Paris, 1835, t. II
mr de somme supplémentaire quand elle chantait dans les représentations extraordinaires que l'Opéra donnait devant la cour, à Marly ou à Versailles. On pense bien que M'e Laguerre trouvait ces ressources insuffisantes, aussi avait-elle la réputation de recevoir de toutes mains, et pourrait-on dire d’elle, comme d'une autre actrice de son temps, qu'elle « escamotoit des carrosses, des chevaux, des glaces, des meubles, des maisons, et généralement tout ce qui lui étoit présenté. » Elle était fort habile à se faire donner ces riens charmants, ces colifichets élégants et coûteux qu'on trouvait chez Hébert, lemarchand de curiosités à la mode, rendu célèbre par ces
vers de Voltaire: :
Ces riches bagatelles :
Qu'Hébert vend à crédit pour tromper tant de belles.
Seulement ce n’était ni par goût ni par Curiosité que M'° Laguerre réunissait chez elle
1, De l'inégalité des conditions, premier discours,
nn
tant de choses précieuses : ces vases de porcelaine de Sèvres montés en bronze doré d'or mat, ces services en cristal de roche garnis d’or et de vermeil, ces meubles de bois de rose aux fines ciselures encadrant des panneaux de porcelaine de Sèvres, ces cabinets d’ancien laque du Japon, ces commodes aux riches ornements en pierres de Florence, elle faisait tout vendre, tout, sans excepter les lits et les canapés de damas et d'Aubusson. .
La cupidité était son seul mobile : « A Laguerre étoit fort ayare, dit un auteur contemporain, ef faisoit de tems en tems la vente de ses meubles et bijoux, pour en avoir d'autres du premier amant qu'elle enlaceroit. XI] n’y avoit pas longtemps qu'elle avoit fait cette opération, lorsque la maladie l’a surprise. » Notre actrice était, du reste, un personnage fort peu sympathique, si le portrait suivant est ressemblant : « C’étoit, au moral, un très-mauvais sujet, ayant outre les défauts, les vices dont on
a parlé plusieurs fois, celui de voler, qu’on ne
Lu pourroit croire, mais constaté par le témoignage de toutes ses camarades, et dont elle ne s'étoit pas corrigée même dans la plus grande opulence. » ent e
M'e Laguerre mourut à Paris à l’âge de vingthuit ans, à la suite d’une maladie grave qui la faisait souffrir depuis longtemps et dont elle ne s'était jamais rétablie. Me Guimard, la belle damnée, comme l'appelait Marmontel, avait :
été la première à découvrir le talent de Mi: Laguerre, et fut, dit-on, la seule qui lui apporta quelques consolations pendantses longues souffrances. « Elle est regrettée des amateurs de l'Opéra, lisons-nous encore dans les Mémoires secrets, pour la belle qualité de sa voix et pour sa manière de chanter pure et flatteuse. Elle avoit brillé surtout dans Sangaride; mais comme son organe, plus propre au chant françois qu'à tout autre, s'étoit gâté par la manière italienne, on n’entendoit presque plus ensuite sa prononciation. » 36)
C’est dans la Chronique scandaleuse d'Im-
EP. Vite
bert, le bénédictin défroqué, que nous trouverons l’oraison funèbre de la cantatrice : « L'Opéra, Bacchus et l’Amour, ont perdu au commencement de l’année dernière une de leurs plus fameuses prêtresses : Mlle La Guerre. Née dans la dernière classe de la société, cette fille célèbre en avoit conservé les goûts et les défauts dans sa prospérité. Jureuse, buveuse, etc. que peut-on penser des hommes qu'elle a ruinés, dépouillés et chassés ? Elle avoit des talents, sa figure étoit intéressante, sa voix douce et tendre ; elle a joué quelques rôles, tels qu'Eurydice et Iphigénie avec applaudissements.
« Me Za Guerre avoit fait un seul enfant.
Elle étoit trop au-dessus des faiblesses de l’humanité pour s’en occuper plus que de son père et de sa mère... Le sort, qui a enlevé dès l’âge de vingt-huit ans Mlle Za Guerre à la carrière qu’elle parcouroit glorieusement, et la loi, qui donne son opulente succession à ces pauvres diables bien étonnés d’être si riches, les a dé-
dommagés de l’insouciance de leur fille à leur
en DD
égard ; mais la destinée du malheureux enfant est aussi incertaine que le père auquel il doit le fâcheux présent de l'existence. » | |
Si l'on en croit les mémoires du temps, Mie La Guerre finit mieux qu'ellen’avait vécu. Elle voulut mourir en bonne chrétienne, et fit
appeler, à ses derniers moments, le curé de Saint-Nicolas-des-Champs, sa paroisse. Celuici ne pensait pas, paraît-il, comme M. de Maurepas, le ministre d'État, qui disait, en parlant des comédiens, que le sacrement n'était pas fait pour ces gens-là. « Ce pasteur s'y est transporté, l’a trouvée dans une malpropreté dégoûtante et dans une espèce de dénûment qui sembloit marquer une vraie misère. Après avoir rempli son ministère, il s’estretiré, simaginant qu'il n’avoit plus rien à faire et qu'il ne pourroit tirer aucun parti utile pour l'église des dernières volontés de cette courtisane. Il a: été très-surpris d'apprendre qu’elle laïssoit, à sa mort, 300,000 livres de billets noirs et 30,000 li-
vres de rente.» Suivant d’autres, on trouva
A MAST dans son portefeuille sept ou huit cent mille francs en billets de la caisse d'escompte, et elle laissa en outre quarante mille livres de rente, deux belles maisons et une quantité prodigieuse de bijoux.
Le hasard ayant fait tomber entre mes mains le catalogue fort rare d’une des ventes de Mile Laguerre, il m'a semblé qu'il serait intéressant de le reproduire en y ajoutant quelques notes, afin de montrer aux amateurs un côté curieux
et peuconnu des mœurs des actrices parisiennes au XVIII: siècle. Ce motif sera mon excuse, car assurément la cantatrice en question n’est guère digne d'intérêt qu'au point de vue de la curiosité. Cette esquisse, du reste, n’est peutêtre pas tout à fait dépourvue d’actualité, puis que l'inventaire qu'on va lire, le dernier, suivant toute apparence, que fit M'e Laguerre, rappelle quelques opérations du même genre auxquelles se sont livrées de nos jours certaines impures bien connues.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil!
ÉRENS