‹ Une vie agitéeChapitre 14 sur 15 · L>'E VIK · texte numérisé non relu

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ses yeux d'Amélie, quT loiigissait profondément.

— Je t'en prie, mon ami, dit Alfred à Charles, partons suns relard. Mon oncle et Leocadie sont impatients de connaître tes sœurs, et nous serons tous d'autant mieux accueillis que nous arriverons plus tôt.

~ En voiture donc, enfants, dit Charles.

Les jeunes fdies montèrent en calèche, comme si elles en avaient eu l'habitude, ap^ puyées sur MM. de Ruillé. Le temps était superbe, brillant.

— C'est plaisir, dirent-elles à leur tuteur, qui les interrogeait incessamment du regard.

— Je ne promets plus rien, dit gaîment Alfred à Charles, en descendant de voilure. Yoilà ce pauvre Edouard, qui extravague déjà, et je sens que le poison me gagne. Adèle est encore mieux que sa sœur.

— J'ai vos serments à tous deux, ré-

pondit le tuteur, et la foi jurée est sacrée en Bretagne : « Pofiûs mori quàm fœdarL »

M. (le Saint-Aubin donnait la main à me demoiselles de Ray, et la jeune Léocadie les scrutait de toute la force de ses grands yeux, en s'emparant du bras de son maître de harpe.

— Vos sœurs me plaisent, dil-elle a Charles, et elle enleva les jeunes filles à son oncle pour les conduire à la volière. MM. de Ruillé suivirent magnétiquement.

— Diable ! diable ! s'écria le marquis, je n'ai rien vu de pareil, de mon temj^s, dans la chorégraphie, sauf les yeux bleus et la grâce pudique de Marie Taglioni. Je tremble, mon cher, que vous n'ayez fait un tour pendable à vos amis.

— Ils m'ont donm3 paiole , répondit Charles.

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— Tâchez qu'ils s'en souviennent. Je veillerai (.le ni on côté.

Mademoiselle de Ruillé prit plaisir à accompagner de sa harpe les deux sœurs et celles-ci dansèrent une manière de tyrolienne de salon qui acheva de leur gagner la digne famille.

— Emmenez-les, dit le marquis k Charles avec sa bonté familière, et toutefois je maudis l'obligation où vous êtes d'aller l\ la répétition présenter ces enchanteresses au théâtre. Si ce n'étaient mes soixante ans et ma fortune, que vous savez en amour, je m'établirais, je crois, le rival de mes neveux. Ah! le charme est grand, mais, quoi qu'il arrive des jeunes gens et du vieillard, je vous en prie, mon ami, venez dîner tous les trois. Je ne sais pas comment nous allons faire pour nous passer devons... et d'elles d'ici à cinq heures.

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Charles remercia, voulut refuser ; mais M. de Saint-Aubin insista, et invita ces demoiselles avec une politesse si obligeante, qu'elles s'inclinèrent et n'osèrent dire non.

Les camarades de Charles furent parfaits pour les orphelines, et elles répétèrent leurs pas de début pour la représentation du lendemain.

Jules riait de toutes ses forces avec Charles, en lui désignant les sylphides gambadant, comme il disait, ainsi que de j eunes gazelles.

— Je te défie de te sortir delà, mon ami ; tu ne peux manquer d'adorer ces petits bijoux, et plutôt toutes les deux que l'aînée ou la pkis jeune elle seule. Je ne puis espérer ton salut que de l'embarras du choix.

— Tu te trompes, répondit Charles, ii n'y a place pour riioi que dans leur amitié. La

coiicurrence csl grande à Nantes, même sans compter des prétendants parisiens, que je crois avoir découverts à 1 horizon.

— Tu es un mortel privilégié, si tu en échappes, et je te confierai Florcstine.

— Ne me confie personne, c'est encore le pkis sûr, d'autant que Floresline est plus charmante qu'aucune et ne peut manquer de te fixer. J'ai de la responsabilité par delà mes forces, et à peine le loisir de vaquer a mes affaires personnelles.

— Je me charge, si tu veux, des petites danseuses.

— Je te remercie, tu ferais pis que moi.

En rentrant, le soir à dix heures, de l'hôtel du marquis, Amélie dit à son tuteur :

— Mon ami, il faudra aller seul demain chez M. do Saint-Aubin. On est trop bon pour ijous dans cette mxiison, et ce train de voi-

lures, crëcjuipages, de laquais en livrée, nous tournerait la tête. J'ai presque peine à me rap|)eler ma profession de danseuse à deux cents francs par mois.

~ Oui, ajouta Adèle, et nous nous enfermerons à double tour, et n'ouvrirons à personne pendant votre absence. Nous écrirons à maman, et nous nous exercerons pour le soir. »

Leursuccèj au théâtre fut très brillant, et, dans la pluie de fleurs qu'elles reçurent 5 elles reconnurent pour les plus beaux les bouquets d'Alfred et d'Edouard. L'amour fait toujours plus et mieux qu'aucun.

Madame de Lucé avait été émerveillée de leur talent pour la broderie, sur le bateau à vapeur. Après une première visite de politesse à la comtesse, et sur une pres-

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sanle invitation, elles allèrent travailler avec elle.

C'était ainsi, ou en s'asseyant à coudre au Jardin des Plantes^ pendant que Charles y étudiait ses rôles, qu elles lui laissaient quelque loisir pour ses études et ses affaires personnelles. A peine même écrivait-il à l'honorable M. de Surval.

Mais les rapports avec le marquis et sa lamille étaient fréquents, et les deux jeunes gens bien aimables. Tant et tant de regards et quelques douces paroles échappaient à Charles de la part de ses amis.

Le tuteur eut aussi à subir une difficulté d une autre espèce : il y a à Nantes, comme partout, ce qu'on appelle des lions. Or un Uou^ sans doute le plus beau et le plus brave, jugea Adèle digne de son attention, et lui envoya une épître galante, si ce n'es polie.

Ce fut Charles qui ouvrit la porte au messager, et lui arracha le poulet amoureux que le frontin voulait lui, dissimuler. Le jeuue tuteur se fâcha, déchira le billet et le jeta au visage du valet sans en faire mention, bien entendu, à sa pupille.

Le lion se fâcha et envoya un cartel h Charles. « Cela est essentiellement dans les obligations que j*ai acceptées, se dit celui-ci. Allons chercher Tami Guébin, cette fois encore, pour panser le blessé, car je vais, toujours par suite de mes fonctions, nécessairement recevoir un coup d'épée.

Il ne manqua pas d'en être ainsi. Heureusement le lion oublia d'appuyer, et, satisfait de la bonne grâce, de la bonne humeur même de l'artiste, qui philosophiquement ne récriminait en aucune façon et se présentait le plus simplement du monde sur ce qu'on appelle le terrain, ainsi qu'il en fai-

sait au théâtre, le lion s'excusa de Tindiscrétion de sa démarche.

Une égratignure! dit Charles au docteur: je m'abonnerais à en recevoir une vingtaine de semblables pour que mes amis de Ruillé ne fussent ni aimés, ni amoureux de mes pupilles.

— J'aime à t'entendre parler ainsi, répondit Guébin, tu es le plus sage parmi les fous de ma connaissance. Tu acceptes gaîment un duel obligé. Cela répare le tort que t'avait fait dans mon esprit la velléité de suicide, il y a trois mois, pour Tabandon d'une belle demoiselle qui cessait de l'aimer. Mon ami, il faut voir la vie sous toutes ses faces, afin d'en pouvoir dire son opinion. Aimons et battons-nous en toute loyauté, sans tricherie aucune. Ne craignons que les mauvais souvenirs, c'est à dire ne reculons que devant les mauvaises actions. Permets

k ta maîtresse de le quitter, comme ce beau fils veut bien te permettre de défendre l'honneur de la petite de Ray contre ses attaques.

— Belle concession qu'il me fait-là.

Il est plus tolérant que toi, et je te le ferais comprendre, n'étaient les détails où il me faudrait entrer. Il est plus facile de s'éloigner d'une bonne table après qu'avant dîner.

— Tu parles comme un gourmand, et je sens en gourmet ; mais morbleu ! je suis un bon chien de berger ; je défends consciencieusement le troupeau confié a ma garde. Je mordrai jusqu'à mes amis, s'il le faut, pour les éloigner.

— Mieux vaudrait mordre l'une ou l'autre des brebis.

— C'est pour moi le fruit défendu.

— Bon ! des danseuses !

— Il est sin|:*"iilior (}n'iin hornnio <lo tlu'à- Ire caloiiiiiio son prochain ou ses prochaines. J'aimerais mieux juger la chorégraphie par mes petites pupiles. que les actric es par la belle Mélite, qui a failli me faire mourir de chagrin à Bruxelles. Quoi que lu en dises, mon ami, vivent les femmes pour lesquelles on veut se tuer : c'est signe qu'elles sont adorables.

— Oui, mais on les oublie toutefois, et Ton ne se tue pas. Je gage que tu n'es plus tenté de te brûler la cervelle. Tu auras trouvé sans doute une autre maîtresse plus adorable encore ; cela est à l'honneur de la science: il fauttonjours chercher, approfondir; c'est l'histoire de la pierre philosophale, l'alchimie est justifiée, et l'on trouve dans le creuset: Rien nest vrai sur rien, et je ne sais rien.

Tout est vrai : l'existence de Dieu par

dessus tout, Tamitié, tu en es la preuve, Famour et les bons et louables sentimenls.

— Honneur aux croyants.

La nouvelle de la mort de madame de Ray vint obliger les jeunes fdles à une retraite absolue. Leur douleur était grande, et les artistes furent les premiers à les engager à ne pas paraître; messieurs de Ruillé eurent la discrétion de ne pas solliciter d'être reçus. Ils partirent brusquement pour Brest, où les appelait une parente à succession.

Charles Tapprit de M. de Saint-Aubin.

— Mon ami, lui dit le marquis, vous ne pouvez manquer .d'avoir aperçu quelque chose de Faniour de mes neveux pour vos pupilles, et je ne pense pas, à Thonneur de ces demoiselles, que cet amour soit complètement réciproque. 11 est très vif chez Edouard et Alfred. Us ont compris, et pour

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vous et pour mesdemoiselles de lUy, qu'ils nn devaient pas les traiter en filles de théâtre, et ils ne veulent ne plus ne moins qu'épouser. Vous connaissez mon opposition, je vous l'ai dite, et j'y persiste, quelque soit le charme que ces adorables enfants exercent sur moi. Je l'ai signifiée à messieurs de Ruillé, et nous nous sommes presque fâchés pour la première fois. Après un long débat, nous n'avons pu convenir que d'une trêve, d'un mois d'épreuve, d'absence. Le deuil de vos pupilles les a décidés h cette concession, et j'ai dû consentir, dans ma tendresse pour eux, à me borner, faute de mieux, à gagner du temps. Je compte sur l'étoile de ma famille pour me préserver d'un mariage qui ne convient pas, dès lors que j'y aperçois un côté fâcheux, inquiétant. J'ai même exigé que ces messieurs partisseïit sans vous voir, afin de vous éviter des ins^

lances qui vous auraient été pénibles. Je sais que vous avez mis obstacle de toutes vos forces aux sentiments de mes neveux, et que ces demoiselles ne les ont encouragés en rien : aussi ces circonstances n'ont fait qu'ajouter à mon estime pour vous et pour elles.

— J ajoute, monsieur le niarquis, répondit Charles, qu'Adèle et Amélie ont reconnu elles-mêmes le danger de rapports nombreux avec d'aimables jeunes gens dont elles ne pouvaient prétendre à devenir les femmes, dont elles ne voulaient pas être les maîtresses, et qu'elles ont eu plusieurs fois la force de se refuser au bonheur, c'est leur expression, qu'elles trouvaient dans la compagnie de mademoiselle de Huillc.

— Oui, oui, elles et vous avez été plus prudents que le vieux gentilhomme, et j'aime à le reconnaître^ Aussi je veux que vous

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les ameniez ici chaque matin, en l'absence de mes neveux.Nous respecterons ïenr douleur, tout en nous efforçant de les en distraire par notre affection. La grâce de Dieu décidera ensuite si elles seront mesdames de Ruillé, fuf-ce en dépit de tant et tant de raisons. »

La grâce de Dieu, comme avait dit le marquis, leur vint en aide à tous.

Le médecin chez qui madame de Ray était morte écrivit à Charles pour le charger de demander à ces demoiselles si rétat de leur cœur et leurs convenances de toute espèce leur permettaient d'accueillir la recherche d'un artiste distingué et de. son fils, à lui docteur, beau jeune homme, médecin lui même et bien posé.

Les deux prétendants étaient avantageusement connus des jeunes personnes, qui

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en avaient plus cFune fois entretenu leur tuteur.

Celui-ci, en leur annonçant le départ de messieurs de Ruiilé, n'avaient rien dit de leur amour ni des sentiments du marquis.

Il usa de la même discrétion en faisant la commission du docteur.

Adèle et Amélie baissèrent les yeux et répandirent quelques larmes, en prenant les mains de Charles.Ce ne fut qu'après un long silence qu'Amélie répondit: «Oui, mon ami, nous acceptons de nous établir à Paris, te séjour de la province est dangereux : écrivez au docteur de venir nous chercher. »

Charles obtint d abréger, de rompre rengagement des sylphides, et elles quittèrent Nantes quinze jours après la mort de leur mère.

—Tant pis,tant mieux,ditle marquis; ces chères enfants sont charmantes^et je n ai vu

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