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Quiconque s'est occupé d'histoire contemporaine connaît le nom de la princesse de Lieven. Mais bien peu de personnes connaissent sa vie, ou tout au moins les dessous de sa vie. Parmi les femmes de la première moitié de ce siècle dont on a le plus parlé, il n'en est pas qui ait, autant qu'elle, fourni matière à des jugements contradictoires et par conséquent peu susceptibles de nous donner de sa vraie nature une idée précise et juste.
L'Anglais Charles Gréville qui la fréquenta, quand elle était ambassadrice de Russie à Londres, nous apprend, dans son journal, qu'elle est « extraordinairement intelligente, d'une finesse extrême, sait
être charmante quand elle veut s'en donner la peine. Rien n'égale la grâce et Taisance de sa conversation pailletée des pointes les plus délicates. Ses lettres sont des chefs-d'œuvre. » Il ajoute, il est vrai, « qu'elle est profondément blasée et dévorée par l'ennui » . Talleyrand, qui la connut en Angleterre après 1830, n'est pas moins louangeur dans ses mémoires que Charles Gréville, mais avec des réserves analogues : a Beaucoup d'esprit naturel, pas d'instruction, écrit de façon charmante. Caractère impérieux. Pas de beauté, mais de la dignité. »
Un compatriote de Gréville, Sir Sidney Ralph, trace de la princesse le portrait suivant : « C'est une femme grande, droite, maigre, dont l'ensemble a un charme incomparable. Sa conversation se distingue par une brièveté et une précision épigrammatique sans affectation, un langage net, clair, court et serré, mais à la fois aisé et gracieux, piquant et quelquefois badin, toujours le mot propre. Musicienne de premier ordre, mais ignorante des choses élémentaires à scandaliser un écolier, elle n'aime pas la lecture. Elle sait mieux écrire que personne au monde. Elle a une terreur panique de l'ennui. Elle est au-dessus de toute fausseté, de toute petitesse, w
Mêmes éloges mêlés de réserves dans les appréciations de la duchesse Decazes. « Taille plate, pas de poitrine, ses robes taillées avec beaucoup d'art cachaient une partie de sa maigreur. Son esprit était
bienveillant. Mais il s'exerçait grâce à celui d*autrui dont elle savait tirer parti, tout en le faisant valoir, grâce aussi à une faculté réelle de tout comprendre, de tout s'assimiler. Pleine de préjugés aristocratiques, elle était discrète et fidèle à Tamitié. Mais, elle lui demandait beaucoup. »
Rappelons pour en finir avec ces divers témoignages celui de Guizot qui nous confesse que, dès ses premières relations avec Mme de Lieven, il fut frappé « de son esprit, de son grand air et plus- tard de sa bonté » .
Sauf dans le dernier de ces jugements, la bienveillance ne va pas, on le voit, sans quelque alliage. Bien que la part de l'admiration y soit supérieure à celle de la critique, ils ne suffisent pas à justifier une opinion définitive. Nous sommes cependant bien loin de la sortie pleine d'acrimonie à laquelle se livre Chateaubriand contre la princesse dans les Mémoires d'outre tombe. Il ne pardonnait pas à Mme de Lieven de n'avoir pas été éblouie en le voyant à Vérone et de ne s'être pas enrôlée parmi les thuriféraires de Mme Récamier. Il se vengea en essayant de la ridiculiser et de ridiculiser du même coup Guizot, dont il ne craignit pas de révéler la liaison avec elle, tout en divulguant celle qui avait existé, vingt ans avant, entre la princesse et Metternich. Nous ne rappellerons ici que le dernier trait de sa philippique. « Les ministres et tous ceux qui désirent le devenir sont
fiers d'être protégés par une dame qui a eu Thonneur de voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie. Le ridicule attendait à Paris Mme de Lieven. Un doctrinaire grave est tombé aux pieds d*0mphale.
Amour, tu perdis Troie ! »
Guizot et Mme de Lieven, pour s'être connus et aimés, ne se considérèrent ni comme perdus ni comme ridiculisés. On ne voit pas bien d'ailleurs en quoi Guizot l'eût été davantage aux pieds d'Omphale que Chateaubriand aux pieds de Juliette. II n'en est pas moins vrai que l'impression produite par ces lignes satiriques s'est prolongée jusqu'à nos jours. La mémoire de Mme de Lieven n'en est pas encore entièrement délivrée.
Je me flatte de l'espoir que les pages qu'on va lire corrigeront ce que cette impression a d'excessif et d'injuste. Dans la femme que Chateaubriand nous présente comme une poupée, comme une « dame » pédante, prétentieuse, ennuyeuse, ennuyée, sans élan ni sensibilité, elles révéleront une âme ardente, passionnée, prompte à s'émouvoir, dont trop d'hommes illustres ont subi le charme et à qui ils restèrent trop étroitement attachés pour qu'on puisse prétendre qu'elle était dépourvue des dons qu'il lui a contestés.
C'est à la correspondance de la princesse que j'ai demandé le secret de l'ascendant qu'elle exerça sur ceux qui la connurent et les preuves de sa valeur intellectuelle et morale. La plus grande partie de cette correspondance m'a été fournie par le comte Alexandre Apponyi, petit-fils du comte Alexandre de Benckendorff, frère de Mme de Lieven. Je lui dois la communication de quelques centaines de lettres écrites par sa grand'tante, quatre cents pour préciser, dont la première date de 1802 et la dernière de 1838.
Écrites en français, elles sont presque toutes adressées par la princesse à son frère qui fut général et aide de camp des empereurs Alexandre P"" et Nicolas I". On en trouve dans le nombre quelques-unes envoyées au même correspondant par le mari de Mme de Lieven ou par elle à son père et à la comtesse Apponyi son amie, ambassadrice d'Autriche à Londres d'abord, puis à Paris, sous le règne de Louis-Philippe. Parmi celles qu'elle adressait à son frère, cent cinquante, traduites en anglais, ont été publiées à Londres (1). Il en restait deux cent cinquante qui n'avaient jamais vu le jour. Le comte Apponyi a bien voulu me les
(1) Letters of Dorothea princess Lieven^ during her résidence in London^ 1812-1834, edited by Lionel G. Bobinson; London, Longmans, Grcen and' C^. En les publiant, notre éminent confrère les a enrichies d'annotations instructives. Son recueil contient uniquement celles qui furent écrites entre les deux dates indiquées dans le titre et encore s*en faut-il qu'elles y soient toutes^ l'éditeur ayant eu surtout en vue de prendre dans la correspondance ce qui intéressait exclusivement l'Angleterre.
communiquer avec le texte français des précédentes. Je ne saurais trop le remercier de sa courtoise libéralité.
Cette volumineuse correspondance embrasse, en effet, trente-six années de la vie de la princesse, la période la plus active de son existence si pleine et si mouvementée. Elle a seize ans lorsque entre elle et Taîné de ses frères qui vient de la quitter, s'établit ce commerce épistolaire qu'on ne voit que bien rarement suspendu ou ralenti. Elle en a cinquante-cinq lorsqu'il est interrompu par la mort de ce frère bienaimé qui, durant si longtemps, a été son confident et son conseiller. A ce moment, elle s'est déjà fixée à Paris. Le cœur déchiré par la perte de deux de ses enfants — ceux qu'elle préférait, — par ses dissentiments avec son mari, survenus à la suite d'incidents douloureux dont sa correspondance nous révèle les causes, elle cherche, dans le tendre attachement qui l'unit à Guizot, la consolation et l'oubli de ses malheurs.
Ce que fut cet attachement, nous en serions encore à pouvoir à peine le soupçonner, si une bienveillance qui m'honore ne m'avait ouvert le recueil des lettres que Guizot recevait de son amie et de celles qu'il lui écrivait, toutes plus attachantes les unes que les autres, tant en raison de leur intérêt historique que par ce qu'elles nous laissent voir de l'àme de leurs auteurs. En me donnant accès dans ce parterre enchanté, on
m'a demandé de n'y cueillir que quelques fleurs, les héritiers de Guizot se réservant de publier un jour tout ce qui dans les écrits inédits de leur aïeul peut aider à grandir sa mémoire. Cette restriction si aisée à comprendre n'enlève rien à la gratitude dont je suis pénétré. Mais elle explique la discrétion et la réserve avec lesquelles j'ai touché à ces reliques sacrées et pourquoi des volumineux dossiers qui les contiennent j'ai tiré si peu. J'en ai tiré assez cependant pour éclairer d'une vive lumière l'histoire intime et publique de Mme de Lieven.
A l'effet de compléter cet imposant ensemble documentaire, j'ai pu m'aider encore de diverses publications de date plus récente (1), auxquelles sont venues se joindre un certain nombre de communications
(i) En voici la liste :
Mémoires et correspondance du baron de Barante, publiés par son petit-fils.
Mémoires de Metterrich. .
Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt {Correspondant du 10 avril 1893).
Sa correspondance avec le comte Grey, éditée à Londres, dont nous devons à Mme Dronsart {Correspondant du 10 juin 1890) une très fidèle analyse.
Fraffments de sa correspondance avec Metternich [Revue hebdomadaire des 29 juillet et 4 août 1899).
Correspondance de Lady Granviile (Londres).
Journal de Charles Gréville, traduit de Tanglais par Mlle Marie Anne de Bovet.
Journal de la princesse Tourkestanow (Archives russes).
Correspondance de S. M. V impératrice Marie Feodorovna avec Mlle de Nelidoff, publiée à Paris (Ernest Leroui) par la princesse Lise Troubetzkoï.
Un fragment du journal de la princesse de Lieven inséré par le pro-
personnelles, émanées de la source la plus sùre. J'exprime aux personnes de qui je les tiens toute ma reconnaissance. Grâce à elles, grâce aux possesseurs des documents très précieux qu'il m'a été donné d'utiliser, j'ai pu faire revivre une société disparue qui eut ses grandeurs et ses vicissitudes, et reconstituer, en y dressant dans un cadre de vérité la fine silhouette de Mme de Lieven, le temps où elle brilla sur l'une des premières scènes du monde, parmi les hommes d'État les plus éminents, à travers les émouvantes péripéties qu'engendrait d'heure en heure, au lendemain de la Révolution française, et toujours plus poignantes, l'ardente lutte engagée par les peuples contre les rois. Pour s'aventurer à travers ces événements et ces acteurs oubliés, il fallait un flambeau. La vaste correspondance de la princesse me l'a mis en main. J'apporte ici la moisson qu'il m'a permis de récolter et d'engranger.
fesseur Theodor Schiemann, de Berlin, dans son ouvrage : Die Ermor^ dung Pauls und die Thronbesieibung JSikolaus I.
Divers articles dans VEdinburgh Review^ le Quarterly Review et the Nineteenth Century.
Notes manuscrites de la première duchesse Decazes (Archives de la Grave).