CHAPITRE PREMIER
Le grand-duc Paul de Russie, fils unique de Timpératrice Catherine et son héritier, avait, en 1776, épousé en secondes noces une nièce de Frédéric le Grand, Dorothée-Augusta, fille du roi de Wurtemberg. En abjurant la religion luthérienne dans laquelle elle était née pour embrasser celle de sci^n mari, cette princesse reçut le nom de Marie-Feodorowna, sous lequel elle est entrée dans l'histoire. Pendant vingt ans comme grande-duchesse et ensuite sous le règne de son mari et sous celui de son fils Alexandre F% au milieu des épreuves les plus cruelles, elle a donné l'exemple des plus nobles vertus.
Parmi les demoiselles d'honneur qu'elle avait à la cour de son père, il en était une qui l'accompagna en Russie à l'époque de son mariage et y demeura auprès d'elle. Elle se nommait Mlle Schiling. Son dévouement lui avait assuré l'affection de la nouvelle
grande-duchesse, qui ne l'appelait que « ma Lilli » et qui lui donna un gage éclatant de sa sollicitude en la mariant à un jeune officier, le baron, plus tard comte de Benckendorff, lequel fit sous le règne de Catherine un brillant chemin. De cette union naquirent deux fils, Alexandre et Constantin, et deux filles, Dorothée et Marie. C'est la première de celles-ci qui devait devenir Mme de Lieven.
Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre la protection qui s'étendit sur elle au moment de sa naissance, en 1785, et dont les membres de sa famille aussi bien qu'elle-même ne cessèrent de recevoir les témoignages tant qu'ils vécurent.
Dès Tâge le plus tendre, Dorothée et Marie (1) furent placées au couvent de Smolny, institut des demoiselles nobles protégées par l'impératrice. Elles y étaient en 1797 quand elles perdirent leur mère. Les souvenirs sont rares et obscurs de cette époque de la vie de Dorothée. Ceux qu'on en a conservés révèlent surtout le constant intérêt dont, comme sa mère et sa sœur, elle fut l'objet de la part de Marie Feodorowna.
En 1797, celle-ci occupait le trône aux côtés de
(1) De celle sœur, qui fut demoiselle d'honneur de Timpératrice et se maria, il est rarement question dans la correspondance qui est sous nos yeux. Elle y est désignée sous le nom de Mâcha. On aimait dans la famille à se débaptiser, à substituer au prénom un diminutif. Alexandre devient Arrar; Constantin, Costa; Dorothée, Dacha. Ellemême, dans les premières années de son mariage, quand elle parle de son mari, ne l'appelle que Bonsi.
son mari le tsar Paul I". Elle écrivait fréquemment à une jeune femme, Mlle de Nelidoff (I), honorée de Tamitié de l'empereur, qu'une intrigue menée par ceux qui la jalousaient venait d'éloigner de la cour et qui s'était retirée au couvent de Smolny. On lit dans une de ses lettres, en date du 2 mars de cette année : « Je vous écris, mon enfant, dans l'amertume de mon cœur; une lettre arrivée hier à Berne (?) du médecin de ma pauvre Lilli la dit dans le danger le plus éminenifsîcj; le médecin est dans les plus vives alarmes. Ah! ma chère Nelidoff, je vous avoue que je suis affligée jusqu'au fond de l'àme. Si Dieu la retire de ce monde, je perdrail'amie démon enfance, la plus digne des femmes. Si vous l'aviez connue davantage, croyez-moi, ma chère enfant, vous l'auriez chérie comme moi; il est difficile d'être plus honnête, plus foncièrement honnête qu'elle ne l'est; elle m'aimait comme son enfant, et de ma part aussi combien je lui suis attachée! Jugez de l'état d'angoisse dans lequel je me trouve. Je me flatte qu'elle vit encore, parce qu'il me semble que si elle était morte, nous le saurions déjà. Mais, Ozéroff ne pense pas qu'elle puisse en revenir. Elle est d'un calme, d'une résignation édifiante; ah! elle a été toujours
(1) Le point de savoir si elle fut la maîtresse de l'empereur ou seulement son amie n'a jamais été éciairci, bien que la manière dont la traita toujours Marie Feodorowna donne à penser que celle-ci savait à qnoi s'en tenir et ne voyait pas en elle une rivale.
excellente chrétienne. Je suis sûre que vous partagerez ma peine. Dieu veuille à tout jamais vous en épargner une pareille. »
Le surlendemain, 4 mai, Timpératrice écrit encore : « Je n'ai aucune nouvelle quelconque de ma pauvre Benckendorff . Cependant, cette lettre si alarmante du médecin est du 26; nous sommes au 4 aujourd'hui; par conséquent, il y a sept jours de [lassés ; si le danger eût augmenté, on m'aurait écrit; ce silence donc me donne quelque espérance. » Cette espérance ne se réalisa pas. La baronne de Benckendorff mourut et il résulte de la suite des communications faites par l'impératrice à Mlle de Nelidoff que, dès ce moment, elle avait adopté les orphelines.
Le 4 juin, elle demande qu'on lui envoie à Pawlowski, où elle réside, « les bonnes petites Benckendorff. Galitzin commandera la voiture. » Le 29 juillet, elle interroge : « Que font les petites Benckendorff?» Le 16 septembre, sur l'avis qui lui est donné que ses protégées se plaignent de n'être jamais admises à la cour, elle prie le père de leur faire sentir « que la retraite est essentielle et nécessaire à leur âge, surtout étant privées d'une mère pour les guider et les conseiller dans le monde. Cet hiver, je les ferai venir tous les quinze jours une fois au spectacle de l'Hermitage ; mais jamais elles n'iront à la cour avant l'âge requis. » Le lendemain, elle ajoute : « Je crois que Benckendorff vous arrivera aujourd'hui ou demain; je
lui ai parlé des petites; il est bien satisfait de mes arrangements et entre parfaitement dans mon plan. » Et sans doute ces arrangements portèrent leurs fruits, puisque deux ans plus tard, en novembre 1799, Mlle de Nelidoff mande à sa souveraine : « Je sais que Mme de Calemberg est très contente des petites Benckendorff et cela me fait un sensible plaisir. Je les trouve intéressantes et je sais combien elles intéressent leur auguste protectrice. »» En voilà assez pour nous apprendre en quelles conditions et avec quels soins elles ont été élevées et ce qu'est Taînée, Dorothée, au moment où elle vient de quitter le couvent de Smolny .
Qu'on se figure une toute jeune fille aux cheveux châtains, grande, mince, trop mince même, et qui promet de grandir encore. La poitrine est plate à l'excès, le cou plutôt disgracieux à force d'être long. Mais elle rachète ces imperfections par la grâce du visage et par l'éclat du regard. Ses yeux noirs, caressants, révèlent la vivacité de son intelligence, l'ardeur de son âme. Dans cette enfant, la femme qu'elle sera plus tard perce déjà, prime-sautière, spontanée, impressionnable au plus haut degré, voire un peu frivole, ce qui est de son âge.
Aussi instruite que le peuvent être les jeunes filles d'un rang social égal au sien, elle parle quatre langues : le russe, le français, l'allemand et l'anglais; elle les écrit; c'est le français qu'elle préfère. Elle en use ordinairement dans sa conversation comme dans
sa correspondance. Entre tous les arts qu'on lui enseigna, elle n'est guère captivée que par la musique ; et encore, manifeste-t-elle ce goût plus encore comme auditrice que comme exécutante.
Après la mort de sa mère, elle a voué à son père un culte passionné, ainsi qu'à sa sœur Marie et à ses deux frères Alexandre et Constantin, à ceux-ci surtout. L'esprit de famille règne à ce foyer. Une affection réciproque en règle toutes les actions. Le baron de Benckendorff, maintenant général d'infanterie, avait, sous Catherine, su gagner, avec l'estime de ses camarades, celle de 3a souveraine. Elle lui a été maintenue par le successeur de celle-ci, l'empereur Paul I", qui, d'ailleurs, a connu ses filles au cou vent de Smolny, « U venait souvent au couvent où j'ai été élevée, écrira plus tard Dorothée dans son journal (1). Il s'amusait quelquefois des jeux des petites filles; il y prenait volontiers part lui-même. Je me souviens d'avoir joué un soir, dans l'année 1798, au colinmaillard avec lui, le dernier roi de Pologne, le prince de Condé et le maréchal Souvaroff. L'empereur fit
(1) La prince.s8e de Lieven a laissé un journal autographe. Elle y raconte ta vie et ne recule pas, m'assure-t-on, devant les confidences personnelles les plus intimes. Mais, aux termes du testament de son tils aine, le prince Alexandre qui lui survécut, ce précieux document et d'autres provenant de sa succession ne pourront être communiqués ni publiés avant 1936. On n*en connait qu'un Fragment dont la lecture inspirera à tous ceux qui en prendront connaissance le regret que la divulgation de ces récits échappe encore à l'histoire d*une vie dont nous n'ignorons guère plus les secrets.
mille folies très gaies et toujours convenables. »» Quant à rimpératrlce Marie Feodorowna, elle ne s'est pas .contentée de jouer avec la jeune pensionnaire, de veiller sur elle ; elle cherche maintenant à la marier. Il y avait alors à la cour de Russie une haute dignitaire qui, par ses services et Tinfluence qu'ils lui avaient assurée, était devenue toute-puissante. C'était la baronne de Lieven, gouvernante des enfants impériaux, amie de leur mère, sa compagne inséparable, fixée à demeure au palais. Rien de banal en cette femme, ni l'existence, ni le caractère. Veuve d'un général d'artillerie de qui elle avait eu quatorze enfants, elle était sans fortune pour élever ceux qui lui restaient au moment où mourut leur père (1). Elle avait alors quitté la ville de Kieff où il était mort et s'était établie en Livonie son pays d'origine (2). Depuis, s'étant créé quelques ressources par la vente d'un bien, elle vivait à Riga, avec sa nombreuse Camille, pauvre et obscure, pas assez obscure cependant pour qu'à diverses reprises, son nom n'eût été prononcé devant la Grande Catherine. Ceux par qui il l'était y avaient sans doute ajouté divers traits révé-
(1) Le général de Lieven, sur le peu qu'il laissait à sa veuve, alfecta par son testament 15,000 roubles à la fondation à Kieff d'une église luthérienne.
(2y Les Lieven sont originaires de Livonie. ils occupaient un rang élevé parmi les Lives, population primitive de la contrée. La langue des Lives est encore parlée par ce qui reste de cette peuplade qui compte environ sept cents individus établis sur les bords de la Baltique où ils vivent de la pèche.
lateurs d'une rare trempe d'âme, puisqu'en 1783, rimpératrice s'en souvint lorsqu'elle eut à rechercher une éducatrice pour les enfants du grand-duc Paul, son héritier.
On sait qu'au mépris du droit des parents elle entendait s'occuper seule de les élever. Elle n'aimait pas leur père, soit qu'il lui rappelât trop vivement le mari dont on lui imputait la mort tragique, soit que, comme la mère d'Hamlet, elle craignit de lire en ses yeux l'accusation véhémente qu'elle le soupçonnait de porter en son cœur. Elle l'avait relégué loin d'elle. Lui-même eût d'ailleurs refusé de vivre à ses côtés, d'être le témoin de ses désordres. Catherine et son fils semblaient séparés par un abime. Les griefs légitimes ou non que le tsarévitch nourrissait contre sa mère s'étaient encore aggravés quand elle lui avait arraché ses enfants pour les avoir à sa cour et pour façonnera son gré leur esprit et leur âme. Cet outrage à l'autorité paternelle accompli lorsqu'ils étaient encore en bas âge, il avait fallu bientôt songer à leur donner une gouvernante. Le souvenir de l'Impératrice s'était alors porté sur la baronne de Lieven qui végétait tristement dans sa pauvre maison de Riga.
Un mtain, elle y voit entrer le comte de Broron- Gamus, gouverneur général de la province. Il est porteur de l'offre que fait à la jeune femme l'Impératrice. Celle-ci l'appelle à sa cour pour y diriger l'éducation des enfants du tsarévitch. Tombée de si haut,
une telle offre est presque un ordre. Cependant, la veuve y répond en la repoussant. Peut-être connaîtelle les dissentiments qui existent entre la mère et le fils et redoute-t-elle de s'y trouver mêlée; peut-être aussi, révoltée par tout ce qu'on raconte des mœurs de rimpératrice, ne veut-elle pas la voir. Elle refuse résolument, sans avouer les causes de son refus. Elle objecte qu'ayant des grandes filles, elle répugne à se fixer à Saint-Pétersbourg. Le négociateur insiste; il énumère les avantages proposés; puis, à bout d'arguments, il montre à Mme de Lieven trois de ses fils encore enfants, qui courent pieds nus dans la chambre.
— Vous aurez de quoi leur payer des souliers, dit-il.
Elle rougit et, après une brève hésitation, s'écrie :
— Eh bien, ce sera pour eux que j'essaierai.
D'après une autre version empruntée aux mêmes
sources et qui complète celle-ci sans la démentir, le consentement n'aurait pas été aussi prompt. Elle nous montre Mme de Lieven restant sourde aux objurgations du comte de Broron, ne partant pour Saint- Pétersbourg que sur un ordre formel et décidée à y faire connaître les causes de son refus.
Elle est reçue au palais impérial de Paulowski par la comtesse Braniçka.
— Pourquoi ne voulez-vous pas vous charger de l'éducation des petits-enfants de Sa Majesté? lui demande celle-ci. %
Sans se gêner et tout crûment, au risque d'attirer sur elle les colères de la despotique souveraine, qui tient dans ses puissantes mains la vie de ses sujets, la baronne de Lieven fait connaître les motifs de son refus* Alors, de derrière un paravent, surgit Catherine qui, très calme, sans paraître offensée de Tallusion qui vient d'être faite à ses désordres, dit à sa sujette :
— Vous ne les verrez pas. L'entraînant dans le parc, elle la fait asseoir auprès d'elle sur un banc et, durant une heure, l'entretient, l'interroge, lui expose ce qu'elle attend d'elle, achevant par ces mots : — Plus je vous entends et plus vous m'inspirez confiance. Vous êtes bien véritablement la femme qu'il me faut.
Un tel langage ne laisse plus place au refus. La baronne accepte donc les fonctions difficiles qu'on lui a presque imposées. Elle apporte à les remplir autant d'indépendance que de sollicitude. Quoiqu'elle les tienne de sa souveraine, elle se souviendra toujours qu'au-dessus de l'autorité que celle-ci s'est arrogée sur ses petits-enfants, il y en a une supérieure, plus légitime, plus sacrée : celle du père et de la mère. Toutes les fois que sur des questions d'éducation, de conduite, il y aura conflit entre l'une et l'autre, c'est du côté des parents que la gouvernante se mettra, et avec tant d'habileté, de savoir-faire, mais aussi tant de résolution, que Catherine, qui cependant ne cède à personne, presque toujours finira par lui donner raison. Il est vrai que Mme de Lieven n'hésite jamais
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à mettre les fers au feu quand il le faut, et à déclarer qu'elle s'en ira plutôt que de prêter la main à ce qu'elle considère comme une injure à l'autorité paternelle.
J'ai sous les yeux un portrait d'elle qui ne permet pas de douter de la fermeté de son caractère. Il a été fait quand elle commençait à vieillir. Elle y est représentée en une toilette quasi asiatique. Les traits trop durs et par trop dépourvus de grâce concourent à trahir une volonté sans défaillance. Dans le regard, l'énergie le dispute à la bonté. C'est Timage d'une maîtresse femme et d'une femme de cœur. Elle rend vraisemblable tout ce qui nous a été révélé d'elle. Elle explique aussi la reconnaissance que lui avaient gardée ses élèves. Leur père, Paul I", une fois sur le trône, et sa femme l'impératrice Marie, à son exemple, lui en donnèrent maints témoignages. Elle devait en recevoir d'autres de leur successeur Alexandre I". Il n'oublia jamais que Mme de Lieven avait largement contribué à sa formation intellectuelle.
Les enfants de la gouvernante, naturellement, participèrent à sa faveur. Entrés dans l'armée, ses trois fils allaient parvenir aux plus hautes fonctions militaires et civiles. Charles fut major-général, aide de camp de Souvoroff, curateur de l'université de Dorpat et, en 1833, sous le règne de Nicolas, ministre de l'instruction publique. Avec le souvenir de sa science, dont l'étendue le différenciait de ses frères, il a laissé celui d'une dévotion intolérante, exaltée, poussée jusqu'au
mysticisme et de fréquentes colères au cours desquelles il devenait si terrible que sa famille tremblait toujours devant lui. Jean fut aussi général et se retira ensuite dans ses terres. Le plus jeune, Christophe, d'un naturel plus malléable que son aîné, mais sec de cœur etd*esprit borné, ne fut pas moins heureux dans sa carrière. On le verra tour à tour lieutenant-général, ambassadeur à Berlin et à Londres, gouverneur du futur Alexandre IL A Tépoque où l'Impératrice songeait à lui donner pour femme Dorothée de Benckendorff, il avait vingt-sept ans. Depuis trois ans, aide de camp de Paul I", il était nanti du portefeuille de la guerre. Il exerçait ses fonctions ministérielles sous l'autorité directe et quotidienne de l'Empereur.
A ces détails, il est aisé de se figurer ce qu'était alors la situation de sa mère à la cour de Russie. En possession de l'amicale confiance de l'Impératrice, aimée par ses maîtres, adulée par ses inférieurs, enviée par ses égaux, la rigidité de ses mœurs, l'éclat de ses services, le prix qu'elle en recueillait incessamment lui assuraient un respect universel. Plus tard, quand elle aura vieilli, se mêleront aux manifestations de ce respect mérité de timides réticences. Les jeunes demoiselles d'honneur railleront entre elles, sans aigreur sinon sans esprit, les manies de la vénérable mutterchen (I), c'est ainsi qu'elles la
(1) Petite mère chérie.
désignent; ses sévérités, ses exigences; ils la traiteront comme une aïeule à propos de laquelle on plaisante sans cesser de la respecter et de l'aimer.
Elles se répéteront, pour en rire, quelques-uns de ses mots. A la suite d'un voyage qu'elle a fait avec l'Impératrice mère, elle a dit: « Tout a été charmantement. « A quelqu'un à qui elle vient de raconter une histoire extravagante et qui lui a demandé de qui elle la tenait, elle a répondu : « J'ai mes schpions (espions) qui m'avertissent de tout. » N'empêche que la malicieuse princesse Tourkestanow qui se gausse ainsi « de la bonne dame » est obligée de constater qu'en dépit de ces menus travers, elle en impose toujours « à certaine personne, » c'est-à-dire à l'Impératrice, et que le jour où celle-ci, traversant la Courlande, a tenu à honorer de sa présence le château de Mesotten, qui appartient à sa vieille amie, la comtesse de Lieven a été l'objet de l'hommage de tous pour le faste aristocratique qu'elle a déployé dans cette réception, pour sa courtoisie et pour la libérale grandeur de son accueil.
Ces railleries inoffensives se donnaient cours en 1818. Mais ce qui était possible alors ne l'eût pas été en 1800. Aucun courtisan n'eût osé critiquer les paroles ni les actes d'une femme considérée comme un des grands serviteurs de l'État, et qu'environnait l'affectueuse protection de la famille impériale. Il en eût trop coûté de médire d'elle, non qu'elle fût capable
d'en tirer vengeance, mais parce que la critiquer ou la railler c'eût été déplaire à TEmpereur, qui aimait à lui témoigner sa bienveillance. Il venait de lui en donner un nouveau gage en accordant, sur les instances de rimpératriçe, son consentement au mariage de son ministre de la guerre avec Dorothée de Benckendorff.
Les deux familles s'étaient rapidement mises d'accord, Mme de Lieven heureuse d'ouvrir la sienne à une fille noble, convenablement dotée, portant un nom honoré et dont l'éducation s'était faite en quelque sorte sous ses yeux; les Benckendorff, non moins heureux d'une alliance qui leur assurait le patronage d'une femme aussi influente à la cour qu'on pouvait l'être sous le prince fantasque et capricieux que fut Paul P'. Quant aux jeunes gens, ils jubilaient. De la joie qu'ils laissaient voir, on eût pu conclure que leur mariage était, à proprement parler, un mariage d'amour, si Tâge de la fiancée — elle avait quinze ans — n'eût autorisé les esprits sagaces et prévoyants à concevoir quelques doutes sur la durée des sentiments qu'elle éprouvait alors.
Après la bénédiction nuptiale, les nouveaux époux s'installèrent à Saint-Pétersbourg d'où les fonctions du mari ne lui permettaient pas de s'éloigner. Le général de Benckendorff retourna à son commandement. Mais, pour faciliter à sa fille la transition d'un état à un autre, il laissait dans la capitale ses autres enfants :
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Alexandre, Constantin et Marie. Ils y finissaient leur éducation. Alexandre se destinait à Farmée, Constantin à la diplomatie. Quant à Marie, promue au rang de demoiselle d'honneur, elle allait bientôt vivre à la cour. J'ai dit quelle union étroite et tendre régnait entre les frères et les sœurs. Dès lors, on conçoit sans peine que Dorothée ait souscrit d'un cœur enthousiaste à l'arrangement qui fixait à ses côtés les compagnons de ses jeunes années et lui épargnait les tristesses d'une séparation dont son nouveau foyer, quelque bonheur qu'elle espérât y trouver, eût été assombri.
Du reste, dès ce premier jour, elle aima son mari. La preuve en est dans sa correspondance. On la voit à tout instant se louer de lui, se plaindre amèrement lorsque son service auprès de l'Empereur le retient loin d'elle, se réjouir quand il revient et plus encore quand il lui a annoncé en rentrant qu'il va pouvoir rester quelques jours à la maison. Parmi les nombreuses lettres que j'ai dans les mains et qui, de 1802 à 1838, se suivent périodiquement, j'en ai trouvé une sans date, mais qui assurément a été écrite au lendemain du mariage, pendant une courte indisposition du cher frère Alexandre. Elle témoigne de l'état d'àme de la petite comtesse et tout y révèle, en ce qui touche son mari, un parfait contentement :
« Croyez, mon cher Alexandre, que je souffre autant que vous d'être privée de vous voir dans ce
moment. J'ai besoin de votre présence pour compléter mon bonheur. Je n'entreprendrai pas de vous le décrire. Vous connaissez mon mari (avec quel plaisir je lui donne ce nom !) Aussi vous devrez comprendre combien je l'aime, combien je suis heureuse. Tâchez de vous remettre bien vite. Je suis d'une impatience extrême à vous voir et à vous dire tout ce que mon cœur ressent de tendre pour vous. Adieu, je t'embrasse tendrement. »
En exprimant avec cette ardeur toute junévile son amour pour l'homme dont, depuis quelques jours, elle porte le nom, la jeune mariée ne joue pas une comédie. Elle traduit les sensations de son àme; elle est sincère comme elle le sera toujours en parlant de lui. Quelques années après, elle cessera de dire qu'elle l'aime; mais elle dira toujours qu'elle l'estime et se consacrera à le faire briller en lui attribuant ses propres talents.
Le trait est à retenir. Au cours d'une longue vie qui a parsemé sa route de tentations entraînantes, notre héroïne n'a pas su toujours y résister, et encore qu'on lui ait calomnieusement prêté des amants qu'elle n'a jamais eus, on ne saurait nier qu'elle ne s'est pas piquée, son mari vivant, d'une fidélité rigoureuse à ses devoirs conjugaux, et, son mari mort, d'un attachement durable à sa mémoire. Sa liaison avec Metternich ne peut être mise en doute, et pas davantage la passion que lui avait inspirée un grand seigneur anglais
dont ses intimes d'alors associaient le nom au sien. Il est également visible que dans son amitié pour Guizot, contractée avant qu'elle ne fût veuve, il y a eu une part d'amour, et qu'au total son cœur, une fois détaché de celui de son époux, a longtemps erré avant de se fixer à la dernière et suprême affection qui embellitsa vieillesse et l'accompagna jusqu'à là tombe. Du moins, convient-il de constater qu'à travers ses aventures de caractère si divers, menées en marge de sa vie, la dignité de son foyer est toujours restée sauve et celle de son mari par conséquent.
Elle a porté beau, s'est fait un visage impassible, n'a rien laissé voir ni rien livré à la malignité publique de ce qu'elle devait et voulait cacher. Ce que l'on sait, on l'a surpris, et sans doute enjolivé; elle avait l'horreur de l'incorrection, du scandale. Elle n'a cessé de nourrir, plus encore que la crainte d'une déchéance bien improbable dans le monde où elle vivait, l'ardent désir de ne pas être une cause de chagrins pour le père de ses six enfants (I), pour eux-mêmes. Cette préoccupation apparaît en elle toujours si dominante qu'on n'est pas étonné de l'entendre, parvenue à la maturité de l'âge, parler de son mari avec autant de tendre sollicitude qu'aux temps riants de la lune de miel, et gémir d'être séparée de lui, alors que des douleurs successives et les coups répétés du malheur lui font sou-
(1) Cinq fiU et une fille qui ne vécut pas.
haiter ardemment une réunion qui leur permettrait de mêler leurs larmes.
Cet avenir de tristesse et de regrets, elle ne le prévoyait pas à Taubede sa vie conjugale. Heureuse, elle jouissait de son bonheur. La conviction qu'il durerait en doublait le prix. Son existence est alors celle de toutes les jeunes femmes ses égales. Tout lui plaît, tout lui sourit, tout lui est rose. Ses jours se partagent entre l'accomplissement de devoirs qui ne sont encore ni nombreux, ni lourds, ni difficiles, et les obligations mondaines auxquelles elle est tenue. A la cour comme à la ville, elle est de toutes les fêtes, mise en vedette par la fonction de son mari et par celles de sa bellemêre. On la voit au Palais d'hiver quand l'Empereur y réside; au palais Michel qu'il préfère, parce qu'il s'y croit plus en sûreté; à Gatchina, à Paulow^ski, dans les salons delà capitale. Elle se trouve partout où vont l,es « Impériautés » . Admise dans l'intimité de l'Impératrice, elle est l'amie des grandes-duchesses. Les personnages les plus haut placés la comblent de prévenances; tout le monde a des attentions pour elle; la rudesse tartare s'émousse au contact de cette jeune femme Frêle, délicate et rieuse dont la jeunesse captive quiconque l'approche et dont les saillies spirituelles allument toujours autour d'elle un rayon de gaieté.
Elle s'abandonne à ce tourbillon moins encore par goût que parce que son mari s'y plaît, ou tout au moins parce que, déjà courtisan souple et délié, il l'a per-
suadée que feindre de s'y plaire est le plus sur moyen de se maintenir dans les bonnes grâces de l'Empereur. Elle paraît alors s'y livrer tout entière, et il en est ainsi jusqu'au jour où le despotisme impérial, qui déjà tant de fois a fait des victimes et autorisé tous les doutes sur l'état des facultés mentales de Paul P% soumet la Russie à un régime de compression intolérable et y répand la terreur.
a Le caractère ombrageux de l'Empereur, raconte dans son journal la princesse de Lieven, avait pris dans la dernière année un caractère effrayant. Les apparences les plus puériles prenaient à ses yeux les proportions d'un complot. Il destituait et exilait arbitrairement. La forteresse recevait de nombreuses victimes, et il ne fallait quelquefois pour cela que des gilets trop longs ou un habit trop court. Les gilets étaient proscrits. L'Empereur disait que les gilets avaient fait la Révolution française ; quand il en rencontrait un dans la rue, son proprétaire était mené au corps de garde. . . Dans les dernières six semaines, plus de cent officiers de la garde impériale avaient été jetés dans les prisons. Mon mari avait le malheur d'être l'organe de ces sentences iniques. Tout tremblait devant l'Empereur. Le soldat seul l'aimait encore, car, quoique fatigué d'une discipline excessive, les largesses de l'Empereur venaient le consoler. Sa sévérité pour les officiers était toujours compensée par de fortes distributions d'argent aux soldats. »
Après avoir mentionné les dispositions du malheureux Paul I"à la violence et à l'extravagance, Mme de Lieven se plaît à reconnaître qu'il possédait de réelles qualités d'esprit et de cœur; qu'il était « grand et noble, ennemi généreux, ami magnifique, sachant pardonner grandement et réparer un tort ou une injustice avec effusion w . Par malheur, «la toute-puissance, cet écueil des plus fortes têtes, avait achevé de développer en lui de tristes germes » . Néanmoins, jusqu'à ce jour, le comte de Lieven n'avait pas eu à souffrir des caprices de son terrible maître. En une circonstance, il est vrai, où il s'était rendu coupable d'un oubli dans le service, l'Empereur lui avait envoyé un aide de camp pour lui dire en propres termes et sans y rien ajouter qu'il était « un sot »> . L'aide de camp avait dû bel et bien s'exécuter et aller lui, simple colonel, jeter cette épithète à la tète du ministre de la guerre. Mais, en rappelant ce souvenir, Mme de Lieven observe que « c'est le seul mauvais moment que son mari ait eu à subir de la part de l'Empereur » .
Ce fut la vérité jusqu'au 11 mars 1801, c'est-à-dire jusqu'à l'entrée de la nuit tragique qui devait voir périr PaulP^ Ce soir-là, le jeune ministre, alité depuis quelques jours, recevait à l'improviste ce billet écrit par l'Empereur : « Votre indisposition se prolonge trop, et comme les affaires ne peuvent pas se régler sur vos vésicatoires, vous aurez à rei;nettre le portefeuille de la guerre au prince Gagarine. »
En même temps que ce témoignage de la fin de sa faveur, le comte de Lieven recevait, d'autre part, la nouvelle que FEmpereur, à la demande de Gagarine et afiii d'atténuer la rigueur de cette disgrâce soudaine, avait donné Tordre de mettre à Tordre du jour du lendemain sa promotion au grade de lieutenant général. Ceci était fait pour le consoler de cela. Il s'endormit néanmoins Tesprit inquiet. Le style du billet, ce qu'il savait du caractère de Paul P*" lui donnaient tout à craindre, en dépit de l'avancement promis. Il était loin de se douter que, quelques heures plus tard, l'Empereur serait mort, victime d'une conjuration ourdie par certains des hauts personnages de sa cour.
A leur tête, on le sait, était le comte de Pahlen : il cumulait alors plusieurs grands emplois qui le mettaient en rapports fréquents avec le ministre de la guerre. Pendant que celui-ci était indisposé, il venait souvent le voir. « C'était, dit encore Mme de Lieven, un homme d'une haute stature, large d'épaules, le front élevé; de la physionomie la plus ouverte, la plus honnête, la plus joviale; plein d'esprit, d'originalité, de bonhomie, de finesse, de drôlerie dans le langage : une nature inculte, mais forte, beaucoup de bon sens, ferme, hardi, portant la vie légèrement. C'était l'image de la droiture, de la joie et de l'insouciance... Je le voyais toujours arriver avec un plaisir infini; il ne manquait jamais de me faire rire et il y
prenait plaisir. J'étais fort contrariée de me voir renvoyée lorsque la conversation prenait une tournure sérieuse. Il rendait compte à mon mari des incidents de la journée. J'étais de trop pour cela, mais j'étais un peu curieuse et j'obtenais souvent de mon mari la confidence de ce que je n'avais pas entendu. »»
C'est ainsi qu'elle apprit qu'un soir, l'Empereur, soupçonnant ses fils de conspirer contre lui, était descendu après souperchez l'aîné, legrand-duc Alexandre, où il n'allait jamais. « Il voulait le surprendre. Il trouva sur sa table, entre autres livres, la tragédie de la mort de César. Cela lui parut décisif. Il remonta dans son appartement et, prenant l'histoire de Pierre le Grand, il l'ouvrit à la page de la mort d'Alexis et ordonna au comte Koutaisoff (1) de porter ce livre au grand-duc et de lui faire lire cette page. » Pahlen avoua à Lieven qu'étant données les dispositions de l'Empereur, il s'attendait d'un moment à l'autre à voir l'Impératrice au couvent et les grands-ducs à la forteresse. Mais, il ne poussa pas ses confidences jusqu'au bout. Voyant son jeune collègue malade, incapable de servir, il s'abstint de l'initier au complot.
La princesse n'hésite pas à déclarer que ce fut là l'une des bonnes fortunes de la carrière de son mari. « Je lui ai souvent entendu débattre cette question.
(1) Son ancien valet de chambre dont il avait fait son grand écuyer et son favori.
Que faire d'une aussi dangereuse confidence? Sauver l'Empereur, voilà le devoir. Mais qiioi? Livrer à la vengeance, à sa rigueur tout ce que la Russie comptait de plus grand, de plus élevé? Où s'arrêterait la proscription, alors que les impliqués étaient si nombreux? L'échafaud, Fexil, la prison pour tous. Et après? Un régime plus terrible encore que celui sous lequel gémissait la Russie. L'alternative était horrible. Si Pahlen avait parlé, il n'y avait qu'un parti à prendre, c'était de se brûler la cervelle, w
Le jeune ménage ne connut donc la sanglante tragédie du palais Michel que lorsque le dernier acte venait d'être joué. C'était dans la nuit du 1 1 au 12 mars. Vers deux heures et demie, les Lieven, qui s'étaient couchés et dormaient, sont brusquement réveillés par un officier chargé d'un message de l'Empereur.
— C'est la forteresse, dit le mari à la femme. Et il n'en doute plus en apprenant qu'il est mandé au Palais d'hiver, où Sa Majesté l'attend. Toutefois, comme il sait que l'Empereur réside au palais Michel, il croit à une erreur de l'officier. — Vous êtes ivre, lui reproche-t-il.
Offensé, l'officier réplique qu'il vient de quitter Sa Majesté et a répété ses propres paroles. Et Lieven s'étonnant que l'Empereur ait changé de résidence au milieu de la nuit, le messager ajoute :
— L'Empereur est très malade et c'est le grand-duc
Alexandre, c'est-à-dire l'Empereur, qui m'envoie vers vous.
A cette nouvelle, la surprise du ministre devient de l'effroi. Il renvoie l'officier et discute avec sa femme sur le parti à prendre. Le messager a-t-il dit la vérité? N'est-ce pas un piège que Paul 1" tend à son favori d'hier? a II était inutile de chercher à deviner cette énigme. Il fallait prendre un parti. Mon mari se leva; il demanda son traîneau et passa en attendant dans sa chambre de toilette, qui donnait dans la cour. La chambre à coucher était située sur la Grande Millionne, exactement en face de la caserne du premier régiment de la garde impériale Préobrajensky, et cette rue aboutissait au Palais d'hiver. Mon mari me fit lever et me plaça à la fenêtre en m'engageant d'observer tout ce qui se passerait dans la rue et de l'en prévenir.
«Me voilà en faction. J'avais quinze ans, Thumeur gaie, aimant assez un événement et regardant très légèrement à travers une catastrophe quelconque, pourvu qu'elle amenât un changement à la routine de la veille. Je pensais avec curiosité au lendemain Où ferai-je ma visite à ma belle-mère et aux grandesduchesses chez qui j'allais tous les jours? Voilà quel était mon plus grand souci. Il n'y avait qu'une veilleuse dans la chambre. Je levai le rideau de la fenêtre, je m'y établis et je restai les yeux fixés sur la rue. De la glace, de la neige. Pas un passant. Le factionnaire retiré et blotti dans sa guérite. Pas une lumière à
aucune fenêtre de la caserne, pas le moindre bruit. Mon mari me demandait de l'autre chambre ce que je voyais. Je répondais : « Rien du tout. » Il ne hâtait pas beaucoup sa toilette, hésitait à sortir. Les quarts d'heure se succédaient et je m'ennuyais de ne rien voir. J'avais quelque envie de dormir. Enfin, j'entends un bruit bien faible encore, mais que je reconnais pour être celui d'une voiture. J'annonçai à grands cris cette grande nouvelle. Mais avant que mon mari eût le temps d'accourir, la voiture avait passé. Un coupé à deux chevaux (dans ce temps tout le monde allait à quatre ou six chevaux à Pétersbourg) de très chétive apparence, mais deux officiers derrière en guise de laquais, et à la lueur de la neige, je crus reconnaître M. Ouvaroff, aide de camp général de l'Empereur. Cette circonstance était frappante. Mon mari n'hésita plus. Il se jeta dans son traîneau et se fit conduire au Palais d'hiver. »>
C'est là tout ce que vit Mme de Lieven des dramatiques scènes qui précédèrent et suivirent le meurtre de Paul I". Ce qu'elle en raconte ensuite, elle le sut le lendemain par sa belle-mère, qui était au palais Michel durant cette terrible nuit. Son récit ajoute peu à ce que l'on savait déjà; il ne diffère que par de menus détails de celui que j'ai publié ailleurs (1). Il n'y a donc pas lieu d'y faire de plus nombreux emprunts.
(1) Voir mon livre : Conspirateurs et Comédiinnes. — F. JuvEX, éditeur»
Je n'en veux retenir que les quelques lignes où la narratrice , après avoir décrit Tallégresse qui , d'un bout à l'autre de la Russie, salua l'avènement d'Alexandre successeur de Paul P% la justifie et l'explique. « Nous avons manqué d'historiens et de poètes pour redire cet enthousiasme, cet enivrement général. Quatre années de despotisme touchant parfois à la folie, souvent à la cruauté, venaient de trouver un terme. La catastrophe oubliée ou exaltée, il n'y avait pas de milieu. Le moment de la juger n'était pas venu encore. On s'était couché esclave opprimé ; on se réveillait libre et heureux. Cette pensée dominait toutes les autres. On était affamé de bonheur et on s'y livra avec la confiance de l'éternité. «
A la date où s'ouvre la correspondance qui va me servir de guide — février 1802, — on ne semblait plus se rappeler en Russie les circonstances en lesquelles s'était accompli ce changement de règne. Salués, au lendemain de leur crime, comme des libérateurs, les meurtriers de Paul P"^ avaient été maintenus d'abord dans leurs emplois. La veuve de Paul demandait en vain leur punition. Le sentiment public
ne permettait pas à TEmpereur de les châtier. Mais, peu à peu, cédant aux sollicitations de sa mère comme à l'horreur qu'ils lui inspiraient, il commençait, sous divers prétextes, à les bannir. Pahlen lui-même, le plus puissant d'entre eux, après avoir poussé l'arrogance jusqu'à déclarer « que s'étant débarrassé du mari, il saurait bien se débarrasser de la femme » , avait payé de la disgrâce et de l'exil ses révoltantes bravades. Il venait d'être interné dans ses terres de Gourlande, sous la défense absolue d'approcher jamais de Saint-Pétersbourg et de Moscou.
Son départ, l'éloignement de ses complices effaçaient de sanglants souvenirs. Il n'y est jamais fait allusion dans les lettres qu'écrivait Dorothée de Lieven à son frère, même quand elle y parle du successeur de Paul P^ Déjà populaire avant de monter sur le trône, le jeune Empereur — il avait vingt-trois ans — était adoré. Partout où il paraissait, on l'acclamait. Ses sujets enveloppaient dans le même culte sa femme l'impératrice Elisabeth, « si belle et si charmante, pleine de la dignité la plus gracieuse » et que Mme de Lieven nous montre « vêtue d'une simple robe de mousseline blanche, la tête sans ornements, rien que ses belles boucles blondes flottant sur son cou. Sa taille était fort belle et rien alors n'était comparable à l'élégance de son port, de sa démarche. L'Empereur aussi était beau, il resplendissait de jeunesse et de cette sérénité qui formait le trait distinctif de sa phy-
sionomie et de son caractère. L'aspect de ce couple impérial était saisissant. On s'inclinait devant eux, on les entourait avec un amour qui tenait de la passion » .
Le changement de règne n'avait pas modifié la situation de la famille de Lieven. La mère demeurait à la cour, investie des mêmes fonctions, attachée à la personne de l'Impératrice douairière, honorée de sa confiante amitié. Le mari de Dorothée n'était plus ministre de la guerre. Mais, nommé lieutenant général, aide de camp de l'Empereur, il n'avait rien perdu de son crédit. Sous les ordres de son maître, il participait à la haute direction des affaires militaires. 'Il devait en être ainsi pour lui jusqu'à la fin de [1809, époque de son entrée dans la carrière diplomatique et de sa nomination à la légation de Prusse.
Durant cette période de huit années, rien dans l'existence de sa femme ne permet de prévoir le grand rôle qu'elle tiendra plus tard. Les événements publics qui, dans l'avenir, absorberont son attention, ses. facultés et la passionneront ne semblent pas l'intéresser. Il en est à peine question dans ses lettres de jeunesse; elle y parle surtout d'elle, de son mari, de ses enfants, au fur et à mesure qu'ils viennent au monde ; des menus faits de sa vie, de ceux de la ville et de la cour. Elles n'offriraient qu'un médiocre intérêt pour l'histoire si elles n'éclairaient du jour le plus vif celle de la société russe dans les premières années du régne d'Alexandre. A ce point de vue du moins, elles mé-
ritent de retenir le lecteur, car elles sont une chronique vivante et piquante où revit tout un monde avec ses mœurs, ses plaisirs, ses scandales, ses drames.
Au commencement de 1803, le frère aîné de Mme de Lieven, entré dans l'armée en qualité d'officier, venait de quitter Saint-Pétersbourg pour aller faire au loin son apprentissage de la vie militaire. Très attristés de leur séparation, le frère et la sœur s'étaient promis de s'écrire souvent, tant qu'elle durerait. Dès le 27 février, Dorothée tient parole :
« J'ai eu bien du plaisir, mon cher Alexandre, à recevoir votre billet d'hier. J'étais impatiente de savoir des nouvelles de votre course nocturne. Vous voilà en grand train de voyage à l'heure qu'il est. Le mari vient de partir; je n'ai plus d'Arrar à traîner après moi dans la maison ; les matinées me paraissent d'un long tuant; je n'ose pas lire encore et, pour comble de disgrâce, je n'ai plus d'oranges à peler, car vous savez que depuis qu'il n'y a plus de progéniture à attendre on a cessé de m'en donner. Khitroff a passé hier la soirée chez nous ; il m'a dit une nouvelle dont on fait encore un grand secret, mais qui va être connue ces jours-ci : le comte Flinsky se divorce décidément de sa femme et part de suite pour épouser la princesse Lubomirska... On marie déjà la comtesse Flinska à un autre ; mais je ne sais pas encore qui.
« Depuis votre départ, le temps est mauvais ; il fait sale dans les rues. Cela n'empêche cependant pas nos
belles dames de traîner leurs longues queues et leurs charmes sur le quai... On dit qu'il y avait une foule prodigieuse à la mascarade allemande. Il s'y est passé un assez joli tour. Cinq masques s'approchent du buffet, s'y font servir et gobent pour une centaine de roubles de vins, etc., etc. Quatre d'entre eux le quittent; le cinquième reste, assis. Comme il se fait tard, l'hôte s'approche du masque et lui demande le paiement qui lui est dû; celui-ci ne répond pas un mot. Feuilleté lui fait des reproches, le menace de la police : même silence. L'officier de police arrive, lui dit qu'il le découvrira s'il s'obstine à ne pas payer. Mais voyant que tout cela n'avance à rien, il le prend par les épaules et... toute la machine s'écroule; c'était de la paille... J'ai bien du plaisir à penser que mes lettres vous en font un peu et c'est bien une raison pour vous écrire souvent, outre la satisfaction que j'y trouve moi-même; j'attends avec impatience votre première lettre. Adieu, mon cher ami. Bonsi vous embrasse; bon chemin et de temps en temps un regret à vos amis. Je me mets sur les rangs la première, car personne assurément ne peut vous êtes plus sincèrement attaché que moi. »
J'ai cité presque en entier cette lettre parce qu'elle donne une idée exacte de toutes celles qui datent des huit années qu'au lendemain de son mariage Mme de Lieven passa à Saint-Pétersbourg. Elle me permet non de ne leur rien emprunter, mais d'abréger les
extraits, de les réduire à ce qui nous fait pénétrer dans la société russe, au moment où, à la faveur des plus grands événements du siècle, elle va se répandre en Europe, se mêler plus étroitement à celle de Paris et de Londres, et, pour me servir d'un mot qui manque à notre langue, puisqu'il caractérise mieux que tout autre ce mouvement de fusion, les « cosmopolitiser » . De mois en mois, les notes de Mme de Lieven se succèdent, révélant chez leur auteur, en même temps qu'une large part d'esprit naturel, une claire vision des êtres et des choses ; un sens très net de Tordre moral, des préjugés de caste; un amour passionné pour sa famille, son pays, ses souvenirs; une rare faculté d'exprimer ce qu'elle ressent, de décrire ce qu'elle a vu. Totalisées au bout de chaque année, elles sont comme des chapitres de petite histoire, écrits en marge de la grande, par la rédaction desquels celle qui les a écrits se prépare à des observations d'envergure plus large, qui s'exerceront ultérieurement avec une incomparable maestria sur des sujets plus dignes des historiens et y apporteront de précieuses informations.
Pour le moment, nous n'en sommes encore qu'à la chronique. Mais, quand il s'agit de nous initier à des mœurs ignorées ou peu connues, de nous apprendre ce qu'il est advenu de certains personnages qui n'ont paru qu'un jour sur quelque illustre théâtre pour disparaître ensuite, la chronique a aussi son prix. Plus
40 UNE VIE D'AMBilSSADRICE AU SIÈCLE DERNIER
encore que l'histoire, elle est la clé des âmes. A ce titre, il convient d'extraire de cette correspondance de jeune femme, en leur maintenant leur ordre chronologique, un certain nombre de passages qui nous apprennent ce que nous ignorons.
a Le comte Valérien Zouboff (1), y est-il dit le 3 mars, a eu ces jours passés une espèce de coup d'apoplexie; si on ne l'eût secouru sur-le-champ, c'en était fait de lui; il est beaucoup mieux à présent. Je crois que sa veuve se serait consolée de sa perte, d'autant plus qu'on parle de divorce entre eux... Hier, j'ai fait ma première sortie en voiture, accompagnée de Costa (2) . Vous eussiez ri de voir sa figure lorsque nous rencontrâmes l'Empereur et qu'il s'arrêta avec nous; il le fixait tant qu'il pouvait et avec la plus drôle de mine. Un aide de camp a été arrêté hier pour être venu à la parade avec un gilet noir. Le général Rayefsky est de retour de Moscou. On le dit très capot de ce que le chambellan Hitroff lui a enlevé sa promise. »»
« 6 mars. — On ne parle en ville que d'un article de la Gazette de Londres^ où notre ambassadeur en France est furieusement bafoué. La cause est une balourdise, à la vérité, qu'il a commise en faisant insérer dans le Bulletin à Paris une note officielle au Premier Consul sur laquelle celui-ci, écrit-on, lui a
(1) Un des célèbres favoris de Catherine.
(2) Constantin, le plus jeune de ses frères.
fait une sortie assez verte devant tous les ministres. Là-dessus, comme vous pensez bien, s'ensuit commentaires sur commentaires. »
a 10 mars. — J'ai encore une mort à vous annoncer, et quelle mort! la belle Naschokin; on en a eu la nouvelle hier de Moscou ; elle est décédée après huit jours de maladie seulement. La Gerebzoff la Polonaise (1) va la suivre bientôt, je crois; elle est déjà à toute extrémité. Voilà une malheureuse époque pour nos beautés. La princesse Toufaikin a été enterrée hier... Encore une singulière et triste aventure. La princesse G..., jeune fille de quinze ans au plus, fille du ci-devant ministre des finances, a disparu depuis quatre jours ; toutes les recherches qu'on a faites jusqu'à présent ont été inutiles. Toute la famille devait partir pour Moscou. La nuit de ce jour, elle s'évade. Le pire de l'affaire est que ces jeunes filles ont reçu une très mauvaise éducation, que jamais elles n'ont vu de monde, en sorte qu'il y a tout lieu de supposer qu'elle s'est enfuie avec quelqu'un du commun. Le père est hors de soi de désespoir et il y a bien de quoi. » Et en post-scriptum de la même lettre : « La G... est enfin retrouvée; elle s'était enfuie avec un écrivain de son père. La belle affaire! »
(1) Sœur des Zouboff. Avait été l'amie de lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie sous Paul V. Du vivant de ce prince, c'est chez elle que se réunissaient les mécontents et que furent jetées les bases du complot de 1801.
tt 31 mars. — jLf'ambassadeur de France Hédouville est arrivé (1). On dit sa femme jolie et assez ressemblante à la défunte Toufaikin ; ni lui ni elle n'ont encore paru. L'ambassadeur est habillé à l'ancienne : beaucoup de poudre, des boucles, le front découvert... L'Empereur ira demeurer à Kameni-Ostrow. Nous y avons déjà loué une maison toute proche du palais, assez vaste... Costa y demeurera avec nous. A propos, je ne vous ai pas dit encore que la promenade devant ma maison m'est absolument interdite parce que c'est un lieu indécent. Vous devinez bien que cela vient d'une haute part; rtiais ce que vous auriez peine à deviner, c'est que c'est le Verd (?) qui en est cause. Il me rencontre, il me parle; effectiveiùent, c'est scandaleux^ donc tout de suite, défense de me montrer. Qu'en dites-vous? Bonsi est fâché de cela; aussi a-t-il dit vertement sa faconde penser là-dessus. Mais, en attendant, il faut se soumettre, w
« 4 avril, — Les Françaises ont paru (2); tout ce qu'on avait débité sur leur figure est faux. Ce n'est pas moi qui parle ici, car mon jugement pourrait vous paraître suspect. Mais c'est par d'autres que j'ai appris qu'elles sont laides tout à fait. Le général Ouwaroff, grand admirateur du beau sexe, me l'a confirmé. Outre cela, elles ont très mauvaise tournure
(i) Le général d'Hédouville que le Premier Consul venait de nommer à Saint-Pétersbourg.
(2) La générale d'Hédouville et ses filles.
et sont mal mises. La renommée trompe fort. »
« 8 avril. — J'étais fort étonnée depuis quelque temps de ne plus voir la comtesse Zouboff. J'ai appris hier que, sur les reproches que lui a faits son mari de sa vie dissipée, elle s'est condamnée à une retraite volontaire et a fermé sa porte à tout le monde, même à sa grande et grosse amie, même au cousin (?); qu'en dites-vous? Le mari s'en moque; le cousin passe sa vie dans sa chambre... J'ai vu hier les Françaises. Vous eussiez ri de voir la foule de monde qui courait après elles. »
a 22 avril. — Je reviens dans ce moment du théâtre des chevaux aux Galerenhoff. Il est arrivé ici, depuis quelques jours, une voltigeuse italienne nommée Chiarini, qui excelle vraiment dans son genre. Elle est âgée de seize ans et belle comme un ange. En voilà bien assez pour faire que le théâtre ne se désemplit pas depuis trois semaines qu'elle est arrivée, et tous les jours, il y a représentation. «
« 5 mai. — Costa a été l'autre jour chez l'Impératrice, qui a eu la bonté de le présenter elle-même à l'Empereur. Il a été décidé que, dans quelques semaines d'ici, il ira à Ratisbonne y passer quelques mois^ et de là on l'enverra à quelque mission plus considérable.
a Le général Talisin, que vous connaissez, a été renvoyé delà ville, il y a de cela trois ou quatre jours. Tout le monde a été ravi de cette nouvelle. Il était
généralement haï et à bien juste titre. Voici la cause de son renvoi. Il voulait être commandant du régiment de Semenowsky, et pour parvenir à ses fins il avait gagné à force d'argent deux des valets de chambre de l'Empereur. Deux mille roubles leur avaient été déjà payés et Talisin leur avait donné une lettre de change de quinze mille, payable aussitôt qu'il aurait atteint son but. L'Empereur découvre l'intrigue. Il a les preuves en main, et tout de suite il envoie ordre à Talisin de quitter la ville ; il a eu son congé et il est dit dans l'ordre pourquoi. Les deux valets de chambre, dont l'un était le favori de l'Empereur, ont été renvoyés avec des feld jagers. Tout le monde bénit la justice de notre cher souverain qui mérite vraiment chaque jour davantage l'amour de son peuple.
«... L'Impératrice est déjà établie à Paulowsky. Samedi, il y aura bal à propos de la fête de la grandeduchesse Catherine. Nous y sommes invités et, comme il n'y aura en tout que dix danseurs, il faudra que Bonsi étale aussi ses grâces. »
« 9 mai. — Avant-hier, il y eut bal chez la comtesse Schouvaloff, et comme de raison votre sœur en a été. Elle donne dans le grand genre, comme vous voyez. La fête était délicieuse; c'était un goûter à la viennoise du plus joli goût possible. On avait pratiqué un jardin délicieux dans la salle du thé. Tous les appartements étaient éclairés en transparents ;
c'était vraiment une féerie : l'Empereur et Tlmpératrice en étaient. »
a 12 mai. — Je suis encore toute harassée de ma course à Paulowsky, je me suis bien amusée; j'ai dansé comme une folle, quoiqu'il y eût fort peu de danseuses. Bonsi s'en est donné aussi; nous avons beaucoup valsé surtout. Les Français ont apporté une nouvelle danse, la Bernoise, qui naturellement est fort à la mode ici.
a Le petit Scherbatoff est parti pour Vienne. C'est celui qui, vous savez, eut cette affaire avec le chevalier de Saxe (1) ; il va vider sa querelle avec lui. Le chevalier avait appelé le prince Zouboff en duel pour avoir raison de son renvoi de la Russie après son histoire du temps encore de l'Impératrice défunte. Scherbatoff, auteur de la dispute, apprenant ce cartel, se rend en toute diligence à Vienne afin de le prévenir. Ceci prouve du caractère chez un jeune homme tout au plus de vingt-quatre ans... Zouboff l'a échappé belle à Varsovie. Un Polonais lui envoie un défi pour venger sur lui les malheurs de sa patrie ; beaucoup
(1) FiU du prince Xavier de Lusace, oncle de Louis XVI. Sa querelle avec Scherbatoff datait des temps de i*éinigration (1794). Réfugié alors en Russie, il en avait été chassé à la demande de Valérien Zouboff avant que ce différend eût été vidé. Ce n'est qu*au bout de huit ans qu'il put demander compte k Zouboff de son expulsion, dont il le rendait responsable. Mais, soit que, comme on l'a prétendu, Zoubouff eût refusé de se battre, soit que Scherbatoff eût revendiqué le droit d'avoir le premier satisfaction, c'est avec celui-ci que le chevalier de Saxe dut d'abord se mesurer. L'issue du duel lui fut fatale. Dans une des lettres suivantes, Mme de Lieven raconte qu'il a été tué.
d'autres se joignentà lui. Enfin, ils assiègentla maison du prince; la populace s'en mêle; le gouverneur a été obligé, pour mettre à couvert les jours du prince, de le faire partir secrètement la nuit avec une bonne escorte qui Ta conduit jusqu'aux frontières d'Autriche ; il est maintenant à Vienne. »
En ce même mois de mai, la verve de notre petite mariée se voile d'un peu de tristesse. Pour la première fois, elle va connaître le chagrin de se séparer de ce qu'on aime. L'Empereur doit faire une visite au roi de Prusse, à Memel. M. de Lieven, en sa qualité d'aide (le camp, est désigné pour l'accompagner. Il a été décidé qu'en son absence sa femme s'installerait à Paulowsky, auprès de sa belle-mère. Elle n'aime pas ce séjour où règne une étiquette « fort ennuyante » et que l'absence de Bonsi lui rend insupportable. Les femmes des aides de camp qui ont suivi l'Empereur, « ses compagnes de veuvage, » y résident avec elle. Les Impératrices s'efforcent de les distraire. Mais, en dépit des plaisirs, il n'y a de consolation pour Dorothée que lorsqu'arrivent des nouvelles des voyageurs. Elle en fait part joyeusement à son frère et, du même coup, la correspondance reprend son caractère de chronique historique et mondaine :
« Partout l'Empereur est acclamé. A Riga, le peuple a dételé ses chevaux à la porte des faubourgs et a traîné la voiture jusqu'au château. Les gardes qui avaient eu l'ordre de ne pas venir à la rencontre
de TEmpereur sont sortis malgré cela et l'ont reçu avec des cris de joie qui ont été répétés par tous les habitants. Les matelots de toutes les nations qui se trouvent à Riga semblaient en ce moment ne faire qu'un peuple avec la nation russe. L'Empereur a été touché jusqu'aux larmes, et il y avait bien de quoi. Il s'estarrété pendant troisjours à Riga, pendant lesquels il n'y avait que fêtes, que bals. Mon mari a dansé du matin au soir.
« Je m'ennuie ici à périr; vous ne vous faites pas idée de l'étiquette qui y règne. Cependant, depuis quelques jours, je ne vais plus aux sociétés; je prétexte une cure que je fais et je m'en trouve fort bien. Au moins, je passe mon temps plus agréablement et je suis libre, c'est un grand avantage. Lanskoï, l'aide de camp du grand-duc Constantin, a été congédié du militaire et placé au ministère des affaires étrangères. On dit que c'est pour un uniforme déboutonné. »>
Au mois de juillet suivant, le mari et la femme sont de nouveau réunis. Ils ont suivi la cour à Kaméni- Ostrow. Mais, ils y habitent dans une maison qu'ils ont louée. C'est encore de la solitude pour la jeune femme. Elle n'a plus auprès d'elle ni frère ni sœur. Alexandre, après un séjour en Sibérie, se rend au Caucase, à moins qu'il n'aille en Chine ou en Egypte, voire à Constantinople : c'est un grand voyageur. Mâcha a commencé auprès de l'impératrice Elisabeth son service de demoiselle d'honneur. Costa, apprenti
diplomate, vient d'être envoyé à Ratisbonne et Bonsi passe son temps aux ordres de l'Empereur. La correspondance devient plus active. Elle est une distraction pour Mme de Lieven, le meilleur moyen de combler le vide des journées.
Le 7 juillet, elle est riche d'informations : « Costa ne m'a pas écrit depuis son départ de Riga. Mais le prince de Scherbatoff venant de Vienne Ta rencontré à Vilna. A propos de Scherbatoff, je crois vous avoir dit qu'il était parti pour l'étranger afin de vider son ancienne querelle avec le chevalier de Saxe. Il vient de l'expédier dans l'autre monde. On a employé mille supercheries pour perdre Scherbatoff. D'abord, le chevalier ne voulait pas se battre au pistolet. Mais voyant que Scherbatoff ne voulait pas s'en désister, il a exigé de lui de prendre le pistolet qu'il lui donnerait lui-même. Heureusement, celui-ci l'essaya avant et il se trouva que la balle, au lieu d'aller droit, donnait trois pas à droite. Il a arrangé le pistolet de son mieux, et du premier coup il perce le chevalier d'outre en outre. Celui-ci s'écrie : a Je « meurs » , et tire encore son coup. Mais la balle n'a fait que friser le chapeau de Scherbatoff. Le chevalier de Saxe est mort sur la place.
«... Nous avons eu ces jours-ci une aventure d'un autre genre. Vous devez connaître et vous rappeler un certain prince G. . . , réputé coquin, escroc, qui possède les choses les plus rares, qui a gagné Koutaïsoff dans
le temps par ses belles pierres. Vous y êtes. Eh bien, ce G... après avoir perdu une somme énorme au jeu, à Moscou, est venu ici où il a continué à jouer et à perdre. Pour faire face à une partie de ses créanciers, il fabrique une fausse lettre de change sur un banquier de Vienne; je crois qu'il ne s'en est pas tenu à une; tant il y a que voyant l'Empereur et la ville à demi instruits de ses friponneries, il adresse avant-hier une lettre à mon mari, lui enjoignant de remettre l'incluse à l'Empereur. Cette lettre lui annonce le dessein qu'il a pris de finir ses jours en se noyant; il prie en même temps l'Empereur de se charger d'un enfant qu'il a. Aussitôt après la réception delà lettre, on envoie dans tous les postes, dans toutes les villes frontières afin de l'arrêter, car il est évident que ce prétendu désespoir n'est qu'une feinte pour éloigner les recherches afin qu'il puisse s'évader. Jusqu'ici, il n'y a point de nouvelles et il y a tout lieu de craindre qu'il n'ait déjà passé la frontière.
a Tous les jours, je fais une promenade à cheval. Vous auriez meilleure opinion de mon courage si vous pouviez me voir à présent à cheval. Je viens d'en acheter un charmant qu'Égert me dresse et que je pourrai monter d'ici à quelques semaines. En attendant, je me sers des chevaux de la cour. »
Quelques jours plus tard, la cour est réinstallée à Paulowsky. On y fête le retour de l'Impératrice qui revient de Prusse, où elle avait suivi son mari et où
elle est restée après lui. « Il me semble par ouï-dire qu'on est enchanté de la reine (1); je ne sais même si elle ne plaît pas plus que l'Impératrice ; vous me direz que cela est difficile. «
Le 30 juillet, nouveau déplacement : la cour est à Péterhoff, séjour préféré de l'Impératrice mère. De récents embellissements viennent de transformer cette résidence de rêve. Le 7 août, Mme de Lieven les décrit : « Vis-à-vis de la grande fontaine de Samson, en face du palais, on a élevé deux beaux pavillons d'où continue une superbe colonnade coupée au milieu par le chemin. La coupole des pavillons est dorée. En haut, il sort une fontaine qui arrose cette coupole et descend le long des fenêtres à la vénitienne, pratiquées dans ces pavillons. L'effet est de la plus grande beauté. Lorsque vous vous trouvez devant ces pavillons, cela fait absolument l'effet d'une pluie à verse. Sur la terrasse qui descend du palais, on a placé, de distance en distance, des vases en bronze doré de forme antique. Toutes les statues qui sont dans le jardin vont être dorées.
a ... Nous avons deux étrangers dans notre ville depuis environ une semaine. Le premier est l'oncle de l'Impératrice, le prince de Bade, frère de feu son père; le second, le prince de Glocester, neveu du roi d'Angleterre. Il est arrivé à Péterhoff le jour de la fête ;
(1) La belle reine Louise de Prusse qui plus tard, lors des malheurs de sa patrie, révéla tant d'héroïque grandeur d'âme.
il y avait mascarade et illumination, le tout fort beau. Ce prince peut avoir vingt-cinq ans : il est de la taille de l'Empereur, mais pas si gros; il a une tournure charmante, un beau visage, l'air très comme il faut. Il s'arrêtera un mois ici. » Comme toutes les lettres que Mme de Lieven écrit à son « cher Alexandre » , celle-ci se termine par les expressions les plus affectueuses, les plus tendres ; elles ont même ce jour-là un caractère d'effusion plus accentué. « Bonsi vous embrasse bien tendrement. Adieu, mon cher, mon bon ami; voilà bientôt un demi-an que vous nous avez quittés. Il vous en reste encore cinq fois autant, et puis vous nous serez rendu, j'espère. »
Le surlendemain, elle corrige son premier jugement sur le prince de Glocester. Elle l'a rencontré à un bal donné en son honneur par le prince Kourakin(l). «Il prouve bien qu'il ne faut pas juger des apparences; il se découvre qu'il est d'une bêtise rare ; la Bagration s'en est emparée (2). « Le 11 septembre, ce n'est que
(1) Frère de celui qui fut ambassadeur à Paris sous Napoléon I". (â) Femme du général Bagration qui commanda les armées russes pendant les campagnes contre la France et fut tué en 1812, à la bataille de Borodino. Après sa mort, sa veuve quitta la Russie et se rendit à Vienne, où elle devint l'amie de Metternich dont elle eut un fils qui depuis fut quasi légitimé. Pendant le Congrès, elle fut l'ornement de tontes les fêtes. Elle était belle et passait pour galante. On l'avait surnommée : « Bel ange nu » , par allusion à ses décolletages qui la déshabillaient à outrance. En 1815, elle parut à Paris. Elle s'y fina définitivement un peu plus tard et y mourut vers 1855. Elle s'y était remariée, tout en conservant son nom, avec le général anglais Caradoc, lord Holden, qui lui survécut. Elle avait essayé de se poser en rivale
détails sur sa vie privée et ses plaisirs qui se succèdent sans interruption. Entre les lignes, on devine le dépit que commence à lui inspirer la solitude où la laisse son mari. « Je continue toujours mes promenades à cheval. Gomme je les fais après que mon mari est revenu de chez l'Empereur, nous ne dînons plus qu'à quatre heures, quelquefois plus tard; c'est aussi l'heure du dîner de l'Empereur. Gela ne m'arrange nullement. Aussi, y a-t-il toujours dispute entre nous. Il y a des jours où je ne le vois pas du tout. De fondation, vous savez qu'il y va tous les matins; il finit quelquefois ses affaires à trois heures; il y dîne et puis, après dîner, des affaires encore. »
Pour remplir cette solitude et aux heures où elle lui pèse, elle recourt à l'amitié. Elle commence à nouer ici ou là des relations que la mort seule brisera. C'est alors qu'elle se lie avec la princesse Alexandre de Wurtemberg, née Antoinette de Saxe-Cobourg, bellesœur de l'impératrice Marie-Féodorowna, durant un séjour que fait cette personne jolie et charmante à la cour de Russie. « C'est une bien intéressante femme. Sans être belle, elle a une figure extrêmement douce
diplomatique de la princesse de Lieven. Mais, elle n*avait ni son esprit ni sa fidélité à ses amis, et sa beauté disparue ne pouvait plus lui en tenir lieu bien que, comme la Jézabel de Racine, elle recourût à mille artifices pour réparer des ans l'irréparable outrage. Sa tentative échoua et, après avoir été une des plus jolies fem^les de son temps, elle dut se résigner à n'être qu'une ex-jolie femme. C'est cependant, quoique excentrique, une figure attachante que j'espère remettre un jour en lumière.
et gracieuse qui fait qu'on Taime dès qu'on la voit; elle est toute charmante. » Le 20 octobre, elle écrit encore : « Mâcha est venue avec la princesse Alexandre de Wurtemberg passer quelques jours chez moi pour voir partir le ballon aérostatique. Deux jours de suite, l'Empereur, toute sa famille et tout le public de Pétersbourg étaient rassemblés pendant quelques heures, et finalement le ballon n'est point parti. La populace était furieuse. On dit que dans la confusion le grand maître de la police a été maltraité. M
Au commencement de novembre, elle est toute à la joie; son père, qu'elle n'a pas vu depuis longtemps, vient passer quelques jours près d'elle. «Il occupera vos chambres. Je les ai fait arranger fort joliment. La petite chambre qui répond à la bibliothèque en haut sera son cabinet; il y a de nouvelles tapisseries françaises fort jolies, un divan en perse, des rideaux à l'antique... et dans l'escalier un tapis anglais qui fait fort bien... L'Impératrice mère est de retour en ville; elle a recommencé son train de vie ordinaire. Elle ne se montre jamais en public, ni aux messes, ni aux Hermitages. »
La retraite en laquelle s'est confinée l'auguste veuve de Paul I" fait contraste avec les divertissements de la cour, laquelle assiste, le 30 novembre, à l'inauguration du théâtre de pierre, «le plus beau qui existe, écrit Mme de Lievcn, pouvant contenir deux
mille spectateurs, brillamment éclairé a par une « vingtaine de lampes à quinquets » qui répandent « une clarté incroyable » . On fait toilette pour y aller « parce que Ton quitte en bas déjà ses pelisses, le « théâtre étant plus chaud qu'aucun appartement » . Pour attendre ses voitures, « il y a douze foyers revêtus de faux marbres et ornés de statues. C'est de la plus grande magnificence » . Mme de Lieven parle avec le même enthousiasme d'une représentation donnée le 1 2 décembre au théâtre de l'Ermitage par Mlle Félix, nouvelle actrice arrivée de Paris, « qui vient de se déclarer épouse de M. Andrieux » , comédien lui aussi, arrivé avec elle. « Ah! mon cher, que vous avez bien fait de partir avant que de l'avoir vue ! Elle est jolie, belle tout ensemble, un maintien, une tournure, une mise la plus noble, la plus élégante du monde, un organe délicieux. Pour le jeu, elle dépasse de beaucoup la Valville. J'en raffole. »
Ce n'est pas trop de ces distractions ininterrompues pour consoler Mme de Lieven du gros chagrin que lui a causé le départ de la princesse Alexandre de Wurtemberg. « C'est aussi vraiment une charmante femme ; on ne voit pas de figure plus intéressante ni de commerce plus agréable. Pendant son séjour ici, nous étions tous les jours ensemble. »
Est-ce ce chagrin qui dicte à la correspondante du « cher Alexandre » , au moment où s*achève cette année 1802 si pleine pour elle d'agitations, de bruit
et peut-être de déceptions, ces accents mélancoliques? a Nous vivotons tranquillement et orageusement aussi, si vous voulez, car à la cour il y a de tout. Heureusement que notre petit individu n'en est pas atteint. Mais, il y a cependant bien des moments où Ton forme le vœu d'en être bien loin. Et pourtant, tel est Fhomme et la force de l'habitude, et Thabitude des grandeurs qu'il ne se sépare jamais qu'à regret des choses mêmes qui lui sont le plus à la charge et le plus désagréable. En vérité, mon cher, j'envie bien de bon cœur votre sort, s'entend si je pouvais le partager avec Bonsi, car sans lui point de plaisir pour moi. Pétersbourg est d'un morne insupportable. »
Telles sont, dans ces premières années de son mariage, les préoccupations et les impressions de Mme de Lieven. Elle les raconte et les traduit avec l'abondance et la spontanéité de sa jeunesse; elle s'occupe surtout des petites choses parce que dans le cadre limité où est enfermée sa vie les grandes lui échappent encore. Si son existence est uniforme, elle est facile; elle ne comporte dans le présent ni lourds
devoirs ni cuisants soucis, et cette jeune femme de dix-sept ans ne saurait prévoir ceux que lui réserve l'avenir; elle n'y songe même pas.
A ce point de vue, sa correspondance en 1803 ne diffère guère de celle de 1802. C'est toujours de sa part même application à entretenir son frère des menus faits qui se déroulent sous ses yeux : les événements de la cour, les absences de son mari, les visites qu'elle reçoit, celles qu'elle fait, ses déplacements, ses projets, les aménagements de son intérieur. Il y a peu à glaner dans ces notes quasi quotidiennes où se trahit parfois avec une absence totale de volonté l'impatience passagère que causent à Mme de Lieven la monotonie des jours qui se succèdent pareils et l'impossibilité où elle est d'en remplir à son gré toutes les heures.
Cette impatience apparaît jusque dans la satisfaction qu'elle éprouve, au mois de mars, en annonçant à son frère qu'elle va voyager « et courir le monde seule. Ne vous en scandalisez pas trop cependant. » Si son mari la quitte comme l'année précédente, ce qui n'est que trop probable, et sans doute pour plus longtemps, elle ne retournera pas à Paulowsky, où, durant son dernier séjour, « elle n'a eu que des désagréments » ; mais « pour ne pas rester en ville à s'ennuyer, elle ira, accompagnée de « la Hoven » à Marienbourg chez sa belle-sœur Vietinghoff, et de là en Courlande «prendre les eaux de mer ou celles d'une source très vantée
et très salutaire » . Elle y restera jusqu'au retour de son mari. « Le voyage d'abord, le séjour de la campagne et les eaux me feront certainement un bien infini, outre le plaisir que cette course me procurera Aussi, je m'en réjouis bien. Si on pouvait rapprocher un peu le Caucase, j'irais y prendre les eaux et je verrais mon cher Arrar. »
Revenant à son rôle de chroniqueuse, elle annonce dans la même lettre « le mariage de Scheremitoff avec une de ses esclaves qu'il a déclarée son épouse légitime lorsqu'elle est accouchée d'un fils. Elle vient de mourir ces jours-ci et a été enterrée avec toute la pompe imaginable. Son fils s'appelle comte Dmitri et hérite seul des grands bien du comte » .
a .22 avril. — Nous sommes bien bruyants tous ces temps-ci. Vendredi, on a dansé chez les Orloff ; dimanche chez Volkonsky, où je m'en suis donné à cœur joie. Ce soir, il y a bal chez Strogonoff ; toutes les impériautés y sont. Hier, nous avons eu à l'Hermitage le fameux ballet de Ca^/or et Pollux; les machines ont été fort bien, mais le tout était languissant. A propos de ballet, la Didelot est morte, une grande perte pour nous. Aussi, n'avons-nous pas eu son mari hier; mais, à sa place, ce lourdaud de Walberg. »
u 4 mai. — Il est arrivé une histoire délicieuse au dernier bal des Narischkine. Dolgorouky cherche querelle à Borodin, des chevaliers gardes, qu'on dit maintenant l'amant favorisé de la Zouboff . Il lui dit
mille horreurs de cette femme et charge Borodin de les lui redire. Celui-ci lui répond du plus grand sangfroid qu'il se soucie aussi peu de lui que d'elle, qu'il ne se charge pas de pareille commission, et qu'il n'a qu'à la faire lui-même ; finalement, après cent propos, ils se donnent un rendez-vous pour hier matin, se battent au pistolet, et Dolgorouky reçoit la balle au-dessus du genou. Elle y est encore; il est couché, et je crois pour longtemps. Il faut que j'aie le cœur bien mauvais, mais en vérité cela m'a fait plaisir. Toute la ville se moque de Dolgorouky. Borodin était hier à l'Hermitage, comme si de rien n'était. Mon Dieu! comme il est bête, cet homme d'esprit! »
Le 12 mai, elle a un grand crève-cœur. Son mari part à la suite de l'Empereur; pour elle, il n'est plus question de voyage, il faut retourner à cet ennuyeux Paulowsky. « Le grand plaisir, écrit-elle ; une année d'intervalle n'a pas apporté de changement à l'agréable manière de vivre ici : même gêne, même étiquette, même ennui, il y a de quoi périr. Je suis logée dans les mêmes appartements que nous occupions, il y a de cela trois ans. Combien cela m'a rappelé d'agréables souvenirs ! vos arrivées à cheval avec Kretoff, nos promenades en ligne à la datche de Soltikoff ; tout plein de choses me sont revenues en tête. En vérité, c'était un temps bien agréable pour moi. Que de changements depuis! Comme toute cette société s'est dispersée! »
ul8 mai, — Dolgorouky est toujours dans le même état; on lui laisse la balle, parce qu'étant trop près de la grande artère il y aurait du danger à la faire sor* tir; je crois qu'il sera longtemps couché. La Zouboff va partir pour la Pologne ; on dit que c'est le mari qui la renvoie. La première beauté de Paris est ici dans ce moment-ci, une certaine princesse Poninska. Elle est française; on la dit fort belle- Je ne l'ai point vue encore. »
Quelques semaines plus tard, nous la retrouvons remise du dépit de son voyage manqué. Son mari est revenu : « Aujourd'hui pour la première fois, il passe toute la journée chez lui. Il a maintenant des jours marqués pour le travail ainsi que l'ont les ministres; il a dans la semaine trois jours tout à lui. Il en est enchanté et moi aussi, comme de raison. » Mais, cet arrangement dure peu. Au mois de septembre, sa vie est redevenue très grise : « Je m'ennuie assez. Je ne vois presque pas mon mari; il est même rare qu'il dînera à la maison. » Par contre, elle a en perspective le bonheur qu'elle souhaitait le plus ardemment. Elle nourrit l'espoir d'une maternité prochaine. Au fur et à mesure qu'il se précise, elle se résigne mieux à sa solitude. On pourra danser sans elle, cela lui est bien égal. Elle ne ment pas lorsqu'en parlant à son frère des fêtes auxquelles vont donner lieu les fiançailles de la grande-duchesse Marie — dîner de trois cents personnes et bal paré dans la salle Saint-
Georges, «le premier qui ait eu lieu depuis ce règne » , — elle ajoute : u Je passerai tout cela dans ma chambre et j'en ai peu de regrets. »
D'ailleurs, comme elle a la mobilité de son âge, ces velléités de retraite durent peu. Au commencement de 1804, la cour était en grand train de plaisirs; elle a recommencé à y prendre part : « Je suis de tout cela, ne vous en déplaise, malgré ma taille assez disgracieuse. Au reste, qu'importe la façon, pourvu qu'on s'amuse. » Elle met à s'amuser d'autant plus d'entrain que le moment approche où elle devra se condamner à la réclusion. Et puis, tout est à cette heure pour lui faire savourer la joie de vivre. Les faveurs pleuvent sur sa famille. Sa belle-mère vient d'être pourvue d'une belle starostie en Pologne. A ce don de l'Empereur, l'Impératrice a ajouté des diamants. Son père, qu'elle attend sous peu de jours, est nommé conseiller, privé. Son frère Alexandre, qui fait campagne en Géorgie, signalé pour sa belle conduite devant l'ennemi, a reçu le prix de sa vaillance : le grade de lieutenant et l'épée de Sainte-Anne. L'Empereur Ta admis au nombre de ses aides de camp. Constantin est nommé secrétaire d'ambassade à Berlin.
Enfin, elle espère un fils. « Je suis bien impatiente de pouvoir vous annoncer l'arrivée d'un petit neveu. Je vous assure que je ne puis pas attendre ce moment. C'est sûrement papa qui vous l'apprendra le premier. Je voudrais seulement avoir une adresse sûre pour
que vous en soyez informé plus tôt, parce que votre amitié m'assure de la part que vous prendrez à cet événement. D'ici à trois semaines, j'espère pouvoir vous marquer ma délivrance. Je suis bien impatiente que tout soit fini, et heureusement fini. Je redoute un peu ce moment, w
Entre temps elle ne se lasse pas de bourrer de nouvelles sa correspondance. Elle y parle non seulement de hauts personnages russes, mais aussi de quelquesuns des émigrés français qui ont pris du service en Russie. « Le comte de Saint-Priest le cadet épouse la princesse Galitzin surnommée Patriarche ; le comte de Langeron, une veuve Kachintzoff assez jolie et très riche. Girard se marie à la fille de Dehmouth, l'aubergiste, qui a un bien immense. Tous ces messieurs ne font pas mal leurs affaires. »» — «... Le jeune Davidoff, colonel aux chevaliers gardes, vient d'épouser la jeune duchesse de Grammont, petite-fille du duc de Polignac, une jolie personne et fort bien élevée. » — « La nuit du 20 au 21 du mois passé, le comte Valérien Zouboff est mort après une maladie de près d'un mois, d'un abcès formé dans le foie et qu'on avait traité comme un rhumatisme ; il est regretté généralement. L'Empereur et tout ce qu'il y a de plus considérable a assisté à son enterrement. » — « Ce courrier-ci vous instruira d'une nouvelle à laquelle vous vous seriez bien peu attendu : la mort de Dolgorouki. Il était depuis deux jours ici lorsqu'il prit une fièvre chaude maligne
qui le mit au bout de trois jours à rextrémité. Depuis ce temps jusqu'au jour de sa mort, qui ^tait le huitième de sa maladie, il était tellement affaibli qu'il ne revenait à lui que. pour des instants. Il n'a cependant pas du tout senti le danger de son état, et il est mort ou plutôt il s'est endormi sans aucune souffrance. Il a toujours refusé la communion. Mon mari lui a donné tous les moments où il n'était pas chez l'Empereur; il y était quelquefois même pendant la nuit. »
Vers la mi-février, un heureux accouchement met un terme à la grossesse de la jeune femme. Son frère en est aussitôt averti; le mois suivant, le comte de Lieven lui confirme la nouvelle : « Je suis père enfin, mon cher ami. Ma femme a très heureusement accouché d'une fille et moi d'un volume d'inquiétudes. Elle est déjà presque entièrement rétablie, quoiqu'il n'y ait pas encore quatre semaines qu'elle est délivrée du mignon d'enfant que je souffre un peu plus que ses semblables. »
Les inquiétudes dont parle ici le comte de Lieven, il était destiné à les ressentir d'année en année, pendant les trois suivantes. Dans cet intervalle, sa femme lui donna trois fils : Alexandre, Paul et Constantin. La naissance de sa fille l'avait mise en goût de maternité et préparée à être la mère admirable que ré vêle jusqu'à la fin de sa vie sa correspondance. Elle le fut avec son premier enfant comme avec les autres. Dans la plupart de ses lettres à son frère, elle parle de sa fille :
M Je passe mon temps chez ma petite quand je ne suis pas interrompue par le monde. » — «Ma petite a été vaccinée la semaine passée; voilà une grande inquiétude de moins pour moi. Elle va bien et j'espère pouvoir la produire dans le monde sous quelques jours. » — « L'Impératrice voulait que j'allasse à Paulowsky comme les années précédentes. Mais je m'en suis dispensée celle-ci à cause de ma petite qu'il y avait trop d'embarras à transporter là-bas, outre que j'aurais été peut-être logée dans des appartements humides. Je suis donc restée toute seule ici avec elle et mon temps s'est passé plus vite que je l'avais cru ; elle commence à devenir bien gentille, bien jolie. Que ne donneraisje pas pour que vous la vissiez, mon cher Alexandre; vous l'aimeriez, j'en suis sûre. » — « Je ne sais ce que je donnerais pour que vous vissiez mon mari avec son enfant. Il en est occupé sans cesse. Vous n'avez pas d'idée comme il l'aime. Dans le fait, elle est charmante, cette petite créature et bien faite pour plaire Elle a tant d'esprit, d'entendement! Comme je voudrais déjà qu'elle pût parler ! »
Ces propos sont ceux de toutes les mères. Mais ils sont à signaler, tenus par une femme qu'on verra bientôt occuper la première place dans les milieux diplomatiques et qu'on pourrait croire, à ne la voir que là, assez dédaigneuse de ses devoirs maternels, disposée à ne pas prendre au tragique les soucis que lui donnent ses enfants.
En réalité, ils ont dominé toujours toutes ses autres préoccupations. La petite nouvelle-née ne vécut pas. En 1807, il n'en est plus question dans la correspondance qui est muette quant à Tépoque de sa mort. Trois berceaux ont remplacé le sien et contribué sans doute à rendre moins cruelle à sa mère sa disparition. Au mois de mai de cette année, à peine relevée de couches, Dorothée mande à son frère : « Mes trois garçons vont bien. Constantin sera bien joli avec le temps; il l'emportera certainement sur les deux aines, quoique je ne pense pas qu'il puisse faire tort à mon affection pour Paul, n Désormais ses lettres témoigneront, pour la plupart, de sa sollicitude maternelle et de son désir de faire de ses fils des hommes dignes d'elle.
A la même date, les dramatiques événements déchaînés en Europe par la Révolution française se compliquaient et s'aggravaient. Des divers points où on les avait vus d'abord se dérouler, ils se répercutaient en coups retentissants jusqu'aux frontières de l'empire russe. L'armée française les avait franchies en entrant en Pologne. Austerlitz, Eylau, Friedland sont, de la fin de 1805 au milieu de 1807, les étapes de la marche épique qui conduisait l'un vers l'autre Napoléon et Alexandre. Des actions sanglantes préludaient à la paix de Tilsitt. La guerre d'où allait sortir l'alliance mettait le monde en feu.
En lisant les lettres qu'écrivait à cette époque à son
A LA COUR DE RUSSIE ti5
frère Mme de Lieven, on est étonné de n'y recueillir que de rares échos des inquiétudes auxquelles les victoires françaises livraient la Russie. Cet étonnement est d'autant plus fondé que les préoccupations patriotiques se doublaient pour la jeune femme de préoccupations d'ordre plus intime, non moins douloureuses. Son mari était désigné pour suivre l'Empereur dont on annonçait le prochain départ pour l'armée ; son frère venait d'y être envoyé, comme attaché à l'étatmajor du général en chef Benningsen. C'est à peine, cependant, si sa correspondance mentionne ces événements. Quand elle y fait allusion, c'est pour souhaiter des succès à son cher Alexandre ou pour se plaindre d'être séparée de son mari, dont les absences, durant cette période, furent fréquentes.
Lors de la première, à la fin de 1805, elle écrit : « Vous n'avez pas d'idée comme cette séparation d'avec lui m'est pénible, puisque je suis tout à fait dans l'ignorance du moment où je pourrai le revoir et que, selon toute apparence, leur absence doit durer encore plus longtemps. Ils marchent maintenant avec l'armée. Dieu sait quand ils pourront la quitter. J'ai au moins l'avantage sur les autres femmes d'avoir tous les jours des nouvelles bien fraîches. Je ne sors point du tout, excepté pour voir ma belle-mère. On dit qu'une forte armée française se trouve fort près de chez vous. Je vous avoue que cela me donne bien des inquiétudes et me fait désirer vivement des lettres de votre part. »
66 UNb: VIE D'AMBASSADRICE AU SIECLE DERMER
Ni dans celle-là, ni dans les suivantes, il n'est parlé de la bataille d'Austerlitz, qui vient de mettre aux prises Français et Russes.
En revanche, Tannée suivante, au jour anniversaire de ce mémorable combat, une lettre du comte de Lieven, datée de Saint-Pétersbourg et adressée à son beau-frère, au quartier général de Benningsen, trahit les alarmes de la cour de Russie.
tt Ne négligez pas, mon cher ami, de me mander tout ce qui est intéressant à savoir, accompagné même de vos réflexions; je saurai en tirer un bon parti pour le bien général. Vous m'avez dit qoe Benningsen a besoin d'être encouragé. Aussi n'ai-je pas manqué de soigner un rescrit très flatteur que le courrier porteur de la présente lui a remis. Mais je ne puis vous cacher, mon cher ami, l'inquiétude que j'ai sur le sort de notre armée depuis aujourd'hui. Cette journée qui nous fut si fatale l'année passée peut avoir produit un second revers^ et, dans le moment que vous recevrez cette lettre, il doit y avoir eu de grands événements chez vous. Je fonde ces suppositions par les nouvelles que nous avons de la marche de l'armée française. Je crois entrevoir les calculs de Bonaparte de donner une bataille le même jour. Si Benningsen, dans ce cas, aura eu le bon esprit de se replier sur Buxhoeveden (1), voyant les forces de l'ennemi supé-
(1) Le général Buxhoeveden commandait le corps d'armée qui suivait celui (le Renningsrn.
rieures aux siennes, le danger ne pourra pas être grand. Mais je crains qu'il n'aura pas voulu plier et par là se sera trop exposé. Kamensky est parti le 16; une troupe déjeunes gens Font suivi; Kretoff est du nombre; Knorring est parti aujourd'hui. Tout ce qui a pu être envoyé d'ici pour subvenir aux besoins de l'armée a été fait; toutes les mesures que l'urgence des circonstances a exigées ont été prises; enfin, on a fait ici tout ce qui a été possible de faire. Si les premiers coups ne sont pas décisifs, il y a de l'espoir que nous finirons par des succès, surtout si nous pouvons nous tenir jusqu'au printemps sans grandes pertes puisqu'alors nous aurons les secours de l'intérieur qui . nous rendront supérieurs à l'ennemi. »
Le danger que redoutait le comte de Lieven parut d'abord devoir être conjuré, Benningsen étant parvenu à éviter le contact avec l'armée française. Mais, serré de près par Napoléon, il fut bientôt réduit à accepter le combat. C'était à Eylau, le 7 février. Si malgré son caractère horriblement sanglant et tragique, cette bataille ne fut pas décisive, du moins prépara-t-elle l'écrasement des forces russes, qui eut lieu à Friedland, le 14 juin suivant. Quelques jours plus tard, les deux Empereurs se rencontraient à Tilsitt et la paix était signée entre la Russie et la France.
Le 22 juillet, l'empereur Alexandre rentré à Peterhoff, Mme de Lieven pour la première fois subit le contre-coup des événements, non plus comme une
petite fille à Tâme mobile et légère, sur qui ils glissent sans y creuser une trace profonde, mais comme une femme que le malheur vient de mûrir. Humiliée d'avoir vu son souverain qu'elle idolâtre contraint de traiter avec ce Français, un soldat de fortune, ce qu'elle éprouve, elle l'exprime sous des formes simples et familières. Mais, dans ses paroles un caractère se trahit, une personnalité s'en dégage et, quoiqu'elle n'ait que vingt-deux ans, commence à paraître en elle une patriote aussi sensible aux revers de son pays qu'à ses triomphes.
« J'ai été si longtemps sans vous écrire, mon cher Alexandre, par la même raison que vous me donnez de votre silence dans votre lettre. J'ai l'esprit peu disposé à cela; je suis d'une humeur abominable; je me dispute du matin au soir avec tout ce que je rencontre et nommément avec mon mari, sans que cependant cela porte préjudice à l'amour conjugal. C'est un besoin de disputer, de dégoiser toute ma mauvaise humeur, que je ne puis pas vaincre. Tout reflue aujourd'hui à Péterhoff pour les fêtes. Je suis restée seule chez moi parce que la disposition de mon esprit m'éloigne absolument des plaisirs. Malgré l'arrivée de mon mari, je suis restée établie ici (à Tsarkoé- Gélo), me contentant de le voir quelques heures, une fois par semaine. J'ai double intérêt à ce séjour, d'abord pour ma santé et celle de mes enfants qui y gagnent beaucoup, et puis parce que j'aurais honte
de voir du monde. Je ne puis vous dire à quel point je suis humiliée de ce qui s'est passé. »
Cette lettre, qui révèle beaucoup d'amertume et qui prouve aussi que Mme de Lieven n'est plus, au même degré qu'aux débuts de son mariage, l'amoureuse candide et naïve dont la gaieté remplissait la maison, est la dernière de cette période de sa vie. Bientôt après, Alexandre de Benckendorff, nommé capitaine, rentrait à Saint-Pétersbourg pour y remplir ses fonctions d'aide de camp de l'Empereur. La correspondance entre la sœur et le frère fut naturellement interrompue; ils n'avaient plus à s'écrire puisqu'ils se voyaient tous les jours. Elle ne fut reprise qu'en 1810, lorsque Mme de Lieven se fut installée à Berlin avec son mari. Transporté, sur sa demande, de la carrière militaire dans la carrière diplomatique, il venait d'être nommé ministre de Russie à la cour de Prusse.
De ce séjour à Berlin, qui ne dura pas deux ans, la jeune femme ne devait garder que d'assez ternes souvenirs. La mission du comte de Lieven fut sans éclat. Elle ne comportait guère et n'eût comporté pour personne l'emploi de talents diplomatiques. Vaincu par îïapoléon, ne régnant que sur un royaume dépecé où il n'était même plus son maître, le morose Frédéric- Guillaume, abaissé et sacrifié par l'alliance contractée entre la Russie et la France, attendait sa revanche d'une rupture des nœuds qui s'étaient formés à Tilsitt sans profit pour lui. Cette rupture, il l'espérait; en
1810, tout la faisait présager; il s'y préparait, secrètement encouragé par Alexandre qui, lui aussi, la sentait venir. Le rôle du représentant impérial à la cour de Prusse se bornait à entretenir ces espoirs, à transmettre les instructions que nécessitaient ces circonstances. Il n'y avait guère place en cela pour l'activité intellectuelle de Mme de Lieven.
D'ailleurs les facultés qu'elle devait bientôt déployer à Londres ne s'étaient pas encore révélées. Elle ne songeait qu'à jouir des avantages attachés à la haute fonction qu'occupait son mari ; qu'au bonheur d'avoir ses enfants autour d'elle, de les associer aux satisfactions matérielles et morales qui lui étaient assurées à elle-même. On ne trouve pas autre chose dans les lettres qu'elle écrit alors. Elles ne présenteraient qu'un médiocre intérêt si elles ne témoignaient, dans les récits où elle raconte ce qu'elle voit et répète ce qu'elle entend, du rare don d'observation qu'elle a si heureusement exercé depuis. Sa présentation à la belle reine Louise est narrée par elle non à son frère, cette fois, mais à sa sœur, avec un luxe de détails qui contribue à en faire le plus piquant tableau.
« Elle m'a fait un accueil extrêmement aimable; elle m'a retenue au-delà de deux heures chez elle, m'a fait cent mille questions sur Pétersbourg, de vous aussi, et, en général, ne parle que Russie et Russes qu'elle paraît aimer beaucoup. Elle m'a montré son appartement, qui est assez joli, surtout sa chambre à
coucher, qui est arrangée dans le goût de Pétersbourg : des draperies, des albâtres, des colonnes et un grand encensoir fumant au milieu de la chambre; en un mot, c'est très joli. Elle-même était mieux que tout cela. Elle avait un habit court ouvert par devant, ponceau brodé d'or, broderies des uniformes de cosaques, les manches cosaques de même; dessous, un habit en satin blanc, mêmes broderies en or; un bonnet demicosaque, demi-houlan sur la tête, fort haut, large par le haut, étroit par le bas, ponceau et or, comme l'habit. Cela faisait un costume charmant et lui allait à merveille; collet montant comme les cosaques. C'était assez singulier, mais joli. Elle n'a pas changé depuis Pétersbourg; mais le roi est un peu engraissé. C'est aujourd hui la fête de la reine; il y a un grandissime bal au grand palais. J'y vais et je serai aussi belle que je puisse l'être. »
Elle ne parle pas de la société de Berlin aussi favorablement que de la toilette royale. Trois mois après son arrivée, elle sent qu'elle va s'ennuyer beaucoup. a Les sociétés sont tuantes, les femmes très peu aimables; les hommes ne le sont qu'autant qu'on leur donne à manger, et comme ma maison n'est point encore montée à recevoir beaucoup de monde, je ne puis pas juger de l'effet que produirait mon cuisinier sur leur humeur. Je me borne maintenant à voir quelques étrangers, parmi lesquels les ministres de France et d'Autriche, tout ce qu'il y a de plus dis-
Ti UNE VIE D'AMBASSADRICE AU SIECLE DERNIER
tingué partout, sous tous les rapports. Je suis invitée parfois à dîner chez des Majestés et des Altesses. Mon mari et ses collègues sont traités en marchandise anglaise. Il sort du reste plus que moi. Je me promène au parc avec mes enfants et puis je mange et je dors : voilà les plaisirs de Berlin. «
Le temps ne modifie pas son opinion sur les personnages du milieu où elle vit : « Ce sont de drôles de gens. Le roi est bien peu de chose et entêté comme toutes les bêtes. On lui a remâché qu'il ne devait pas avoir l'air trop bien avec nous et il suit très exactement cet avis envers nous, et au delà, et, d'un autre côté, il va, à ce qu'on dit aujourd'hui, faire trente milles pour voir quelques matelots russes qui passent. Son fils est habillé en cosaque et paraît ainsi dans les rues et aux bals de la cour; ils n'ont pas le sens commun, tous. Au reste ceci m'importe peu. Je songe maintenant à mettre à profit pour ma santé le temps que je suis en Allemagne, et j'espère que ce ne sera pas long. îî
Ce devait être plus long qu'elle ne pensait. Elle se résigna, et trompa son attente en ne donnant aux devoirs diplomatiques que le strict nécessaire ; en se consacrant à ses enfants ; en les conduisant à la campagne, à la mer, aux eaux et en y séjournant le plus qu'elle pouvait. En septembre, sous les ombrages de Gharlottembourg « elle ne s'ennuie ni ne s'amuse » . Sa vie est « douce et commode » . Elle la supporterait
si elle en voyait la fin. « Mais être sotte pendant quelques années encore, c'est violent; et vrai, je crois qu'à moins de grands événements, nous pourrirons ici. » Ces événements, on les prévoit en avril Y^X 1 • « Les environs se remplissent de troupes franses. Vous aurez bientôt des lauriers à cueillir. Ces Jriers-là me feront sans doute prendre le chemin de Russie et j'en serai fort aise. Ma santé n'est pas nne, ma beauté est au diable et mon humeur pas illante; il n'y a pas de quoi l'avoir gentille non
us. w
Les vœux de Mme de Lieven ne se réalisèrent qu'à aelques mois de là, au moment où Napoléon et lexandre se préparaient à marcher l'un contre autre. Son mari fut rappelé; elle quitta Berlin avec Itisfaction, s'inquiétant cependant un peu « de ce u'on allait faire d'eux » . Ils ignoraient encore qu'on sur destinait le poste de Londres.
Au mois de mai 1812, l'empereur Napoléon était à Dresde. Sous prétexte d'y tenir de solennelles assises et de recevoir l'hommage et le serment des rois (1), il avait voulu se rapprocher de la Russie. Au miUeu des fêtes qui signalaient sa présence en Saxe, il se préparait à attaquer Alexandre, tout en feignant, bien qu'il fût résolu à la guerre, de n'avoir pas renoncé à la conjurer. Le tsar n'y était pas moins
(1) Albert Vabdal, Napoléon et Alexandre J^.
résolu que lui» Mais, il entendait qu'elle se fît en deçà des frontières de son empire ; il espérait attirer là son redoutable rival et lui creuser un tombeau. A la faveur de négociations où personne n'apportait ni sincérité ni bonne foi, chacun des deux adversaires se flattait de dissimuler à l'autre ses dispositions personnelles et ses secrets desseins. Il en résultait par toute l'Europe un état d'incertitude et de trouble dont les lettres de Mme de Lieven nous révèlent maints symptômes.
Rentrée de Berlin à la fin de 1811, elle était encore à Saint-Pétersbourg au printemps suivant. Elle s'impatientait de ne pas savoir à quel poste on destinait son mari, qu'une mission temporaire retenait hors de la capitale. Le choix de ce poste restait subordonné à la tournure qu'allaient prendre les événements. On voit alors la jeune femme supporter malaisément « ce vilain climat »> nuisible à sa santé, dont l'avait déshabituée son séjour en Prusse. « L'incertitude de mon sort à venir, mande-t-elle à son frère, le 24 mai, fait que je ne puis même pas m'établir à ma guise. Je vous assure que je suis bien fatiguée de cette ignorance complète des événements. Je n'ai aucune idée du moment et du lieu où je reverrai mon mari. Dans tous les cas, je suis bien décidée à ne pas voir les glaces sur la Neva et si les circonstances ne me permettent point de me retrouver avec mon mari sous un ciel étranger, j'irai en chercher un plus chaud en
Russie. La Grimée me sourit beaucoup et Constantin est tout décidé à m'accompagner si j'y vais... Je ne vous dis rien de ce qui se passe, d'abord par la très bonne raison que je n'en sais absolument rien et que je veux mourir si j'y comprends goutte. Bien fin celui qui peut calculer ce qui va advenir de tout cela. »
Ce qui en advint, on le sait : la brusque rupture des négociations engagées entre la France et la Russie, le déchirement de l'alliance, le passage du Niémen par Napoléon, sa marche sur Moscou, l'incendie de cette ville et enfin la retraite tragique de la grande armée sous les meurtrières rigueurs d'un hiver inexorable. Au mois d'octobre, ce sombre drame touchait à son dénouement. En s'achevant, il préludait aux luttes suprêmes dans lesquelles allait s'abîmer la puissance de Napoléon. A cette heure, le souverain vaincu était condamné.
— Nous ne pouvons plus régner ensemble, avait dit Alexandre ; lui ou moi, moi ou lui.
Et cette menace, il commençait à en assurer l'exécution en se réconciliant avec l'Angleterre que, depuis Tilsitt, et pour plaire à Napoléon, il avait traitée en ennemie. Le premier témoignage de la réconciliation devant être l'envoi à Londres d'un ambassadeur de Russie, il se décidait à en nommer un. Pour occuper ce poste dont ses projets belliqueux et vengeurs grandissaient l'importance, il désignait le comte de Lieven.
La correspondance est muette sur les circonstances
qui déterminèrent cette désignation. Elle nous montre seulement Mme de Lieven non encore fixée, à la date du 7 octobre, quant à celle de son départ pour T Angleterre et s'en inquiétant. «Je suis d'une très grande impatience à me voir hors d'ici et toujours de nouveaux obstacles viennent retarder ce moment. Maintenant que l'expédition est à peu de choses près terminée, mon mari vient de prendre un rhume assez fort avec de la fièvre et, selon la manière des hommes d'être malades, il est presque toujours au lit... Je doute que nous partions encore cette semaine. Cela m'afflige véritablement à cause de la saison. « Malgré ce ton désolé, elle se consolait cependant du retard qui lui était imposé, w On est dans une grande attente des nouvelles de la grande armée. Les derniers bulletins de Wentzingerode ayant annoncé que les forces de Napoléon se portaient vers elle, je ne suis pas fâchée d'attendre encore ici les résultats de ce grand événement, w Peu de jours après, d'une lettre de son mari, nous pouvons conclure que les impatiences de Mme de Lieven ont trouvé leur terme et que rien ne s'oppose plus à son départ. Le 9 octobre, le nouvel ambassadeur de Russie à Londres écrit à son beaufrère :
«... Je compte partir dans six ou huit jours au plus. Je serais peut-être à la veille de mon départ si une indisposition de [quelque jours ne m'eût retardé. On m'a donné le poste le plus brillant, le plus important
et le plus agréable auquel je pouvais aspirer. Le moment présent lui donne surtout le plus grand relief.^ Vous pouvez juger par là, mon cher ami, du comble de mon bonheur et de la reconnaissance que je dois à l'Empereur de ce témoignage éclatant de ses bontés et de rétendue de sa confiance. Ma femme, comme vous le pensez bien, participe grandement à ma félicité ; que pouvait-elle individuellement désirer de mieux? w
Cette lettre disait vrai. Mme de Lieven partageait Tallégresse de son mari. Deux années passées hors de son pays avaient éveillé en elle des velléités d'indépendance. Le despotisme auquel cependant elle était faite depuis son berceau lui semblait moins tolérable qu'au lendemain de son mariage, comme si son séjour à l'étranger lui eût fait une àme nouvelle et suggéré l'impérieux besoin d'une atmosphère plus légère et plus libre que celle de la cour moscovite. Lasse d'une étiquette façonnée aux caprices du maître, lasse de la Russie, de la capitale russe, de la société au milieu de laquelle elle vivait, bien que tout y fût pour flatter son orgueil, elle aspirait à briller sur un autre théâtre. Attrait de l'inconnu ou pressentiment du rôle qu'elle y devait jouer, celui que la faveur impériale ouvrait à ses ambitions l'attirait, lui apparaissait comme un séjour enchanteur où tout serait à souhait pour son esprit et pour ses goûts.