CHAPITRE SEPTIÈME
En dépit des çriefs très légitimes qu'elle était en droit de nourrir contre l'empereur Nicolas, la princesse de Lieven, à l'époque où nous sommes de l'histoire de sa vie, semblait les avoir oubliés. Était-ce seulement par suite d'une disposition naturelle à l'indulgence ou du prestige qu'exerçait toujours sur elle son souverain, encore qu'elle eût été la victime de ses caprices? Était-ce, au contraire, qu'elle eût reçu réparation? Sa correspondance ne nous fournit, à cet égard, aucun détail révélateur. Elle nous permet seulement de constater que, dès ce moment, elle est à Paris l'informatrice de la cour de Russie. Elle expédie régulièrement à l'Impératrice, sous le couvert de la comtesse de Nesselrode, les renseignements qu'elle recueille. A l'heure du déjeuner, l'Impératrice les communique à l'Empereur. Souvent, après en avoir entendu la lecture, l'Empereur emporte la lettre pour la relire et en faire son profit.
Personne à Paris, ni dans le personnel gouverne-
mental, ni dans le corps diplomatique, n'ignore les rapports que la princesse entretient avec sa cour. Elle ne les cache pas. Loin de les cacher, elle affecte d'en parler et s'attache à prouver par la manière dont elle en parle qu'elle ne mérite pas qu'on l'accuse de pratiquer l'espionnage comme quelques malveillants le prétendent. Si elle était une espionne, elle dissimulerait le goût passionné qu'elle a pour les nouvelles ; elle recourrait à la ruse pour s'en procurer et on la verrait jouer la comédie pour tirer aux gens les vers du nez. Mais, ce n'est pas ainsi qu'elle procède.
« Elle voulait que son salon, où Guizot tenait naturellement la première place, fût ouvert aux politiques étrangers ou français, de passage ou en résidence, qui pouvaient lui apporter d'un point quelconque d'Europe ce que Saint-Simon, parlant d'u^ ministre disgracié, appelle le fumet d'affaires dont elle ne pouvait se passer. » Le duc de Broglie, qui fait cette remarque (1), ajoute : « Malgré la bienveillance dont elle m'honorait, ma conversation lui paraissait plus intéressante le jour où mes relations avec le ministre des affaires étrangères me permettaient de lui apporter quelques informations qu'elle ne pouvait obtenir autrement. »
Ainsi s'explique l'influence que durant si longtemps elle a exercée, et exercée, depuis sa liaison avec
(1) Dans son deraier oavrage : Un bienfait de la monarchie.
Guizot, au profit de la France. Pendant toute la durée du gouvernement de Juillet, cette Russe a été le partisan résolu de Talliance franco-anglaise. Elle connaissait les défiances instinctives que son Empereur nourrissait contre Louis-Philippe. Elle savait qu'elles resteraient invincibles et, pour que la France n'en souffrît pas, elle poussait à l'alliance anglaise. Louis- Philippe détrôné et Napoléon III proclamé, elle modifiera sa tactique. En 1852, elle travaillera à rapprocher le cabinet de Saint-Pétersbourg de celui de Paris et ce sera pour elle une cause de chagrin de comprendre bien vite qu'elle opère sur un terrain ingrat et stérile et d'être contrainte de renoncer à l'idéal qu'elle a poursuivi.
En 1844, sous le ministère Guizot, ses efforts tendent à un double but. D'une part, elle pousse aux solutions les plus favorables à son pays de naissance et, d'autre part, elle use de tout le crédit qu'elle a gardé sur les hommes d'État d'Angleterre pour leur démontrer la nécessité de vivre avec la France sur le pied d'une entente cordiale. Elle sert ainsi la cause de la paix et la politique de son illustre ami. Elle contribue à la grandeur de son pays d'adoption.
C'est en cette même année qu'au mois de juin l'empereur Nicolas vient visiter l'Angleterre. Jalouse d'être tenue au courant de toutes les circonstances de ce voyage, la princesse sollicite des détails, de ses amis et de ses amies de Londres. Au fur et à
mesure qu'ils lui arrivent, elle les communique à <}uizot, à Barante, à d'autres encore, sans oublier son Impératrice, à qui elle fait passer toutes les lettres intéressantes qu'elle reçoit.' Le premier ministre d'Angleterre, lord Aberdeen, est au nombre de ses correspondants. Elle est dans le ravissement lorsqu'elle apprend par cette voie et peut répandre de tous côtés a que la visite de l'Empereur à Londres a eu le plus grand succès, que tous les rangs de la société ont été charmés de lui, qu'il est un homme remarquable » . En transmettant ces appréciations à ses correspondants français, elle souligne cette phrase significative de lord Aberdeen : « Nos amis à Paris n'ont nul motif de regretter cette visite, car je crois que nous nous en trouverons mieux tous. »
Lord Aberdeen est pour elle à cette heure un ami très sûr et un correspondant très précieux. On a vu qu'au début de leurs relations, en 1833, elle le jugeait durement. Elle lui trouvait des pensées « basses et lâches » parce qu'il n'était pas au degré où elle l'eût voulu l'homme de la politique russe. Mais, depuis qu'elle n'agit plus exclusivement au profit de cette politique et que son action est plus désintéressée, elle sait gré à lord Aberdeen de vouloir du bien à Guizot et de s'être fait, lui aussi, l'instrument de l'entente cordiale entre l'Angleterre et la France.
Du reste, elle aime quiconque est pour Guizot. Plaire à celui-ci est le plus efficace moyen de lui
plaire à elle. L'affection qu'elle lui porte, quoique entrée dans la période de la possession entière, complète et définitive, n'a rien perdu de son caractère passionné, et s'il est vrai qu'aucune femme, en aucun temps ni dans aucun pays, n'a été autant qu'elle la confidente intime de personnages éminents et remarquables, il est également vrai que parmi ceuxci il n'en est pas qui ait inspiré un attachement égal en ardeur à celui qu'elle a voué à l'homme qui s'est fait le compagnon fidèle de sa vie. Leurs existences s'étaient alors véritablement confondues; ils étaient tout l'un pour l'autre et si l'on veut mesurer l'étendue et la profondeur de leur intimité, on le pourra faire en lisant l'exquise nouvelle qu'elle inspira à Balzac sous ce titre : Les Secrets de la princesse de Cadignan. Avec une déformation intentionnelle, Guizot y figure sous le nom de d'Arthez. Le passé de Mme de Lieven, qui en est l'héroïne, y est volontairement dénaturé. Mais nous la retrouvons tout entière dans la tendresse qu'inspire à la princesse de Cadignan son enthousiaste et sensible adorateur.
C'est de cette époque de la vie de Mme de Lieven qu'est datée une lettre écrite par elle à son amie lady Granville, où nous trouvons le piquant récit d'une rencontre survenue dans sa chambre entre Thiers et Guizot, l'un chef de l'opposition, l'autre premier ministre : « Ils ne s'étaient pas rencontrés depuis quatre ans et demi. Il y a eu un moment de stupéfaô-
tion. J'ai éclaté de rire; ils ont pris le parti de rire avec moi et ils sont restés une heure et demie à causer ensemble le plus agréablement du monde, abordant tous les sujets : situation ministérielle, situation parlementaire, le présent, l'avenir; décidant qu'il n'y a plus pour la France que Thiers ou Guizot, Guizot ou Thiers : tout cela se* disant avec une indépendance et une liberté d'esprit parfaites C'était évidemment une jouissance pour chacun d'eux, et moi j'ai été parfaitement amusée. »>
La bonne humeur dont fait preuve en ce court récit la princesse de Lfeven s'accorde assez mal avec ce que nous dit d'elle, dans ses souvenirs inédits, la duchesse Decazes qui, l'ayant connue à Londres, en 1820, la fréquentait à Paris : « Elle ne perdait jamais de sa {jravité, écrit la duchesse; je l'ai vue sourire, mais jamais rire. » Elle ajoute « qu'elle ne gênait pas la gailé des autres » . Tandis qu'ils s'amusaient, elle causait à voix basse avec les hommes sérieux. Elle préférait les apartés aux conversations générales et si, d'aventure, elle y prenait part, c'était avec l'incessant souci de ne rien trahir de ses préoccupations accoutumées.
Un soir, à Paris, la duchesse vint la voir. Il y avait dans le salon une douzaine de personnes avec qui la princesse causait d'une façon très animée. La duchesse croit que quelque grave question est sur le tapis. Elle s'approche, écoute et tombe des nues en
constatant que la princesse parlait... de la supériorité du panier d'autrefois sur les jupes d'aujourd'hui. tt Elle faisait une description très habile de l'un et de l'autre, et ce sujet si peu en harmonie avec les grands intérêts politiques du moment avait été précisément choisi par elle pour ne pas laisser en choisir un autre. » Mais, ces affectations de gravité, signalées avec complaisance par une jeune femme spirituelle et malicieuse, à qui la princesse ne semble pas avoir été très sympathique, ne révèlent qu'un côté de sa nature. Ce n'est pas uniquement sur des traits de ce genre qu'il la faut juger, bien qu'il convienne de les mettre en lumière afin que dans la reconstitution de cette curieuse physionomie aucun élément d'appréciation ne fasse défaut. Nous en dirons autant des remarques qu'inspirent à la duchesse Decazes ce qu'elle appelle les « préjugés aristocratiques » de Mme de Lieven. En signalant ces préjugés, elle observe que la princesse comprenait l'aristocratie non comme on la comprend dans le faubourg Saint-Germain, mais comme on la comprend en Angleterre. « Être le duc de Noaillesou le duc de Montebello était la même chose pour elle. Mais si vous n'aviez pas de titre, si vous n'étiez ni ministre, ni député, vous n'étiez rien, rien. » A l'appui de cette observation, la duchesse raconte l'anecdote que voici. La princesse partait pour les eaux d'Allemagne, où elle devait rejoindre l'empereur de Russie. Désirant ne pas voyager seule, elle cherchait
un compagnon. M. Dumon, l'ancien ministre — ceci se passait sous Louis-Philippe — lui proposa son gendre, M. Trubert. La princesse accepta et n'eut qu'à se louer des prévenances et des attentions que lui prodigua ce dernier durant ce long voyage fait en voiture et en tête-à-tête. N'empêche qu'en arrivant à destination elle lui dit fort lestement et sans embarras :
« — Votre position, mon cher monsieur, ne me permet pas de vous présenter dans mon monde. Je pense donc que nous devons nous dire adieu. »
Sur cette jolie impertinence elle le quitta, et ils ne se revirent plus. C'est du moins la duchesse qui nous le révèle. Mais peut-être, après se l'être laissé conter, a-t-elle négligé de contrôler l'exactitude du récit.
Quoi qu'il en soit de ces travers, ils n'empêchaient pas la princesse de Lieven de conserver ses amis. Vers la fin du règne de Louis-Philippe, elle pouvait avec raison se flatter de posséder encore et de voir réunis dans son salon presque tous ceux qu'elle avait connus dans sa jeunesse ou à son arrivée en Angleterre, en 1812, et que la mort ne lui avait pas pris. A Paris où elle vivait huit mois par an; à Londres où elle allait souvent; aux eaux d'Allemagne, dans les châteaux de France et d'Angleterre où on l'invitait, elle les retrouvait, toujours heureuse de leur fidélité autant qu'ils étaient heureux de la constance de son souvenir.
Partout d'ailleurs, chez elle ou chez les autres, on
iui rendait les mêmes hommages qu'à une reine. Ce n'était ni pour sa jeunesse ni pour sa beauté; elle avait alors soixante-trois ans, une figure ravagée, vieillie encore par le lourd bonnet en dentelles, jeté sur ses cheveux blancs, et par la toilette dont elle s'était fait une habitude : une robe de velours noir ornée, au corsage, du chiffre des demoiselles d'honneur de l'Impératrice de Russie. C'était sans doute aussi parce qu'elle était l'amie du premier ministre qu'on était assuré de rencontrer chez elle tous les jours, plusieurs fois par jour, s'y reposant du tracas des affaires. C'était surtout pour la grâce de son accueil et pour ce qu'elle représentait d'un passé en train de mourir et où elle avait brillé au premier rang. Elle en connaissait toute l'histoire, tous les personnages, tous les souvenirs; elle en était elle-même le souvenir vivant. Au mois d'août 1847, elle allait se rendre en Angleterre chez lady HoUand. Elle devait y rencontrer Mme de Flahaut. Et lady Holland d'écrire : « De telles étoiles peuvent-elles briller dans le même firmament? » Sa vie n'avait jamais été ni plus respectée ni plus brillante, encore qu'elle ne sût pas toujours la défendre contre l'ennui.
Cependant l'année 1848 venait de commencer; on touchait à la crise décisive et les événements semblaient revêtir une physionomie tragique. « Je comprends que Mme de Lieven soit dans une sorte de fièvre, écrivait le 4 février au baron de Barante la
duchesse de Sagan. Je me souviens d'un de ses accès trop fréquents d'ennui dans lequel elle demandait quelque grande dislocation, bouleversement, complication pour se désennuyer. Gomme elle doit s'amuser en face de l'Europe de 1848! » La duchesse de Sagan se trompait. La princesse de Lieven était trop directement intéressée dans la crise pour y voir celte fois une distraction. Ce que l'orage qui noircissait le ciel menaçait d'emporter, c'était le gouvernement que depuis près de huit années dirigeait Guizot et ce n'est pas sans raison qu'elle tremblait, en constatant la violence des attaques dirigées contre son ami.
Bientôt, les événements se précipitèrent. Dès que commencèrent les émeutes, ne se jugeant pas en sûreté chez elle, elle demanda l'hospitalité au prince d'Areiiberg d'où elle alla chez le comte de Sainte-Aulaire. M. Guizot venait plusieurs fois par jour, soit du ministère, soit de la Chambre, lui apporter des nouvelles. Dans l'intervalle de ses visites, il lui envoyait des petits billets pour la tenir au courant et la rassurer. Cédant aux prières de ses amis, il alla passer chez l'un d'eux la nuit du 23 au 24 février. Durant toute cette nuit, les angoisses que montrait la princesse en pensant à lui ne peuvent se comparer qu'à celles qu'elle éprouvait pour elle-même. Elle passa deux jours chez la comtesse de Sainte-Aulaire :
— Elle fut vraiment très bonne femme et ses in-
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quiétudes me touchèrent, disait plus tard celle-ci qui ne Taimait pas.
Le 24 février, le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, vint trouver la princesse. Il lui offrait un asile dans sa maison protégée par le drapeau autrichien et conséquemment inviolable. Elle ne consentit à l'y suivre que lorsqu'elle se fut assurée que M. Guizot était parti et ne pourrait plus venir la voir. A quelques jours de là, elle le rejoignait en Angleterre. Le 29 mai, elle était à Richmond, découragée, ne sachant que décider pour son avenir. « Je me refuse à la nécessité de faire mon lit en Angleterre, mandait-elle à Barante; cela ne me plait pas. Et cependant, quelle perspective que je puisse retourner de sitôt en France ou même que je le veuille, car il m'est resté une affreuse terreur de votre pays. En attendant, la fumée et la vie de Londres me sont devenues si odieuses que j'ai fui et je resterai ici; on peut m'y atteindre. J'irai quelquefois regarder mes amis. Je me repose; mais je m'ennuie. » Au mois d'octobre, ces dispositions s'étaient modifiées à Texemple de celles de Guizot. Ils songeaient à rentrer à Paris et la princesse venait de renouveler le bail de son appartement de la rue Saint-Florentin. Néanmoins, et comme ils s'étaient installés à Brighton, ils décidèrent d'y prolonger leur séjour.
Le vieux Metternich, victime lui aussi d'une révolution et comme Guizot chassé de son pays, résidait à
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Brighton avec sa femme. « Je suis allée avec Clément voir la princesse de Lieven, écrit Mme de Metternich dans son journal. Nous y avons trouvé M. Guizot, qui croit Louis-Napoléon capable de rétablir Tordre. » Au mois de janvier, elle dit encore : « Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient au courant de tout ce qui se passe à Paris. Elle est en train de se convertir à Napoléon. » Lisez que c'est M. <7uizot qui s'y convertit, car la princesse n'était que son écho. Et un peu plus loin : « Guizot, que j'ai vu chez la princesse de Lieven, parle d'une manière charmante... Mais il se fait illusion... Il est convaincu notamment qu'un beau discours bien entraînant pourrait sauver le monde. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il se croit probablement l'orateur destiné à accomplir ce prodige. »
Du reste, dans la partie de ce journal relative au séjour de Brighton, il est à tout instant question de la princesse et de son ami. C'est chez elle que Metternich fait la connaissance de l'historien Macaulay; par elle qu'il a des nouvelles de la cour de Russie, qu'il est tenu au courant de ce que pense de l'insurrection hongroise lord Palmerston et qu'il apprend la déception qu'a causée à John Bussell la victoire des Autrichiens sur les insurgés.
De ce que Mme de Metternich dit de Mme de Lieven il est piquant de rapprocher ce que dit celleci du ménage autrichien : « Vu les Metternich; elle
grosse, vulgaire, naturelle, bonne, d*un usage facile; lui plein de sérénité, de satisfaction intime, d'interminables bavardages, bien long, bien lent, bien lourd, très métaphysique, ennuyeux quand il parle de luimême et de son infaillibilité, charmant quand il raconte le passé et surtout Tempereur Napoléon. « Dans cette lettre adressée à Barantele 19 janvier 1849, la princesse annonce qu'elle vase rendre à Paris pour reprendre ses affaires, s'amuser ou s'attrister de celles de la France. Elle est préparée à y rester toute sa vie ou à en partir dans les vingt-quatre heures. Mais le choléra, dont elle avait horriblement peur, lui fit ajourner son départ. Ce fut seulement à la fin d'octobre qu'elle se réinstalla rue Saint-Florentin où la nouvelle de son retour et de celui de Guizot ramena promptement les habitués de son salon. Quoique son ami eût perdu le pouvoir et qu'il fût évident qu'il ne le recouvrerait plus, la princesse de Lieven n'en conservait pas moins son ancien prestige dans la société diplomatique. On savait qu'elle était restée la correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. « Elle adresse ses rapports à l'Impératrice. » C'est Metternich qui le mentionne dans ses souvenirs.
L'élection du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République et le coup d'État de. décembre obligèrent la princesse à un redoublement de savoir-faire et d'habileté. Tous ses amis, Guizot en tète, étaient parmi les vaincus, et au lendemain de ces événements.
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toujours avide d'informations de première main, elle avait ouvert son salon aux triomphateurs. Pour recevoir ceux-ci sans perdre ceux-là et pour les obliger tous à se rencontrer autour d'elle, il fallait un tact, une légèreté de main dont bien peu de femmes eussent été capables. Elle ne fut pas inférieure à cette tâche. On vit vainqueurs et vaincus lui faire leur cour et s'entretenir sous ses yeux sans marquer les uns envers les autres de trop vives défiances. Ses réceptions du dimanche réunissaient tout ce qui comptait à Paris dans la politique et la diplomatie. On y causait librement. Arrivé le premier, Guizot partait le dernier. Quant à elle, déjà très souffrante, elle ne se . levait guère de son canapé. Mais, de sa ph\ce, elle témoignait par son attention à ce qui se disait, par ses prévenances, par sa parole, de l'activité de son esprit.
Dès l'avènement du prince Louis à la présidence et comme si elle eût prévu les hautes destinées réservées au neveu du premier Napoléon, elle s'était donné pour objectif un rapprochement entre la France et la cour de Russie. Ce rapprochement, un des plus ardents partisans du prince, le comte de Morny, le voulait comme elle. Il était devenu le familier de la princesse, la flattait, l'adulait et attachait à son opinion le plus grand prix.
Un famiHer de Farnborough a entendu l'impératrice Eugénie raconter que peu de temps avant son
mariage, alors qu'elle était déjà fiancée, quoiqu'on ne Tannonçât encore qu'en secret, Morny insista pour qu'elle fît une visite à la princesse de Lieven.
— Il faut la mettre dans votre jeu, lui dit-il. Personne ne peut contribuer mieux qu'elle à disposer en votre faveur les cours de l'Europe.
La future souveraine y alla. Elle a gardé le souvenir d'une « grande vieille femme, maigre, sèche et dure w . Le fait est que la princesse ne conservait plus au même degré sa grâce captivante d'autrefois. Elle se confondit en révérences, et Mlle de Montijo ne put se dissimuler que celle qui la recevait avec de tels égards n'ignorait plus à quelles grandeurs était destinée sa visiteuse. Le duc de Broglie assistait à l'entrevue. « Je ne puis oublier, raconte-t-il, que ce fut dans ce salon que j'eus pour la dernière fois l'occasion de saluer la belle étrangère que j'avais connue autrefois comme jeune secrétaire d'ambassade à Madrid, et qui devait être appelée quelques jours après au rang d'impératrice. La nouvelle circulait déjà et tenait tous les regards fixés sur elle, bien que le fait fût encore incertain. Mais quand je vis la maîtresse de la maison se placer sur une chaise basse auprès du sofa où elle avait fait asseoir la jeune beauté, je compris que le choix était fait et que je n'avais pas de temps à perdre pour lui offrir mes hommages si je ne voulais pas être confondu avec la foule des courtisans en espérance qui faisaient pro-
bablement la même observation que moi. « A la même date, 22 janvier 1853, le comte de Sainte-Aulaire écrivait au baron de Barante : « Notre iFuture impératrice était dimanche chez Mme de Lieven, point embarrassée de prendre la première place, de passer la première aux portes, et tout cela, dit-on, de fort bonne grâce. »
Par malheur, Tespoir qu'avait conçu Mme de Lieven de voir sa cour se rapprocher du nouveau gouvernement de la France était gravement compromis Les difficultés qui devaient aboutir à la guerre apparaissaient. Les rapports diplomatiques tournaient à Taigre et les conférences de Vienne destinées à en conjurer les effets allaient échouer. Il ne semble pas que Mme de Lieven, en ces circonstances, ait été très clairvoyante ni que les avis qu'elle envoyait à l'Empereur se soient inspirés d'une connaissance très exacte de la véritable situation du gouvernement français. Son rôle reste enveloppé de quelque mystère. Nous en savons assez, cependant, pour la soupçonner d'avoir subi très exclusivement l'influence des hommes politiques qui, après avoir été tout sous le gouvernement de juillet, n'étaient plus rien maintenant. C'est une disposition naturelle des vaincus de croire que le régime qui les a renversés et qu'ils combattent n'a pas plus de solidité qu'il n'aura de durée. A force d'entendre dire autour d'elle que le régime impérial n'avait pas de racines dans le pays et qu'il était trop
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fragile pour résister à une guerre étrangère trop longtemps prolongée, et qu'en conséquence il céderait plutôt que de prendre les armes, elle avait fini par le croire. C'est dans ce sens qu'elle écrivait à sa cour. Elle poussait à la résistance, a Napoléon ne tirera pas Tépée » , disait-elle, appuyée dans ces dires par deux ou trois autres femmes de la colonie russe de Paris. L'ambassadeur de Russie, comte de Kisseleff, professait une opinion diamétralement opposée, la défendait dans ses rapports, énumérait ses raisons et s'efforçait de convaincre son souverain de la probabilité de guerre. Entre ces deux opinions, l'empereur Nicolas adopta celle qui flattait sa passion. Un blâme fut envoyé à l'ambassadeur; il n'osa plus rien dire. La politique russe se fit plus arrogante et plus résistante et finalement les hostilités furent ouvertes, justifiant ces mots de l'impératrice Eugénie, dont le maréchal de Castellane fait mention dans son journal :
— C'est cette ambassade de femmes qui a fait la guerre.
Le mot était vrai. Mais il convient d'ajouter que Mme de Lieven fut douloureusement frappée en voyant se produire un résultat qui déjouait ses prévisions et qui eut pour premier effet de la contraindre à quitter Paris. Sa santé, ses goûts, ses habitudes, tout enfin contribuait à lui rendre ce déplacement très pénible. Comme la plupart de ses compatriotes établis en France, elle alla se fixer à Bruxelles. C'était à la fin
de février 1854. « Elle est partie bien triste, raconte encore Sainte-Aulaire. Elle m'a écrit quelques lignes lamentables. Son salon était notre dernière ressource pour la causerie politique. » De Bruxelles elle suivit avec angoisse les péripéties de la guerre, dont elle appelait ardemment la fin. C'est là qu'elle apprit les défaites, la mort de son souverain et enfin la paix. Au commencement de 1856, elle était rentrée à Paris : « Son salon reprend son importance diplomatique. Je suis convaincu qu'après les mères dont les fils étaient à l'armée, personne ne jubile plus parfaitement que Mme de Lieven... Elle n'a pas encore grand monde, assez pourtant contre l'ennui. »
Elle venait d'entrer dans l'avant-dernière année de sa vie et dans la soixante et onzième de son âge. Depuis longtemps, nous l'avons dit, sa santé déclinait. Mais elle n'avait rien perdu de son intelligence, de son esprit, ni de la vivacité de son cœur. Elle allait même gagner en courage, car longtemps épouvantée par l'idée de la mort, tout à coup, à la veille de l'heure suprême, elle cessa de s'en effrayer, montrant à son fils Paul de Lieven et à Guizot un visage ferme et rasséréné, surtout après qu'elle eut communié des mains du pasteur Guvier « assise dans son lit, recueillie, sereine, simple avec tristesse " . A la fin de la cérémonie, son fils s'étant détourné pour pleurer, elle eut un éclair de joie maternelle, et prenant la main de Guizot lui dit :
— Il a du cœur. Ayez toujours de Tamitié pour lui, je vous le demande.
Le même jour, ayant appris qu'un de ses amis les plus chers, M. de Meyendorf, venait d'arriver à Paris, elle lui écrivait : « Quelle joie et quelle misère! Vous arrivez et je pars pour si loin! Venez me voir; vous serez peut-être à temps, yy II vint dans la soirée. Elle le reçut une minute, seul avec elle.
— Je croyais mourir ce soir, lui avoua-t-elle ; ça n'a pas réussi.
Une lettre de Guizot au baron de Barante — écho de son cœur « à la fois trop plein et trop fermé » — nous trace un émouvant tableau de la mort de Mme de Lieven (1) : « La nuit du dimanche au lundi fut pénible; point de force pour expectorer. Tout le mal a été là. Le lundi matin, je la trouvai bien plus faible et bien plus altérée encore, mais toujours également sereine, parlant très peu, mais s'occupant des plus petites choses, y compris le menu du dîner pour son neveu Benckendorf et sa nièce, arrivés la veille de Stuttgart. Vers midi, elle dit à Oliffe (son médecin) : « Si je ne mourais pas cette fois, ce serait dommage : «je me sens bien prête. » Le soir, vers dix heures, elle me fit signe d'approcher et me dit : « J'étouffe...
(1) C*est à propos de ce récit adressé à Barante que Guizot lui écrivait le 15 mai suivant : u Faites-moi un triste plaisir auquel je tiens. C'est à vous que j'ai écrit avec le plus de détails sur les derniers moments de Mme de Lieven. Envoyez-moi, je tous prie, uiie copie de ma lettre. Je veux garder une trace exacte de tout. »
« mon éventail! » Je le lui donnai, elle essaya de s'éventer elle-même. On lui posa un sinapisme sur la poitrine. Quand elle commença à le sentir, elle fit signe qu'elle voulait écrire. On lui donna son crayon et du papier. Elle écrivit très lisiblement : How long must il remain (1) . Et quelques moments après, elle me dit : « Allez-vous-en, allez-vous-en tous, je veux « dormir. « Nous sortîmes, son fils, son neveu et moi. Au bout d'une heure, on vint me chercher. Elle n'était plus. Je suis convaincu qu'elle s'était vue mourir et qu'elle n'avait pas voulu que nous la vissions mourir.
« Une heure après sa mort, son fils me remit une lettre d'elle écrite et cachetée la veille au soir, au crayon : « Je vous remercie des vingt années d'affec- « tion et de bonheur. Ne m'oubliez pas. Adieu, adieu. tt Ne refusez pas ma voiture le soir. » Son testament a contenu le commentaire de ces derniers mots. Elle me disait souvent : « Je ne regrette point que vous ne « soyez point riche, cela me plaît. Mais, je ne me ré- « signe pas à ce que vous n'ayez pas une voiture. » Elle m'a légué 8,000 francs de rente viagère, une voiture.
il Le lundi matin, elle dit à son fils : « Point de « funérailles, des prières dans ma chambre et tout de « suite le chemin de fer pour la Gourlande. » Elle a toujours voulu être transportée auprès de ses deux fils morts à Saint-Pétersbourg en 1835, dans un château
(1) tt Combien de temps dois-je le garder? »
3ft2 UNE VIE D^AMBASSADRICE AU SIECLE DERNIER
de famille, près de Mitau. Elle m'avait montré, je ne sais plus en quelle année, le dessin de leur tombeau. Elle est partie vendredi 30. Elle doit être arrivée à présent. . . Je m'étonne du plaisir que je prends à vous dire tout cela. Si vous étiez là, peut-être vous en dirais-je encore plus; peut-être moins. Je ne sais. »
Le même jour, Guizot écrivait presque dans les mêmes termes à lord Aberdeen, le plus fidèle des amis qu'avait conservés Mme de Lieven en Angleterre. Ceux qu'elle avait en France apprirent avec émotion la nouvelle de sa mort. En l'annonçant à sa sœur, Barante lui disait : « Voici encore une mort qui m'afflige sensiblement et un vide qui ne sera point rempli. Sans être dans la complète intimité avec la princesse de Lieven, j'avais beaucoup de goût pour sa société; j'étais en sympathie d'esprit et de jugement avec elle : c'était une personne d'une haute raison et d'un caractère noble et sûr. »
A citer aussi ce jugement de la duchesse de Sagan, nièce de Talleyrand, encore une femme qui mériterait qu'on écrivît l'histoire de sa vie : « Quand vous retournerez à Paris, mon bien cher ami, vous y sentirez, vous aussi , le vide qu'y laisse, je ne dis pas précisément la personne, mais le salon de Mme de Lieven. Cependant, il serait injuste de ne pas lui faire à elle-même une large part. On n'attire que par la grâce : elle n'avait que bel air; on n'attache que par le cœur : il ne dominait pas en elle. Mais on peut, à part cela,
intéresser l'esprit, exciter la conversation et soutenir la curiosité ; c'est ce qu'elle savait très bien. Elle était fort mêlée à quelques-unes des années les plus remplies de ma vie; et, ne fût-ce que par le lieu où elle vient de finir (l), sa mort ne saurait me laisser sans une certaine émotion. Vous en avez eu quelque peu aussi. D'ailleurs, ces disparitions successives, en comblant de plus en plus le large gouffre du passé, ne nous réservent plus que tout juste la place qui nous est réservée à nous-mêmes. »»
Il n'est pas tout miel ce jugement. Il ne s'inspire que trop de la malice féminine, du souvenir probable d'anciennes rivalités, des préventions qu'en raison même de sa supériorité Mme de Lieven inspirait aux femmes, et enfin de l'ignorance de divers côtés intimes de sa vie où elle prouva que chez elle le cœur égalait l'esprit. Il marque du moins la place qu'elle avait tenue dans le monde et le vide que laissait sa perte. En fait, elle est unique dans les temps où elle a vécu, et peut-être, faut-il remonter jusqu'à la princesse des Ursins pour trouver une femme à qui elle puisse être comparée au point de vue de l'action exercée sur les hommes mêlés aux grands événements de leur siècle.
Ce que ne disent pas les lettres où il est fait allusion à sa mort et ce que doit retenir et mentionner son historien, c'est qu'elle avait demandé qu'on la cou-
(i) Mme de Lieven était morte à l'hôtel de la rue Saint- Florentin, dans la chambre où Talleyrand avait rendu le dernier soupir.
chat dans son cercueil vêtue de sa robe de velours et son diadème au front. « Je connais quelqu'un, raconte la duchesse Decazes, qui Ta vue ainsi, ayant dans les mains un crucifix d'ivoire. » Ce crucifix entre ses doigts était le symbole de l'apaisement enfin recouvré après les agitations de sa vie. Mais, ce n'est pas seulement à la mort qu'elle le devait. De son vivant, et du jouroù elle avait connu Guizot, l'amitié, de plus en plus, avait contribué à la mettre en possession de ce bien précieux, réalisant l'espoir que lui avait exprimé jadis, au début de leur liaison, cet admirable ami lorsque, lui confessant que depuis qu'il « s'était renfermé dans sa foi en Dieu, en jetant à ses pieds toutes les prétentions de son intelligence » il possédait la paix et la sécurité, il s'écriait : « Que je voudrais vous donner la même sécurité, la même paix! M
Ce fut son bonheur à elle de les recevoir de lui sous la forme d'un dévouement incessant et tendre, et son honneur à lui d'avoir toujours été à la hauteur de l'attachement qu'il avait inspiré et partagé.
Au cours de la publication dans la Revue des Deux Mondes de diverses parties de ce livre, on m'a fait observer que les familles nobles de Russie n'emploient que rarement la particule, les noms nobles en ce pays ne provenant pas de propriétés comme en France et en Allemag;ne, et qu'en conséquence j'aurais dû écrire prince Lieven et comte Benckendorff.
Je n'ignorais pas cet usage, et si je ne m'y suis pas conformé, c'est qu'à l'époque où vivaient mes personnages il était exceptionnel. En ce temps-là, où les nob'es russes parlaient peu leur langue et l'écrivaient encore moins, on leur donnait communément la particule et eux-mêmes se la donnaient. Sur celles des lettres de la princesse à son frère, dont l'adresse a été conservée on lit, écrit de sa main : « Général de Benckendorff » et lorsque dans son Journal elle fait allusion à son mari, elle l'appelle toujours : u M. de Lieven ».
C'est ainsi d'ailleurs que font tous ceux qui dans leurs mémoires ou dans leur correspondance ont parlé d'elle : Metternich, Chateaubriand, Talleyrand, Charles Gréville, Guizot, Barante, Mole, le chancelier Pasquier, le duc de Broglie, Sainte-Âulaire, Bacourt, la duchesse de Dino, lady Granville, la duchesse Decazes; tous ses amis enfin, français ou étrangers. Il m'a paru qu'un tel ensemble de témoignages pouvait être opposé à un usage de date plus récente et que, dans un récit de la vie de Mme de Lieven, il convenait de lui laisser son nom tel qu'on l'écrivait de son vivant, avec son assentiment. C'est sous ce nom qu'elle est entrée dans l'Histoire et qu'en conséquence elle y doit figurer.