CHAPITRE VI
A dater du mois de novembre 1840, les lettres qu'échangent encore la princesse de Lieven et Guizot ne sont plus que le récit des événements qui s'accomplissent quand ils se trouvent séparés et dont une ancienne et douce habitude les dispose à s'entretenir. Tel est plus particulièrement le caractère de leur correspondance, du 31 août au 5 septembre de l'année 1843, durant le voyage que fit en France la reine Victoria. Ce voyage est un des grands événements du règne de Louis-Philippe. Il marque l'apogée du cabinet Guizot. Il représente le prix des efforts faits par ce ministre pour effacer le souvenir des dissentiments qui s'étaient élevés, en 1840, entre l'Angleterre et la France et substituer aux défiances longtemps entretenues à dessein par le cabinet Palmer ston ce régime de « l'entente cordiale » auquel on ne peut reprocher que de s'être établi au prix de
concessions parfois un peu humiliantes pour le patriotisme français.
A cette époque, le gouvernement de Louis-Philippe est encore Tobjet de la malveillance de l'Europe. Les souverains légitimes qui régnent à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Berlin persistent à considérer le roi de 1830 comme un usurpateur, comme un intrus. Sous des formes qui varient suivant les circonstances, ils le tiennent en suscipion. Le tsar Nicolas en donne la preuve à toute heure. Le roi de Prusse allant à Londres évite de passer par Paris. La France ne peut véritablement compter que sur T Angleterre, et encore ne sait-elle bien dans quelle mesure elle y peut compter. C'est en ces circonstances que la jeune souveraine qui règne à Londres depuis quatre ans se décide tout d'un coup à venir visiter à Eu la famille royale.
Dès le mois de juin, elle fait part à ses ministres, lord Aberdeen et sir Robert Peel, de son projet, qu'ils approuvent. Elle leur demande de le tenir secret jusqu'à la fin de la session parlementaire, afin de conjurer les manœuvres qui pourraient l'entraver. Le secret est bien gardé et c'est seulement dans la seconde quinzaine d'août que le roi Louis-Philippe, installé à Eu, est averti du dessein de la Reine. La nouvelle le comble de joie. Cette visite va faire cesser l'interdit dont il est l'objet de la part de l'Europe, et sans espérer encore que l'exemple de la souveraine anglaise aura
des imitateurs, il est convaincu que Tévénement va lui donner plus de force, de crédit et d'influence.
Il en fait part à Guizot, qui se repose au Val-Richer des fatigues de la session récemment close. Le 26 août, il lui écrit : « Je vous conseille de venir au plus tard jeudi afin que nous puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée. » A ce moment, la princesse de Lieven réside aux environs de Versailles, au cottage de Beauséjour, où elle a pris ses quartiers d'été. C'est là qu'elle apprend la grande nouvelle. En songeant au profit qu'en retirera le ministère dont son illustre ami est l'âme et le bras, elle est ivre de satisfaction. En attendant qu'elle reçoive de lui les détails de la visite royale dont, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, il sera le témoin obligé, à côté du Roi, elle recueille, grâce à ses rapports avec les diplomates accrédités à Paris, et lui transmet les informations propres à lui révéler les sentiments que leur suggère la résolution de la Reine. Ce sentiment, c'est du dépit. A l'exception de l'ambassadeur russe, M. de Kisseleff, qui entretient avec la princesse de Lieven, sa compatriote, des relations amicales et que son attachement dispose à se réjouir de ce qui la réjouit elle-même, ils sont tous ou presque tous plus ou moins mécontents.
Le représentant de l'Autriche, le comte Apponyi, dissimule à peine son humeur. Le 30 août, Mme de Lieven étant allée le voir, il l'accueille par ces mots :
— - Elle vient donc, cette petite reine! Caprice de petite fille. Un roi n'aurait pas fait cela.
— Pourquoi donc, s'il en avait eu Fenvie? réplique la princesse piquée au vif.
— L'envie ne lui en serait pas venue.
— Possible. Ce n'en est pas moins un grand événement qui fera beaucoup d'effet partout.
— Je ne crois pas, reprend l'ambassadeur autrichien. On dira que c'est une fantaisie de petite fille.
— Fantaisie acceptée par des minisJtres qui ne sont pas des petites filles.
— Oui, ils sont très plats et tremblants devant elle.
-TT.En tout cas, voilà, parmi les souverains de l'Europe, le plus considérable peut-être et celui qui ne se dérange jamais qui vient faire visite au Roi. C'est un grand précédent.
Le comte Apponyi hausse les épaules et ricane :
— Le Roi se trompe bien s'il croit pour cela que les autres feront autrement qu'ils n'ont fait jusqu'ici. Personne ne viendra.
— On se passera mieux des autres visites puisqu'on aura eu celle-ci. En vérité, voilà bien du dépit, ajoute Mme de Lieven. On m'avait bien dit que messieurs les diplomates étaient mécontents.
Le comte Apponyi devient rouge, essaye d'atténuer l'effet de ses premières paroles.
— Moi, je ne suis pas mécontent, déclare-t-il. Nous sommes si bien avec l'Angleterre, nous sommes si
âùrs d'elle que nous serons bien aises de cette visite.
« Il est vraiment trop bête, écrivait Mme de Lieven à Guizot en lui envoyant le compte rendu de cet entretien... Ce qui est bien sûr, c'est que l'humeur de l'Europe sera grande, et cela doit bien vous prouver que le continent, sans exception, est malveillant pour ici. Gardez l'Angleterre, c'est votre meilleure pièce, w
En sortant de l'ambassade d'Autriche, elle allait à l'ambassade d'Angleterre et y recueillait une note bien différente, « J'ai vu les Cowley; ils sont dans le troisième ciel. Les lettres de Londres, hier, de Henry Gréville, disaient que la Reine ne passerait à Eu qu'un jour et qu'elle viendrait décidément à Paris... — tt Vraiment, plus on songe à cet événement, plus on le trouve grand, immense. Soyez-en bien content et pas trop orgueilleux. Accueillez-bien la Reine, soignez bien le prince; vous ne sauriez trop faire dans ce genre. »
Comme, ce même jour, elle est en velléité de visites, elle se rend chez le comte Mole, Mole la victime de la coalition de 1838, non encore consolé de l'injustice de sa chute, gardant quelque rancune à ceux qui se sont unis pour le renverser et à Guizot peut-être plus qu'aux autres, parce qu'il ne l'avait pas cru susceptible de se prêter à des alliances équivoques, à des compromissions louches. Mme de Lieven tient à savoir ce qu'il pense de cette visite royale qui va consolider son rival. Elle s'attend à le trouver aussi mécontent
que Tambassadeur d'Autriche. Mais elle est bien vite détrompée. Le comte Mole est un patriote. Il considère l'événement comme heureux pour son pays, et il s'en réjouit. « Il était évidemment m'attendant de pied ferme, mande à Guizot Mme de Lieven. Il n'y avait personne. Pendant la première demi-heure, on chercha tous les sujets indifférents. J'étais fort déterminée à ne pas parler de la reine d'Angleterre pour voir jusqu'où il pousserait le mauvais goût de ne pas faire mention de la chose qui le préoccupait le plus. Enfin je nomme le duc d'Ossuna, que je venais de voir. M. Mole me demande s'il m'avait parlé du voyage de la Reine. — « Non » , ce qui était vrai; alors il dit :
« — Pour mon compte, je suis enchanté de ce voyage, c'est un excellent événement. Et puis mon plaisir est double, par le dépit que cela cause à certaines gens. C'est même fort drôle.
a — Gomment? qui?
« — Oh! d'abord le faubourg Saint-Germain. Ils en crèvent : et puis on en crève dans toutes les langues. Hier, à la soirée des Apponyi, c'était impayable. Ces pauvres diplomates! Quand je disais à l'un d'eux, et je me suis donné le plaisir de le dire à chacun ; — «Ah ! bien, la reine d'Angleterre arrive ; » on me répondait par : — « Avez-vous Iule National? — Non, Monsieur, Je ne le lis jamais. » — Tout ce que j'ai pu obtenir d'eux c'était ceci : « C'est un grand événement » ; et puis ils baissaient la tête avec un air capable. En
vérité, c'est trop peu déguisé et tous étaient comme cela. Évidemment c'est une grande déroute, mais c'est trop le montrer.
« — Vous souvenez-vous, Monsieur le comte, d'une petite confidence que vous m'avez faite, il y a quelques années? Vous me disiez : le corps diplomatique n'a pas d'esprit.
« — Oh! pour cela c'est vrai. Eh bien! la seule personne convenable dans le salon Apponyi était le duc de Noailles. Il me dit : a C'est un événement très im- « portant, un grand raffermissement pour la dynastie, « et je comprends que le Roi et toutes les personnes qui « lui sont attachées en soient fières et contentes. »
Entre ces racontars dont Mme de Lieven se fait l'écho, c'est de celui qui concerne Mole, dont il connaît les sentiments peu bienveillants à son endroit depuis des événements qui ont divisé le parti conservateur, que Guizot est le plus touché. Néanmoins, dans l'opinion exprimée par l'ancien ministre quant à la visite de la Reine, il voit plus encore une preuve d'esprit que l'expression d'une conviction. « Mole a de l'esprit, répond-il à son amie, je le savais. Mais l'humeur le lui ôte quelquefois. L'humeur de tous les autres m'amuse infiniment. L'enfantillage m'étonne toujours un peu. Pourquoi avoir de l'humeur quand on ne peut et ne veut rien faire? Soyez tranquille, je ne serai pas trop orgueilleux. Mais je vois bien tout ce que ceci vaut. »
Il yavaitquelque injustice à traiter aussi légèrement Topinion de Mole. Elle était sincère autant qu'était ardent le patriotisme qui la lui inspirait. On n'en saurait douter quand on lit la lettre qu'après la visite de la Reine il écrivait au baron de Barante, alors ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg :
« Je pense de la visite de la reine d'Angleterre tout ce que vous pensez; seulement, elle m'a un peu surpris. Je savais que l'idée en était venue depuis longtemps et que cette jeune Reine avait eu le bon goût de prendre dans le gré le plus tendre nos princesses. C'est, soyez-en sûr, un événement que cette visite, et un événement des plus heureux. Le charme est rompu et le sentiment même le plus septentrional l'a bien senti. Il fallait voir à Paris le dépit et même la rage concentrée de la diplomatie et l'accent lugubre de tel personnage, répétant le mot adopté : « C'est un événement. »> Loin que cette visite rende les affaires plus faciles entre les deux pays, je parie qu'elle rendra la Chambre plus ombrageuse et le pays plus défiant. Mais le continent changera de ton et pour peu que notre intérieur ne lui paraisse pas trop révolutionnaire, les rapports avec lui seront différents, w
Sur ces entrefaites, Mme de Lieven apprend que l'ambassadeur russe, comte de Kisseleff, qu'elle croyait entièrement acquis à sa manière de voir, a fait chorus avec ses collègues les plus malveillants du corps diplomatique. L'un d'entre eux ayant offert de parier
qu'au dernier moment la Reine se raviserait et ne viendrait pas, Kisseleff a commis l'imprudence de s'associer à ces propos. Et la princesse de le mander aussitôt à Beauséjour afin de lui donner à entendre qu'il s'engage dans une mauvaise voie.
« Kisseleff est venu hier à Beauséjour avant mon départ. Je voulais lui dire que le corps diplomatique se conduisait très sottement et lui insinuer par là la convenance de dire et de faire autrement. Il s'est avoué coupable des paris ; il les regrette extrêmement. Je l'ai rassuré. J'ai dit que, quoiqu'on les sût, on n'y ferait pas attention. Mais il faut qu'il règle son langage. Il a affirmé, et je le crois, qu'il dit à tout le monde en parlant de ce voyage : « C'est un très grand « événement; » et lorsqu'on lui jette à la face « la petite fille » , il dit : « Une petite fille qui est un roi, « qui arrive flanquée de ses vaisseaux de ligne et accom- « pagnée de son ministère : c'est le gouvernement, c'est a l'Angleterre. »> Je l'ai loué et exhorté à continuer. Quand on a de l'esprit, c'est comme cela qu'il faut faire. Je voulais sérieusement rendre service à Kisseleff, et je suis sûre de mon fait en faisant ressortir que tous ses collègues sont des sots. »
Pendant ce temps, à Eu, tout se préparait, sous la direction personnelle du Roi, en vue de donner à la réception des visiteurs d'Angleterre un éclat digne de la cour de France. ^ouis-Philippe qui avait déjà auprès de lui sa femmô, ses filles : la princesse Louise, mariée au roi des Belges, et Clémentine, mariée au prince Auguste de Gobourg, mandait en toute hâte ses fils : le duc d'Aumale, le prince de Joinville et le duc de Montpensier. Seul, le duc de Nemours était dispensé de venir. Il commandait alors le camp de Plélan en Bretagne; il y dirigeait de grandes manœuvres. On n'avait pas cru possible de les interrompre. D'autre part, le roi veillait lui-même à tous les détails de l'installation; faisait arriver de Paris des canons, des invalides pour les servir; a de l'argenterie, de la porcelaine w . Afin de parera l'insuffisance des logements, il ordonnait de dresser dans le parc du château une douzaine de baraques en bois, sur les toits desquelles on jetait de la toile à voile goudronnée et qu'on meublait d'une soixantaine de lits envoyés de Neuilly. « Ce sera une espèce de smala où le duc d'Aumale donnera l'exemple du coucher, comme il a donné celui de charger la smala d'Abd el-Kader. »
Le 31 août, dans une lettre à son amie, Guizot trace de ces préparatifs le tableau le plus vivant : « Je quitte le Roi pour vous écrire. Il vient de me promener dans la smala, dont il est épris comme si c'était celle d'Abd el-Kader et qu'il Teût prise lui-même. II est singulièrement jeune, parfaitement heureux de ce qui arrive par les grandes raisons et par les raisons jeunes ; charmé de bien arranger et montrer son palais comme de veiller aux intérêts de son trône. Il aura de très bonnes conversations, très franches avec lord Aberdeen, s'entend. Avec la Reine pas un mot de politique, à moins qu'elle ne le provoque.
a La Reine arrivera samedi, toujours vind.and weather permittingj qui sont excellents en ce moment. Galanterie du ciel bien nécessaire, car on n'entre pas au Tréport comme on veut. Le prince de Joinville est parti hier pour Cherbourg, où il est allé attendre la Reine, qui n'y sera que demain dans la journée, et seulement pour voir le port et prendre un pilote. On est convaincu ici qu'elle n'ira pas à Paris. Rien de ce qui est venu d'elle ne donne lieu de le supposer. On s'attend à trois jours de séjour. Un grand déjeuner dans la forêt pour un jour; magnifique promenade. Un spectacle pour un autre jour.
« Il y a eu bien des incertitudes quant au spectacle. Duchâtel s'est plaint qu'on ait choisi le Gymnase, d'abord parce que c'est le seul théâtre qui n'ait pas voulu fermer aussi longtemps que les autres à la
mort de M. le duc d'Orléans; ensuite parce qu'il est devenu ennuyeux. Le Roi a trouvé qu'il avait raison et le Gymnase est congédié. A sa place l'Opéra-Gomique et le Vaudeville, votre ami Arnal.
ft La grande calèche dans laquelle le Roi ramènera la Reine du Tréport est vraiment belle et de bon goût. Place pour les deux familles royales au complet.
a La Reine sera au rez-de-chaussée, dans l'appartement des Belges, convenable et tout plein de curieux portraits. On met dans sa chambre un très grand lit, un lit anglais. Les tapis sont ôtés. Le Roi me demande si je suis d'avis de les remettre. Je dis que non. Il fait chaud et les parquets sont très beaux, beaucoup plus beaux qu'aucun parquet anglais.
a La smala est vraiment un village de tentes en bois, qui seraient somptueuses en Afrique. Le duc d'Aumale et le duc de Montpensier, qui arrivent demain, y logent. Le duc de Nemours ne revient pas. On a pensé qu'il ne devait pas quitter son camp, laisser là dix mille soldats oisifs et dans l'attente, et toute la population en mécompte. Je crois qu'on a eu raison.
w C'est lady Canning et miss Leeds qui accompagnent la Reine. Lord Aberdeen a mon appartement ordinaire. J'en ai un bien plus petit et plus simple, mais très suffisant près du sien. La ville est pleine, archi-pleine, surtout d'Anglais qui viennent de Dieppe, du Havre et de Boulogne, même de Southampton et
de Brighton. Un petit cabinet, place pour un lit et une chaise, se loue 25 francs pour une soirée. Le Roi a été obligé de louer quarante chambres dans la ville.
« Je vous conte tout pêle-mêle, <;omme tout est et se fait sous mes yeux. Pourtant, tout est à peu près prêt, et si la Reine arrivait demain, elle serait reçue convenablement.
« Je suis arrivé à neuf heures, après une nuit très belle et très douce. J'ai assez dormi et pensé à vous tour à tour, peu à la Reine d'Angleterre. La Reine des Belges m'a dit à déjeuner qu'un des plaisirs qu'elle se promettait de son voyage était de me revoir.
« La Reine est encore ébranlée de l'accident du pont (1) . La chance était vraiment affreuse, et sans la vigueur et la présence d'esprit du second postillon, on ne conçoit jtas ce qui eût pu les sauver. La Reine se méfiait de ce pont et ne se souciait pas d'y passer.
« — Je dirai mon meâ culpâ toute ma vie de ne l'avoir pas fait descendre, m'a dit le Roi.
« Le petit Paris n'a pas eu peur du tout, ni du coup de canon qu'il venait de tirer. Cela a plu au Roi. Mme la duchesse d'Orléans y était, et aussi le duc de
(1) Allusion au péril qu'avait couru, quelques jours avant, la famille royale en traversant, dans une voiture attelée de quatre chevaux, le pont qui reliait le Tréportà Mers, au-dessus d'une écluse. Deux des chevaux franchirent le garde- fou et si l'attelage et la voiture ne suivirent pas, ce fut grâce à la présence d'esprit du second postillon qui coupa les traits. On trouve le récit de cet accident dans une lettre de la duchesse d'Orléans, citée dans l'ouvrage que lui a consacré la marquise d'Harcourt.
Chartres, le prince et la princesse de Cobourg, le duc d'Aumale, tous, excepté Madame.
« — Nemours a bien failli être Roi, m'a dit la Reine à déjeuner. Dieu se plaît à entr'ouvrir et à refermer l'abîme. »
« Le Roi est allé se promener. Je lui ai demandé la permission de vous écrire. La poste part à deux heures. Il me reprendra à son retour. Adieu! Adieu! Quel beau temps! J'ai voyagé jusqu'à huit heures et demie dans un brouillard énorme. Le soleil a lui sur Eu au moment où j'approchais. En dix minutes, le brouillard a été balayé... Voilà la musique qui annonce le départ du Roi pour la promenade. On a fait venir de Londres le God save the queên et la musique du régiment l'apprend. On a aussi la marche saxonne du prince Albert. »
Une question bien autrement importante que toutes celles dont la réception de la souveraine anglaise au château d'Eu obligeait le Roi à se préoccuper, c'était de savoir si elle irait à Paris. Lors d'une récente visite de l'Empereur de Russie en France, la seconde, nous avons vu la même question se poser, émouvoir l'opinion et provoquer avec les polémiques les plus ardentes les incidents les plus inattendus. Rien de pareil en 1843. L'opinion ne se passionne pas au même degré. La perspective d'une alliance anglaise ne cause aucune excitation, n'allume aucun enthousiasme. L'émotion n'est vive que dans les milieux offi-
ciels OÙ, tout comme en 1901, on ne désire pas — et pour des causes analogues — que les hôtes royaux honorent Paris de leur visite.
a Je me lève, écrit Guizot à Mme de Liéven le 1*' septembre; j'ai bien dormi. J'étais fotigué, hier soir. Je dors dans ma voiture comme il y a vingt ans, et ma voiture est beaucoup meilleure qu'il y a vingt ans. Mais, j'ai vingt ans de plus. Je suis très reposé ce matin.
« La Reine ira-t-elle à Paris? That is the question. Personne n'en sait rien. Sébastiani, qui est arrivé hier de Londres, dit oui. La Reine des Belges persiste à dire non. En tout cas, le Roi lui proposera et insistera. C'est mon avis comme le sien. Nous en tremblons pourtant. Des cris de polissons, un coup de scélérat, tout est possible en ce temps et de notre temps. Nous avons fini hier, le Roi et moi, par nous troubler beaucoup l'un et l'autre en en parlant. Cependant la conclusion est restée la même. Il faut proposer et insister convenablement. Si elle ne veut pas, c'est bien ; si elle veut, nous ferons comme si nous ne craignions rien, et tout ira bien.
« Si elle veut, le Roi lui offrira deux logements : Saint-CIoud ou les Tuileries, à son choix. Aux Tuileries, l'appartement de la duchesse de Nemours, en y joignant celui de la Reine des Belges, qui y touche. Ce sera bien. Mais Saint-Cloud serait mieux, plus beau, plus gai et plus sûr. Comme elle voudra. Je suis
ravi qu'elle vienne. Je serai très heureux quand elle sera partie.
a Elle est très aimable, car elle veut l'être beaucoup. Elle a dit aux princes que depuis longtemps, elle était décidée à mettre le pied sur un bâtiment français avant tout autre et à entrer dans^le palais du Roi avant tout autre. Les récits de Sébastiani sur son gouvernement sont aussi bons que ceux de l'intérieur de la famille sur elle-même : Peel, Aberdeen et le duc de Wellington excellents, parlant de l'épreuve qu'ils vieanent de faire de nous et de notre politique en Espagne comme d'un fait décisif; Peel parlant de moi en termes qui font dire à Sébastiani : « C'est un il ami que vous avez là. «
Une autre question préoccupait aussi le Roi et son entourage : « Le Roi ira-t-il en mer au-devant de la Reine, pas loin, mais enfin en mer, en rade du Tréport? Il le veut, et il a raison. On s'y oppose beaucoup autour de lui. On me demande de m'y opposer. La Reine des Belges m'en a conjuré hier. On a l'esprit frappé des accidents. L'entrée du Tréport est difficile et il y a peu d'heures dans la journée où elle soit possible. Le Roi pourrait se trouver retenu dehors avec la Reine Victoria. Les deux souverains hors de chez eux et ne pouvant rentrer chez eux ni l'un ni l'autre, il y aurait à rire. Pourtant je suis de l'avis du Roi. La prudence est bonne et aussi la crainte de faire rire. Mais on ne ferait rien si on ne savait pas
courir la chance de faire rire et pleurer. Et puis vraiment, il n'y aura lieu ni à Tun ni à l'autre. En soi, la chose me paraît simple et convenable.
« Le prince de Joinville a un autre petit ennui. Ses deux steamers, le Pluton et VArchimède^ ne marchent pas aussi bien que le steamer de la Reine, qui est un bâtiment fort léger sur lequel on a mis une énorme machine de la force de 450 chevaux. Il craint de ne pouvoir la suivre de Cherbourg au Tréport. La princesse de Joinville est bien gentille, grave comme un bonnet de nuit en l'absence de son mari. Elle ne peut pas s'y habituer. Elle a quatre heures de leçon par jour, histoire, géographie, littérature, français, dessin. »
A côté de ce trait sur la princesse de Joinville, il convient de placer la jolie silhouette que, dans la même lettre, Guizot nous trace d'elle et le récit de l'incident qui lui donne l'occasion de le faire :
« Je viens d'avoir un rare honneur. J'entre dans la salle à manger. La Reine prend la princesse de Joinville à sa droite, et me fait signe de me mettre à côté d'elle. Mme du Rouvre, à qui je donne le bras et qui n'a pas vu le signe, me dit : « A côté d^ la princesse « Clémentine. »» Je n'en tiens compte et me mets à côté de la princesse de Joinville.
« — Mais non, non, me dit Mme du Rouvre.
« — Mais si, dit avec un peu d'impatience la princesse de Joinville, la Reine l'a dit.
« — C'est qu'en général on ne met personne à côté d'elle ; elle ignore tant toutes choses !
« En effet, je ne l'ai jamais vue qu'entre deux princes ou princesses. On a fait une exception pour moi; la Reine Ta voulu et la princesse en avait envie. J'ai causé. Parfaitement naïve, ignorante, vive, se tenant bien droite, le ton un peu brusque, elle attendait que je lui parlasse et se tournait vers moi un peu impatientée quand j'étais quelque temps sans lui parler. A tout prendre, j'en ai reçu une impression agréable. On a trop peur de ses ignorances. »
Guizot laisse là sa lettre. Quelques heures plus tard^ au moment de la fermer, il y ajoute ce qui suit : « Pour le coup, ceci pour vous seule. Décidément la Reine des Belges insiste pour qu'on ne presse pas la Reine de venir à Paris. Elle en aurait envie, mais elle ne peut guère. Elle a promis de ne pas s'éloigner des côtes. On se croirait obligé de nommer une espèce de conseil de Régence si elle s'enfonçait bien loin. L'insistance l'embarrasserait. Elle craindrait que le refus ne fût une maussaderie. Voilà le dernier état de la question. »»
Empruntons encore à cette lettre-journal quelques détails et d'abord cette description de l'appartement qu'on a préparé pour les augustes visiteurs, description qui fera sourire, tant s'y manifestent la simplicité de goût de la famille royale et le caractère un peu bourgeois de l'installation.
« L'appartement de la Reine est bien arrangé : un bon salon avec un meuble de beau Beauvais; fond rose et des fleurs, d'un travail admirable. Un bon cabinet pour le prince Albert en velours cramoisi. La chambre à coucher — j'oublie la couleur — grande et très pleine de meubles. Un lit immense, jaune, je me souviens, en face de la cheminée. Au fond du lit, un grand portrait de la Grande Mademoiselle à plus de cinquante ans, grosse, forte, le nez en Tair, quoique long, Tair hautain et étourdi, bien comme elle était. Des portraits dans toutes les pièces. En face du lit de la Reine, à droite de la cheminée, le père de l'empereur Napoléon et M. de Lafayette. A gauche, trois princes de la maison de Bourbon, anciens. Je ne sais lesquels. Après la chambre de la Reine, son cabinet, pas grand, fort joli. Beaucoup de petits conforts inspectés par le Roi avec un soin incroyable. Il était bien encore en colère hier parce que les serrures n'avaient pas bonne mine. Elles auront bonne mine.
« J'ai vu hier Mme la duchesse d'Orléans bien triste. Je la trouve un peu engraissée, mais fatiguée et le teint échauffé. Bon et beau naturel, soyez-en sûre. Elle viendra un peu le soir dans le salon de la Reine. Ce sera sa rentrée dans le monde. Le comte de Paris est à merveille gras, gai, l'œil ferme et tranquille. Le duc de Chartres bien grêle et bien vif. Je Tai vu hier au Tréport. Le comte d'Eu sur les bras de sa nourrice, un superbe enfant.
a Le camp de Plelan te très bien. Parmi les légitimistes bretons Tébranlement est g^énéral, et la masse de la population accourt au camp arec avidité. Les curésy très puissants là, se rallient tous. Le duc leur convient. Et les soldats aussi plaisent au peuple. La Bretagne n'avait rien vu de pareil depuis on ne sait combien d'années. Les comédiens de Vannes sont venus s'établir au camp. On s'amuse utilement. A propos des comédiens, nous aurons ici lundi l'opéracomique et le vaudeville, Jean de Paris et les Deux Voleurs. Qu'est-ce que les Deux Voleurs? Amal y est-il?
a II faut pourtant que j'écrive à d'autres. Nous serons probablement convoqués tout à coup après le déjeuner, pour nous rendre au Tréport. Dès que la flottille de la Reine sera en vue, trois coups de canon l'annonceront. Nous endosserons notre uniforme, nous monterons dans les calèches et Dieu sait quand nous reviendrons, à quelle heure je veux dire. Les approches, la marée, le débarquement, les cérémonies, rien ne finit. Cette lettre-ci partira donc sans que je puisse rien y ajouter, par le courrier de deux heures. Mais je vous écrirai ce soir par l'estafette. Il n'y avait rien à faire du télégraphe. On n'aurait pu aller le rejoindre qu'à Boulogne, à vingt-huit lieues d'ici. »
« Il fait toujours très beau et bon vent d'ouest. La Reine, la nôtre, avait grand'peur que l'autre Reine n'arrivât cette nuit. Le danger est passé.
« Les Cowley sont arrivés hier à trois heures. J'ai été les voir sur-le-champ en revenant du Tréport, où j'étais allé, avec Mackau, m'assurer de tous les préparatifs. Ils ont Tair bien contents. Mais lord Cowley, qui avait dit abord le contraire, dit que la Reine n'ira pas à Paris; qu'elle ne le peut pas, cette fois. Nous verrons bien. Je crois qu'elle n'ira pas.
tt Le corps diplomatique de Londres ne voulait pas croire au voyage. Là aussi oh pariait, Brunnow comme Kisseleff. Lord Aberdeen y a été très favorable, quoiqu'il souffre beaucoup en mer. »
Telle que nous connaissons la princesse de Lieven, il n'est pas douteux qu'elle devait prendre à ces récits le plus vif intérêt. Ils lui offraient, entre autres satisfactions, celle d'alimenter ses entretiens et les correspondances qu'elle entretenait avec nombre de membres du corps diplomatique. On en retrouve l'écho dans ses lettres à Barante publiées depuis. Mais ce qu'elle n'a dit ni à lui ni à d'autres, c'est que, parmi ces innombrables détails par la confidence desquels Guizot l'associait incessamment à sa vie, il en était un auquel il n'attachait pour sa part aucune importance, qui l'avait subitement jetée dans une véritable angoisse et la faisait trembler pour les jours de son ami. La preuve en est dans la lettre qui suit, en date du 2 septembre :
« Je vous en prie, pas de galanteries en mer. Que le Roi n'aille pas au devant. La bonne grâce serait
quand elle approchera et lorsque son bâtiment sera en rade, c'est-à-dire en parfaite sûreté, que le Roi monte en bateau ouvert pour la recevoir. Il est clair qu'il faut un bateau dans tous les cas. Je ne connais pas votre Tréport; mais s'il est fait comme d'autres ports, le bateau à vapeur n'arriverait pas jusqu'au bord. Il faut toujours se mettre en chaloupe pour aborder. C'est donc chaloupe que je voulais dire, et encore j'ai bien envie de m'en dédire. Je ne suis pas le moins du monde de votre avis sur ces sortes d'entreprises. Là où il y a la plus petite chance d'un très grand malheur, il faut s'abstenir, traduction littérale d'un dicton anglais. Que le Roi reste chez lui. Et surtout, pour Dieu! que vous y restiez. Je n'aime pas toutes ces aventures. Ah ! ce que je voudrais qu'elle fût déjà là! Votre lettre me fera trembler jusqu'à demain, et puis je recommencerai. Vous me rendez très nervous par cette chance d'une promenade en mer. Si la Reine n'est pas arrivée demain quand vous, lirez ceci, suivez mon conseil : je vous en conjure, écoutez-moi ! »
Et comme si ce n'était pas assez de cette supplication un peu puérile, Mme de Lieven y ajoute ce postscriptum qui donne la mesure de ses alarmes :
a Je me suis dit souvent que dans la vie on ne sait jamais de quoi on se réjouit, de quoi on s'afflige. Nous nous sommes si réjouis de l'arrivée de cette Reine! Dieu sait s'il n'en sortira pas un malheur! Je ne crois.
pas du tout à des accidents à Paris, c'est impossible. Ce que je crains, c'est vous qui êtes un écervelé avec vos idées d'aller au-devant d'elle en mer. Je suis en grand train de brutalités, tant je suis en colère, inquiète, malheureuse. Je n'ai plus de good sensé du tout.
« Je suis fort d'avis qu'il faut inviter la Reine à venir à Paris, mais je ne vois pas pourquoi insister. D'ailleurs, par Aberdeen, vous saurez bien si cela convient. Vous ferez la politesse, mais il doit bien savoir à l'avance s'il est bon que la Reine l'accepte.
« N'allez pas en mer, n'y allez pas. Je voudrais vous crier cela aux oreilles, d'ici au moment où je saurai la bonne nouvelle qu'elle est à Eu. Encore une fois adieu, et n'y allez pas. Adieu! »
Lorsque ces recommandations parvinrent à Guizot, la reine Victoria venait d'arriver à Eu. Partie de Southampton le 28 août, accompagnée du prince Albert, son époux, et de son ministre des affaires étrangères, lord Aberdeen, elle s'arrêtait les jours suivants dans divers ports anglais de la Manche et gagnait ensuite le Tréport. Elle y était attendue et le Roi se tenait prêt à se porter à sa rencontre aussitôt que son yacht serait signalé. Dans la soirée du 2 septembre, Guizot écrivait à la princesse de Lieven :
« Je rentre dans ma chambre. Vous saurez, vous seule, mes premiers mots de récit. Il y a des choses auxquelles je sacrifierais de grand cœur le plaisir que
je viens d'avoir. Il y en a, mais pas beaucoup. A cinq heures un quart, le canon nous a avertis que la Reine était en vue. A cinq heures trois quarts, nous nous sommes embarqués, le Roi, les princes, lord Gowley, Tamiral de Mackau et moi, dans le canot royal, pour aller au-devant d'elle. Nous avons fait en mer un demi-mille. La plus belle mer, le plus beau ciel, la terre couverte de toute la population des environs. Nos six bâtiments sous voiles, bien pavoises. Pavillons français et anglais saluèrent bruyamment, gaiement. Le canon couvrait à peine les cris des matelots. Nous avons abordé le yacht. Nous sommes montés. Le Roi ému, la Reine aussi. Il Ta embrassée. Elle m'a dit :
« — Je suis charmée de vous revoir ici.
« Elle est descendue avec le prince Albert dans le canot du Roi. A mesure que nous approchions du rivage, les saluts de voix et de canons redoublaient, s'animaient. Ceux de la terre s'y sont joints. La Reine, en mettant pied à terre, avait la figure la plus épanouie que je lui aie jamais vue; de l'émotion, un peu de surprise, surtout un vif plaisir à être reçue de la sorte. Beaucoup d'embrassades et de shake hand dans la tente royale. Puis les calèches et la route. Le God save the queen autant que de Vive la Reine! Vive la Reine d'Angleterre! que de vive le Roi! Rien n'y a manqué, si ce n'est une porte du parc par laquelle le Roi voulait que l'on entrât et qui lie s'est pas trouvée commode
pour huit chevaux. Il a fallu prendre la grande porte et raccourcir un peu la promenade. En arrivant, salut général des troupes dans la cour du château. Tout cet entourage anglais avait l'air très content, très, très. Nous avons dîné à huit heures un quart et on vient de se séparer.
« J'ai commencé avec lord Aberdeen. Il est presque amical. Voilà ses premières paroles :
— « Je vous prie de prendre ceci comme un indice assuré de notre politique et sur les questions d'Espagne, et sur toutes les questions. »
« Nous avons touché à toutes, en nous disant que nous les coulerions toutes à fond. Je ferai, pour mon compte, de la politique très ouverte, très franche, et je crois qu'il en fera autant. Brunnowet Neumann (1) lui ont presque fait des remontrances officielles sur ce voyage. Il s'est un peu fâché et un peu moqué.
« Point de Paris. Elle restera ici jusqu'à jeudi. Il faut qu'elle soit à Brighton jeudi 7, à deux heures. Demain, jour tranquille; strict sabbath. Lundi, promemenade, et lunckeon dans la forêt. Mardi, musique. Mercredi, spectacle. Arnal est arrivé. Voilà les premières vues. Moi, je commencerai demain mes conversations. J'ai fait un mémorandum superbe. »
Et comme si Guizot tenait à glisser parmi ces détails la note sentimentale et prouver à son amie que même
(i) L'ambassadeur de Russie à Londres et le cliargé d'affaires d'Autriclie.
à cette heure où tout est pour lui émotions, préoccupations, soucis, il est sensible à sa sollicitude, il la rassure quant à ce voyage en mer dont elle s'est tant effrayée.
«Voici le numéro 3. Qu'il me plaît, malgré votre peine, à cause de votre peine ! Je me le reproche. Pardonnez-le moi ; mais aimez-moi comme vous m'aimez. C'est tout ce que j'aime au monde, tout ce à quoi je tiens vraiment au fond. Vous avez vraiment eu tort d'être si inquiète. Je n'aurais pas risqué César et sa fortune, et bien plus que la fortune de César. Nous n'avons fait d'ailleurs que ce que vous-même jugiez nécessaire : un mille en rade dans le canot royal. C'était charmant : dix-huit rameurs, tous beaux jeunes gens en chemise blanche, pantalons blancs, l'air si gai sous la sueur qui ruisselait de leur front ; la mer aussi sereine, aussi bleue que le ciel. Et vous étiez inquiète! En ce moment-là, je pensais à vous ; je vous plaçais dans ce canot; je vous faisais monter avec moi, abord du yacht de la Reine. Vous aviez un peu peur, peur pour vous. Mol, je n'avais pas peur. Je tenais votre bras et j'étais heureux. Que tout ce qui se passe dans la vie extérieure est peu de chose à côté de ce qui traverse et remplit l'âme ! w
L'opinion publique en France, nous Tavons dit, assistait sans surexcitation à ce qui se passait à Eu. Elle n'y était pas indifférente, ne pouvant se méprendre quant aux conséquences que promettait d'avoir, au point de vue de la paix européenne, la visite de la Reine d'Angleterre. Peut-être même l'orgueil national trouvait-il à cette démarche un motif de satisfaction. Mais l'expression de cette satisfaction était dépourvue d'enthousiasme. L'attitude générale témoignait du désir de répondre avec courtoisie à un bon procédé, et c'était tout. Ce que disait Guizot à la princesse de Lieven des populations normandes qui avaient accueilli la reine Victoria à son arrivée en France nous paraît décrire avec vérité les dispositions de la grande majorité des Français :
a II faut croire à la puissance des idées justes et simples, écrivait-il. Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et maritime. Le Tréport a été brûlé deux ou trois fois, et pillé je ne sais combien dans nos guerres. Rien ne serait plus facile que d'exciter une passion qui nous embarrasserait fort. On a dit, on a répété : <i La Reine d'Angleterre fait une politesse
« à notre Roi; il faut être bien poli avec elle. » Cette idée s'est emparée du peuple et a tout surmonté, souvenirs, passions, partis politiques. Ils ont crié et ils crieront : Vive la Reine ! et ils applaudissent le God save the queen de tout leur cœur. Il ne faudrait seulement pas le leur demander trop longtemps.
« Ce n'est pas qu'une autre idée simple et plus durable, la paix, le bien de la paix, ne soit devenue et ne devienne chaque jour très puissante. On la voit audessus du peuple, parmi les petits bourgeois et parmi les réfléchis, les honnêtes du peuple. Elle nous sert beaucoup en ce moment. Quand on veut avoir la paix, il ne faut pas se dire des injures et se faire la grimace. Cela aussi était compris hier de tout le monde sur cette rive de la Manche, il y avait vraiment beaucoup de inonde. »
Voilà la note juste. Elle rend exactement la physionomie de la réception faite par la foule à la souveraine anglaise. Il y avait plus de chaleur de la part de la famille royale, des personnages de la cour et des membres du gouvernement. Là, ce n'est pas seulement l'orgueil qui était flatté. On attendait du voyage des résultats effectifs et pratiques, la solution des difficultés diverses qui s'élevaient entre les deux pays. Le Roi y voyait la consolidation de sa dynastie, le ministère celle de son existence. Aussi, ne négligeaientils rien pour convaincre la royale visiteuse et son entourage du prix qu'ils attachaient à l'amitié dont, en ce
moment, elle leur apportait par sa présence une preuve éclatante.
Louis-Philippe, sa femme, ses enfants se prodiguaient afin de Ten convaincre, tâche relativement facile, étant donnés les sentiments d^affection qu'elle professait pour eux et le véritable culte dont la sainte compagne du roi des Français, Marie-Amélie, était l'objet de sa part. Guizot, de son côté, redoublait d'efforts pour donner une conviction analogue au ministre anglais Aberdeen. Ces deux hommes d'État, dès leur première rencontre, s'étaient sentis attirés l'un vers l'autre par la communauté des goûts, des pensées, des manières de voir; par un désir pareil de concorde et d'entente.
Les questions qui rendaient cette entente nécessaire étaient nombreuses, et quelques-unes d'une nature particulièrement délicate comme, par exemple, le droit de visite établi au profit de l'Angleterre par les conventions de 1831, dont la France demandait la revision à l'effet de faire abolir ce droit, et la situation de la jeune reine d'Espagne, Isabelle, maintenant en âge d'être mariée et dont les Anglais soupçonnaient le roi des Français de vouloir faire la femme d'un de ses fils, ce qu'ils jugeaient inadmissible. Il y avait en tout cela bien des causes de malentendus, bien des éléments d'irritation que, de très bonne foi, Guizot et Aberdeen s'attachaientà dissiper, avec le visible souci et le ferme espoir d'y réussir. Au milieu des préoccupations d'éti-
quette, dans les manifestations incessantes d'un réciproque désir de se plaire, on voit éclater ces préoccupations politiques qui sont en réalité la véritable raison d'être du voyage dont la reine Victoria a pris l'initiative et qui a si fort charmé le roi Louis-Philippe. Les lettres de Guizot à Mme de Lieven nous les font en quelque sorte toucher du doigt et nous y associent en les glissant entre mille détails plus ou moins pittoresques, plus ou moins piquants.
Le 3 septembre, à midi, le fidèle ministre de Louis- Philippe, toujours préoccupé de ne rien laisser ignorer à son amie de ce qu'il voit et de ce qu'il entend, reprend une lettre qu'il a commencée le matin, au saut du lit, et y ajoute ce qui suit :
tt Je reviens du déjeuner. Hier, j'étais en uniforme, en grand uniforme. J'y avais fait mettre Mackau, lord Aberdeen, lord Liverpool. Le Roi et les princes et tous les autres sont venus dîner en frac. Et le Roi m'a dit, après dîner, que la Reine l'aimait mieux. Pour la commodité du prince Albert, je présume. Ils ont tort. Quand on ne veut plus se gêner en haut, il ne faut pas s'étonner qu'on ne se gêne plus en bas.
« Hier, à dîner, à côté de lady Ganning, moins jolie que je ne l'avais laissée ; des sourcils trop noirs et qui se rejoignent. Ce matin, à déjeuner, lady Cowley. Elle m'a dit qu'elle allait vous écrire pour vous dire ce qu'on (moi) ne vous disait pas, les toilettes, les bêtises. Est-ce que je ne vous en ai pas dit? Elle m'a parlé de
V0U8 avec un intérêt assez vrai et un vrai respect. La Reine la traite bien. Elle me parait très contente.
« Les Anglais qui entourent la Reine se préoccupent, en ce moment même, à ce qu'on vient de me dire, du lieu, de la manière dont se feront aujourd'hui, pour elle et pour eux, les prières. Le lieu, ils n'en manqueront pas; on arrangera une salle du château. Mais la manière, je ne sais ce qu'elle sera si la Reine n'a pas amené de chapelain. Je suis ici, je crois, le seul prolestant, et point chapelain.
« Je vais causer avec lord Aberdeen à une heure, et il ira chez le Roi à deux. Vos préceptes sont excellents et je les mettrai en pratique. Demain, pendant la grande promenade de la forêt, je m'arrangerai pour l'avoir près de moi et lui vider mon sac. Je le trouve fort enclin à comprendre que le prince de Metternich ne veut plus avoir d'affaire et que tout le monde ne peut pas être aussi fatigué que lui.
a II y a deux mois que la Reine était décidée à ce voyage et en a parlé à lord Aberdeen et à sir R. Peel, qui Font fort approuvée en lui demandant de n'en point parler jusqu'après la clôture du Parlement. Voilà leur dire. Ils ajoutent que l'opposition, Palmerston surtout, y était contraire, et eût travaillé à le faire échouer si on eût parlé. »>
Dans la soirée, il complète ces détails :
« Un mot, puisque j'ai une lettre de lady Gowley à vous envoyer, un seul, car je suis très fatigué et je
meurs de sommeil. Ce matin, une promenade d'une heure et demie, par un mauvais chemin, pour arriver à un joli point de vue
« Avant la promenade, une très bonne conversation avec lord Aberdeen sur l'Espagne. L'affaire ira. Ce soir, une bonne aussi sur toutes choses. Dans le salon de la Reine, salon sévère comme le sabbaih^ on a regardé des images et fait des patiences. M. le duc de Monlpensier y excelle. A dîner, en revanche, la reine Victoria s'était parfaitement amusée; le Roi l'a fait rire tout le temps, je ne sais avec quoi. Moi, j'ai amusé lady Gowley. Si j'avais le temps, elle m'aimerait.
« Adieu, adieu. Dieu nous garde ce beau temps la semaine prochaine, pour notre diner de Saint-Germain. Quel plaisir! »
Le lendemain, c'est par la politique que débute la lettre quotidienne : « Aberdeen a causé hier avec le Roi. G'est-à-dire le Roi lui a parlé une heure. Aberdeen a été très, très frappé de lui, de son esprit, de l'abondance de ses idées, de la fermeté de son jugement, de la facilité et de la vivacité de son langage. Nous sommes montés ensemble en calèche au moment où il sortait du cabinet du Roi. Il était visiblement très préoccupé, très frappé, peut-être un peu troublé, comme un homme qui aurait été secoué et mené très vite, en tous sens, à travers champs, et qui, bien que satisfait du point où il serait arrivé, aurait besoin de se remettre un peu de la route et du mouvement.
« — The king spoke to me in very great earnestness ( 1 ), m'a-t-il dit.
« Et je le crois, car en revenant de la promenade j'ai trouvé le Roi très préoccupé à son tour de Teffet qu'il avait produit sur Aberdeen. Il m'a rappelé en descendant de calèche pour me le demander :
« — Bon, Sire, lui ai-je dit; bon, j'en suissûr. Mais lord Aberdeen ne m'a donné aucun détail : il faut que je les attende.
« Il les attend très impatiemment. Singulier homme ! le plus patient de tous à la longue et dans l'ensemble des choses; le plus impatient, le plus pressé, au moment et dans chaque circonstance. Il est dans une grande tendresse pour moi. Il me disait hier soir :
« — Vous et moi nous sommes bien nécessaires l'un à l'autre. Sans vous, je puis empêcherdu mal ; ce n'est qu'avec vous que je puis faire du bien.
« Il fait moins beau aujourd'hui. J'espère que le soleil se lèvera. Nous en avons besoin surtout aujourd'hui pour la promenade et le /wncAeon dans la forêt. Le Roi a besoin de refaire la réputation de ses chemins. Il a vraiment mené hier la reine Victoria par monts et par vaux, sur les pierres, dans les ornières. Elle en riait et s'amusait visiblement de voir six beaux chevaux gris pommelé, menés par deux charmants postillons et menant deux grands princes dans cet étroit, tor-
(1) Le roi m'a parlé avec une grande chaleur.
tueux et raboteux sentier. Au bout, on est arrivé à un très bel aspect du Tréport et de la mer. Aujourd'hui, il en sera autrement. Les routes de la forêt sont excellentes. Au reste, il est impossible de paraître et d'être, je crois, plus contents qu'ils ne le sont les uns des autres. Tous ces Anglais s'amusent et trouvent Thospitalité grande et bonne.
« J'ai causé, hier soir, assez longtemps avec le prince Albert. Aujourd'hui à midi et demi, la Reine et lui me recevront ;?riva//j. Ce soir, spectacle. Débat entre le Roi et la Reine (la nôtre) sur le spectacle. La salle est très petite. Jean de Paris n'irait pas. On a dit : Jeannot et Colin, Beaucoup d'objections. Le Roi a proposé Joconde. La Reine objecte aussi. Le Roi tient à Joconde : il m'a appelé hier soir pour que j'eusse un avis devant la Reine. Je me suis récusé. On est, du reste, dans l'indécision. Il faudra pourtant bien en être sorti ce soir.
« Adieu : j'attends votre lettre. J'espère qu'elle me dira que vous savez l'arrivée de la Reine et que vous n'êtes plus inquiète. Je vais faire ma toilette en l'attendant. Adieu. Adieu.
tt Midi. — Merci mille fois de m'avoir écrit une petite lettre, car la grande n'est pas encore venue, et si je n'avais rien eu, j'aurais été très désolé et très inquiet. A présent j'attends la grande impatiemment. J'espère que je l'aurai ce soir.
« Ce qui me revient de l'état des esprits à Paris me
plaît beaucoup. Tout le monde m'écrit que la Reine y serait reçue à merveille. On aurait bien raison. Je regrette presque qu'elle n'y aille pas. Pourtant cela vaut mieux.
« Voilà le soleil. Adieu, adieu, adieu. Je vais chez la Reine et de là chez lord Aberdeen. Adieu cent fois. J'aime mieux dire cent que mille, c'est plus vrai. Adieu! »
De son côté, la princesse de Lieven ne perd pas son temps. Éclairée par son ami sur ce qui passe à Eu, elle en discute avec lui, le conseille, lui ouvre avec un grand sens politique et une rare entente de l'intérêt français des directions précises et claires. Cette Russe sait à merveille que la France n'a rien à espérer de la Russie et que le tsar Nicolas n'aura jamais que mauvais vouloir pour le souverain « usurpateur » qui règne sur les Français. Aussi, est-elle toute à l'alliance anglaise et seconde- t-elle de tout son effort le cabinet des Tuileries, qu'elle défend envers et contre tous depuis que Guizot le dirige. Elle ne peut rien pour apaiser la malveillance de celui de Saint-Pétersbourg, et son rôle a surtout consisté à exercer son influence sur l'ambassadeur qui le représente à Paris, afin d'atténuer les effets de ses dispositions qu'elle déplore. Maintenant, c'est sur l'Autriche et la Prusse qu'elle s'efforce d'agir. Le comte Apponyi qui représente le premier de ces pays ; le comte d'Arnim, qui représente le second, sont venus la voir à Beauséjour. La lettre dans laquelle elle
LA REINE VICTORIA EN FRANCE Mil
rend compte à Guizot de rentretien qu'elle a eu avec eux nous la montre dans son rôIed'Égérie.
« Ils sont venus de bonne heure. J'étais dans les bois avec Pogenpohl, qui me tient fidèle compagnie pour la promenade et pour le dîner. Nous avons eu encore de la causerie avantle dînera nous trois. Vraiment, Apponyi est impayable. Il me dit :
« — Maintenant on ne pourra plus dire que c'est un caprice de petite fille puisqu'elle ne vient pas à Paris. ')
On était tout juste lui, il y a trois jours. C'est de moi qu'ils ont su qu'elle n'y venait pas, car en ville on l'attend encore. Tous les deux m'ont dit avec bonne grâce :
« — C'est plus flatteur, puisque c'est personnel. »
« Enfin le ton était tout à fait changé... Mais j'arrive à l'essentiel. Tous deux m'ont parlé du mariage espagnol (I). Vous ne serez pas sorti de votre voiture en arrivant à Paris qu'ils seront là pour vous presser au sujet du mariage don Carlos. Arnim en a reçu l'ordre formel de sa cour. Apponyi s'est longuement étendu sur le fait. Bon pour tout le monde. Bon pour l'Espagne, puisque cela confond et réunit les droits et écarte les dangers d'une guerre civile que ferait naître un prétendant. Bon pour TAngleterre, pour la
(Ij II s'agissait d'un projet conçu, je crois, par Metternich et qui consistait à faire épouser la reine Isabelle par don Carlos, l'hérilier de la branche aînée des Bourbons d'Espagne, prétendant au trône.
3t)2 UNE VIE D'AMBASSADRICE AU SIÈCLE DERNIER
France, qui veut un Bourbon; pour toutes les puissances, puisqu'elles sont d'accord sur la convenance et Tutilité de ce mariage. Bon encore pour l'Espagne, puisque c'est la seule combinaison qui lui assure la reconnaissance immédiate de la Reine par les trois cours. Enfin rien de plus correct, de plus irréprochable, de plus désirable.
« J'ai dit :
« — Amen, Mais deux choses : l'Espagne voudra— t-elle? Et don Carlos voudra-t-il?
« — Pour l'Espagne, nous en sommes presque sûrs. Pour don Carlos, c'est difficile. Mais si l'Angleterre et la France voulaient seulement concourir, l'Espagne serait sûre, et on pourrait l'emporter à Bourges. Alu reste, ajoute Apponyi, je vous dirai que lord Aberdeen est excellent et qu'il a dit à Neumann qu'il était tout à fait pour le mariage de don Carlos.
« — En étes-vous bien sûrs?
« — Parfaitement sûrs...
« Nous sommes revenus à la visite de la Reine, à l'effet que cela ferait en Europe. Ils en sont tous deux curieux. Au fond, ils conviennent que cela ne plaira pas; que c'est comme une consécration de la dynastie et que certainement pour ce pays-ci c'est un grand événement. Nous avons parlé de la Prusse, et moi j'ai parlé du peu de courtoisie des puissances envers ceci. Apponyi s'est révolté :
« — Comment? Au fond la France nous doit bien
de la reconnaissance. Si nous ne lui avons pas fait de visites, au moins Tavons-nous toujours soutenue, toujours aidée. Le solide, elle Ta trouvé en nous.
« — C'est vrai, mais les procédés n'ont pas été d'accord. Les princes français ont été à Berlin, à Vienne : d'ici, on a toujours fait des politesses. On n'en a reçu aucune en retour et, depuis quelque temps, vous devez vous apercevoir que le Roi est devenu un peu roide sur ce point.
« Alors Arnim est parti...
« — Le Roi a été très impoli pour nous. C'est une grande impolitesse de n'avoir envoyé personne complimenter mon Roi quand il s'est trouvé, l'année dernière, sur la frontière. Nous avons trouvé cela fort grossier et M. de Bulow l'a même dit à M. Mortier.
« — Mais votre Roi n'avait pas été gracieux six mois auparavant. Il a passé deux fois à côté de la France sans venir ou sans accepter une entrevue.
« — Oh! cela, c'est Bresson (1) qui a gâté l'affaire. Il a agi comme un sot. Il a voulu forcer la chose et il l'a fait échouer par là.
« Je vous répète tout. Ensuite, rabâchant encore sur Eu, Apponyi me dit :
« — Au moins, la Reine ne donnera certainement pas la Jarretière au Roi C'est cela qui ferait bien dresser l'oreille dans nos cours!
(i) Le comte Bresson représentait la France à Berlin.
« — Pourquoi ne la donnerait-elle pas?
« — Vous verrez que non.
« Ils ont ensuite parlé de la Légion d'honneur au prince Albert comme d'un matter of course. Je crois que j'ai expédié mes visiteurs dans tout ce qu'ils m'ont dit de plus immédiat.
« Faites donner la Jarretière au Roi. Vous avez tous les moyens pour faire comprendre que cela ferait plaisir ici. Commencez par donner le cordon rouge au prince. Mandez-moi que vous n'oubliez pas cette affaire, car c'est une affaire.
tt Direz-vous quelque chose à Aberdeen de vos dernières relations avec ma cour? Il ne faut pas vous montrer irrité, mais un peu dédaigneux, ce qu'il faut pour qu'il sache que vous voulez votre droit partout. Gela ne peut faire qu'un bon effet sur un esprit droit et fier comme le sien. J'espère que vous êtes sur un bon pied d'intimité et de confiance et qu'il emportera l'idée qu'il peut compter en toutes choses sur votre parole. Faites quelque chose sur le droit de visite. »
C'est le 5 septembre que Mme de Lieven envoie ces informations et ces conseils à Guizot. Le même jour et le lendemain, lui-même complète en deux lettres le récit de la visite de la reine Victoria :
« Elle m'a reçu hier. Le prince Albert d'abord. La Reine s'habillait pour la promenade. Avec l'un et l'autre, conversation parfaitement convenable et insignifiante, la Reine très gracieuse pour moi, je pour-
rais dire un peu affectueuse. Elle m*a beaucoup parlé de la famille royale, qui lui plaît et l'intéresse évidemment beaucoup. Je venais de recevoir un billet de Duchâtel, qui regrettait qu'elle n'allât pas à Paris, où l'accueil serait excellent, brillant. Elle en a rougi de plaisir. Ceci m'a plu.
« Un seul mot de quelque valeur :
« — J'espère que de mon voyage il résultera du bien.
« — Madame, c'est à vous qu'on le rapportera.
« Le soir, lord Aberdeen s'est fait valoir à moi de n'avoir pas assisté à mon audience de la Reine. Elle l'en avait prévenu.
u — Notre règle voulait que je fusse là; mais j'ai dit à la Reine qu'avec un aussi honnête homme je pouvais bien la laisser seule.
« Je lui ai garanti l'honnêteté de ma conversation. Sous son sombre aspect, lord Aberdeen est, je crois, aussi content que la Reine de son voyage.
« — Il faudrait absolument se voir de temps en temps, me disait-il hier. Quel bien cela ferait!
« Nous avons causé hier de Taïti et de la Grèce. Taïti n'est pour lui qu'un embarras ; mais les embarras lui pèsent plus que les affaires. C'est un homme qui craint beaucoup ce qui le dérange, ou le gêne; ou l'oblige à parler, h discuter, à contredire, et à être indiscret. Il voudrait gouverner en repos.
« Évidemment, la session n'a pas été bonne à Peel ;
Aberdeeii m'a dit que sa santé en était ébranlée.
tt — Pauvre sir Robert Peel! m'a dit le prince Albert, il est bien fatigué.
(i On en parle d'un ton d'estime un peu triste et d'intérêt un peu compatissant, comme d'un homme qui n'est pas à la hauteur de son rôle et qui pourtant est seul en état de le remplir.
« La promenade a été fort belle. Quelques belles portions de forêt, quoique très inférieures à Fontainebleau et à Compiègne. Mais les forêts sont nouvelles pour les Anglais. Un beau point de vue du mont d'Orléans, où le luncheon était dressé, et là, autour des tentes comme sur la route, beaucoup de population accourue de toutes parts, très curieuse et très bienveillante.
« De la musique le soir : Beethoven, Gluck et Bossiiii ; très peu de chant ; quelques beaux chœurs. On n'avait pas pu venir à bout de s'entendre sur l'operacomique. Au vrai, les acteurs voulaient jouer Jeannot et Colin, et n'avaient apporté que cela. Le Roi n'a pas voulu, et il a eu raison. Mais il fallait qu'ils eussent apporté autre chose.
« L'amiral Rowley a dîné ; son vaisseau le Saint- Vincent était venu saluer le château. Bonne figure de vieux marin anglais bien ferme sur ses jambes et très indifférent.
« Le duc de Montpensier a beaucoup de succès auprès de la Reine. Hier, pendant le dîner, il la faisait
rire aux éclats. Il est le plus gai, le plus causant, de beaucoup. On voit que tout Tamuse.
« Mme la duchesse d'Orléans était de la promenade, et au luncheon à la gauche du Roi. Avec elle le comte de Paris, qui a infiniment gagné. Il a une physionomie sereine et réfléchie. Son précepteur m'en a bien parlé.
« Décidément, Mme la princesse de Joinville est charmante. Tout le monde vous le dira. Charmante de tournure et de physionomie. La mobilité d'un enfant, avec la gravité passionnée d'un cœur très épris. Elle prend, quitte et reprend les regards de son mari vingt fois dans une minute sans jamais s'inquiéter de savoir si on la regarde ou non, sans penser à quoi que ce soit d'ailleurs. Et cela avec un air très digne; ne paraissant pas du tout se soucier si elle est princesse, et l'étant tout à fait.
« Le Roi fait aujourd'hui présent à la Reine de deux grands et très beaux gobelins, quinze pieds de large sur neuf de haut : la Chasse et la Mort de Méléagre, d'après Mignard, et d'un coffret de Sèvres qui représente la toilette des femmes de tous les pays. C'est un présent très convenable.
a Une heure. — Le présent vient d'être fait et vu de très bon œil. Les deux tableaux sont vraiment beaux. Us ont été commencés, il y a trente ans, encore sous l'Empire.
« 6 septembre. — Vous avez beau mépriser la mu-
sique instrumentale, vous auriez été entraînée hier par un fragment d'une symphonie de Beethoven que les artistes du Conservatoire ont exécutée avec un ensemble, une précision, une vigueur et une finesse qui m'ont saisi, moi qui ne m'y connais pas. Et cette succession de si beaux accords, si nouveaux et si expressifs, étonne et remue profondément. Tout le monde, savants et ignorants, recevait la même impression que moi. Je craignais que ces deux soirées de musique n'ennuyassent la Reine. Il n'y a pas paru. Ce soir, le vaudeville et Arnal. Nous avons trois pièces, mais nous n'en laisserons jouer que deux. Ce serait trop long.
« Avant le dîner, une petite promenade au Tréport, toujours plein de monde, et toujours un excellent accueil. Avant la promenade, la visite de l'église d'Eu, les statues couchées sur les tombeaux, les comtes d'Eu d'un côté, leurs femmes de l'autre, et le caveau assez éclairé par des bougies suspendues au plafond pour qu'on vît bien tout, assez peu pour que l'aspect demeurât funèbre.
a Les Anglais sont très curieux de ces choses-là. Ils s'arrêtaient à regarder les statues, à lire les inscriptions. Notre Reine et Mme la duchesse d'Orléans n'y ont point tenu ; elles étaient là comme auprès du cercueil de M. le duc d'Orléans. Elles sont remontées précipitamment seules, et la protestante comme la catholique sont tombées à genoux et en prières dans
Téglise, devant le premier autel qu'elles ont rencontré. Nous les avons retrouvées là en remontant. Elles se sont levées précipitamment aussi, et la promenade a continué.
« J'ai eu hier encore une conversation d'une heure et demie avec Aberdeen. Excellente sur la Servie, sur rOrient en général et la Russie en Orient, sur Taïti, sur le droit de visite, sur le traité de commerce. Nous reprendrons aujourd'hui l'Espagne pour nous bien résumer. Le droit de visite sera notre plus embarrassante affaire.
u — Il y a deux choses, m'a-t-il dit, sur lesquelles notre pays n'est pas traitable, et moi pas aussi libre que je le souhaiterais : l'abolition de la traite et le propagandisme protestant. Sur tout le reste, ne nous inquiétons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon. Je me charge de faire approuver sur ces deux choseslà. Il y a de l'impossible en Angleterre et bien des ménagements à garder.
« Je crois pourtant que nous parviendrons à nous entendre sur quelque chose. Il a aussi revu le Roi hier, et ils sont tous deux très contents l'un de l'autre.
« La marée du matin sera demain à dix heures. On pourra sortir du port de dix heures à midi. Ce sera donc l'heure du départ. Nous ramènerons la Reine à son bord comme nous avons été l'y chercher. Il fait toujours très beau.
«Vous auriez ri de nous voir hier tous, en revenant de la promenade, entrer dans le verger du parc, le Roi et la Reine Victoria en tête, et nous arrêter devant des espaliers pour manger des pêches. On ne savait comment les peler. La Reine a mordu dedans comme un enfant Le Roi a tiré un couteau de sa poche :
Ci — Quand on a été, comme moi, un pauvre diable, on a un couteau dans sa poche. »
« Après les pêches sont venues les noisettes et les poires. Les noisettes charmaient la princesse de Joinville, qui n'en avait jamais vu dans son pays. La Reine s'amuse parfaitement de tout cela. Lord Liverpool rit bruyamment. Lord Aberdeen sourit slyement. Et tout le monde est rentré au château de bonne humeur.
uMidî et demi. — Nous venons de donner le grand cordon au prince Albert, dans son cabinet. Le Roi lui a fait un petit speech sur l'intimité de leurs familles et des deux pays. Une fois le grand cordon passé :
« — Me voilà votre collègue, m'a-t-il dit en me pressant la main; j'en suis charmé.
tt Je crois que la Jarretière ne tardera pas beaucoup : je vous dirai pourquoi je le crois. »
La Jarretière ne vint que l'année suivante. Le Roi la reçut à Windsor des mains de la Reine, à qui il était allé rendre la visite qu'elle lui avait faite au château d'Eu. Cette visite avait contribué à raffermir le ministère Guizot. Elle était aussi un grand bien pour la
monarchie. Mais elle ne conjura pas dans la mesure où on Favait espéré les difficultés si graves qui se dressaient entre l'Angleterre et la France. On sait combien ces difficultés passionnèrent Topinion et avec quelle violence et souvent quelle injustice Topposition d'alors les exploita contre le gouvernement de Juillet.