RUE DES BEAUX-ARTS
Litraine auoieiuie e\ moierne
E.teBOis&Fiis
« Qui primus cararn juveni, carumque pucllae » Eripuil juvcnem, fcrreus ille fuit. »
(Térence.)
La bonne harmonie, la paix, avaient fui cette famille, jusque-là si unie, si heureuse.
Madame Guébin était celle qui souffrait le plus, car sa peine personnelle était sans aucune espèce de compensation, tandis que les deux jeunes gens pouvaient pleurer ensemble, se plaindre, et toutefois espérer de l'avenir.
— Cet état de choses n'est pas tennbie, se dit la malheureuse mère, après une nuit entière passée dans des réflexions, qui l'avaient fortifiée de plus en plus dans sa manière de voir.
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Elle retourna chez le greffier Bonard.
Tout était i)r(jt, disposé; son fils arrivait le jour méine; il allait le présenter à Brigitte, a Zoé; le mariage pouvait avoir lieu dans la quinzaine.
— C'est bien, dit madame Guébin, attendez cependant un mot de moi , avant de vous présenter au presbytère.
Elle était sûre de Brigitte; M. Levieux, livré à son scepticisme, à son absence de fermeté, laisserait faire; Zoé pleurerait, mais^se croyant abandonnée de Victor, elle n'aurait pas la force de résister à la volonté de sa grand'tante.
Elle vit de nouveau Brigitte, la questionna, la tourna. La vieille ne savait rien de l'amour de Victor.
— Je complète de ma bourse, lui dit madame Guébin, les six mille francs de la dot de Zoé; mais je veux que son mariage
ÀGîTI?E. O
avec le jeiino Bonard se fasse le vingt de ce mois. Je regrette de n'y pas assister ; je pars avec Victor pour des affaires indispensables. Aucun obstacle ne saurait survenir. Bonard est un excellent parti pour la petite, et vous savez d'ailleurs vous faire obéir. Nos enfants ne doivent voir que par^ nous dans ces grands intérêts de la vie.
— Je réponds de tout, reprit la vieille. Zoé ne m'a jamais dit : non, et il y a tantôt quinze ans que je travaille à ce résultat» C'est une fortune pour elle.
Madame Guébin entra aussi chez son oncle.
~ J'emmène Victor à Montpellier, lui dit-elle. Nous y passerons un mois chez mon» beau-frère. M. Guébin conserve quelque mécontentement de ce que mon fds n'a pas étudié la médecine pour succéder a sa clientèle, et je veux opérer une réconcilia-
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lion. Victor n'est anioin*oux de Zoé que comme on Test à son âgt, de toutes les femmes. La distraction du voyage l'aura bientôt fait oublier. Brigitte a d'ailleurs d'autres projets pour sa nièce, et celle-ci iVy contredit pas. Au mois de novembre, Victor se rendra à son régiment, et tout sera arrangé, réglé dans l'intérêt commun. Adieu, mon oncle.
M. Levieux était peiné, mais il ne répliqua point. 11 restait souvent interdit du ton de sa nièce, et cédait à son ascendant.
Il restait a madame Guébin à remplir la partie la plus difficile de sa lâche.
— Mon ami, dit-elle à son fils, ta résolution d'épouser Zoé est-elle bien mûrement rélîéchie?
— Elle est inébranlable.
— Depuis quelques jours seulement, car tu devais te rappeler à peine cette enfant.
Je gage que ton dessein ne supporte jas la moindre épreuve, une légère absence.../ Accorde-moi seulement un mois. J ai des intérêts à régler à Montpellier avec ton oncle, qui t'est fort attaché, qui voulait, tu le sais, te fixer près de lui. Ta présence rendra M. Guébin plus facile en affaires, viens avec moi. A notre retour, s'il ne survient aucun obstacle de la part de Zoé ellemême, tu seras libre.
— Toute épreuve est inutile, répondit ' Victor.
— Si tu redoutes un mois d'absence , c'est que tu n'es pas bien sûr de toi.^ Ne dois-tu rien aussi à mon expérience, à ma tendresse?
— Eh bien ! maman, partons à l'instant même.
— Soit.
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— Toutefois je vais allrr prévenir Zuô de nion départ.
— Tu redoutes donc son libre arbitre?
N*es-tu pas aussi sûr d'elle que de loi-même? Dans mes conditions, tu ne dois voir Zoé ni lui écrire.
— Partons, dit Victor. H est midi. Le quatre octobre , à pareille heure , nous serons de retour à Lucy : vous me le promettez?
— C/est bien entendu.
Madame Guébin écrivit deux lignes à Bonard pendant que Victor faisait sa malle, et bientôt ils furent à Lyon, où ils prirent la voiture pour Montpellier.
Victor fit d'abord bonne contenance et s'^eiïorça de plaisanter sa mère sur son manque de confiance dans la fermeté de ses, sentiments, de ses résolutions; mais la tristesse s'empara de lui. Sa montre à la
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main, il comptait les heures, les minutes qui le séparaient de son retour à Lucy. Son imagination allait jusqu'à espérer quelque événement qui abrégerait son supplice , la voiture qui le portait se brisant , et de là , des possibilités à Tinfini.
H s'indignait de la fièvre qui le minait ainsi , et cetie fièvre allait croissant.
Madame Giiébin et son fils furent accueil- . lis à Montpellier comme des parents chéris; mais Victor ne trouva pas un mot amical pour son oncle; il allait errer , comme un fou 5 dans la campagne , dès six heures du matin , et deux fois il arrêta sa place à la poste pour retourner à Lucy.
Madame Guébin suivait tous ses mouvements , et se désespérait non moins que son fds.
Elle fut sur le point d'écrire à son oncle, à Brigitîe, à î>onard pour tout conireman-
(ler, puis sa ferineié impitoyable remporta.
Le vingt septembre particulièrement , ce jour fatal fixé par elle-même , son agitation fut extrême et remarquable pour tous,
Victor en fut frappé, et il se mit, lui aussi, a scruter les sentiments, les mouvements de sa mère. L'épreuve était terrible.
11 surprit des larmes dans les yeux de madame Guébin.
11 s'en inquiéta plus qu'il n'en fut touché. — Je devrais partir, se dit-il, tout quitter ; l'état de ma mère n'est pas naturel.
Madame Guébin ne put subir impunément de pareilles émotions, et, deux jours après, elle était en proie à une affreuse fièvre cérébrale.
Victor s'établit au chevet de sa mère, vivement affligé, souffrant de son mal*
mais épiant aussi les mois sans suite qui échappaient à la pauvre malade.
Une lettre de M. Levienx arriva à l'adresse de madame Guébin.
Victor se dit qu'elle pouvait contenir quelques nouvelles d'ail'aiies urgentes, et que, dès lors, la délicatesse ne lui défendait pas de rouvrir.
« Le sacrifice est consommé, écrivait le bon curé... Tu Tas voulu, ma chère nièce, et tu as bien fait de l'éloigner. Sur les lieux, tu aurais changé d'avis, tu aurais cédé.
> L'enfant a obéi à sa tante, à toi ; la victime s'est immolée , et je crains de n'avoir béni qu'une tombe. Comment fallait-il faire? Chaque courrier apportait à Lucy une nouvelle lettre de toi, toujours plus impéralive.
» Les chants ont cessé autour de moi ^
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et mes yeux, pleins de larmes, ï\q me permeltenl pas de conlinuer... » i^iAvy-
Victor éîait tombé raide sur le plancher, et ne donnait plus signe de vie.
Madame Giiébin recouvra un moment sos sens et jeta des cris effrayants.
Son fils s'était fait une large blessure à la tête, en se heurtant, dans sa chute, coiiire un meuble. Son sang jaillissait avec abondance.
Revenu à lui, il ne proféra pas une plainte, il ne regarda pas même le lit où sa mère gisait mourante.
— Voilà donc la vie ! murmura-t-il tout bas. Fi d'elle!,.. Voilà donc le bonheur promis à ma jeunesse, à quinze années de travail et d'études!... Cest ainsi que nos parents nous aiment et président à notre existence!... Honneur à eux ! Je vais agir désormais à ma fantaisie. Puisqu'il faut, avant
AGITEE. Il
tout, faire son chemin, sa carrièrej je vais aller e« avant, sauf à nfarrcler.
Il échappa aux soins de son oncle , à la surveillance de tous les gens de la maison.
il arriva, au coucher du soleil, chez M. Levieux à Lncy. F.a prière sonnait à réglise du bourg^^comme au jour de son premier retour, quatre semaines auparavant.
Le vieillard, triste, languissant, était déjà à Tautel. Brigitte avait donné le bras au digne pasteur pour le conduire.
Une jeune femme , pâle , se soutenant à peine , était assise dans la tonnelle du jardin.
C'était Zoé.
— Et toi aussi, ma sœur! s'écria Victor etïrayé à son aspect. Ah! déjà... ïu te presses trop, il faut souffrir plus longtem|)S pour
li UNE VHÎ
savoir bien à quoi s'en tenir sur les joies de la terre.
— Je n ai plus rien a apprendre, répondit Zoé, sans plus s'émouvoir de la présence inattendue de Victor.
— Tu vas donc mourir ici !... Il me Hiut, moi, aller chercher la mort bien loin. Ma mère me traiterait d'ingrat , si je me brûlais la cervelle sur ta tombe, et les poltrons me diraient un lâche pour n'avoir pas su souffrir. Il faut des procédés avec sa famille , avec les hommes : on a tant fait pour mol !... J'ai voulu te revoir, Zoé , et je savais à peu près comme je te retrouverais. Pauvre fleur! c'est moi qui t'ai brisée, et cependant je n'ai pas besoin de te dire que je suis étranger à l'indigne trahison, qui nous tue tous deux. Adieu, ma bonne sœur. Le même orage nous aura frappés l'un et l'autre. J'ai*
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fligeiiiis mon oncle, je vais partir à Tinstant même.
— Tu fais bien , Victor. Moi , je rentre chez M. Bonard, chez mon mari., 11 est en course, et sa femme a mission de lui faire trouver son souper prêt à son arrivée ; autrement il serait mécontent, et gronderait bien fort... Adieu.
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a J'ai eu un drame terrible dans » ma vie, et je ne l'ai pas regardé » en amateur, croyez-le bien !... El » je ne suis pourtant ai corsaire ni » fantôme : je ressemble à tout le » monde. »
(George Saud).
Ce ne fut que deux mois plus tard que madame Guébin eut assez de forces pour revenir à Lucy.
Victor était à Alger, à Fétat-major du général Berthezène, ancien ami de son père.
Il avait écrit plusieurs fois à M. Levieux ; mais ses lettres étaient si pleines de découragement, d'ennui, que le bon curé n'osait pas les faire lire à sa nièce. *
Victor était heureux de la conquête d'Alger, si glorieuse pour la France,
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Cette guerre avec les Arabes lui faisait espérer qu'il trouverait la mort sur la terre (l'Afrique.
Il obtint de faire partie de Texpédition qui s'empara de Blidab et marcha sur Médéab. Le vingt-un novembre, au passage du petit Atlas, il s'avança en tête de la colonne d'attaque, il voulait mourir.
— Zoé! Zoé! disait-il, en se précipitant sur les Arabes.
11 tomba dangereusement blessé à la poitrine.
Son courage avait excité l'admiration de tous : il fut emporté à l'ambulance , oii les plus excellents soins lui furent prodigués.
Trois mois après, il était encore incapable de reprendre son service; on l'engagea à aller en France pour hâter sa convalescence. « Ce jeune homme a été frappé au cœur, et par une autre arme qu'un yatagan,»
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(lisait l'habile chirurgien qui avait usé, pour le guérir, toutes les merveilles de la science-
— Je ne puis donc mourir, disait Victor, en s'embarquant pour revenir en France.
Zoé n'existait plus. Elle n'avait pu supporter plus de deux mois de mariage avec le greffier Bonard. Elle était morte le jour où Victor invoquait son nom, son souvenir, en cherchant lui-même le trépas.
M. Levieux avait succombé à ce dernier coup.
— Mon Dieu! pardonnez-moi, dit-il en s'éteignant. J'ai toujours cherché , désiré le bien ; j'ai passé ma vie à n/efTorcer d'y arriver, et je crains de n'avoir pas su comment le faire,
Victor arriva à grand'peine à Lucy.
^— Pardqn, maman, dit-il à madame Gué- J)in, j'ai quitté Montpellier, lorsque sans
doute j'y devais rester à ton chevet. J'étais bien souffrant, bien malheureux ! Que veuxtu? Je n'ai ])U voir comme toi.
Madame Guébin ne pouvait lutter contre son affreuse douleur. Elle voyait son fils aller passer de longues heures sur la tombe de Zoé, et il fallait, chaque jour, de nouveaux efforts pour Yen arracher. Il ne recouvrait aucune force, et son abattement moral était extrême.
Sa mère eut Texcellente pensée d'appeler son beau-frère à son aide.
Le docteur Guébin était un homme ferme, stoïque. 11 concevait el excusait les passions; il leur avait cédé maintes fois et ne se le reprochait nullement; mais il ne pardonnait pas que Ton fléchît sous le malheur, fût-il le plus affreux.
— La vie est incontestablement une ni ^ 2
lutte incossanto, disîiit-il , et l'homme doit remplir sa mission en la soutenant avec courage. Il nest rien (Véternel que Dieu. La fatalité n'est qu'un mot, et le bonheur renaît, revient, comme le calme après la tempête. Si ma belle-sœur m'avait consulté, je lui aurais conseillé de laisser Victor épouser sa petite idole, parce que l'amour est irrésistible à vingt-^deux ans, et qu'elle s'exposait à briser, comme il en est arrivé, la carrière de son fds. Grâce aux absences que Victor aurait été obh'gé de faire pour son état, cet amour-là aurait pu continuer quelques années, et quand mon neveu en aurait été revenu, comme on revient de toutes choses, nous l'aurions aidé à se consoler, ainsi qu'il faut toujours en agir avec ses amis. D'ailleurs, j'ai vu mille maris se donner au diable, sans toutefois en venir au point de désespoir où est arrivé ce pau-
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vre garçon. C/est une justice que je dois rendre au mariage.
M. Guébin voyait en Victor le seul héritier de son nom et de sa fortune, et il Tainiait tendrement, il aurait désiré qu'il étudiât la médecine, afin qu'il pût lui succéder; mais il respectait plus qu'aucun le libre arbitre, et il avait laissé son neveu suivre son penchant, « Si Victor, disait-il, n'aime que les sciences positives, la médecine n'est pas son fait. »
II accourut à l'appel de sa belle-sœur, et fut peiné, désolé de l'état de son neveu.
— C'est une existence qui s'en va, sî je n'y mets ordre, se dit-il.
Jl s^attaqua de front à l'ennemi, à première vue, et chercha de toutes parts s'il n était pas possible de rattacher Victor à la vie. Il lui parla de Zoé, et le laissa pleurer, épancher sa douleur; il occupa, intéressa
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son neveu; il récoul.iil, le laissait pailer. U ne riiiteiTompait que pour lui demander mille explications, mille détails. Victor se répétait sans doute, niais on dit bien des choses en causant incessamment, et force était au nari'ateur de parler de l'Algérie, de sa blessure, et des soins merveilleux dont il avait été l'objet.
Il était naturel que le docteur insistât sur ce dernier article, et il ne tarissait pas en éloges sur l'habileté du chirurgien, qui avait rendu le malheureux jeune homme à la vie.
— Quel art merveilleux! disait-il.
De là M. Guébin en venait à traiter de la supérioi'ité de la science médicale sur toute autre, et il rappelait à Victor que c'était la carrière à laquelle il l'avait destiné.
— Je l'en demande pardon, mon ami, lui disait-il, mais lu me permettras de te
(lire que mon état est aussi propre h élever l'esprit que celui que tu as embrassé Test peu. Nous cherchons, nous pénétrons les grands mystères de la nature, de la vie; nous ne nous bornons pas à guérir, nous consolons. Tu ne saurais croire à quel point l'étude, la pratique de mon art est satisfaisante. L'humanité tout entière y est intéressée. Si tu me voyais près d'un malheureux, près d'un malade, scrutant sa souffrance pour y porter remède, tu envierais mon sort el voudrais faire comme moi. Tu es dans la force de l'intelligence, ton malheur t'a vieilli de dix ans, tu ferais d'excellentes études. Ton expérience des souffrances du cœur te ferait pénétrer plus loin que Técorce de rhomnie. Ta misanthropie, ton pessimisme trouveraient où s'épancher. Le souvenir de tes peines te donnerait une aptitude particulière à soulager celles d'autrui Je
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me rappelle que mon excellent maître, lo docteur Petil, ce prince des physiologistes, avait une connaissance particulière des passions; il en avait cruellement souffert, et était incomparable par contre-coup pour les traiter... Et puis une étude qui satisfait l'esprit et le cœur, non seulement distrait, mais elle console, elle fait oublier... L'oubli est une loi de la nature, c'est un bien. Rien n'est constant, durable. Nous sommes le jouet de nos besoins de nos appétits. Je mets mes amis les plus dévoués au défi de me constituer un bonheur dont je ne sois pas ennuyé après un mois. Le malheur luimême est nécessaire, ne fût-ce que pour faire contraste aux faveurs de la fortune et les faire apprécier davantage.
(( 11 faut des émotions à l'homme, et la femme en est avide. Nous voulons des péripéties, au point de les chercher au loin,
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quand elles nous fuient. Vois le riche oisif, fatigué de confort, de bonne chère, de ses maîtresses, il voyage pour se fatiguer, s'exposer à quelques dangers. Je ne voudrais pas avoir e'té constamment heureux, de même que Ton dit qu'il serait triste, quasi honteux de n'avoir pas d'ennemis ^ parce que cela témoignerait d'insignifiance. Tu as senti la vie, et par trop fort sans doule. Pour continuer toniôle ici-bas, il te faut voir le calme plat. C'est la paralysie après la fièvre, et tout est intéressant pour l'observateur. Je me suis examiné fort intimement moi même sur tous sujets, en toutes circonstances, je crois, et mes résultats sont certains. J'en puis conclure ou raisonner tout au moins pour toic J'avais trente ans déjà lorsque j'étais donnant des soins en Syrie aux pestiférés de Jafia. Je m'inoculai la peste pour en mieux étudier reffet. J'étais
len!é de m'en laisser mourir, lorsqu'il me vint à l'esprit qu'il serait encore plus intéressant de m'en guérir, et je l'ai éprouvé... A la place, je voudrais me voir renaître à la vie par la force de ma volonté; ma tête commanderait à mon cœur, et ce combat intérieur est un spectacle qui nous rapproche de Dieu. Zoé resterait mon idole, aurait mon culte, et je me condamnerais à vivre, pour que sa mémoire ne pérît pas avec moi.
Ce fut ainsi, en ne quittant pas son neveu, que le docteur ranima en lui la pensée. Il le forçait a s'occuper d'autres idées, et il obtint que Victor le suivrait à Montpellier, où il l'obligea à raccompagner aux cours, aux hôpitaux, et, autant que possible, chez quelques clients.
Victor, toujours sérieux, plein du souvenir de Zoé, devint passionné de la science médicale, et recouvra peu a peu la santé.
AGITEli:.
Son oncle lui continua des soijis palernels, assidus, de chaque instant, et, six mois après, plus heureux encore que fier de son ouvrage, il s'ëcriait, dans la joie, l'expansion de son noble cœur : « Honneur à mes maîtres, à mon art ! J ai rendu un fils à sa mère, un enfant à la rie. Désormais Victor est un homme, il peut souffrir impunément. Je mets ses passions au défi. »
' M PrincipiJs obsta serô inodicina paralur, » Cùm mala per lungas invaluere inoras. »
M. Guébin trouvait sa récompense dans la présence de son neveu près de lui, et il fut forcé de Téloigner à deux reprises par un motif singulier de délicatesse.
Le docteur était en rapports fort étroits de voisinage et d'amitié avec la famille d'un M. Derval, honnête et fort honorable professeur de rhétorique au Collège royal de Montpellier , sans aucune fortune , mais père d'une fille unique âgée de dix-huit ans, fort belle et méritante , éminemment sage et raisonnable surtout, nullement mondaine, s'accommodant, se contentant de la compagnie de son père et de M. Guébin,
personnages graves et sensés par excellence, écoutant leurs discours, en profitant et y prenant part quelques fois très convenablement.
Victor, qui n'était pas moins grave et moins sensé, tenait bien sa plac(î en société semblable, et, d'autant que ne regardant nullement autour de lui, il était tout aux conversations sans s'occuper des personnes.
Il n'en fut pas ainsi de la jeune Juliette Derval. Le sérieux, au moins actuel, du neveu du docteur, son éducation parfaite, son courage, la profonde blessure qu'il avait reçue en Algérie , et dont il se rétablissait lentement sous ses yeux, son abandon de la carrière militaire et le projet annoncé de son établissement à Montpellier tout cela frappait au cœur la belle demoiselle.
Elle goûtait fort Tesprit do M. Victor, et
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prenait volontiers parti pour lui dans les petites dissidences des causeries communes.
M. Guébin s'en aperçut de suite, dans sa sagacité si exercée, et il en fut extrêmement contrarié. Il savait par M. Derval les intentions d'un jeune confrère de celui-ci, qui devaitse présenter très prochainement comme prétendant à la main de Juliette.
— Allons, se dit-il, nos affaires se compliquent de nouveau, et voilà bieu une de ces péripéties incessantes, que je disais à mon neveu, inévitables dans les existences les plus normales. L'essentiel est que la sympathie ne soit pas encore réciproque mais l'amour est tout ce qu'il y a de plus^ contagieux, et je veux couper eourt à celuici à sa naissance. Autant aurait valu marier Victor à sa petite Zoé, si nous ne l'en avions préservé que pour le jeter aux bras de ma-
(leiiioiselle Julielte. Je ne sais pas bien laquelle (les deux vaut le mieux; mais le mariage est un remède violent que je n'adminislre à mes clients qu'à toute extrémité.
» Mon ami, dit-il à son neveu, je ne suis pas satisfait de l'esprit de notre faculté, je lui trouve quelque chose de petit, d'étroit, d'anli-progressir, je crains moi-même d'êti'e quasi-systémalique« Ton obligeante déférence pour ton oncle pourrait te porter à une manière de voir, qui, je le crains, soit d'un autre siècle, et je préfère ta spontanéité, dans l'intérêt de îa science et de l'honneur de notre nom. Je ne sais qai me dit qu'il peut y avoir à reprendre à ma pratique : quelques hérésies me sont échappées récemment... Il te faut Paris, un prétexte, il est simple, ta mère qu'il te faut aller voir à Lucy. ïu es en parfaite dispositon
(Vesprii, et je veux que lu deviennes l'oracle médical de Tépoque. Ton doctorat obtenu, nous pourrons discuter de pair, sur un pied parfait d'égalité, et tu me convertiras, au besoin ta contradiction me sera plus supportable qu'aucune. »
Victor n'avait pas encore recouvré Fénorgie d'une opposition quelconque aux volontés de M. Guébin, et il n'avait vu dans M. Derval et safdle que d'aimables relations, que Ton rencontre avec plaisir, mais dont on se sépare sans douleur. Il prit congé poliment, sans explications, sans apologies, et n'éprouva de regrets réels qu'à l'égard de son digne oncle.
Juliette devina, comprit que Victor s'éloignait pour longtemps, et son pauvre cœur se brisa. Elle prit moins d'intérêt, moins de part aux causeries de son père et
de M. Guébin, et n'alla plus aussi souvent dans le jardin du docteur.
Rien n'est pénible comme l'isolement à quelque âge que ce soit, et Victor aurait appelé sa mère à Paris, si le souvenir de Zoé n'avait mis entr'eux comme une barrière de glace. Il se le reprochait, mais il ne pouvait pardonner à sa mère. Tristesse de la vie ! la mort de madame Guébin survint peu après, et ne l'émut que faiblement. Tout a été dit sur ce sujet si pénible à développer.
11 rencontra à Paris un de ses condisciples du Collège de Lyon, Henri Trouve, jeune homme dont on ne connaissait pas la famille, le pays. Henri était un enfant naturel.
Sa pension avait été payée pour dix années au collège, et h s plaisirs tant recherchés des sorties et des vacances lui étaient interdits.
Henri avait Tesprii de sa position. Soit (jue ces malheureux orphelins s^iperçoiven!, à leurs premiers pas dans la vie, qu'ils ne sont l'objet d'aucune affection tendre et vive ; soit que celle de leur cœur se tarisse à sa source, par l'impossibilité de s'épancher dans le sein maternel, ils se montrent aigris, solitaires; ils semblent accepter leur état contre nature, ils n'ont pas d'amis naturels, ils manquent des premiers appuis indispensables dans le monde. « Eh bien ! soit, diseiit-ils, personne ne nous aime, ne nous doit rien, nous ne devrons, nous ne rendrons rien nous-mêmes. Nous sommes jetés au hasard dans la société, nous y flotterons à la grâce de Dieu. Maudits soient toutefois les auteurs de nos jours! Ils nous ont condamnés à une existence négative, à vivre sans aimer. »
Le malheur rend injuste. L'orphelin est
sympathique à tous les nobles cœurs; pour eux sa position est plus que sacrée : elle est une recommandation. De misérables égoïstes, des sots ou des esprits étroits peuvent seuls le dédaigner ou le repousser. Quel est l'homme assez malheureusement doué pour éprouver un sentiment d'orgueil ou de niaise satisfaction, de ce qu'il doit au hasard, de la régularité de son acte de naissance ? Sans doute il est désirable de se trouver du grand nombre, de faire partie de la majorité, de ressembler à tout le monde; mais y a-t-il un mérite personnel à cela, et peut-on rationnellement s'en prévaloir?
En tout cas, l'enfant abandonné de sa famille ne doit-il pas se contenter d'être lobjet des affections, des respects même de ces hommes d'élite, qui sentent plus vivement qu'aucun, et qui professent, parfois jusqu'au fanatisme, le culte du malheur ?
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Victor, revenu à un état normal de santo, plein de sens et de raison, était de ces hommes qui portent ainsi aux orphelins, fût-ce à l'insu de ceux-ci, un intérêt désordonné, exorbitant. 11 en était a la monomanie, et il lui était, paraît-il, impossible de s'en corriger encore, après plus d'une déception.
Au collège, Henri exerça un charme particulier sur Victor, aussitôt que celui-ci comprit bien la position de son condisciple. Il lui fallut maintes explications détaillées car un enfant ne saisit pas facilement une semblable anomalie.
11 était alors si heureux, lui, de la teadresse infinie de sa mère, et madame Guébin lui rendait ses caresses avec tant d'amour, qu'il ne pouvait pas croire d'abord que la mère d'Henri se fût volontairement privée de pareil bonheur.
Rien instruit enfin, rinfortiine de Sf)n jeune ami lui sembla inouïe, sans exemple, digne de toute sa compassion, et sa délicatesse lui lit sentir, en même temps, qu'il ne devait jamais en entretenir Henri, non plus que de ses joies personnelles de famille.
Tous ses égards, toutes ses prévenances furent pour le jeune Trouvé; il on fil son inséparable compagnon de jeux comme d'études, son acolyte de tous les instants, il embiassait ses griefs et ses querelles, et se jetait au devant de tous les dangers. Pensums et taloches, Victor voulait les épargner à Henri : il prenait tout pour lui, d'élan, d'instinct.
Henri trouvait Victor bon garçon, il (e laissait faire sans y [icnser davantage, sans appiécicr, comme il l'aurait dû, profondé-
ne UNE VÎE
ineiU, iiià dévoiimoiit par/ait. CeJa ne leloniiait pas, il avait la lelc ailleurs.
La nature avait été marâtre en lui refusant un frère, pensait-il, et il avait le malheur de ne pas voir que Victor en était un excellent pour lui. Henri n'était point exceptionnellement méchant ; mais n'ayant eu personne à aimer au jour de sa naissance, il aimait encore peu ou point à dix-huit ans.
Il terminait à son aise ses études en droit a Paris, car on lui continuait une éducation hbérale ; il était même prévenu qu'on lui achèterait une étude d'avoué lorsqu'il aurait Fage requis. « Mes parents sont charmants, disait-il avec amertume. Me jugeant sans doute d'après eux, ils me croient propre à la chicane, aux roueries, tranchons le mot, aux bassesses des hommes de robe. C'est par intuition qu'ils connaissent mes ins-
lincls, ma vocation. Je les laisse faire, les bonnes gens ! Que je leur sais donc gré de leurs procédés ! Eh! ils pouvaient me laisser à l'hôpital : je serais devenu maçon ou laquais. Aurais-je été plus malheureux?... Je n'en sais rien, je ne suis fixé sur rien. On ne m'a enseigné que la science^ onn a cultivé que mon esprit. »
Victor était tout entier à ses études, Henri, qui possédait à fond son quartier latin, parvint h entraîner son ami dans co qu'on appelle des parties de plaisir, et de là* des intrigues et des querelles, où Victor se montrait pius soucieux des intérêts d'Henri que des siens.
Henri n'était pas moins brave que querelleur, et Victor dut, à deux reprises, être son témoin dans des duels extrêmement sérieux. Trouvé en sortit avec bonheur; mais Victor sopffrit tellement du danger auquel
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il vit son ami expose', que, dans une aulro circonstance, il fit en sorte ùc prendre pour son coni})te un cartel destiné à Henri.
11 se battit et reçut un coup d'épée, qui mit ses jours en péril.
L'étourdi s'informa à peine des motifs de cette fatale rencontre ; il traita son ami de maladroit, et lui prouva, par tierce et quarte, qu'un écolier de six mois de salle aurait paré le coup qu'il avait reçu.
Pendant les deux mois que Victor dut garder la chambre pour se guérir, Henri lui fit ce qui lui sembla un excellent tour.
Victor aimait en homme de cœur une jolie grisette, toute brillante et frivole, et la jeune Oile ne pouvait manquer d'aimer elle-même un beau garçon, qui lui parlait d'amour le mieux du monde, et lui prodiguait les cadeaux de toute sorie.
Guébin goûtait fort cette première épreuve
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de la vie à deux, lorsque son ajni lui attira ce mal heureux coun d'éfiéo.
Sans doute Anna se montra compatissante; mais un amant, qui doit passer deux mois au lit, blessé, et dont la convalescence peut être longue encore, a fort à craindre de la constance de la jeune fille la plus raisonnable.
Anna se consola avec Henri, après quelques rencontres au chevet de Victor.
Fîenri n'était pas lui-même sans une douce liaison de cœur; il savait surtout le juste prix que son ami attachait à Tamour d'Anna; mais l'occasion était irrésistible. « Un sot, lui seul, disait Henri, s'y serait refusé, et il se reconnaissait essentiellement homme d'esprit. Rien de piquant, disait-il encore, comme une infidélité : tel est d'ailleurs le train du monde, et personne ne s'en fâche plus. »
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il fit adopter colle morale par la jeune Anna. La pauvre folle avait fait un premier pas clans une carrière où il est dilïicile de s'arrêter.
Victor devina tout et en soufl'rit vivement.
11 fit fermer sa porte à Anna.
Henri le sut, et se présenta, lui, inlrëpidementj riant, railleur, n'attachant aucune importance à ce qu'il appelait une niaiserie sentimentale.
— Va-t'en, lui dit Victor, je t'en prie, au nom de notre longue amitié. 11 me semble qu'un duel est impossible entre nous, et toutefois je ne saurais plus supporter ta présence. Ah ! je t'en prie, va t'en.
— C'est pour t'obliger, lui répondit froidement Henri on levant les épaules, et il sortit en fredonnant.
Il continua avoir Anna, et prit un déplo*
rable plaisir à la perdre, à lui enseigner la vie en mauvaise part. Il la rendit sceptique à dix-huit ans !
Elle était mourante à Thospice trois mois après, lors de la première sortie de Victor.
La blessure de celui-ci setait rouverte de la peine que lui avait causée la perfidie de son ami.
Il fil donner des secours à Anna, et s'empressa de quitter Paris, aussitôt son diplôme de docteur obtenu. Sa thèse avait fait grand bruit, et jamais succès ne fut plus grand.
II se rendit à Montpellier auprès de son oncle, sans aucun projet arrêté, non moins grave et sérieux qu'à son départ. II avail pris à Paris la passion de la musique, mais il en parlait peu et ne s'entretenait avec M.Guébin que de questions médicales, dont le vieux praticien était toujours avide.
42 u:vE VIE
Quoiqu'il eut dii à son neveu, qu'une fois reçu docteur, Victor pourrait discuter aveclui sur un pied parfait d'égalité, M. Guébin était fort absolu dans ses opinions, et il les soutenait avec une énergie juvénile. Victor, lui, n'oubliait jamais les égards dus à son interlocuteur et faisait abstraction d'amour-propre.
M. Guébin, qui aimait paternellement son neveu, changeait de conversation, quand il craignait d'être allé trop loin, et alors il fïatlait Yictor pour se faire pardonner.
— Sais-tu, mon ami, lui dit-il, que je te fis partir à propos pour Paris, il y a quatre ans? Tu étais ici, sans t'en douter, sur le point de causer une passion, non moins forte que celle que j ai eu tant de peine à te faire surmonter. Eh! le vieux docteur est plus fort que toi pour le traitement des maladies morales. J'ai pris celle-ci h. temps.
et, une fois de plus, j'ai vaincu. La fille de mon voisin Derval s'enivrait d'amour à ton contact, quelque convalescent que tu fusses encore, et réloignement de la cause du mal a produit le remède. Celle cure me fait honneur, sans m avoir donné autant de peine que telle autre. Aucune maladie n'est mortelle, traitée à propos. La belle Juliette, bientôt revenue de sa velléité à Ion égard, est l'heureuse épouse d'un professeur fort distingué de notre collège, et la plus heureuse mère d'un bel enfant de trois ans, qui désormais a toutes ses amours. Je suis sûr qu'elle te verrait maintenant sans danger pour le repos de son cœur.
Nul homme n'est complètement insensible a la tendresse qu'il inspire à une jeune et belle personne, et Victor n'était pas sans avoir regardé Juliette avec intérêl. Il laissa parler son oncle.
44 LÎNE VIE
Mademoiselle Derval n'avait pas recouvré la Iranquiliité aussi facilement que le disait le vieux docteur.
Les femmes n ont pas le meilleur des lois à la grande loterie sociale. Elles doivent se tenir sur un qui vive incessant, se posséder constamment; nulle initiative ne leur est permise, surtout celle du cœur. Cet organe chez elles doit être moralement muel. Impossible d y céder, d'en écouter l'impulsion.
L'impassibilité est peut-être la qualité la plus désirable pour elles. Juliette Derval le reconnaissait, et aussi la conservait-elle précieusement. 11 avait fallu toute la perspicacité de M. Guébin pour découvrir ses sentiments pour Victor.
Elle était d'ailleurs recherchée en mariage par un homme de trente-deux ans, aimable, instruit sans pédantisme, et qui ne
AfilTÉE. 4I>
lui inspirait ni répugnance, ni appréhension.
Victor éloigné, Juliette se raisonna; elle n'avait plus sa mère, à qui ouvrir son cœur; elle n*osait s'épancher jusque-là avec son père, quelque bon qu'il lui fut; elle accepta sa destinée, telle que Dieu la lui faisait, et elle devint madame Charlet, l'épouse d'un honnête homme, bien irréprochable, aussi dévoué à sa famille qu'à ses devoirs universitaires.
L'oncle et le neveu, dans leurs discussions scientifiques, s'étaient particulièrement trouvés en dissidence sur le traitement (lu croup, \ictor avait adopté une nouvelle méthode essentiellement chirurgicale, mais rationnelle , dès-lors qu'elle présente encore un moyen, ou un moyen de plus, fût-il violent, de curation.
Le vieux docteur y était fort Opposé et en
était venu à traiter son noveii de boucher.
Le jour même, Victor était étudiant dans la bibliothèque de son oncle, lorsque celuici rentra, ému, désolé, accompagné d'une servante en larmes.
— Mon ami, dit-il à son neveu, hâte-toi, prends ta trousse et suis cette fille. Mon art est impuissant... Va expérimenter, 11 n'y a pas de danger à recourir à ton système, tu ne trouveras guère plus qu'un cadavre.
Victor arrivait dans la chambre de deuil. Déjà un voisin obligeant en avait fait sortir le malheureux M. Charlet.
Guébin reconnaissait, d'un coup d'œil et non sans trouble, daos la pauvre mère baignée de pleurs et tenant dans ses bras un enfant bientôt inanimé, Juliette Derval, Juliette qui, lui avait dit son oncle, l'avait aimé...
AGITÉK. 47
— Madattlo , lui dit-il , en lui enlevant doucement son fils, permettez-moi de m'assurer s'il ne serait pas encore possible... Ayez foi en moi... Je donnerais ma vie pour la rendre à votre enfant...
Juliette était immobile, incapable de volonté, sans aucun sentiment de son existence. Son âme allait sans doute remonter au ciel avec celle de son petit Armand.
Guébin avait foi dans les doctrines de ses maîtres, lorsque d'ailleurs son jugement lui en démontrait la rationnalité, et les jeunes gens ont la main heureuse. Celle de Victor était déjà habile, exercée , et Tart de la chirurgie est porté aujourd'hui fort loin. L'on en voit, l'on en éprouve des merveilles.
— Cet enfant est sauvé, je réponds do sa vie! s'écriait Victor, heureux, enthousiasmé d'une opération extrêmement déiicatc, pratiquée avec un bonheur, un succès inouis.
48 i:ne vie
Juliette, seule avec Victor dans Tapparlenient, ne sortait pas de sa torpeur. Immobile, muette , elle n'entendait rien des exclamations du jeune docteur.
— De grâce, madame, lui dit celui-ci, en mouillant ses mains de ses larmes, revenez à vous : voyez votre cher enfant, il respire, il vivra, je puis en jurer.
Juliette comprit enfin et put voir son fds faire un mouvement; elle en entendit un léger cri, pendant que Victor, en lui pressant les mains, affirmait le retour de Tenfant a la vie.
— Ah! dit-elle en se jetant dans les bras de Victor, qu'elle reconnaissait enfin, vous êtes Fange sauveur. Oui, c'est bien vous que j'attendais, et je savais votre retour ici. Pourrai-je jamais assez vous aimer!
— Je suis plus heureux que vous-même,
reprit Victor, de plus en pins ivre de joie, car votre fds est votre vie, je le conçois, moi qui vous aime aussi.
Victor ne parlait que par entraînement, que dans Tenlhousiasme saint et pur d'avoir arraché à la mort un enfant cher et précieux. Loin de lui la pensée, la possibilité d'un autre sentiment en pareilles circonstances !
Le vieux docteur, ami intime du père et du mari de Juliette, avait cédé à son inquiétude, a son impatience de savoir le résultat de l'opération terrible que son neveu allait pratiquer. Il était venu , s'était approché de la porte, avait entendu les expressions enthousiastes de Victor, et il était au lit du jeune Armand, lui donnant des soins, lorsque Juliette pressait dans ses bras celui qu'elle nommait avec grande raison l'ange
sauveur de sou fds, 111 i
50 UMî VIK
M. Giiébin, tout qh admirant l'hahiietc, la hardiesse du fait de Victor, fut frappe; péniblement de la vivacité des termes dont se servaient les deux jeunes gens, et d'ailleurs MM. Derval et Charlet allaient rentrer; un domestique leur avait porté la bonne nouvelle.
— Mon ami, dit le vieux docteur à son neveu, retourne à la maison, me remplacer pour mes consultations quotidiennes, l'heure en est arrivée. Ta tâche est remplie ici, et je te prie de croire que je me retrouve le mieux du monde dans les soins à donner ultérieurement.
» Mon cher Yictor, notre conduite, nos discours doivent rester chastes comme l'art lui-même, ajouta M. Guébin à première vue. C^ ne sont pas des médecins de notre nom qui font des maîtresses dans leur clientèle. Je sais faire la part de l'enivre-
AGITÉE. bl
ment du succès d'une merveilleuse opéra lion; je connais la nobiesse de ton cœur, et j'ai aussi à me reprocher de l'avoir appris ce que tu ne devais pas savoir... Quoi qu'il en soit, tu ne reverras pas Juliette de quelques années, et tu vas aller l'établir à Paris. Je t'y ferai dix mille francs de pension annuelle. Tu m'as converti pour le traitement du croup, et je serai ton disciple, à l'occasion. Que cela suffise à ta gloire actuelle! J'ai encore la main sûre, et je te rappellerai près de moi au premier indice de faiblesse. Tu es, à tous les titres, la joie et l'orgueil de ma vieillesse. Tu finiras par te marier, et Juliette ne sera plus jeune... Adieu, mon ami.
« Le mariage! Oh! c'e>l une » belle chose que le mariage I...
» Nous autres moralistes, nous » le considérons comme la base » fondamentale de la sociét-. »
( ÉriicriNE, Une Heure dt Mariage y comédie.)
Victor prit un bel apparteriient à la Chaussée-d'Antin, et se lança complètement dans la vie parisienne, se livrant à sa passion pour la musique* ne cherchant nullement la clientèle, qui accourut d'autant plus qu'il liQii avait pas besoin.
Il élait avide d'instruction avantlout,etse montrait reconnaissant envers M. Guébin, en traitant, approfondissant dans ses lettres les phis savantes théories médicales.
Doué d'un esprit supérieur, il ne pouvait
U>E Vit AGITÉK. 55
manquer (l'arriver à la fortune et à la renommée.
Le lemps s'écoulaif, Victor avait trentedeux ans, et son oncle, qui laimait de plus en plus, ajoutait parfois en post-scripium à ses lettres : « Ne penses-tu pas à te marier, mon ami? ?»
Le jeune docteur y pensait réellement fort peu; mais il ne pouvait manquer d'avoir au nombre de ses clients, de ces marieurs de profession, qui savent par ca3ur une longue nomenclature de toutes les héritières et demoiselles de quinze à trente ans.
11 était particulièrement le médecin favori de trois vieilles dames, qui possé daient leur Paris matrimonial sur le bout du doigt.
La plus éloquente de ces matrones, auxquelles il avait malheureusement fait part
Si
du dfeir (le M. Guébin, Fenti éprit un soir, au coin du feu, appuyée de ses deux acolytes, et lui énuméra longuement les avantages incomparables du mariage, prétendant qu'une femme n'était pas moins indispensable qu'un habit noir à un disciple d'Esculape; qu'elle ajoute à sa gravité comme à la confiance publique.
— Eh bien ! mariez-moi , mesdames, s'écria Victor, beaucoup plus par gaîié que par conviction, je suis vraiment disposé à des habitudes simples, paisibles et régulières. Vous pouvez vous porter mes répondantes.
Aussitôt ces dames passèrent en revue leurs relations, et présentèrent un état nominatif très circonstancié des demoiselles a marier les plus notables de leur arrondissement.
Le comité consultatif, après un résumé
général des uiériles res})eclifs, décida d'un accord uiianime que ia jolie Louise de Bray, fille d un très honorable avocat, était la perle, le diamant qui devait donner à Victor le bonheur sans nuage de la chanson.
— Louise est si douce! disait la première des obligeantes patronnes; si parfaitement élevée ! disait la seconde ; ses sentiments religieux sont si purs , si bien entendus , si bien cultivés! ajoutait la troisième.
— Puis reprenaient-elles en chœur :
«Louise est charmante: on n'a pas une taille mieux prise , un teint plus pur , un front mieux développé; c'est la plus habile pianiste delà Chaussée~d'Antin,et sa voix est délicieuse. Ce qui vaut mieux que les dons de la nature et de l'éducation , ce sont les qualités du cœur, et Louise les possède toutes. Comment en pourrait il être autrement?
56 UiNE VIE
Elle iKi jamais quille la sœur de son père, sa respectable tante , qui est a la tête de celle excellente pension qu'on nomme les Dames anglaises, la première de Paris; elle a puisé près d'elle à la source de ces vertus qui font le bonheur d'un époux; elle ignore le mal : la pensée même n'en saurait arriver jusqu^à elle; elle a à peine dix-sept ans et n'est chez son père que depuis trois mois 5 afin d'apprendre la direction intérieure d'une maison. M. de Bray ne l'a conduite que deux ou trois fois dans le monde. Vraiment les hommes sont trop heureux qu'on leur ménage ainsi des trésors d'amour et de chasteté. »
Ces dames étaient loin d'être ordinairement du même avis sur tous sujets, politiques, moraux et particuliers , et leur accord anormal toucha d'autant plus le jeune docteur. Il était déjà parfaitement disposé
lorsqu'une dernière raison lui fut décisive , en flattant la marotte , dont les mauvais traits d'Henri Trouvé étaient loin de l'avoir corrigé.
— Sans doute, ajouta , non sans hésitalion, la plus hardie des matrones, Louise est enfant naturel ; mais un homme aussi distingué que le docteur ne peut attacher la moindre importance fâcheuse à une position qui ne saurait rendre cette jeune fille ni moins riche, ni moins jolie, ni moins bien élevée. Elle est reconnue par M. de Bray, qui lui a assuré toute sa fortune, et qui l'eût légitimée en épousant sa mère, si celle-ci n'était morte en donnant le jour à Louise.
— Je vous remercie d'avoir ainsi jugé de mes sentiments , répondit Victor. Oui , la position de Louise ajoute, selon moi, à ses mérites personnels. Un pareil ange est un
UNE vii:
trésor, et ce n'est pas assez d'un cœur à
lui offrir, d'une existence à lui consacrer tout entière.
Pour Guébin , k trente-deux ans , le bien dominait dans Tordre social, et les haines , les perfidies, les noirceurs dont tant de gens se plaignent, n'étaient que des exceplions. Les gens assez sots pour s'en rendre coupables se trompent et n'entendent rien à la vie. Les méchants sont des dupes, puisqu'ils assument volontairement l'horreur , d'une mauvaise action et le poids d'un pénible souvenir.
Il s'était occupé d'autre chose.
Les vieilles dames avaient à cœur de marier leur aimable Esculape, et l'une d'elles le présenta à M. de Bray.
Cet honnête homme n'était tout au plus avocat qu'au Palais-de-Justice. Nul n'était plus franc et loyal , et il concentiait sur sa
fille toutes les affections de son nor)Ie cœur.
11 connaissait Guébin de réputation, il accueillit sa recherche dans les termes les plus flatteurs, exprimant le regret de ne pouvoir donner que cent mille francs de dot à Louise , ses espérances personnelles et principales de fortune n'étant pas encore réalisées.
Le docteur n'avait pas même pensé à la dot, un enfant naturel, selon lui, n'en ayant pas besoin. Il n'aurait certainement pas pris l'initiative sur ce sujet, et il regarda les paroles de M. de Bray comme une obligation de plus.
— Permettez-moi, monsieur, lui dit tout gracieusement le tendre père, de vous prévenir que mon consentement n'est pas ici ce qui vous importe le plus. Celui de ma Louise , vous le concevrez , doit passer en première ligne. H faut, avant tout, que
60 L\NB VIE
VOUS lui conveniez , que vous lui plaisiez, si vous me permettez de m'exprimer ainsi. Vous avez à cet égard toutes les chances liivorables, et mon appui ne vous manquerait pas, au besoin; mais la volonté de ma fille doit être spontanée, absolue, sans restriction aucune, et ceci est votre grande 'aiïaire. Rappelez-vous toutefois, dans vos entretiens avec elle, que mon enfant ne sait rien du monde, de ses passions; ménagez sa timidité, son amour-propre même ; ne vous offensez pas d'une ingénuité, dont vous ne sauriez manquer de reconnaître bientôt tout Tattrait.
C'est une position délicate, difficile même que celle de prétendant , de prétendu, dans une famillejauprèsd'unejeune fille. L'homme le plus habile, le plus expert du train ordinaire de la vie , y peut être Aicilement gauche, si ce n'est déplaisant, ne fût-ce qu'en
AGITÉE. 6i
raison de son exirême dësir de plaire, de convenir a tous. S'il se montre a l'aise , on juge ses manières déplacées; il semble, dit-on, trop sûr du succès; s'il est timide, respectueux , il ennuie et n a pas d'usage, il n'a rien vu, ne sait pas vivre.
Guébin ne savait s'imposer ni un système, ni un maintien plus ou moins raide, ni une manière d'être ou de faire : il se montra dans son naturel , bon ou mauvais.
M. de Bray le pre'senla à sa fdie.
— Mademoiselle, dit-il à Louise, je suis bien heureux , bien flatté de l'agrément de monsieur votre père; mais c'est votre cœur que je souhaite obtenir, en retour du mien ! Les charmes de votre personne me touchent plus que je ne puis dire, et je sais que vous ne valez pas moins par voire esprit. Permettez que, sous les auspices deJVL de Bray, je m'efforce de vous plaire. Jamais homme
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n'en aura un désir plus vif et plus sincère.
Louise rougit et b^ilbutia quelques paroles obligeantes, que Guébin entendit à peine. Il était tellement sous le charme ou de la gentillesse ou de la position de Louise, mademoiselle de Bray lui semblait si complètement la femme qui devait le fixer j qu'il voyait et prenait tout sous Taspect le plus favorable.
11 en fit voir ainsi à son oncle, et le vieillard écrivit dans les meilleurs termes à l'honorable avocat.
11 avait l'entrée de la maison de Bray et en usait chaque jour. Parfois il rencontrait Louise seule dans le jardin, et il était autorisé à l'entretenir en se promenant avec elle.
M. de Bray n'y mettait pas moins de bonne foi que lui-même.
S'il est une position plus difficile que
colle d'un prétendant, c'est certainement celle de la prétendue. Guébin le concevait, et ne trouvait rien à reprendre au laconisme, à Textrême discrétion de Louise.
Entraîné par son sujet, il était éloquent jusqu'à la prolixité sans doute, il parlait avec chaleur du bonheur auquel il aspirait; il faisait un peu les deniandes.et les réponses , et , laissant à peine h Louise le temps de placer quelques monosyllabes, il regardait son silence comme approbatif. La pudeur, suivant lui, ne permettait pas que la jeune fille fut autre; mais nécessairement elle partageait ses sentiments , si ce n'était son impatience , puisqu'elle lui permettait de l'entretenir pendant des heures.
Une fois cependant il s'étonna, il s'effraya, en apercevant des pleurs dans les yeux de Louise.
— Ah! de grâce , lui dit-il, ayez pleine
64 u>E viK
confiance dans celui qui vous a voué sa vie entière. Mes senlinienls peuvent nie porter à ni'abuser sur les vôtres, et l'honneur ne me permet pas de désirer un bonheur qui vous coûterait une seule larme : je dois, avant tout, rester honnête homme et digne de voire estime. Mon âge, plus que double du vôtre , la gravité de mon état, mille choses enfin qui se sentent mieux qu'on ne les saurait définir ou préciser, peuvent vous déplaire, vous inspirer une répugnance, une répulsion, dont je ne tarderais pas à souffrir, et pour vous et pour moi... Peutêtre aussi un autre ma t-il prévenu dans votre cœur... Excusez mon indiscrétion ; mais, je vous en supplie, évitez le plus grand des maux. Je crains, par dessus tout, de vous voir malheureuse. Si ma recherche vous contrarie en quoi que ce soit; si elle vous enlève Tespoir d'appartenir à l'homme que
AGITKR. 05
VOUS aimez , diles-Ie-moi ; écrivez-le moi , si vous n osez parler. Je prends la responsabilité, Todieux de la rupture de mes engagements avec monsieur votre père, et, mieux encore, je jure de travailler de toutes mes forces à vous unir à l'objet de vos vœux.
L'émotion de Louise était extrême.
— Je me mets à vos pieds, lui dit le docteur, en s'y jetant réellement. Ouvrez voire cœur au plus sincère, au plus dévoué de vos amis.
— Vos procédés me touchent tout à fait; ils méritent plus que ma reconnaissance, lui répondit Louise d'une voix altérée.
Le bruit de la porte du cabinet de M. de Bray sur le jardin empêcha Louise d'achever sa phrase, et la mit en fuite.
Le futur beau-père se montra j souriant et joyeux, à l'extrémité de la grande allée.
-T- Eh bien, dit-il à Guébin, en s'avan-
lli 5
(>G TNI? VI K
çant cl lui tendant la main, Taspoct des grands parents fait envoler les amours; Louise s'éloigne à l'approche de son vieux père. Vos ordonnances, heureux docteur, lui conviennent déjà mieux que mes plaidoyers. C'est l'histoire du genre humain : de nouvelles affections nous enlèvent celles que nous, nous efforçons d'inspirer à nos enfants... Mais je ne veux pas vous affliger de réflexions , auxquelles vous êtes loin d'arriver encore... Vous êtes un gendre modèle : je viens de m'occuper de vous avec votre notaire. Je devrais me refuser aux magnifiques conditions que vous nous imposez. Vous agissez avec une délicatesse sans exemple. Vous ne me vaincrez pas toutefois, je m'y efforce, en générosité, et j'ajoute quarante mille francs à la dot de Louise... Je suis tout léger, heureux : vous gagnez incessamment dans l'esprit de mes
nmis, dans le mien , dans celui de Louise à fortiori; mon cœur nage dans la joie d'avoir rencontré un aussi digne époux pour mon orpheline; je n'en dors plus, et je regrette de n'avoir pas ici monsieur votre oncle, pour pouvoir radoter avec lui de mon bonheur.
C'était au tour de M. de Bray de faire les frais de la conversation. Guébin avait épuisé son éloquence avec Louise, et n'avait plus un mot affectueux pour son père.
Le docteur alla passer la nuit près d'un malade, à la campagne.
Hélas ! il avait la main malheureuse, dans ces jours avant-coureurs de son mariage. Soit que ses préoccupations personnelles ne lui permissent pas de voir clair aux affaires d'autrui, soit que les ressources de la science fussent impuissantes, le malade avait succombé, et il revint d'aulant
(>8 UNE vu:
plus Irislc ol inquiet à Paii?;, au point du jour.
Il avait partagé les soins, les efTorts de la famille du moribond ; (xcédé de fatigue, il se mit au lit en arrivant chez lui.
— Je crains qu'on ne vous laisse pas dormir longtemps, lui dit son domestique llermann , ancien soldat lout dévoué. Un jeune homme s'est déjà présenté deux fois pour vons parler, et il ne va pas tarder à revenir. Il faut qu'il soit bien souffrant, ou que celui pour lequel il vient vous chercher le soit plus encore, car il a les yeux hagards et semble en proie a une espèce de fièvre chaude. Il change de couleur à chaque instant, au point qu'il m'a effrayé. Il m'aurait volontierg accusé de mensonge, lorsque je lui ai dit, à onze heures du soir, que vous n'étiez pas de retour.
— Cest bien, c'est bien, vous le ferez entrer quand il se présentera.
Le docteur était mal disposé a dormir. Il ne pouvait se distraire du souvenir de la grande émotion de Louise. Assurément sa prétendue avait un mystère qu'elle ne pouvait ou n'osait révéler à son père ou à lui. Devait-il insister, dans l'intérêt commun, pour en être instruit? Ne serait-ce pas déroger à la dignité de sa position, ou plutôt devait il aller si loin?
Hermann était un homme sûr, d'une grande fermeté; il accompagnait le plus souvent, son maître dans ses sorties nocturnes.
Ce fut lui qui introduisit le visiteur.
Soit instinct de dévoûment, soit que la mine effarée du jeune homme eût effrayé Hermann , le bon alsacien restait dans la chambre, faisant semblant de ranger.
70 L\>.E vu:
Rien n'( xige plus de secret qirunc visite à un nicdccin. Aussi, sans avoir jetc les yeux sur son nouveau client, le docleur fil signe a son domestique d'avancer un siège et de se retirer.
— I^xcuscz-moi, si vous nie trouvez encore au iil à sept heures du matin, dit Guébin au joli garçon. Ce n'est pas mon habitude; mais j*ai passé la nuit en voyage, et j'ai un extrême besoin de repos. Voyons, en quoi puis-je vous être agréable? Vous êtes bien jeune pour recourir déjà à la Faculté. Permettez...
11 se mit en devoir de lui tâter le
pouls.
— Vous êles un homme infâme, abominable, lui dit brusquement son prétendu consultant.
— Oh! oh! dit le docteur fort surpris.
AGiiÉE. 71
— Vous ne pouvez manquer de deviner le sujet de ma visite.
— Non, sur ma foi.
— Mademoiselle de Bray...
Hermann était sans doute resté près de
la porte; il avait entendu l'apostrophe du jeune Oscar (c'était le nom de l'heureux rival de Guéhin), et il rentra, furieux, dans la chambre de son maître; il allait se ruer sur rinsolent; mais les derniers mots de celui-ci avaient mis le docteur sur la voie ; il comprenait ce dont il allait. être question.
— Sortez, dit-il à Hermann. Merci, mon brave, je suis de force à moi seul.
Le bon serviteur sortit en rechignant.
— Est-ce donc un guet-apens? dit M. Oscar, qui avait aperçu le geste menaçant d'Hermann.
— Calmez-vous, monsieiu\ reprit Gué-
72 L>'E YÏÊ
bin, et achevez de vous expllcjner. Vous scniblez vouloir me parler de mademoiselle de Bray....
— Je travaillais chez son père, en faisant mon stage d'avocat à la cour; j'ai été forcé de m'absenter pour la mort de ma mère, il y a un mois. J'ai la promesse de succéder au cabinet de M. de Bray, qui veut se retirer prochainement des affaires, et c'est l'époque convenue avec Louise pour l'aveu de noire amour et la demande que je dois faire de sa main; je ne me suis éloigné
que sur la foi des serments de Lonise, et eu f etîet elle est résolue à mourir plutôt que
d'y manquer; mais vos odieuses persécutions...
— Mes persécutions !..
— Laissez-moi dire, monsieur, reprit Ténergumène, en s'exaspérantde plus en plus. Oui, vos atroces persécutions sont venues.
troubler mon juste espoir, notre bonheur, et rendre Louise la plus malheureuse des femmes. Hier encore, vous avez insisté sur votre amour, en vous targuant de Tappui que vous trouvez dans la cupidité de M. de Bray. Vous avez vu la répugnance, la douleur de Louise, et vous osez persister dans vos prétentions ; vous avez la bassesse,..
— Diable! s'exclama Guébin, voilà un garçon , tout avocat qu'il soit, bien mal élevé, bien sottisier... Trêve aux non-sens et aux impertinences, monsieur, lui dit-il, impatienté.
— Ah ! vous vous fâchez enfin. C'est ce que je voulais, car il faut que j'aie votrevie, ou que vous ayez la mienne.
— Je devrais vous faire jeter par la fenêtre, tant vous êtes fou ou enragé. Il est impossible que vous me disiez vrai pour l'amour de mademoiselle de Brav.
74 UNE vu:
— Votre (louic est une nouvelle injure, et vous m'en rendrez raison.
— Soit... Mais la preuve que Louise vous aime.
— Voilà dix lettres d'elle, qui me sont adressées à Arras ; voilà celle qu elle m'a écrite hier, à mon retour à Paris, après la scène que vous lui avez faite au jardin. J'étais arrivé le matin même à son appel, résolu à défendre mes droits, à vous donner une leçon, à vous apprendre qu'il est par fois dangereux de contraindre la volonté d'une faible enfant, et que vous pouviez avoir à combattre un autre adversaire qu'une jeune fille. Votre heure et vos armes, monsieur?
Les lettres étaient sans réplique et parfaitement probantes de l'amour de Louise pour son cher Oscar.
— Ce gaillard-là a le diable au corps, se di-
sailGuébinj^nleregardant; il aurail besoin d'une forte saignée. Louise elle-même est une petite sotte de ne nravoir pas avoué son amour; mais enfin M. Oscar me provoque, et il est convenu que Ton ne peut refuser aucun cartel, si inofTensif que l'on soit. Hurlons donc avec le loup, puisque je n'ose en agir autrement. Faisons de la colère et répandons, s'il y a lieu, de sang à froid. Vraiment cela est bien bizarre!.... Vous pouvez aller m'attendre à la Porte-Maillot, dit-il à l'aimable Oscar. Quelles sont vos armes ?
— Le pistolet, si cela vous convient.
— Dans dix minutes , je pars pour vous rejoindre.
Il sonna Hermann et lui dit de préparer son cabriolet et de se disposer à l'accompagner.
Il faisait ses réflexions en s'habillant.
— M. Oscar, se disail-il, croit aller me tuer, et j*ai peut-être eu tort de ne pas Ini demander le temps de faire mon testament.
Il est sans doute fort habile au pistolet
Eh! j'y étais moi-même assez adroit, il y a quelques années. C'est celui de mes mérites que j'ai toujours le moins prisé. Nous allons voir ce que je m'en rappellerai... Je n'ai pas la main heureuse en fait de duel.
Ils arrivaient au rendez-vous, etHermann était furieux de voir son maître jouer ainsi sa vie contre un étourdi; if aurait pris volontiers le danger pour son compte.
M. Oscar, lui, était toujours fort agité, et, en même temps, décidé, paraissait-il, à se défaire de son abominable rival^ de Vinfâme persécuteur de sa jolie Louise. Il avait sans doute recommandé à son second de ne tenter aucune conciliation.
On se borna à compter vingt pas de dis-
AGiTEi:. il
laiico, cl permis a chacun d'en faire cinq en avant.
Guébin se mil en marche au signal donné avec une vivacité fébrile, ne pensant à rien, rêvant creux, agissant machinalement.
Oscar tira.
Guébin n'avait non plus pensé à s'effacer qu'à autre chose. Il fut touché au haut de répauie gauche, mais sans que la balle pénétrât jusqu'à l'os, enlevant seulement, avec la bretelle et la chemise, quelque peu de chair. Plutôt ébranlé que sérieusement blessé, il ne chancela pas même dans sa marche.
Il était, le bout du pied touchant le niouchoir qui fixait la limite qu'il ne pouvait franchir.
— Tirez, tirez donc. Monsieur, lui disait le second d'Oscar; finissez-en.
78 UNE 'VTK
— Tirez donc, monsieur, lui criait Ilermann.
Gucbin ne fut nullement tenté de céder à si mauvaises instigations. Une seule pensée lui vint à Tesprit, au moment où il allait lever le bras pour ajuster Oscar. 11 est aimé, il est trop heureux pour que je le tue, se dit-il. A dix pas, ce serait un meurtre. Louise le pleurerait, me maudirait.
— Tirez donc, répétait -on de toutes parts.
-r- Non, mes bons messieurs , je ne lirerai pas, s'écria brusquement le 3octour,et vous en direz ce qu'il vous plaira. Que le diable vous emporte!... Je suis bien votre serviteur très humble... Suivez-moi, Ilermann.
Il courut à son cabriolet, et rentra chez lui au galop.
Il souffrait cruellement de sa blessure, à la réflexion»
Les soins d'Hermann, bien indique'Sjbien dirigés, lui suffirent toutefois.
Il était sûr de la discrétion de son domestique comme de lui-même, mais sa vieille cuisinière avait une langue et une sagacité désespérante.
Ce fut sans doute par elle qu'on connut quelque chose de la visite de M. Oscar, et, par suite, d'un duel.
M. de Bray accourut, désolé. Il paraît que Louise ou Oscar avaient enfin parlé. L'honorable jurisconsulte se confondait en apologies.
La philosophie de Guébin le rassura.
— J'ai tort, lui dit le docteur, je suis arrivé trop tard. Je vous rends votre parole, et vous demande, en retour, votre amitié.
Le procureur du roi eut bruit lui-même