tome II
Il est des circonstances difficiles où le meilleur vouloii' peut échouer. L'homme de cœur se maudit d'avoir causé du mal, après avoir sacrifié son bonheur même pour l'éviter.
Charles était fort aimé de sa famille et accueilli avec distinction dans les meilleures maisons du Dauphiné. Son arrivée fut une fête au château de Ruval,
La comtesse était reine à Grenoble, par l'esprit et la fortune.
L'hiver son hôtel était le rendez-vous des
notabilités de la ville, et pendant la belle 1 . 2
IS INE Vit
saison elle recevait l'oil dignemenl à sou château.
Elle aimait le moude. On ne pouvait lui être plus agréable qu'eu allant s'établir, à sa terre pour un mois ou deux.
Quinze à vingt convives s'asseyaient chaque jour à sa table. Sexagénaire et depuis longtemps veuve, sa conduite avait toujours été si honorable que la médisance n'y avait pas trouvé prise. Le ton de sa maison était ce que la mère de famille la plus exigeante peut désirer, l'on y savait rire, plaisanter, s'amuser sans offenser la pudeur la pftis timorée, jamais une jeune personne n'y avait eu l'occasion de cacher sa rougeur derrière son éventail.
il s'était lait nombre de mariages dans la société de madame de Ruval, et l'on n'y avait pas connu une Intrigue.
Deux jeunes nièces de la comtesse cou-
(luisaient, chaque année, leurs meilleures amies de pension au château.
Charles se plaisait en si bonne et aimable compagnie; amateur de la chasse et au milieu de mille distractions, il ne put manquer d'oublier la trop coquette Mélite.
11 était le favori du vieux Lapierre, ancien soldat de la garde impériale et mari de la femme de chambre de madame de Ruval.
Lapierre était une autorité au château, par lui-même, en raison de ses campagnes ; par sa femme, qui avait plus que personne l'oreille de la comtesse; et, peut-être plus encore , par sa fille , la jeune Marie, petite merveille de gentillesse, vrai bijou d'amour, comme disaient ses bons parents.
Marie venait de compléter sa seizième année. Rien de plus frais, de plus rose, de plus mignon : ses grands yeux avaient une douceur infinie, et de beaux cheveux blonds
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encadraient sa charnianle tête d'un ovale irrépF'ochable. Sa taille toute gracieuse était d'une incomparable souplesse; son teint était d'une blancheur , d'une pureté parfaites ; son ensemble présentait le type de la bonté, de la douceur; petite, frêle, les yeux étaient étonnés, ravis à son aspect, le cœur en extase; son empire, supérieur à celui de la beauté la plus régulière, était un charme tout moral.
On la regardait, et l'on n'avait rien vu comme elle; elle parlait et faisait éprouver le plaisir que donne la plus délicieu'se mélodie. Après une heure de sa gentille causerie, si naïve, si ingénue, on ne pouvait s'en éloigner , on regrettait de ne l'avoir j>as connue plus tôt.
Élevée dans une maison religieuse, elle fut appelée, enfant, à complimenter, au nom de ses compagnes, une auguste prin-
cesse à son passage. Elle en reçut un baiser, un souvenir, la promesse d'une protection spéciale.
Marie avait profité des lerons de ses maîtres, de la fréquentation des jeunes nièces de madame de Ru val : elle écrivait avec une délicatesse merveilleuse, elle brodait comme une fée, et chantait à ravir, d'une voix fraîche et sonore, et non sans méthode. La guitare résonnait comme une harpe sous ses doigts; tous ses goûts étaient aimables et distingués : elle n'était nullement déplacée au salon de la comtesse, sans s'y enorgueillir de sa présence, comme sans colère de sa position. <i
Sa dignité naturelle en aurait imposé au })lus hardi , si quelqu'un avait pu penser à lui manquer en quoi que ce soit. Les gros garçons du pays qui l'avaient vue enfant la tutoyaient» mais se seraient bien -tardés de
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dire un mot déplacé devant elle. La jolie fille n'était pas de la même nature queux; ils le reconnaissaient et subissaient sa loi ; nul n'aurait osé la demander en mariage. « Je ne suis pas digne de Marie » , disait le plus riche, le mieux élevé.
Adorée, caressée autant par la comtesse que par sa mère elle-même, Marie n'était obligée à aucun service et entrait à peine à l'office. Sans cesse retenue ou appelée pour prendre part aux travaux d'aiguille ou aux jeux des petites nièces de madame de Ruval et de leuis jeunes amies, elle vivait par le fait beaucoup plus en noble demoiselle qu'en humblg fille d'un ancien soldat.
Le vieux garde rafi^olait de son bijou et ne tarissait pas sur ses mérites que personne n'était tenté do lui i ontester*
11 en entreten;iit incessamment Charles, soit qu'il le conduisît où il savait qu une compagnie de perdrix s'était remisée, soit qu'ils lussent ensemble à Taffut dans le petit bois aux lapins.
Charles se gardait bien de l'interrompre. Marie ne lui paraissait que trop charmante, et il s'était surpris h la regarder plus qu'aucnne des grandes dames du château.
Marie avait souvent rencontré les veux de Charles et les avait trouvés'*^ort bienveillants ; elle l'avait examiné et s'était dit qu'il était beau. Elle savait qu'il était aimable, bon et estimé de tous. Marie en vint elle-même à regarder le jeune de Surval plus que tout autre, et son cœur baltait bien fort.
Le mouvement était grand au château de Ruval, et le bon esprit des habitués était trop général, pour que l'on fût porté à s'y
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épier réciproquement. Marie n*y était en évidence que sous le rapport de la gentillesse, et ne cherchait nullement à se faire remarquer. Modeste et réservée avant tout, elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle éprouvait. Elle dormait moins, elle pensait incessamment à M, Charles, sans s'en étonner, sans s'interroger. On aime ainsi sans s'en douter, et il n'y a danger dans cette position que si l'objet aimé vous révèle luimême son amour ou met en jeu celui que vous éprouvez. L'indiscrétion d'un tiers aussi est à craindre, un confident devrait se borner à écouter, et ne pas faire connaître sa pensée, ou du moins tout ce qu'il croit apercevoir. L'amour est surtout à redouter quand il est reconnu pour ce qu'il est.
Un roué, %in lion aurait facilement découvert le secret de Marie, et en eiît sans doule
abusé. Charles fui inquiet de la douceur du regard de la jeune fille, et il s'étudia à ne pas se tourner trop souvent vers elle, il s'y clï'orça; puis il craignait de lui sembler indifférent, de la blesser, il cherchait de nouveau ses yeux, les voyait baissés, humides , et les plus douces paroles venaient bientôt rendre le calme à Marie.
Charles aviut assez vécu déjà pour se reconnaître au milieu des émotions qui le tourmentaient. L amour de la belle aclrice, sans lui gâter le cœur, lui avait appris à y lire, à le scruter.
— Je suis perdu, se dit-il, j aime Marie, rien ne peut m'en distraire, et cependani je ne dois pas l'aimer, madame de Ruval la traite avec une bonté matei'nelle, Marie est sa fdleule ou plutôt son enfant. Chacun la regarde ici comme la joie, Tornement du château, on la voit, on la rencontre |>artoiit
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chantant comme une jeune Aiuvctte, tout le monde l'aime. Et son vieux père, ce brave soldat de Wagram, il adore sa fille comme la gloire, comme l'honneur. Ce n'est pas là une grisette qu'on peut aimer pendant trois mois et quitter sans inquiétude, sans remords... L'amour est sérieux avec Marie, je ne l'éprouve que trop. 0 mon Dieu !....
On dansait à la harpe ou au piano le soir sur la pelouse en face du salon, et chaque habitant du château * faisait partie obligée de ce bal de famille, Marie aussi bien que la comtesse.
Charles n'osa plus inviter Marie, il se tint constamment jouant de la harpe, sous prétexte d'une légère douleur au pied.
Il était convenu que chacun cueillerait dans le jardin les fruits de son dessert, et Charles, parti pour la chasse au l^ver du
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soleil, arrivait trop fatigué pour pouvoir moissonner des fraises, déjà devenues rares par la saison. Marie, chargée souvent des intérêts de madame de Ruval, veilla à ceux de Charles; chaque jour, elle lui servait tout ce qu'il y avait de mieux, et Charles ne rougissait pas moins que Marie en se voyant Tobjet de soins aussi obligeants.
Ils avait les habitudes de Marie et pouvait facilement la rencontrer seule, il l'évitait au contraire.
La jeune fdle, dans son inexpérience, le cherchait peut-être.
Un matin, de très bonne heure, Charles entrait dans un bosquet du jardin. Il avait mal dormi, il voulait rêver, réfléchir sur sa position.
Marie était assise, rêveuse elle même, dans le bosquet. Elle jeta un cri à I aspect de Charles, et voulut fuir; ses forces ne le
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lui permirent pas, et elle Yesla immobile, éperdue d'émotion.
Charles, oubliant ses résolutions les plus énergiques, serra la jolie lille sur son cœur et lui donna un baiser, en lui disant : « Que > je t'aime, Marie. >
Le devoir, l'honneur reprirent aussitôt leur empire. 11 déposa Marie palpitante sur un banc de gazon et s'enfuit à toutes jambes.
— Mon Dieu! se dit-il, pardonnez-moi; mais l'épreuve est trop dangereuse, j'ai failli succomber, je succomberais en effet, mieux vaut m'éloigner.
Le courrier quotidien venait d'arriver et apportait à Charles une lettre de son ami Jules. Il prétexta une affaire qui le rappelait à la ville et prit congé de madame de Ruval, à petit bruit, comme s'il avait dû revenir dans quebjues jours.
Sn nomination de sul>slitiU étant en rolanl, il se rendit à Paris.
Il essaya de s'étourdir dans les démarches officielles à faire auprès des grands personnages, et dans la compagnie de ses amis. Vains efforts! Timage de Marie était là, présente devant ses yeux, et il souffrait d'autant plus qu'elle lui semblait triste, languissante. Pour un nobie cœur, l'anxiété la plus cuisante est la crainte d'un tort envers la femme qu'il aime.
L'hiver avait ramené madame de Piuval à Grenoble, et Marie espérait y retrouver Charles.
Le baiser du bosquet avait décidé du sort de la jeune fdle, le souvenir lui en était bridant, Marie se sentait malheureuse.
Tel est le printemps de la vie, quelques éclairs de bonheur, puis des orages et d'affreuses déceptions.
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Cliarles ncsoudVail pas moins.
Il était lié avec un ecclésiastique, son compatiiote , homme de cinquante ans, d*un caractère élevé, l'oracle du monde religieux. Il lui confia son amour, sa position, sa conduite.
— Tu as fait ton devoir, mon cher Charles, lui répondit son ami, l'honneur te défendait de tromper Marie, et les convenances sociales ne te permettaient pas un mariage avec la fille d'un garde-chasse. Pareille alliance aurait empoisonné ton existence tout entière. Dans quelques mois, tu ne penseras plus à cette petite que pour te féliciter de ton courage, de ta fermeté. Marie elle-même te remerciera, et s'estimera heureuse d'épouser quelque riche fermier des environs du château de Ruval.
Le temps s'écoulait, et le sentiment de sa bonne action ne donnait nullement à Char-
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les la satisfaction intime que son ami le grancl-vicaire lui avait assurée, garantie. La sœur de l'honorable abbë, femme du monde et pleine d'esprit et de cœur, devina, comprit son secret, et le lui arracha.
— Je ne suis pas de Favis de mon frère , dit-elle à Charles : il n entend rien en affaires semblables. Yotre conduite, mon ami, est sans doute fort noble , mais vous en souffrez cruellement, et je doute que Marie s'en trouve bien elle-même. Je ne saurais vous dire ce qui aurait mieux valu, cela est extrêmement délicat. Retournez à Grenobloj et livrez-vous aux circonstances : elles conseillent parfois mieux qu'aucun docteur.
Trois jours après, Charles, dans un état d'angoisses inexprimables, arrivait s à Grenoble et courait chez madame de Ruval.
Minuit sonnait, le temps était affreux, la
saison livs rigouKMiso, la neigo couvrait la lerie en abondance. Il n'espéiail pas trouver la porte cochère ouverte, elle Tétait, ua donieslique qui venait de sortir en courant n'avait pas pensé à la pousser.
Tout était dans une agitation, un mouvement extrêmes. Uon entendait des pleurs, des gémissements; madame de Ruval éclatait en san;^lots.
Charles, en proie aux pressentiments les plus sinistres, arriva jusqu'à la chambre de Marie. Une malheureuse mère au désespoir avait eu seule la force de rester près du lit où sa fille gisait mourante.
A genoux, en larmes, éperdue de douleur, elle sollicitait de Dieu un miracle, le retour de son enfant à la vie.
Marie touchait au moment suprême. Elle reconnut Charles, et, fciisant un dernier effort, elle balbutia, en lui tendant une main
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clt'jîi glacée : « Ingrat! vous venez trop lard! Il fallait m'aimer comme je vous aimais!.. »
Marie retomba inanimée. Elle venait de rendre son âme à Dieu.
« A celui qui pour nous fut un ami sincère , » Nous devons à jamais les sentiments d'un frère; )) A celle dont l'amour a fait noire bonheur » Nous devons notre sang cl même notre honneur. »
Charles alla se jeter dans les bras de sa mère, sans oser lui dire le sujet de ses larmes et de son désespoir.
M. de Surval, tout au positif de la vie, à son aaibiiion très naturelle pour son neveu, crut que celui-ci se chagrinait de n'avoir pas été nommé substitut, et il lui montra une lettre du ministre qui lui annonçait qu'il n'y avait qu'ajournement, afin de donner a Charles un siège plus important, une résidence plus agréable.
Le malheureux jeune homme n'en continuait pas moins à se désoler.
Une lettre de Jules vint changer le cours
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do ses idées, en le forçant à s'occuper sérieusement des intérêts de son ami.
Jules Lepetit avait cultivé de très heureuses dispositions pour la peinture. Dès le collège, il excellait dans la caricature, le portrait. Souvent il croqtiait tel de ses professeurs dont il subissait ou venait de subir une remontrance.
Non sans avoir maudit, maintes fois le jour, le latin, le grec, surtout les mathématiques, et, plus encore, les malheureux savants chargés de lui en inculquer les douceurs, il était arrivé à l'heure tant désirée de sa sortie du collège. Après en avoir franchi le seuil, il se retourna et dit avec une expression d'amertume dont on ne saurait rendre l'énergie : a Ah! comment peut-on être assez sot, assez faux, pour prétendre que le plus beau temps de la vie est celui où l'on a langui entre ces quatre murs, eu
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proie au (les[)otisine lo pins; ahsuivle! » Et Jules se jetait avec une joie délirante dans les bras (îe sa mère, bonne vieille dame qui n'existait que pour son fils.
— Méchant enfant, répondait-elle, croistu donc que je n'ai pas attendu ce moment avec la même impatience que toi. Voilà tes études finies, eh bien! fais-toi peintre, et pis que cela, s'il est possible. Je te laisse libre de choisir une carrière, je te fais ton maître à dix-sept ans. Dieu lit dans mon cœur, et il me pardonnera si les hommes me condamnent.
— Je vous bénirai, moi, aujourd'hui comme toujours, reprit Jules, en redoublant de caresses. Je prends (Charles à té* moin de votre promesse, et je m'engage, en retour, à n'aller travailler à Paris que lorsque M. de Surval jugera à propos d*y envoyer son neveu faire ou continuer ses étu-
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des en droit. Le portrait de mon ami sera Je premier que j'exposerai au salon, de même que Charles plaidera aussi mon premier procès.
Les deux jeunes gens ne partirent pour Paris que deux ans après, sous la conduite de madame Lepelit; et pendant que Charles se faisait avocat, Jules devenait un peintre fort habile.
— Tu n'entends rien à la vie, disait-il à son ami, plus sérieux, plus régulier que lui dans ses études. Je sais quel est le vrai, le seul plaisir, et je le goûte dans toute sa saveur. Il est dans l'amour et dans ce qui lui ressemble. Les femmes! ah! qui ne serait à genoux devant elles! qui peut ne pas les adorer, les respecter même dans leurs faiblesses, dans leurs caprices, dans leurs folies! Je donnerais ma fortune pour un de leurs regards, et ma vie, mon honneur à celle qui
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m'aurait aimé, ne fût-ce qu'un jonr. Quelle délicatesse de sentiments! Nul n'est excusable de blesser leur cœur. Si nous cessons d'aimer, nous devons cacher notre inconstauce avec [)lus de soin que nous n'en avons mis à plaire. Voila la saine philosophie, et je le dede, mon ami, de la combattre, de la détruire par les argumeiils les [)lus S[>écieupw.
— Je m'en garderai bien, je n'en suis pas tenté, répondait Charles. Amour et délicatesse, rien de plus naturel, rien qui me soit plus sympathique. C'est une maxime dont je ne veux jamais m'écarter.
— Tu me reprochais parfois la légèreté de mes études au collège, et je suis plus fort que toi sur l'article le plus important de la vie, le grand chapitre du bonheur. C'est sur celui-là qu'on aurait dû nous exercer uni-
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qiienienl : à coup sur, je t'aurais enlevé le premier prix.
— Nous verrons bien, répondit Charles en riant, tu m'y fais penser; mais je ne veux nullement te prendre pour modèle. Tu aimes de tous côtes et toutes nos petites actrices de Belleville et Montmartre.
Jules perdit sa mère. Charles ne quitta pas son rsmi, il assista aux derniers moments de madame Lepetit.
— Vous me le promettez, Charles, lui ditelle, vous resterez un frère pour Jules. Il est si bon, mais si fou, mon pauvre enfant! Sa récente majorité lai fait perdre la tête, et je le quitte au moment peut-être où mon amour lui était le plus nécessaire... Je vous en prie, aimez-le pour vous et pour moi.
Jules parlait depuis longtemps d'aller étudier à Rome, aux sources de l'art; Charles
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pressa son départ, dans l'espoir d'atléniier sa douleur, ses regrets par la distraction, et, en eJret, Jules lui écrivit deu\ mois après : n Je continue la vie que tu sais, mon ami, et je ne saurais m'en lasser. L'esprit humain, le cœui: des femmes ne sont pas moins variés que les sites des Alpes et des Appennins. C'est une étude délicieuse où je découvre incessamment des trésors; toutefois notre France vaut mieux, je crois, que ce pays-ci. Il faut voir l'Italie, mais non pas s'y fixer, et je passerai l'hiver prochain en Languedoc. J'y veux vivre entièrement de mes pinceaux, afin de ne me faire aimer que pour moi-même. J'ajouterai par là des charmes de plus à mon existence. »
Bientôt il découvrit aux environs de Castelnaudary la j^erle des perles, un ange, une divinilé, une enchanteresse, la femme avec laquelle il voulait, disiût-il, vivre et mourir.
Charles le croyait en pleine lune de niiel, IcH'squ'il reçut à Grenoble une nouvelle lettre.
< Accours à mon aide, mon ami, sans perdre un seul instant, écrivait Jules. J'ai rempli, tu le sais, mes engagements envers toi. Ton portrait est le premier que j'ai exposé au salon, et il ne t'a pas fait moins d'honneur qu'à moi-même. Entre nous, il t'aurait procuré une magnifique clientèle, si tu n'avais complètement négligé l'art oratoire pour la musique. J'ai confiance en Ion éloquence, et je le prie d'ouvrir ton code une fois en mon honneur... Je suis envoyé devant la cour d'assises de C... comme accusé de vol...
> Je te vois d'ici le récrier, n'y rien comprendre. Je n'y comprends trop rien moimême; maison vient de me signifier ce qu'on ap[>el!e un ariêt et un acte d'accusa-
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lion : mon cas y est présenté comme pendable. On prétend que j'ai éprouvé nne passion coupable, désordonnée, non pour une belle dame, mais pour ses diamants, et je ne saurais dire le contraire. De graves magistrats, habitués à lire dans le cœur humain et à flairer le crime d'une lieue, en ont vu ainsi, et sans doute ils sont infaillibles.
» Viens débrouiller ce grimoire : c'est ton affaire, ton métier. Je fai entendu professer que lu serais honteux de ne savoir que chanter et jouer de la harpe : voici Toccasion de faire autre chose. Hâte-toi donc. i>
Trois jours après, Charles était à C..., et il courait à la prison se jeter tout ému dans les bras de Jules.
— Je m'y attendais, dit celui-ci : c'est moi qui serai obligé de raff'ermir ton courage; c'est au malade de rendre des forces au
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médecin. Eh! sois à mes affaires et ne le désole pas.
— Explique-moi donc, lui dit Charles...
— Gh! je n'ai rien à t'apprendre. J'ai, mon ami, les qualités de mes défauts. Je suis résigné à subir les conséquences de mes mauvaises actions, de mes mauvaises pensées même. Or, il paraît que je suis uw grand criminel... Vois plutôt. Voilà les pièces qui m'accusent, qui m'accablent. Tâche de me préserver de la peine infamante : il n'y a que cela qui m'effraie. On peut peindre et s'occuper en prison, aussi bien que partout ailleurs, et j'ai déjà ftiit ici le portrait du concierge, belle (igure, une vraie tête d'étude. J'ai consulté ce brave homme, et il m'a assuré que, pour peu que tu eusses une ombre de savoir-faire, tu obtiendrais des jurés, en les attendrissant sur ma famille, ma jeunesse, mon inexpérience, etc., une déclara-
** L^t VIE
tion (le circonstances atténuantes. Cela ne se refuse à personne, même aux pairicides, à cette lieur<^use époque de philanthropie, et je suis encore à mes débuts dans le crime, je te le jure.
Charles avait jeté les yeux sur le récit de faits imputés à sou ami.*
— Tu n'es accusé, lui dit-il, cpie de tentative de vol, et c'est bien différent.
— Oui, mais lis ce qui suit : « Laquelle tentative, manifestée par un commencement d'exécution, n'a manqué son elfet, etc. »
— Il n'y a, à bien dire, contre toi que tes aveux.
— Et d'avoir été pris sur les lieux, ouvrant le secrétaire qui renfermait les diamants de madame Darville pendant qu'elle était au bal.
— Peu avant qu'elle en revînt et dans sa chambre à coucher, le soir même où sou
mari, le ( olonel, arrivait sans lUi e aUc^nJu... Allons, je snis rassuré sur la criminalité. 11 est bien d'élre délicat, de ménager Thonneur de la femme qu'on aime; mais il serait trop fort de s'exposer à une peine criminelle...
— Je ne comprends ni ne veux comprendre, reprit Jules, ce que tu prétends dire. I.a force de la vérité m'a entraîné a tout avouer. Le plus honnête homme peut céder à un mauvais mouvement. Ce n'était certainement pas par amour pour madame Darville que j'étais en devoir de fouiller dans son secrétaire lorsque le colonel m'a surpris.
— Tu avais un motif quelconque, que je devinerai ou que tu me diras.
— Je ne te dirai rien de plus, et j'ajoute que si tu veux me faire acquitter, quoique coupable, je te prie de reprendre la poste et de me laisser en paix. Il est sans doute
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