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lies louable à l'avocat de ne voir (jno le beau coté de ses clients; mais je suis un voleur exceptionnel, et la vérité m'est tellement sainte et sacrée, que je le défends de la fausser, de la tourner en quoi que ce soit à mon îbénéfice. La vérité, Charles !... elle était, dit-on, autrefois au fond d'un puits. Certaines gens prétendent qu'elle s'y est noyée, ou du moins que, de nos jours, elle est relative. Moi, mon cher, je t'apprends qu'elle est réfugiée dans mon cœur. Je suis un voleur, et je dois être condamné comme tel, en l'honneur de la vérité.
— Traite gaîment tout ce qu'il y a de plus sérieux. Tu te rappelles, plus ou moins, les recommandations de ta mère à son lit de mort ; je m'y conformerai.
— Puisque tu te rappelles aussi le côté sérieux de la vie, vois ce pistolet que j'ai su cacher à mes geôliers. Je te préviens que
je me brûle la cervelle au moment où tu me feras acquitter par des moyens qui me déshonoreraient. Je te supplie de comprendre, comme moi, ma position, de ne pas trembler plus que moi-même. Il y va ici de l'honneur artistique.
Les débats étaient fixés à deux jours de là.
M. et madame Darville étaient assignés comme témoins, et ils descendirent au même hôtel que Charles.
L'amour est ingénieux. Madame Darville apprit que Charles était l'avocat de Jules. Elle lui demanda un moment d'entretien.
Jules n'avait rien exagéré : madame Darville était fort belle.
— Vous savez sans doute la vérité? ditelle au jeune avocat, en baissant les yeux..
— Jules s'est obstinément refusé à me la
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dire, répondit (Itiaiies, mais j(^ rroîs, ma* dame, Ta voir devinée.
— Eh bien! monsieur, plaidez sans aucun ménagement ponr moi. Je viens m*enlendre avec vous dans l'intérêt de Jules, fût-ce au prix de mon honneur. M. Darville ne se doute de rien. Son juste courroux ne m*effraie qu'à l'égard de votre client. Avant tout, l'innocent ne doit pas être condamné : mon amant n'est pas un voleur.
— J'espère sauver mon ami par une voie dont vous n'aurez rien a redouter ou à souffrir; je démontrerai facilement, je crois, au jury que les faits de l'accusation ne constituent pas les caractères qui assimilent la tentative au vol lui-même. Pardon, madame : cela serait long et fastidieux a développer. Dites-moi seulement, car Jules est intraitable, et se refuse aux moindres renseignements, dites-moi comment je devrai
expliquer celte circonstanee qu'il a été surpris ouvrant votre secrétaire.
— Jules m'attendait, et je rentrais en effet quelques instants après ; il ignorait l'arrivée du colonel. Ne pouvant justifier sa présence dans ma chambre, il s'est foit voleur autant qu'il a été en lui.
— C'est ainsi que je l'avais compris.
— Sur un coup iVœù de vous, monsieur,* je me tairai on je parlerai. Ma vie est à Jules, croyez-le bien, à Jules uniquement.
Un beau jeune homme accusé de vol et s'avouant coupable; des circonstances inexplicables; un avocat de Paris venant défendre son ami; une femme de vingt-quatre ans, d une grande beauté, déposant comme témoin...
La foule accourut. '
l ri.
SO xrsT. VIE
Le président était un homme d'esprit, sachant le monde, la vie.
Charles lui avait fait visite et eut occasion de l'approcher de nouveau.
Aussi , au moment de Taudience , la bienveillance du président le rendit bien fort.
— Vous allez plaidA^ uniquement en droit, monsieur, lui dit-il. Vous avez raison, et je dois vous appuyer. Les chambres d'accusation renvoient trop facileuicnt aux assises ; elles devraient apprécier les faits, les approfondir.
Jules fut un plus rude adversaire que Tavocat-général lui-même. Charles en vint à le menacer de se retirer, s'il ne laissait la bonté intelligente du chef de la cour expliquer, interpréter ses intentions. Ce fut dé la plus mauvaise grâce du monde qu'il répondit : Peut-être à l'affirmation du pré-
AtilTKE. Si
sident, que sans doute, après s*etre introduit dans la maison pour voler, puisqu'il le disait, il avait à la réflexion changé d'intention, et qu'il allait sortir sans voler en efl'et, au moment où il avait été surpris par le colonel.
Il tenta de revenir sur la concession qu'on lui avait, disait-il, arrachée.
— Il est inhumain, cruel, inoui au delà de toute expression, s'écria-t-il, de torturer ainsi un malheureux. Faut-il donc m'humilier une fois de plus et répéter mes aveux ! Oui, je suis entré chez madame, la sachant au bal, pour voler ses diamants que j'avais aperçus dans son secrétaire, en allant faire son portrait, ., L'on prétend que j'ai ensuite changé de résolution. Je n'en sais rien, je n'en dis rien, je m'en rapporte à mes juges beaucoup plus qu'à mon avocat. Eh ! que l'on me condamne, mais que
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Ton ivio soi'lc d'ici, ITil-co |>onr m'onvoyo)' an l)at»iio î...
J.c présidenl lui imposa silence.
Le ministère public se borna à rappeler les aveux de raccusë, en peu de mois, sans insistance, pour la forme.
Charles exposa froidement, méthodiquement son système de droit, invoquant les précédents de son ami, sa position, ses sentiments honorables. Il accorda que si Jules s'était peut-être introduit pour voler, ce que personnellement il ne pouvait croire, l'accusé avait toutefois changé d'avis, lors de l'entrée du colonel.
Il développa tellement son texte, que Jules s'emporta de nouveau et voulut lui interdire de présenter ses arguments qu'il qualifia de subtilités.
Il fournit involontairement une pérorai-
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son éloquente à son avocat. Celui-ci s'emporta, s écria à son tour : « Je ne plaide plus pour un indigne ami, mais pour l'honneur du nom de la femme respectable qui me confia son fils en mourant. »
Il trouva dans ses souvenirs, dans son cœur, des accents très pathétiques, et quelques larmes vinrent compléter Tellet de ses paroles.
— Sois maudit, Charles ! lui dit Jules à Toreille, au milieu de l'émotion générale. Tu viens de calomnier ma mère ; tu m'as fait pleurer aussi, mais tu peux avoir perdu madame Darville, et, si je suis acquitté, lu m'en rendras raison, je t'immole à son honneur.
Le président ne jugeait pas le crime réel de Jules passible de la cour d'assises. Passionné, lui aussi, de l'amour du vrai, il résuma les movens de droit avec une force ir-
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résislible, et le jury n'alla pas nicme aux voix pour acquittci'.
— Cela n'a pas le sens commun, dit Jules à son ami. Il n'est pas possible à un homme de faire son devoir. Tout le monde devine ce qu'il s'elForce de cacher, et les mystères du cœur, ce qu'il y a de phis saint et sacré sur la terre, sont livrés, quoi qu'on fasse, à la malignité publique. L'amitié n'est pas mieux comprise que le reste... Cela m'est intolérable, et je quitte la partie. J'ai à choisir entre le cloître, le suicide, un duel avec toi ou le colonel. Le cloître m'ennuierait avant deux jours ; ma mort ne changerait rien au train des choses; quelqu'habile que tu sois aux armes, tu es capable de te laisser tuer avec toute impassibilité, pour me faire damner une fois de plus... C'est avec M. Darville que je vais traiter.
— Merveilleuse conclusion ! Excellent
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moyen d'imposer silence aux médisants!
Un vieux soldat, contre lequel tu n'as aucun ' grief, est peut-être le seul à ignorer la vérité; il est très moral do la lui apprendre.
— Que faire donc ? Je ne saurais tenir en place.
— Accorde-mcri vingt-quatre ' heures de réllexion. Je n'ai pas la pensée aussi rapide* que toi, et j'ajoute que je suis physiquement brisé. Que je meure, si l'on me reprend à plaider pour toi ou pour tout autre. Permets-moi de me réjouir pendant un jour de te voir sorti d'une position au moins embarrassante. Demain soir, s'il te faut absolument du mouvement dans ton existence, je m'engage à me battre avec toi, faute de mieux.
— Soit. Je veux te griser en attendant, et nous allons passer la nuit à table. Tu de-
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vrais bien in'indiqiier un moyen de procédure ponr amener le président de la cour d'assises à souper avec nous. Celui-là aussi s'est montré si habile, que je voudrais lui en témoigner ma reconnaissance à ma manière.
— C'est une idée Tort heureuse.
Charles avait d'excellentes raisons pour solliciter de Jules un répit de vingt-quatre heures. Il savait que le colonel avait reçu, à l'audience même, l'ordre de partir immédiatement pour Alger. Il ne fallait que gagner du temps pour empêcher un duel.
Jules se grisa, en se livrant à son dévergondage de paroles. Il en fut malade et ne put sortir le lendemain; mais il saisit le moment où Charles reposait, et envoya un cartel à M. Darville.
Il devint furieux en apprenant le départ du colonel. Il accourut dans la chandjre de
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son ami, et lui reproch.i de l'avoir empêché de tuerie colonel.
— Laisse-le en paix. Sa rcmmo est encore ici. N'est-ce pas l'essentiel pour toi ?
— Sa renune ! ne m'en parie [)as : elle a menti, en disant que je ne savais pas qu'elle eût des diamants dans son secrétaire, et j'ai le mensonge en liorreur. Tu ne me ximx pas sur cet article. Ta morale est d'une facilité déplorable.
— Autre billevesée saugrenue! Tu traites ta maîtresse comme ton avocat. Madame Darville est trop douce et trop bonne pour tes exigences; c'est une femme comme ma Mélite, de Bruxelles, qu'il te faudrait pour l'adoucir les mœurs. Nos fillettes des théâtres de la banlieue de Paris t'ont oâté. Tu paieras tout cela quelque jour. L'ami Guébin qui s'y connaît l'a i)rédit mal-
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heur en amour, si ce n'est en mariage.
— Bon! je défie le diable même en corset; mais tu as la malice de tenter de me faire perdre la piste. Je veux absolument tuer ce soldat qui m'a forcé à mentir. Nous le rejoindrons à Toulon. Partons à l'instant.
— Non, parbleu !
Jules se mit à faire un discours" mipathétique et mi-burlesque sur la jurisprudence Dupin, au sujet des duellistes, et sur la frayeur que son ami en pouvait éprouver; puis il lui rappela ses promesses à madame Lepetit, leur vieille amitié d'enfance, etc.
Charles céda comme toujours, il raccompagna à Toulon.
Le colonel s'était embarqué la veille pour Alger.
Ils frétèrent a grands frais une véritable
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coque de no!x sur laquelle ils partirent le soir même.
Les vents et Neptune semblèrent d'accord pour retarder leur arrivée. Il fallut relâcher quinze jours à Minorque par un temps affreux. Et quel désappointement de vengeance pour le pauvre Jules!... Ils apprirent la mort du colonel, en débarquant en Afrique. M. Darville avait été tué presque seul, dans une attaque sur les confins de la Kabylie.
— Cela n'est pas vrai, cela ne saurait être vrai ! s'écria Jules. Tu as des émissaires ici, Charles, et c'est une nouvelle rouerie de ta part; mais tu ne me tromperas plus : je loue ou achète des chevaux, nous prenons un guide, et nous partons demain au matin. Je parie que le colonel n est pas mort.
Ils seraient partis en effet, si Charles
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n'avait eu la bonne pensée de conduire Jules chez le général-gouverneur où l'on voulut bien leur connnuniqiier le ra[)|)ort ofliciel et très circonstancié de l'alïaire dans laquelle avait péri M. Darville.
Jules, à bout de force et de patience, consentit enlin à quitter Alger.
Pendant deux longs mois, le jeune de Surval avait dû s'absorber dans les intérêts, les passions ou les folies de son compagnon d'études, et ces soins l'avaient forcément distrait de la douleur de la mort de Marie; mais quelle malheureuse distraction!
il n'avait rien oublié; il souffrait comme au jour fatal.
u Quels sont k's obstacles à )i rinstniciion du peuple? — Les » (.V'iivains mercenaires qui l'éga- )> rent par des impostures journa- » lières. »
( ISotcs laissées par Uop.ESPiEnRE.)
Charles avait certainement, surtout au fond du cœur, tout le sérieux désirable lorsqu'il fat enfin nommé substitut du procureur du roi, dans la jolie petite ville de R*'*
La magistrature est belle, même dans ses rangs inférieurs, et le jeune d'Agnesseau en lierbe , bien accueilli et fêté de tous, adopta bientôt sa position avec plaisir. La campagne est pittoresque aux environs de R***; les châteaux sont nombreux; le palais du tribunal est confortable, et son personnel est composé d'hommes de
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inérite et d^cxpéricncc. On y juge, dit-on, aussi bien qu'en cour d'appel.
Un substitut, aimable et joli homme, est invitë-né de tous les repas, de tous les bals; point de fête sans lui. Si Paris est le but de ses rêves d'ambition, il est, lui , l'objet de plus d'un doux rêve de jeune fille. Les magistrats, hommes essentiellement sédentaires, aux mœurs pacifiques, sont des maris fidèles et soumis. Ils ne doivent faire de bruit d'aucune sorte, et sont naturellement impassibles comme la loi : leurs femmes ne peuvent manquer d'être maîtresses au logis, et de jouir d'une liberté qui n'est point à dédaigner. Les demoiselles à marier et leurs parents estiment fort la magistrature , et le mariage est une des bases les plus importantes d'un gouvernement monarchique.
Charles était d'autant mieux accueilli à
R***, que son oncle le président y était connu et estimé. M. de Surval y avait répandu de nombreux bienfaits sur les victimes d'une inondation récente.
A son arrivée, Charles fut invité chez un condisciple de son père. Il se vit l'objet des prévenances empressées de tous, et, la cordialité des convives excitant la sienne, il se livra complètement h un abandon naturel en bonne et aimable compagnie.
Plein de franchise, n'ayant aucun mauvais sentiment à dissimuler, il ne craignait pas de dire son avis sur les questions de l'époque , et quelques heures après , on connaissait son cœur, son esprit et sa politique.
Aucun choc saillant, aucune dissidence intéressante n'eurent occasion de se produire , et Charles ne se rappelait pas même avoir rectifié une date historique citée
p:n' nn des (^onvivcs, lioimno do Irontn-six :nis, aux manières coiniiiunos, an discours trivial el prétenlieux.
r. et homme était le journaliste do Tendroit.
La légère rectification de date échappée à Charles, Tavait humilié, et il avait pris le substitut en antipathie. Il se mit à rendre compte des audiences où M. de Surval tenait le parquet, et à travestir ses conclusions les plus insignifiantes.
Le bon esprit des membres du tribunal et de leur entourage , trouva le moyen de cacher quelque temps ces attaques à Charles. Ces messieurs ne laissaient jamais le journal à sa disposition à la chamibre commune de lecture, et ils y cessèrent leur abonnement.
Les diatribes continuèrent plus violentes, et un méchant, se doutant de l'ignorance où
se trouvait Charles et voulant le vexer ou riiumilier sous le couvert d'autrui , lui envoya la feuille inipadenle.
Charles ne (ni pas moins suipris qu'indigné. Il ne concevait pas pareil ëpanclienient de bile.
Les lois sur la presse lui offraient un moyeu sûr et facile de répression : il n'en eut pas même la pensée.
Il se dirigea droit au bureau de diffamalion. Son chef, le procureur du roi, homme d'honneur et d'expérience, le rencontra et fut frappé de Faltéralion de ses traits. Plus qu'aucun, .le vieux magistrat s'était efforcé de laisser ignorer à son substitut ces attaques. Il avait été l'auteur principal de la ligue, du cordon sanitaire, établi pour que le journal n'arrivât pas jusqu'à lui. « Cela blesse, disait-il, l'homme le plus impassible;
il lui répugne d'être livré en pâture à la malignité des sots et des méchants. »
Ces raisons l'avaient éloigné de poursuivre lui-même.
Il se douta que Charles était instruit et le questionna. Charles avoua qu'il allait demander raison au journaliste.
— Demander raison , mon ami ! s'écria le procureur du roi... voilà des mois qu'il ne vous est pas permis de prononcer. Vous n'êtes pas un sous-lieutenant de cavalerie , Lien que vous en ayez l'âge et l'énergie , et nouS'devons, hommes de la loi , jeter à jamais et bien loin notre épée, au jour où nous endossons la robe du magistrat.
— Ah! des coups de canne tout au moins! s'écria le jeune substitut.
— Gardez-vous-en bien , mon ami. Je suis surpris de votre ignorance de l'A , B , C, judiciaire. Il devrait être inscrit en tête
de nos codes. Nos avocats vous ont gâté . ' Si vous aviez milité près de tel autre tribunal, vous seriez aguerri ou cuirassé à regard des impertinences ; mais , quoiqu'il en soit, vous devez, je regrette d'employer ces expressions, mais mes instructions sont péremptoires , vous devez, dis-je, mépriser ces vilenies, n'en tenir aucun compte, ou... résigner vos fonctions. L'homme public ne s'appartient plus : tout sentiment personnel doit être éteint en lui, toute violence le rend indigae de sa position. Je vous dénoncerais lâchement; je vous noterais comme incapable de votre état, vous ne pourriez non plus vous venger de moi. Ce sont là les douceurs du pouvoir : il ne peut ni mal faire , ni se tromper , et il doit subir les éclaboussures de la presse, ou ne s'en venger que légalement, judiciairement.
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Youlez-vous que je poursuive? Je suis à vos ordres.
— Non , cela me répugne.
— Et a moi aussi. Allons, rebroussez chemin, mon jeune collègue. Si vous persistez à agir en homme ou en jeune homme, je suis obligé d'en rendre cofnpte dans les vingt-qualre heures, ou je vous demande votre démission. Oh! une place à dix-huit cents francs de traitement . impose de grandes obligations, il ne sutlit pas de l'avoir méritée par de longues études et une grande élévation d'esprit ; il faut prendre en patience les injures d'un goujat. A cinquante ans vous comprendrez mieux celte morale.
— Il faut le croire, dit Charles en baissant la tête. Aujourd'hui mon intelligence
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s'y refuse. Oh ! si ce n'était mon oncle !
Il était facile de reconnaître que Thonorable procureur du roi n'exprimait que le système du fonctionnaire public et nullement son opinion spontanée et personnelle.
Charles se résigna à céder pour le moment. Il n'osait pas même épancher sa peine avec son oncle, qui ne cessait de Tenlretenir dans ses lettres des avantages de la magistrature, de la supériorité de cette carrière sur toutes les autres.
Mais son repos était troublé. 11 se procura la collection du journal depuis son séjour d'une année à R***, et la parcourut en entier, pour en peser ce qui pouvait le concerner. Le mot le plus vague lui semblait une allusion , et il se l'appliquait.
Le journaliste l'ayant su l'attaqua d'au-
tant plus, et le jeune magistrat vît tronquer, dénaturer jusqu'à ses conclusions sur une niiloyennelé de mur.
uiLes conseils le plus foitement molivés de ses amis devinrent impuissants. Il courut au bureau de re'daction, et apostropha énergiquemeiit Thomme de la presse.
Celui-ci cria à l'indéperidance de sa position et ameuta contre le plaignant jusqu'aux porteurs de son journal. Charles dut reculer devant vingt satellites menaçants, et la scène fut hideusement travestie dans le numéro qui parut le soir même.
La position n'était plus tenable, et, la fatalité ayant voulu que M. de Surval rencontrât le pamphlétaire en pleine rue, Charles s'oublia jusqu'à le frapper, après une réponse négative à un cartel , d'abord poliment formulé.
Le châtiment était reconnu par tous bien mérité, et, quelque soit l'esprit d'une petite ville, quel que soit le mauvais vouloir des oisifs pour les fonctionnaires , les rieurs ne furent pas, cette fois, pour le journaliste. Le jovial du pays fit une chanson là-dessus.
Le folliculaire porta plainte.
Le procureur du roi n'était sévère ou légal d'une manière absolue qu'officiellement. Il avait mentionné à son substitut son opinion de magistral sur la matière, dans son désir de lui éviter les chagrins qui suivent tout débat; mais il ne mettait point en pratique ce qu'il appelait la rigueur des principes. « J'en aurais fait autant que mon collègue à son âge, se dit-il ; je ne suis pas une machine a réquisitoires, je ne poursuis que sur une plainte qui me semble juste. . celle-ci n'est qu'une mé-
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chante action, luie lâcheté... au feu. Qu'on Fadresse ailleurs, plus haut. »
11 porta la délicatesse jusqu'à ne rien dire à Charles de la dénonciation. Le mal était fait, et 'une mercuriale ne pouvait désormais ni le prévenir ni le réparer.
Le journaliste avait tout prévu et adressé un double de sa plainte au procureur général. Ces gens-là ne négligent rien et se font légistes au besoin.
Charles fut mandé au parquet de, la cour.
Les hauts fonctionnaires sont parfois peu paternels. Prenant la raideur pour la dignité, ils se gourment et traitent comme un crime ce qui ne mérite pas même un reproche. On leur imputerait à tort d'avoir de Fesprit de corps, ils ne savent que re-
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quérir et réprimander. La contradiction surtout leur est odieuse.
Charles de Surval n'avait nullement à courber la têle devant son chel', quelque haut placé qu'il l'ut, et, au premier mot/àcheux , a la première mention d'un déplacement, nécessité, disait-on, par les violences déplorables auxquelles il s'était livré, il coupa court à la mercuriale.
~ Pardon, Monsieur, répondit- il en interrompant, je n'ai pu faire autrement, et je n'en éprouve aucun regret. Je suis justement en garde contre les erreurs de mon esprit, mais les impulsions de mon cœur ne sauraient me tromper. J'ai souffert longtemps , trop longtemps les impertinences les plus gratuites. J'ai dû agir en simple citoyen, lorsque la raison et la dignité du magistrat étaient impuissantes. Je ne comprends pas bien ma position , paraît-il. Je
la résigne en faveur dïin plus intelligent. L'état exceptionnel où il faut faire abnégation du cœur ne saurait me convenir, et je dois rentrer dans les rangs du grand nombre... J'ai vu assez de la maoristrature pour ne rien craiçdre des suites de la plainte dont je suis l'objet. On n'accorde pas de dommages-intérêts* à un pareil homme... Voilà ma démission, je ne suis pas à la hauteur des fonctions publiques, et j'en cède sans regret les privilèges et les douceurs. »
Charles se retira la tête haute, et emportant l'estime de ceux même qui croyaient devoir le réprimander officiellement.
Il avait avec raison bien présumé du bon esprit de ses juges : squ acquittement ne souffrit aucune difficulté.
Pareil événement est toutefois solennel.
Charles ne correspondit qu'avec sa mère