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tu n'as fait. Il y a de ma faute dans tout cela.
Sans doute le théâtre elle procès de ton ami Jules, pouvaient avoir fait de toi un homme grave avant le temps; mais lu as le cœur de ton père, et je vois bien qu'il le fallait laisser courir le monde avant de le revêtir de ma vieille robe noire ou rouge. Tu reprendras la clé des champs à ton loisir, après quelques mois. Ta mère est malade, et ta place est maintenant auprès de nous; mais commande à ta douleui% à tes émotions même, chante, n'en eusses-tu aucune envie. Ma digne belle-sœur me priait ce matin de l'écrire, de l'appeler : le son de ta harpe, disait-elle, pourrait peut-être adoucir d'affreuses tortures.... >
Ah! Dieu a témoigné, une fois de plus, de sa bonté intelligente en créant l'homme essentiellement frivole et oublieux. S'il en
élail autremeiU l'existence serait trop abrégée, et nous succomberions bientôt sous un fardeau tout-à-fait au-dessus de nos for" ces.
Pendant près de deux mois, Charles ne quitta plus sa mère, qu'ii voyait dépérir, mourir sous ses yeux.
Madame de Surval, douée d'une fermeté peu conniiune, en proie à une maladie qui ne pardonne pas, souffrait d'autant plus qu'elle s'efforçait de le cacher. Elle avait beaucoup aimé la harpe, et exigeait que Charles, qui refusait de s'éloigner un seul instant, lui fit de la musique plusieurs heures par jour. Elle cessa d'exister, en bénissant son fils adoré.
— Mon ami, dit le bon président à son neveu, je ne sais pas si je ne serai pas assez peu philosophe pour t'imposer pareils soins, pareille douleur, à mon tour, et je suis donc
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intéressé à ce que tu recouvres des forces, à ce que tu rentres dans la vie normale à ton âge... Rappelle-toi mes recommandations. Je vais régler tes affaires, et tu trouveras dans le secrétaire de ta mère des valeurs considérables, tu sais que toute sa fortune était mobilière... Veux-tu que j'écrive à ton ami Jules de venir te chercher ?
— Non, mon oncle, je vous en prie. Je suis incapable d'une détermination quelconque. Permettez-moi seulement de prendre une chambre chez vous et d'y demeurer quelque temps.
— Tu me feras plaisir, mon cher enfant. »
« LcMdator temporis acti. »
( Homàce. )
Il faut être gai, bien disposé, pour s'arranger des folies d'un étourdi, et Charles, tout au deuil de sa mère et au souvenir de Marie, était loin de souffrir de Téloignement de Jules. Il s'en était séparé presque avec plaisir, à leur retour d'Afrique, tant son ami avait ai3usé de sa patience ; et il ne désir rait nullement le voir à Grenoble ; mais Jules se déplut à Paris, et il s'avisa très spontanément de venir retrouver son avocat. La 'peinture même avait perdu ses charmes à ses yeux. 11 est des moments fâcheux, dans la jeunesse surtout, où l'homme est à charge à lui-même.
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Jules sV'lait refusé à spjouruer à Grenoble depuis hientol quatre ans. Il redoutait fort, s'il n'avait pris en antipathie, ce qu'il appelait ses grands parents, sa tante aux falbalas, comme il la nonnnait, madame de Iauv, qui devait bien avoir quaiante-cinq ans, et, plus encore, son oncle, le frère aîné de son père, honnête conseiller de préfecture, quasi sexagénaire.
Les jeunes gens regardent les hommes d'un âge mûr comme des êtres a part, avec lesquels ils n'ont rien de commun, et qui leur sont fatigants et le plus souvent ridicules. 11 ne s'en occupent qu'à leur corps défendant et en redoutent des lieux communs ou des remontrances, de sots conseils tout au moins.
Le théâtre et les romans les entretiennent dans cette manière de voir. Le grand Molière lui-même présente les hommes de
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cinquante ans comme quinteux, fâcheux, jaloux, radoteurs et follement amoureux de jeunes filles qui les trompent.
Jules riait en lui-même, en se rappelant la parole grave et sentencieuse, le maintien raide et guindé de son oncle, et les toilettes absurdes de sa tante.
Les émotions de sa comparution en cour d'assises, finirent par lui rendre Paris même monotone, et, son aventure Teffrayant des amours des grandes dames, il s'éprit d'une grisette émérite et sentimentale.
Ici, l'inconvénient était d'autre nature: la belle Cloiilde se piquait d'une constance incomparable, et ne voulait que son Jules pour pilote sur le grand océan de l'existence.
Il y a ainsi, au faubourg St-Germain, au centre le plus civilisé de la France, de malheureuses exceptions, qui font le désespoir
de la jeunesse.
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Clolildc venait de faire une scène à Jules» de Taccabler de reproches. 11 ne l'aiinait plus, disait-elle, il ne Tavail jamais aime'e ; il avait détruit le repos, le bonheur de sa vie. Elle menaçait de s'asphixier.
Jules était beaucoup plus réellement désespéré. Jl déménagea deux fois pour échapper à un amour si tenace, et toujours Clotilde le rejoignif, plus passionnée, plus exigeante, plus insupportable, il faut trancher le mot.
Bien de fâcheux comme un amour qui n'est plus partagé. Les hommes se sont fait une raison à ce sujet; ils permettent ou ils se permettent de rompre à volonté la douce chaîne; les femmes devraient passer condamnation à leur tour. L'insistance leur sied moins encore qu'à nous, celui-là a tort qui n'est plus aimé. Nul sentiment n'est plus vif, plus passionné que l'amour, mais aussi
nul senliinent n'est plus égoïste, plus inconstant, plus volontaire. On aime ou Ton cesse d'aimer sans savoir pourquoi. Tout ne (înit-il pas? pour revivre sans cloute, mais sous une autre forme, à d'autres e'gards.
On jugera de la douleur de Jules par la re'solution héroïque qu'elle lui inspira.
Les Parisiennes redoutent étonnamment la province, se dit-il, et la grisette la plus échevelée recule à l'aspect d'un oncle ou d'un tuteur. Clotilde, qui m'a poursuivi de la rue de Seine à la rue St-Lazare et au faubourg du Temple, me laissera paisible en Dauphiné. Je me réfugie au sein de ma famille. Oii peut-on être mieux?,,. J'y serai réellement bien, si j'y suis paisible, et mes grands parents ne sauraient guère radoter plus que Clotilde.
Il éprouva un singulier embarras à son
M tNE Vit
arrivée sur le sol natal. 11 avait si peu cultivé ses liens de parenté depuis son départ pour Paris, qu'il n'osa pas descendre familièrement chez sa tante ou chez M. Lepelit. 11 craignit, d'autre part, de les fâcher, en allant prendre un lit chez (^.harles.
11 descendit à l'hôtel et dîna à table d'hôte.
Ses préjugés si fous de jeunesse, sur les mœurs et les manières de ses parents, le portèrent à faire une vraie toilette de marié pour se présenter chez eux. 11 ne se rappelait qu'à peine leur adresse, et l'ensemble de la tenue de la maison de son oncle le surprit. Un vieux domestique, à bon visage, au regard doux et prévenant, l'introduisit dans un salon élégamment meublé, que Jules reconnut enfin. Il y avait joué cent fois avec Charles et sa petite cousine.
Son entrée ne fat pas remarquée. Une jeune fille de douze ans était au piano, et un homme, au visage grave mais bienveillant, son père, l'accompagnait de son violon, souriant avec bonheur à la grâce avec laquelle Taimable exécutante venait de rendre un passage difficile.
Jules regarda ce tableau avec plaisir, et le trouva plein de charme.
M. Lepetit l'aperçut et vint à lui les bras ouverts.
— Eh ! mon ami, c'est toi! Sois le bienvenu. Tu me trouves dans un moment de loisir, faisant de la musique avec ma Lucie. Elle est sortie dès ce soir de sa pension pour passer son dimanche avec moi demail). Cest notre jour de fête à tous les deux... Hein ? tu n'aurais pas reconnu ta petite poupée d'il y a quatre ans. Embrassezvous donc, enfants,.. Mais tu n'es pas là en
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hal)U de voyage, et tu arrives cependant. II fallait donc m'écrire pour que nous allions t'attendrc à la voiture. Viens, Lucie, que ïious installions ton cousin dans sa chambre. Tu aideras ta bonne et notre vieux José} h à tout mettre en ordre.
Jules était ému de cet accueil si simple et cordial. Il n'osait pas dire avoir dîné à rhôtel, et encore moins y avoir pris une chambre.
— Pardon, mon oncle, dit-il enfin, ne vous ayant pas prévenu...
— Comment! mais lu es toujours attendu, mon ami. C'est ici pour toi la maison paternelle, puisque mon frère n'existe plus. Sois tranquille, tu ne me déranges en rien, et tu ne seras pas troublé toi-même chez moi. Je ne suis à peu près à la maison que la nuit ou aux heures des repas. M. le préfet est souvent à Paris ou en to :rnées, en mis-
sîons cle toute espèce, et il me laisse volontiers administF^er en son nom. Cela l'arrange et me dérange peu, car ce sont de fort belles fonctions, qui me plaisent et dont j'ai de'sormais riiabitude. Mes compatriotes sont même satisfaits, disent-ils, de leur pre'fet ad honores h peu près, et veulent m'en récompenser par la députation... Je laisserai faire celte fois encore; j'ai la philosophie des gens heureux. Lucie terminera son éducation à Paris, et j'essaierai, à mon tour, de la vie de la capitale... Je suis tout joyeux de ta présence, cher Jules, et tu vois que je babille en conséquence. C'est pour t'exciter à causer toi-même. Tu égairas mes repas solitaires, et tu me diras tes peines et plaisirs, tes émotions et tes projets, si mon amitié ne te semble pas indiscrète...
Jules se trouvait heureux de ce sans-fa-
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çon de son oncle, et il s'emménagea avec plaisir dans une jolie chambre, à la fois riche et commode. Il était enchanté de la grâce toute naturelle de sa jeune cousine, courant, sautant comme un faon autour de son père, jouant avec lui, sans que M. Lepetit craignît de déroger à la gravité de son âge ou de sa position.
Us allèrent passer la soirée chez madame de Lucy, la tante aux falbalas^ veuve depuis quelques années, avec un fils unique, joli garçon de dix-sept ans, qui finissait sa philosophie au collège de Grenoble.
Jules avait maintes fois plaisanté de sa vieille tante. Il ne fut pas peu surpris de la trouver belle encore, vêtue avec goût, sans exagération aucune, brillante de blancheur et de sanlé.
Madame de Lucy raccueillit, comme avait fait M. Lepetit, sans reproche d'oubli
OU de négligence, comme si sa présence à Grenoble était un foit tout simple et attendu.
Ils passèrent ensemble la journée du lendemain à la campagne de madame de Lucy, sans laisser à Jules le temps daller voir son ami Charles.
M. Lepetit ouvrit son courrier préfectoral en leur présence, pendant que -kiles causait avec son cousin, le pliilOwSophe, aiaiable enfant, plein d'esprit et de savoir; et, le soir en rentrant à la ville, ils reconduisirent Lucie à sa pension.
Jules était fort surpris de n'avoir pas éprouvé un moment d'ennui.
Après le déjeuner du lundi, en tête à tête, M. Lepetit prit congé de son neveu.
— Excuse-moi, mon ami, lui dit-il en lui montrant sa bibliothèque. Je te laisse avec mes amis Montaigne, Molière, George
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Sand et compagnie, et je suis sûr que lu attendras mon retour sans impatience. Tu dois d'ailleurs aller voir ton ami de Surval? digne garçon qui vient de donner à sa pauvre mère, à ses derniers moments, des soins qui lui font honneur.
Jules était plongé, rêveur, dans un fauteuil. Il se surprenait à envier le sort de ses vieux parents, aux dépens desquels il s'était amusé tant de fois. La vie , la position de M. Lepetit lui semblaient excellentes : une jolie enfant à aimer, une belle fortune , un état honorable.
— Mon oncle jouit-il donc constamment de cette santé florissante que je lui vois, de cette humeur égale et gaie? dit-il à Joseph , qui achevait de ranger sa chambre.
— Lui, monsieur! répondit le vieux serviteur, heureux de pouvoir parler; à cinquante-cinq ans il vaut mieux qu'un jeune,
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homme. Il dansa avec madame sa sœur, pour compléter un quadrille, au bal d'enfants que donna mademoiselle Lucie, au carnaval dernier. Il passe sans difficulté la nuit a travailler à la Préfecture quand il en est besoin. Pis que tout cela , je vous le dis en confidence : il y a telle grisette de vingt-deux ans, fraîche et fringante, que je vois venir ici plus souvent que de raison, et qui me semble toujours joyeuse et gaillarde.
— C'est bien , c'est bien, reprit Jules , en congédiant le babillard.
Il courut chez Charles.
— Parbleu, mon ami, lui dit-il, si le deuil de ta mère n'était pas aussi récent , j'épancherais avec toi bonne dose de gaîté ou de fureur. L'alternative t'étonne peut-être, et cependant il est trop vrai que je ne sais pas bien si je dois rire ou me récrier de Tab-
surdité de la vie. La belle Clotilde, que tu connais, m'a chassé de Paris, et je suis venu ici pour me moquer de mes vieux parents ; mais je te vois peu disposé à rire avec moi, et je suis tout à mon juste désespoir d*étre beaucoup plus sot et ridicule que ma famille. Ma tante est belle à me rendre amoureux, et mon oncle est heureux à me faire envie , même sous un rapport inoui , anormal, phénoménal, incroyable : il a une maîtresse jeune 5 jolie et de bonne humeur! C'est sans doute une grâce d'état , de position, et il faut toucher à la fin de sa carrière pour rencontrer de ces merveilles là. L'hiver de la vie en vaudrait-il donc mieux que le printemps ou l'été ! je vais tantôt désirer avoir trente ans de plus. J'ai pensé à enlever à mon oncle sa Lisette ; mais , adorable pour lui, elle serait probablement détestable pour moi , et je dois des procédés à ce
digne homme. Mieux aurait valu mVïtablir ici sous ses auspices : je lui aurais demandé ensuite la main de sa jolie petite Lucie; mais ici, nouvelle difficulté : mon cousin ma prévenu , Lucie est le rêve de sa philosophie de dix-sept ans. Je ne dois pas non pkis aller sur ses brisées, de sorte que lamour et l'hymen me sont interdits à Grenoble. Force m'est de retourner à Paris ; au risque d'y retomber dans les fers de Clolilde. Viens avec moi, ton éloquence m'en sortira peut-être , comme de la cour d'assises.
— Je ne saurais, mon ami, répondit Charles. J ai ici à placer les cent mille francs que ma mère ma laissés en billets de banque, et je neveux pas en disposer jusqu'à ce que je sois fixé sur un autre sujet, qui me tourmente fort. La vie n'est pas difficile pour toi seul.
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— Veiix-lu donc encore tuer Ion journaliste de U...?
— Pas si fou : son ombre me ferait procès , et il n y a que toi pour aimer les émotions d'audience.
— ïu me fais penser à madame Darville. Je suis tenté d'aller la chercher et de remmener à Paris pour jouer la comédie avec nous. Avec nous^ Charles , car tu ne peux manquer de me rejoindre bientôt. Tu sais la fantaisie de cet enrasfé de docteur Guébin et du dilettante Fouilleul. Il faudra bien on venir là... Adieu, capitaliste embarrassé. Eh ! jette tes billets dans l'Isère , ou à la tête d'une jolie fille qui t'aimera six mois, à pareil prix.Prends-là très jeune, pour qu'elle n'ait pas eu le temps de devenir méchante. Je suis sûr que Clotilde était adorable à quinze ans. Il y en a neuf de cela, et les instincts de la femme se développent de
bonne heure. Uappelle-toi mesinstruclions... J'ai eu tort de venir ici. Que le diable m'emporte, si je sais en quoi, sous quels rapports, par quels côtés , ma jeunesse est préférable à la vieillesse de mon oncle.
« Amour, ô chaste joug où le monde se plie,
» Aurore cl souvenir du ciel, » Viens, s.igcsse sublime et sublime folie! )> Amour, en qui jVspère, amour, par qui j'oublie ;
« Amour, souffle de l'élernel ! »
Si ramour a des charmes infinis, il offre aussi des chagrins, des dangers de toute espèce. I/inconstance est inhérente au cœur humain, et nous pouvons en souffrir cruellement, parfois de la nôtre, le plus souvent même, mais surtout de celle de Tobjet aimé. Cest aussi assumer l'immense responsabilité de tcmt Tavenir d'un nutre être, <jiie d'en obtenir une affection sans bornes et que Ton prétend devoir rester telle , lorsque la triste expérience prouve incessamment le contraire. Un homme raisonnable ne s'exposerait pas sur cette mer sans fond ; mai' amour et raison sont incompatibles.
La ville de Grenoble, quoique assez peuplée, est peu e'tendue; ses maisons sont élevées et ont toutes plusieurs étages. Il n'en est presque pas qui ne conliennent aussi plusieurs familles.
Celle habitée au premier étage par M. de Surval avait pour locataires, au second, des artistes, M. et madame Mauclair.
Ces" bonnes gens, assez avancés dans leur carrière et en possession de quelques économies, comptaient avant tout, pour assurer leur avenir, sur leur fille unique, à peine âgée de quinze ans, mais déjà forte pianiste et cantatrice distinguée.
Ida, malgré son extrême jeunesse , était femme aussi bien au moral qu au physique. La pensée, l'imagination surtout avaient chez elle devancé les années. Grande et forte, parfaitement blanche et belle, ses yeux noirs avaient une expression adora-
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ble, son regard était irrésistible. Ida n*avait plus de Tenfaiit que l'dge et Tinexpérience : le germe des passions fermentait déjà dans son cœur.
Les partitions classiques lui étaient familières, et elle chantait Norma et Liicia avec âme et sentiment ; elle avait essentiellement ce que l'on nomme le feu sacré.
Ses père et mère étaient ses admirateurs les plus enthousiastes , et presque ses serviteurs sous maints rapports.
ïda se regardait elle-même comme esclave sous tant d'autres. Elle se dépitait d'être retenue au picino huit ou dix heures par jour, et n'y prenait souvent place que les larmes aux yeux. Artiste passionnée, elle n'aurait toutefois voulu voir dans la musique qu'un sujet de délassement, et non pas un moyen d'existence.
Elle avait les goûts, les manières des
grandes dames, dont elle enviait follement la position. Elle aimait à trôner sur un canapé dans un salon, à rêver, à sommeiller sur une causeuse, à muser à sa fenêtre, à regarder à travers sa jalousie, à fixer l'attention des passants. Avide d'hommages, elle se retirait timide, mais heureuse, si un jeune homme s'arrêtait pour Tadmirer*
On ne pouvait pas la contrarier davantage que de la traiter comme un enfant , que de lui rappeler même son âge. Ida se sentait de force à prendre son essor dans la vie , et son amour-propre souffrait de ne pouvoir sortir sans être accompagnée de ses parents. Il lui semblait extraordinaire encore de n'avoir pas une voiture à ses ordres. La fortune était , à ses yeux , l'accèssoire obligé de ses talents et de sa beauté.
Ida se regardait avec délices dans son miroir. Son génie, bon ou mauvais, lui di-
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sait qu'être belle était la CQndition première de bonheur pour une femme, et qu'une haute et riche position ne pouvait manquer de lui être acquise. ,
Admise à faire de la musique dans les salons de Taristocratie, elle y était souvent relemie aux petits bals qui suivaient le concert.
Ida se regardait, comparait, et tout lui prouvait qu'elle y était parfaitement à sa place. Plus belle et non moins distinguée qu'aucune comtesse ou marquise , elle en adopta sans efforts les manières et jusqu'au langage. Le laisser-aller artistique lui était, lui devenait de plus en plus antipathique. Sa raideur avait éloigné tous les amis, tous les camarades de son [ère, de la maison de celui-ci.
Elle avait la prétention d'être invitée pour elle-même, et non comme artiste à
AGITÉ u:. loi
prix crargent. Elle ne voulait pas savoir que ses parenis s*engageaient pour elle, à ce qu'elle chantât telle ou telle cavatine, ou exécutât au piano tel morceau de Bethowen ou de Litz. « Je ne sais s'il me sera possible, » disait-elle lorsqu'on venait jusqu'à elle, « je verrai, je ne suis pas bien, je ne puis rien promettre. »
Sur les lieux, au moment même, il fallait la solliciter, elle refusait crûment, au moin* dre caprice, et ses parents ne pouvaient pas insister, dans la crainte de faire couler les larmes de leur enfant adoré, ou de lui causer une crise de nerfs.
Une extrême indulgence est inséparable d'une position élevée, les enfantillages de la jolie fille étaient excusés, pardonnes avec •une délicatesse exquise. Les gens les plus sérieux, les plus stoïques cèdent au prestige, au charme de la beauté, sans le savoir,
* sans en convenir, et parfois même très sciemment,
Charles avait vu Ida dans le monde musical, à ses courtes apparitions à Grenoble. Il avait fait récemment de la musioue avec elle, et en avait même reçu des compliments : « c'est noble, c'est distingué , la harpe, lui avait-elle dit spontanément, et je vous sais gré d'en jouer aussi bien. Il est incroyable que mes parents ne m'aient pas fait travailler cet instrument de préférence à l'insipide piano, qui me repousse tant il est commun. A la vérité, vous seul jouez delà harpe à Grenoble.
— Ah ! je serais trop heureux de vous l'enseigner ! avait répondu Charles.
Les beaux yeux d'Ida s'étaient levés sur lui, pleins de la plus bienveillante exprès- * si on.
Charles avait été contraint par sa mère
d'aller se distraire quelques instants à cette soirée, et le souvenir incessant de la jeune fille, l'avait suivi au chevet de madame de Surval mouranle. Il se le reprochait, et toutefois ce fut pour se rapprocher d*Ida qu'il vint bientôt se loger chez son oncle.
Là, tout le jour, il entendait le piano et la voix de sa bien aimée.
— Quel organe pur et mélodieux! se disait-il. Ah! c'est l'artiste an cœur élevé, enthousiaste comme celui du poète, son amour doit donner le ciel.
Il remarqua les heures où M, et madame Mauclair s'absentaient, laissant Ida au piano dans le salon, et leur servante occupée de l'autre côté du palier de l'escalier.
Le bruit du piano pouvait par instants empêcher la domestique d'entendre ce qui se passait dans l'appartement sur la rue.
Charles, cédant à la fièvre qui le brûlait
loi LiNK vu:
et (Jonnaiil au hazard, comme il en est Ionjours en amour, monte à pas de loup, et, sans frapper, sans se faire annoncer, ouvre et referme après lui la porte du salon.
Eperdu, il est aux pieds d'Ida, et ne peut pronoijcer d'autre mot que : « pardon.... pardon, ma..., mademoiselle.... »
La jeune fille savait que le brillant joueur de harpe était dans la maison, à rétage inférieur, là tout près d'elle, depuis plusieurs jours, et c'était à lui qu'elle adressait ses plus beaux chants, ses airs italiens les plus passionnés. Elle avait compris quo c'était pour elle que Charles était venu habiter chez son oncle, et qu'il avait besoin de ses consolations pour la mort de madame de Surval.
Ida ne fut donc ni surprise, ni effrayée. — Merci, lui dit-elle, de vous être souvenu de moi. Je m'ennuyais à mourir : le
printemps est si delicicîix! Ah! suis-je donc condamnée h languir dans l'élroiie enceinte d'une petite ville, lorsque je parcours incessamment par la pensée les Pyrénées, les Alpes, et cette romantique Italie, dont je serais heureuse de parler la langue si douce et si sonore. La vie élégante des salons est agréable en hiver, mais après avoir passé la belle saison dans les émotions des voyages.
— Mon Ida, ton rêve est le mien, ^t je le caresse avec amour, depuis cette soirée de musique où j'ai eu le bonheur de rencontrer tes yeux.... Je taime, je n'existe que pour toi, je l'éprouve, et je ne saurais te le taire dans ce moment, qui peut ne pas se présenter aussi favorable une seconde fois. Tu parles de voyages, tu en aimerais le mouvement, l'animation; viens avec moi en Italie, en Espagne, au bout du monde.
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Confie moi, donne moi ta vie, Ion amour, et je suis à loi a jamais. L'honneur m'est cher comme toi-même, je ne saurais te tromper.
— Oui... oui, je te crois; mais hâte-toi de descendre, j'aperçois sur la place, ma mère qui rentre .. reviens demain...
Le sort en était jeté, la voix des passions avait parlé et ne pouvait manquer d'être entendue. L'attrait d'un sexe pour l'autre est réciproque, souvent irrésistible, et, à vingt-quatre ans, Charles n'avait déjà plus cette délicatesse scrupuleuse, inquiète, qui l'avait porté à s'enfuir loin de la jeune Marie. Cette fois il voulait s'éloigner aussi, mais avec Ida, dont l'amour lui était devenu un besoin, une aspiration du cœur.
Loin de lui toute pensée de tromperie, seulement il ne pouvait pas entretenir son oncle du sujet de ses préoccupations. M. de
agitjSe. lot
Siirval jugeait des besoins des hommes d'après leur âge et leurposition. Il reconnaissait s'être trompé en faisant son neveu magistrat à vingt-deux ans, et il l'avait autorisé à se rej eter dans le monde artistique, mais non pas à s'y établir, à s'y fixer. Le vieux président ne pouvait non plus approuver une mauvaise action, même à l'égard d'une artiste; aussi Charles comprit-il qu'il devait cacher entièrement à son oncle son projet, ses espérances; il sentait surtout que l'honorable frère de son père ne devait être compromis en rien dans ce que la magistrature qualifie de rapt. C'est de ce côl^é qu'il porta toutes ses idées, s'efforçant de n'être ni entraîné, ni aveuglé. Si madame Perrier l'avait rendu si malheureux, c'est qu'elle n'en était plus à la candeur d'un premier amour. Marie, à seize ans, n'avait pensé qu'au bonheur d'être aimée, et n'avait pas compris
que son ami put s'éloigner. îda, plus jeune encore, ne pouvait manquer de voir comme Marie... Charles ne devait donc pas la fuir.
Il ne voulut ni témoins, ni confident. Il pressait le départ de Jules pour Paris. Il craignait ses indiscrétions, jusqu'à sagaîté. 11 lui fit toutefois écrire une douzaine de lettres non moins vives que celles de Saint- Preux à la Julie, de Rousseau, avec des dates successives et fort rapprochées, tendant à fLiire croire qu'Ida était cachée à Grenoble même chez un grand personnage. ^
La jeune fille laisserait ces lettres dans sa chambre, à son départ, afin qu'on ne la cherchât pas sur les grandes routes.
Jules n'y comprenait rien et riait aux éclats en écrivant :
— Tu es plus fort que je ne pensais, dit-
il à son ami. Quelle passion as-lu au cœur? Ces lettres me compromettraient, n'était mon habileté à contrefaire mon écriture. Tu es un grand trompeur: tu te dis riche de deux millions, et je ne te connais que cent vingt mille francs de la succession de la mère... Allons, voilà ma lâche accomplie... je lâcherai de me rappeler les plus beaux passages de ta prose... Adieu, mon ami, je pars ce soir pour Paris.
— Moi, dit Charles, je vais en Espagne, probablement aux Baléares, à Palma.
— Miséricorde ! enlèverais-tu quelque religieuse espagnole? On dit qu'il yen a deux fort belles à l'hospice... Gare Finquisition C'est une extravagance de conduire une méridionale dans sa patrie. Il faut toujours dépayser les femmes; tu sais que Lafontaine professe qu'elles nagent comme les saumons, au rebours du courant. Si ton
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andaloiise aperçoit les clochers de Seville, elle te dominera et tu seras le plus malheureux des hommes. Vu manger ton argent à Pétersbourg, et tu reviendras faire forlune au théâtre avec Guébin, Fouilleul et moi.
Charles avait indiqué l'Espagne pour son but de voyagé, parce qu'il voulait aller en Italie. Il avait une chaise de poste et deux chevaux à lui, qu'il était fort habile h conduire, et qu'il tenait remisés sur la route de Chambéry, à une toute petite maisonnettei de campagne appartenant à M. de Surval, et où le digne magistrat n'allait pas vingt fois par an.
Il avait simulé son départ pour Lyon, à pied, le sac au dos, à la manière des touristes, et, rentré à Grenoble, il revenait attendrie Ida, pour la conduire vers l'incomparable vallée du Grésivaudan, si renommée
AGITÉE. m
par ses jolies femmes, moins jolies encore que la jeune artiste.
Ida n'hésitait pas. Le romanesque d'un enlèvement, d'un départ, d'un voyage avec un amant adoré, lui souriait au cœur; elle était heureuse; elle avait attendu avec impatience l'heure fixée, et ce fut avec bonheur qu'elle rejoignit Charles, à la nuit, à l'entrée du pont sur l'Isère, en face du beau lion du sculpteur Sapcy. Elle s'était enveloppée d'un grand' châle, présent de son ami ; un chapeau et un long voile cachaient ses traits à tout regard indiscret, et son ensemble était celui d'une femme de trente ans, tant sa tournure avait d'assurance et de distinction.
— Viens, ma bien aimée, lui dit Charles, ma voilure est à dix minutes de distance, nous arriverons avant le jour à Chambéry. Les environs sont délicieux, et, dès demain,
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quand lu seras bien reposée, je te promènerai aux Charnicttes, aux lieux tout pleins du souvenir de Rousseau. Nous irons à Aix. Tu comprendras le charme de ce beau pays. Je veux le doubler par mon amour, car tu seras mon idole. Tous mes instants, mes soins t'appartiennent. Je te promets bien mieux que les jouissances du luxe, mon cœur ne battra que pour toi. Que je meure si je cesse de fadorer, si je te fais la moindre peine, si je te contrarie en quoique ce soit! Ah ! laisse toi être aimée, êlre heureuse!
Ida s'appuyait bien fort sur le bras de son heureux ami, et marchait palpitante, enivrée, sans un regret.
Bientôt en voiture, les deux jeunes gens s'éloignaient au galop de deux excellents chevaux, et Ida ne tardait pas à s'endormir paisiblement, bercée des plus rassurantes
paroles d'amour. Charles s'exagérait presque les exigences de sa position. Il avait, pensait-il, non pas seulement à être digne de l'amour d'Ida, mais à lui faire oublier celui de ses parents. Il devait l'aimer pour trois, pour lui-même surtout, et, sous ce dernier rapport, il pouvait être content de lui.
Plein d'esprit et d'instruction, d'un cœur noble et bienveillant, il ne laissait pas à son amie le temps d'exprimer un désir.
Au spectacle 5 a Chambéry, dans cette belle salle toute dorée, toute royale; sur le lac du Bourget, dans ces sites si agrestes des environs d'Aix, aux lieux où la reine Ilortense fut témoin, en 1815, de la mort de madame de Broc, Charles n'était jamais en défaut de mémoire ou d'imagination. Il saisissait avec intelligence l'occasion de fixer
raltenlion (Flda sur un beau paysage, ou par une anecdote loeaie.
La belle artiste l'écoutait avec bonheur, le laissait dire, ou s'épanchait elle-même avec abandon.
— Ah! s'ëcriait Charles en extase, Ida semble heureuse, et je goûte moi-même toutes les joies du ciel ; quel charme est-ce donc que l'amour! Je n'ai [)lus rien à désirer: pour moi l'existence est sans peines, sans soucis même. Je ne me doutais pas du bonheur qu'on peut devoir à une femme : le rêve, quel qu'il soit, est au dessous de la réalité.
Ida en disait ainsi en d'autres termes. Elle était parvenue à la position qu'elle avait souhaitée : ses toilettes étaient parfaites de goût et d'élégance, et elle faisait de la musique au salon du casino d'Aix, où les baigneurs arrivaient en foule.
A Genève, elle eut un piano dans sa chambre, à son hôtel, et sa fenêtre avait aspect sur le lac.
L'extrême difficulté d'un tête à tête prolongé et continu semblait résolue à Thonneur de lamour par les deux amants.
Ils décidèrent de n'aller en Italie que pour y passer l'hiver, et se dirigèrent à petites journées vers les eaux de Bade, à Touverture de la saison.,
Ida était plus belle, plu^ fraîche que jamais; son esprit se développait chaque jour, et elle brilla exclusivement dans les réunions quotidiennes de la capitale du monde fashionable. L'éclat, le bruit semblaient son élément, et Charles, tout au présent, prodiguait l'or sans hésitation, sans la moindre observation, sans aucun souci de l'avenir, avec une bonne grâce de millionnaire.
IIG UNE VIE
Il n'avait* d autre crainte que de voir les parents d'Ida réussir dans les recherches qu'ils ne pouvaient manquer de faire.
Il y parait, autant que possible, en datant ses lettres à son oncle de Paris, où il les envoyait à son ami le docteur Guébin, qui les y mettait à la poste.
Ce médecin, beaucoup plus âgé que Charles, lui portait le plus vif attachement, et ne s'informait nullement des motifs du voyageur.
Le bon M. de Surval n'avait pas été consulté par la famille Mauclair, et il n'était pas homme à s''occuper spontanément des affaires de ses plus proches voisins.
Les parents d'Ida, trompés par les lettres trouvées dans la chambre de leur fdie, n'avaient cherché celle-ci qu'à Grenoble.
Ida, enivrée d'hommages, recherchée, flattée par les plus grands personnages de
la France et de l'étranger, répondait le plus naturellement du monde au nom de madame de Surval, et ne pensait que peu ou point à sa famille. En avait-elle le loisir!
Ame de toutes les fêtes, consultée chaque soir sur celle du lendemain, elle ne parlait d'autre chose, et trouvait à peine le temps de travailler ses morceaux de chant ou de piano. •
Elle rentrait fatiguée, cédait bientôt au besoin de repos, et Charles aurait parfois souhaité des plaisirs moins incessants; mais son cœur imposait bientôt silence à sa raison.
— Tout pour Ida, se disait-il: je lui dois plus que je ne pourrai jamais lui donner, et bien plus, bien mieux que des fêtes et des concerts.
Il ne pouvait, il ne voulait pas surtout être jaloux.
— Ida, ajoutait-il, est entraînée par la fougue (le son âge, par son éducation artistique; la louange Tenivre : on ne saurait être impunément Tidole de toute cette cohue dorée, étourdissante. La fin de la saison coupera court à ce dévergondage de plaisirs, et je dois lui laisser l'initiative de notre départ pour Milan; j'ai peut-être eu tort toutefois de l'amener ici... Ce prince de Tolstoy...
Le jeune seigneur russe, de qui la présence à Bade inquiétait Charles, était le roi de la mode et un modèle accompli d'élégance et de distinction.
Possesseur d'une immense fortune, parfait de grâce et de bon ton, musicien excellent, M. de Tolstoy était recherché de tous.
Dix fois il avait dansé et chanté avec Ida, et il en vint à oser lui parler d'amour. .
Charles luttait sans efforts, avec présence d'esprit, sans dépit, sans colère, de bonne compagnie ; il remportait la victoire la plus difficile sur les instincts de frivolité, d'inconstance d'Ida.
La femme charmante se désolait-elle d'avoir légèrement tachewn mouchoir, un gant, au milieu d'une course à cheval, d'un déjeûner champêtre, en ouvrant une orange, Charles lui présentait un mouchoir en dentelle plus blanc que le premier, et des gants plus frais qu'aucuns.
— Bravo ! disait-on de toutes parts, l'amant le plus tendre ne ferait pas mieux.
— Ah ! répondait Charles, rien d'étonnant : j'obéis à ma seule pensée, je m'efforce
120 UNE vu:
d'être digne eu quelque chose de mon bonheur. Le pourrai-je jamais !
Ida tendait la. main à sou ami. Sou cœur d'artiste était flatté des succès de Charles, lorsque celui-ci ne brillait pas moins qu'elle eu raccompagnant de la harpe, dans un concert, au milieu des montagnes si pittoresques de la forêt Noire.
Leurs ballades écossaises, répétées par mille échos, prochikaient un effet incomparable.
L'extrême jeunesse de M. de Surval, son nom aristocratique fort bien porté, sa grande fortune apparente, son luxe d'excellent goût, lui faisaient une bonne position au milieu de tout ce monde élégant.
De nobles dames auraient volontiers disputé son cœur à Ida, et son adresse aux armes, dans les tournois, les assauts, les tirs à la carabine et au pistolet, lui valait ce
qu'on appelle la conside'ralion des hommes.
L'habileté à rcscrimc est nécessaire dans la vie des salons; le gentilhomme bien élevé n'en parle que peu ou point, mais doit en faire preuve à Foccasion.
L'eslime publique est acquise à qui semble expert à braver ou à donner la mort.
Si ce n'est la «.ox^chrétienne, c'est celle du monde, et elle^nait loi.
Le lendemain d'un de ces galas, incroyables de luxe et de folie, de la dernière semaine de juillet, Charles fut choisi pour arbitre d'honneur dans une querelle entre deux Anglais de haute naissance.
Il réussit, après quatre heures, à empêcher un duel à mort.
Il rentrait à son hôtel, heureux de son intervention généreuse.
122 TJ>'E vu:
Il chercha vainement Ida dans ses appartements. Ses gens la croyaient, dirent-ils, sortie avec lui.
Une femme de chambre Italienne accompagnait Ida.
Charles courut d'inspiration chez ^î. de Tolsloy.
Le jeune prince était parti depuis plusieurs heures, sans qu'on pût ou voulût lui indiquer par qu^^Boute. Il s'était assuré de relais à lui, deThevaux conduits par ses domestiques.
De Su'rval crut cependant, sur quelques indiceSj que les deux amants avaient suivi la direction de Yienne.
Il prit à peine le temps de se pourvoir d'armes, de se charger d'or, et, suivi d'un homme de confiance, il courut bientôt à franc-étrier vers Stuttgard.
Il avait fait vingt lieues, lorsqu'il recon-
mit qu'il s'était trompé sur la route qu'avaientpu suivre la malheureuse enfant et son séducteur, et une chute de cheval le forçait à revenir à Bade en voiture.
Les Anglais, desquels il avait empêché le duel, lui donnèrent d'excellents soins et parvinrent à lui faire entendre raison sur l'inutilité de ses recherches. Ida était désormais, et dans tous les casu^'due pour lui, puisque sa fuite était ^^^Baire. L'essentiel était qu'ils ne fussen^)as mariés, et cette heureuse circonstance le dégageait de toute responsabilité.
M. Je Tolstoy était moins coupable que Charles lui-même, qui avait enlevé Ida à sa famille: ce n'était In que l'épisode le plus ordinaire de la vie élégante, et Charles devait se hâter de faire un nouvel amour afin d'oublier Ida.
— Assez, assez, ditledigiie jeune homme
de plus en plus désolé, et plein de remords à 1 égard de M; et madame Mauclair.
Ce senlimenl Tempacha de retourner à Grenoble auprès de son oncle, et il se décida à partir pour Paris.
— Eh! te voilà, lui dit Jules en le voyant entrer dans sa chambre. Tu es bien pâle! Quel jeu as-tu donc joué depuis quatre mois*? On m'écrit de Grenoble que tu es à Paris, et je [^^B moi, que tu en as cru mes conseils, ^^Tu viens de courir le monde en compagnie de quelque jolie fille. Impossible, mon ami, de faire un plus noble emploi de la fortune. Je soupçonne même le nom de Théroïne; mais, à ton honneur, je suis le seul à t accuser du rapt de la petite Mauclair. Pareille scélératesse, dit-on de toutes parts, ne saurait être ton fait.
« Je n'en vois pas ainsi : dans les âmes bien nées, » Le crime n'attend pas le nombre des années. »
Quand je dis cr/me, c'est pour la mesure du vers, et je voudrais bien être coupable de celui-là, car Ida est belle par merveille, et trop jeune pour t'avoir fait de ces traits, que Ton dit à tort de tous les âges. Sa physionomie d'ailleurs !... Oh ! je m y connais. Je le sais gré de nous l'avoir amenée à Paris. Sur ce que je leur en ai dit, Fouilleul et Guébin la destinent à tenir l'emploi de soprano, de prima dona, dans notre troupe à huit; nous ne parlons pas d'autre chose, et ta présence à Paris avec Ida va compléter notre personnel.
— Il te faut chercher autre part, mon ami. J'arrive seul, très seul, et lu te connais à mon bonheur autant que dans les mérites et les qualités des femmes grandes ou petites, vieilles ou jeunes. Quant à moi, c'est tout au rebours de tes prévisions.
12g une vie agitée,
— Quoi ! tu as encore tes billets de banque ?...
— A cela près de quarante mille francs, peut-être. Je n'ai pas compté.
— Alors ta maîtresse avait trente anst et je ne m'étonne plus de ta pâleur. Ida t'aurait moins coûté : que ne la prenaistu!
— Si tu veux m'égayer, et j'en ai besoin, change de sujet, je t'en prie.
« La comédie est belîe, » Et, pour l'homme d'esprit, tout est aimable en elle : » Tel même qui la joue avechabilet('', » Peut, quoi qu'on puisse dire, en tirer vanité.
(Poisson, L'Impromptu de Campagne).
Le docteur Guébin, ami commun de Charles et de Juies, avait trente-six ans. Son embonpoint était remarquable , sa figure ouverte et franche; il n'avait pas moins de philosophie que de savoir. Sorti de l'Ecole Polytechnique à vingt-deux ans et blesse dangereusement en Algérie , il se prit d'enthousiasme pour les merveilles de Fart chirurgical, qui le rappelèrent à la vie, et se fit médecin par amour de la science.
Mélomane passionné , ami de tous les artistes, il se lia étroitement avec les deux jeunes dauphinois, dont il estimait fort les
talents et le caractère facile et gai. Il les avait mis en rapport avec son autre inlime , Fouilleul , musicien pur-sang, comme il s'appelait, qui s'empressait de dissiper* le reste de son patrimoine, afin de se livrer sans distraction au chant, a la composition, à son goût dominant pour conduire, diriger un orchestre et de grandes masses chorales. Il prétendait en vivre jusqu'à l'âge de quarante ans, qu'il ne voulait pas dépasser , la meilleure existence ne valant alors plus rien, selon lui. Il n'en avait encore que trente.
Ces messieurs mûrissaient alors un projet formé déjà depuis longtemps.
Amateurs consommés du théâtre, ils avaient calculé qu'une troupe , composée de quatre hommes et quatre femmes , également intelligents , pouvait jouer un répertoire, comique et lyrique d'une variété in-
AGITKE. 129
finie, depuis les chefs-d'œuvre de la scène française jusqu'aux vaudevilles de M. Scribe; depuis Y Amant jaloux , VAmi de la Maison^ le Mariage secret , jusqu'aux nouveautés de l'époque. Fouilleul se faisait fort de supprimer ou arranger, au besoin, les chœurs.
Us avaient cherché de toutes parts des acolytes à leur hauteur : Jules avait donné parole et s'était engagé pour Charles , qui ne pouvait manquer de revenir bientôt à Paris, et Charles était doublement précieux, en raison de son air sérieux , fort convenable pour les grands rôles de la comédie et les premiers ténors , et pour sa science musicale , qui lui permettrait de doubler Fouilleul dans la direction de l'orchestre, lorsque celui-ci chanterait un trial^ comme on dit au théâtre.
Restait la partie féminine. Madame Jurey, une veuve de trente ans, cousine de Gné-
130 UNE MK
bin, fenniio (rnii esprit iiulépeiidant, oi qui écoulait le docteur connue un oracle, s*en rappoi tant d ailleurs à lui pour la promesse de 1 épouser à première réquisition; madame Jurey, Parisienne à grande tournure et fort recherchée dans ses toilettes, accepta, conmie une délicieuse folie, de jouer les premiers rôles de la comédie et du drame, les jeunes mères, etc. Son excellent ton, digne et (ier, plein de noblesse, convenait parfaitement à cet emploi , à Taide des leçons de Guébin.
Jules présenta comme Dugazon, Déjazet et rôles travestis, une actrice de vingt-deux ans, brillante, excentrique, qui venait de débuter avec succès à l'Opéra-Gomique.
Florestine ne doutait de rien, elle était fort affirmative, même de l'amour absolu que son aimable répondant éprouvait pour elle. En
effet, Jules était bien complètement épris, et rien n'était plus pardonnable.
Fouilleul trouva dans le monde musical, au Conservatoire, une prima dona d'une beauté exceptionnelle, et une ingénuité toute mignonne et gracieuse. Hélène Duval et Marie Jolivet étaient accompagnées de leurs mères, bonnes dames entre deux âges, qui s'engagèrent à se rendre utiles, à surveiller la comptabilité et les autres détails administratifs, sous la condition expresse et sine quâ non^ que ces messieurs respecteraient les deux jeunes actrices et ne les ai(neraient que d'amitié.
Fouilleul jura en riant, et C4harles, tout au souvenir d'Ida, promit en pleine sincérité. Il laissait ses amis agir, tout régler, et cédait, impassible, à leur impulsion. Son pauvre cœur ne se consolait pas de la décep-
lion la plus amère, pensait-i), qu'un hommo puisse éprouver.
Hélène et Marie se destinaient au théâtre; madame Jurey et Florestine livraient leur nacelle, au moins pour le présent, au gouvernail de Guébin et de Jules; Fouilleul nageait en pleine eau de dilettantisme, et Charles ne pensait à rien absolument. Lorsque ses amis se récriaient sur les talents d'Hélène, son cœur disait qu'Ida était bien mieux encore et avait une voix non moins pure et mélodieuse.
Tous s'engagèrent réciproquement pour une année, à partir du 1^*" octobre, et assurèrent généreusement à Qpjène et à Marie cinq cents francs par mois chacune, afin qu'elles eussent des toilettes à la hauteur de celles de madame Jurey et de Florestine.
Ces messieurs achetèrent eux-mêmes des garde-robes magnifiques : Charles avait ap-
pris pour Ida à jeter l'argent par les fenêtrès; Jules n'avait jamais fait autre chose; Fouilleul se hâtait d'en finir avec tout compte patrimonial, et Guébin continuait à jouer avec la vie, la sienne, disait-il, n ayant été qu'une suite de mauvaises plaisanteries de la destinée.
Ils prirent en location les quarante partitions qui leur étaient nécessaires, à première vue, et ce fut Fouilleul qui obtint du secrétaire-général du ministère de Tintérieur l'autorisation de jouer sur tous les théâtres non occupés par les directeurs privilégiés.
Guébin fut nommé régisseur-général avec pouvoir absolu pour la composition du répertoire, la distribution des rôles, l'itinéraire, etc.
Il prit a loyer pour un mois la jolie salle toute neuve de R****,a(in de ne rien donner
au hasard en débutant dans une petite localité, quelque sûr qu'il se crût de ses talents et de ceux de ses acolytes, après six semaines d'études et de répétitions à Paris même.
Tous étaient d'une gaîté délirante en se mettant en campagne, Guébin particulièrement, qui abandonnait cependant une superbe clientèle. Il venait d'éprouver l'impuissance de sa science pour conserver une jeune fille de seize ans à sa famille, et il jurait de ne plus exercer la médecine qu'à son corps défendant, au moins jusqu'à ce que son vieil oncle, praticien distingué à Montpellier, ne prît sa retraite.
Jules et Florestine disaient mille folies, Fouilleul raisonnait à perte de vue sur l'excellence de la musique italienne, et remerciait Guébin d'avoirchoisi le i)Iariage secretydn divin Cimarosa, pour pièce de début; mes-
dames Duval et Jollivet se félicitaient de voir leurs filles entrer avantageusement, et mieux encore, en bonne compagnie, au théâtre; Hélène et Marie s'arrangeaient fort de leur entourage, et le front de Charles, luimême, commençait à se montrer moins sombre. Au délicieux printemps de la vie, les regrets, les peines les plus cuisantes de Tamour ne sauraient être durables.
Ils attachaient ime extrême importance à attirer la foule, non par amour du gain, mais parce quil leur follait de nombreux spectateurs pour consacrer leurs talents, leurs succès.
A cet égard, ils comptaient avec raison sur la jeunesse, la grâce et l'élégance de leurs actrices ; la vogue est d'ailleurs acquise, si ce n'est au beau, au mérite, au moins à ce qui na pas d'elle un besoin prèssant, immédiat.
i36 U>E VIL
Tout justifia leurs prévisions : artistes et amateurs vinrent spontanément leur composer un orchestre, très suffisant pour le cadre, et nullement maladroit. La province goûtait les mélodies du i^Iariage secretjixïé-
gal des élus de la capitale.
On commençait par la jolie comédie de M. Léon Guillard, intitulée : les Frais de la Guerre, où ces dames firent merveille.
La ville et la cour étaient accourues dès la première représentation; les châteaux voisins occupaient les dix loges principales. L'on est si heureux à la campagne de retrouver quelque chose des plaisirs de la ville !
Les applaudissements furent unanimes :
Guébin, dans le rôle de Geronimo^ du chefd'œuvre de Cimarosa, fut pris pour le célèbre artiste du Théâtre-Italien de Paris, par
quelques bonnes gens non habitués île bi salle Venladour.
Il se prêta gaîment à le laisser croire, en baragouinant des vers du Tasse aux oreilles d*un voyageur de l'hôtel de France, où les nouveaux artistes étaient descendus. Lablache en partie fine au théâtre de R****! L'excellent bouffe y aurait lui-même pris plaisir.
La semaine suivante, la petite troupe fut invitée à faire de la musique au château de la marquise de Cerisy, à deux kilomètres de R**** Charles joua de la harpe, Floresline et Hélène du piano, tous chantèrent, et le concert fut suivi d'un bal élégant, où ces dames ne brillèrent pas moins qu'au théâtre. Les procédés des maîtres de la maison furent parfaits, et réci[)roquement.
Au retour à l'hôtel dans de confortables voitures, par une nuit tout éloilée, Jules,
138 r.NE vu:
enthousiasmé, voulait passer sa vie au théâtre :
— Est-il un plaisir égal à celui que nous goûtons! disait-il. L'aristocratie nous recherche, et il n est pas un spectateur qui ne batte des mains a chacun de nos baissers de rideau. Combien j'ai été applaudi hier après mon grand air dans F Éclair ! Fi de l'existence végétative du commun des hommes! Et que sera-ce dans une grande ville! Le charme, comme le succès, sera double. Nous allons révolutionner Blois le mois prochain. On peut nous siffler, sans doute, et cela, dit-on, est humiliant; mais mon honneur est-il à la merci du premier goujat qui aura un h^anc dans sa poche pour payer sa place au parterre? Qui na été sifflé dans sa vie! Ne siffle-t-on que le mauvais acteur? Il y a des déboires dans tous les états. La vérité, la morale sont huées pendant des siècles avant
de faire foi... Voyez le divin législateur des chrétiens!... Je me perdrais dans la nuit des temps, si je voulais approfondir mon sujet.
Jules s'exprimait et voyait en optimiste, si ce n'est en étourdi, quand il parlait ainsi. La tranquillité ne saurait être durable au théâtre.
Que les hommes paisibles et les femmes timides se gardent de cette existence exceptionnelle. Voltaire disait à une jeune actrice qu'il fallait avoir le diable au corps pour jouer la tragédie... Ce mot est parfaitement juste pour tout ce qui est artiste, fût-ce pour le plus humble acteur de vaudeville. Il faut une fermeté à toute épreuve, une philosophie non commune, pour parer aux péripéties incessantes de cette carrière.
Les jolies actrices, traitées comme des sœurs par leurs camarades, avaient semblé
adorables à de jeunes étourdis de la société de madame de Cerisy.
A tort ou à raison , ce qui appartient au théâtre est réputé accessible à la séduction sans difficulté, parfois même abstraction faite de tout cérémonial. Cela est triste,* pénible pour qui cultive les arts avec passion, comme un des grands charmes de l'existence.
Les fils du comte de Senneville et deux de leurs parents , fixés au même château pour la saison de la chasse, n'avaient pas manqué une des représentations au théâtre. Invités chez madame de Cerisy, ils se montrèrent galants et empressés auprès des comédiennes, et les firent danser plusieurs fois. Rien de fâcheux jusque la, puisque Jules, Fouiileul et Charles firent danser eux-mêmes les nobles dames. Si les chanteurs furent juste-
mont discrets et réservés, les chritelains le furent peut-être moins.
Ces messieurs tombèrent d'accord que les actrices leur plaisaient, et qu'il était tout simple qu'ils les enlevassent au théâtre pour égayer la vie de château, dont la monotonie les fatiguait.
Si Ton va vite en amour ou en fantaisie avec une cantatrice, on croit surtout pouvoir traiter sans façon un homme attaché au théâtre. Un joli garçon, riche et d'un gra\îd nom, se prétend en droit d'enlever une comédienne au bras même de l'artiste, dût celui-ci s'en fâcher. Un comédien! fi donc! cela ne se bat pas, ou l'on ne se bat pas avec cela. L'aristocratie n'a nullement abdiqué ^ ses prétentions, lors de la prise de la Bas-^^^ tille. Les mœurs régence, Louis XV, régnent encore au théâtre.
Les quatre roués étaient d'accord pour le
partage, rattribulion à chacun d'eux des jeunes dames. Restait h faire naître Toccasion, à réaliser Texcellent tour.
Les artistes, enchantés de leur soirée chez madame de Cerisy, ne pourraient manquer d'accepter une invitation semblable chez M. de Senneville. La distance était plus grande; la route traversait un petit bois; le bal se prolongerait, on reviendrait de nuit; les voitures et les cochers appartenaient au château....
Rien de plus simple : on se déguiserait en brigands féroces, armés des pieds à la tête; on tirerait quelques coups de pistolet enTair, pour effrayer les chanteurs, et ceuxci n'hésiteraient pas à céder leurs places dans les voitures, heureux qu'on les laissât regagner la ville à pied, avec les deux inséparables mères d'Hélène et de Marie. Respect à la vieillesse! Nos gentilshommes n'avaient
pas pu trouver dans leur entourage intime deux intrépides qui consentissent à enlever les matrones pour leur compte personnel.
ils ne laissaient pas aussi de se croire , obligés à qu(flque discrétion. Les grands parents sont d'une circonspection désespérante, et M. de Senneville ne se serait nullement prêté à ce que ses fils regardaient comme une bonne plaisanterie. Ce n'était pas au château de leur père que ces messieurs et leurs acolytes devaient conduire celles qu'ils appelaient déjà leurs conquêtes. Tout leur plan était réglé.
Guébin et ses amis se prêtèrent avec emprcssement à une nouvelle occasion de faire de la musique en bonne compagnie. Ils n'avaient plus que trois jours à passer à R****, et leur spectacle du lendemain était bien su, bien répété....
Ce fut avec un vrai plaisir que chacun se
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para élégamment, allendant avec impatience les voitures qui venaient du château à deux heures chercher les joyeux convives.
Que cela tienne au temps, bon ou mauvais ou au progrès des lumières, le peuple se prête peu désormais aux roueries exorbitantes du siècle dernier. Il aura reconnu qu il en était la première victime. Les domestiques sont moins dévoués, et la race des Fronlin semble éteinte.
Les ravisseurs en herbe eurent la sottise de confier quelque chose de leurs projets à leur vieux cocher, à son départ pour aller chercher les artistes à R^***, et l'honnête serviteur, s'il eut la faiblesse de n'oser présenter aucune objection, en conçut une extrême inquiétude de conscience. Il en entretint, pendant toute la route, son fiîs, qui conduisait la seconde voiture, et le jeune homme en vit par les yeux du vieillard. Les
projets de leurs seigneui^s et maîtres furent qualifiés par eux de peu chrétiens; L'esprit religieux serait, à la différence de tant de choses, bel et bon par tous les côtés ; il protégerait ceux-là même qui, dit-on, en sont le moins nantis : la gent artistique.
Le vieux cocher avait apporté deux jours auparavant la lettre d'invitation à Guébin, qui lui en avait généreusement payé le port: motif de plus à des réflexions sympathiques.
Le bonhomme prit le docteur à part, et s'échappa, non pas à dire tout le complot de ses maîtres, mais à exprimer de sérieuses craintes sur le retour de nuit à travers les bois.
Guébin comprit à dem-imot et eut l'adresse d'obtenir à peu près les détails désirables.
— Ah! se dit-il, je croyais cesgentilles;- 1 10
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ses-là passées de mode. Sous pins d'un rapport nous ne sommes pas des comédiens comme tant d'autres, et nous n'accorderions pas aux plus grands noms de la France une ombre de droit féodal sur nos dames... Le plus sai^e serait de s'abstenir, d'éviter le danger; le plus digne est de donner une leçon aux chevaliers félons... Merci, mon brave, dil-il au vieillard. Agissez selon les ordres de vos maîtres, nous n'en saurions rien craindre. Tenez seulement les deux voitures prêtes en dehors de la grille du château, à deux heures sonnantes. Nous nous échapperons du salon, nos dames enveloppées dans leurs manteaux; vous partirez grand train, et ces messieurs courront après nous, s'ils le jugent à propos. S'ils nous atteignent. Us seront mal reçus, ajouta Guébin en lui-même.
Une nouvelle gratification acheva de bien
disposer le cocher, qui se porta garant de l'exactitude de son fils comme de la sienne. Le plan du gros chanteur, comme il le nommait, conciliait son obéissance envers ses maîtres avec ses répugnances personnelles. « Les chevaux prendraient le galop, et il serait impossible de les retenir; les artistes même forceraient les deux domestiques à hâter le train. »
Le docteur eut bientôt prévenu ses amis. Charles et Jules étaient furieux et voulaient un duel.
— Demain, soit, dit Fouilleul ; mais je suis en voix, en verve, je veux chanter aujourd'hui avec les nobles dames, et je vous assure que nous n aurons pas l'occasion de tirer lepée. Ces excentricités, projetées par l'ennui et l'oisiveté, avortent neuf fois sur dix; n'a pas de grandes aventures qui le voudrait bien. L'an dernier, j'ai passé le
mois de soptenibre dans un châloau do la Picardie; nous étions six hommes d*esprit nous évertuant à nous amuser, et tous nos eftbrts d'imagination aboutirent à un procèsverbal de garde champêtre, sur le terrain duquel nous avions conduit notre meute, ce qui nous a valu une condamnation correctionnelle fort peu romantique.
Tous quatre se munirent de bons pistolets, sans rien dire à leurs dames de la possibilité d'un danger, auquel ils espéraient échapper, sans en venir à l'extrémité encore fâcheuse de la plus légitime défense.
Jamais le temps ne fut plus pur, plus doux; jamais plus aimable laisser-aller de la part des amphytrions et des convives; jamais plus d'élégance, de politesse; jamais les arts n'eurent plus d'enchantements, et les artistes ne furent plus fêlés. Les quatre bandits en herbe s'étaient constitué commis-
saires, et tous les honneurs du dîner, du bal et du souper furent, comme ceux du concert, pour les belles cantatrices.
Les trente ans de madame Jurey n'obtenaient pas moins d'hommages que les jeunes attraits de ses compagnes; un joyeux disciple de Balzac s'éiait prononcé pour elle dans ce qu'il appelait le partage du butin.
Deux heures sonnaient à l'horloge du château, au moment où le souper finissait. Les commissaires avaient précédé la compagnie dans le salon pour disposer la reprise du bal.
Guébin, digne à tous égards de son titre de directeur, s'était assuré que les voitures étaient à leur poste, et chacun des quatre amis avait obtenu de sa partner de ne pas ' veiller phis longtemps, en raison de la représentation du soir.
Ils avalent déposé les manteaux dans une
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antichambre an rez-de-chaussée; le pêlemêle était grand.
— Hâtons-nous, dit Guébin à madame Jurey, en Tentraînant.
— Hâtons-nous, répétèrent Charles et Jules à Hélène et Marie.
Fouilleul, à moitié gris, était seul en relard; il conduisait Florestine vers le salon.
Les deux vieilles dames marchaient constamment sur les pas de leurs filles.
— Yeux-tu donc coucher au château?
dit Guébin à Fouilleul.
— Volontiers, répondit le mélomane^ sans voir plus loin.
— Et si Ton nous enlève Florestine ! car nous ne la laisserons pas avec toi.
— Ah! morbleu!.., je me souviens... reprit Fouilleul, en suivant son ami, non sans chanceler.
La gent dramatique et lyrique était en voiture et partait pour retourner à R***, non sans quelques regrets de la part des dames : etles auraient volontiers dansé jusqu'au jour. ,
Les jeunes Senneville et leurs deux amis s'aperçurent immédiatement de la disparition des artistes. Ils arrivèrent à la grille lorsque les voitures n'en étaient pas encore à vingt pas.
Leilrs chevaux étaient prêts. Ces messieurs prirent à peine le temps de s'attacher de longues barbes postiches, de grands sabres autour du corps; leurs pisloleis chargés, à poudre seulement, car ils ne voulaient non plus faire de mal qu'ils n'attendaient de résistance ; leurs pistolets étaient dans les fontes de leurs selles ; en cinq minutes ils partirent et se mirent au galop sur la trace des voitures.
452 ' Lu\E ME
Les chevaux des carrosses ne valaient pas moins que ceux de selle, et les deux cochers voulaient, de plus en plus, éviter a leurs maîtres les suites possibles d'une ^mauvaise action. Les artistes plaisaient à tous.
Les voituies allaient atteindre le faubourg de R***.
Fouilleul était dans celle qui marchait la dernière, avec Guébin, Marie, et mesdames Jurey et JoUivet
— Allons, dit-il en reconnaissant l'approche de la ville, le docteur est un mauvais plaisant. Il n'a jamais été question de nous enlever nos dames. Guébin a voulu, en nous effrayant, nous ramener de bonne heure au gîte, afin que nous chantions mieux ce soir Zémireet Azor, »
En ce moment, MM.de Sennevilleetleurs amis, jurant, criant, épuisés de fatigue, ar-
AGITÉE. to3
rivaient enfin, mais plus ou moins distancés les uns des autres.
Le premier en léte tira un coup de pistolet, en ordonnant au cocher d'arrêter, et, parvenu à hauteur de la portière , il s'e'cria : « A nous les belles cantatrices. -*
11 se trouvait du côté de Foi^illeul, qui venait de s'endormir, et qui, réveillé en sursaut, prit la chose au sérieux, et s'écria lui-même en ripostant au feu : » Au diable les nobles bandits. »
L'assaillant tomba de cheval atteint au bras.
Arrivés successivement, les jeunes fous s'arrêtèrent à l'aspect de leur ami blessé, et plus souffrant de sa chute que du coup de feu.
Les voitures avaient cependant continué leur route, nonobstant ou en raison même
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des cris de ces daines fort eiïrayées. Les artistes étaient de retour à Thôtel.
— Grand merci, et retournez vite sur vos pas, dit Guébin aux deux cochers, comprenant, à la cessation de la poursuite, que le coup de pistolet de Fouilleul avait porté. Je vais vous accompagner jusqu'au lieu de la rencontre : je redeviens médecin en ce moment.
Pendant que ses amis, ignorant son des« sein, gagnaient paisiblement leurs chambres, le docteur retrouvait bientôt les aimables étourdis, honteux et attendant impatiemment une voiture, pour y placer leur ami, tout froissé de sa chute. Guébin se fît reconnaître, leur dit sa profession demédecin, et s'assura avec plaisir que la blessure du jeune Senneville était extrêmement légère. Il y mit un premier appareil.
Ces messieurs lui firent mille apologies, qu'il agréa sans récrimination.
Ils lui demandèrent le secret; il le promit, et ils se séparèrent bons amis. Le docteur avait l'expérience, qui sait faire bonne part^ la fougue de lage. La leçon avait au surplus sui^i de près la sottise, et la leçon était, paraît-il, profitable , puisque les jeunes gens n'osèrent pas même gourmander leurs domestiques. Le vieux cocher Tapprit à Guébin, qui, le lendemain, alla au château donner de nouveau ses soins au blessé, à la prière de celui-ci.
— Voilà un dénoûment terre à terre,, indigne de notre roman comique, ditFouilIeul, et . je vous l'avais annoncé. Cette fois encore, la montagne en travail a avorté, et par la faute du médecin. Le fait de ces gentillâtres devait emporter mort d'homme.
— Je me refuse aux moyens violents :
iB6 tNE VIK AGITÉE.
ils compromettraient notre caravane lyrique, dit Guébin, et je n'envie point à Jules les douceurs de la cour d'assises. Les arts sont essentiellement pacifiques.
— Moi, dit Florestine, je regrette de ne pas avoir été enlevée : cela est à voir, et ces jeunes g ns sont fort bien. «
a La carrière du Ihcûtrp est animée*.
» brillante : il n'en est pas où l'on » sente mieux la vie. »
(Casimir Bonjour).
La petite troupe marchait par échelons.
Après son mois passé au chef-lieu d'arrondissement, elle arrivai tau chef-lieu de département, et le succès, même sous le rapport des recettes, ne pouvait manquer de raccompagner.
Le bon goût de ces messieurs les portait à respecter la pudeur publique, et la foule accourait, dès-lors que la mère pouvait se faire suivre de sa fdle au spectacle. Si directeurs et comédiens font de mauvaises affaires, c'est leur faute. Que ne repoussentils bien loin les trois quarts du répertoire actuel! Que n'en retranchent-ils au moins
les mots fâcheux! Toiit^ pièce à laquelle une jeune personne ne peut pas assister est indigne du théâtre.
Ils firent des affaires d'or à'Blois pendant tout le mois de novembre, et on les avait même invités à resterune quinzaine de plus, lorsque leur mauvaise étoile leur envoya le fameux farceur C***, le grand chanteur de chansonnettes. Or, ces messieurs s'étaient promis de ne s'adjoindre aucun comédien de profession, et celui-là moins qu'aucun. C*** pensait qu'au seul bruit de son arrivée, l'on allait courir au devant de lui. Il n'en fut rien. Ce n'était pas son compte.
Il s'avança et déclina ses nom et qualités.
• — Monsieur, je suis votre serviteur, répondit Guébin. Enchanté de...
Ce sangfroid le glaçait; enfin il énonça ses prétentions.
— Mille grâces, lui dit le gros garçon;
noire répertoire est arrêté pour le peu de temps que nous avons à passer à Blois et vous voyez (l'entrevue avait lieu au théâtre et pendant la représentation de ï Ambassadrice) que nous n'avons pas besoin d'auxiliaire pour attirer la foule, il ne nous faut que de bonnes pièces, et nous nous sommes formellement interdit le vaudeville grivois. Dieu nous garde de nous salir la mémoire de ces vilenies.
— Le public me désire : il me demandera, reprit le saltimbanque.
— Ce sera vainement.
11 sortit indigné.
Sa menace avait inquiété les artistes, et ils voulurent trancher la question, en jouant le lendemain , afin de partir de suite, si le public prenait parti pour ce garnement.
11 faut rendre justice à C*** : sa cabale était parfaitement organisée, elle se montra me-
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naçanie. La moitié de la salle le demanda dès le lever du rideau. Guébin s'avança modestement et dit :
— Messieurs, c'est par respect pour vous, pour vos familles, que nous ne saurions représenter les pièces du répertoire de M. G***. Par la même raison que vous avez goûté et applaudi les chefs-d'œuvre comiques et lyriques, vous ne pourriez supporter des crudités où des niaiseries dignes des théâtres en plein vent. M. G*** cherche d'ailleurs à s'imposer à nous par de mauvais moyens ; nous nous y refusons complètement.
Le bruit devint étourdissant; Fouilleul et Marie tentèrent en vain de jouer les deux premières scènes de la Belle Fermière,
Fouilleul, impatienté, s'avança à son tour au bord de la rampe, et dit au public :
— Messieurs, si vous ne voulez pas nous permettre de vous donner en paix le spec-
AGITÉE. IGI
tacle annoncé, veuillez reprendre votre argent au bureau. J'ajoute que c'est notre clôture : nous ne sommes pas habitués à pareil sabat.
— Quelle insolence ! s'écrièrent quelques énergumènes ; des excuses ! des excuses !
— C'est une plaisanterie, reprit Fouilleul. Je ne vous ai fait aucune injure, et dèslors je ne vous dois pas d'excuses. Je vous offre de nouveau le spectacle annoncé...
— Eh bien! recommencez, dirent les plus raisonnables : nous n'avons rien entendu des premières scènes.
Entêté comme un Picard et exaspéré par
le bruit, fort peu mélodieux, sans doute, de
tout un parterre, hurlant ainsi qu'une masse
de fous furieux, Fouilleul n'était nullement
disposé à céder, et ses amis n'étaient pas
hommes à le démentir. Jules même la|>-
plaudissait des coulisses , et trouvait sa 1 11
bontie conlcnance au-dessus de tout éloge. Fouilleul acheva de t'ëvolutionri'ir le parterre par sa nouvelle allocution.
- Messieurs, dit-il, notre affiche du jour est le seul acte qui nous lie envers vous. Or, elle ne nous impose nullement l'obligation de jouer deux fois les mêmes scènes. Ce n'est pas notre faute si vous ne nous avez pas écoutés, et vos vociférations ont tellement effrayé mademoiselle Marie, qu'elle en est malade...
Les plus impassibles prirent parti contre les artistes et menacèrent d'escalader le théâtre.
— Ah ! s'écria Fouilleul en saisissant un banc de gazon qu'il trouva sous sa main : si vous ne venez qu'en nombre double de ce que nous sommes, nous nous défendrons et vous repousserons ; autrement , vous nous assassinerez.
Les trois amis de l'orateur se montraient en effet armés de tontes pièces au fond du théâtre.
Le maire, qui venait d'arriver au spectacle, accourait, justement mécontent, pour s'interposer et signifier aux artistes qu'ils eussent à recommencer la Belle Fermière,
Il n'aurait pas été à temps d'empêcher l'invasion du théâtre, ou du moins les voies de fait, si les artistes n'eussent rencontré des auxiliaires fort inespérés.
Jl y avait au parquet une douzaine d'officiers de hussards d'un régiment arrivé le même jour, et qui ne faisait que passer.
L'un d'eux avait reconnu Fouilleul dès le commencement du débat, et, le sachant mauvaise tête par merveille, il avait pris plaisir à voir s'il irait jusqu'à résister à tout un parterre. Non moins fou que son coiiipatriote, ou enthousiasmé de l'énergie pi-