extérieures. Si tu le veux , je partirai pour Gènes après ton mariage ; tu me donneras tes instructions et je te remplacerai.
Accepte mon offre sans façon , car cette perspective d’aller avec un but dans les différentes grandes villes d’Italie me sourit assez. Je n’ai pas trouvé ici ce que j’espérais y rencontrer ; la vie rurale , faite pour mes goûts peut-être', ne va plus à mes habitudes. Le séjour prolongé de la ville et mes études m’ont transformé plus que je ne le croyais. Je ne suis pas un homme du monde, sans doute, je ne suis cependant plus un paysan ; ces profondes modifications de moi-môme ne me sont apparues complètes qu’à mon retour chez nous, au milieu des compagnons de mon enfance : ils sont toujours mes amis, je ne suis plus leur camarade; je ne comprends rien à ce qui les occupe, ils sont étrangers à ce qui m’intéresse. Tout a changé en moi, môme mon cœur !
J’ai retrouvé à Aqua-Verde Amine, celle jeune fille dont je l’ai souvent parlé et qui n’a pas assisté à tes fiançailles parce que son service la retenait auprès de la jeune duchesse Rudolphi. A mon dernier séjour ici, il y a trois ans, Amine était encore pour moi la plus jolie fille du pays, et j’avais formé, sans lui en rien dire, heureusement, des projets très-sérieux sur elle. Eh bien! mon ami, tout cela s’est évanoui , le charme est détruit :■ j’ai revu
Amine, et elle m’a paru enlaidie et ennuyeuse. Enlaidie! Elle a vingt ans! A quoi cela tient-il? Est-ce sa faute? est-ce la mienne? Je ne sais.
Toutefois, je dois renoncer à mes idées de mariage et de retraite à Aqua-Verde. J’ai donc l’intention de quitter le pays aussitôt après ton union avec Marietta. Je n’ai pas de plan arrêté. J’irai n’importe où me créer une existence en rapport avec mes besoins nouveaux. A quoi suis-je bon? Je ne le sais pas encore. En me donnant une éducation au-dessus de ma conditipn, on rêva pour moi les honneurs d’une condition libérale. L’an passé, avant que j’eusse atteint au but désiré, la mort de mon père a tout bouleversé : elle m’a rappelé ici, où ma 6œur n’avait plus d’autre protecteur que moi, et me voici, à vingt-deux ans, tuteur d’une fille de dixsept et fermier régisseur de biens considérables. Je suis fort impropre à l’une et à l’autre fonction, et ce m’est un grand bonheur que ton entrée dans ma famille vienne me décharger d’une si lourde responsabilité, la femme et le bien gagneront beaucoup à ta direction, et ainsi je ne reprendrai ma liberté qu’en améliorant le sort de ceux que j’aime.
Tes lettres sont pleines de Marietta ; lu vas me reprocher, comme toujours, de ne pas assez parler d’elle. Quoique ma sœur soit encore presque une enfant, elle a, je crois, pour toi un sentiment sérieux ; je la vois s’attrister de ton absence ; elle me
paraît parfois impatiente, préoccupée. Je regardece changement comme un -symptôme favorable pour toi. ■*
Je ne te donne pas beaucoup de détails aujourd’hui, parce que je vois moins ma sœur depuis le séjour d’ Amine à Aqua-Verde. Je les laisse volônliers ensemble et vais errer dans nos vastes champs, avec des prétentions d’inspection peu justifiées par mes connaissances ; mais chez nous, comme partout ailleurs, le semblant de la surveillance suffit pour maintenir les gens dans le devoir. '
J’évite le plus que je puis la présence (T Amine : elle est pour moi une déception vivante; les défauts que je lui découvre me paraissent autant de railler- * ries adressées à la simplicité de ma première jeunesse, et, chose singulière, plus le bandeau a été épais sur mes yeux inexpérimentés, plus la clairvoyance qui lui succède est impitoyable.
La pauvre fille ne se doute pas de mes impressions; elle compare ses souvenirs avec ce qui sc passe maintenant, s’étonne de ma froideur et croit la faire cesser en faisant des coquetteries à Paolo; notre premier métayer, en qui elle suppose naïvement que je puis voir un rival. Ce petit manège achève de me détacher d’elle, et si elle devait rester près de nous longtemps, je la prendrais probablement en grippe. * . -
Tu me trouves sans doute maussade et injuste.
• Que dirais-tu si tu étais ici! Je suis inquiet, indécis, rêveur; le spectacle delà nature, qui, dit-on, apaise l’esprit, a eu un effet inverse sur moi : il me jette, tantôt dans des rêveries mélancoliques, tantôt dans des agitations ardentes ; de là, des intermittences dans mon humeur, dont. je suis parfois effrayé.
Tu le vois, j’ai les nerfs sensibles d’un citadin. J’attribue cet état à mon oisiveté relative, après des années de travail assidu.
Quoi qu’il en soit, je n’ai ni la force tranquille, ni la placidité persévérante de l’homme des champs; je ne suis ni un corps robuste ni un cerveau calme; mes mains, devenues blanches, se fatigueraient à conduire une charrue, et mon intelligence excitée ne pourrait vivre dans la sphère lourde des monotones occupations du laboureur.
Je me demande souvent si c’est un bien. J’interroge l’avenir; je cherche à deviner ce qu’il me réserve. De quel côté, devrais-je me diriger? Je ferais un détestable fermier ; ferais-je un meilleur avocat? Faut-il reprendre mes études de droit? Je n’en ai guère le goût, et cette répugnance-là aussi m’inquiète et me laisse indécis. Je prendrai une détermination à ton retour; je compte sur ton bon sens supérieur et 'ton expérience de la vie pour m’aider à me diriger. Je n’imaginé rien de plus pénible que l’état de perplexité où je suis sur un sujet aussi grave. ...
Je ne sais pourquoi je te dis tout cela, mon cher Giovanni; puisque je désire ton retour, j’aurais dit, pour le hâter, te parler uniquement de ma sœur. Un appel de Marietfa a sur toi un empire que ne prendront pas toutes mes confidences; subis-les comme une des charges.de l’amitié, et dis-toi que la tienne vient de m’être secourable, en me donnant l’occasion d’épancher un peu mou cœur.
Lorenzo Memmi.
Lama Rudolphi à la comtesse Hélêna Montanelli.
Château Rudolphi.
Les lettres se suivent et ne se ressemblent pas ; voici, ma chère Héléna, que je me trouve tout à coup avoir à te confier des choses de la dernière importance. Je réponds tout de suite à les questions sur le bal de Pulchérie* pour n’avoir plus à y revenir. ,
Tu y as été fort regrettée. Le bal était beau, bril- . lant, pas trop nombreux ; le prince royal y a assisté. Pour moi, j’étais mal coiffée, faute d’avoir eu Amine ici; elle est malade et restera dans sa famille encore quelques jours. Tu ne te figures pas combien cela m’est gênant. J’étaisJdonc mal coiffée ;
Puichérie me l’a dit quand je suis entrée, et cela m’a rendue maussade toute la soirée. Note que j’ai à peine dansé, à cause de mon petit deuil ; aussi suis-je revenue à minuit et demi, et peu enchantée. Voilà pour le bal. J'arrive au sérieux.
Hier malin, mon père s’est fait annoncer chez moi de fort bonne heure, et j’ai vu tout de suite, à sa physionomie, qu’il s’agissait de choses graves.
Il s’est assis près de moi, m’a pris la main et m’a regardée pendant un moment sans me parler.
« Laura, in’a-t-il dit enfin, tu as conGance en moi, n’est-ce pas?»
Je l’ai regardé à mon tour, toute surprise de celte question.
« Oui , a repris le duc , le moment est venu de faire appel à toute ta confiance.’ Écoute, ma fille : tuas vingt ans, je songe à te marier. »
Gela ne m’a pas fort émue; je m’attendais à quelque chose de semblable, ayant remarqué depuis deux jours de fréquentes conférences entre mon père et Alphonse.
« Eh bien! cher père? ai-je dit très- tranquillement.
— Eh bien! j’ai songé au prince Ascanio San- Garlo; il est d’illustre maison, riche, jeune, bien de sa personne ; il vient de me faire demander ta main par ton frère, dont il est l’ami, et je t’avoue qu’au-
cune demande ne peut m’être plus agréable. Qu’en dis-tu toi?
— Vous disposez de moi, mon père.
— Bien, tu es une fille soumise et raisonnable,
je le sais; mais cela ne me suffit pas. • '*
— Gomment! ai-je fait en souriant, soumise et raisonnable , cela ne suffit pas à mon père? Que faut-il donc de plus?
— Il me faut tou bonheur, ma fille. Tu as reçu de beaux dons de la nature, beaucoup des avantages de la société; je veux compléter tout cela par un mariage qui fasse ta vie sereine comme un beau jour. En le mariant, je désire diriger ton choix et non t'imposer ma volonté; ainsi donc, ouvre-moi ton cœur, et s’il contient une de ces préférences secrètes dont les jeunes filles font souvent mystère à leurs parents, avoue*le moi franchement. »
Cette grande condescendance pour mes sentiments intimes me toucha profondément; je portai la main du duc à mes lèvres dans un élan de reconnaissance et d’affection.
« Gomment ne serais-je pas sincère avec vous, mon bon père? lui dis-je. .
— Ainsi tu n’as distingué personne juSqu’à présent parmi les jeunes gens de nôtre société? »
La question contenait un doute ; elle me blessa un peu ; mon père le vit.
« Écoule donc, Laura, reprit-il, je tiens à être
--éclairé. Une jeune fille qui n’a plus sa mère n‘a plus la confidente naturelle de toutes ses pensées. Un père ne remplace pas une mère; on peut être aussi affectueuse avec lui, on est toujours moins expansive. Cependant, il vient un jour où le père doit lire dans ce jeune cœur : c’est le jour où il veut en disposer. Ne t’étonne donc pas de mes questions, mon enfant. »
J’eus hâte de rassurer une si tendre sollicitude ; aussi je répondis :
« Mon cœur vous appartient encore tout entier, mon père; je suis heureuse de le laisser entre vos mains; disposez-en à votre gré. »
Mon pauvre père parut tout heureux de mes paroles et me dit:
« Tu m’enchantes, ma fille ; je vais écrire au prince San-Carlo, l’inviter à venir à Rudolphi; s’il tfc plaît, tout sera bien vite terminé, et j’aurai le bonheur de te voir mariée selon mes vœux avant un mois.
— Mais, mon père, repris-je, le prince ne me connaît pas. Gomment êtes-vous si sûr de son désir de m’épouser?
— Bon! il ne demande pas ta main sans l’avoir vue ; on te l’a présenté chez la comtesse Litta, et lu as fait, il paraît, une impression très-vive sur lui»
— Je n’ai aucun souvenir ni de cette présentation ni de la personne même du prince.
— Qu'importe! vous referez connaissance la semaine prochaine. »
Il me quitta là-dessus tout joyeux, et je restai à réfléchir à ce grand changement qui s’apprête dans ma destinée.
Jusqu’à présent, je n’ai pas beaucoup songé au mariage, je n’en ai pas eu le temps; peut-être aussi ne me fâisait-il pas envie. J’aime mon existence actuelle; je vis à peu près comme une femme mariée ; j’ai l’état de maison, la grande situation, la fortune, le gouvernement' chez moi, tous les avantages du mariage sans le mari , et, si j’en crois le spectacle de bien des ménages, je n’ai pas la plus mauvaise part de mon état de femme. Cependant, comme dit mon père, j’ai vingt ans, et cela ne peut pas toujours durer. J’envisage donc sans joie et sans tristesse cette prochaine et profonde modification de ma vie. Je me fais mille questions sur le prince. Je regrette de n’avoir pas fait causer Pulchérie sur son compte l’autre soir au bal; elle le connaît beaucoup pour être restée longtemps à Paris en même temps que lui. Elle m’en a quelquefois parlé ; elle le considère comme un parfait gentilhomme, ce qui implique -bon nombre de qualités essentielles. Quant à Alphonse, fi le regarde comme le type de l’élégance, ce qui est pour lui la louange suprême. Après tout cela je dois espérer que le prince ne m’inspirera pas d’éloignement; je ne suis
pas romanesque, je m’en vante, et j’aperçois tout simplement de grandes probabilités de bonheur dans le projet de mon père.
Je vais donc laisser les choses suivre leur cours naturel, et t’enverrai bientôt, chère amie, une description de mon futur. S’il me plaît, prépare-toi à venir à ma noce le mois prochain. S’il me déplaît, plains-moi, car je serai entrée dans cette période ennuyeuse de la vie des filles riches, où on leur offre toutes les semaines un prétendant nouveau, et où les prétentions les plus multipliées et parfois les plus saugrenues viennent lès assaillir. Jusqu’ici, je vivais assez tranquille de ce côté, grâce à la prudence de mon père, qui avait écarté toutes les der mandes, en déclarant ne pas vouloir me marier avant vingt et un ans ; mais une fois l'étiquette mise à mes millions par la nouvelle d’une première ébauche matrimoniale, on verra s’agiter autour de moi tous les célibataires de notre monde, entre vingt et soixante ans, non parce que je suis une fille assez jolie, bien élevée et raisonnable, mais parce que je suis une héritière. *
Je ne veux pas supposer que j’aurai à traverser cette phase insupportable, mais bien plutôt compter sur ma bonne étoile; elle semble vouloir arranger tout pour Je mieux. Te l’avouerai-je ? je sens en moi quelque cliosed’intime et d’irraisonné, une espèce de pressentiment qui me dit que lé prinee est charmant.
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Ne va pas rire de moi, et surtout ne montre pas cette lettre à ton mari; il faut que je sois sûre de t’écrire à toi seule, pour pouvoir t’ouvrir tout mon cœur.
Laura Rudolphi.
Le marquis Alphonse au prince San-Carlo.
Mon cher prince, vous avez dû recevoir une invitation de mon père ; vos affaires vont à merveille, et je voudrais pouvoir en dire autant des miennes ; malheureusement, elles se sont beaucoup compliquées depuis un mois : mon petit roman champêtre a eu sa conclusion, et maintenant l’épilogue menace d’être beaucoup moins amusant. Vous pouvez, si vous voulez bien consentir à retarder votre arrivée à Rudolphi de quelques jours, me tirer d’une situation assez embarrassée.
J’ai recours à votre amitié. J’ose vous prier de m’écrire une lettre par laquelle vous réclamerez impérieusement ma présence à Turin. Indiquez le motif que vous voudrez, je vous donne carte blanche; mais procurez-moi un prétexte pour partir ; il faut que je parte. Vous ne me comprenez sans doute pas , et vous voulez savoir comment je me
trouve réduit à celte extrémité. Je vais m’expliquer.
Sans prévoir où j’en arriverais, mon ami, vous m’aviez donné un sage conseil ; pour ne l’avoir pas suivi, je vois mon idylle tourner au drame d’une façon inquiétante. La jeune fille dont la douceur, la naïveté, l’insouciante gaieté m’ont séduit il y a deux mois, est devenue, en peu de jours, une femme impérieuse et violente. Il parait que, sans le vouloir, j’ai allumé une passion. Je n’en demandais pas tant! On a tort, dit-on, déjouer avec le feu; oui, mais c’est si amusant! Bref, ma bergère est en combustion ; hier, elle m’a proposé , sans rire, de l’épouser (elle me croit libre), et» ce matin, elle m’écrit qu’elle va tout avouer à son frère. La péripétie s’aggrave par la prochaine arrivée d’un certain Giovanni, auquel Marielta est promise; cette espèce de marchand demi-fermier est à Gênes depuis six mois, et m’aurait fait grand plaisir d’y rester ; il est mainlenant l’épée avec laquelle on m’assassine. La petite veut rompre avec lui, et prétend que la chose se fasse par moi. J’ai beau lui montrer les impossibilités accumulées par la différence de nos positions, quand je lui parle convenance, c’est comme si je lui parlais grec, elle se pose dans un absolu où toutes les femmes ont la manie de s’enfermer à un certain degré d’amour. Son argumentation est simple :
« Si vous m'aimez, faites ce que je veux ; si vous ne le faites pas, vous ne m’aimez pas, et alors vous avez menti indignement. »
Elle ne sort pas de là.
Or, vraiment, après lui avoir inl si souvent que je l’aimais, je ne puis pas tout d’uli coup lui dire le contraire, ce serait brutal, et puis elle me plaît beaucoup, après tout. Mais l’épouser! mais l’enlever! cela rentre dans im fantastique étranger à mes habitudes. '•
Le plus simple, le plus avantageux pour ellemême, serait qu’elle épousât tranquillement son Génois; j’arrondirais un peu la dot; le marchand, touché de cette, extension des ééus, ne serait pas trpp clairvoyant pour la femme, et tout serait dit. Au lieu de cela, Mariella ne veut rien entendre, me fait des scènes affreuses, jure qu’elle m’adorera jusqu’à la mort, invoque Dieu, les saints, sa mère, son innocence, ses remords, enfin toutes les litanies du répertoire excessif, et finit d’ordinaire par me menacer d’un coup de poignard, dont je suis moins effrayé que d’aveux faits à son frère. Si je n’empêche pas cetté confidence, la pauvre fille se perd, et me jette, moi, dans une situation fort désagréable.
J’ai des ménagements à garder, à cause de mon père surtout ; le duc aime à faire le seigneur débonnaire et ami de la justice avec ses tenanciers; il a pu
UNE VENGEANCE. ' v
courtiser leurs femmes, il a toujours respecté leurs filles. Il regarde ce système comme bien plus moral. Prudence salutaire, dont je me repens bien de n’avoir pas hérité!
Enfin, la sottise est. faite', les, retours sur le passé
sont vains; il me faut conjurer le danger présent,
très-réel, comme vous voyc2, car cette petite tête
exaltée est capable de tout.
Voici mon plan; je, le modifierai sur vos avis, cher prince, si vous ne jugez pas tout cela indigne de votre haute diplomatie .
Je feins une allure imprévue qui m’appelle à Turin; je me montre désolé de ce contre-temps, je lis votre lettre à, la petite, je la rassure par serment, je lui promets, je lui jure.de travailler à notre prochaine réunion. L’honneur n’a rien à faire dans de pareils engagements. Que deviendrions-nous s’il fallait avoir le môme honneur avec les hommes et avec les femmes!.:. Toutes choses arrangées avec elle, je pars, après lui avoir fait prometlre de garder le silence envers son frère. Moi une fois parti, le temps fera le reste ; je m’astreindrai d’abord à lui écrire de loin en loin, et ensuite tout se découdra sans secousses au lieu de se briser au milieu des catastrophes.
» Je devrai me préoccuper d’empêcher le Génois de reparaître; s’il revenait trop tôt, pour réaliser ses prétentions, sa présence pourrait précipiter des
accès de franchise dangereux. Ceci est ce qui m’inquiète lç moins; on a toujours raison d’un marchand avec de. l’argent, fût-il amoureux. Je ferai présenter à ce Giovanni l'appât de quelque affaire avantageuse, et je retiendrai mon homme à Gênes aussi longtemps qde cela me sera nécessaire > c’està-dire jusqu’à ce que mon. souvenir s’efface dans la tête volcanique de ma petite folle.
Voilà mes projets, cher prince ; ils me paraissent assez bien combinés. S’ils ont votre approbation, il ne me restera plus qu’à m’excuser de vous mêler si activement aux infimes, aventures de ma vie de désœuvré; il faut vraiment que j!aie la certitude de rencontrer eh vous une indulgence toute fraternelle pour oser user ainsi de vous.
Je serai bien puni de mes péchés mignons ; cette bête de petite histoire va me priver d’être votre introducteur à Rudôlphi, auprès de ma sœur, et Dieu sait si je m’en faisais une fête. La pensée de l’accueil qui vous attend pourra seule calmer mes regrets. *
J’ai beaucoup à vous parler de Laura, mais je n’ai pas voulu mêler son souvenir aux mesquines préoccupations qui fontf objet de cette lettre; j’aime mieux, cher prince, garder ce sujet intéressant pour notée prochaine entrevue, et vous forcer ainsi à désirer mon arrivée. • ,
, -s . , i Alphonse Rudôlphi.
Le prince San-Carlo au marquis Alphonse.
Mon cher Alphonse, vous trouverez sous ce pli la lettre commandée. Le plus triste pour moi, c’est qu’elle n’est pas entièrement de complaisance. Des affaires assez graves pour que je n’ose vous en parler dans une lettre m’appellent en France. Il s’agit de politique. Vous me comprenez. Mon absence durera un mois à peu près, et je suis contraint de retarder, jusqu’à mon retour, ma première visite à Rudolphi.
Je ne saurais vous dire combien ce contre-temps m’affecte. ■
Le duc Rudolphi 11e va-t-il pas être mécontent de ce départ intempestif? et que va dire votre chère sœur du peu d’empressement de son futur?... Celte pensée me tourmente au dernier point. Chargezvous d’amplifier ma très-insuffisante lettre d’excuses et soyez mon avocat auprès de cette belle Laura, qui a tant de droits à être exigeante.
J’oublie que vous quittez vous-même Rudolphi. Excusez-moi : mes propres soucis me font oublier le buisson d’épines où vous manœuvrez en ce moment. ’ •
J’approuve votre plan, le seul à suivre en effet,
la situation étant devenue fort difficile. Vous vous seriez épargné bien des ennuis en sacrifiant quelques moments de plaisir. Le mal est maintenant sans remède, ce n’est plus l'heure de faire le moraliste. Dépêchez-vous de couper vos fils là-bas, et arrivez-moi vile, que j’aie le temps de vous serrer la main avant mon départ, de vous expliquer les motifs de mon voyage, et de vous faire dire tout ce que me promet votre dernière lettre; vous me devez bien cela ! . ‘
Àscanio San-Carlo.
l’aveu*
Les lettres qu’on vient de lire donnent les indications assez complètes sur la situation et le caractère des divers personnages dont nous avons entrepris de raconter Hpstoire. Maintenant, reprenant notre rôle de narrateur, nous conduirons le lecteur à Aqua-Verde.
Quinze jours se sont écoulés depuis la dernière lettre du prince San-Carlo et le départ du marquis Alphonse; quinze jours fort paisibles au château, fort troublés à la ferme. *
La fière Laura a pris avec son calme habituel la nouvelle du voyage de son futur ; le duc ne s’en est pas inquiété, par suite des explications du prince, qui s’est gardé de se montrer en défaveur auprès du roi. L’absence du marquis Alphonse se remarque peu au château ; il n’y vient jamais qu’accidentellement. Tout marche donc à Rudolphi avec cette allure à la fois égale et agitée qui est dans les habitudes des grandes existences- Beaucoup de mouvement et peu d’émotions : c’est ainsi que
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vivent les heureux de ce monde.... quand ils sont heureux.
A la ferme, non plus, rieri n’a changé en apparence ; et cependant un cœur y a subi les phases poignantes par lesquelles on passe pour aller de la confiance heureuse au plus morne désespoir.
Depuis sa ehute, Marietta virait inquiète et troublée, et cependant le départ du marquis avait été une sorte de halte dans la route douloureuse où elle se voyait engagée.
Au moment d’une séparation qu’il savait seul être définitive, Alphonse sut trouver dans son expérience, dans la nécessité même d’abuser encore la jeune fille, des ressources de dissimulation dont le succès fut complet. Il put se féliciter, en la quittant, de la laisser entièrement rassurée et avec la conviction que cette absence devait servir à leur réunion prochaine.
Le marquis ne s’était pas expliqué sur la forme de cette union, devenue, disait-il, nécessaire à son bonheur ; il en avait mêlé l’idée à toutes ces protestations, bien sûr qu’elle contenait une ivresse capable d’étpuffer toutes les inquiétudes de la pauvre fille.
Marietta en était à ce point où aucune réflexion ne peut plus se placer enlre les désirs du cœur et la façon de les réaliser; elle comprenait vaguement tous les obstacles placés entre elle et Alphonse ; mais
il l'aimail, il lui promettait de les surmonter '.elle ne doutait pas de la toute-puissance de son amour.
Cette phase de confiance enthousiaste dura jusqu’à la première lettre du marquis. Elle y entrevit une lueur glaciale et terrible. La pensée que peut-être elle n’était pas aimée lui vint à l’esprit pour la première fois. Alphonse, se sentant à l’abri des coups de tête, avait négligé de bien dissimuler; sa lettre contenait des phrases d’une clarté désespérante.
« Si Giovanni revient, disait-il, ne gâte rien par des résolutions extrêmes, et feins toujours de consentir à l’épouser. »
Dans sa seconde lettre, il laissa échapper cet aveu d’indifférence :
« Ne m’écris pas la semaine prochaine; je serai de service, la lettre pourrait s’égarer. »
Quelque inexpérimentée et crédule que fût Mariella, de semblables lettres furent bientôt des révélations évidentes ; elle le dit au marquis avec toute la sincérité de sa nature passionnée. Elle le lui dit, et, dernière illusion, elle espéra être démentie. Le marquis ne répondit pas.
Dès lors Marietta comprit sa situation. Tout était perdu; Alphonse ne l’aimait pas. Elle restait seule à dix-sept ans, livrée à un remords incessant, moins violent encore que le désespoir de sa déception.
Des orages qui bouleversaient ce jeune cœur, rien
L’AVEU
ne parut pourtant à l’extérieur. Une mère eût pu remarquer que Màrietta ne chantait plus en vaquant aux soins du ménage ; que ses yeux se cernaient d’un cercle bleuâtre ; que, loin de rechercher avec un instinct d’enfant le mouvement et le bruit, elle préférait demeurer à l’écart de tout le monde, tenant à la main un ouvrage auquel l’aiguille res- § tait attachée, inactive ; mais, si ces indices révélateurs d’un chagrin secret eussent éclairé la sollicitude maternelle, ils restèrent muets pour l’œil moins altentif d’un frère.
En apparence donc, rien ne paraissait changé à la ferme; on y était moins gai; ce que chacun attribuait au départ d' Amine, rappelée impérieusement par sa maîtresse.
Tous les habitants d’Aqaa-Verde, hors Lorenzo, professaient pour Amine la plus grande sympathie.
Amine, jeune villageoise alerte et vive, frottée des manières du monde par le contact continuel de Laura Iludolphi, représentait dans son village un type très-apprécié; son humeur joviale et moqueuse, la verve de son esprit naturel, aiguisée au verbiage de la ville, et avec tout cela une bonhomie native qui l’empêchait de jouer la demoiselle avec ses anciens amis, la faisaient la reine du village. C’était à qui la fêterait, l’accueillerait, et, depuis sa convalescence jusqu’à son départ, on avait été à Aqua-Verde assez occupé de sa présence pour ne pas remarquer
l’humeur étrange dans laquelle était tombée la jolie Marietta.
Quoique très absorbé par ses propres préoccupations, Lorenzo vit s’accroître la tristesse de sa sœur, et en interpréta la cause à sa manière. Il crût bien faire en pressant encore le retour de Giovanni, et lui envoya de nouvelles instances.
Un malin, Marietta, appuyée à un grand platane qui ombrageait la maison, jetait machinalement des poignées de grajn à ses poules favorites; celles-ei, habituées à venir becqueter jusque dans son tablier, l’entouraient dans un joyeux tumulte, et la troupe gloutonne et hardie poussait des gloussements impatients, en fajsant étinceler a p soleil les crêtes rouges et les colliers changeants. La jeune fille, plongée dans une sombre rêverie, regardait sans la voir cette petite scène animée, à laquelle elle prenait autrefois un si vif plaisir.
Tout à coup la voix de Lorenzo la fit tressaillir.
«Bonne nouvelle! petite sœur, lui cria-t-il en s’avançant.
— Quelle nouvelle ? demanda Marietta avec indifférence. ' >
— Tu ne devines pas?
— Non. * . ‘ ;
— Tu ne te doutes de rien ?
— Mets-moi Sur la voie:
— - J’ai reçu une lettre de Gênes
L’AVEU
— Ah! fit-elle, plus attentive, en dissimulant un frémissement intérieur.
— Giovanni est bien content-, va !
— Ses affaires réussissent?
— Ses affaires ! sournoise, est-ce cela qui t’occupe? Il n’est pas question d’affaires; il arrive, il sèra ici demain.
— Demain ! -murmura Marietta , tandis qu’une pâleur mortelle se répandait sur ses traits.
— Allons , Marietia , il ne faut pas te laisser aller à une émotion trop vive ; après tout, cela n’est pas dangereux, et rien n’est sain comme la joie.
— Tu as raison, » balbutia Marietta.
La pauvre fille se soutenait à peine, et ne savait
plus ce qu’elle disait. Elle rentra précipitamment dans la maison, pour mettre fin à une conversation qui la torturait.
Lorenzo la regarda s’éloigner et resta pensif.
« Comme ces jeunes filles sont dissimulées ! se dit-il. Celle-ci n’a pas l’air de s’occuper de son fiancé; elle me demande à peine de ses nouvelles, et son absence la fait dépérir, et elle manque de s’évanouir en apprenant son retour. Oh ! les femmes! les femmes! comprenez-les donc!
Et, après cette exclamation que tout homme a proféré dans sa vie, Lorenzo se laissa aller à des réflexions intimes sur ces créatures étranges, d’autant plus indéchiffrables pour lui qu’elles lui étaient in
connues ou à peu près, une jeunesse studieuse l’ayant préservé des dangereux plaisirs des villes. Marie! ta reparut sur le seuil de la maison et lui fit signe de venir.
« Sors plutôt toi-môme, dit Lorenzo ; le temps est magnifique, et nous irons faire une promenade autour du lac tout en causant de nos projets.
— Non, répondit Marietta, il faut que je te parle ici. »
Il la regarda, elle lui parut toujours très-pâle, et tout en parlant sa voix tremblait.
« Il s’agit donc d’une chose bien grave? reprit-il.
— Très-grave. »
Sans rien ajouter, Marietta saisit la main de son frère et l’entraîna vers la maison.
Elle monta le petit perron de pierre, entra dans la salle basse, et alla lentement fermer les portes et les fenêtres.
Lorenzo s’étonnait de ees allures solennelles et n’y comprenait rien.
Marietta prit brusquement la parole, comme pressée d’aborder un redoutable sujet de conversation.
« Giovanni arrive demain , dit-elle , tu en es sûr?
— Très-sûr ; j’ai là sa lettre ; je vais te la lire.
— C’est inutile , c’est inutile ! »
L'AVEU
Lorcnzo la regarda, de plus en plus étonné de son accent et de sa physionomie.
« Lorenzo, reprit la jeune fille, comme cherchant une transition capable d’atténuer ce qu’elle allait dire, tu n’as rien à me reprocher, mon frère, et lu m’aimes, n’est-ce pas ?
— Si je t’aime, chère petite! tu n’en peux pas douter. Jusqu’à, ce jour tu as été la joie de cette maison ; tu vas en devenir le bonheur en épousant mon meilleur ami. »
Quelque chose de fatal semblait ramener toujours Marietta à l’idée de ce mariage avec Giovanni ; ses
efforts pour obtenir un peu de répit étaient vains; il fallait affronter la situation ; elle le sentit, et, laissant enfin de côté les précautions et les circonlocutions:
« Frère, dit-elle, je ne veux plus épouser Giovanni.. »
Lorenzo recula, comme s’il eût reçu un coup inattendu.
« Tu ne veux plus épouser Giovannni! s’écria-l-il en revenant de sa stupeur. Allons ! ce n’est pas possible!
— Non, je ne le veux plus, répéta Marietta.
— Deviens-tu folle? et pourquoi cette étrange résolution? *
La jeune fille ne répondit, pas et baissa la tête.
Son frère s’approcha d’elle, lui prit la main et répéta sa question avec beaucoup de douceur.
« Je ne l’aime pas, murmura Marietta. • -
— Tu ne l’aimes pas ! j’aurais cru le contraire. Tu l’as accepté volontiers pour fiancé, il y a six mois; je n’ai pas alors forcé ton inclination; d’où vient que tes sentiments ont changé? Voyons, mon enfant, reviens à la raison ; tu n’as pas de motif pour rompre au dernier moment un engagement' librement contracté il y a six mois ; avoue que tout cela n’est pas sérieux, et demain je ne dirai rien à Giovanni, car tes hésitations l’affligeraient beaucoup.
— Demain, demain ! » répéta Mariella.
Puis, comme poussée par la signification de ce mot
« Oh I ]/>renzo, je l’en prie, ne me force pas à épouser Giovanni; je ne l'aime pas, je serais malheureuse ; je ne veux pas me marier d’ailleurs.
— Ma chère Marietta, reprit Lorenzo d’un ton grave, il est trop tard pour de pareils aveux. Giovanni t’aime, lui, il te regarde depuis longtemps comme sa fianeée ; il arrive demain, lu épouseras Giovanni. Tu éprouves en ce moment une de ces vagues terreurs qui s’emparent parfois de l’imagination des jeunes filles en présence de cet inconnu où va entrer leur destinée ; mais cela se dissipera. Si tu n’aimes pas vivement Giovanni , tu as du moins pour lui cette dose d’estime eide bonne amitié qui suffisent à assurer le bonheur dans un mé->
L’AVEU
nage. J’ai entendu dire à notre mère que; lorsqu’elle épousa notre père, elle n’avait pas d’amour pour lui, et cependant....
— Ah! notre mère, interrompit Marietta avec amertume, notre mère n’avait pas du moins un cœur déchiré comme le mien ! *
Lorenzo tressaillit à cette exclamation.
« Que veux-tu dire? » s’écria-f-il vivement en saisissant le liras de sa sœur et en la regardant avec des yeux étincelants.
La pauvre fille ne put soutenir l’expression du visage de son frère ; elle se sentit devinée, perdue, et, tout épouvantée, elle se laissa glisser sur ses genoux, cacha sa tète dans ses mains et s’écria :
« Grâce , mon frère ! »
Lorenzo ne comprit pas. •
« Tu en aimes un autre ! dit-il avec colère. N’importe, tu l’oublieras ; je ne céderai pas devant un enfantillage qui peut faire le malheur de mon ami. »
Marietta pleurait, et il lui prit les mains pour la relever ; elle résista.
« Laisse-moi là, dit-elle ; ne vois-tu pas que je te demande grâce? » 1
Une ombre passa sur le front de Lorenzo, une pensée odieuse traversa son esprit; il regarda cette femme affaissée à ses pieds, et il crut lire une horrible révélation dans son altitude suppliante. Il at-
tendait une protestation. Marielta resta silencieuse; seulement, les sanglots qui soulevaient 'sa poitrine semblèrent l’étouffer.
Séduite! et par qui? s’écria-t-il. Dis-moi le nom de cet homme! »
Marielta resta muette.
« Dis-le-moi! dis-le-moi donc! » répéta-t-il plusieurs fois en la secouant par les épaules, comme s’il eût voulu l’écraser sous sa colère. *
Marielta se laissa faire, et son corps, sans force et sans volonté, suivait les oscillations violentes que lui imprimaient les robustes bras de son frère.
« Misérable fille! lui dit-il d’une voix basse et entrecoupée par l’émotion , ne vois-tu pas que je dois connaître cet homme, et que maintenant il faut que lu l'épouses !
— C’est impossible ! balbutia la malheureuse enfant; j’ai juré de me taire.
— Juré! à qui? au lâche qui a déshonoré la maison de mon père! Quoi! un homme aura séduit ma sœur et il ne l’épouserait pas ! Sang du Christ ! quand ce serait le plus riche du pays , quand ce serait un gentilhomme, je le trouverai, et.... »
Lorenzo n’acheva pas; il s’arrêta frappé d’un trait de lumière terrible.
« Ciel! s’écria-t-il; c’est le marquis Alphonse , et il est marié! »
L’AVEU. .49
Marietta fît entendre un sourd gémissement et tomba sur le plancher.
Lorenzo ne la regarda pas, ouvrit la porte et s’élança dans la campagne.
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Le soleil de juin dardait d’aplomb ses plus chauds rayons sur les plaines fertiles qui entourent Verceil, lorsqu’un homme vêtu d’un costume de voyage, un bâton à la main et un havresac assez rond sur le dos, passa le pont de bateaux de l’Agogna et prit la roule d’Orfengo. Il suivit pendant une heure cette route droite et peu ombragée, sans paraître souffrir ni de la chaleur, ni des tourbillons de poussière dont chaque voiture l'enveloppait au passage. Cependant il entra avec une satisfaction visible dans un petit chemin de traverse, bordé de champs de maïs et égayé de temps en temps par la verdure de quelques bouquets de mûriers; il activa sa marche et commença une de ces longues cantilènes italiennes qui tiennent du cantique et de la berceuse, et qu’il est si doux d’entendre tout à coup se mêler aux bruissements des herbes et aux murmures du vent par une belle journée d’été.
Ce voyageur paraissait avoir de vingt-huit à trente ans ; il était petit, brun, robuste, un peu trapu, et
sa physionomie accentuée présentait à la fois les caractères de la résolution et de la franchise. Son costume annonçait l’aisance, et son solide havresac, usé à certains endroits, prouvait que les voyages étaient dans ses habitudes. Du reste, en regardant ce havresac, on savait tout de suite qui était ce voyageur, car on y voyait en lettres assez grandes, brodé sur le cuir même, ce non* : « Giovanni Borella. »
Le bonheur a le pied léger. Giovanni, en se dirigeant vers Aqua-Verde, ne sentait ni la chaleur ni la fatigue; il ne s’était pas arrêté depuis Gênes, faisant des étapes de plusieurs lieues, et se réjouissait à la peusée que cette hâte pourrait lui' permettre d’arriver plus tôt qu’il ne l’avait annoncé.
Cependant la nature a scs exigences, môme pour les amoureux, et Giovanni reconnut qu’il devait concéder à son estomac une courte halte pour prendre quelque nourriture. Il choisit un tertre sous un bouquet d’arbre, à proximité d’un petit ruisseau, babillant avec des cailloux en se donnant des airs de torrent, et dont l’eau devait offrir à son • repas un limpide complément.
Il tira de son sac quelques provisions, les expédia lestement, puis, prenant une calebasse coupée qui lui servait de tasse, il la remplit à la source et but avec délices celle eau fraîche et cristalline. Tout à
coup une voix fortement accentuée retentit derrière lui.
« Après vous l’ami, s’il vous plaît, dit la voix ; je suis harassé, je viens de faire dix lieues sans trouver une fontaine ; une tasse de cette belle eau me serait bien agréable. »
Giovanni se retourna.
Celui qui lui parlait était un beau et grand cavalier, vêtu d’un petit uniforme de capitaine de la garde du roi ; il montait un magnifique cheval gris de fer, etse tenait arrêté au milieu de la route.
« A votre service, seigneur officier, » dit GioVanni en remplissant sa calebasse à l’endroit le plus clair du ruisseau et en la présentant au cavalier.
Celui-ci prit la tasse, but d’un trait, puis, faisant claquer sa langue, comme s’il venait de déguster le meilleur vin, et essuyant ses longues moustaches :
« Je n’aurais jamais cru, dit-il, qu’une tasse d’eau pût contenir tant de jouissances.
« Ce n’est pas la valeur de la chose qui fait la jouissance, répondit Giovanni; c’est le désir ou le besoin qu’on en a.
— C’est parler sagement, mon voyageur, et vous me faites l’effet d’un homme de sens. Parlant ainsi, vous êtes sans doute prévoyant, et vous devez avoir des cigares; j’ai fumé mon dernier il y a une heure, et ne serais pas fâché d’en allumer un autre pour me tenir compagnie jusqu’à Orfengo, où je retourne. »
Giovanni ouvrit son porte-cigares, choisit avec
soin un beau cigare bien blond et bien intact, et le tendit au capitaine, qui l’eut bientôt allumé.
« Il est bon, votre tabac, dit le capitaine en tirant la première bouffée avec une grimace de satisfaction; vous m’avez, par ma foi, réconforté tout à fait de cette interminable route : c’est presque de l’hospitalité, cela : je voudrais pouvoir vous le rendre. Écoutez, mon camarade, si jamais je puis vous être bon à quelque chose à Turin, demandez le marquis Alphonse Rudolphi, au palais du roi : je suis officier d’ordonnance de Sa Majesté. »
Giovanni leva un regard tranquille sur le marquis, et lui dit :
« L’eau et le feu sont à tout le monde, seigneur, et vous ne me devez rien; je ne vous remercie pas moins de l’offre de voire protection. »
Si en ce moment il eût pu lire dans Je cœur de l’homme qui était devant lui, il n’eût pas hésité sans doute à lui traverser la poitrine de son poignard.
Au lieu de cela, il reboucla son havresac et le replaça sur son dos, et, après avoir adressé un salut au marquis, il se retourna pour continuer sa roule.
Alphonse put alors lire le nom de l’homme qui venait de l’obliger. Sa nature frivole et vicieuse trouva quelque chose de comique dans la débonnaireté du marchand à son égard, et, sous la première impression de cette pensée, il ne put retenir
un écjat de rire, tout en enlevant son cheval et en s’éloignant au grand trot. •
« Vous allez à Aqua-Verde? s’écria-t-il en se retournant.
— Oui, répondit Giovanni étonné.
— Eh bien ! bonne chance ! »
El donnant un nouveau cours à son accès de gaieléyle capitaine disparut dans un nuage de poussière. •'
Giovanni ne s’expliqua pas cette fugue et ces rires; cependant quelque chose se serra dans sa poitrine, et il murmura :
« Pourvu que cet homme n’ait pas le mauvais œil! Il y a des rencontres qui portent malheur! »
Et, avec sa superstition de Génois, il fit pieusement le signe de la croix, et continua sa route.
Il marcha encore plusieurs heures d’un pas hâté par l’impatience, mais il ne chanta plus.
Des rayons obliques éclairaient le sommet de la colline qui s’élève près du petit lac d’Aqua-Verde, et la vallée se remplissait d’ombres quand il atteignit le premier enclos dépendant de la ferme de Lorenzo Mernmi. Il souleva d’une main pressée la barrière de bois, prit, pour raccourcir, un sentier connu à travers la prairie, et s’avança rapidement vers la maison.
On était à cette heure où le soir est si beau, rénandanl sa fraîcheur et ses parfums sur la campa-
gne; l’insecte s’endort dans l’herbe, l’oiseau se tait sous la feuillée ; la brise cesse d’agiter les arbres; la nature entière semble se préparer au sommeil dans un calme harmonieux. L’homme heureux savoure cette impression, et il s’élève de son cœur une hymne muette à la louange du créateur.
L’homme malheureux sent sa .douleur s’engourdir, et l’espérance jette sa iuefcr consolante dans son âme, et il se laisse aller à la douce contagion de ce repos universel. Seul* l’homme agité ne subit pas cette bienfaisante influence : pour Jui, la nature est sans beauté et le silence sans calme; sa pensée le dominé et l’emporte; rien ne peut l’en distraire. Tel était Giovanni s’approchant de la demeure de Marietta ; son cœur gonflé le laissait à peine respirer. Il songeait à la surprise de la jeune fille en le voyant, à l’accueil fraternel de Lorenzo ; il songeait surtout à la beauté de sa fiancée et à son bonheur prochain ; ces pensées, les mômes qui l’avaient occupé pendant tout son voyage, devenaient plus émouvantes et plus délicieuses à mesure qu’il approchait d’un moment si longtemps désiré.
La porte dé la maison doucement poussée s’ouvrit devant Giovanni, et il pénétra dans la grande salle, où d’ordinaire se tenaient la famille et les principaux serviteurs delà ferme.
A sa grande sürprise, il la trouva vide; un feu presque éteint brûlait encore sous la cendre, en-
tourée de marmites dont on n’entendait plus le frémissement habituel. Giovanni appela Lorenzo; celui-ci ne répondit pas. Alors il appela Marietta, même silence. Enfin il appela Paolo, Thérésa, Beppo, tous les gens de la ferme, avec un tapage infernal, frappant de son bâton sur les tables et faisant résonner la vaisselle sur les dressoirs de chêne. L’écho seul répondit à son vacarme. Essouftlé, fatigué, irrité, il s’assit sur une chaise, et tâcha de réunir ses idées pour s’expliquer cette étrange solitude.
La réflexion le calma et le rassura. On était au temps de la moisson ; tout le monde se trouvait aux champs sans doute ; Lorenzo et Marietta étaient allés jeter un coup d’œil à leurs travailleurs, rien de plus simple; mais l’heure du repas approchait, ils allaient tous rentrer et seraient bien surpris de le voir.
En effet, il distingua au loin le bruit des grands chars sur lesquels on charge les gerbes, et bientôt le bourdonnement croissant des voix apprit au voyageur que les habitants d'Aqua-Verde regagnaient leurs demeures. Incapable de modérer son impatience, il se leva, sortit et alla au-devant du premier chariot. Paolo, un grand et robuste métayer, celui qui briguait auprès d’ Amine la position
d’amoureux en litre, reconnut Giovanni, malgré le
crépuscule un peu sombre; il arrêta ses bœufs et s’écria avec un accent joyeux :
RETOUR DU FIANÔÉ. 57
« Ehl monsieur Giovanni, quoi ! yous voilà de retour? Notre maître doit être bien content....
— J’arrive, dit Giovanni, je ne l’ai pas encore vu. Où est Lorenzo ? où est sa sœur?
— M. Lorenzo, je ne sais pas : il a pour habitude de s’aiier promener de côté et d’autre, quelquefois fort loin ; et d’ailleurs, je suis dehors depuis quatre heures du matin, moi ; mais la demoiselle doit être à la maison.
— Elle n’y est pas, je sors de la maison, dit la vieille Thérésa en intervenant dans le dialogue. Où peut-elle être à celte heure?
— Sans doute avec son frère, reprit Paolo ; ils ne peuvent pas tarder à rentrer pour souper, mère Thérésa.
— Le pire, c’est qu’il n’y a pas de souper, Paolo. Le feu est éteint ; la demoiselle s’était chai’gée de le surveiller en mon absence, elle n’en a rien fait. Le souper n’est pas prêt. *
Giovanni, arrêté au milieu de la route, le regard perdu devant lui, n’écoulait plus le métayer; absorbé dans sa méditation, il cherchait à s’expliquer l’absence de ses amis, et une inquiétude mal définie commençait à s’emparer de lui.
L’àme pressent parfois ses orages, comme la nature, et elle se trouve alors oppressée d’un sentiment douloureux dont elle n’a l’explication que plus tard.
Cependant les chars se succédaient sur la route, les essieux criaient sous leur lourde charge, les bœufs mugissaient en approchant de l’étable et hâtaient leurs pas pesants sans que l’aiguillon les pressât. Les moissonneurs entraient par groupes dans la grande salle, où Thérésa, activant deux autres servantes, se hâtait de préparer le souper.
Giovanni, en quittant Paolo, vint s’asseoir sur un banc de pierre placé près d’un abreuvoir, à l’angle de deux routes, afin d’être le premier à voir Marietta et son frère à leur retour. Il y resta plus d’une heure, livré à mille suppositions différentes, examinant tour à tour les motifs de cette absence, et trouvant ces motifs moins plausibles à mesure que le temps s’écoulait.
Après une longue heure d’attente, un pas bien connu vint frapper enfin l’oreille de Giovanni ; les buissons s’agitèrent à l’entrée d’un petit sentier caché dans le bois : Lorenzo en sortit et se dirigea à pas lents vers la maison. Sa contenance décelait la fatigue, ses vêtements étaient souillés de poussière ; il était sans chapeau et marchait la tête baissée, en proie à une sombre méditation.
Giovanni fit quelques pas au-devant de lui et l’appela par son nom.
Lorenzo leva la tête et regarda devant lui d’un air hagard.
Giovanni eut froid au cœur sous ce regard,
« Lorenzo! cria-t-il, Lorenzo ! ne me reconnaistu pas? » . , . -
Lorenzo fit un brusque soubresaut à la voix de son ami, puis il lui lendit les bras sans pouvoir parler, et les deux hommes s’unirent dans une cordiale étreinte. ' . • .
Giovanni sentit peser un mystère dans cet accueil à la fois affectueux et étrange.
« Lorenzo ! , dit-il, que se passe-t-il? Parle vite ! tu semblés m’annoncer un malheur. Est-il arrivé quelque chose à Mariella? »
Lorenzo, pris au dépourvu par le retour immédiat de Giovanni, n’avait pas préparé ce qu’il voulait lui dire. La vérité lui parut à la fois trop cruelle pour sa sœur et pour son ami; il chercha à gagner du temps.
« Marielta va bien, dit-il d’une voix qu’il chercha à rendre calme; mais, toi, tu dois être fatigué ; viens d’abord à la maison.
— Je ne suis pas fatigué, merci. Dis-moi plutôt où est ta sœur, et allons ensemble la chercher.
— Ne l’as-tu pas vue encore ? dit Lorenzo surpris.
— Non. Où est-elle?
— • Je ne sais pas.
— Comment, Lorenzo, tu ne sais pas où est ta sœur, à celte heure, quand tout le monde est rentré ?
— Elle est probablement chez la mère d’Amine,
répondit Lorenzo en dissimulant un commencement d’inquiétude; si tu m’en crois, laisse-la pour ce soir, viens te reposer; demain, nous causerons. J’ai beaucoup de choses à te dire.
— Demain, dis-tu? C’est à n’en pas croire mes oreilles! Quoi ! il y a six mois que je n’ai vu ma fiancée ; j’arrive en grande hâte, je fais des marches forcées pour être ici quelques heures plutôt, et tu rh’accueilles avec un air contraint qui me glace, et tu médis « Demain ! » Lorenzo, tout cela n’est pas naturel; encore une fois, que se passe-t-il ici ? Où est Mariella ? Je veux la voir.
— Je ne t’empêche pas de voir ma sœur, Giovanni, seulement je pensais.... »
Le pauvre Lorenzo était au supplice ; son propre chagrin s’aggravait en voyant son ami courir audevant d’une révélation qui devait le frapper au cœur. Que faire? Il n’était plus temps de rien concerter avec Marietta ; il n’y avait plus de ménagements possibles; la contenance de la jeune tille serait un aveu terrifiant : il accepta la douloureuse extrémité de sa situation.
« Tu le veux, dit-il, tu veux voir ma sœur?
— Oui, à l’instant. Pourquoi tous ces délais? Marietta ne peut avoir rien de bien pénible à m’apprendre, ou tout a changé à Aqua-Verde depuis ta dernière lettre. »
Ces mots rappelèrent à Lorenzo les illusions qu’il
avait entretenues sur les sentiments de Marietta, et un sourire amer erra un moment sur ses lèvres.
« Va donc! » dît-il en lâchant le bras de Giovanni, qu’il retenait instinctivement, car chacun de ses pas vers la maison d’Amine le rapprochait de son malheur.
Ils avancèrent tous deux en silence, Giovanni inquiet et ému, Lorenzo accablé et résigné, songeant à sa tâche prochaine entre les deux êtres par lesquels il avait cru voir alléger sa vie, et dont bientôt il allait se trouver l’unique consolateur.
Ils arrivèrent au seuil de la maison d’Amine. Giovanni frappa impatiemment. La mère d’Amine parut, et, s’adressant vivement à Lorenzo :
« J’allais chez vous, dit-elle; je ne m’explique pas pourquoi votre sœur a apporté une lettre pour vous ici.
— Une lettre !
— Oui, je viens de la trouver là, sur ma table, en rentrant ; tenez. »
Lorenzo prit la lettre, et sa main trembla en reconnaissant l’écriture de sa sœur.
Giovanni, les yeux anxieusement attachés sur lui, le vit tout à coup pâlir ; puis il jeta un gémissement étouffé, et tomba à demi évanoui sur une chaise. Giovanni se précipita sur le papier que son ami
tenait d’une main défaillante, et parcourut à la hâte le billet de Marietta. Voici ce qu'il lut :
« Mon frère, ce que tu m’as appris a changé en désespoir la honte et le chagrin que j’éprouvais de ma faute. Tu ne peux me pardonner, je suis une fille perdue ; je le sens, je n’oserai jamais te revoir, et encore moins Giovanni, qui me maudirait, j’en suis sûre. Adieu! je vais trouver celui qui pardonne tout au repentir. Tu ne refuseras pas un regret à ta pauvre sœur; lu te souviendras, n’est-ce pas? qu’elle a préféré mourir à vivre déshonorée. Alphonse est marié ! voilà mon arrêt, voilà ce qui me tue en m’ôtauttout espoir. Adieu encore! prie pour moi. Je souffrais beaucoup sur la terre, je mets ma confiance en Dieu ! »
Giovanni ne vit d’abord qu’une chose dans ce billet: c’est que Marietla était peut-être morte. A cette pensée, il senlit son cœur s’arrêter dans sa poitrine, l’air lui manqua, un nuage passa sur ses yeux. Avec une certitude, il serait peut-être tombé sous le coup qui foudroyait son bonheur ; le doute le soutint.
« C’est impossible ! cria-t-il d’une voix étranglée, c’est impossible! elle ne peut pas être morte ! Où est-elle? où l’as-tu quittée, toi, Lorenzo?
— Hélas ! à la maison, ce matin.
— N’importe ! viens, il faut la chercher, la trouver. Vite, du monde! des torches! Oh! je la trouverai, te dis-je! »
Cette lueur d’espérance parut ranimer Lorenzo ; il se précipita sur les pas de Giovanni. La terrible nouvelle se répéta en un instant parmi les gens d’Aqua-Verde, et ils se répandirent de tous côtés à la recherche de la jeune fille.
Giovanni et Lorenzo, agités d’un pressentiment funeste, s’engagèrent dans le chemin du petit lac. Là ils consultèrent avidement les moindres traces; mais plusieurs groupes de moissonneurs étant revenus par ce chemin, les empreintes des pas s’y trouvaient multipliées de façon à dérouter toute observation. <
Tout à coup Lorenzo poussa une exclamation douloureuse : il venait de trouver, accroché à un buisson, un petit lambeau de la robe de sa sœur.
« Qu’est-ce? dit Giovanni; vois-tu une trace? »
Lorenzo, Oppressé, ne répondit pas, mais il lui tendit le petit morceau d’étoffe.
Giovanni comprit, et aussitôt, sans qu’on pût le retenir, il gravit rapidement une petite éminence et se précipita dans le lac, où la chute de son corps retentit d’une façon sinistre.
A ce bruit, les paysans disséminés aux environs s’approchèrent; Lorenzo courut détacher une petite
barque ; il la dirigea vivement du côté où son ami avait disparu, lise fît un silence solennel, pendant lequel on n’entendait que le clapotement de l’eau sous les rames de Lorenzo et le souffle de vingt poitrines émues ; enfin, au moment où Lorenzo atteignait le milieu du lac, Giovanni, pâle comme un spectre, souleva sa tête au-dessus de l’eau, posa sa main sur le bord de l’embarcation, et dit à Lorenzo d’une voix à peine intelligible:
« Là!... elle est là! »
Puis, épuisé, à bout de forces, il lâcha la barque et disparut de nouveau. Lorenzo le retint par un mouvement vigoureux, le hissa près de lui, le coucha .dans la barque, et, appelant Paolo, il s’élança à son tour dans le lac.
Le brave méfaycr se jeta à l’eau à la voix de son maître, et gagna la barque, au fond de laquelle il trouva le malheureux Giovanni entièrement privé de sentiment. Il se hâta de le ramener à terre, ei le remit entre les mains des assistants, qui s’occupèrent de le faire revenir à la vie.
Quant à Lorenzo, il plongeait avec acharnement. Les paroles de Giovanni lui avaient fait entrevoir une horrible certitude. Après quelques minutes de pénibles recherches, sa main rencontra quelque chose de soyeux et d’épais dont le contact le fit frissonner : c’étaient les cheveux de Marietta. Il retira d’abord sa main involontairement, puis, faisant
appel à toute son énergie, il saisit la jeune fille par ses vêtements, la ramena à fleur d’eau, et, la soutenant d’une main et nageant de l’autre, il regagna le rivage, où il déposa, au milieu de la stupeur générale, le corps inanimé de sa sœur. '
. Giovanni, qui commençait à reprendre ses sens, entendit des exclamations douloureuses, et, s’arrachant aux mains qui le retenaient, vint s’agenouiller près de Marietta. ; •• •’....*••> •
Alors, prenant la tête de la jeune fille dans ses mains, il écarta lentement ses longs cheveux noirs alourdis par l’eau et resta dans une muette et poignante contemplation. Il regarda longtemps ce visage si charmant et si jeune, portant déjà les caractères du dernier sommeil; ces yeux si lumineux naguère, remplis d’ombres et clos à jamais, cette bouche enfantine où les violettes de la mort remplaçaient les roses de la vie, il vit tout cela, et son cœur se brisant enfin sous une angoisse suprême, il éclata en sanglots déchirants.
Les paysans, muets et attendris, éclairaient de leurs torches cette scène de désolation. Lorenzo se tenait dans l’ombre, sans essayer de troubler la première explosion du désespoir de son ami.
Il croyait avoir bien souffert depuis la révélation de Marietta, et il s’apercevait à ce moment que la mort seule pénètre l’âme d’une douleur inguérissable.
Quand l’aube blanchit les eaux profondes du lac, un triste cortège se mit en route pour Aqua-Verde. Quatre hommes portaient sur un brancard de feuil- , lage le corps de Mariette Memmi ; son fiancé et son frère l’accompagnaient, tous deux trop oppressés . par leur émotion pour pouvoir prononcer une parole, et si changés, qu’ils semblaient vieillis de dix ans depuis le matin* Ou arriva au village, et cette maison d’Aqua-Verde, que chacun s’attendait à voir bientôt animée par les joyeux préparatifs d’une noce, s’ouvrit pour les funèbres apprêts de la mort.
Lorenzo Memmi à Giovanni Borella.
Aqua-VenJe.
Oui, mon ami, je l’ai laissé partir, j’ai accepté que tu te misses seul à la recherche de l’homme que uous haïssons également ; je t’ai vu douter de toi un moment; je t’ai vu supposer que je voulais supporter sans me venger notre commune injure, et j’ai gardé le silence : je ne le voulais rompre que le jour où j’aurais arrêté un plan digne de no* tre haine.
Rassure-toi, mon ami, mon frère, Marietta sera vengée !
Cette lettre ira te trouver à Turin; ne va pas plus loin, cesse de chercher ; tu n’as pas besoin de fouiller l’Italie pour découvrir l’assassin de ta fiancée; je sais son nom : je vais te le dire.
C’est le marquis Alphonse Rudolphi, fils du duc Rudolphi, le plus, puissant, le plus riche seigneur
de la province. Si je ne t’ai pas dit ce nom plus tôt, c’est afin d’éviter les violences que t’eût conseillées ton juste courroux. Le marquis Alphonse succombant sous ton poignard, c’est ta tête vouée à l’échafaud; c’est encore du sang innocent sacrifié à cause de cet homme. Et puis, tu pourrais le manquer ! songes-y ! notre cause ne peut pas être laissée aux mains du hasard. ,
J’ai imaginé quelque chose de plus terrible et de plus sûr. J’ai construit tout un plan de vengeance; je t’en ai fait part dans ma précédente lettre; mais, avant de l’exécuter, je dois te demander si tu m’autorises à agir pour nous deux.
Je ne sais si je me trompe, mais j’entrevois là une revanche complète : déshonneur pour déshonneur. J’ai comme un pressentiment que je réussirai. Les circonstances semblent vouloir me servir. D’ailleurs, te le dirai-je? j’aime mieux les attaquer ainsi, ces puissants du monde ; il me faut leur humiliation. Un coup de poignard ne fait qu’une victime ; une tache de honte souille toute une famille. Ah! ces Rudoiphi! ducs et marquis, que deviendra leur arrogance alors ?
Ma tête bout en arrangeant cêt avenir; il me paraît assuré, parce que je crois aux inspirations du dieu vengeur. Si mon émotion m’aveugle, si tu prévois des impossibilités qui m’échappent,
dis-le-moi vile, mon cher Giovanni; mais pèse bien tout ceci cependant avant de repousser mon projet.
Giovanni à Lorenzo.
. Turin.
J’ai réfléchi quelques jours avant de te répondre. Ta proposition m’a d’abord surpris, puis déplu enfin, en l’examinant avec plus d’attention, je m’y suis tout à fait rallié, surtout parce que ton insuccès laisse toutes les autres voies ouvertes.
Une chose me froisse, pourtant, je te l’avoue tout de suite. Avec ton plan, c’est toi qui la vengeras, et non moi! Fais ! c’est ton droit; je me soumets. Elle était ta sœur, elle n’a pas été ma femme.
Va donc, mon ami : engage-toi dans la voie difficile que tu t’es tracée, mais souviens-toi que je ne renonce à rien. Ton épreuve manquée, mon droit à moi reste intact. Sois tranquille, si mon tour vient, je saurai bien trouver le chemin du cœur de cet homme.
Seul, sans parents, obscur et inutile, à quoi bon rester en ce monde ! Je ne tenais à la vie que par mon amour pour ta sœur. Tu n’as jamais aimé, toi,
tu ne dois pas me comprendre; tu ne sais pas quelle place une femme peut tenir dans notre âme! Je ne le savais pas non plus, moi, il y a huit jours. O mon ami ! je l’aime plus, infidèle et morte, que je ne l’aimais pure et toute à- moi.
Je suis devenu vieux tout à coup; j’ai des cheveux blancs ; je me sens sous un insurmontable accablement; seul, l’espoir de la Vengeance me soutient. Je renonce à tout le reste, aux voyages, aux affaires, au travail. À quoi bon tout cela? Je n’ai plus qu’une pensée: vénge-doi, venge-moi! Si mon tour vient, tu peux compter sur une terrible réciprocité !
DANS LA PLACE* r /
Quelques jours après que ces lettres eurent été échangées entre les deux amis, Larenzo Memmi, vêtu d’un costume simple et sombre, se présenta un matin au château Rudolphi. Il donna son nom à l’huissier du duc, et peu de moments après celuici l’introduisit auprès de son maître.
Le duc Rudolphi se promenait alors dans un sa* Ion assez vaste, auquel il donnait le nom de cabinetd’études, sans doute pour éveiller l’idée qu’il se livrait parfois à quelque travail. La vérité est que le duc s’y promenait volontiers une demi-heure après ses repas et y faisait habituellement la sieste de midi. Si, au milieu de ces occupations favorites, on lui annonçait un personnage grave près duquel il voulût se poser en futur homme d’État, il allait s’asseoir devant Un grand bureau surchargé de papiers et se mettait à en feuilleter quelques-uns avec une apparente préoccupation. La pièce ne démentait pas, du reste, son rôle sérieux : elle était sobrement éclairée, boisée’ en chêne, meublée en
TJNE VENGEANCE.
damas vert sombre, et présentait l’aspect sévère d’un lieu de travail et de méditation.
Quand Lorenzo entra, le duc, qui, nous l’avons dit, faisait sa promenade accoutumée, ne s’interrompit pas, et dit négligemment au jeune homme, après l’avoir salué d’un regard :
« Vous êtes Lorenzo Memmi ?
^-Oni, monseigneur.
; — C’est vous qui m’avez écrit pour me demander remploi de secrétaire, vacant par la mort de Cesarini? '
>«— Oui, monseigneur.
— Qu’ est-ce que vous savez ?
— Je me permettrai de demander à monsieur le duc ce que jedois savoir pour être apte à remplir •cet emploi.
— Soit. Je ne suis pas bien exigeant. Il me faut une belle écriture, la connaissance du français, de façon à le pou,voir traduire. Je ne parle pas de l’italien ; vous le savez bien ?
— Je pense l’écrire et le parler purement, monseigneur; je sais le français, mais je le prononce mal.
— N’importe, il suffit que vous l’écriviez. Il me faudrait aussi une certaine rapidité de style, pour rédiger des rapports ou des mémoires sur des notes ou des indications données par moi. Pourrez-vous faire cela ? . ' ■ ,'••••
dans la Place.
— Je le crois, monsieur le duc.
— Ah! un peu de latin me serait assez utile; une teinture seulement, de façon à ajouter de temps en temps quelques citations à votre style : cela donne de l’élégance.
-**- Je sais le latin, monseigneur.
— Vrai Dieu ! vous êtes savant comme un abbé, mon garçon. Vous n’êtes donc pas le fils de Francisco Memmi, mon ancien fermier ?
— Je suis le fils de Francisco, monseigneur; seulement, j’ai reçu quelque éducation par la volonté de mon père.
— Êtes-vous plusieurs enfants ? »
Lorenzo pâlit à cette question et répondit avec effort î
« Je suis seul à présent, monseigneur. »
Si le duc Rudolphi eût regardé Lorenzo quand il prononça ces mots, il eût sans doute été frappé de la sombre expression de son visage; mais le noble duc songeait fort peu à observer les jeux de physionomie de son futur secrétaire. Il continua son interrogatoire sur le même ton affable et indifférent.
« Pourquoi voulez-vous prendre un emploi, si vous êtes seul? N’avez-vous pas assez à faire pour gérer votre bien et la partie de mes terres qui vous est affermée ? •
— Si monsieur le duc avait parlé à son régisseur
ces jours-ci, il aurait appris que je ne suis plus son fermier; j’ai résilié mes baux d’Àqua-Verde moyennant l’abandon des récoltes prochaines. Et quant mon patrimoine paternel, j’ai dû le vendre pour acquitter des dettes de famille. C’est ce qui m’a fai* pauvre et m’engage à chercher un emploi.
Bien, jeune homme 1 c’est le fait d’un caractère honorable; vos explications me satisfont; je vois que vous avez de l’ordre, cela m’engage à vous prendre à mon service. Je suis ici fort encombré de papiers ; j’ai des correspondances avec toute l’Italie et beaucoup de villes étrangères; c’est comme un ministère. Il me faut quelqu’un de sûr et d’intelligent pour me classer tout cela, me faire des extraitsdes lettres dont je n’ai pas le temps de prendre connaissance, attirer mon attention sur tout ce qui peut m’être adressé de remarquable. Vous comprenez, quand on est une fois dans la grande politique, tout a son importance. »
Arrivé sur ce terrain, le ducftudolphi ne l’abandonnait pas volontiers : sa marotte était de devenir un homme politique, et, en attendant qu’il le fût, il attendait depuis quinze ans, il tâchait de le paraître.
Lorenzo eut à essuyer une bordée politico-statistique que le duc envoyait d’habitude à tout nouvel arrivant pour l’éblouir. Il ne négligea pas de poser devant un si infime spectateur, étant assez intelli-
gent pour comprendre qu’il fallait se donner aux yeux de ce futur témoin de son far niente l’attitude d’un penseur et d’un chercheur trop absorbé dans ses études et ses coiribinaisons pour descendre au vulgaire travail de dicter des lettres.
Si le duc fut brillant ou obscur, s’il eut de la verve, où s’il s’embarrassa dans l’exposition de ses théories, Lorenzo n’aurait pas su le dire ; comme il était sous l’obsession de sa pensée propre, les paroles du duc arrivaient à son oreille comme un vain son, et leur sens ne sollicita pas un moment son attention. Il donnait de temps en temps quelques marques d’approbation muette, qui suffirent pour le faire regarder par le duc comme un garçon trèsintelligent. ...
Au milieu d’une période arrondie avec complaisance, l’orateur fut interrompu par un petit coup frappé à une porte masquée dans la tenture. Il s’arrêta, et changeant de ton :
« Entre, » dit-il.
La porte s’ouvrit : une jeune femme grande , brune, svelte et belle, vêtue d'un costume de cheval gros bleu, coiffée d’un feutre à plume noire, parut, relevant d ! unc main avec une grâce hardie sa longue jupe traînante, et tenant de l’autre une lettre qu’elle présenta vivement au duc.
« Des nouvelles de mon frère! dit-elle. Voyez tout de suite ce qu’il annonce, cher père. J’allais
partir pour ma promenade, quand j’ai rencontré ce courrier dans l’avenue, et je suis remontée. »
Pendant qu’elle parlait, le duc décacheta la lettre et la parcourut du regard.
« Alphonse va bien, dit-il ; mais son service ne lui permettra pas de longtemps de venir ici. Il me mande que le roi lui a témoigné un peu d’étonnement de ne plus me voir. J’irai à Turip la semaine prochaine.
— Alphonse ne dit rien de plus? demanda Laura avec une légère expression de dépit. \
— Si fait, si fait. Alphonse ajoute que la nouvelle
de ton mariage avec le prince San-Carlo a beaucoup plu àla famille royale; on trouve cette union assortie de tous points; c’est l’expression dont se sert ton frère. » n. ' >'■ ,
Laura eut un sourire de satisfaction qui semblait dire : "
« A la bonne heure ! » Mais au même moment, ayant aperçu Lorenzo, qui par discrétion s’était retiré à l’autre bout du salon, sa physionomie reprit son expression un peu hautaine, et elle jeta à son père un regard interrogateur. , - •
« C’est vrai, dit le duc, lu ne connais pas ce garçon-là ; ne fais pas attention, il est de la maison, c’est mon nouveau secrétaire. » Puis se tournant
vers Lorenzo: « La duchesse Laura Rudolphi, ma fille, » ajouta-t-il avec une certaine solennité.
bANS La PLACE.
Lorenzo s’inclina profondément, tandis que Laura lui faisait une légère inclination de tête ; puis elle lui tourna le dos, et, prenant des mains de son père la lettre du marquis Alphonse, elle se mit à lire attentivement. . ' . , . • .
« Memmi, dit le duc en allaht à Lorenzo, je yous accepte définitivement; tâchez d’entrer en fonctions bientôt. Quant aux gages, vous les connaissez ; ce sont ceux que je donnais à Gesarini : cinq cents écus. Dites à mon intendant de vous remettre le premier quartier d’avance, et soyez ici le plus tôt possible.
— Je serai installé dès’ demain, monseigneur.
— Très-bien. Alors, tenez, voici la clef de la boîte aux lettres qui est dans la salle d’attente, vous commencerez dès demain à me faire le dépouillement de ma correspondance. »
Lorenzo prit la clef, salua et sortit.
Laura n’y fit pas attention.
« Rien autre du prince! fit-elle en achevant la lettre de son frère.
— Comme tu es impatiente! ma fille; le prince a à peine eu le temps d’arriver à Paris.
— Je ne suis pas impatiente du tout, mon père; mais, au point où nous en sommes, je puis bien, je pense, m’informer de l'époque de son retour.
— C’est tout simple, et de plus, c’est ton droit ;
et même, s’il y avait de ta part une certaine impatience de curiosité, je ne la blâmerais pas.
— Oui, curiosité, c’est bien le mot. Je vous avoue, cher père, que par moments je suis un peu inquiète en songeant à ce mariage avec un homme que je n’ai jamais vu. S'il allait ne pas me plaire, cependant !
— Tu ne l’épouserais pas.
— En ce cas , on en aurait beaucoup trop parlé, Alphonse s’est conduit en étourdi dans tout cela.
— Alphonse se conduit toujours en étourdi; mais ne l’accuse pas en ce moment : voilà la première fois que ses étourderies auront été bonnes à quelque chose. A force de parler de loi au prince, Alphonse a fait naître en lui une volonté si forte de devenir ton mari, qu’il a signifié à son oncle le cardinal San-Carlo qu’il se laisserait déshériter par lui plutôt que de renoncer à toi.
— J’ignorais ce fait. Et pourquoi donc le cardinal ne veut-il pas de moi pour sa nièce? Les Hudolphi valent les San-Carlo, il me semble !
— Oh! tu as bien dit cela! tu m’as rappelé ta mère ! Bravo ! Laura, j’aime à te voir ce noble orgueil de ta race ; ce n’est pas avec une fille comme toi qu’on aurait jamais pu craindre une mésalliance. Rassure-toi, l’opposition du cardinal tient uniquement à une susceptibilité ecclésiastique ; il y a des protestants parmi tes parents maternels.
— Une princesse de Saxe, mou père.
— D'accord, mais il y a des exigences de costume. Le cardinal est au fond un excellent homme, et je gage qu’après ton mariage il sera enchanté de pouvoir l'appeler : « Ma nièce. »
— Eh ! s’il ne s’agit que d’une opposition pour la ~ forme, pourquoi ce déploiement de constance amoureuse du prince?
— Pour la forme, pour la forme ! Je suppose, je le pressens, je te fais voir le fond des choses, moi ; mais tu dois avoir l’air de les ignorer. Les hommes n’aiment pas à être devinés, et dans le monde il faut toujours avoir l’air de croire vrais les sentiments qu’on nous montre; l’habileté consiste à savoir conserver l’apparence d’une dupe sans l’être. Voilà mon talent, voilà ce qui me fera arriver; je ne vise pas, tu le comprends, à la haute diplomatie sans avoir étudié tous les ressorts du cœur humain. Oh ! je connais les hommes ! *«
Laura vit son père glisser sur la pente de ses prétentions habituelles ; elle sentit la conversation arriver, par une douce transition, à un cours de politique , depuis longtemps connu d’elle. Usant aussi d’un peu de diplomatie, elle regarda la pendule, et
s’écria avec un feint étonnement :
« Déjà onze heures ! Oh ! je n’aurai pas le temps de faire ma promenade avant le déjeuner.
— Pourquoi pas? répondit le duc; tu as encore une heure ne le prive pas de ta course à cheval.
c’est un exercice salutaire. Va faire le tour du parc, tu n’en auras que meilleur appétit en rentrant. Aussi bien, moi, pendant ton absence, je vais revoir un travail important que je compte soumettre au roi à mon prochain voyage. »
La jeune fille tendit vivement à son père ses joues rosées, comme si elle eût été très-pressée de pro- . fiter du congé qui lui était donné, et un moment après elle sauta en selle , légère et hardie comme une châtelaine des anciennes cours. Elle ne vit pas Lorenzo, qui, appuyé à une des fenêtres du rez-dechaussée, la suivit du regard sous la voûte sombre de l’avenue, avec une expression de physionomie où se mêlaient étrangement la haine et l’admiration.
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Lorenzo à Giovanni.
Chàleau Kudulplii.
Je suis dans la place! Je suis en fonctions. Je ne puis te dire que j’aie encore rien tenté de mon rôle futur : le terrain est à la fois difficile et nouveau
pour moi. J'observe, je prépare, j’espère.
Ma position de secrétaire est bonne et mauvaise tout ensemble pour mes desseins : elle me crée des facilités matérielles, elle indique trop la distance sociale qui me sépare de ces gens-là. Je ne m’imaginais pas que l’on pût être leur égal, parfois môme leur supérieur, sous le rapport de l’intelligence et de l’instruction, et leur rester si complètement subalterne par les formes. Je me sens parfois séparé d’eux par des barrières infranchissables. Ne crois pas qu’on me montre cela par de mauvais procédés ou des paroles humiliantes ; pas du tout. Seulement ils ont avec moi une politesse si glaciale ou une bienveillance si familière, que je ne puis jamais oublier que je suis parmi eux par hasard. Patience ! mon jour viendra !
Tu connais le duc, je te l’ai déjà esquissé : un homme qui a tous les défauts et quelques-unes des qualités de sa caste : il n’en a pas les vices ; il n’est ni joueur, ni licencieux, ni dur. Gela suffit pour le regarder comme très-supportable. Il pourrait même je le crois, devenir un bon maître, pour quiconque aime les maîtres, si on se résignait à flatter convenablement son innocente manie de se croire un grand politique. J’écris ses lettres ; j’y insinue parfois des fragments de Montesquieu qu’il croit m’avoir inspirés, et, comme il ne s’est jamais trouvé un style si éloquent, il déclare que je pénètre sa pensée comme personne ne pourrait le faire, et me proclame un secrétaire modèle.
Ce côté-ci est donc ville gagnée ; mais c’était aussi le plus facile de l’entreprise.
J’ose à peine le parler de la jeune fille.
Je l’ai peu vue depuis mon arrivée ici, et déjà je sens que je la hais. Oh! elle est bien dans mon cœur la sœur de son frère!...
Tu n’imagines pas l’ange de l’orgueil plus beau, plus fier, plus hautain que cette créature ; certainement elle croit son essence différente de celle des autres mortels. Ses traits sont purs et sévères, mais la lèvre est si dédaigneuse , le regard si impérieux, que la grâce a fui cette physionomie de déesse. Avec cela, des goûts virils : montant à cheval comme une héroïne du Tasse, et courant la campagne parfois
seule, chassant avec son père à l’occasion, conduisant ses voitures à grandes guides le malin* et le soir, causant politique comme une douairière au milieu de cinquairte hommes ; enfin le typcde ce qui me déplaît le plus complètement. Au fond, j*en suis Lien aise : car, si j’eusse trouvé ici quelque jeune fdle timide et ingénue, mon courage eût peut-être faibli devant ma tâche. Au contraire, je veux humilier cette tète superbe. , ... >
Je vois les obstacles se multiplier autour de moi r et plus ils se multiplient, plus s’accroît ma volonté de les vaincre. Oh! cette tille serait une belle victime sur la tombe de notre adorée Marietta !
Les choses ne se présentent jamais comme on les suppose. J’avais cru, sur des propos d’ Amine, trou* ver ici une femme exaltée, la tète pleine d’histoires amoureuses, comme l’ont en général les jeunes tilles sans mère, qui, livrées à elles-mêmes, font usage de fadaises pour leurs lectures. Dans mes prévisions, la bibliothèque du château devait m’avoir très-bien préparé les voies. J’aurais pris l’aspect sentimental ou passionné ; suivant la nécessité les littératures étrangères me fournissaient de précieux modèles : j’aurais été Werther ou Antony, selon les besoins de ma cause. Mes espérances ont été déçues, je ne sais pas encore comment s’établiront nos premiers rapports; la morgue de cette Laura est un rempart de glace qu’il convient de ne pas
84 TJNE VENGEANCE.
affronter maladroitement , sous peine de tout compromettre.
Jusqu’à présent, je l’ai peu vue, je te l’ai dit, d’abord parce qu’elle est allée passer une semaine à Turin avec son père, peu de jours après mon installation; ensuite parce que j’ai été moi-môme contraint de garder la chambre, par suite d’un incident dont j’espérais me servir. Suis-je plus avancé qu’avant cette faveur du hasard? je n’ose le croire.
-■ Voici le fai**
C’était la semaine dernière ; elle rentrait à la brune, dans une de ces petites américaines à la mode, qu’elle conduisait elle-même, suivant son habitude. Au moment d’arriver à la grille du parc, les chevaux, effrayés par un grand chien qui accourait en sens inverse , font un écart et se jettent sur le côté de la route , en talus en cet endroit. Par bonheur , je me trouvais à quelques pas en arrière, et, voyant la duchesse sur le point de verser, je me jetai à la tête des chevaux ; je pus les maîtriser et les ramener sur la route, non sans avoir un bras meurtri et une jambe si violemment contusionnée que je n’ai pu marcher pendant plusieurs jours.
Le premier instant d’émotion passé, la jeune fille se tourna de mon côté et me dit avec intérêt :
• Mon Dieu! moiisieur, vous venez de me rendre
un grand service; mais ne vous ôtes* vous pas blessé ?
— Non, madame* je n’ai rien du tout; je suis
heureux de m’être trouvé là. Permettez-moi main-* tenant de ramener votre attelage par la bride, pour éviter tout accident. • v , • >
— Je ne le souffrirai pas, monsieur* cela vous donnerait une nouvelle peine et vous dérangerait de votre route ; d’ailleurs mes chevaux sont maintenant calmés, et je pense n’avoir plus rien à craindre.
— Je ne serais nullement dérangé en vous ac-* compagnant, madame, repris-je: je vais moi-même à Rudolphi. . .
— Tiens 1 s’écria une voix bruyante au fond de la voiture, c’est Lorenzo ! Il y a cinq minutes que je me dis : « Mais je connais cette voix-là ! » J’ai eu si peur que je ne vous reconnaissais pas. Eh bien vous avez eu joliment d’esprit de vous trouver là pour nous empêcher de nous casser le cou, mademoiselle et moi ! »
Je reconnus Amine ; l’obscurité m’avait empêché de la distinguer, et sa frayeur ne lui avait pas permis de parler plus tôt. . ,
Son exclamation familière fit sans doute mauvais effet sur sa maîtresse : car sans plus m’adresser la parole, elle reprit les rênes, et, me saluant d’un merci assez sec, elledirigea ses chevaux vers le château.
Le lendemain, elle m’a envoyé le médecin de son père en me faisant remercier.
< Voilà où j’en suis. Tu vas Hausser les épaules si j’ajoute que cependant je suis loin de désespérer.
Celte femme a un côté vulnérable, je l’ai découvert ; elle s’ennuie. Comment parviendrai-je à exploiter cet ennui'!' Les circonstances me rapprendront bien mieux que mes prévisions. Je suis tes prudents conseils : je ne hasarde rien ; le pire serait de me faire congédier, car il faudrait alors en revenir, pour nous venger, aux moyens violents.
Vois-tu, mon cher Giovanni, j’ai foi en ma réussite'malgré tout, parce que j’ai pour moi la justice, parce que je suis dans mon droit, parce qu’il ne peut être dans les voies de Dieu que ces gens-là aient tout: l’indépendance, le faste, les loisirs, les honneurs et encore l’impunité dans leurs crimes. Ah ! ils viennent, en se jouant, jeter la honte et la’ mort dans une famille qui les servait et les respectait ! Eh bien ! ils verront ce que peut un paysan qu’on offense ! Cet Alphonse sera frappé au cœur et à l’orgueil ; il a une sorte de culte pour cette sœur qui personnifie si bien sa race. C’est peut-être la seule femme au monde qu’il traite sérieusement; il lui écrit des lettres où il la flatte de bonne foi jusqu’à l’absurde. Le père trouve cela charmant, et il lit avec complaisance à ses amis les dithyrambes du frère sur la sœur. C’est ridicule, car ces gcns-là
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ont l’air de s'encenser mutuellement pour faire valoir -leurs mérites respectifs. Le fait est que ce misérable marquis, avec ses exagérations, a fini par faire classer sa noble sœur comme la huitième merveille du monde ; tout le monde le croit ; surtout elle. -
Te souviens-tu qu’il y a quelques mois, quand nous étions heureux, hélas ! je me demandais à quoi me serviraient ces connaissances dont mon père, dans son rêve d’avenir, avait voulu me doter? Pardieu, elles me serviront dans ma vengeance ! Mon éducation en moins, je ne suis plus capable que d’une œuvre vulgaire et brutale; armé comme je le suis, je me sens par l’esprit l’égal de mes ennemis et je les domine par la haine.
Sois sans crainte; laisse-moi le temps; seulement, le succès sera peut-être long à venir, mais il viendra. ■■■.j ••• '• .■'<
. Je ne l’écris pas souvent; je n’ose, par ce temps d’inlrigues politiques, confier à la poste des lettres aussi importantes ; d’ailleurs, le duc a des créatures partout ; on ne saurait être trop prudent.
Je t’enverrai des nouvelles par Paolo chaque fois qu’il ira à Turin ; c’est un homme dont je suis sûr; je l’ai obligé autrefois, il ne l’a pas oublié. Il vient souvent ici faire sa cour à Amine, mon ancienne amoureuse; cela me le met sous la main. Ne laisse cependant rien pénétrer Paolo des causes qui ont
amené, là mort de ma sœur. Ce secret pénétré, ma présence à Kudolphi serait difficile à expliquer. Je n’y pourrais rester deux heures. J’ai déjà eu assez de peine à détourner les conjectures d’Àmine; j’y suis parvenu : elle est persuadée que la pauvre Mariette a eu un accès de fièvre chaude.
Adieu, je te tiendrai au courant des moindres incidents de mon œuvre.
' Giovanni à Lorenzok ■ -
Turin.
Ton imagination te flatte et te perd ; tu échoueras dans ton dessein bizarre, et ta haute diplomatie pour arriver à une vengeance raffinée ne t’aura mené qu’à aller recueillir des humiliation» chez des gens dont tu n'aurais jamais dû approcher. . • .
Tu es dans la place, et tu né sais même pas ce qui s'y passe. Je t’apprends donc ce qui se prépare :
Ta divinité va se marier comme une simple mortelle ; toutefois elle épouse un prince, afin de ne se mésallier que le moins possible. Elle sera dans un mois princesse San-Cario. On en parle déjà ici,
et c’est une sorte de bruit public. Ce mariage fait, que deviennent tes combinaisons ?...
Crois-moi, quitte ce palais où tu n’es pas à ta place, et viens-t’en avec moi chercher notre vengeance où elle peut se trouver : dans la poitrine de cet infâme marquis. Celui-là non plus n’est pas facile à aborder. Le tuer n’est pas tout ; il faut qu’il sache pourquoi nous voulons sa vie. Pour se réserver des occasions fréquentes d’être seul avec lui, il est nécessaire de prendre un grand parti : il faut se faire soldat dans son régiment : c’est à celui-là que je me suis arrêté. .
Ne me fais pas d’objections, rien ne saurait me détourner de ce projet ; je l’ai trop bien pesé. Quand tu recevras cette lettre, mon engagement sera signé, et j’aurai probablement endossé la casaque. Si tu voulais faire comme moi, ta présence adoucirait ma vie jusqu’au moment où, après m’être vengé, je chercherai la mort, qui seule peut me rendre la paix.
Réfléchis ; mes projets sont exécutables, non les tiens. Avec du temps, tu pourrais arriver peut-être, mais tu n’en a pas; , viens donc bien vite retrouver ton frère. .
Lorenzo à Giovanni.
Château Rudolphi.
Ta as raison. Je me suis engagé dans une fausse voie ; aussi aurai-je quitté le château de Rudolphi quand tu liras ceci. Ce qui est mauvais, ce n’est pas mon plan : j’y tiens plus que jamais ; c’est la manière dont j’ai voulu l’exécuter.
Cette Laura est en effet inabordable pour mot dans la position que j’ai prise. Elle est froide et inaccessible comme les madones de marbre pour quiconque n’est pas de sa sphère. Un secrétaire à gages, le fils d’un paysan, ne sera jamais un homme à ses yeux.
J’ai profité d’un caprice du duc Rudolphi pour disparaître de la scène. Il a imaginé, peut-être sur un conseil de Laura, de faire faire de grandes réparations à son château de Santa-Croce, vieille ruine historique appartenant aux Rudolphi depuis huit cents ans (c’est eux qui le disent), et aux hiboux depuis cent cinquante. Ce donjon vénérable est situé à une dizaine de lieues de Rudolphi, dans un pays désert et sans ressources; la solitude en a effrayé jusqu’à l’architecteappelé pour l’empêcher de s’écrouler tout à fait. Mais j’ai fait du dévouement,
et j’ai offert au due d’aller diriger ses ouvriers, tout en venant de temps en temps à Rudolpbi pour prendre ses ordres et mettre sa correspondance à jour; il a accepté d’enthousiasme. Me voici donc à la fois hors de la place et libre d’y rentrer. Cette combinaison va commencer par m’accorder quelques jours- de liberté, dont je vais profiler pour dresser de meilleures batteries.
Que ferai-je? Je ne sais; mais je veux arriver à inon but.
Quelle femme que cette Laura! Il y a quinze jours, je me blessais en la sauvant d’un danger, et elle ne m’adressait pas un remercîment ; hier j’ai plongé une heure dans la grande pièce d’eau du parc pour lui retrouver un bracelet qu’elle avait laissé tomber : elle m’a envoyé uue gratification!... J’ai eu besoin de tout mon empire sur moi pour ne pas jeter sa bourse au. nez de la duègne qui me l’apportait! Ce dernier trait a achevé de m’éclairer.
Quant au mariage avee le prince San-Caplo, j’en savais aussi long que loi, et j’ai gardé le silence pour ne pas te désespérer.
A mon tour maintenant de te mettre au courant : tu sais les choses à moitié. Le prince San- Carlo ne reviendra pas dans un mois, ni dans six ; il est gravement compromis dans la dernière conspiration découverte, et il profitera de son séjour en France pour laisser les choses se pacifier sur son
compte. N’aie donc aucun souci de ce côté. Les difficultés naissent de la nature de cette étrange fille; elle aurait pour moi l’attrait d’une énigme à deviner, si elle n’avait pas l’importance d’une haine à satisfaire. Je ne l’ai pas encore comprise; je ne connais hien d’elle qu’une chose : son incontestable et insupportable beauté. Je l’ai observée bien à mon aise, je t’assure ; elle connaît mon nom tout au plus, et n’a jamais, je crois, permis à son regard de s’abaisser sur mon’ visage de plébéien. Quand je me suis hasardé à paraître devant elle, elle m’a confondu avec la valetaille „en habit noir dont son château est plein. Ils sont là une quantité de gens répondant aux désignations de précepteur, de docteur, d’abbé, d’architecte, qui n’ont guère d’autres fonctions que d’étre exacts à l’heure des repas.
Ces messieurs se doublent souvent de neveux, de frères ou de cousins. Cela forme une espèce de petite cour sédentaire qui ne déplaît pas au duc. J’ai eu la prudence de me tenir à l’écart, enfermé dans ma chambre, et n’ai même pas accepté de dîner à table, hors deux fois où la foule était grande et où Laura n’a pas daigné m’accorder une minute d’attention : je suis resté pour elle une ombre subalterne, un figurant de ce groupe de courtisans râpés, sur lequel se détachent les diamants de ses amies ou les uniformes de ses adorateurs. Elle donne ses
plus gracieux sourires à un tas de niais galonnés d’or ou serrés dans des fracs noirs, pourvu qu’ils appartiennent à un état-major ou à une ambassade quelconque ; et moi , je vivrais dix ans près d’elle, que je n’en obtiendrais pas un regard! Je suis voué à une indifférence plus écrasante qu’aucune insulte!...
Elle semble avoir un goût pour les officiers. Toutes les femmes sont de petites-filles : on les attire toujours avec des colifichets et des mensonges, et sur ce point la duchesse vaut la paysanne. Mais où trouver le colifichet et le mensonge qui séduiront celle-là? Je le cherche.
Giovanni à Lorenzo.
Ne cherche plus! viens dès demain à Orfengo, où je suis. Mon régiment quittera bientôt celte ville pour se porter sur le théâtre de la guerre. Le marquis Alphonse part : je le suis. Pour la première fois de ma vie, le sort semble me servir; je vois mes desseins favorisés par le tumulte des combats journaliers.
Tes projets, à loi, sont détruits de fond en comble : le prince San-Carlo arrive, non dans un mois* mais dans trois jours. Ignore-t-il que k conspiration des onze , comme on l’appelle, parce qu’il y a jusqu’à présent onze chefs désignés, est devenue une, affaire considérable , ou bien vient-il pour se justifier ? Peu importe ! il arrive, n’en doute pas.
Je suis certain de la nouvelle ; elle m’est venue par son homme de confiance, avec lequel je me suis lié à tout hasard. Tu le vois, tout est impossible! Si tu devais échouer, j’aime autant plus tôt que plus tard. Viens. Au moins, si je manque notre ennemi, il ne t’échappera pas. Je t’attends.
Lorenzo reçut cet impérieux billet et ne put se résoudre à lui obéir. Tout en sentant la partie perdue par l’arrivée du prince de San-Carlo, il ne voulait pas S’abandonner avant le dernier moment. 11 s’acharnait de plus belle à poursuivre la réalisation de ce projet de vengeance dont il avait fait Tunique élément de son cerveau depuis deux mois.
Sans être encore résolu à rien, il allait écrire à
Digitize
Giovanni pour lui demander seulement de ne rien précipiter, quand celui-ci parut tout à coup devant . lui.
« J’ai un congé de trois' jours, je viens te chercher, dit Giovanni sans préambule. Tu ne m’as pas écrit; n’as-tu pas reçu mon billet?
— Si, mon ami, mais j’ai voulu réfléchir avant de répondre.
— Réfléchir à quoi? Tu n’as plus rien à faire à Rudolphi.
— Sans doute, si le prince arrive.
— Il sera chez le duc après-demain.
— Eh bien ! après-demain je partirai avec loi.
— Tu veux attendre que le prince soit là ?
— Oui. Et même rien n’est définitif, tant qu’elle n’est pas mariée.
— Lorenzo, tu es un insensé ! Gomment veux-tu rivaliser avec un homme charmant de sa personne, qui est prince et qui l’épouse? Rappelle-toi donc ce que tu m’as toi-même écrit sur cette fière duchesse.
— Il n’est pas encore là, ce prince charmant !
— Il va y être. Lorenzo, veux-tu que je te dise toute ma pensée ?
— Dis.
— Je serai franc avec toi. Je te trouve tiède à chercher le marquis Alphonse ; si le danger t’effraye, je saurai venger seul ma fiancée.
— Tu te méprends, Giovanni : je suis dans les conditions d’existence où on ne craint pas; seul au monde, jen’aime pas et ne suis pas aimé. Pourquoi veux-tu que je tienne à la vie ? Non ; tu nie vois agité, indécis ; je roule dans ma tête, depuis quelques heures, une dernière et suprême combinaison. ' .
— Laquelle?
— Je ne puis te la dire; tu douterais encore et me découragerais. Cependant, tout est peutêtre encore réparable, surtout si tu veux me servir.
— Je suis à toi pendant trois jours; mais explique-toi....
— As-tu entendu dire qu ? un nommé Beppo, audacieux bandit, tenait la campagne du côté de la France, avec une troupe de gens sans aveu ?
— Oui; ces misérables profitent des désordres inséparables de la guerre pour détrousser les voyageurs.
— Ils font pis, Giovanni : ils mettent parfois leur vie à rançon.
— Cela est vrai : car, la semaine dernière, le cardinal Chiara-Monte a été retenu par eux, et, sans la présence dans le voisinage de sa sœur la princesse.... Mais que diable me fais-tu dire là? Quel rapport Beppo et sa bande ont-ils avec nos affaires ?
— Un fort grand peut-être^ Le prince revient de
France. i
— II ne passe pas par cette route-là.
— Tu sais par où il passe? Bien. Si Beppo en était prévenu, il se posterait sur sa route, n’est-ce pas ? La proie en vaut la peine.
■—Pourquoi faire arrêter le prince? Nous n’en voulons pas à celui-là. D’ailleurs, ils ne le tueraient pas, ils le taxeraient, ils iraient chercher la rançon à Turin, et tout serait dit. ; ......
— J’aurais gagné vingt-quatre heures.
— La belle âvance ! Tu perds l’èsprit , mon pauvre Lorenzo ; tu. n’as pas fait un pas en six semaines : que feras-tu de vingt-quatre heures ?
. — Qui sait? un seul jour peut me suffire.
— Dis-moi donc comment.
— Je ne puis. Encore une fois, tu m’ôterais ma
confiance en moi, et elle m’est indispensable. Je te demande de ne plus m’interroger, de me prêter ton concours pendant ces deux jours , et , ce temps écoulé, je te tiens quitte et me mets à tu disposition, pour tuer, quand tu le voudras, le marquis Alphonse Rudolphi. Cola te va-t-il ?
— J’accepte ; mais deux jours, pas phls!
— Deux jours.
— Et tu m’obéiras à ton tour?
— Je le le jure, Giovanni, par la mémoire de Mariette.
— Parle, que dois-je faire pour te servir ?-
— Rien de bien difficile aujourd’hui. Procure-toi . un bon cheval et va avertir Beppo du passage du prince San-Garlo. Tu trouveras Beppo à Casa-Vecchia ; il a là des complices dont il reçoit l'hospitalité.
— Et après avoir averti Beppo , je reviendrai ici?
— Non; tu resteras avec la bande pour lui donner confiance, et, quand le prince sera prisonnier, tu t’offriras à porter une lettré à son ami le Bue Rudolphi, dont le château est moins éloigné que {la ville, et par qui Sera payée sur-le-champ la
rançon. * .
— Je n’avais pas pensé au duc ; son voisinage rend tes manœuvres inutiles. Le duc enverra la somme, et le prince se trouvera libre comme l'air après cinq ou six heures de retard.
Oui; mais au lieu de remettre la lettre au duc, tu me la remettras à moi. Ou, en mon absence, dans la boîte aux lettres du salon d’attente ,- cela revient au même. Je vais retourner à Rudolphi, et je ne ferai connaître la missive que lorsque je le voudrai.
— Très-bien! mais tu feras fusiller ce prince;
Beppo, de peur de surprise, donne des délais assez courts, et si l’on n’arrive pas à temps, malheur à ses prisonniers? x
DANS JLA PLACE. 99
— Sois tranquille, Giov,lnni, la rançon arrivera à temps.
— Est-ce tout?. . -
— G’est tout quant à présent.
— Tu ne veux pas me dire le' reste?
— Cent fois non. Le temps nous presse. Va dans ma chambre, quitte ton uniforme, prends un bon cheval à l’écurie, pas le mien, j’en ai besoin, et pars vite* Tout peut dépendre de ta rapidité.
— En ce cas, n!aie pas d’inquiétude. *
Les deux hommes se serrèrent la main, et Giovanni sorliL • .y .. .
<ëg§ !
L’immense salon-galerie du château Rudolphi présentait, le lendemain de cé jour, un aspect inaccoutumé de calme et de solitude. Le duc, sa fille et Amine y étaient seuls par extraordinaire.
Le duc, assis dans un large fauteuil, parcourait d’un air distrait quelques journaux et en lisait de temps en temps à voix haute de courts fragments. La belle Laura, ayant près d'elle Amine sur un tabouret, faisait nonchalamment quelques points à une grande tapisserie, véri labié œuvre de- châtelaine -du moyen âge. • - ; •
L’active aiguille d’Amine, au contraire, semblait voler, tandis que celle de sa maîtresse paraissait dormir.
« Comme tu travailles avec ardeur aujourd’hui, Amine! dit Laura Rudolphi.
— Mademoiselle ne m’a-t-elle pas permis de sortir dès que noti6 aurons fini les ailes de cet oiseau blanc et or que je tiens là ?
— Sans doute, mais pourquoi tant te hâter? »
1)UCHESSE ET PLÉBÉIEN. 101
Amine pencha la tête sur son ouvrage.
Laura remarqua le trouble de la jeune fille, et, comme si l’explication qu’elle lui donnait eût réagi sur elle-même, elle devint pensive.
« A quoi penses*tu, Laura? lui dit lé duc, après l’avoir observée un moment avec surprise.
— A quoi pensent les jeunes filles, cher père ? répondit-elle avec enjouement, dissimulant ainsi pour Amine le sens de sa réponse.
— Cela t’ést donc verni, belle indifférente ? reprit Je duc, qui comprit cette allusion au prince absent.
— Si cela m’est un peu. venu, c’est bien pàr votre faute; mon père ; je n’avais jamais pensé deux jours de suite à aucun héros.
— Tout est pour le mieux, alors;, celte absence n’aura ou que de bons résultats. *
— J’ai fini, mademoiselle, dit Amine avec explosiom T ;•"
— Eli bien 1 va ! » fit Laura.
Aminé né fit qu’un bond vers la porte. -
« Cette petite a quelque chose dans la tête, dit le duc cjuand Amine fut sertie.
— Je le crois, mon père; elle qui ne me quittait
jamais, elle ne reste plus près de moi, si je ne le lui ordonne. . -, ‘
— Que veux-tu ma fille? elle a vingt ans comme toi; peut-être songe-t-elle à quelque mariage.
— C’est possible. Eh bien ! mon père, voyez, ces
gens-là sont heureux, les affaires de l’Étal n’ont jamais de contre-coup dans leurs affaires de famille. Qu’Amine aime un garçon quelconque, elle l’épouse, rien de plus simple; tandis que moi, il faut que je me demande si des complications politiques ne vont pas se mettre à la traverse d’une unioirqui me convenait sous tous les rapports,
— Je ne sais pas encore bien ee qu’il y a dans ces bruits de conspiration, où on almêlé le nom du prince. Je suis néanmoins un peu inquiet et vais aller passer quelques jours à Turin pour m’informer. J’irai dès ce soir chez la comtesse Giustioiani ; c’est son jour; j’aurai là des détails sans doute. Tu devrais venir avec moi, Laura.
— Chez Pulchérie? Non, son monde est trop mêlé; on fait maintenant chez elle de trop singulières rencontres.
— Gommé tu voudras. J’irai donc ün instant et te dirai souffrante.
•— Du tout* mon père, ne donnez pas de prétexte. Je ne suis pas fâchée que Pulchérie s’aperçoive qu’on s’éloigne d’elle au moment où elle songe, dit-on, à épouser un avocat. Un avocat, une alliée de notre famille!... ; , • •
— Que veux-tu? si elle l’aime! ' •
;. — L’amour alors lui fera faire une chose extravagante et dont elle se repentira. Comment peut-on espérer rencontrer le bonheur dans une inésal-
DDG&ËSSE. ET PLÉBÉIEN.
liance? la vie intime ne lui découvrira-t-elle pas dans son mari mille dissidences d’idées, de goûts, d’habitudes dont elle souffrira ? Le point de départ se sent toujours,
— L’intelligence élève parfois certains hommes de façon à le faire oublier. ■ '
— Je ne suis pas de votre avis, mompère; je crois que rien ne remplace les délicatesses d’une éducation de gentilhomme ; je vais môme plus loin, je vais jusqu’à prétendre que la différence des sphères crée des dissidences plus profondes que la différence de patries, et il m’èst arrivé de me trouver très-vite en rapport, de plain- pied, avec telle famille russe ou française de notre monde, tandis que je n’ai jamais su m’habituer aux façons de certains bourgéois, fussent-ils millionnaires !
— Et où as-tu fait toutes ces profondes observations, ma fille? ,
— Tout simplement aux eaux de Carjsbad, l’année dernière.
Ma foi 1 à la manière dont je te voyais courir à cheval le jour et danser le soir, je ne m’en serais pas douté. ... ■ -, - ,
-*■ Oh! mon cher père, je suis très-bon observateur, moi ! .
— Vraiment? Eh bienl dis-moi, cela rentre •dans notre sujet de conversation, as-tu remarqué Lorenzo ?
. — Qui cela Lorenzo?
— Lorenzo Memmi,mon nouveau secrétaire.
— Que voulez-vous que j’aille étudier votre se-
crétaire? Dans quel but? C’est le fils d’un fermier, m’avez-vous dit. A-t-il donc quelque chose d’extraordinaire,' ce garçon? - . ’
— D’abord il est fort beau.
— C’est possible, je ne l’ai pas regardé. .
— Tu l’as vu le jour de son arrivée ici, et il a
dîné avec nous deux ou (rois fois.
— Je n’y ai jamais fait attention. Il y a si souvent de nouveaux visages ici !
— Tu vas rire, mais je lui trouve quelque chose d’Ascanio San-Carlo. S’il ne portait pas la barbe longue, tandis que le prince a la barbe coupée, ils se ressembleraient,' j’en suis sûr.
Est-ce là ce que vous vouliez me faire remarquer, cher père? Je serais mauvais juge: j’ai un souvenir très-vague du prince, je l’ai vu si peu d’inslantsi
‘ — Non, ceci est un détail: je voulais citer Lorenzo comme un des exemples dépens chez lesquels l’intelligence est fort au-dessus de' la race. Je le ferai causer devant toi, je parié qu’il t’étonnera.
— Aujourd’hui même, cher père, je vous pro-
mets de . me préoccuper de lui, puisque cela vous est agréable. .
— Aujourd’hui, c’est impossible; il est depuis dix jours à Santa-Croce , où il dirige les travaux; il vient seulement tous les deux ou trois jours conférer avec moi pendant une heure. Je le ferai un jour . déjeuner avec flous, tu verras. Il me fait l’effet.... »
Le duc fut interrompu par un domestique qui tenait une lettre.
« Un courrier pressé, dit celui-ci en s’avançant. * • .
— Du prince ! » fit le duc en regardant l’écriture. ' ■
Le duc lut la lettre en s’écriant avec anxiété :
« Bon ! il est fou ! Quelle imprudence!
•- — - Pour Dieu ! qu’y a-t-il, mon père ?
— Il ne m’explique rien, ne me parle même pas de celte conspiration et m’annonce son arrivée pour demain.
• — Demain ! fit la jeune fille un peu émue.
*— Ce soir peut-être, car il ne s’arrêtera pas, me dit-il.
— Ce soir ! mon père ! Oh ! n’allez pas chez Pulchérie, alors.
•—Je le voudrais, mais j’ai besoin de voir ce M. Marlinelli qu’elle veut-^pouser. Dans le temps où nous vivons, vois-tu, il ne faut pas faire de morgue hors de saison. Tous ces hommes nouveaux, partis de rien, peuvent du jour au lendemain se trouver tout-puissants ; je tiendrai peut-
être l’ambassade de Londres des mains de ce petit
avocat devenu premier ministre. . .
— Espérons que non, mon père.!
— Tu ne voudrais pas me voir ambassadeur ?
— Je ne dis pas cela; seulement je ne voudrais pas vous voir l’obligé d’un M, Martinelli.
— Tu ne transiges pas av.ec l’orgueil de ta race,
toi. . '
— Quand on est de la nôtre, mon père !
— Bien répondu, Laura ! La fierté sied aux femmes ; mais , dans le domaine des affaires , les hommes sont obligés à quelques concessions. Je verrai le Martinelli , et toi , tu ne l’inviteras que lorsqu’il sera ministre. Sur ce, je vais me préparer pour partir.
— Et si le prince arrive , mon père ?
— Gela n’est pas probable; néanmoins, fais tenir
un cheval tout sellé, et qu’un homme vienne m’avertir sur-le-champ s’il arrivait. En outre, donne des ordres et fais préparer le grand appartement de l’aile gauche. - • •
— Oui, mon père. Ah ! je suis bien contente qu’il
arrive enfin ! ' . .
— Te voilà impatiente maintenant.
— Anxieuse, mon père; il me tarde de voir mon
sort fixé, de savoir si je dois continuer à songer à ce mariage. ' < .
Il ne te déplaît pas, conviens-eil.
— Le mariage, 'non. L’homme, je ne sais pas.
On me fait de tous cotés de tels éloges du prince, que j’aime le portrait qu’on m'a tracé de lui ; mais ■ est-jl ressemblant ? \ . ..
— Comment ! tu ne te le rappelles pas un peu ?
— Je l’ai vu au milieu de vingt autres hommes, et son visage m’à laissé un souvenir assez confus.
... — Il n’a pas oublié le lien, lui !
— :€’est fort heureux, car autrement je pourrais lui déplaire. ■ : ' * ..
— Bon, bon ! te voilà bien modeste pour une orgueilleuse. Sois tranquille^ tu. n’auras jamais la mauvaise chance de déplaire à personne.
— Ah! mon père, commé vous me gâtez! » répondit Laura, en plaçant par un mouvement gracieux son front sous les lèvres du duc.
Celui-ci regarda les traits si purs de la jeune fille avec une expression où se .peignit l’orgueil pa ternel satisfait; puis posant un baiser sur ce front charmant : ; • ' \ - : ' • - ' . • • • .
« Tu es une belle et bonne fille, dit- il J ; il est bien naturel que je te gâte un peu. Je t’aime tant ! Tu me rappelles si bien ta mère ! «-*
-*■ Ma pauvre mère ! dit Laura, je la regrette doublement dans ce moment. Combien j’aurais été heureuse de la consulter sur mon mariage !
— Elle l’eût approuvé de tous points, ma fille, n’en doute pas. Le prince San-Carlo est un gentil-:
homme (ligne de toi. Mais je m’oublie à causer ici ; il faut que je te quitte, chère enfant. N’oûblie pas de m’envoyer prévenir si le prince arrivait. Je dis cela pour tout prévoir, car je ne compte pas sur lui sitôt. »
Le duc embrassa encore sa. fil le et sortit. Laura , restée seule, tomba peu. à peu dans une rêverie dont la prochaine arrivée de soa futur, onde comprend, fit tous les frais. . *. *•■
Quoique très-calme d’esprit et hautaine par caractère et par éducation, Laura était femme et se ' sentait plus préoccupée qu’elle ne voulait le laisser voir de ce fiancé, encore. inconnu, qui dans quelques jours allait devenir le compagnon de son existence entière. A cette pensée, son cœur se remplissait de l’éipolkm qui précède les moments importants de la vie. , . ' *
Elle s’arracha à ses rêveries pour aller donner les ordres nécessaires à la réception du prince; "puis elle procéda à sa toilette avec grand soin>à tout hasard. Elle chercha à réunir l’élégance à la simplicité dans un ensemble harmonieux, et elle y réussit; elle mit une robe de taffetas d’un gris argenté, croisa sur sa poitrine une mantille de dentelle blanche, attacha un ruban bleu de ciel à son corsage et en passa lin. de la môme couleur dans ses beaux cheveux noirs. Gela fait, elle se regarda à la glace, se trouva belle, se sourit, et, ainsi con-
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DUCHESSE Et PLÉBÉIEN. • 109
tente d’elle, se mil à souhaiter l’arrivée du prince pour le soir môme.
Le dîner se passa gaiement, le duc et sa fille se sentant tous deüx sous l’influence d’heureux pressentiments. Le duc partit pour Turin. Laura fit fermer sa porte et reprit volontiers le cours de ses méditations de la journée.
Amine s’étonn'a de la taeiturnité de sa maîtresse, et s’étonna davantage d’en ignorer la cause. Après '
avoir hasardé deux ou trois questions qui furent mal accueillies, elle garda le silence.
Les domestiques favoris ont un sens très-sûr pour juger les moments opportuns où ils peuvent se risquer sur le terrain de l’intimité. Ces gens-là font de l’observation profonde à leur profit , comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Rien ne leur échappe ’ r la physionomie n’a pas de mystères pour eux, ils la voient comme le corps, en déshabillé; ils se familiarisent à ses plus légères nuances. Ce sont les plus dangereux des confidents, ceux qu’on ne choisit pas, et les mieux instruits, quoi qu’on fasse, car ils savent ce qu’ils devinent.
Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, dît un axiome mondain; cela n’est pas plus exact quo d’affirmer qu’il n’y a pas de belle femme pour sa camériste. Le vrai serait de conclure que celui-là seul est véritablement grand qui le paraît mèipé à son vatei de chambre.
Camériste complète, Amine avait la finesse et la prudence nécessaires à son emploi ; elle connaissait sa maîtresse à fond et l’aimait pour cela même, ayant fort bien su découvrir en elle une bonté native que n’altérait que snperficiellemént son caractère altier. En contact avec une pareille nature, Amine avait appris la science de l’opportunité, cette force des subalternes. Elle gavait à propos se taire ou parler, approuver Ou contredire, se montrer soumise ou exigeante ; enfin, si elle n’eût été femme de chambre , Amine eût pu convenablement siéger dans un congrès. Elle se contentait d’être à la fois choyée de sa maîtresse et aimée de ses camarades ; résultat assez, beau pour donner tout de suite la mesure de ses talents diplomatiques.
Le jour dont nous parlons, Amine essuya sa' première humiliation. Elle vit sa maîtresse en proie à une préoccupation profonde et ne put en connaître le motif. .
Laura n’avait rien dit de l’arrivée prochaine du prince : elle se taisait de peur de trop parler ; elle craignait de laisser pénétrer le motif de ses anxiétés secrètes . Elle était agitée comme elle ne l’avait jamais été jusqu’alors. Elle avait d’abord songé aü prince avec Ce sentiment vague 'qu’on a pour les choses lointaines : il était pour elle un sujet à rêveries, rien de plus, et subitement il allait entrer dans la réalité de sa vie pour y réclamer la première place.
Il y avait bien là de quoi émouvoir une jeune fille, de quoi la rendre songeuse et impatiente. Laura, surprise des sentiments nouveaux qui la troublaient, éprouva le besoin de la réserve, même avec Amine. Le cœur a sa pudeur, surtout à son premier éveil.
Cependant Amine, tout en se taisant, observait et essayait de deviner.ee qu’on lui cachait. Laura se sentit.mal à l’aise sous celte observation, et comprit combien l’habitude de la confiance est gênante le jour où on ne veut pas livrer sa pensée. Elle chercha un prétexte pour éloigner la jeune fille:
<t II y a longtemps que tu n’as été à Aqua-Verde? dit-elle tout à coup.
— Un mois, mademoiselle.
— Tu n’as pas vu ton père depuis ce lemps-là?
— Oh ! si fait. Mon père est venu ici, comme' je l’ai dit à mademoiselle, pour diriger les travaux de la grande serre, et je le vois un peu tous les matins ; il demeure chez le garde-chasse du parc. » . .
Ce détail de la présence du père d’Àmine à Rudolphi, complètement oublié par Laura, sembla la servir à souhait. .
* Je n’ai pas besoin de toi maintenant, Amine, reprit-elle"; s’il peut te Faire plaisir d’aller finir cette journée auprès de ton père, tu peux t’y rendre.
— Mademoiselle est bien bonne ; j’accepte. Mon père va être bien content ; justement Panlo estauprès de lui ce soir.
— Qu’est-ce que Paolo? demanda Laura,
— Ab! c’est un bien bon garçon, mademoiselle? l’ancien métayer de chez les Memmi. Il a quitté la ferme quand Lorenzo a vendu, son bien pour le placer chez le notaire de Raviella, parce que Paolo aimait beaucoup Lorenzo, et qn’ après la mort de sa sœur.,., Paolo, qui est très-aimant....
— C’est bon, c’est bon, fit Laura en interrompant la notice historique d’Amine, tu me conteras tout cela une autre fois. Je crois comprendre cependant que ce Paolo ne t'est pas indifférent. ' \
— A moi, mademoiselle? fit Amine d’un ton blessé. Ah ! par exemple, un garçon de ferme !
— Ah! c’est au-dessous de loi, reprit Laura en
riant. ' „ , - . ' '
— Mais cela saute aux yeux, il me semble. Je suis
première femme de mademoiselle et sa sœur par le lait, enfin! x
— Bien, ma bonne Amine, je me suis trompée ; n’en parlons plus. Tu me disais du bien de ce garçon, et j’aurais trouvé tout naturel qu’il songeât à t’épouser. Tu ne l’aimes pas, c’est bien.
— Je ne dis pas que je ne l’aime point, mademoiselle ; il est trop bon avec moi pour cela, et si son oncle mourait seulement....
— Ah ! c’est une question d’argent ! Si Paolo était riche, la mésaniance.s’cffacerait à les yeux?
— Mais-sans doute, mademoiselle. Avec de l’argent, on est l’égal de tout le inonde. »
Laura accueillit avec un sourire dédaigneux la naïveté d’Amine.
■ « Oui, voilà de ces idées qui courent maintenant, fit-elle. N’impbrte, cela pourra alors s’arranger. Va, ma fille, yachezton père, et ne fais pas la maussade avec ce firave garçon, si tu l’aimes. »
Amine ne voulut pas s’expliquer davantage, elle baisa avec affection la main de sa maîtresse et descendit rapidement les degrés delà terrasse conduisant aux jardins. Pendant quelques moments, on entendit sa voix, jeune et fraîche jetant ûuxéchos de Rudolpbi les notes claires et gaies d’une tarentelle, la dernière qu’elle avait dansée avec Paolo.
Laura vint s’appuyer pensive au balcon de marbre d’oùl’on découvrait les vastes pelouses et les longues allées qu’Amine traversait d’un pas précipité. Laura la suivit des yeu*, soupira, et se dit :
« Et moi, vais-je aimer ! . ,. »
Elle laissa tomber sa tête sur sa main, et resta longtemps rêveuse, absorbée, émue, écoutant son cœur, interrogeant l’avenir, et ne voyant rien de clair, rien de certain, ni devant elle, ni au dedans d’elle; ses yeux errèrent sur le ciel lointain couvert' de vapeurs et sur les grands ombrages du parc, 256 ... 8
U 4 une Vengeance. -
quciecrêpnscule commençait à envelopper de scs voiles. • ' ■ '
« Tout est plein d’ombre^ en moi comme autour de moi, dit-elle à voix basse; je crois «entir s’approcher quelque moment suprême dans iiaa destinée. Mon Dieu ! vous seul lisez dans les avenirs ! O mon 'Dieu! je me confie.... » ' ‘ •
A ce moment elle crut entendre le sable crier sous uh pas discret. Elle regarda àu pied de la terrasse et ne vit personne; mais ses yeùx f accoutumés à l’obscurité naissante, distinguèrent une forme . d’homme enveloppée d’un manteau qui, se détachant d’un massif, se dirigeait vers le château. En , quelques secondés ce personnage gravit Tescalier conduisante la terrasse et se trouva près de Laura.
La jeune duchesse était trop habituée au respect de tout ce qui l’approchait pour être effrayée de celte apparition ; cependant l’heure, la solitude exceptionnelle où elle se trouvait, et peut-être aussi la position d’esprit où on* la Surprenait, lui causèrent un certain embarras, et ce fut d’une voix un peu troublée qu’elle s'adressa à cet étrange visiteur. . /
k Oui cherchez-vous ici, monsieur? » dit -elle en s’avançant. - " ' - ‘ .
L’étranger se découvrit et saluant avec grâce i « Pardon, madame, dit-il ; ne pourrais-je parler au seigneur duc de Rudolphi? »
• DUCHESSE ET WLÉÈÉlgN. 115
Laura tressaillit ; il lui sembla avoir déjà entendu la voix douce étbien timbrée qui lui parlait. - Elle examina l’inconnu, et distingua aux rayons mourants du jour un jeune homme dé haute taille» aux traits'nobles, à la physionomie sérieuse, et elle détourna son regard en rencontrant l’éclair de deux grands yeux bleu foncé, fixés sur elle avec une expression d’anxiété singulière. Ge regard tout en l’étonnant, la rassura complètement, l’homme ne pouvant avoir de mauvais desseins.
« Le duc Rudolphi est mon père, monsieur, répondit*elle, et il est absent dans ce moment. Je
m’étonne, du reste, que vous n’en ayez pas été prévenu à votre entrée au château, et que personne ne vous ait accompagné pour vous annoncer.
— Pardon encore, mademoiselle, reprit l’inconnu en s’inclinant de nouveau ; mais j’avais de grandes raisons pour tenter d’arriver auprès du duc sans passer par le vestibule où sé tient sa livrée.
— Qui êtes-vous donc enfin, monsieur? demanda - Laura, intriguée par ce ton de mystère.
— Ai-je le malheur que vous ne me reconnaissiez pas, mademoiselle ? répondit le jeune homme.
— Vous ai-je jamais vu, monsieur ? »
L’étranger parut rassure par le ton de la jeune duchesse, et se rapprochant d’elle :
« Votre réponse ne m’étonne pas, mademoiselle» dit-il : cependant nous nous sommes déjà rencon-
f'jç » - UNE VENGE ANGE.
très. Je n’ai pas. même laissé un souvenir iugilif dans votre mémoire, iandis que votre image n’est plus sortie de la niioîme ; ceja devait être ainsi. Je suis le prince Ascanio San-Carlo, mademoiselle, et i’ai eu l’honneur de vous ôlre présenté chez ha comtessç Lilta.
— Ah ! prince, s’écria Laura avec une. joyeuse explosion, veuillez m’excuser. Mais comment vous deviner sous ces allures mystérieuses ? Vous nous arrivez à la nuit tombante, seul, à petit Inuit, enveloppé d’un grand manteau, comme un conspirateur...'. » .
Le prince sourit. , •. • - J '
« Jç suis peut-être un conspirateur, en, effet,
répondit- il.
— Ces bruits notaient donc pas faux? Comment en êtes-vous là, prince, vous -qui aviez toute la confiance du roi ?
— Je l’avais duchesse, je Tai perdue ; peut-on jamais se fier à la. confiance- des rois ?
— Vous devenez de plus en .plus incompréhen-. sihle, prince, et j’espère vous faire mieux expliquer tout à l’heure. Penne liez-mQi seulement d’envoyer prévenir mon père de voire arrivée. »
Et Laura étendit les bras vers une sonnette. Le prince l’arrêta respectueusement.
« De grâce, mademoiselle, n’en faites rien. » Laura le regarda surprise.
MJCHESSE ET PLÉBÉIEN. 117 . ’ \
« Vous ne voulez pas voh’ le duc?
—r Pas avant que vous m’ayez fait l’honneur de m’écouler un moment. •. '
— Je 'ne puis pas vous écouter hors de la pré-
sence de mon père, prince, * reprit' la- jeûné fille avec, dignité. , v « / ' - •. >
■ Et elle tendit de nouveau le bras vers la sonnette. . -
Le prince , cette fois , ne fit pas le geste de la re- r tenir.
« Faites, duchesse, dit-il d’un ton câline ; seule- . ment, je vous en préviens, . il y va de ma vie. '• v .
— De votre vie! fit Laura eh lâchant le cordon
déjà saisi.. Que dites-vous là? Daus quelles énigmes me faites -yous donc marelier depuis un quart d’heure? .• . "■ - :
— Une énigme bien simple, mademoiselle, et dont je vais vous 1 donner l’explication en peu de -, mots, si vous voulez bien me le permettre. »
Laura fit ùii signe d’assentiment en indiquant un siège au prince et en s’asseyant elle-même.
« Je vous écoute, dit-elle,
— Je dois d’abord vous expliquer, mademoiselle, que je ne redoute/ nullement la présence du. due; au contraire, je la souhaite et la recherchais en entrant dans ce château.
— Eh bien! alors? interrompit Laura. .
— Permettez-inoi d’achever. J’ignorais que le duc fût absent , et maintenant , pour le prévenir, il fau-
(Irait faire connaître à vos gens ma présence ici. r Or, si elle venait à être soupçonnée, je serais probablement arrêté dans deux heures. »
Laura tressaillit. . , -
« Arrêté ! dit-elle. Vous ayez des mots qui me donnent le frisson.; Arrêté! et pourquoi? ■ .
— Parce qu’un des plus fidèles serviteurs du roi peut être compromis dans une- conspiration , et c’est ce qui m’arrive.
— Ainsi, c’était vrai, vous conspirez?
— Non ; seulement, j’ai permis à un de mes amis de se faire adresser , ses lettres- de France sous mon couvert, et il s’est servi de mou nom pour recevoir des lettres de la nature la plus dangereuse. Mes nombreuses relations avec la France ont jeté un premier soupçon sur moi; les indiscrétions de la poste ont fait le reste. Aujourd’hui, je. suis accusé, et , si je ne sors pas du royaume eette nuit même, je serai arrêté demain : j’en ai reçu, l’avis secret il
y a quelques heures.
— Je vous écoute sans Lien vous comprendre, prince. Si toute cette accusation est basée sur une erreur, il vous est bien aisé de la détruire.
— En dénonçant mon ami, mademoiselle ! Est-ce cela que vous me conseillez ?
— Cependant , vous ne pouvez accepter de vous perdre pour lui i
— Non , je veux essayer dé nous sauver tous les
deux. Je fais avertir mon imprudent ami : je l’engage à fuir s’il le peut, ou tout au moins à se car cher. Moi, je suis encore en France pour tout le monde.; je retarderai mon retour jusqu’au jour où. je saurai mon ami en sûreté. Mais cela peut être long ; la police politique est bien faite. Mon ami - •* peut avoir grand’peine à trouver un asile.
- — Ainsi, vous allez retourner en “France?
— Cette nuit môme, car demain il serait probablement trop tard; dés ordres me concernant ont déjà été donnés. - . v .
— Mais alors, prince, s’ÔGria la jeune fille tout . émue de celle étrange révélation, votre présence ici est une horrible imprudence! Je frémis quand je pense qu’un retard peut vous coûter peut-être plusieurs mois de captivité.
— JEt même pis, mademoiselle. Mais çe n’est pas là ce qui m’occupe. Je $uis ici parce qu’ici seulement se décide la grande affaire de ma vie, et. pour dix ans de captivité, je n’aurais point voulu. tarder encore d’y venir. Le duc Rudolphi vous a-t-il parlé de moi mademoiselle? . > ■ - ,
- — Oui, prince. ; i. . . . . .
-r- Et que puis-je ospérer? >
— C’est à mon père à vous répondre.
— Je connais les flatteuses dispositions du duc à mon égard, mademoiselle; mais elles ne me suffisent pas, vous devez le comprendre.
— Prince.... cependant.... je ne puis.... balbutia
Laura, à la fois embarrassée et satisfaite du tour que prenait la conversation. : J •
—• Duchesse, poursuivit le prince avec vivacité, mon sort dépend de vous seule, je veùx lç laisser dans vos mains. Vous obtenir de votre père m’honore ; vous devoir à vous-même me remplirait de joie et d’oçgueil. . - ' ■ ' •
- — Prince, vous m’embarrassCz beaucoup. J’obéirai à mon père sans répugnance, je le crois. Que vous dirai-je de plus?... Dans cette union, sans doute, toutes les convenances.»..
— Que parlez-vous dë convenances? s’écria, le
prince en se levant avec vivacité; les convenances, je m’en inquiète peu, je vous jure ! Vous êtes un des grands partis dû- royaume, je le sais ’ T fille du duc Rudelphi et comtesse dè Rinfeld du chef de votre mère, vous avez cent mille ducats de rente et assez de terrés pour en faire une province; qu’estce que cela ifie fait ? Croyez-vous que-ce soit pour cela que je vous aime? * - / ' ;
Cette véhémence, ne déplut pas à la jeune duchesse ;. elle avait toujours redouté d’être recherchée . pour sa situation d’héritièée, et le mépris du prince pour ses richesses la flatta intérieurement: •
• k Vous me connaissez bien peu pour dire si haut que vous m’aimez, » répliqua-t-elle avec un demisourire.
Le prince se sentit encouragé. •
« Ah! je vous connais plus que vous ne le croyez* duchesse, reprit-il; mais vous n’êtespas seulement la plus parfaite beauté de l’Italie, vous êtes l’esprit le plus orné, le cœur le plus chaste et le plus fier, une muse et une reine à la fois, quelque chose qui éblouit les yeux et fascine l’intelligence, une femme qu’on adore à genoux coinme une idole, et dont les regards sont des rayons qui 1 transfigurent les âmes. »
En parlant ainsi, le prince était venu se rasseoir près de la jeune fille et la regardait avec des yeux ardents, où elle cnit lire l’expression d’un amour passionné. •
Un peu plus émue qu’elle ne le voulait paraître de ees paroles et de l’attitude du prince , elle garda le ton de l’enjouement pour mieux -dissimuler.
« Ce sont sans doute les exagérations de mon frère Alphonse qui vous ont inspiré toutes ces belles choses? » dit-elle. -
Au nom du marquis Alphonse, le visage du prince 6e Contracta, et son front se couvrit de pâleur. Cependant il se remit bientôt, et continua l’entretien d’une voix assez calme.
« Le comte Alphonse ne m’a pas appris seul à vous connaître, duchesse, continua le prince après un instant de silence. L’aifieurs, les yeux d’un amant voient mille perfections qui échappent aux
regards d’un frère; depuis le premier jour. où je vous ai vue, je n’ai eu qu’une pensée, et elle suffit à remplir ma vie. . » .
— Quelle pensée? dit Laura. .
‘ —Celle d’être aimé de vous. Puià-jc espérer réussir? Ré pondez-moi, Laura. Un mot, ouk ou non. . ■ ' :
„ — Prince, il m’est bien difficile de vous répondre aussi positivement. . -
' — Vous avez raison, vous me connaissez à peine, je suis fou d’insister si brutalement; excusez-moi, pardonnez-moi; voyez combien les circonstances sont pressantes autour de nous, et au milieu de quels périls je suis venu chercher mon arrêt. Mon âme avait un impérieux besoin de sortir de l’incertitude où elle languit depuis si longtemps ; je n’ai pas eu le choix des moyens, et mon insistance inopportune Ya peut-être me faire repousser. »
Laura eut une dénégation sur les lèvres ; niais au moment de parler, elle s’arrêta, retenue par une » timidité toute féminine. Cependant son mouvement n’échappa pas au prince ; il comprit sa pensée, lut l'indulgence dans son regard, et, saisissant sa main, qu’elle ne luiretira pas :
« O Laura ! poursuivit-il d’une voix basse véritablement émue, si vous saviez comme je vous aime, si vous saviez comme j’ai besoin d’un encouragement , d’un espoir, et combien une libre promesse
de vous adoucirait cet. exil où je vais , ou cette prison qui m’attend ! » . ‘
Au mot. prison, le prince sentit frémir dans la sienne la main moite et tremblante de la jeune fille ; il la porta à ses lèvres avec un tendre respect.
« Je suis obligé de^ous parler de choses odieuses,
. reprit-il, et vous n’osez pas accabler tout à fait un malheureux si digne de pitié; vous ne voulez pas ajouter un désespoir profond aux dangers qui le menacent. C’est bien ; je m’explique votre silence ; il est un arrêt, et je sais le comprendre. »
En achevant ces mots, le prince se leva , rattacha son manteau et prit son chapeau posé sur une console. Laura le regarda faire sans le retenir; son grand usage du monde ne lui inspirait rien ; les convenances sont lettre morte dans lés situations qui mettent le cœur à nu. Laura le sentait et se taisait. Cependant, quand elle, vit le prince faire un pas vers le perron, elle eut un mouvement spontané pour le retenir.
« Vous interprétez mal mon silence, prince, ditelle; si je ne vous réponds pas, c’est que je n’ai * jamais entendu les choses que vous me dites, et que la situation où nous nous trouvons placés l’un vis-à-vis de l’autre en ce moment a bien de quoi troubler une jeune fille.
— Cette situation n’a rien dont vous puissiez être offensée, répondit le prince en se rapprochant
d’elle; je suis autorisé à vous parler comme je le fais. N’ais-je pas l’assentiment du duc votre père? Ne pouvais-je' pas, si j'avais eu le cœur moins scrupuleux, accepter tout simplement ma position de fiancé et venir dans -un mois ou deux réclamer votre main comme un bien qui m’appartenait ? » Laura fut frappée de la justesse de cet argument, et la délicatesse de la passion du prince lui àpparut comme incontestable. Son assurance lui revint avec la confiance. ’
« J’ai tort, dijt-elle en lui tendant la main par un mouvement plein d’une grâce loyale; tout en vous doit m’engager à vous faire une promesse qui ne me coûtera pas à tenir. »
En écoutant ces paroles, le prince parut à son tour très-troublé ; il baissa les yeux en prenant, là belle main qui s’olfrait à lui. '
« O Laura ! dit-il, bien vrai, vous serez à moi volontiers? ;
— Oui, » répondit la jeune fille avec fermeté ?
Le prince soupira profondément, et d’une voix assourdie par une émotion violente :
« Laura, dit-il, vous ne savez pas tout ce que vous faites en-ce moment, et quelle attente vous comblez ! »
Frappée de son accent, la jeune fille le regarda ; elle le vit pâle comme un des rayons dont ta. pleine lune emplissait alors le salon. , ...
« Souffrez-vous? demundâ-l-el|e. ÈL pourquoi me dire- celât d’un air si sombre? Vous m’effrayCz !
— C’est vrai, je souffre, Laura.; mais c’cst -maintenant, à. lapenséc de vous quitter. - •
— Ah’.c’esf vrai, vous me quittez! J’avais tout oublié. Partez vite, prince-, partez et ayez bon courage;, quelques mois , suffiront à tout arranger, n’est ce pas? . . ' . ' ,
— Quelqucs inois,! cela n’est rien pour vous, niais pour moi! Oh! si vous saviez ce qui m'emplît le coeur!
— .Je ne Veux rien savoir maintenant. Partez. Je rendrai compté à mon père de notre entrevue.
. — Ne dites rien au duc’,, je vous prie, avant que j’aie passé la frontière; arrivé là, je lui écrirai. Songez qu’une indiscrétion peut me perdre!
— Soit, j’attendrai votre lettre. Adieu, prince, j’ai bâte de vous voir partir. -Votre voiture est en bas, n’csl-ce pas?
— C’eût été follement imprudent; elle m’a jeté ici, et clic est allée m’attendre soüs le .couvert d!un petit bois, à une demi-lieue d'ici
— Quoi ! voils allez faire celte routé à pied?-
— II le faut bien, ^le ne suis pas à plaindre; j’emporte une joie qui Va m’aider à tout supporter.
— Vous me faites frémir, prince; voilà neuf heures qui sonnent, vous devriez être loin. Ah ! je pense à une chose. Il doit y avoir un cheval sellé
attaché dans la cour; je l’avais fait préparer pour envoyer chercher mon père, prenez-le.
— • Et si on me voit ?
— Personne ne vous verra. Tenez, regardez, fitcllc en désignant au prince, par une fenêtre, l’animal attaché à un anneau; voyez, la cour est déserte et silencieuse ; nul domestique n’ira le chercher sans mon ordre.
' — Merci, je vais le prendre;- ce cheval me sau- » , ■ »
vera peut-être la vie. *•••/ • ‘ • <•
— ‘ La vie ! fit Laura . en frissonnant. Oh ! il n’a jamais été question de cela , n’est-ce pas ?
— Sait-on où s’arrêtent lés vengeances politiques? Le roi m’a aimé; mars il est faible; j’ai des ennemis- Enfin, n’importe 1 tout ira pour le mieux : j’espère maintenant; je me fie à mon étoile; ne m’at- elle pas procuré ce soir un bonheur que je n’osais attendre?..;» . ’•
En prononçant ccs mots avec mélancolie, le prince passa doucement son bras autour de la taille svelte et souple de Laura, et, l’attirant à lui, il effleura de ses lèvres son front gracieux en murmurant:* Adieu!* -, , .
Laura ne lui répondit pas, mais il eut le bonheur de voir une larme couler lentement sur la joue satinée de la jeune fille, et la sentit tomber toute tiède encore sur sa main.
Il s’arracha au sentiment qui s’empara de sort
âme à celte vue, et se dirigea vers la terrasse sans ajouter un mot. Quand il eut le pied sur la première . marche, il se retourna, et dit à voix liasse:
* Vous m’attendrez ? » > - * -
Laura était restée debout et immobile au milieu du salon, les yeux baissés, la tête inclinée, les bras pendants, oppressée sous une émotion lourde et inexprimable. Elle leva les yeux à la voix du prince, et étendant vers lui la main avec -un geste plein de solennité*: .
« Prince, dit-elle, je- vous attendrai, je le jure! * Le prince s’enveloppa dans son manteau et disparut rapidement derrière les balustrcs de. marbre. ■ * * v * •* •
Quand le bruit des pas du prince se fut éteint dans l’espace, quand Laura se vit seule, fl lui sembla, pendant un moment,’ qu’elle venait d'être le jouet d’un rêve étrange. Sa vie, jusqu’alors écoulée dans les plus heureuses, mais ïes-plus positives conditions, ne lui présentait aucun "antécédent capable de l’initier au genre d'impressions qu’elle subissait depuis une heure: die se demanda avdfc une certaine inquiétude si elle n’avait pas eu aine hallucination ; elle se sentait hors de sa sphère , transportée tout à coup dans des complications bizarres et violentes, antipathiques à la fois à ses goûts et à ses habitudes.. Le souvenir du prince surnageait cependant dans ce trouble, et, malgré elle, le son
harmonieux de sa voix et l’éclair de ses grauds
yeux.se représentaient à son esprit.
Cependant elle éprouvait comme le besoin de se ■ soustraire à des pensées trop dominatrices. Elle eut . d’ahorrl. le . projet (t’envoyer chercher Amine , jlont Je babil pouvait faire diversion à ses préoccu- . pations; mais elle était encore trop émue, et l’Ame fortement agitée réclame impérieusement la sol itude. Elle ne lit pas appeler AnVine; elle sonna seulement, çt sur son ordre on lui apporta des lumières; l’éclat des bougies, en rendant à son salon son aspect habituel, chassa ce qui. se. mêlait de mysté- . rieux et môme d’un peu fantastique à ce qui venait . de se passer. Elle examina avec plus de calme la . conduite du prince, et le résultat de ses réflexions lui fut extrêmement favorable. La dose d’inquiétude • • - que lui causait le Sort 'momentané de son fiancé se / • : trouvait largement compensée par la joie intime qu’elle éprouvait d’ayoir rencontré dans le prince 1 San-Carlo un homme aussi complètement à son V goîtt. - , - V - ,
« Je l’aime, je crois, enfin * se dit-elle après une assez longue méditation où elle repassa dans* sa mémoire les moindres paroles et les moindres gestes du prince. Je l’aime 1 L’amour vient-il donc si vite ? Pourquoi pas ? il m’aime bien, lui ! Me connaît-il beaucoup? Oh! quant à son amour, je n’eu saurais douter; sa démarche de ce soir n’en est-elle ’
pas une preuve éclatante ! Pourvu qu’il soit hors de danger, et qu’il revienne vite! Oh! mon impatience de ce matin était de la curiosité, et maintenant.... maintenant....» , . •
Et Laura osa à peine ébaucher dans sa pensée le sens qu’elle donnerait à son impatience; seulement elle ressentit quelque chose de cette émotion profonde dont elle avait été saisie en écoutant les aveux du prince.
La grande horloge du château , en sonnant onze
heures, l’arracha à ses rêveries pour la ramener à la réalité.
«Si mou père allait, rentrer ! pensa-t-elle; s’il avait à Turin appris quelques nouvelles ! Oh ! je ne peux pas m’exposer à le revoir; mon visage ne saurait peut-être pas garder mon secret, et Ascanio m’a recommandé la discrétion. Ascanio! un joli nom! et que j’ai le droit de lui donner; ne sera-t-il pas mon mari dans deux moté ? Ascanio ! répéta-t-elle à voix basse pour se donner la joie enfantine de dire familièrement le nom du prince.
— Ascanio est perdu si vous ne venez à son aide ! » répondit près d’elle une voix basse et contenue.
Laura poussa un petit cri d’effroi et se retourna vivement.- "
Le prince San-Carlo était à ses côtés, pâle, défait , les vêtements couverts de poussière, 256 9
comme un homme qui vient de faire une course éperdue. • ■
« Grand Dieu! prince, que signifient vos paroles ét Tétât dans lequel je vous vois? demanda-t-elle avec anxiété. - • ' •
— Mes mesures ont été mal prises ; j'ai été espionné. La route de France est bien gardée. On n'a pu trouver ma voiture, mais elle sera arrêtée dès * qu’elle reprendra la route. J’ai donné mon manteau et mes papiers à mon valet de chambre ; j’ai laissé le cheval qui pouvait me trahir; et je suis revenu ici à travers bois. Malheureusement j’ai rencontré une escouade de soldats, et ils m’ont poursuivi ; je leur ai échappé en franchissant le mur du parc. Je pense qu’ils ont perdu ma trace ; cependant il peut arriver qu’on fasse une perquisition au château. *
Laura écoula toute tremblante ce récit rapide, entrecoupé ; la conclusion du prince lui parut terrible.
« C’est affreux ! s’écria-t-elle. Que faire ?
— Il faut me tenir caché ici jusqu’à demain ; mou valet de chambre m’est tout dévoué; il se laissera arrêter pour moi, c’est convenu, et, pendant qu’on le reconduira à Turin, j’échapperai par des chemins détournés. Les espions qui me guettent en ce momenl-abandonneront la surveillance de Rudolphi en apprenant que je suis arrêté , et je ne serai pas inquiété pour fuir.
— Vous avez raison, prince ; oui, c’est cela, restez
ici ; je vais vous faire donner une chambre tout de suite,. • . • . *
— Qu’allez-vous faire? dit le prince en arrêtant
la jeune fille déjà sur le seuil de la porte; me loger ostensiblement ici , c’est me livrer. Êtes-vous sûre de tous vos gens ? ■ ■ y
— Oh ! je n’oserais répondre de tant de monde, et il serait peut-être imprudent de se fier à eux. Mais, mon Dieu! quel moyen alors de voiis cacher? vous pouvez être vu- partout; ce château n’est pas un château féodal, il n’a ni réduits secrets ni souterrains.
— Il y a, dit le prince gravement, un moyen certain de me faire échapper à mes ennemis, même dans le cas d’une perquisition.
— Il y a un moyen? Quel est-il ?
— Je n’ose vous le proposer.,
— Dites, dites sans crainte*
— Votre appartement sera toujours respecté, même par une perquisition.
— Mon appartement, à moi ! s’écria Laura.
— Oh ! vous vous méfiez! reprit le prince avec un accent douloureux. Laura, je me livrerais plutôt dix fois. N’en parlons plus.
— Je ne me méfie pas* prince, je ne me méfie pas ; mais savez-vous bien ce que vous me demandez là?
— Je vous demande de me sauver, voilà lout. » Laura garda le silence pendant quelques instants ; elle croisa ses bras sur sa poitrine, leva vers le ciel ses beaux yeux où se lisait une anxiété suprême, et dans une prière muette, son âme sembla demander à Dieu une inspiration; puis elle alla lentement ouvrir la porte de son appartement, et se tournant vers le prince :
« L’alternative où je suis, lui dit-elle, est terrible; cependant je ne puis accepter d’avoir à me reprocher de vous avoir livré. Écoutez-moi, prince San- Carlo, vous seul savez ce que je puis faire, car dans deux mois mon honheur sera le vôtre, entrez donc là si vous croyez devoir y entrer. »
Celte parole si noble, cette action si confiante, semblèrent jeter le prince dans une grande hésitation; sa physionomie révéla quelque chose des combats de son âme, et Laura eût été bien étonnée si elle eût pu l’entendre murmurer :
« O Marielta, ma sœur 1 n’étais-lu pas aussi bien jeune et bien pure, toi ! »
Puis Lorenzo Memmi, le faux prince San-Carlo,
entra dans l’appartement de Laura Rudolphi.
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LE grand-saint-janvier.
Tandis que Lorenzo Memmi Usurpait avec tarit de ruse qt de hardiesse le nom et la positiôn du fiancé de Laura, le prince Ascanio San-Carlo courait la poste sur la route de France pour arriver le plus tôt possible à Turin. Le récit fait par Lorenzo à la jeune duchesse, au sujet de la conspiration, était d’autant plus adroitement perfide qu’iL était vrai en grande partie.
Le prince s’était, en effet, absenté afin de sauvegarder un ami compromis; son absence lui permettait d’éviter des explications dans lesquelles il lui eût été également pénible de mentir, et de dire la vérité. Mais peu de temps lui avait suffi- pour pourvoir à la Sûreté de son ami et reprendre le droit de se disculper; il revenait donc pour expliquer sa conduite au roi, et il connaissait assez les sentiments généreux de Charles- Albert pour prévoir que cet incident ne ferait qu’augmenter sa faveur. Il se voyait l’objet de nouvelles grâces ; il se représentait avec une secrète jouissance la déconvenue de
ses ennemis en assistant à son triomphe inattendu, et il tournait aussi volontiers son esprit vers le château de Rudolphi , ou l’attendait une félicité qui devait dépasser et couronner les autres.
Ce quelque côté que se dirigeassent les prévisions du prince San-Carlo, il ne voyait que motifs de satisfaction. 11 traversait celte période où le bonheur se savoure le mieux , le moment où on le prévoit, où l’on sent qu’il approche, où on eroit impossible de le voir échapper- Les balancements d’une excellente berline d’Erler ne nuisaient en rien à ses rêveries attrayantes, et l’espace disparaissait devant lui , dévoré par quatre vigoureux chevaux de poste, sans qu’il jetât un regard aux beaux paysages, dont le panorama se déroulait devant lui. La natùre existe-t-elle pour les diplomates et pour les ambitieux? .
Un peu avant le coucher du soleil, la voiture s’arrêta avec, fracas devant la porte de l'hôtellerie du Grand-Saint- J an^ier, dont les vitres s’enflammaient à la fois sous les derniers rayons du couchant et sous la réverbération du large foyer où rôtissaient, de compagnie, bon nombre de volailles dorées. Une itoce jetait son tumulte et sa gaieté dans la vaste cuisine, d’ordinaire plus paisible, et l’hôte, réclamé de vingt côtés à la fois, négligea de venir recevoir le voyageur illustre qui s’arrêtait devant son auberge. -
Le valet de chambre du prince, espèce de Figaro grave, portant l’habit noir et couvrant sa mine rusée d’un masque de froideur, s’indigna le premier de cette violation de l’usage.
« Que signifie ceci? s r écria-t-it assez haut. Le noble prince San-Garlo s'arrêtera devant line pareille bicoque sans que personne ait l’air de s’occuper de lui! Je m’en vais secouer d’importance cet hôtelier de malheur! . s> .
— Laissez, Ruffo, dit le prineo, dont l’humeur n’était pas tournée à la sévérité; laissez ces gens en paix; dites qu’on me serve un potage et une aile de poulet dans la première chambre venue. Mais auparavant, faites le compte de, ce postillon et demandez d’autres chevaux pour dans un quart d’heure. »
Ruffo s’inclina et rengaina ses velléités insolentes. Au moment où il avait prononcé avec tant d’emphases le nom du prince, le bruit des convives qui entraient par groupes animés pour prendre leur part du festin fumant sur de longues tables avait couvert sa voix, et son éloquente imprécation s’était perdue dans l’éclat des rires et le tapage de trente chaises remuées à la fois; cependant un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu du costume des paysans aisés, se détacha du groupe où il causait et vint curieusement examiner le prince par la portière ouverte.
<! Vous êtes le prince Ascanio San-Carlo! dit-il tout à coup en écartant Ruffo d’un coup d’épaule et en posant en même temps sa main sur le bras du prince, comme pour l’empêcher de sortir de sa voiture. . -
-r- Oui, fit le prince étonné. D’où me connaissez- • vous ? que voulez-vous ?
-, — Je ne vous connais pas,' monseigneur, et je
veux vous rendre un service.
— Un service! vous! à moi? reprit le prince avec un accent de surprise dont la hauteur méprisante échappa à son interlocuteur.
— Un service, oui, monseigneur. Et si vous voulez vous rasseoir seulement un moment là dedans et \ , x
m’écouter, vous verrez que jen’avance rien de trop.»
Tout en parlant, le paysan avait doucement repoussé le prince dans l’intérieur de la .berline, et, s’aidant ensuite de ses mains, sans attendre que le marchepied fût déployé, il vint tranquillement se placer en face du prince, trop stupéfait de sa hardiesse pour avoir pu s’v opposer.
« Vous arrivez de France, monseigneur, dit le paysan après avoir tiré la portière à lui et levé la glace pour ne pas être entendu. Vous rte savez pas ce qui se passe à Turin depuis deux jours?
— Que se passe-t-ib donc? demanda le prince, dominé un moment par l’air d’assurance de sort interlocuteur.
— On a découvert une conspiration qui a pour but de renverser lé gouvernement. Hier, pas plus tard, des pièces importantes ont été saisies; vous y êtes compromis.
— Que me contez-vous là, mon brave homme?
et qui êtes-vous, du reste, et où prenez- vous de supposer de pareilles choses ?
— C’est vrai, s’écria le bonhomme, comme frappé d’une idée subite; c’est vrai, je ne vous ai pas dit ce qui doit vous donner confiance. C’est la princesse San-Carlo, votre mère, qui m’a chargé de vous guetter* à votre passage sur cette route et de vous engager, de sa part, à rebrousser chemin et à retourner bien vite en France.
— Pourquoi la princesse ne m’a-t-elle pas écrit ?
— Ah! ça aurait été dangereux, et je ne voulais pas me charger d’une lettre, moi. On aime ses maîtres, on veut bien les servir dans l’occasion; mais non pas risquer sa peau, c’est trop grave. Seulement, comme je me méfiais que monseigneur ne voudrait peut-êlre pas m’écouter, ne me reconnaissant pas, car je suis un des fermiers et non pas un des domestiques de madame la princesse, elle m’a donné celte babiole que je dois remettre à monseigneur pour preuve de ma mission. » .
Et en disant ces mots, le paysan prit à son cou, ou elle était attachée pêle-mêle avec des médailles bénites et un petit crucifix, une bague d’or fort
simple, mais que le prince reconnut aussitôt pour appartenir à sa mère.
« Butor ! s’écria-t-il avec impatience, il fallait commencer . par me remettre ce bijou ; vôulais-tu donc le garder, maître bavard’
— Voilà les maîtres, répondit flegmatiquement
le paysan en faisant un léger mouvement d’épaules: on les sauve, ils vous injùrient et vous soupçonnent. r - . •
— D’abord, tu ne sauves rien du tout, reprit le prince. Ces avertissements ne m’empêcheront pas de. me rendre à Turin; j’espère bien y être cette
nuit même. Retourne-t’eir, et va dire à ma mère
que j’apporte avec moi de quoi déconcerter tous les accusateurs du royaume. . -
— Puisque monseigneur est certain de ne courir aucun danger, il pourra rassurer madame la princesse aussi bien que moi, et je ne serai pas fâché, pour mon compte, de rester ici. C’est ma nièce dont on fête la noce là dedans, et il me semble qu’on vide les plats et les pots sans moi. »
Sans attendre la réponse du prince, le campagnard' sortit de la voiture aussi familièrement qu’il y était entré, et, après avoir salué gravement, il se disposait à ouvrir la porte de l’auberge, quand le prince lui envoya sa bourse, qui l’atteignit au milieu du dos.
« Bois à ma santé, l’ami! » lui cria-t-il.
L’hortfme salua de nouveau, ramassa la bourse, la pesa, la mi! dans sa poche, et disparut dans l’atmosphère épaisse de la cuisine.
« Singuliers drôles ! pensa le prince; ils nous, servent en nous narguant, et il semble que leur dévouement leur pèse. Ah! le temps des bons serviteurs est passé? ». , ’ ' •
Le visage . du seigneur Ruffo-, qui vint en ce moment s’encadrer à la portière de la berline, parut au prince comme une preuve vivante de la justessé de sa réflexion.
« Monseigneur veut-il souper? » dit la voix obséquieuse du valet de chambre. ,
Le prince sous l’impression de l’avis envoyé par sa mère et craignant des ordres donnés contre lui, réfléchit qu’il valait mieux ne pas se montrer avant que tout eût été éclairci entre le roi et lui ; et, avec cette prudence qui; formait les deux tiers de son talent de diplomate, il résolut de ne pas quitter sa voiture. • ,
« Ruffo, dit-il, cette auberge me paraît fort encombrée ; je mangerai dans ma voiture; àllez chercher ce que je vous ai demandé, et ne jetez pas mon nom au milieu de tous ces manants. »
Ruffo revint bientôt apportant un poulet rôti et des cerises dont son maître se contenta, ayant soin d’arroser ce repas fort simple de quelques verres d’un vieux vin de Bordeaux tiré des soutes de la berline.
Le poulet maDgé, le vin bu, les chevaux attelés, la voilure du prince reprit sa courbé rapide sans avoir été arrêtée plus d’une demi-heure devant l’hôtellerie du Grand-SairU- Janvier .
Quand elle disparut dans le nuage de poussière soulevé par les pieds des chevaux, le paysan qui avait apporté au prince les avertissements de sa mère dit à son voisin, occupé comme lui à déguster le parfum d’un sambayon exquis :
« Avez-vous vu ce voyageur qui repart?
— Non, dit le voisin, j’avais mieux à faire aujourd’hui; observer les voyageurs, c’esl bon pour les jours ordinaires, ça; mais les jours de noce, on mange, et on rit, ça vaut mieux. Le connaissiez vous, ce voyageur ? '
— C’est un homme qui court à sa pèrte, fappelez-vous mes paroles ; je vous apprendrai son nom plus tard. »
Le voisin ouvrit de grands yeux, n’essaya pas de comprendre le sens de cette sentence mystérieuse, mais en ressentit un nouveau respect pour le fermier, qui passait pour la forte tète de l’endroit.
Quant à celui-ci, l’effet cherché par lui était produit ; non-seulement, il venait de jouer un rôle, mais il avait fait soupçonner quelque chose de son importance.
Il y a des importants dans toutes les sphères !
Si le prince eût entendu la prédiction funeste de
l’oracle du Grand-Saint-J convier, il ne s’en fût probablement pas autrement ému, et elle n’eût pas troublé pour lui le cours de toutes sortes de rêveries agréables, auxquelles un demi-sommeil vint bientôt ajouter ses douceurs.
Læ voiture roulait sans bruit sur une de ces belles routes de Sardaigne, unies comme des allées de parc ; on était à sept ou huit lieues du Grand-Saint- Janvier; le ciel, splendide et étoilé, n’avait pas un nuage, et la lune jetait sur le paysage des rayons si lumineux qu’on distinguait les objets presque comme en plein jour; on passait près d’une fontaine tarie, petit monument de marbre sur lequel on voyait encore courir les personnages frustes d’un bas - relief antique. Un homme sortit tout à coup de la vasque desséchée de la fontaine, et jeta quelques mots au postillon d’une voix impérative.
Celui-ci, sans répondre, anima ses chevaux, qui redoublèrent de vitesse ; alors, un coup de fen retentit, et, comme s’il eût été un signal attendu, des hommes se détachèrent de tous les buissons, se levèrent de tous les sillons et s’approchèrent de la voiture. Le postillon épouvanté se jeta à plat ventre sur la route; les chevaux s ? arrêtôrenl , et deux visages basanés, cachés en partie par de fausses barbes, se présentèrent à la fois aux deux portières de la berline. - .
Ruffo, éveillé par le ooup de féu, s’écria en français, d’unb voix étranglée par la terreur :
« Monseigneur, des bandits !»
Le prince, encore sous l’influence d’un rèvç où il venait de voir Laura Rudolphi lui annonçant au milieu d’une fête que le roi le ; dominait premier ministre, avait pris la détonation qui venait d’ éclater pour le bruit d’une boîte d’artifice. Il y a des moments où le rêve se confond avec la réalité de façon que celle-ci semble le continuer et non l’in- terrompre. L’exclamation de- son valet de chambre, et plus/encore la- vue des étranges personnages qui apparurent à sa portière, le rendirent à la vie positive.
« Qu’est cela ï dit-il, en cherchant des pistolets placés dans les poches de sa voiture.
— Ne bougez pas, monseigneur, dit le malheureux Ruffo au comble de l’épouvante; ils sont au moins quarante. » . -, ,
La peur double les objets, c’est chose connue; elle montrait donc à Ruffo la bande menaçant la Voiture comme beaucoup plus considérable qu’elle ne. l’était en effet. Cependant, le prince, après s’être assuré d’un coup d’œil que les bandits étaient en assez grand nombre pour rendre la résistance impossible, se résigna.
« Tenez, misérables, dit-il en tirant de ses poches sa montre et un rouleau de pièces d’or; tenez, c’est
tout ce que j’ai de précieux ; prenez et laissez-inoi continuer ma route. . . .
— Oh ! pas encore , seigneur, répondit en pre-
nant les objets offerts par le prjnce, celui qui avait tiré le coup de fusil et semblait être le chef des bandits. ■ , ,
— Vous voulez fouiller la voilure ! vous ne me croyez pas ! Fouillez, mais en vérité vous ne trouverez que mes habits et mon vin de voyage.
— Nous rte dérangerons rien dans la voiture de Votre Excellence, reprit le voleur; je vais seulement preqdre la liberté <Fy monter, un de mes hommes va remplacer le postillon.
— Allez-vous m’emmener prisonnier? s’écria le prince, qui commença à s’alarmer.
— Ge ne sera pas pour longtemps, j’espère, si Votre Excellence veut bien se prêter à ce que je lui expliquerai bientôt; pour le moment, je me borne à la prier de me remettre ses pistolets; »
Tout en parlant, le bandit enleva les pistolets du prince et les passa à sa ceinture, déjà formidablement armée d’un couteau de chasse à lame large comme la main, puis ayant ouvert la portière, pris place près de Ruffo anéanti, assuré sa carabine entre ses jambes, il fit ün signe à sa troupe et la voiture partit.
Elle suivit encore pendant un quart d’heure la grande route, surveillée de loin par la bande des
brigands, qui n’osaient l’entourer ostensiblement de peur des rencontres, puis s’engagea dans un chemin de traverse étroit et mal entretenu, où son allure rapide s’accommoda mal des profondes ornières et des pierres amoncelées; enfin, après deux heures d’Une course effrénée, on s’arrêta devant une sorte de grange en ruine où le conducteur du prince l’invita à descendre.
Ruffo et le postillon, tous deux solidement garrottés, furent confiés à des brigands subalternes; le chef de la bande, le prince et un troisième personnage sans armes et complètement dissimulé par un ample manteau et un grand chapeau à larges ailes entrèrent seuls dans la grange.
« Maintenant, seigneur, dit le bandit, il ne tient qu’à Votre Excellence de continuer sa roule dans quelques heures : il lui suffira de me signer un bon de dix mille ducats, payable à vue, sans autre explication. Aussitôt l’argent apporté par l'un des nôtres, Votre Excellence est libre.
— C’est-à-dirç que c’est une rançon que vous exigez? : , • •*
— Précisément.
— Et si je refuse ? •
— Votre Excellence courrait le risque d’être fusillée et elle ne s’y exposera pas.
— Et combien aurai-je de temps pour payer la somme exigée ?
— Vingt-quatre heures.
— Où voulez-vôns que je trouve dix mille ducats en vingt-quatre heures?
— Oh! Votre Excellence ne sera pas embarrassée. Un mot d’elle à la princesse San-Carlo suffirait pour lui faire trouver bien davantage.
— Et pour porter à ma mère le coup de la mort, car je ne puis lui demander une pareille somme sans lui dire où je suis.
— Le château Rudolphi n’est pas très-éloigné, dit
l’homme au manteau, resté jusqüe-là silencieux ; si le prince demandait la somme au duc Rudolphi, ne pense-t-il pas que son futur beau-père la lui enverrait? '
— Ce misérable a raison , reprit le prince, étonné de voir ses affaires personnelles si bien connues en si mauvaise compagnie; oui, il vaut mieux m’adresser au duc ; au moins, à celui-là, je puis tout dire.
— Eh bien, Excellence ! vous voyez ! reprit le bandit, les choses iront ainsi très-facilement, et vous n’éprouverez qu’un léger retard.
— Et la perte de dix mille ducats? répondit le prince.
— Tenez , Excellence , dit l’homme au manteau en tirant de sa poche une petite écritoire de voyage, voici tout ce qu’il faut pour écrire ; faites vite votre reçù, et je me charge de le porter en quatre heures à Rudolphi. »
- U6 , . . PNE VENGEANCE.
Le prince se vit absolument sous la dépendance de ces misérables, il écrivit quelques lignes pressantes au duc en lui expliquant la violence qui lui était faite et l’horreur de sa situation,
’La lettre écrite, les deux hommes le laissèrent seul, en ayant soin de poster deux sentinelles armées devant la porte délabrée de la grange. Le reste dé la troupe bivouaquait à une petite distance, dans un bois taillis, dont lés épais buissons pouvaient offrir des refuges aux bandits en cas d’alerte. ,
Dès que les deux hommes forent hors de la portée des oreilles du prince, le chef dit à l’autre :
« Ah çà ! mon camarade , t* es-tu figuré sérieusement que je vais te laisser porter tout seul la lettre du prince?
— Et pourquoi pas? demanda l’autre. On ne me remettra pas l’argent ; vous demanderez qu’on l’envoie ici dans le billet que vous joindrez à la lettre do prince.
— Sans doute ; mais tu peux fort bien aller tout simplement nous dénoncer, maintenant que tu connais notre campement. Je n’ai nul motif pour me fier à toi ! Je ne te connais pas ! Sais-je ton nom seulement? . • . • ( ;
— N’est-ce pas moi qui vous ai mis à même d’arrêter la voiture du prince?
— Tu peux avoir tout mené pour en arriver à çe dont je me défie.
— Vous avez raison, répondit l’homme au manteau, je n’y avais pas pensé. Eh bien ! faites-moi accompagner par un de vhs hommes.
— Un n’est pas assez ‘ je vais l’en donner deux pour te faire une escorte convenable.
■ — Deux, soit; dix si vous voulez, seulement, faites vite. *
Les préparatifs- ne furent pas longs, et, au bout de quelques minutes, le galop régulier de trois chevaux retentit Sur la terre durcie dans la direction du château Rudol phi.
LES BANDITS
Les trois cavaliers, quoique en suivant des chemins détournés et en évitant la grande route; tirent ^i bonne diligence qu'ils atteignirent la première clôture du parc Rudolphi avant l’aube. Celui qui apportait la lettre du prince, et dont les deux autres formaient seulement l’escorte, mit pied à terre, ordonna à ses compagnons de l’imiter, attacha les trois chevaux sous bois , dans un endroit où ils ne pouvaient être facilement découverts, et commença à marcher le long du mur du parc, ayant sur ses talons ses deux acoly tes, qui semblaient avoir pour consigne de ne pas le perdre de vue un instant.
Après avoir sondé bon nombre de broussailles et examiné plusieurs fois le mur, autant que le lui permettait l’obscurité, devenue très-profonde depuis le coucher de la lüne, le messager de Beppo le bandit arriva à un angle du mur où d’épaisses masses de lierre cachaient assez bien une brèche pour qu’il fût difficile de la retrouver, mais il avait sans doute une exacte connaissance des lieux, car il marcha
LES BANDITS
vers celte brèche sans hésiter et montra aux deux, autres hommes comment ils deyaient s’y prendre pour s’introduire facilement dans le parc.
Ils marchèrent quelques minutes les uns derrière les autres, silencieux, attentifs, retenant leur soufûe et étouffant leurs pas dans la mousse des futaios, on eût dît trois ombres. Ils passaient vers lé côté du parc voisin des serres , auxquelles altenait un pavillon servant à loger les jardiniers et leur famille; tout à coup un chien, averti par son flair, poussa un bruyant aboiement et vint se jeter sur le groupe des trois hommes en grondant.
« Tout beau! Neptunus, tout beau, mon bon chien ! ». dit doucement celui qui était en avant, et il posa sa main sur la tête du dogue.
Le chien continua un moment à grogner sourdement en regardant les deux autres compagnons , puis il se tut et rentra dans sa niche, sans les inquiéter davantage, ' ...
On s’éloigna du pavillon des serres.
« Les chiens vous connaissent ici , dit l’un des bandits. Vous êtes donc de la inaison?
— Non , mais j’y suis venu souvent depuis quelques mois.
— Eh bien ! c’est une habitude qu’il ne faudra pas perdre. Il doit y avoir de bons coups à faire ici, et bien connaître les localités, c’est précieux. »
Le messager de Beppo tressaillit à cette observa-
- lion , et;, si le bandit l’eût regardé , il eût vu l’indignation et la honte ée peindre un moment sûr son visage qui d’ordinaire s’exprimait que la tristesse.
« Je connais les lieux , en effet, reprit-il, et si bien que je sais où il nous faut déposer la lettre du prince pour qüe le duc Rudolpbi l’ait à son réveil.
— C’est bien pour cela qu’on vous l’a confiée, la lettre; autrement l’un de nous eût été aussi bon que vous pour ce message. Mais vous connaissez les êtres, les habitudes, il- ne fallait pas risquer que la lettre se perdît, et cependant on ne pouvait pas s’exposer à la remettre soi-même. On ne fait plus de ces choses-là depuis l’histoire du comte Pandolfo. Vous savez, il a laissé fusiller son beau-frère, à qui il en voulait, et il a cassé la tôle au messager qui venait lui demander sa rançon.
— En effet, éela ne ferait pas l’affaire de Beppo de garder le prince au lieu de toucher l’argent.
• — Que voulez-vous qu’on fasse de la peau d’un
prince? Ça ne sait pas même un métier qui puisse le rendre utile à la troupe. Les cuisiniers , les cordonniers et les tailleurs seuls sont bons à garder ; le malheur est qu’on n’eu prend guère; ce sont des métiers sédentaires ; tandis que des marchands et des Anglais, on ne voit que ça sur les routes par le temps où nous sommes. *
Un signe de Giovanni, que nos lecteurs ont sans ; doute reconnu, malgré son grand manteau et l’é-
LES BANDITS
trange compagnie à laquelle il s’est mêlé , ce signé impératif mit Ün à la dissertation du bandit sur les voyageurs bons à garder et sûr ceux qui n’étaient bons qu’à fusiller, quand la rançon faisait défaut.
Cèt homme-dissertait paisiblement, sans embarras comme sans aigreur; il. parlait de choses de son métier et il eh parlait bien, le faisant'depuis longtemps. On l’e'ût sans dodte surfis en frémisnnt de ses paroles et en lui disant que sa tranquillité même, en prouvant son endurcissement, ajoutait à l’horreur qu’il inspirait. ' . ..
Au bas de la double rampe de marbre qui menait
à l’étage supérieur du château s’ouvraient les fenêtres d’une espèce de salon d’attente où se tenait d’ordinaire Lorenzo quand il était à Rudolphi. Ce salon , demi-vestibule , demi-bibliothèque , servait même parfois au düc lorsqu’il ne voulait pas accorder à quelque importun l’honneur d’une véritable audience.
Un large coffre aux lettres d’ébène, placé sur une table de milieu, invitait par ses trois fentes le solliciteur timide à lui confier sa supplique, et à éviter ainsi de se voir éconduit par une de ces paroles vagues comme tous les puissants de ce monde en prodiguent aux malheureux.
Il faut dire aussi que, comme il existe cinq cents malheureux pour un seul puissant, il en résulte que souvent le puissant , accablé de sollicitations , de
supplications et de réclamations, finit bien souvent par payer sa part de malheur en ennui , et c’est justice. .
Giovanni n’eut qu’à tirer une des persiennes pour
qu’elle lui livrât passage. Les deux compagnons de Beppo, ainsi introduits dans ce salon où brûlait toujours uneqsetite lampe de nuit, jetèrent des regards mécontents sur les murs couverts de cüir de • Cordoue et les bibliothèques d’ébène. Ils* avaient sans doute espéré pouvoir faire main basse sur quelques menus objets* et en pareil lieu, c’était impossible. Ils. se résignèrent, et, après avoir vu Giovanni faire glisser la lettre du prince et le billet de Beppo par une des ouvertures de la boîte aux lettres, ils ne songèrent plus qu’à s’en retourner. Giovanni avait déjà entr’ouvert la persienne, quand le bruit d’une porte qui s’ouvrait avec précautiou sur la terrasse du premier étage le fit s’arrêter immobile et cloua scs compagnons à leur place. Bientôt des pas, assourdis par une grande précaution, se firent entendre sur les marches de l’escalier*
Giovanni glissa son œil entre les feuilles des persiennes, et vit passer devant lui un homme et une femme qu’il reconnut sur-le-champ , quoique l’élégance de son.costume et l’absence de sa barbe changeassent assez son ami.
Lorenzo et Laura marchaient lentement l’un près de l’autre, ne se regardant pas, ne se souriant pas.
LES BANDITS
Laura, vêtue d’un peignoir blanc , avait le col et la tête enveloppés d’une large mante de soie bleue, d’où son visage ressortait pâle comme ces madones de marbre qui apparaissent dans la pénombre des chapelles. Par moments , on eût pju voir cependant le rayonnement du dévouement apparaître à travers ses-longs cils baissés. Lorenzo la contemplait avec une expression où l’orgueil se mêlait à une sorte de compassion. L’aurore commençait à tein- * dre de ses lueurs blafardes le sommet des grands arbres, et sa lumière douteuse donnait à ce groupe, beau, triste et silencieux, une apparence surnaturelle.
Sans s’expliquer par quel moyen Lorenzo était parvenu à avoir un mystère commun avec Laura,. Giovanni comprit cependant, en les voyant ensemble dans des circonstances aussi étranges, que Lorenzo avait enfin réussi à entraîner la jeune fille dans une voie où sa vengeance était assurée. Cette conviction lui suffit, et elle remplit son âme de celte jouissance âcre et brûlante que donne la vengeance. Il n’eut pas un trouble de conscience, pas un remords en présence de la candeur loyale de cette jeune fille si cruellement sacrifiée; il était tout entier la proie de ce sentiment farouche et dominateur qui annule tout dans les cœurs qu’il envahit. La vengeance faisait taire en lui la justice, et couvant Laura d’un regard haineux, il se dit : « Cela va bien,
r 54 , ' UNE VENGEANCE.
mais ceci n’est qu’un prélude ; le vrai jour des représailles , ce sera celui où Lorenzo dira au séducteur de Marietta : « Marquis, nous sommes main- « tenant doublement frères : tu as déshonoré ma « sœur; j’ai déshonoré la tienne !... »
Où allaient cependant à cette heure Lorenzo et Laura? C’est ce que Giovanni , qui ignorait le subterfuge employé par .son. ami, se demandait, sans 'trouver de réponse. S’il eût pu suivre les deux jeunes gens, il les eût vus s’enfoncer dans les plus épais massifs du parc et arriver à une espèce de petit pavilloade plaisance en forme de kiosque chinois. Laura tenait une clef; elle ouvrit la porte, et introduisit Lorenzo dans un tout petit salon circulaire tendu de soie des Indes à grandes fleurs, où on ne voyait pour tout ameublement qu’un divan courant autour des murs, deux jardinières, une table et un chevalet.
« C’est ici le réduit où je viens parfois dessiner et peindre, dit-elle ; vous y serez en sûreté ; j’en garde toujours la clef. Vous y pourrez passer les quelques jours pendant lesquels il faut vous tenir caché; maintenant, prince, il faut que j’avertisse mon père de votre présence ici.
— Par quel moyen? demanda Lorenzo, inquiet de voir prendre ce parti qui pouvait le perdre.
— Mais en lui envoyant une lettre par un messager-
LES BANDITS
— Et si là lettre est interceptée ?
— Vous avez raison, il ne faut pas écrire, non ; je vais faire atteler , et j’irai moi-même à Turin prévenir le duc. „
— Vous arrive-t-il parfois de vous rendre ainsi seule à Turin ? ,
— Jamais, .
— Cette démarche de votre part ne peut-elle pas mettre sur la trace de la vérité ?
— Cependant, prince, dit vivement Laura, je ne puis vous tenir caché ici à l’insu de ipon père.
— Je comprends, répondit Lorenzo , que les moindres exigences de votre dignité ou de votre considération passent avant tout. Faites, duchesse.»
Laura fut rendue à ses inquiétudes par cette attitude réservée et soumise.
« Vous croyez, donc, prince, qu’il y a du danger à ce qu’on me voie faire ce voyage inusité ?
— Il n’y en a peut-être aucun ; il est même probable qu’on a maintenant renoncé à l’idée de faire une perquisition dans le château; »
Cela fut dit d’un ton contraint, comme un homme honteux d’avoir à plaider pour sa sûreté et qui tient à honneur de dissimuler ses craintes.
La manœuvre réussit pleinement. Laura revint à ce sentiment de loyal dévouement qui l’avait poussée en acceptant de sauver le faux conspirateur.
« Après tout, dit-elle, il n’y a qu’une chose importante ; c’est votre sûreté ; je ne veux pas la risquer. D’ailleurs, mon père ne restera pas absent plus de quatre ou cinq jours; j’attendrai son retour. »
Lorenzo respira; ce délai, ce pouvait être la victoire, et, une fois son triomphe assuré, il ne craignait plus les confidences faites au duc de Rudolphi. ' -
Il dissimula sa joie, et dit tendrement, en serrant dans les siennes les mains Un peu tremblantes de Laura :
,« Dans cinq jours le duc revient, et dans un mois, plus tôt peut-être , le conspirateur , le fugitif d’aujourd’hui sera le plus heureux des hommes. »
Une rougeur fugitive empourpra les joues de la jeune fille à cette allusion à son prochain mariage, et par un mouvement plein d’une grâce pudique, elle cacha son visage sur l’épaule du jeune homme. Lorenzo posa ses lèvres sur cette charmante tête, sans que Laura, dominée par son émotion, cherchât à l’en empêcher ; enfin elle s’arracha à cette étreinte, et Lorenzo put lire dans son regard plus de trouble que de colère.
- « Voici le jour, dit-elle en montrant un rayon oblique qui glissait à travers les stores du kiosque ; il faut que je vous quitte. t
LES BANDITS
— Déjà!. dit Lorenzo. Pourquoi ?
— Pour pouvoir rentrer au château sans être vue.. Cela m’attriste bien' d’être obligée de vous enfermer ici ; vous allez être très-mal à l’aise, mon pauvre prince; le temps va vous paraître bien long.
— Je serai avec des souvenirs qui me feront oublier les heures ; ne me plaignez pas ; dites-moi seulement quand je vous reverrai, pour que je les compte.,
— Mais, bientôt ; je ne sais à quel moment ; je viendrai, dès que je le pourrai, vous apporter des vivres, mon cher prisonnier ; je prendrai un panier, et.... »
Lorenzo réprima un sourire en voyant déjà si serviable pour lui cette hautaine Laura dont il n’eût pu la veille obtenir un seul, regard, et son cœur se gonfla sous une impression où.
il entra peut-être plus d’orgueil que de vengeance.
« Vous ne pouvez venir ici le jour avec un panier, dit-il* ce serait tout trahir ; j’attendrai jusqu’à ce soir.
— Mais vous allez mourir de faim.
— Bah ! fit-il en riant, les amoureux.... vous savez?
— J’y songe, s’écria Laura, il doit y avoir des conserves de fruits et du chocolat dans l’armoire. »
Les conserves et le chocolat étaient en effet dans une petite armoire cachée sous la tenture.
« C’est un petit palais I s’écria LorenzO.
— Hélas ! c’est une cage, dit Laura.
— J’y passerais, ma vie entière auprès de vous !
— Bon ! voilà que vous allez recommencer la conversation de tout à l’heure ; je n’éeoute plus rien, je vous en préviens, et, si vous le reprenez sur ce ton, je ne viendrai pas vous apporter à souper ; je vous condamnerai aux conserves et au chocolat pendant tout le temps de votre captivité. »
En achevant ces mots, Laura adressa au jeune homme un regard où un enjouement un peu forcé luttait contre un attendrissement involontaire, et elle s’échappa du petit salon avec une vivacité qui dénotait un effort violent.
Lorenzo écouta le bruissement de sa robe contre les branches, et quand tout fut rentré dans le silence autour de lui, il vint lentement s’asseoir sur le divan, appuya sa tête dans ses deux mains, et resta plongé dans une profonde méditation.
Giovanni, voyant le temps s’écouler, était sur le point de sortir à tous risques du salon avec ses hommes, quand il entendit les pas agiles et la respiration précipitée de Laura s’approcher du pé-
LES BANDITS
ristyle ; il eut à peine le temps de la reconnaître : elle passa devant ses yeux comme une apparition fantastique i ses pieds ne semblaient pas toucher le sol, et il entendit fermer la porte-fenêtre de son appartement presque au même moment où il avait vu la jeune fille arriver à la première marche de l’escalier.
« Bien, pensa-t-il, la colombe est rentrée au nid ; personne n’est encore éveillé dans le château; maintenant, détalons. »
Ilfit un signe aux gens de Beppo ; ils n’attendaient que ce signal, et, en moins de quelques minutes, les trois hommes avaient traversé le parc Rudolphi, franchi le mur et retrouvé leurs chevaux dans le bois.
Quatre heures après, au moment précis indiqué par Giovanni pour son retour, ils atteignirent le campement de Beppo , où le prince aussi bien que le brigand-, les attendait avec impatience.
«Eh bien! ma nouvelle recrue, dit Beppo en frappant sur l’épaule de Giovanni, quand, m’apporte-t-on la rançon de l’oiseau doré que tu m’as fait mettre en cage? .
' — On l’apportera, n’en doutez pas, Beppo, avant le délai fixé dans la note que vous avez jointe à la lettre du prince. ' > .
— Et qui apportera l’argent?
— Un homme du duc.
— Il viendra seul?
— Seul. - ; •
. — Bien. Maintenant causons un peu, mon camarade. Si je t’ai compris , tu veux être des nôtres , et la prise que tu nous as fait faire hier est une façon de me donner un gage de ta vocation. Je ne veux pas être en retour avec toi. Quelle somme veux-tu pour cette première affaire ? J’ai l’habitude de payer largement la bienvenue d’un bon gaillard tel que toi. Que penserais-tu de cent ducats, en dehors de ta part dans la rançon de notre hommq?
— Ni un, ni cent, ni dix mille ducats, Beppo ; je n’ai pas fait ce que j’ai fait par intérêt. »
Le visage de Beppo se rembrunit visiblement en entendant cet aveu, et regardant Giovanni avec une sorte d’anxiété :
« Tu n’as pas agi par intérêt ! Quel motif as-tu donc alors ?
— Ceci est mon secret, et je vous demande même de vouloir bien maintenant me permettre de me retirer.
— Comment ! de te retirer ?
— Oui, de m’en aller.
— Tu ne veux donc pas être des nôtres ?
— Je n’y ai pas songé un instant?
— Je ne pénètre pas tes arrière-pensées, mais tu m’es suspect, et, comme je n’aime pas à être
LES BANDITS. ' . . 161
mêlé à des mystères qjie j’ignore, je vais te foire garder à vue, et ne te lâcherai pas avant d’avoir la somme. ' . ■ >
— A votre aise. Vous ne me garderez pas longtemps. » '
Beppd donna ordre à deux de ses gens d’avoir l’œil sur Giovanhl; on le fit entrer dans la grange, où il se trouva ainsi prisonnier en même temps que le prince San-Carlp, qui ne pouvait parvenir à expliquer comment l’homme dont Beppo était assez sûr poyr l’envoyer chercher sa rançon, se trouvait prisonnier quelques heures après. Giovanni n’eut garde de lui fournir des éclaircissements, et les deux hommes restèrent chacun dans un coin de leur triste réduit sans se communiquer leurs pensées. Ils étaient assurément à mille lieues de se douter que la gracieuse silhouette de Laura Rudolphi se présentait en même temps à leur esprit et se trouvait être, quoique avec des sentiments bien différents, le sujet des méditations secrètes de chacun d'eux.
Ce n’avait pas été sans une arrière-pensée que Lorenzo avait empêché Laura de venir au kiosque pendant la journée; il lui fallait s’absenter pendant cette journée, afin de s’assurer du succès des embûches tendues au prince San-Carlo. Il n’attendit pas que l’on fût levé au château; il alla prendre dans un massif épais un petit paquet contenant ses vêtements ordinaires, et en quelques minutes le faux prince San-Carlo eut repris son aspect habituel. Il traversa le parc sans rencontrer personne, et il put prendre dans la boîte aux lettres la missive pressante du prince et la note impérative de Beppo.
Tout avilit donc réussi de ce côté aussi : ce plan de vengeance si étrange et si compliqué touchait à son entier accomplissement. Lorenzo vit dans ce concours de circonstances favorables un signe certain de la justice de sa cause.
L’homme est toujours disposé à voir dans la tournure des événements les symptômes d’une vo-
lonté supérieure agissan t pour ou contre lui . Quand son âme est fortement agitée par des sentiments contraires, il cherche -dans ces manifestations de la fatalité le blâme ou l’approbation que sa conscience troublée ne lui accorde plus. Pour combien le succès n’est-il pas une absolution !
Lorenzo mit les lettres dans sa poche et se recueillit un moment. La conjoncture était grave : en envoyant sur-le-champ la lettre au duc, il délivrait le prince trop tôt pour pouvoir achever son œuvre de séduction; en retenant la lettre, il exposait les jours du prince, et sa conscience protestait hautement contre ce dernier parti. En forgeant son plan, Lorenzo, dans la fièvre de Ses espérances, avait été jusqu’à supposer qu’un jour lui suffirait pour son exécution. Les circonstances, tout en le servant admirablement, ne lui avaient pas permis de réaliser son rêve orgueilleux. Poussé par la haine, il avait appris à dompter les obstacles matériels sans rien pressentir des difficultés morales de son étrange situation ; une fois en présence de Laura, en la trouvant confiante et candide comme la vertu, sa hardiesse l’abandonna, sa vengeance tortueuse fut tout à coup mal à l’aise eu face de cette loyauté. L’espoir du triomphe continuait à l’enivrer, mais, à son msu, il ne se composait plus tout à fait des mêmes éléments ; il résultait de cet état de son âme que, tout en étant plus ardent que jamais à la poursuite
de son projet, il devenait plus circonspect quant à la façon de l’exécuter. La situation était à la fois pour lui pressante et : compliquée. Un fait la dominait cependant: la nécessité de pourvoir à la sûreté du prince en obtenant un délai de Beppo. Lorenzo s’arrêta bien vite à celte idée et s’occupa delà mettre sur-le-champ à exécution.
Il descendit à l’écurie, prit un des meilleurs chevaux du duc et s’élança sur la route du campement de Beppo. •
On ne l’attendait pas sitôt, et un coup de fusil mit tout le monde eh émoi quand la sentinelle avancée le signala. '•
Il montra le billet de Beppo et passa la première ligne des bandits. Beppo, un des plus fameux aventuriers qui aient jamais désôlé les campagnes italiennes, tenait son camp militairement : il y régnait une discipline parfaite ; la subordination y souffrait de rares atteintes. C’était l’ordre au service eu désordre. - .
Un des brigands lui amena Lorenzo, après l’avoir fait descendre de cheval.
« Capitaine, dit le bandit, cet homme a une passï, j’ai dû le laisser arriver jusqu’ici ; il prétend qi le vous l’attendez.
— C’est bien, répondit Beppo ; laisse l’homme ït retourne à ton poste. » - . ►
Lorenzo s’adressa tout de suite à Beppo :
« C’est vous qui garde? le prince Sau-Carlo ?
— C’est vous qui ôtes envoyé par le duc Rudoiphi? > * .
— Oui.
— Vous avez l’argent; donnez vile. *
— Je ne l’apporte pas, le duc n’avait pas la somme à la campagne, il est allé la chercher à Turin. Je viens vous demander d’attendre deux ou trois jours. »
Le visage féroce du bandit se teignit en rouge foncé. • .
« Je suis joué! s’écria-lil plein de colère; vous ôtes des traîtres, toi et cet autre misérable qui nous a amenés hier par ici, sous prétexte de prendre ce prince imbécile; Je le vois, je suis tombé dans un piège grossier ; vous voulez me livrer et partager les dix mille ducats promis pour la tête de Beppo. Mais prenez garde ! je tiens encore les vôtres, moi, et je pourrais bien y incruster quelques balles avant de les lâcher. » '
Quand Lorenzo put placer un mot, il dit de son accent lent et calme à Beppo :
« Je ne livre par trahison la tête de personne, ni moi ni cet homme que vous tenez là-bas prisonnier et qui est mon ami. La peur d’ôtre découvert vous fait déraisonner. Quoi! nous sommes seuls, désarmés, au milieu de vous, sur le moindre indice vous pouvez nous assassiner, et c’est vous qui
tremblez! Je me faisais une autre idée de votre courage. »
Ce reproche rendit quelque sang-froid au capitaine Beppo.
« C’est que ce ne serait pas drôle pour nous d’être attrapés! reprit-il. Je sais comment cela se pratique: ori tâche de gagner du temps, on obtient un délai ; au jour dit, la somme arrive et les prisonniers sortent libres; puis la troupe, en quittant le campement, trouve tous les détilés gardés par des soldats qui cernent la bande et reprennent l’argent; .
— Vous n’avez rien de ce genre à redouter, je vous le jure, dit Lorenzo. Dans trois jours, à pareille heure, la rançon du prince vous sera remise sans que votre liberté soit menacée-
— Vous me jurez, vous me jurez! J’ai bien affaire de vos serments! Nous sommes ennemis, et tous les moyens sont bons pour s’emparer d'un ennemi, le parjure comme un autre. Si je m’étais fié au* paroles de vos pareils, il y a longtemps que je serais pendu.
— Que voulez-vous enfin ? Quel moyen y a-t-il de vous convaincre?
— Aucun en votre pouvoir. Vous n’apportez pas la rançon, tant pis! Pas de' rançon, pas de prince. Il faut que nous soyons loin d’ici ce soir même, nous autres.
— Et que prétendez-vous faire du prince?
— Ceci me regarde.
— Vous n’oserez pas attenter à sà vie, jé suppose?
— Je n’ai pas de comptes à te rendre, mais je suis confiant : je veux bien t’avouer que je vais le faire fusiller devant toi et devant ce singulier camarade qui me l’a livré. Vous pourrez en témoigner, cela sera d’un bon effet; à l’avenir, on ne me fera plus languir pour les rançons. »
Lorenzo, stupéfait, écoulait le bandit sans croire encore à la réalité de scs monstrueux desseins ; mais quand il le vit parler aux sentinelles qui gardaient . le prince, en leur ordonnant de l’amener, l’épouvante pénétra dans son âme ; il lui sembla être le véritable assassin de cet homme.
Giovanni s’approcha de lui, tandis quç Beppo parlait au prince San-Garlo.
« Eh bien! lui dit-il, avec une vivacité où perçait une sorte de joie cruelle; eh Bien! Lorenzo, sommes-nous vengés?
— Tout va bien; nous le serons complètement dans quelques jours.
— Puisque le prince va être libre, reprit Giovanni, je ne vois pas comment tu accompliras le reste.
— Le prince n’est pas libre ; je n’apporte pas sa rançon. Tu vas te joindre à moi pour obtenir un délai de Beppo.
— Autant essayer de faire un miracle.
— On m’a dit pourtant qu’en de semblables circonstances, il en avait accordé.
— Oui, mais à une époque où il était moins traqué qu’aujourd’huî... Tiens, vois, continua Giovanni en montrant à Lorenzo l’attitude effrayée du prince, vois s’il lui parle d’un délai.... Je te le dis, le prince est un homme mort.
— C’est impossible ! s’écria Lorenzo. Je le défendrai; toi aussi, Giovanni.
— Sans armes! deux contre vingt ! Tu es fou! Ces gens-là nous tueront, c’est leur métier. »
A ce moment, le prince, très-pàle et agité d’un tremblement convulsif, vint se jeter entre les deux amis. En les voyant parler avec animation et à voix basse, il comprenait que le sort de sa vie se trouvait là aussi en question.
* Quoi ! le duc? » dit-il à Lorenzo.
Il n’en put dire davantage : la terrible sentence de Beppo lui avait presque enlevé l’usage de ses sens. • • - V‘ ' ■ »
Son trouble retentit au cœur de Lorenzo.
i Le duc Rudolphi n’a pu envoyer la somme surle-champ, monseigneur : il est à Turin. On pourra avoir votre rançon dans trois jours, peut-être plus tôt. On pensait obtenir de cet homme un sursis; j'espère encore qu’il ne le refusera pas. Je vais lui parler.
— Trêve de phrases, dit brutalement Beppo en faisant avancer quatre hommes la carabine chargée. Tu vas voir comment on pratique les sursis dans mon camp.
— Misérable ! cria le prince d’une voix, à peine intelligible, tu payeras ma mort de ta tête! »
Beppo, haussa les épaules.
« S’il me fallait régler ces comptes-là! » fit-il.
Les quatre hommes avancèrent.
Lorenzo se jeta devant le prince San-Carlo.
« Prince! s’écria-t-il en tirant de sa poitrine un poignard qu’il y tenait caché, je vous défendrai; on n’aura votre vie qu’après la mienne. Le premier qui vous touche est un homme mort!
— Eh! mon pauvre garçon, dit le prince en lui retenant le bras, vous vous perdrez sans me sauver. »
Giovanni n’avait pas secoridé le mouvement de résistance de Lorenzo; mais, s’adressant à Beppo, il tenta de gagner du temps.
« Beppo, dit-il, on ne peut donc croire à ta parole? Tu avais donné pour délai extrême trois heures, il n’est que midi.
— Midi un quart, répondit Beppo en tirant de sa ceinture la montre du prince et en la faisant sonner avec une satisfaction aussi tranquille que s’il ne venait pas d’ordonner la mort d’un homme.
— Midi un quart, soit. Pourquoi n’altends-tu pas jusqu’à trois heures?
— Parce que cela ne sert à rien à ce prince de vivre deux heures et demie de plus, et que je tiens, moi, à partir deux heures plus tôt. s
— Si, si, cela me fait beaucoup de vivre deux heures de plus! dit le prince suppliant. Oh! qccordez-moi au moins d’écrire quelques lignes à ma mère! cela ne se refuse pas. D’ailleurs, qui sait? vous avez dit à trois heures, nous pourrons peutêtre vous satisfaire d’ici là. »
Beppo haussa les épaules. Cependant, comme il préférait la plus vague chance de rançon à la peau du prince :
« Eh bien! dit-il, à trois heures, soit; je n’ai qu’une parole. »
Giovanni donna au prisonnier ce qui était nécessaire pour écrire, et le prince s’agenouilla près d’un vieux banc de pierre dont il se servit comme de table.
Lorenzo, appuyé contre la muraille en ruine, suivait tous ses mouvements ; son regard ne pouvait se détacher de cet homme qui, la veille encore, lui était inconnu, et dans la vie duquel il jouait un rôle si funeste.
« Non! non! murmurait-il, c’est impossible! cet homme ne peut pas périr, je serais son assassin! Il me faut trouver un moyen, il le faut! *
Tout à coup, il s’élança près du prince, lui arracha des mains le papier sur lequel il écrivait et se mit à y tracer quelques lignes.
« Que faites-vous? demanda le prince.
— Je vous sauve, » répondil-il. Puis , allant vivement vers Beppo : * Si on vous donne les dix mille ducats, le prince est libres n’est-ce pas? »
Beppo, qui s’occupait à fourbir, sa carabine, ne daigna même pas lever la tête à cette proposition.
« Sans doute, dit-il, si on me les donne; mais comme on ne peut que me les promettre....
— Si vous les aviez dans deux heures ?
— On verrait.... Mais par quelle sorcellerie?
— Tenez, dit Lorenzo en lui tendant le papier qu’il venait d’écrire, faites porter ceci à Raviella. Vite, un homme à cheval. »
Beppo prit le papier et lut :
« Maître Garribio, notaire à Raviella, remettra au porteur du présent les dix mille ducats qu’il a à moi.
a Lorenzo Memmi. »
Beppo relut deux fois ce billet, resta pensif un moment, puis appela un de ses hommes d’un signe.
« Jacopo, dit-il, porte sur-le-champ ceci au vieux Garribio, le notaire. Tu le connais?
— Si je le connais, capitaine ! je lui ai volé son cheval la semaine dernière.
— • Alors montes-en un autre , pars vite et tâche de ne pas te laisser prendre.
UNE VENGÇANCE.
— Je songe à une chose, dit Lorenzo. Si mon ami, qui est connu du notaire, accompagnait votre homme, cela n’ éveillerait aucun soupçon ; moi, je reste ici eh otage jusqu'à leur retour.
— L’avis est bon, répondit Beppo; c’est bien, amenez deux chevaux et faites diligence.
— Tu veux que je te laisse seul ici? dit Giovanni.
— Je ne cours aucun danger ; j’en courrais si
l’argent n’arrivait pas. Va, mon ami, ta présence facilitera tout. : ' '• - • •
— Je pars, » dit Giovanni.
Les deux hommes se serrèrent la main, et Giovanni s’éloigna avec le messager de Beppo.
Le prince avait assisté muet et anxieux à ce qui venait de se passer, pouvant à peine croire à un aussi heureux dénoùment. Quand il vit combien l’offre de Lorenzo avait été prise au sérieux, en retrouvant l’espoir, il recouvrit l’usage de la parole.
« Lorenzo! Lorenzo Memmi! s’écria- 1- il avec effusion. Jusqu’aujourd’hui, j’ignorais môme votre nom, et vous ôles mon sauveur, et vous mettez dix mille ducats à ma disposition?.... Mais je vous devrai la vie! Groyez-le! rien ne coûtera à ma reconnaissance !
— Ah! mais, dit Beppo, seigneur Memmi, si vous avez tant de ducats que cela, vous, il faudra bien nous en laisser quelques-uns avant de retourner ilàner.
— Vous me croyez riche, Beppo ! Je ne possède au monde que ces dix mille ducats.
— Quoi ! c’est toute votre fortune ? dit le prince. Oh ! ceci m’oblige à vous faire connaître ma position. Écoutez, dit-il en baissant la voix pour n’être entendu que de Lorenzo, écoutez: je suis compromis dans une affaire assez grave; mes biens peuvent être confisqués demain. J’espère tout éclaircir dès que j’aurai vu le roi, mais enfin yous devez être instruit....
— Je connais votre^situation, prince.
— Comment l vous saviez!... Alors vous êtes le plus généreux des hommes, car vous ne connaissez pas comme moi quels moyens j’ai de me justifier. Jamais je ne pourrai reconnaître....
— Prince, ne me remerciez pas, reprit Lorenzo, car je ne vous ai pas dit que je mets une condition au service que je vous rends.
— Une condition? dix conditions ! je les accepte
toutes. Vous me sauvez la vie; ai-je quelque chose à vous refuser ? .
— Voici ma condition : quelle que soit la tournure de vos affaires, engagez-vous à rester encore un mois hors de l’Italie.
— C’est cela que vous me demandez?
— Cela seulement.
— Mais c’est absolument contre vos intérêts:
car, si je ne viens pas m’expliquer près du roi, les
soupçons qui pèsent sur moi prendront de la consistance par mon absence même, et je puis me trouver réellement ruiné et condamné d’ici là.
— C’est en effet possible.
— Demandez-moi donc autre chose !
— Non, prince, je vous demande de reprendre la route de France aussitôt que vous serez libre.
— Vous y tenez. J’y souscris donc; je m’arrête' rai seulement une heure au château du duc de Rudolphi.
— Vous ne voüs arrêterez nulle part.
— Permettez, il est très-important pour moi de voir le duc et sa fille, ne fût- ce qu’un moment ; vous ignorez....
— Je n’ignore rien. Vous devez épouser la fille du duc.
— Si vous savez cela aussi, comprenez que je ne
puis.... '
— C’est-à-dire que vous refusez?
— Refuser, non ; je ne puis vous refuser rie» au moment où nous sommes; mais je ne m’explique pas le motif....
— Ne cherchez pas à comprendre, prince, vous n’y parviendriez pas.
— Me permettrez-vous du moins d’écrire au duc Rudolphi ?
— Écrivez.
— Que lui dirai-je ?... je ne sais vraiment.
— Dites la vérité, à peu près; que des motifs politiques vous obligent à rester un mois absent. .
— C’est que cela va me faire juger très-défavorablement. Le duc va ajouter foi à tous ces bruits absurdes qui courent; il va peut-être vouloir rompre un projet d’union auquel j’attache une importance immense.
— Vous vous expliquerez à votre retour.
— Et si je reviens trop tard ? si mon mariage est manqué?
— Il manque bien plus sûrement encore par votre mort. »
Il n’y avait rien à répondre à cela. Le prince regarda Lorenzo, vit une inflexible résolution sur sa physionomie, fit le geste d’un homme opprimé par une volonté qu’il ne peut comprendre, et se mit à écrire.
Lorenzo le regarda faire, son cœur bondit dans sa poitrine, et il murmura :
« Dans un mois.... je veux qu’elle m’aime ! »
Deux heures après leur départ, Giovanni et le bandit Jacopo rentraient au camp avec les dix mille ducats de Lorenzo.
Quelques minutes après, le camp de Beppo était levé comme par enchantement, les bandits avaient disparu, et le prince San-Carlo remontait dans sa voiture, où il trouvait Rufîo encore muet d’épouvante.
Le duc se pencha vers Lorenzo.
« Monsieur Memmi, lui dit-il, vous promettez, n’est-ce pas, de remettre ma lettre au duc. Proifietlez-moi aussi de faire savoir à la princesse San-Carlo, ma mère, que j’ai suivi son conseil. »
Lorenzo fit un signe d’acquiescement.
« Quoique je ne puisse découvrir le mobile de votre conduite, et quelque dure qu’ait été votre condition, je ne me crois pas quitte envers vous. Je serai de retour dans un mois, et je vous demanderai alors si par quelque moyen je puis m’acquitter envers vous.
— Ne parlons pas de cela, prince, nous nous reverrons.
— Quand?
• — Dans un mois. » . '
Le prince tendit la main à Lorenzo, qui ne parut pas avoir vu ce mouvembnt et s’inclina sans la prendre.
Le postillon, délivré de ses liens et rendu à ses fonctions, enfourcha vivement son porteur et fit claquer son fouet comme s’il eût été pour quelque chose dans la délivrance du prince. Les chevaux, animés par vingt-quatre heures de repos, partirent au grand galop.
« Route de France ! » cria le prince San-Carlo en jetant un dernier regard à Lorenzo.
Giovanni se retourna vivement en entendant cet ordre. 1 ' <
« Quoi! dit-ïli Lorenzo, il retourne en France ?
— Je lui ai fait cette condition pour l’éloigner de Rudolphi.
— Je comprends. Et combien durera son absence?
— Je ne sais.... quelques jours.... le temps d’achever mon œuvre et d’avoir une lettre de la jeune fille. Je veux une lettre, c’est une preuve irrécusable.
— Au point où tout en est, tu peux faire tout cela en moins d’une semaine.
— Je l’espère.
— Alors, tu viendras me retrouver à Turin : j’v retourne, moi. Mon congé expire demain, je ne puis tarder à rentrer à mon corps ; je serai porté comme déserteur.
— Eh bien ! attends-moi à Turin.
— Quand ?
— La semaine prochaine.
— C’est bien loin, dit Giovanni. Encore attendre ! Oh! quand donc en finirons-nous avec ce misérable marquis ? »
Les deux amis montèrent à cheval et se dirent adieu plus froidement que de coutume. Giovanni sentait vaguement s’attiédir la haine de Lorenzo ; Lorenzo commençait à redouter le contrôle de Gio- 256 . '• 12
vanni : ils eurent tous deux comme un sentiment d’allégement en se séparant.
Lorenzo prit à travers les champs et les bois pour retourner plus tôt à Rudolphi, donnant à son cheval des allures d’hippogriffe; la vaillante bôte semblait comprendre la fièvre d’impatience qui dévorait son maître et faisait miracle. Lorenzo risqua vingt fois sa vie dans ce trajet de quelques lieues sans même s’en apercevoir. 11 pensait à Laura.
Giovanni suivit lentement la route de Turin, mécontent sans savoir pourquoi, absorbé et profondément triste. Il songeait à Marietta.
Quatre semaines après les événements que nous venons de raconter, nous retrouvons Lorenzo Merarni seul, vers le milieu du jour, enfermé dans le petit kiosque du parc Rudolphi. Des nattes de l’Inde sont étendues sur le parquet, des coussins de soie sont disséminés de tous côtés; une petite pendule marque l’heure sur une console ; un livre ouvert, une paire de gants de femme, sont sur la table ; une écharpe de soie cerise est jetée sur le divan, où se trouve aussi un bouquet de roses et d’héliotropes, dont les fleurs à moitié flétries remplissent l’atmosphère de leurs parfums les plus intenses. Certaines fleurs embaument d’autant plus qu’elles sont plus près de leur fin; leur force se double au moment de la mort : c’est une loi de la nature ; elle se retrouve ailleurs : la lampe, à sa dernière goutte d’huile, éblouit une minute avant de s’éteindre ; le cœur, à son dernier amour,'s’ embrase un instantavant de se glacer. Et puis parfum, clarté* passion, tout s'en va dans la nuit. Ils ont vécu!
180 tmE VENGEANCE.
Le petit salon du kiosque n’est plus le même; il a perdu sa physionomie froide de lieu inhabité; il est devenu un sanctuaire mystérieux; le confident d’une histoire d’amour, et il serait un confident indiscret si ses stores, soigneusement baissés, n’ empêchaient tout regard de pénétrer dans son intérieur. ,
Lorenzo a l’air inquiet ; il feuillette le livre, puis le referme ; il se lève et se rassied sans motif ; il prend le bouquet et en respire machinalement l’odeur, il le quitte pour tortiller dans ses mains l’écharpe de soie qu’il porte à son visage, et dans laquelle il semble chercher un parfum préféré.
L'heüre sonne à la petite pendule ; il lève brusquement la tête. '
« Quatre heures! mürmure-t-il. C'est inconcevable! jamais elle n’a tant tardé! Et il me faut retourner à Santa-Crocc. Qu’y a-t-il? que peut-il y avoir?
Il jette le bouquet, il froisse l’écharpe, il se promène avec agitation. Tout à coup il s’arrête, il prête l’oreille : un pas rapide a fait crier le sable, une robe de soie frôle le long de la charmille, une clef tourne dans la serrure.... C’est elle, c’est Laura!
« Enfin ! » "s’écria-t-il en poussant la porte derrière elle et en saisissant la jeune fille par les deux mains avec tant de vivacité qu’elle jette un petit cri
DANS LE KtOSQtiE. ' . 181
de douleur. « Oh! pardon, pardon, ma bien-aimée, mais j’ai tant attendu ! Il y a si longtemps que je ne t’ai vue ! ’ . .
— Deux jours, mon Ascanio.
— Deux jours ! deux siècles ! de longues heures d’une impatience si violente qu’elle est presque une torture ! Enfin, te voilà, te voilà ! Oh! laisse-moi me mettre à tes pieds, et te contempler, et t’adorer à
mon aise ; laisse-moi remplir mes regards de ton image et la graver bien profondément dans mon cœur, afin que je souffre un peu moins quand lu ne seras plus là. .
— Oui, mets-toi là, à genoux, et que ce soit pour remercier Dieu. Regarde-moi, regarde-moi bien, mon Ascanio, et vois la joie rayonner sur mes traits.
— La joie ! Quelle joie ? demanda Lorenzo.
— Écoute, je te l’ai caché de mon mieux, mais je suis bien inquiète chaque nuit en songeant aux dangers que tu cours pour sortir du château.
— Je ne cours pas dé dangers. Je vais tout de suite chez Antonio, le garde-chasse ; il m’a demandé ma bourse, et pas mon nom, pour m’accueillir ; cet homme ne peut me dénoncer,.
— Il peut être indiscret, deviner quelque chose.
— Je lui ai fait des demi-confidences ; il croit que je viens pour Amine.
— Bon ; mais enfin il y a des dangers, de grands
dangers dans notre situation, dans notre mystère. - , ' . i
— Où veux-tu en venir, Laura? Tu as commencé par me parler de ta joie, et tu ne m’occupes que de tes craintes.
Laisse-moi achever, mon ami, et tu seras aussi joyeux que moi. Toutes ces craintes-là vont s’évanouir comme des ombres.
— Que vas-tu m’apprendre ? dit Lorenzo inquiet.
— Ce que tu saurais déjà, pauvre prince bienaimé, si, pour l’amour de ta Laura, tu n’étais pas resté prisonnier à lludolphi plutôt que d’aller surveiller tes intérêts en France.
— Mais quoi ? quoi donc, encore une fois ? s’écria le jeune homme avec angoisse.
— Tu es rentré en grâce auprès du roi : tout est éclairci ; tes lettres t’ont pleinement justifié.
— Mais je n’ai rien écrit, » balbutia Lorenzo dont les idées se troublaient.
Laura, toute à son bonheur, ne le comprit pas ; elle continua avec exaltation :
« Tout est éclairci, te dis-je; tout est terminé. La princesse ta mère a été reçue hier par Sa Majesté, et elle a remporté l’assurance que tu allais être nommé premier chambellan. Mon père voulait me mener à Turin pour aller lui porter nos félicitations. Je me suis arrangée pour rester. Je voulais te donner ces bonnes nouvelles moi-même.
— Et comment as-tu appris tout cela ? demanda
Lorenzo d’une voix éteinte, en cacbvit sa tête sur les genoux de Laura pour lui dissimuler son trouble. • -
— Oh l de source certaine. D’abord hier, à cette fête des Frànchetti, dont je suis revenue si tard, qu’au lieu dé t’ouvrir la petite porte, je n’ai pu quête jeter mon bouquet par ma fenêtre.... le jour pointait..,. A ce bal donc, tout le monde parlait de toi ; je ne savais comment cacher mon émotion et ma joie ; et puis ce matin, bien mieux! la loi et les prophètes! le journal delà cour.... Tiens, vois! » Et tirant un journal de sa poche, Laura lut :
« Nous sommes autorisés à donner le plus complet démenti aux rumeurs qui ont circulé depuis quelque temps sur le compte de Son Excellence le prince Ascanio San-Carlo ; l’instruction aujourd’hui terminée de la conspiration des Onze n’a nullement incriminé le noble nom de San-Carlo, et Sa Majesté a hautement déclaré hier au conseil qu’à son retour de France, où le retiennent ses affaires personnelles, le prince serait attaché au service particulier de sa personne et comblé de nouveaux honneurs. »
« Qu’en dis-tu? fit la jeune fille triomphante en mettant le journal sous les yeux de Lorenzo.
— Je dis.... je dis.... répondit celui-ci avec effort, que j’ai été bien heureux depuis un mois! Ce mystère avait son charme.
*-r- Égoïste! dit Laura en souriant. - i
— Oui, égoïste! en effet, fit Lorenzo d’un air sombre. •••*..•
— Ignores-tu combien notre situation actuelle est pénible et dangereuse pour moi?* Je ne te l’ai pas fait remarquer avant aujourd’hui....
— Tu es un ange ! interrompit Lorenzo en couvrant ses mains de baisers passionnés ; tu es audessus des autres femmes par l’âme comme par la beauté. Oh ! si ma vie pouvait te servir à quelque chose, comme je le la donnerais avec bonheur!...
— Mais je l’entends bien ainsi, mon Ascanio, et je la prends, ta vie, et c’est mon droit, et je te préviens que je ne t’en rendrai jamais rien. Voyons, que te disais-je? Ah! oui, je me souviens : je voulais te voir comme moi tout entier à notre bonheur actuel, et pour cela je te rappelais combien j’ai souffert. Tu es un homme , toi; lu ne sais pas tout ce qui humilie et froisse une jeune fille dans une position comme celle où je suis. Tu aimes notre mystère? Quant à moi, il me pèse et me torture; la dissimulation est antipathique à mon caractère. Oh! dissimuler sans cesse, même avec mon père, même à propos de toi! entendre faire ton éloge et ne pouvoir m’écrier : « Oui, oui, il est noble et « charmant, et je le sais, et je le connais mieux que « vous tous, car il est mon époux devant Dieu ! « Comprends-tu quel supplice! »
— Oui, dit Lorenzo, je comprends !...
— Et ensuite, craindre tous les jours pour toi, redouter tes imprudences, être assaillie par mille anxiétés! Au lieu de cela, te revoir librement, publiquement, au gsaod jour, devant mon père, devant tous ; oser montrer que je t’aime ; puis, dans quelque temps, dans quelques jours peut-être, devenir ta femme, ta femme honorée, heureuse ! Ne plus se cacher, ne plus mentir, ne plus trembler, mais vivre dans la lumière, dans la sécurité, dans l’amour!.... Tiens, G’est trop de joie, la tète m’en tourne !...
— Oui, dit Lorenzo, qui sentait que son silence pouvait finir par être remarqué ; oui, dans l’amour, voilà surtout ce qui est grand, beau, et désirable 1 ; le reste, qu’est-ce, dis-moi ? Tu étais duchesse il y a un mois ; tu étais dans l’éclat, dans les honneurs, dans les plus hautes sphères du monde ; étais-tu bien réellement heureuse ?
— C’est bien différent ! Il y a un mois, j’ignorais
le bonheur, je n’avais jamais senti battre mon cœur; maintenant, il me semble que j’existe plus complé- . tement, je sens davantage le prix de toutes choses ; je vois la nature sous de nouveaux aspects ; je sens l’art plus profondément ; toutes mes facultés ont pris une extension nouvelle. Oh !■ mais, quand je serai princesse San-Carlo, ce sera bien plus beau encore ! ■ 1 .
— Qui sait ? dit Lorenzo.
. — Doutes-tu de moi ou de toi, ami ? demanda Laura.
— Je doute de la destinée.
— Oh ! pas aujourd’hui, j’espère. »
Lorenzo était au supplice ; il voulut rompre l’entretien à tout prix.
« Ne ferais-je pas bien, dit-il, d’écrire au roi ?
— Oui, oui, sans doute, et à mon père aussi, à mon père surtout. Annonce-lui ton arrivée pour bientôt, pour tout de suite. Rien ne t’empêche de reparaître maintenant.... Ah ! mon Dieu, cinq heures ! il me faut rentrer au château, te quitter, mais pas pour longtemps.'
— Ce soir, n’est-ce pas ? dit Lorenzo.
— Ce soir, impossible ! nous attendons deux cents personnes, on se séparera très-tard.
— Demain, alors?... Tu peux venir ici dans la journée, à trois heures.... Oh ! demain, encore ton amant!...
— Et puis mon époux toujours ! » dit Laura.
Lorenzo n’eut pas la force de lui répondre. Il la
pressa sur son cœur, et la laissa sortir.
Resté seul, il se sentit anéanti par ce qu’il venait d’apprendre.
Depuis un mois bientôt il marchait dans une route qui le menait fatalement au point où il se trouvait ; mais il avait marché comme un homme ivre, sans
conscience du temps, ni du chemin ni de l’abîme qui était au bout. Il avait été saisi de ce vertige que donne un grand amour, et il avait été envahi trop violemment pour se demander comment il se faisait qu’il adorât cette femme dont il avait juré la perte. Ses combinaisons, sa haine, sa vengeance, tout cela s’était évanoui devant le charme tout-puissant de la femme aimée, comme les ténèbres disparaissent devant le soleil.
Gomment lui, Lorenzo, le plébéien ulcéré et vindicatif, s’était-il ainsi transformé? les motifs n’en sont pas difficiles à pénétrer. Dès le premier moment, Laura se révéla à lui sous un aspect trop nouveau pour ne pas être dangereux. Non-seule-* ment il la vit dépouiller pour le prince San-Carlo les manières dédaigneuses dont le secrétaire Lorenzo avait été blessé, mais la jeune fille se para peu à peu du rayonnement de l’amour; dès lors ce ne fut plus un changement, ce fut une transfiguration.
Il n’avait imaginé rien au delà d’un triomphe sur une belle femme fière et vaine, et Laura fit briller à ses yeux les trésors d’une organisation riche, choisie, exaltée, tous les dons s’ajoutant à toutes les délicatesses; la nature et la fortune associées pour former une femme comme il n’en eût pas rêvé une, car il ignorait ce que certaines recherches d’habitudes et d’éducation peuvent ajouter à l’amour même.
Tout, dans Laura, tout, jusqu'à ses défauts, se transforma en éléments de séduction pour Lorenzo. Cette morgue , ces hautaines façons qu’il avait tant haïes jadis, quand elles ne s’adressèrent plus à lui, ajoutèrent un charme de plus à son triomphe. Ge jeune homme ardent et rêveur à la fois, resté naïf de cœur par l’austérité de sa vie , devenu délicat de goût par la. culture de son esprit, devait plus qu’un autre être subjugué dans de pareilles conditions.
Le pauvre amant, ébloui, vaincu, fasciné, fut pris à son propre piège. Pouvait-il en être autrement? Avoir été habitué aux vulgaires allures des compagnes d’étudiants,. et se trouver l’amant aimé d’une . femme exquise entre toutes les femmes ! Que ferait un homme qui, n’ayant jamais bu que de la piquette, rencontrerait une coupe de nectar ? Il s’enivrerait. C’est ce que fit Lorenzo.
Les circonstances, qui d’abord servirent sa haine, servirent ensuite son amour. On a vu comment, en sauvant le prince San-Carlo, qui avait failli être perdu par sa faute, il obtint de celui-ci de rester encore un mois absent. Ce' mois écoulé dans les transports de sa passion, rempli en outre par les mille soins nécessaires à son double rôle de secrétaire et de prince, passa comme un éclair. Là encore, le sort avait semblé le favoriser ; le duc, en lui assignant des occupations régulières à Santa- Croce, lui permit de ne plus reparaître à Rudolphi
■* *«■« . L ‘ rU rSc:
sous les traits de secrétaire. Il n’eut pas de peine à faire croire à Laura qu’ayant gagné un des gardechasse de son père, il trouvait chez cet homme un asile pendant la journée. Chaque malin au point du jour, avant que personne fût levé au château, il sellait lui-même son cheval et retournait à son poste, au milieu des ouvriers du djuc. Il arriva bien que quelque chambrière diligente ou quelque laquais attardé aperçut le beau secrétaire remplissant les modestes fonctions de palefrenier; mais ce fait devenait tout au plus l’objet d’une remarque faite à l’antichambre ou à l’olfice, et ne parvint jamais aux oreilles du duc ou de sa fille : d’ailleurs on était très-habitué au château aux allures de Ldrenzo ; on les trouva d’abord étranges, puis on s’y accoutuma au point de n’y plus faire attention.
Tout servit donc Lorenzo pendant un certain temps. Le hasard, dont la collaboration est indispensable à tout bonheur, avait fait jouer ses mille ressorts en sa faveur. Il pouvait se croire l’élu de quelque puissance occulte, car jamais homme n’était arrivé plus heureusement à l’apogée de ses rêves. Cette persistance de la fortune à son égard avait contribué à l’entretenir dans cet étourdissement de l’âme où ne s’entendent plus ni la conscience ni la raison. Après avoir désespéré de tout, il était arrivé à se fier aveuglément à son étoile.
Sur des bruits de journaux et des commérages
dü monde, répétés par le duc, il croyait que l’absence du prince devait durer plusieurs mois et lui permettre ainsi de continuer son rôle près de Laura.
Quant à ce qu’il ferait le jour où le prince, en reparaissant, détruirait enfin tout l’édifice de son bonheur, il n’en gavait rien. Il se l’était demandé mille fois, et toujours il avait chassé cette pensée importune et cruelle ; il laissait aller sa vie, jouissant du présent et endormant ses inquiétudes et ses remords dans les enivrements de son amour.
Mais le réveil était devenu inévitable. Rien n’empêchait plus le prince de reparaître ; il pouvait être à Rudolphi dans deux jours, car dans deux jours la promesse faite à Lorenzo ne le lierait plus le mois serait écoulé.
Pendant quelques moments après le départ de Laura, Lorenzo n’eut pas même la faculté de penser.
Enfin dix projets incohérents se présentèrent à son esprit presque à la fois. Il songea à aller trouver le prince, à le provoquer, à se battre avec lui jusqu’à la mort de l’un d’eux ; il pensa à enlever Laura de gré ou de force et à fuir avec elle ; il pensa surtout à se tuer. Mourir silencieux, dans l’ombre, sans rien avouer, sans rien tenter, comme un coupable se jugeant, se condamnant, s’exécutant
lui-même, ce parti était le plus facile à prendre, le plus juste peut-être ; mais Laura ! que deviendrait Laura? Elle Tannait, il le croyait, et cette idée brillait au fond de ses sinistres projets comme un rayon sauveur pouvant encore éclaircir l’avenir.
Il quitta le kiosque, remonta à cheval et fit, sans savoir comment, les six lieues qui le séparaient de Santa-Croce ; heureusement son cheval, habitué à s la route, se dirigea sûrement, et s’arrêta de luimême devant la petite porte par laquelle il avait coutume d’entrer.
Quand le cheval s’arrêta. Lorenzo s’aperçut qu’il était arrivé ; il descendit, et se trouva en face d’un homme qui, assis sur une des bornes de la grille, avait l’air d’attendre.
« Gomme ça se trouve ! dit l’homme en se levant ; vous arrivez juste pour m’ouvrir, monsieur Lorenzo \ sans vous, il me fallait faire le tour par la grande entrée, et c’est bien plus loin. Tout est pour le mieux, car c’est vous que je cherche. »
Lorenzo reconnut son ancien métayer.
« Ah ! c’est toi, Paolo 1 dit-il. Que me veux-tu ?
— Tout simplement vous remettre cette lettre qui vous fera plaisir.
— Une lettre : de qui ? demanda Lorenzo presque machinalement*
— De qui puis-je vous en apporter ? De M. Gio-
vanni donc! qui va bien, si bien, qu’il est quashnent guéri à cette heure. »
Au nom de Giovanni, Lorenzo tressaillit. Il avait complètement oublié depuis longtemps son ami, et cet ami surgissait tout à coup, comme pour augmenter les complications mauvaises qui l’entouraient. Il y a des jours néfastes !
« Giovanni peut donc écrire? demanda-t-il à Paolo.
— Et si bien, que voici sa lettre.
— Donne. Rends-moi le service d’aller mener mon cheval à l’écurie ; je te suis.
— A vos ordres, monsieur Lorenzo ; je ne repartirai pas sans savoir s’il y a une réponse. Je retourne à Turin demain ; il y a un convoi de mulets à mener pour mon oncle.
— Bien, » dit Lorenzo qui n’avait pas écouté un
mot, absorbé qu’il était par la lecture de la lettre de Giovanni. } .
Voici ce que lui écrivait Giovanni :
« Tu vas être bien surpris en recevant cette lettre, mon cher Lorenzo, mais pas plus que moi en l’écrivant. Ce maudit coup de sabre sur le crâne devait me laisser imbécile, puisqu’il ne m’avait pas tué, et voilà que j’ai recouvré l’usage de ma raison, et, pour mon malheur, toute ma mémoire. Je me souviens, c’est te dire si je souffre 1 Je souffre du
passé, cela est inguérissable; je souffre aussi du présent, surtout de l’incertitude où je suis de ce que tu as fait depuis un mois. Je ne t’accuse pas pour ton silence : tu ne pouvais venir faire dés confidences à un malheureux, inerte, stupide et martyrisé sur un lit d’hôpital ; je sais d’ailleurs que tu as envoyé souvent Paolo s’informer de mon état. Tu attendais Sans doute mon premier éclair de raison pour m’apprendre où nous en sommes. La dernière fois que je t’ai vu, au milieu des incidents de notre séjour parmi la bande de Beppo, tu espérais un succès prochain. Sommes-nous vengés enfin de cette orgueilleuse famille ? Tu ne te ligures pas dans quelle agitation me jette l’incertitude!
« Il y a des gens auxquels le mauvais sort n’accorde point de relâche!' Ainsi, il m’a fallu recevoir un coup de sabre sur la tète, qui m’a rendu idiot pendant trois semaines, dans une affaire d’escarmouche où cinq hommes seulement ont été blessés, et cela juste au moment même où j’avais besoin de mon énergie, de ma présence d’esprit, pour t’aider à achever notre œuvre et jouir de celte vengeance qui est devenue le seul but de ma vie ! Ne me dirait-on pas poursuivi par une divinité malfaisante? Tout m’a échappé jusqu’à présent, tout, même cette satisfaction amère que les malheureux trouvent dans l’exercice de leurs haines. Heureusement nous étions deux, et tu nous as vengés, n’est-
ce pas? Un môt seulement. Le marquis Alphonse est-il instruit? J’ai vainement tenté de savoir ici ce qu’il devient ; on m’entoure de soins absurdes, et, sous prétexte de ménager ma tête, on m’exaspère eu ne répondant à aucune de mes questions.
La fureur m’aurait peut-être rendu fou tout de bon, si, grâce à Paolo , je n’avais trouvé moyen de t’écrire cette lettre. Je la charge de te porter tout ce qu’une interrogation peut contenir de plus poignant, « Giovanni. »
Lorenzo relut deux fois cette lettre; elle le jeta dans de nouvelles perplexités. Il s’était habitué, de? . puis que Giovanni avait été dangereusement blessé, à regarder son ancien complice comme hors de la question, et le voilà qui reparaissait, lui aussi, pour lui demander compte de sa conduite !
Répondre par la vérité, avouer que lui , Lorenzo, le frère offensé , le vengeur austère , le juge implacable, s’était laissé séduire par la jeune fille dont il avait voulu faire une victime expiatoire, cela était impossible. Lorenzo le comprit.
Il fit ce que nous avons tous fait à une de ces heures de trouble où on ne sait pas prendre un parti ; il écrivit et ne répondit pas,
« Je ne puis rien t’expliquer par écrit, dit-il à
dans le kiosque.-
Giovanni ; dans peu de jours je serai près de toi et tu sauras tout. D’ici là, songe à te guérir, cela a son importance, sinon pour toi, du moins pour moi, qui t’aime et aurai peut-être 'besoin de toi. »
Il ajouta ce dernier mot pour donner à là fois force et patience au blessé. Gela fait, il chercha Paolo, et lui recommanda de remettre ce billet à Giovanhi le lendemain avant toute chose. Puis il alla s’enfermer dans sa chambre, se jeta sur son lit, et, cachant sa tête dans ses couvertures pour étouffer ses sanglots, il se livra à un de ces accès de douleur violente auxquels cèdent parfois les plus fortes organisations.
Quand un peu d'ordre rentra dans ses idées , il avait résolu de s’adresser à Laura, de lui tout avouer et de la faire l’arbitre de sa destinée. Il trouva au-dessus de ses forces de lui avouer la vérité en face. Il lui écrivit :
« Je ne sais pas, lui disait-il, quels mots peuvent exprimer l’angoisse avec laquelle je commence cette lettre! Je vais par quelques lignes détruire tout mon bonheur ; je vais me préparer le plus affreux supplice : celui de vous voir souffrir, Laura! Je tombe à vos genoux. Pardon, pitié, Laura! Je vous ai trompée! je ne suis point le prince San-Garlo!.... Qui suis-jo • J’oserai peut-être vous le dire si un de
vo$ regards daigne encore tomber sur moi. Mais je je ne l’espère pas ; cet aveu indispensable me sépare de vous à jamais;, l’avenir, ce gardien de toutes les espérances, ne me réserve rien! Ah! j’ai été poussé bien fatalement où je suis! Mais à quoi bon chercher à vous l’expliquer? Il n’y a pas d’atténuation à ma conduite. Plaise à Dieu qu’il y ait une expiation possible! Je ne puis vous donner que ma vie, disposez-en, Si vous la condamnez, je rentrerai dans l’ombre éternelle, sans un mot, sans un murmure; si vous voulez la conserver, je l’emploierai toute à vous obéir, à vous servir, à réparer mon crime par tous les moyens. Je le jure, Laura, par ce que j’ai de plus sacré en ce monde : par mon amour pour vous! Jugez donc, Laura, et ordonnez de mon sort; c’est l’esclave le plus soumis, le plus repentant, le plus désespéré qui se prosterne à vos pieds, attendant son arrêt, et qui l’exécutera, quel qu’il soit, en vous bénissant !
« Celui que vous appelez Ascanio. «
Celte lettre écrite, Lorenzo retomba dans la plus sombre méditation. Tantôt il repassait dans sa mémoire toutes les heures d’enchantement écoulées près de Laura; tantôt il se représentait le désespoir de la jeune fille en apprenant la vérité, et soit qu’il regardât derrière lui , soit qu’il envisageât l’avenir,
il ne voyait de toutes parts que regrets amers ou poignantes inquiétudes.
La nuit s’écoula pour lui sans une minute de sommeil et dans des paroxysmes de désespoir pu d’abattement comme en connaissent seules les grandes douleurs, surtout celles où le remords a < sa part. ' ..
Quand le jour parut, il se regarda dans une glace : . il lui sembla avoir vieilli de dix ans dans cette nuit terrible. Il procéda néanmoins à sa toilette avec la recherche qu’il y mettait depuis le jour où il s’était chargé de représenter auprès de Laura l’élégant prince San-Carlo. Il y apporta encore plus de soin qu’à l’ordinaire; il voulait effacer les traces de sa cruelle insomnie.
Mais, plus que tout cela, la volonté de dominer sa souffrance rendit complètement à Lorenzo cette fière beauté dont avait pu être à bon droit séduite la fiancée du prince San-Carlo. Ses joues étaient sans doute plus pâles que de coutume , ses grands yeux brillaient d’un éclat fiévreux, sa bouche se contractait par moments sous un sourire étrange ; mais ce n’était là qu’un charme de plus ajouté à ce visage régulier, dont le profil rappelait les lignes les plus pures de l’Heclor du Parthénon.
Il dissimula son élégance sous un ample manteau, cacha ses traits sous un chapeau à larges bords, se fit amener un cheval et prit la route de Rudolphi.
Lorsqu’il approcha du lieu où il allait revoir Laura, l’émotion de Lorenzo devint à la fois plus vive et môins pénible; une joie fugitive pénétra dans son âme. Quelque cruelles que fussent ses pensées, elles étalent toutes dominées par celle-ci : « Je vais la voir ! »
Cela se passe ainsi là où règne l’amour. La rér flexion n’y peut rien, la raison n’y peut rien; les évidences accablantes, les dangers imminents n’y peuvent rien. Voir l’être qu’on aime, c'est le ciel qui s’ouvre : il n’est pas de puissance au monde qui empêche le cœur de s’éclairer d’un rayon de bonheur à cette pensée.
Une femme se plaignait un jour, devant l’homme qu’elle aimait, d’avoir de grands sujets de tristesse.
« Je ne te vois jamais triste, lui dit celui-ci.
— Comment pourrais-tu me voir triste, toi qui es ma joie ! répondit-elle. C’est comme si le soleil voulait voir un effet de nuit. »
Ce mot n’est pas seulement un de ces mots émus comme le cœur en trouve; il est profondément vrai. . /
La présence a la toute-puissance elle apaise tout, elle efface tout; elle est le premier besoin comme le plus grand enivrement de l’amour.
Lorenzo entra dans le kiosque sous l’empire de ces idées d’espérance. A force d’amour, il avait obtenu un sursis de son désespoir ; il défendait à son
âme d’accueillir autre chose que son prochain bonheur, et son âme lui obéissait.
Il trouva le petit salon tel qu’il 'l’avait quitté la veille; seulement les fleurs du bouquet avaient achevé de se dessécher et la pendule n’allait plus. La superstition, qui parle facilement aux malheureux, lui fit voir deux présages funestes dans ces petites circonstances si naturelles; il acheva d’ôtre troublé quand, ayant tiré sa montre pour voir combien de temps il devait encore attendre la venue de
Laura, il s’aperçut qu’elle s’était également arrêtée. Dans ses agitations, il avait oublié de la monter. C’était très-simple, très-insignifiant : cela lui fit passer un froid dans lecteur; il lui sembla qu’à toutes ses interrogations la destinée répondait par des symboles de mort.
Néanmoins, par un violent effort de volonté, il parvint à maîtriser celte impression et à ressaisir la disposition d’esprit où il se trouvait en arrivant; il s’assit sur le divan, près de la place occupée la veille par Laüra, fixa ses yeux sur le côussin où cette tête charmante avait laissé son empreinte, et attendit dans le recueillement la dernière visite de sa bien-aiinée. , ' - , . -
Nous laisserons Lorenzo dans le kiosque, livré à des pensées à la fois douces et douloureuses, et nous reviendrons à Laura Rudolphi, quand elle s’était séparée de son amant le cœur plein des plus radieuses espérances.
Elle traversa les longues allées du parc la tête haute, les lèvres eDtr’ouvertes, les yeux pleins de cette clarté presque divine qui est le reflet de la joie intérieure. Avec ses beaux cheveux noirs soulevés par la brise, et son air de marcher sur les nuages, on l'eût choisie pour représcnler la Diane des bois sacrés au moment où elle quitte Endymion et où la majesté de la déesse se mêle sur son front au rayonnement du bonheur.
Elle arriva chez elle avec une vivacité d’allure qui ne lui était pas habituelle. Amine l’attendait, surprise à la fois de voir sa maîtresse rentrer si tard et avec tant de précipitation.
« Vite, Amine, vite à ma toilette! dit Laura en entrant.
— Mademoiselle s’est promenée bien longtemps; il y a déjà du monde dans la galerie avec M. le duc. Quelle coiffure mademoiselle fait-elle ?
— Dis qu’on aille me chercher un gros bouquet de roses, j’en mettrai une dans mes cheveux. »
Amine alla donner l’ordre, et, peu après, un domestique apporta une corbeille pleine de magnifi-
ques roses tout fraîchement épanouies.
« Ma robe de taffetas d’Italie blanc? dit Laura à Amine.
. — C’est bien simple, mademoiselle, pour un jour dù il vient tant de monde.
— Je n’ai que cette robe qui soit tout à fait blanche.
— Si mademoiselle mettait sa robe bleue brodée, la dernière venue de Paris ?
— Non, je veux être habillée très-simplement ce soir. »
Laura mit en effet une robe de taffetas d’Italie couverte d’une vingtaine de petits volants, et posa dans ses cheveux la plus belle rose de la corbeille.
Comme elle se préparait à descendre près de son père, le duc lui-même entra chez elle.
« Eh bien! on ne te voit donc pas aujourd’hui ? dit-il.
— Me voici, cher père, me voici, je suis prête. »
Et elle s’avança vers le duc.
Celui-ci la contempla avec une surprise mêlée
— Comment donc, le droit! le dévoir même!
ajouta le duc avec enjouement, car c’est par mon ordre. »
En écoutant ces derniers mots, Laura adressa au duc un de oes sourires expressivement malicieux que les femmes ont dans de certaines situations : sourire de triomphe, mais de mauvais triomphe; sourire que la perversité victorieuse adresse à la bonnefoi abusée; sourire charmant pourtant et qui enchante celui qu’il offense, car il ne voit pas la petite pointe de la queue du diable qui frétille joyeusement dans ses plis.
« Tu souris ! continua le doc. Cet ordre-là ne te coûte pas à exécuter, si j’en crois ta physionomie; tu étais plus indifférente au début, quand je te parlais de ce mariage! Tout est au mieux alors, et, je le vois, ce mois d’attente n'a pas nui aux intérêts de mon futur gendre. Ton imagination l’a servi, je gage, à souhait. Ah ! ces jeunes filles, elles sont toutes les mêmes ! Allons, donnez-moi votre bras, princesse, et venez un peu vous présenter à votre cour; elle ne doit pas souffrir de votre bonheur personnel. »
Laura suivit son père dans la grande galerie, où bon nombre d’invités se trouvaient déjà réunis. Son entrée fut accueillie par un de ces murmures d’admiration si doux aux oreilles des femmes. On passa dans la salle à manger, et, pendant le repas, la
gaieté italienne, encouragée par la physionomie des maîtres de la maison , osa se montrer sans trop se préoccuper de l’étiquette habituelle du lieu. Cette soirée fut une des plus brillantes du château Ru- , dolphi.
La nouvelle apportée par le journal était connue de tout le monde; on sentait de la joie dans l’air, et chacun, en regardant la belle Laura, enviait dajp son cœur l’heureux prince San-Carlo.
Une grande animation régnait dans les salons, quand l’intendant du duc vint lui dire quelques mots à voix basse ; le duc chercha aussitôt sa fille du regard, .et, s’approchant d’elle, il lui dit :
« Devines- tu ce qu’on m’apprend? »
Laura, de rose comme son bouquet, devint rouge comme une grenade à cette interrogation.
« Est-ce le prince?,., dit-elle.
— Il vient d’arriver ! J’espère que c’est de l’empressement ! Je vais le recevoir. »
Et le duc se dirigea vers le salon qui précédait la galerie de fête.
« Oh! pensa Laura, le voilà donc arrivé, ce moment tant désiré! Ascanio est là! je vais le voir! il va entrer le front levé au milieu des lumières et de la foule, dans ce même salon où, il y a un mois, il arrivait dans l’ombre et le mystère! Que mon cœur est changé depuis ce jour! O mon Dieu!
ajouta-t-elle dans une prière muette, accordez-
moi la force de dominer mon bonheur en le revoyant. » - k .. ... '
Elle achevait à peine cette courte invocation quand la voix claire de l’huissier annonça
« Son Excellence le prince San-Carlo ! »
Il se fit à l’instant un silence dans les groupes, et toute l’attention se porta vers la porte, où apparut un grand jeune homme vêtu avec une extrême élégance, qui s’avança vers le duc Rudolphi d’un air radieux.
Le duc lui tendit cordialement la main et lui dit :
« Cher prince , je suis bien tpuché d’avoir votre première visite; elle est un honneur et une joie pour ma maison. -
— Monsieur le duc; répondit le prince* c’est moi qui suis comblé d’ôtre si bien accueilli par vous; mais mon empressement me fait peut-être arriver intempestivement ; vous donnez une fête, il me semble.
— Eh! tant mieux! interrompit le duc. Notre fête, vous la complétez, et mes amis, qui sont presque tous les vôtres, seront enchantés de se trouver là pour vous féliciter de votre heureux retour. Cependant , avant tout , laissez-moi vous amener à ma fille. »
Et, prenant le bras du prince, le duc se dirigea vers Laura.
La jeune fille, dominée par son émotion , se te-
nuit debout près d’un grand fauteuil, au dossier duquel elle s’appuyait, tout en effeuillant son bouquet pour se donner une contenance ; elle avait les yeux baissés, et, pour un observateur 4 superficiel, rien dans son attitude n’annonçait autre chose qu’un embarras bien naturel en pareilîe circonstance. . « , • ' . . • •
« Ma fille, dit le duc de Rudolphi, voici le prince
Ascanio San-Carlo qui, à peine arrivé, veut te présenter ses hommages ; lu m’aideras à lui prouver qu’il est le biçnvçnn à Rudolpbi.
— Mademoiselle, dit le prince, j’ai bien impatiemment attendu ce moment. »
En entendant la voix du prince, Laura leva la tête et son regard se fixa sur lui avec une expression où se peigpit une véritable terreur ; peu à peu ses yeux s’agrandirent et devinrent presque hagards, tandis qu’une .pâleur excessive se répandait sur ses traits. .
Puis elle étendit la main vers lui, et dit d’une voix étranglée :
« Vous êtes le prince San-Carlo, monsieur!...
— Ai-je le malheur que vous ne me reconnaissiez pas, mademoiselle? s’écria le prince surpris de cette question.
— Ma fille, que veux-tu dire ? demanda le duc
en même temps. . \
— Vous êtes le prince San-Carlo?... répéta Laura
en regardant le jeune homme toujours plus fixement.
— Monsieur votre père ne vous a-t-ii pas un peu • parlé de moi, mademoiselle, et,... »
Le Prince, déjà très-déconccrtô par cet étrange accueil, n'acheva pas. Laura venait de tomber sans connaissance à ses pieds.
Le duc se jeta sur sa fille, tout le monde s’empressa autour d’elle. L’évanouissement était assez complet pour nécessiter des soins particuliers ; on transporta la jeune duchesse dans son appartement, au milieu dé la consternation générale.
Le duc désolé accompagna sa fille.
Le prince San-Çarlo, plongé dans une sorte de stupeur, resta au salon, essayant vainement de s’expliquer ce qui venait de se passer.
Une heure s’écoula, fort longue pour les invités du duc, qui, retenus à la fois par la curiosité et la bienséance, ne voulurent pas se retirer avant d’avoir des nouvelles de la jeune fille. Pendant cette heure, les conjectures les plus diverses furent épuisées pour découvrir la cause de cet évanouissement extraordinaire. Il est inutile d’ajouter qu’aucune ne s’approcha de la terrible révélation qui avait frappé la malheureuse Laura.
Quand le duc revint près de ses hôtes, il semblait fort triste : néanmoins il leur annonça que sa fille était à peu près remise, quoique se trouvant trop
souffrante pour pouvoir reparaître. Quant à ce qui avait causé l’indisposition de Laura, le duc l’attribua à la chaleur, ce qui est une manière polie de dissimuler la vérité en matière d’évanouissement.
Les invités rassurés, mais non éclairés, pressentirent un mystère sous ces explications ; ils s’envolèrent avec la double joie de se débarrasser d’une physionomie imposée par la circonstance et d’avoir une nouvelle étrange à répandre partout.
En un clin d’œil, la grande galerie fut vide. Le prince San-Carlo resta le dernier.
« Cher prince, lui dit le duc, vous me voyez désolé ; je n’imaginais pas que Laura serait émue à ce point en vous voyant : d’ordinaire elle n’est pas trèstimide; jamais, il est vrai, elle ne s’était trouvée en pareille situation : celte présentation était trèssignificative. '
— Je me reproche, monsieur le duc, d’avoir peutêtre abusé de sa signification dès le premier mot ; d’après vos lettres, je croyais rencontrer ma belle fiancée préparée à me recevoir; je vois qu’il n’en est rien, et je dois craindre, au contraire, que nos projets soient mal accueillis par elle.
— Ne vous figurez pas cela, prince ; Laura connaît mes volontés et leur obéit avec joie ; loin de se montrer mal disposée pour vous, elle vous est au contraire très-favorable ; elle m’entretenait souvent de son impatience de vous revoir.
— Alors ma vue lui a produit un bien mauvais
effet. • •' '
— Ce n’est pas possible, car elle m’assurait aujourd’hui même le contraire.
- — Gomment donc expliquez- vous, monsieur le duc, son étrange réception ?
— Je ne me l’explique pas encore, car ma fille n’a pas prononcé une parole depuis qu’elle a repris connaissance. Je crois devoir l’attribuer à plusieurs causes, et surtout à la complication de la chaleur et de l’émotion. Laura est très-nerveuse et d’un caractère concentré ; elle a voulu dissimuler son trouble au moment de cette présentation, et l’effort qu’elle a fait sur elle-même a déterminé une syncope.
— Tout cela proviendrait, à votre avis, d’un excès de sensibilité ?
— Précisément, et j’y verrais volontiers pour vous, cher prince, un Symptôme favorable.
— J’en accepte l’augure , monsieur le duc , et j’espère trouver demain notre belle duchesse en meilleure disposition. Vous me permettrez de venir moi-même prendre de ses nouvelles.
— Pourquoi, àu lieu de revenir demain, n’acceptez-vous pas mon hospitalité ce soir ?
— On m’attend à Turin ; je n’ai pas encore embrassé ma mère.
— Je n’insiste plus ; les droits de la princesse sont
saGrés. A demain dont, cher prince ; nous nous retrouverons plus gaiement ; ces quelques heures de repos vont remettre Laura, et vous la verrez fraîche et souriante à votre retour.
— J’emporte cet espoir, monsieur le duc. »
Les deux hommes se serrèrent la main. Le-prince partit. Le duc, en le quittant, se reudit chez sa fille : mais il ne put parvenir jusqu’à elle; il trouva Amine à la porte de sa maîtresse avec un ordre de ne laisser pénétrer personne dans sâ chambre.
« Pas même moi ? demanda le duc. '•
— Mademoiselle a besoin de calme et de.silence ; elle veut essayer de reposer.
— C’est différent, je me retire. Le docteur va venir passer la nuit dans ce salon. Toi, Amine, tu ne quitteras pas ma fille, et, si elle éprouve le moindre malaise, après avoir prévenu le docteur, tu viendras tout de suite me chercher. »
Ces précautions prises, le duc Rudolphi rentra chez lui.
En sortant de son évanouissement, Laura s’était d’abord crue folle. Ce visage du prince, ce visage étranger se présentant à elle au lieu des traits adorés de son amant, lui faisait l’effet d’une horrible hallucination. Quoi ! cet homme pouvait être le prince San-Carlo !
Il l’avait affirmé, et le duc Rudolphi et toute celte foule l’avaient entendu, et sans le démentir ! Il était
donc bien réellement le vrai, le seul prince San- Carlo ! Alors, qui donc était l’autre?
A cette pensée, Laura croyait sentir sa tête, se perdre dans les égarements de la démence.
Elle T elle ! Laura Rudolphi ! la belle et altière duchesse, réduite à avouer qu’elle avait aimé, qui? un inconnu ; réduite à sentir sa vie, son honneur, toute sa destinée livrée au caprice de cet homme ! de cet homme dont elle ignorait même le nom ! 11 y avait de quoi mourir de désespoir. Laura espéra un moment que cela lui arriverait ; elle éprouva d’étranges vertiges, et perdit le fil de ses pensées. Une fièvre violente s’empara d’elle, et toutes ses angoisses s’évanouirent dans les fantasmagories du délire. Elle se tordit sur son lit, en appelant Ascanio. L’amour dominait la raison : il persistait au milieu de ce désastre et triomphait encore dans cette âme éperdue.
Amine, effrayée de l’état de sa maîtresse, appela le docteur. Celui-ci administra des calmants et fit prévenir le duc. Il craignait une fièvre cérébrale.
L’excellente constitution de la jeune fille surmonta ce grand trouble ; la fièvre ne fut qu’une crise, elle céda devant de prompts remèdes bien appliqués. Au petit jour, Laura reprit sa raison, reconnut son père et rappela ses souvenirs.
Alors commença pour elle un nouveau genre de supplice, le supplice d’être sans cesse entourée,
quand elle aurait eu besoin de solitude pour répandre les flots de larmes qui l’étouffaient. La sollicitude de son père lui parut pesante, le zèle du médecin odieux, la présence d’Amine insupportable. Elle réunit toutes ses forces et parvint à se contenir, à n’avoir l’air que malade. Elle eut quelques heures terribles ; elle souffrit plus que Lorenzo à Sanla- Groce. Lui, du moins, avait eu la liberté de la douleur, elle dut subir la contrainte dans le désespoir. Pauvre Laura ! elle n’avait encore connu que les roses de la vie, et voilà que, par sa première épreuve, elle se sentait blessée à mort 1 La moitié de la journée s’écoula pour elle dans cette torture secrète. Quand approcha l’heure du rendez-vous donné la veille à Lorenzo, elle prit subitement la résolution d’aller à ce rendez-vous. Elle voulait revoir cet homme, le foudroyer sous son mépris et apprendre de lui la vérité. Quelque terrible qu’elle pût être, la vérité lui semblait préférable à cette agonie où la tenait l’ignorance. Mais comment aller au kiosque ? comment se faire libre? comment tromper ceux qui l'entouraient ? Elle eut l’héroïsme de la dissimulation, elle sut cacher ses souffrances au point d’abuser la tendresse du duc ; elle feignit un mieux subit, demanda à manger, reprit môme une sorte de gaieté ; puis, quand elle vit son père bien rassuré, elle manifesta le désir de dormir.
La solitude obtenue, le.premier pointétâit gagné.
Le duc, s’extasiant sur les capricès des constitutions nerveuses, ne douta pas que Laura ne fût à peu près guéfie ; iH’embrassa tout joyeux et la quitta pour aller lui- môme prendre un peu de repos. v - L
UN COUP DE FOUDRE
UN COUP DE FOUDRE
Lorenzo, enfermé dans le kiosque, était naturellement resté dans la plus complète ignorance des événements dont le château avait ét? témoin. Il s’inquiétait de l’absence de Laura, sans songer à lui donner sa véritable explication. Le retour du prince lui paraissait prochain : il ne se le figurait pas accompli. Il n’eût pas supposé un instant, lui, pour lequel chaque jour de ce mois comptait comme plus important que des années, d’existence, il n’eût pas soupçonné que le prince dût regarder comme chose sans conséquence d’arriver deux jours avant le moment fixé.
D’ailleurs, il faut le dire, la gravité de l’engagement avait bien diminué aux yeux du prince , à mesure que le moment du danger s’était éloigné. Conformément i» ses ordres, envoyés de France, son intendant avait remis au notaire Garribio, àRaviella, les dix mille ducats avancés pour la rançon payée à Beppo, et, cela fait, sa conscience s’était fort allégée a l’endroit de son mystérieux libérateur. Dans l’im*
possibilité de s’expliquer pourquoi on exigeait son absence pendant un mois, il l’attribua volontiers au besoin que pouvait avoir Lorenzo d’empêcher qu’on ne cherchât les motifs de son intimité avec des hommes de la bande de Beppo, car les rapports familiers de Giovanni avec Lorenzo n’avaient pas échappé au prince, et pour lui Giovanni était un bandit comme les autres. Cet ordre d’idées, tout en ne lui laissant pas oublier ce qu’il devait à sa parole, ne le rendit pourtant pas très-strict dans la façon de la tenir, et les quarante-huit heures dont il diminua son exil ne lui pesèrent pas du tout sur la conscience.
Lorenzo, seul dans le kiosque, livré à des pensées troublées et ardentes, sous l’empire de la fièvre de l’attente, la plus agitante des fièvres, et ne pouvant même pas mesurer la durée de ce temps d’angoisses, arriva à cet état particulier où l’âme, torturée par l’incertitude, veut à tout prix obtenir une solution de la destinée.
• Des nuages épais, qui couvrirent le ciel vers le milieu du jour, lui parurent être le commencement du crépuscule ; il crut alors que Laura ne viendrait pas, et se résolut, malgré la gravité de la démarche, à tenter de la voir au château. S’il ne pouvait arriver jusqu’à elle, il se déciderait alors à ' lui faire parvenir sa lettre.
Il reprit son manteau, sortit du kiosque et se dirigea vers le château.
, , L’N COUP DE FOUDRE
Il arriva sans avoir rencontré personne. Hôtes et domestiques se reposaient encore des fatigues delà nuit. Une. fête, suivie d’une maladie, c’était plus qu’il n’en fallait pour mettre à bout de forces, c’està-dire à bout de courage, toute cette population de parasites et de paresseux. Pendant la matinée, on avait mollement travaillé à réparer dans les appartements le désordre, conséquence de la fête ; puis, quand on tit le duc se retirer chez lui, en annonçant son désir de prendre du repos, ce fut un sauve-qui-peut général. Les plus consciencieux parmi les valets s’étendirent tout habillés sur les meubles, où ils cherchèrent une compensation à leur nuit blanche ; la majorité alla tout simplement se mettre entre deux draps.
Pendant quelques heures le château Rudolphi eut l’aspect du palais de la Belle au bois donnant.
Ce silence et ce désordre n’étonnèrent pas Lorenzo ; il en conclut seulement que la fête avait dû se prolonger très-avant dans la nuit. Il se dirigea sans hésiter vers l’appartement de Laura, par le grand escalier et les salons officiels.
L’air de mystère en pareille circonstance pouvait perdre celle qu’il voulait sauver.
Il arriva dans le salon où, un mois auparavant, il avait joué son rôle de prince San-Carlo pour la première fois avec un succès auquel il devait tant de bonheur et tant de remords. En revoyant ces
meublés, ces peintures, ces statues, ces porcelaines, tous les objets inanimés si semblables à ce qu'ils étaient ce soir-là, il retrouvh vif et saisissant le souvenir des sentiments qui l'animaient alors, et il fut presque épouvanté' du changement apporté en lui par ces quelques semaines. L’impassibilité de la matière se dressait comme une poignante ironie en face de la versatilité de ses impressions.’
Le salon n’était pas vide. Enfouie dans un grandfauteuil, enveloppée dans un des châles de sa maitresse, Amine dormait près de la porte de la chambre de Laura. Lorenzo espéra ne pas l’éveiller. Mais Amine, assoupie seulement par cet accablement fiévreux que donne la fatigue, souleva ses paupières alourdies et jeta une exclamation en apercevant un homme qui paraissait sur le point d’entrer chez la duchesse. .
« Que voulez-vous? dit-elle brusquement; qui êtes- vous ?
— Rêvez-vous, Amine, pour ne pas me reconnaître ? répondit Lorenzo. ' . .
— Tiens! Lorenzo ! fit-elle avec surprise. Vous ne savez donc pas que c’est là la chambre de mademoiselle? »
Lorenzo éluda la réponse.
« Je suis venu rarement dans celte partie du château, dit-il.
— C’est vrai, vous êtes toujours à Santa-Groce.
•’ UN COUP DE FOUDRE, 219
Eh bien, vous arrivez aujourd’hui dans un moment assez triste. . >
— Que se passe-t-il donc, Amine ? ;
— - D’abord, mademoiselle est malade.
— Mon Dieu ! que dites^vouslà ! Elle est malade, elle !...mademoisélle Laura, àjouta-t-il en se contraignant. Et quelle est sa maladie, Amine ?
— Ah! quant à cela, je ne saurais vous le dire. Voici ce qui s’est passé. Vous savez que mademoiselle doit épouser le prince San-Carlo.
- — Oui, fit Lorenzo d’un ton sombre. Quel rapport a le prince avec sa maladie? 11 doit arriver bientôt, je crois.... ce prince.
— Bientôt ! Il est ici.
— Ici ! le prince San-Carlo ! Ce n’est pas possible, Amine ; vous vous trompez !
— Ah ! par exemple ! Puisque c’est hier, en l’apercevant, que mademoiselle s’est évanouie 1 L’émotion de voir son futur, il paraît. Il faut qu’il lui ait bien grandement plu ; ou bien déplu , ça se pourrait encore. * .
Amine aurait pu longtemps continuer à donner cours à ses suppositions. A ces mots : « Mademoiselle s’est évanouie en l’apercevant, » Lorenzo avait chancelé comme un homme ivre, et s’était laissé tomber presque inanimé dans le fauteuil qu’ Amine venait de quitter.
Il sentit tout perdu à cette révélation ; il se repré-
scnla ce qui avait dû se passer; il vit la foudre éclatant sur la tête innocente de Laura. Il vit sa bien-aimée frappée mortellemènt par cette lumière terrible, et son crime lui apparut avec toutes ses effrayantes conséquences. Il n’avait plus rien à combiner, rien à espérer; son rôle passif commençait. Il fallait faire remettre à Laura la lettre contenant son aveu volontaire, et attendre ensuite ses ordres comme le coupable attend ceux de son juge. •
Telles furent à peu près les idées qui se pressèrent dans la tête bouleversée deLorenzo, pendant qu’ Amine continuait à lui donner sur la visite du prince des détails qu’il n’écoutait plus. Sa pâleur, la décomposition subite de ses traits, frappèrent cependant Amine. Elle s’interrompit.
« Qu’avez-vous, Lorenzo ? dit-elle. Êtes-vous malade aussi ? Vous avez le visage sens dessus dessous.
— Depuis un moment, en effet, je ne me sens pas bien.
— Y a-t-il donc quelque chose de mauvais dans l’air ici maintenant? •
— Non, je suis sujet à ces indispositions ; je sais ce que c’est ; donnez-moi seulement un peu d’eau froide, cela me remettra.
— Très-volontiers. »
Amine alla chercher un verre d’eau et le lui apporta.
UN COUP DE FOUDRE
Il but, il se mouilla les tempes, et la force, la force de continuer à vivre ét à souffrir lui revint.
H tira sa triste lettre de sa poche.
« Amine, dit-il, voici une lettre pour mademoiselle ; il est très-important de la lui remettre tout de suite. Je m’en étais chargé ; mais, puisqu’elle est souffrante, Je ne pourrai pas la voir. Voici la lettre, donnez-la-lui, je vous prie.
— Mademoiselle l’aura dès qu’elle sera éveillée ; comptez-y, Lorenzo. C’est important, dites-vous? Qui donc peut lui écrire de Santa-Croce ?
— Je n’ai pas dit que la lettre vînt de Santa-Croce.
— Et d’où vient-elle ? continua la curieuse camé-
riste; le savez-vous? C’est drôle qu’on vous l’ait remise à vous plutôt qu’à moi ! Il me semble voir quelque mystère là-dessous. Eh ! c’est du prince, peut-être? ,
— Oui ! c’est du prince, répondit Lorenzo avec un sourire navrant. Allez, ma bonne Amine, ayez grand soin de cette lettre, et, si mademoiselle y répond, apportez-moi la réponse tout de suite dans ma chambre, où je vais l’attendre.
— Ne retournez-vous pas à Santa-Croce ?
— Peut-être, je ne sais.
— Vous ferez toujours bien de vous reposer un peu, vous en avez besoin, mon pauvre Lorenzo. »
Depuis quelques instants, sans qu’Amine et Lorenzo s’en fussent aperçus, la porte de l’apparte-
UNE VENGEAftCÉ.
ment de Laura s’était doucement ouverte; et la
jeune duchesse se tenait immobile sur le seuil, les regardant et les écoutant. • .
Laura, enveloppée dans un large peignoir blanc, avec son visage pâle comme du marbre se détachant sur la sombre auréole de ses cheveux à moitié dénoués, avec ses lèvres contractées et ses yeux allumés de fièvre, semblait le fantôme de la brillante jeune fille, parée de roses, qui, la veille, attirait toutes les admirations.
Quand elle vit Lorenzo sur lé point de s’éloigner, elle marcha vivement vers Amine, et, lui saisissant le bras avec violence :
« Qui ést cet homme ? » dit-elle ; et sa voix était si émue qu’on l’entendait à peine.
Amine tressaillit & cet accent étrange ; elle regarda Laura et baissa aussitôt les yeux devant le regard impérieux et courroucé de sa maîtresse.
« Qui est cet homme ? répéta Laura.
— - Mademoiselle le connaît bien : c’est Lorenzo ; c’est parce qu’il est habillé, peut-être, que mademoiselle ne le remet pas.
— J’ai à lui parler ici même à l’instant. Veille à ce que personne ne nous dérange. »
Amine, stupéfaite d’un pareil ordre, crut avoir mal compris, et ne bougea pas.
« Tu m’entends, reprit Laura d’une voix brève, je veux rester seule ici avec.... monsieur; je te
UN COUP DE FOUDRE. 223
charge de veiller à ce qu’on ne m’interrompe pas. Va. ' * ...
— Oui, mademoiselle, je sors. Ah ! auparavant, cette lettre pour vous. »
Laura prit la lettre sans la regarder. Amine sortit en proie au plus profond étonnement.
Lorenzo et Laura se trouvèrent seuls.
Il se fit un de ces silences qui précèdent les explications suprêmes. Chaoun sentait le sort de sa vie en jeu dans cet entretien, et avait le recueillement de l’agonie.
O implacables préjugés sociaux ! à quel point vous dominez les âmes les plus droites et les plus hautes ! Ils étaient là tous deux, jeunes, beaux, libres ; ils s’adoraient, ils s’appartenaient, et une pensée d’espérance n’éclairait pas leur cœur I Pourquoi ? Parce que l’une était née dans un palais et l’autre dans une ferme, et c’en était assez pour étouffer la nature dans ce qu’elle a de plus impérieux et de plus sacré : l’amour !
Enfin Laura rompit ce silence.
« Pourquoi vous appelle-t-elle Lorenzo ? «dit-elle.
— * Parce que c'est mon nom, mademoiselle.
— Ah ! oui, c’est vrai ! il faut bien en avoir un autre, puisque vous ne vous nommez pas Ascanio.
— Mon nom est Lorenzo Memmi.
— Et vous êtes 1,.. »
Lorenzo hésita à répondre.
Tout à coup Laura, devant qui le duc avait souvent prononcé le nom de son secrétaire, se souvint, et la vérité lui apparut. 1
« Ah ! malheureuse que je suis ! s’écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains. Vous êtes au service de mon père, vous êtes son copiste; une espèce de domestique ! répéta-t-elle avec désespoir.
— Vous me connaissez maintenant, mademoiselle. Je suis, il est vrai, au service du duc Rudolphi, mais si vous saviez pourquoi j Y suis entré....
— Que m’importe? interrompit Laura violemment; j’en sais assez ! vous êtes un détestable fourbe, un infâme, un voleur ! Oui ! un voleur ! entendez-vous ? Je fais plus que vous haïr, je vous méprise ! Je ne veux pas vous entendre', je ne veux pas de vos explications. Sortez, je vous chasse ; sortez, vous dis-je ! »
Elle était furieuse et magnifique, belle comme Érinnys, la déesse des vengeances terribles.
« J’obéirai à tout ce que vous ordonnerez de moi, dit Lorenzo ; lisez seulement celte lettre qu’on vient de vous» donner : elle vous montrera qu’il n’a pas dépendu de moi de conjurer la pénible scène d’hier.
— Cette lettre, elle est de vous ! Et que m’apprendrait-elle maintenant? Je ne veux pas Ja lire, ni celle-là, ni aucune autre. Tenez ! la voilà votre lettre !»
UN COUP DE FOUDRE
Et Laura déchira la lettre et en jeta les morceaux aux pieds de Lorenzo avec un geste de mépris écrasant. .
Il regarda cette -pauvre lettre, où il avait répandu son cœur ; une larme vint jusqu’à ses yeux, et, par un effort héroïque, il l’empêcha de tomber. Il garda son attitude triste et résignée sans faiblesse.
« Mademoiselle, dit-iL à Laura, je ne suis peutêtre pas aussi infâme que vous le croyez. J’ai été poussé à cette trahison par une passion bien forte et.. j.
— Taisez-vous! interrompit Laura. Oseriez-vous me parler de votre honteux amour !
— Ce n’est pas l’amour qui m’a conseillé : c’est la vengeance.
— La vengeance ! fit Laura surprise ; vous aviez à vous venger de moi ?
— De vous, non ; mais de votre famille. Écoutez. J’avais une sœur belle, douce, charmante, l’image de ma mère, que je n’ai plus, le legs de mon père, qui me la Confia en mourant. On l’appelait Marietta ; elle avait dix-sept ans. Rien n’était pur comme son âme ! les artges souriaient en la regardant ! C’était la joie de notre maison, l’espoir de toute la vie d’un honnête garçon qui l’adorait et la voulait pour femme. Eh bien ! votre frère, le marquis Alphonse Rudolphi, vint un jour dans la maison où croissait ce lis, où chantait cet oiseau ! Il vit Marietta; elle
lui inspira uti caprice ; il la séduisit. Ce fut bien facile, une fille si naïve ! Le caprice satisfait, il abandonna la femme. Le jour où son fiancé est revenu pour l’épouser, ma sœur s’est jetée dans le lac d’Acqua-Verde. Aujourd’hui, notre maison est vide et fermée, et il y a' une tombe de plus au cimetière ! Voilà ce qui s’est passé. Moi .j’ai juré, sur le corps de ma sœur morte, d’avoir le sang ou l’honneur de votre famille! J’aimais mieux l’honneur, c’est plus précieux ! Vous savex le reste. »
Laura écouta ce récit avec une douloureuse attention ; en lui apprenant toute la vérité, il ajoutait de nouvelles amertumes à sa souffrance;
« Ainsi, vous vouliez vous venger ! dit-elle lentement et comme se parlant à elle-même ; c’était pour cela!... Ah! vous avez sacrifié, à la mémoire de votre sœur la vie d’une femme qui ne lui avait rien fait ! Une belle vengeance, en vérité, et digne d’un noble cœur !... Et rien ne vous a arrêté ! et rien ne vous a montré combien l’acte que vous méditiez était vil et inhumain à la fois !... Y a-t-il quelque chose de plus odieux ? un misérable comédien qui" vient voler l’honneur d’une fetnmé sous un faux nom, qui exploite les secrets d’une famille, et la confiance, et tout, jusqu’à la sainte pitié!... :
— Ne m’accablez pas, dit Lorenzo, je suis encore plus puni que coupable. •' ■
UN COUP DE FOUDRE
— Vous devez être très-satisfait, au contraire, monsieur. .. Lorenzo ; vous vouliez une vengeance, vous l’avez, il me semblé 1 Puni, dites-vous ? Eli ! qui donc Vous punit ?
— Mon cœur ! oui, mon cœur déchiré de remords et d’amour. »
Puis, tombant à genoux par un mouvement humble et passionné :
« Laura, ajouta-t-il, si vous saviez combien je vous aime ! »
Il s’arrêta, l’émotion brisait sa voix/
Laura se recula sans le regarder. /
« Oh! ne craignez rien, je resterai là, loin de vous, humilié, accablé, anéanti ; j’attendrai mon arrêt le front courbé dans la poussière; Je vous offre seulement ma vie en expiation. Je vous le disais dans cette lettre que vous n’avez pas voulu lire : sur un ordre de vous, je suis prêt à tout, à mourir, ou à vivre pour réparer, s’il est possible.... Parlez, j’obéirai, mais accordez-moi un mot, un mot de pitié. Laura, ne pourrez-vous jamais me pardonner? Vous vous taisez, et votre silence me condamne! Oui, je sens combien j’ai été criminel ! je le sais, je l'avoue, je m’accuse ; je suis là, à vos pieds, tremblant et désespéré ! Laura, n’avez-vous même pas compassion de moi ! je suis un malheureux qui vous implore !
— Non, dit Laura d’un ton glacial, vous
n’ôtes pas un malheureux, vous êtes un coupable.
— Le repentir du coupable a droit à la pitié. Soyez clémente et je serai juste. Pardonnez à celui qui vous a offensée, et il saura se punir, Laura, je vous le jure.
— Vous punir ! et comment ?
— En mourant.
— Tuez-vous si vous voulez, cela ne réparera rien. »
Lorenzo se redressa sous ce mot implacable.
* Oh ! fit-il amèrement, vous êtes impitoyable, duchesse Rudolphi : les larmes et le sang d’un homme peuvent impunément couler devant vous ; pourtant ce malheureux Lorenzo, que vous écrasez aujourd’hui sous votre mépris, vous l’aimiez hier ! Oh ! ne détournez pas la tête avec indignation ; je dis la vérité ; oui, je la dis en face à votre orgueil : vous m’avez aimé ! Gela lait votre supplice, à vous ; cela fait ma consolation, à moi ! Vous ne pouvez m’ôler mes souvenirs ; je les emporterai dans la tombe et ils adouciront pour moi l’enfer môme.
— Vous vous trompez, monsieur Lorenzo, j’aimais le prince San-Carlo , et non un misérable imposteur, une sorte de valet qui m’a odieusement trompée.
— Vous m’appelez valet, maintenant, et cela ne
UN. COBP DE FOUDRE
peut m’humilier, car vous savez bien pourquoi j’ai pris des fonctions subalternes chez votre père. Je suis loin de vous, sans doute, si loin que je dois tomber dans l’abîme qui nous sépare ; mais si j’avais été un grossier mercenaire, je n’aurais pu vous tromper une heure. Je suis le fds d’un honnête homme et....
— Que m’importe ? vous n’êtes pas le prince San-Carlo, et celui-là seul....
— Le prince San-Carlo ! le prince San-Carlo !
vous ne le connaissez seulement pas ! C’est un' nom
pour vous, et rien de plus ! Vous ne l’aimez pas,
vous ne pouvez pas Faimer ! Non, l’homme à qui
vous avez fait des aveux passionnés, quand vous
reposiez sur son cœur, cet homme-là, duchesse, s’appelle Lorenzo Memmi.
— Allez, continuez, monsieur, insultez - moi ' jusqu’au bout; cela complète votre vengeance, sans doute ? »
Toute la colère de Lorenzo tomba sous ce reproche.
« Oh ! pardon ! encore pardon ! dit-il ; vous avez été si dure pour le coupable, qu’il a Osé se souvenir. Mais ayez un peu de patience, il ne se souviendra pas longtemps. Je ne puis plus vivre, , Laura, après ce que vous m’avez dit, et la mort sera la bienvenue pour moi. Je vous le jure, dans quelques heures, l’homme qui vous a tant aimée,
l’homme que vous, haïssez, n’aura plus qu’une bouche muette gardant pour l’éternité son doux et terrible secret 1 Laura, vous ne doutez pas de mes . paroles, n’esl-ce pas ? et vous me direz un mot de pardon.... cela ne se refuse pas à un mourant !» - ;
Ces plaintes louchantes ne parurent pas émouvoir Laura ; cependant ce fut d’un ton plus doux qu’elle répondit :
« Votre insistance m’étonne, ,et je ne puis vous accorder ce que vous me demandez. Quels mots s’échangent entre le bourreau et la victime ? Votre repentir, votre expiation même, ne me feront pas vous pardonner. Vous avez sacrifié à d’égoïstes passions ma destinée tout entière ; vous avez donné à une vie qui commençait pure et brillante un avenir sombre et désolé,, et vous ne voulez pas être inaudit! .
— Maudissez-moi donc, hélas ! mais ne me parlez pas d’avenir désolé. Le passé sera enseveli avec moi. Moi mort, vous épouserez le prince San-Carlo. L’oubli vous viendra et vous serez heureuse.
— Voilà votre morale à vous autres, reprit Laura en relevant fièrement sa belle tête pâle et en jetant à Lorenzo un regard plein de dédain ; je vous reconnais là ! Va, va, jeune fille, hier un amant, demain un mari. L’un part, l’autre arrive. Oh!
UN COUP DE FOUDRE
l’honnête personne!... Est-ce ainsi que cela se fait dans vos familles?
— Vous savez bien que non,, puisque ma sœur est morte de son déshonneur.
— Alors, pourquoi me croyez-vous làçhe et corrompue à ce point d’aller donner à un homme la main de votre maîtresse? Non, monsieur, non, votre vengeance <sera complète; je ne serai jamais princesse San-Carlo !
— Grand Dieu! que ferez-vous donc alors? demanda Lorenzo avec angoisse. •
— J’entrerai au couvent, seul asile des filles déshonorées. ■■ .
Lorenzo ne s’attendait pas à celte résolution; elle lui montra tout d’un coup l’avenir de Laura irrévocablement perdu par lui; son cœur se brisa à cette pensée ; il n’eut plus ni dignité, ni courage, ni présence d'esprit ; il jeta un cri étouffé, et, se précipitant aux pieds de la jeune tille, il saisit sa robe avec des gestes d’enfant au désespoir, et ne retenant plus les larmes qui gonflaient sa poitrine :
« Laura! Laura! s’écria-t-il, taisez-vous, ne dites pas cela, ne faites pas cela! Vous au couvent! vous, si jeune, si belle, si peu faite pour celte triste vie! Obi cette pensée est horrible, ne l’ajoutez pas à mes remords.
— ■ Laissez-moi, dit Laura en cherchant à s’éloi-
gner de lui, laissez-moi; tout ce qui arrive, c’est vous qui l’avez voulu. -
-*■ Savais-je ce que je voulais? En ai-je compris la portée?... O exécrable vengeance, où m’as-tu conduit! Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où ce dessein monstrueux entra dans ma tête? Vous dans un cloître ! vous , Laura ! malheureuse à jamais, et par moi! Gh! cette pensée, c’est l’enfer! Mon Dieu ! mon Dieu ! je ne croyais pas pouvoir encore tant souffrir! »
En disant ces paroles, entrecoupées par des sanglots, Lorenzo avait saisi les mains de Laura et les couvrait de larmes abondantes. Cette explosion de sentiments, profonds eL sincères, la vue de cet homme, naguère si courageux et si calme, terrassé par une douleur mortelle, émurent Laura, car elle n’écoutait pas en'vain la voix passionnée qui l’avait enchantée si sonvent; elle ne chercha plus à se dégager de l’étreinte de Lorenzo, et lui dit :
* Votre douleur est véritable, je le crois, mais elle m’étonne en présence de la seule détermination que je puisse prendre.
— Quoi! vous êtes surprise? Ah! vous ne savez donc pas comment je vous aime ! Mes paroles, mes yeux, m’ont donc jrahi depuis un mois! O Laura! laissez-mol vous le dire une seule fois avant de mourir : aucime femme n’a été aimée, idolâtrée, bénie comme vous l’êtes par ce pauvre malheureux
UN COUP DE FOUDRE
que vous foulez aux pieds. Tenez, en ce moment, le plus affreux supplice pour moi, ce n’est pas de vous quitter pour jamais, ce n'est pas d’être maudit, méprisé, écrasé! non, c’est de voir le malheur vous atteindre, et par moi! O misérable! misérable que je suis! avoir fait tant de mal et ne pouvoir rien réparer! » , ■ -
Et Lorenzo, épuisé, sans souffle, succombant à une angoisse surhumaine, laissa tomber sa tête à demi mourante sur les genoux de Laura.
Laura abaissa un regard de compassion sur ce beau visage qu’elle avait tant de fois regardé avec amour, et eu le voyant si pâle, si creusé par l’émotion, le roc de l’orgueil s’amollit dans son àme, et l’ange de la miséricorde lui souffla le mot pardon. Elle essuya avec son mouchoir la sueur glacée qui couvrait le front de Lorenzo, et une larme furtive, qu’il ne vit pasj glissa lentement sur sa joue.
« Écoutez, dit-elle d’une voix émue, il ne faut pas désespérer du ciel : il pardonnera sans doute à la vivacité de vos remords. Ne vous occupez pas de moi, nous ne pouvons jamais nous revoir; je ne veux pas de votre vie, mais je vous défends de mourir.
— Vous me pardonnez? ® demanda Lorenzo, qui sembla revivre à cette pensée.
Laura n’eut pas le temps de répondre : la voix du duc, interpellant Amine assez vivement, parvint à
leurs oreilles. Ils se levèrent tous deux subitement, pareils à deux fantômes. . '
« Mon père! dit Laura se soutenant à peine. Partez, partez vite! - , •
— Vous me pardonnez, répéta Lorenzo suppliant. .
— Je ne dis pas cela; partez et vive&!
— Merci. Mais je ne veux plus vivre, moi! »
Ce furent ses derniers mots : le duc entrait. Lorenzo se jeta derrière une portière. Il lui devenait impossible de sortir.
Le duc Tut d’abord agréablement surpl is de voir sa fille debout, et puis, en apercevant l’altération de ses traits, il s’inquiéta et craignit qu’elle ne fût sérieusement malade. • v .
« Tu as eu tort de te lever, ma chère enfant, dit-il; c'est une imprudence. Te voilà toute défaite! Vois, tu peux à peine te soutenir ! Comment le docteur te laisse-t-il faire de pareilles folies ?
-^Je me suis levée sans sa permission, mon père; je voulais un peu respirer le grand air ; il me semblait que cela me ferait dû bien.
— Imagination de femme nerveuse!... Tu serais beaucoup mieux dans ta chambre que dans ce salon ouvert à tous les vents.
— C’est votre avis, mon bon père? Moi, je me trouve plus calme ici. Du reste, pour savoir lequel de nous deux a raison, prenons l’avis du docteur.
— C’est cela. Amine, va chercher le docteur; non
UN COUP DE FOUDRE
j’y vais plutôt aller moi-même; demeure auprès de malille, et garde-la un peu mieux que tout à l’heure. Sais-tu que j’ai trouvé ta camériste causant très- familièrement, trop familièrement, je crois même, avec une espèce de grand paysan, fort beau, ma foi, qui était entré jusque dans ton salon d’attente? Qu’est-ce que ce garçon-là, Amine, et pourquoi allez-vous causer avec lui au lieu de soigner votre maîtresse? »
Dans toute autre circonstance, Amine eût élé grandement intimidée par la question et le reproche du duc; mais, en ce moment, elle se sentait secrètement soutenue par sa maîtresse, et sa réponse ne témoigna d’aucun embarras.
« Ce jeune homme est Paolo* monsieur le duc,
dit-elle, un de mes camarades d’enfance, ancien métayer des Mennni, que M. le duc connaît bien. Il me recherche pour m’épouser, mademoiselle le sait. Après cela je ne sais pas si je l’accepterai, parce qu’il n’est guère riche, et comme il n’est pas, comme moi, dans une grande maison, ce serait vraiment une mésalliance. Et ce n’est pas un gage de bonheur que de déplaire à ses parents et de se faire mépriser par tout le monde. »
Le duc sourit du petit orgueil de la soubrette, inquiète du qu’en ditu-t-on?
Quant à Laura, ce nom de Memmi, prononcé eu ce moment, et cette réflexion faite sur les mésal-
lances par le bon sens de sa femme de chambre, lui causèrent un malaisé qu’elle ne put pas entièrement dissimuler.
Le duc Rudolphi y vit un nouveau symptôme inquiétant.
« Je le répète, s’écria-t-il, tu es très-mal ici! Je ne veux pas que tu y restes un instant de plus. Allons, Laura, sois raisonnable, rentre chez toi.
— Je le veux bien, mon père; mais ne voulez-vous pas au moins demander au docteur si votre prescription est d’accord avec la sienne?
— J’y consens, entêtée! Que les femmes sont fantasques ! Je te demande ee que cela te fait d’êtie ici ou là-bas?
— Que vous importe, mon bon père? Allez trouver le docteur ; j’ai un caprice peut-être ; cela prouve mieux que tout le reste que je suis malade, car je n’en ai guère d’ordinaire.
— Cela est vrai, et je t’obéis, pour la rareté du fait; mais je vais te ramener le docteur, prends garde! »
Dès que la porte fut refermée sur lui, Laura alla vivement à la portière derrière laquelle Lorenzo se tenait caché, sans s’inquiéter de la présence d’Amine, qui continuait à être prodigieusement intriguée de tout ce qu’elle voyait depuis la veille.
« J’ai protégé votre fuite, dit Laura à voix basse; partez, car si mon père, qui vous croit à Sanla-
UN COUP DE FOUDRE
Croce, vous revoyait ici et sous ce costume, il serait étonné, et l’étonnement est un premier pas vers la lumière. Ce n’est pas pour moi que je redoute une révélation, c’est pour lui ; la vérité le tuerait. Parlez. Tenez, vous pouvez traverser la grande galerie, elle est vide ; personne ne vous verra. »
Tant qu’elle parla, Lorenzo la contempla d’un regard avide ; mais il ne lit pas un mouvement pour obéir.
« Ne m’entendez- vous pas? lui demanda Laura.
— Si, j’entends. Mais, avant de partir, j’attends ce mot que j’implore si ardemment. »
Laura sentit toute la cruauté d’un refus à un pa-
reil moment: elle parut faire un effort sur elle même.
« Je vous pardonne, dit-elle, à condition que vous allez me faire le serment de ne jamais essayer de me revoir.
— Je n’ai qu’une manière de tenir ce sçrment-là, répondit Lorenzo, je l’emploierai. »
II dit cela si tristement que Laura, inquiète, allait lui faire une question et une défense ; mais Amine, qui par discrétion s’était tenue à l’autre bout du salon, se précipita vers les jeunes gens, fît retomber la portière sur Lorenzo et d’une geste rapide assit sa maîtresse dans un fauteuil.
Il était temps : le duc et le docteur ouvraient une des portes du salon ; Amine les avait entendus venir.
« Encore ici ! dit le duc d’un ton mécontent, en retrouvant sa fille au salon. J’ai rencontré le docteur ; il venait de lui-même auprès de toi ; il est absolument de mon avis : le repos t'est nécessaire. Il ordonne, lui ", vas-tu lui résister ? »
Laura, sans répondre, prit le bras de son père et rentra dans son appartement. Au moment d’en franchir le seuil, elle se retourna, et ses yeux allé-' rent comme involontairement chercher la portière qui cachait Lorenzo.
Qu’y avait-il dans ce regard ? Était-ce de la pitié ? était-ce du regret? était-ce la dernière lueur d’un amour si violemment étouffé en elle? Sans doute, c’était un peu de tout cela. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’eût pas adressé ce regard à Lorenzo s’il avait pu le voir.
Le duc et le docteur accompagnèrent Lanra et ressortirent bientôt après. Sur l’ordre du docteur, Amine la recoucha. Elle se laissa faire avec la docilité d’un enfant ; elle avait épuisé ses dernières forces dans son entretien avec Lorenzo : elle subissait cette prostration qui suit les paroxysmes. Elle ne dit pas un mot à Amine sur ce qui s’était passé, et celie-cT n’osa l’interroger.
Lorenzo, resté seul dans le salon, ne put se décider à le quitter. Il alla doucement coller son oreille à la porte de Laura, et resta là longtemps, muet, attentif, retenant son souffle, saisissant au
■UN COUP DÈ FOUDRE
passage les moindres bruits sortant de celte chambre d’où il se sentait à jamais exilé, après y avoir connu ce qui fait l’homme bon et ce qui le fait heureux, les jouissances ineffables d’un grand amour partagé.
Quand un écho de la voix de Laura arrivait jusqu’à luij il tressaillait sous une émotion indicible. Vingt fois il crut entendre cette voix se rapprocher et il s’attendit à voir paraître la jeune fille ; vingt fois il dut comprimer les battements de son cœur, qui bondissait à cette pensée. Les heures s’écoulèrent, les bruits s’éteignirent, la porte resta close. Ce silence et cette solitude avaient leur éloquence, Loremto aurait dû la comprendre ; mais il était comme ceux qui souffrent beaucoup : l’espérance persistait malgré tout.
« Que se passe-t-il dans son âme ? se demandaitil ; elle m’a pardonné ; peut-être m’aimert-elle encore ; peut-être devinc-t-elle mes souffrances et vat-elle venir m’apporter le bonheur avec quelques mots! »
On le voit, sa raison ne l’éclairait plus ; il avait le délire des grandes tortures morales. S’il eût été moins exalté, il eût compris que Laura ne lui avait pardonné que parce qu’elle ne voulait jamais le revoir.
Cette vérité n’était encore qu’un doute pour lui, et il attendait, toujours plus anxieux. *■
L’espérance et ses mirages nous accompagnent
dans toutes les situations ; ils nous quittent seulement lorsque notre cœur cesse de battre, et encore, même à ce moment-là, c’est sur ses ailes que notre âme s’élève pour aller chercher une meilleure patrie.
Au risque d’être remarqué par les gens de la maison, au risque d’être vu par le duc, Lorenzo ne voulait pas s’éloigner de cette porte, qui, en s’ouvrant, pouvait, lui apporter la vie. Combien de temps y fût-il resté? C’est ce que pourraient dire ceux-là seulement qui ont aimé, souffert et attendu.
La porte* s’ouvrit enfin pour laisser paraître le visage éveillé d’Amine, tout déconcerté par la teinte de tristesse que lui imposaient les circonstances. .
« Ah ! vous êtes là, Lorenzo? fit-elle.
— Je venais prendre des nouvelles de mademoiselle, répondit Lorenzo en balbutiant un peu.
— Elle ne va ni pire ni mieux ; cependant, elle est plus calme. Ah ! je ne sais pas ce que contenait la lettre dont vous vous étiez chargé, mais elle lui a fait un fier effet !
— La lettre ? dit Lorenzo ; elle ne.... »
Il s’arrêta. Il allait dire : « Elle ne l’a pas lue. » Il se tut ; il venait de s’apercevoir qu’Amine ne savait rien. Son secret pouvait encore mourir avec lui.
UN COUP DE FOUDRE. 241
« Ouï, la lettre.... reprit Atniuc ; cl, du reste, voici la réponse. •
— Une réponse ! s’écria Lorenzo, et sa physionomie s’éclaira soudain de telle façon, qu’Amine le regarda toute surprise.
— Oui, la réponse, répéta-t-elle. Mademoiselle m’a recommandé de vous chercher partout, de vous la remettre, en vous disant qu’elle èst pour La personne qui a écrit l’autre. Je n'en sais pas davantage. Et vous?
— Cette lettre ! demanda Lorenzo. t
— La voici. » 1
Lorenzo se saisit avidement de ce petit morceau de papier qui contenait sa sentence ou sa rédemption. Il eut besoin de tout son empire sur lui-même pour résister à son désir de le lire sur-le-champ. Mais ouvrir la lettre devant Amine c’eût été tout avouer. Il se contint. 11 la cacha dans son sein, et, sans écouter les questions d’Amine, il s’échappa, eu courant, de ce salon où il semblait cloué quelques minutes auparavant.
« Par exemple, se dit Amine, j’embrasserais bien de bon cœur celui qui m’expliquerait ce qui se passe depuis deux jours. Je crois, ma parole, que tout le monde devient fou ici ! »
Et, sur cette supposition assez peu respectueuse, Amine rentra chez sa maîtresse.
Lorenzo, lui, nefitqu’un sautjusqu’àsa chambre.
2Ga . 16
Il déchira d’une main violente l’enveloppe de la lettre de Laura et déplia le papier.
Il ne contenait que ces mots :
« Vivez et parlez. ' ■
« Laura. »
Lorenzo resta anéanti ! Ces deux mots lui semblèrent une rétractation. Laura les avait prononcés
en le quittant, mais elle y avait ajouté un pardon. Le billet n’était qu’un ordre.
« Vivre! partir! ne jamais la revoir! voilà ce qu’elle ordonne, voilà ce qu’elle exige ? répétait-il en se promenant à grands pas dans sa chambre et en froissant la lettre de Laura. Elle ne peut pas me demander l’impossible, me condamner à une torture éternelle. Vivre sans la revoir 1 Oh! la mort! plutôt' cent fois la mort!..* »
Il s’arrêta un moment devant sa fenêtre, d’où il apercevait l’aile du château occupée par Lau» - ». La nuit était venue, et une lueur pâle brillait derrière les rideaux de la duchesse ; Lorenzo posa son front brûlé de fièvre contre la v ; ’ dont la fraîcheur lui causa une sensation de ; • etre, et il resta à con-
templer cette lumièr gnée.
« Elle est là, pens-.i-il, là ! Si près et si loin ! Elle souffre peut-être, elle aussi.... Bah ! elle souffre dans son orgueil seulement, car elle ne m’aime pas; elle me hait même, cela est sûr...;. M’eût-elle
UN COUP DE FOUDRE. 2à3
écrit cet aride billet si ma pensée ne lui était pas odieuse? Elle me hait, je l’ai bien vu... Gomme elle m’a traité!... avec quel dégoût et quel mépris!... Et hier elle m’aimait i Ces yeux si courroucés étaient pleine de douce llamme; cette bouche si dédaigneuse s’embellissait par un sourire, et je sentais autour de mon cou le doux collier de ses bras k Oh! souvenirs, souvenirs! vous me rendriez fou si je vivais ! »
Il s’arracha de la fenêtre et vint tomber sur son lit tout haletant.
« Et cependant, se disait-il encore, si j’étais le prince San Carlo, elle serait restée à moi... à moi pour toute la vie ! Qu’a-t-il donc de plus que moi, cet homme? Un nom... un nom!... Et elle entre au couvent! et moi je vais mourir! O destinée! Eh bien! j’aiine mieux cela; elle entrera au couvent, et ainsi elle n’aimera plus personne... Mais quelles per c ’ .s me viennent là? Quel honteux égoïsme me domine? Je me prends à souhaiter le malheur de la femme que j’adore, par un sentiment de jalousie. Allons donc! de la jalousie d’outre-tombe, c’est barbare! D’ailleurs, ai-je le droit d’ètre jaloux? Ma félicité fut une félicité volée. Ce crime, je l’ai corn-» mis, d’abord pour venger ma sœur! Oui, mais je suis au désespoir. Mon Dieu, mon Dieu! est-ce que ma raison se trouble? Je ne sais plus où est le bien, où est le mal. Ai-je eu tort de venger ma sœur?
ai-je tort de regretter de l’avoir fait? Oh! que c’est faible un homme secoué au vent d’une passion! Je voudrais avoir un prêtre.... il aurait peutêtre quelques bonnes paroles à unie dire..,.. Non! uu prêtre m’empêcherait de me tuer, et je veux mourir! Je le veux.... il le faut!... »
Il se leva, alluma une bougie, alla ouvrir une petite armoire dont il portait toujours la clef sur lui, y prit une fiole pleine d’une liqueur brune et en versa quelques gouttes dans un verre d’eau.
Puis il s’agenouilla devant un Christ en ivoire suspendu au pied de son lit et essaya de prier,.
Des phrases sans suite sortirent seules de ses lèvres.
« Adieu la vie! adieu l’amour! disait-il. Mon Dieu! je ne puis prier.... mon Dieu! ayez pitié! j’ai bien souffert !... Vous pardonnez, vous!... Grâce! car j’expie dès ce monde, vous le savez; grâce ! mon Dieu ! »
Il se releva et alla prendre le verre.
Un bruit soudain l’arrêta.
La porte de sa chambre s’ouvrit brusquement, et Giovanni Borella entra.
Il était maigre et changé; il portait autour du front un bandeau noir destiné à cacher sa blessure à peine fermée. Il avait l’air accablé de fatigue; il s’assit sur la première chaise qu’il vit.
« Giovanni! dit Lorenzo. Ah! je t’avais oublié!
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t ~ Tu m’as l’air d’avoir oublié bien d’autres choses depuis longtemps j » dit Giovanni d’un ton sombre. -,
Lorenzo courba la tête sur sa poitrine et garda lo silence. ‘ ‘ , ' ;
Giovanni le regarda et passa à plusieurs reprises sa main sur Son front endolori, comme pour en chasser une douleur ou une pensée importune ; 1 ■* r puis il avança la main pour saisir le verre que Lorenzo avait posé sur la table en le voyant entrer.
« Je suis exténué, dit-il, et brûlé par la soif; donnez-moi ce verre d’eau, et ensuite nous causerons. » -
En disant ces mots, il s’empara du verre et le porta à ses lèvres.
« Ne bois pas ! s’écria Lorenzo en lui arrachant la boisson empoisonnée; 11e bois pas, Giovanni!
— Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda Giovanni; tu allais bien le boire, toi! Mon Dieu! tu es pâle comme un suaire!... C’est du poison, peutêtre. En es-tu là, Lorenzo?
— Non.... ce n’en est pas,... je te jure!
— Alors, laisse-moi me désaltérer. »
Lorenzo, sans répondre, prit le verre et en jeta
le contenu.
« Je vais te donner à boire, dit-il. Tiens, voilà de l’eau fraîche dans cette cruche, et voici un flacon devin. »
Giovanni, épuisé en effet par une fatigue trop grande pour les forces d’un convalescent, but avec avidité ce que son ami lui présentait ; il se sentit un peu réconforté, et sa pensée reprit toute sa lucidité. Il aperçut à terre un petit papier, il se baissa, le prit avant que Lorenze eût pu l’en empêcher. C’était le billet de Laura. Il soupçonnait déjà la vérité, ce billet la lui révéla tout entière.
« Ainsi, c’était du poison! Tu aimes cette femme orgueilleuse, et au lieu de la perdre, comme tu l’avais juré, tu veux mourir pour la sauver.
— Giovanni, dit Lorenzo gravement, pense ce que tu voudras de moi , mais pas un mot sur elle.
— Pauvre Lorenzo! reprit Giovanni avec tristesse, tu rougis devant moi, et, comme tu te sens coupable, tu m’imposes silence, à moi que tu appelais autrefois ton frère!... »
Ce ton de doux reproche, lorsqu’il s’attendait à une indignation violente, rouvrit le cœur de Lorenzo. Il se jeta dans les bras de son ami et lui dit au milieu de ses larmes :
* Giovanni, mon ami, mon frère, ne m’accuse pas, ne me méprise pas. Je t’ai oublié, j’ai oublié le déshonneur de ma sœur, c’est vrai! Je suis devenu faible et lâche le jour où j’ai aimé cette femme. Tu ne sais pas comme elle est belle, tu ne sais pas combien son âme est noble ; elle n’a que le vice des
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anges : l’orgueil ; et elle m’aimait, comprends-tu? elle m’aimait!... Cependant on ne peut pas sacrifier une femme qui s’est confiée, qui s’est donnée, et qui vous aime, n’est-ce pas ?
— Excepté quand ori s’appelle le marquis Alphonse Rudolphi.
— Ah! tu es cruel, Giovanni! tu m’accables avec
un mot, et ce mot me prouve que tu ne nie pardonnes pas. Personne n’aura donc pitié de moi! personne ne voudra donc adoucir cette agonie où je me débats depuis quelques heures! Aucune torture ne m’aura manqué. Pourquoi es-tu venu?
Sans toi, tout serait fini, et je ne souffrirais déjà plus. ;
— Tu veux mourir et tu es aimé? fit Giovanni.
— Elle m’a aimé, oui, je te le jure, je l’ai vu, je
l’ai senti, j’en suis sûr ! L’amour est un rayon divin, cela ne se contrefait pas. Elle m’a aimé tant qu’elle m’a cru le prince San-Garlo. Aujourd'hui elle me hait, elle. me chasse, elle est à jamais perdue pour moi! Je n’ai plus qu’à mourir! Oh! j’endurerais mille supplices avec joie, si je pouvais être sûr qu’elle m’accordera une larme et un souvenir! Tu le vois, je ne suis plus un homme, je pleure comme un enfant; je suis une chose misérable, inerte, brisée, bonne à jeter dans une fosse et à oublier ensuite. » ■ - .
Giovanni écouta sans les interrompre Ces plaintes
éperdues, écho d’un cœur au désespoir. Elles lui rappelèrent ce qu’il avait souffert lui-méme en perdant Marietla, et alors il éprouva une immense compassion en présence de cette immense douleur.
Il avait toujours aimé Lorenzo ; 11 connaissait la véritable amitié, cette fraternité des âmes, ce sentiment désintéressé, fort et loyal, profond comme l’amour, inaltérable comme l’estime, dont l’essence est de ne pouvoir s’allier à rien de mauvais. On pourrait dire : ( « L’amour est d’or, mais l’amitié est de diamant; elle n’existe que pure et incorruptible, tandis que l’amour subit trop souvent le mélange d’alliages impurs. »
Ce fut un beau triomphe pour l’amitié que de faire parler la pitié et de faire taire la vengeance dans l’âme ardente de Giovanni. L’amitié lui dit qu’avant tout il fallait arracher Lorenzo au suicide.
. L’intérêt d’unë haine égoïste s’effaça devant cette pensée.
« Je te comprends, dit-il à Lorenzo, et je te plains, et même je m’explique ton horreur de la vie. Tu ne peux plus vivre, je l’admets; je ne m’oppose pas à ton dessein; mais le suicide est un crime, on nous a enseigné cela ; ne m’oblige pas à voir périr de cette horrible mort tout ce que j’aurai aimé. Il y a autre chose à faire.
— Tais-toî! interrompit Lorenzo; je le devine,
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tu veux m’empêcher de mourir. Tais-loi ! Je résisterai à Ion amitié. J'ai hien résisté à un ordre de Laura ! ,
— Tu me comprends mal, reprit Giovanni ; je veux seulement t’épargner ce crime ; je veux t’aider à mourir absous, glorieux, pardonné.
— Ciel ! y a-t-il un moyen de mourir ainsi?
— Oui. Écoute. Tu as vécu ici enfermé dans ta
passion ; les bruits du dehors ne sont pas arrivés jusqu’à loi ; voici ce qui se passe. L’Italie est en feu ; elle combat pour son indépendance ; elle verse à flots le plus pur de son sang, le sang de la Sardaigne, notre patrie. Elle demande des soldats pour remplacer ceux qu’elle perd chaque jour. Viens, suis-moi au camp de Charles-Albert, j’y retourne. A la première affaire, nous chercherons une balle ensemble. . .
— Et si je ne suis pas tué ! dit Lorenzo.
— J’emporte ton flacon, je te le rendrai. Laissetoi guider par ton ami ; viens, ne retarde pas, ne réfléchis pas ; quitte au plus tôt cette maison maudite !
— Ah! oui, dit Lorenzo, bien maudite! » Il
poussa un profond soupir, jeta un regard vers la fenêtre de Laura, et murmura : « Et bien bénie aussi !» *
Giovanni profita de son abattement, lui posa son manteau sur les épaules, son chapeau sur la tête,
et l’emmena rapidement, à travers les corridors, les escaliers et les cours du chàteali, jusqu’à une petite carriole qui l’attendait près d’une porte de service.
Celui qui eût vu passer ce groupe d’un homme en entraînant un autre, muet et trébuchant, eût pris assurément Lorenzô pour le blessé et Giovanni pour son soutien. Ah ! c’est que l’un était blessé au corps*, tandis que l’autre l’était à l'âme, et ces blessures-là seules anéantissent le courage.