uifB VIS d'abtiste
jours après rembarquement ^ mais, os trftui à la foiblese humaine une fois payé, tout irait à merveille.
Le capitaine avait pasrt par-dessosles cifag emtslifvres,. il avaitadUcé anx tnois jours ; mais ces tànq cests livres payées et cestioifr jours passés^ il exigeait desonliomme les plats les plus fins et surtout les ^fttisseries les plus exquises.
Le cuisinier parut enchanté; mais il &t observer que,. si le capitûne désirait tous cesiraffîueiDeBlsée gourmandise^ il lui fallait, surtout dans la partie des tourtières, des le^ rines et des fours de campagne, nusopiMmentiiietaUe de batterie de cuisine.
^ Le capîtaioe trouva laidenande trop* juste^ et auiorisa 1er cook à acheter des fours, des terrines et des tourtières jusqu'à concurrence de cinquante) écus.
Le leademaio, le euisimer était reveno a» bâitinient, couvert d'une véritable cuirasse d'ustensiles à^pAttsserfah
Le c^ilaino contempla avec admfiration tous ces oèyets, dont il ne savait pas même les nams, et, comme c'était plus pour lui encore que pour ses passagers qv'il désirait un ordinaire confortable, il se passa d'avance la langue sur les lèvres, à l'idée des plats incomnus qu*il allait dégusta.
On partit»
UNE VIP d'autistk. , 283
Ud des moyens de séductioa du cupllaine, à Teadroit de ses passagers, avait éié surtout une table comme on n*en trouverait pas une sur toute la terre ferme.
Il avait en même temps prévenu ses passagers qu'ils eussent h prendre patience les deux ou trois premiers jours qui suivraient le départ, ce voyage étant le premier que Tillustre chef faisait dans un navire, et tous les hommes, même les rois de la cuisine, étant égaux devant le mal de mer.
Les passagers comprirent d^autant mieux la chose, que la plupart pouvaient lui dire comme Pidon à Énée :
Malheureuse, J'appris à plaindre le malbear !
Les trois premiers jours s'écoulèrent donc sans que le capitaine lui-même se plaigottr et saas que personne son* ge&t k se plaindre.
Hais, vers la lin du troisième jour, le capitaine ayant fait prévenir le cuisinier que, le lendemain étant le jour annn versairede sa naissance, il désirait donner un grand dîner X bord, force fat au chef de sortir de sa cabine et de donner iigne d'existence.
Le signe d'existence qn'il donna faillit être le signal de mort du capitaine et de ses passagers.
Chaque plat que Ton servait, depuis le potage jusqu'aux tartes et aux soufflés, semblait être une gageure.
Il avait tout gâté, hors les pommes ; encore celles qu'il avait fait cuire, et mises à une sauce quelconque, n'étaientelles pas mangeables.
Aussi, entre le café et les liqueurs, le capitaine envoyat-il chercher le malheureux cuisinier pour en faire un exemple aux yeux mêmes des passagers.
Le pauvre cook n'oubliait point que, sur son bâtiment, un capitaine a droit de vie et de mort.
Il se jeta aux pieds du maître, et avoua humblement que, se trouvant, à l'âge de trente-cinq ans, sans ressources et sans état, il avait résolu d'adopter celui de cuisinier ; mais que, sachant qu'à tout métier il faut un apprentissage, il avait résolu de faire le sien sur un bâtiment dont le capitaine fût renommé pour sa douceur ;
Que la preuve du grand désir qu'il avait d'apprendre était la grande dépense qu'il avait fait faire au capitaine, en batterie de cuisine ;
Que cette batterie de cuisine, avec l'aide de Dieu, il Tutiliserait un jour, et d'une façon digne d'elle et de l'honorable capitaine au service duquel il avait l'honneur d'être entré.
Tous ces raisonnements étaient plus touchants que spécieux.
Aussi le cuisinier 'regut-il cinquante coups de garcette, et fal-il mis aux fers.
Après quoi, le maître timonier, qui savait un peu de cuisine, fut chargé de lui apprendre à faire rôtir du gigot de mouton et à faire durcir des œufs.
On conçoit donc que, dans les jours de tempête, ou sous l'influence de rélectricité répandue dans Tatmosphëre, rlrritabitité nerveuse du capitaine s'augmentait encore; les souvenirs des mauvais dîners qu'il avait fait faire à ses passagers, de cette batterie de cuisine, pour laquelle il avait inutilement sacrifié cinquante écus de bon argent, se représentaient à son esprit, et le sollicitaient à des idées de ven geance.
D'abord, ces idées, dont l'application s'exerçait sur les mousses, avaient un but d'utilité générale, puisqu'elles devaient faire changer le vent.
Mais, ensuite, elles tournaient avec un égoïsme, hélas ! trop naturel chez l'homme, à la satisfaction de la vengeance personnelle.
Quand le mauvais temps était simplement un grain passager, un nuage que le ménie vent qui l'a amené'dissipe et éparpillei le capitaine, satisfait de voir le ciel s'éclaircir et
^66 UNE VIK 1>*ARTISTB.
le veDt chaoger, s^en tenait à sm ou à acs coof» de pied au derrière. x
Mais, quand le graîD persistait éL tonmalt à la temple, <:i*était autre chose : tous les griefs, grîefo bieQ Ugiticnes» on en convieiMÎra» que le caiÂlawe a? ail oratre sou eaisiiiier, lui refeuaieut & resfNrit.
Alors, comme le lion qui se bat le& flancs avec sa qnem^ pour augofte&ter sa colère^ il s*eicîtail lut-mèmei.
— Mousse ! criaiMU
Le mousse, qm reeomiaissait à rinfonatioii de la tihx ^uece n'était plus lui que roragemenaçaift, et que la foudre passait au-dessus dé sa tête poer aller frapper des soa^ melspIuséleTéSfle zDousse accourait sans défiance, et presque joyeuîT.
— Me YOilà^ csçitaine. Qu'y a-t-il pcfor rotre service? -^ Mon manteau de caoutchouc, petit drOle!
Le mousse disparaissait pour reparaître pr^que itamé^ âiatement, et, Tobjet demandé à ta main .:
— Voilà, capitaine.
Le capitaine grommelait un bon! puis renvoyait le moipsse.
Le mousse, qui craignait toujours quelfue réminiscence du capitaine, se retirait marchani h reculons comme Qi
fait devant les majestés^ tenant les deux maiBs croisées derrière son dos, et mAme {dus bas.
Cinq minutes après, le capitaine criait :
— Mousse!
— Capitaine?
— Mon chapeau de toile cirée.
Le mousse apportait un chapeau ayant la forme des chapeaux des forts de la halle, c'est-^-dire retombant arrondi josqu'aa miliea du (tes, afift que l'eau glissât dessus comme sur la carapace d'une tortue.
Le capitaine se coiffait du chapeau de toile €trée^ ce qui lui donnait un air formidable*
Le mousse se retirait.
A peine avait-il disparu que le capitaine criait :
— Mousse I
Le mousse reparaissait.
— CapilaiDe?
— Mes grandes bottes.
L&Hiousse apportait des bottes qui sMablaient les bottes
de sept lieues de l'Ogre.
Le capitaine passait ses bottes, tout en jetant un regard
torve sur la cheminée fumante de la cuisine^ et en murmurant :
268 ONE VIE d'artiste.
— C'est comme ce gredio de cook ! Est-ce qu'une lame ne lui enlèvera pas, un jour ou Tautre, sa baraque, et ne l'enlèvera pas avec elle?
Les bottes passées, il se redressait grandi de trois pouces.
— Mousse !
— Capitaine?
— Viens ici.
— Me voilà, capitaine.
— Va dire au cuisinier de ma part que c'est un misérable.
— Oui, capitaine.
Le mousse partait pour accomplir sa commission, l'accomplissait ou ne Taccomplissait pas.
— Qu'a-t-ildit?
— Il a dit que c'était bien.
— Que c'était bien I que c'était bien ! Bien pour lui, mais, à coup sûr, pas bien pour moi. — Mousse!
— Capitaine?
— Va dire au cuisinier de ma part que c'est une canaille.
— Oui, capitaine.
Le même jeu se reproduisait.
— Qu'a-t-ildil?
UNE VIE d'artiste. S69
— Il a dit que c'était bon, capitaine.
— Bon ! le drdle ! ce n'est pas son dîner d'hier qui était bon, dans tous les cas. — Mousse I
— Capitaine? /
— Va lui dire de ma part, — entends-tu, de ma part? — que c'est un failli chien.
— Oui, capitaine, répondait le mousse avec la même impassibilité.
— Eh bien ?
— Il a dit que c'était à merveille, capitaine.
— A merveille, l'empoisonneur I Âhl il a dit que c'était à merveille? — Mousse!
— Capitaine ?
— Va me chercher un marteau, des clous, de la ficelle et toute la batterie de cuisine de ce drôle.
Cinq minutes après, le mousse revenait avec les objets demandés.
— Voilà, capitaine ! Faut-il vous aider?
— Donne-moi les clous et le marteau, et passe-moi deux œillets de ficelle à tous ces ustensiles-là... Cinquante écus de cuivrerie, morbleu! Quand j'y pense! cinquante éciis ! plus que je ne gagne sur six passagers!
Et il prenait les clous dans sa bouche, son marteau de
UlfE VIE BAftTISTE.
la maiD droite, le bastuigage du bâtiment de la main ^frebe, et, aa risque d*étre eotevé par nue laoïe comme les cages à poules, qui, depuis longtemps déjà, flotiaiefit vers le cap de Bonue-Espérance, il gagnait la cantine, plantait ses clous dans les parois extérieures, s'y suspendait, faisait signe au mousse de Im apporter les bassines, les moules des toortières, ks pendait par les o^Itets de ficelle aux clous qu'il avait enfoncés, et jouissait du bacchanal horrible que faisaient, en se choquant à diaque roulis, à chaque tangage, à chaque omp de vent, ces grotesques harpes éoliennes dont diaqne gtapissement, au -dire du capitaine, criait au malheureux eook : < Tu ne .isais pas faire la cuisine I tu ne sais pas faire la ouisine ! lu ne sais pas faire la cuisine I »
UNE VIE d'artiste. S7t
* M. Gustave au théâtre de Rouen. <— La statue deCorneille. — Succès de GustETe; — YîstUf da père. — Ses adieux. — Un bon conseil de madame SMrrai — L» stalie mise en. loterie — D^art pour Paris.
Tout en roulant et en tanguant, après à&ox mois de traversée on arriva au Havre.
M. Gustave avait trouvé moyen de se faire Vami du c»pitaine. M. Gustave était fort câlin quand il avait le mal de mer : dans ses moments de calme, U faisait le portrait du capitaine; ce'loup des deux océans adorait sa mère, et ridée que, grâce à M. Gu&tave, il pooirait^ui envoyer son portrait, faisait qu'il dérogeait à toutes les habitudes du bord.
Tout passager couché était de fsût à la diète.
JUoQsieur Gustave seul avait le droit de manger dans son lit.
Malgré tous les petits privilèges dontil)ocdsBait à bord.
S7â UNE VIE d'artiste.
les deux mois de traversée lui avaient paru fort longs.
Aussi, tout joyeux d'être arrivé; quoique eu quarantaine encore» M. Gustave commença-t-il par donner tous ses arcs, toutes ses ITëches , tous ses casse-tête, tout son arsenal caraïbe enfin, aux artistes du théâtre du Havre.
Puis, une fois qu'il eut mis pied à terre, un grand banquet, dont firent les frais 1^ doublons de la Guadeloupe et de la Martiniquerf célébra le retour de l'artiste dans la mère patrie. i
Le lendemain, M. Gustave partit pour Rouen.
Le Rouennais lui avait tenu parole.
Il était engagé d'avance pour deux mille francs par an; il devait jouer tous les rôles qu'il plairait à l'administration de lui distribuer, et se fournir tous les costumes.
Cette dernière clause était bien indifférente à M. Gustave : il s'était fait là-bas une magnifique garde-robe, et il rapportait, dans le fond de sa malle^^ quinze ou dix-huit cents francs, c'est-à-dire une fortune pour un artiste dont ie dernier truc a été de pêcher des grenouilles, et la dernière ressource de mendier un morceau de pain à la porte d'une pauvre chaumière.
L'éléphant Kiouni venait d'arriver à Rouen.
UNE VIE d'artiste. S73
On annonça les débuts de mademoiselle Kiouni et de monsieur Gustave dans une pièce intitulée : l'Éléphant du roideSiam.
Tous deux eurent un grand succès.
Puis monsieur Gustave créa tous les grands rôles du drame moderne : le duc de Guise d'Henri HT; Charles- Quint d*Hemani, Raphaël Bazas de Clotildet Buridan de la Tour de Nesle.
Au milieu de tout cela» monsieur Gustave, ^ qm le travail fait travailler, et qui est paresseux comme un Napolitain, quand les répétitions ne lui donnent pas la fièvre; — au milieu de tout cela, monsieur Gustave, pour avoir, comme on dit dans la bonne société, une autre corde à son arc, mais, comme on dit dans la haute et la basse banque, pour avoir un truc de plus, monsieur Gustave apprit à faire de la gravure k l'eau-forte avec Bre* vlëre, le grand arfiste qui a illustré Paul et Virginie^ le Napoléon, et qui vient de graver, dans VHistoire des oeintres, la planche des Sabines de David.
Alors, monsieur Gustave, dans ses moments perdus, se mit à illustrer la Revue de Caen.
Un jour, Valter vint le trouver.
Yalter était le directeur, un pauvre brave garçon que j*ai
874 CWC TIB D*ARTISTE.
iieancoup coniin, et qai m'a rédM les premiers Ters trapqadi que f ai faits.
Valter entra donc dansja chambre de son pensionnaire, au moment où celui-ci étendait une couiAf. de vernis sur ne Manche de cuivre.
•— Ah 1 ce n'est pas tout cela, dit-il.
Monsieur Gustave leva la tète.
— Qu'y a-t-il donc, mon cher directeur? demanda-til.
— n ; a que c^est dans un mois Fanniversaire de la naisaance de Pierre GomeHle.
— BoD t el vous voulez que je dise des vers?
— Ah Irien^ mi.
— Que voulez-vous donc?
— D'iuAïitnde, on couronne un buste.
— Après?
•*- li faut que, cette année, le théitre de Rouen se signaie.
— En faisant quoi?
— En couronnant une statue.
— Ah f ooi ; et cette statue, n'est-ce pas, il fout que ce soit moi...?
— Il faut que ce soit vous qui la fossiez.
«* Je ne dmaïKle pas mieux. s
DNB VIE d'artiste. SffS'
— Une statue colossale !
— Je ne pais pas la faire de plus de six pieds et demi de haut.
— Pounpioi eeta?
— Dame ! parce que ma chambre n*en a que sept.
— Ah ! je comprends, c'est une raison... Eh bien, fai-^ sons-la de six piôds et demi.
— Soit, nous la ferons de six pieds et demi. Comme il n'y avait pas de temps à perdre, attendu qu'on
n'agit qu'un mois âevaht soi, le même jour on monta le pr^mier^tombereau de terre glaise.
Monsieur Oru slave demeurait au sixième.
An vingtième tombereau, la maison craqua.
— Diable ! dit Ycdter, il faut faire attention.
— On tâchera de j'en tirer avec vingt tombereaux, dit monsieur Gustave.
Et il se mit à la besogne.
Vingt tombereaux suffirent, et la statue se trouva faite et BKH]lAe en pl&tre pour le jour de l'anniversaire.
L'exécution n'avait pas été facile. '
Pour travailler aux pieds, monsieur Gustave avait été obligé, comme pour faire la barbe au père Yerteuil, de se mettre à plat fentre.
276 UNE viR d'artiste.
Le soir de la représentation anniversaire, la statae fot inaugurée au théâtre au milieu des applaudissements d^une salle comble.
Ce soir-là, le nom de Gustave fut dans toutes les bouches.
Le lendemain, la statue était transportée à Vbdtel de ville, et tout Rouen défilait devant elle.
Tous les journaux rendirent compte de la solennité, et exaltèrent monsieur Gustave.
Le jeune homme fit une collection de tous les journaux qui parlaient de lui, et renvoya au père Jean.
Trois jours après, Gustave, encore endormi, entendait frapper à six heures du matin à sa porte, s*éveillait, et en s*éveillant, en sautant à bas de son lit, en courant à la porte, s*écriait :
— C'est papa?
Il ouvrit la porte.
C'était, en effet, le père.
Le père ne rit point, — vous savez qu*il avait désappris h rire, — mais il pleura.
Il y a des scènes qu'on n'essaye pas méqifi de raconter.
Chaque homme, même le plus méchant a dans son cœur quelque souvenir d'une scène pareille. Qu'il s'y re-
porte : son souvenir lui en dira bien plus que notre plume.
Le père resta trois jours à Rouen, et vit son fils jouer trois rôles différents.
Il ne lui fallut pas moins que les applaudissements de toute une salle, trois fois répétés, pour qu'il pardonnât au jeune homme de faire des Corneille au thé&tre de Rouen, au lieu de tailler des chapiteaux à Féglise de la Madeleine
La nuit qui précéda le départ du père, Gustave s*étai( couché le premier; le père avait allumé sa pipe, et était resté au coin du feu,, pensif, et les yeux perdus dans les nuages de fumée dont il s'enveloppait avec délices.
Tout à coup, il se leva, vint s'asseoir près du lit de son fils, et, lui tendant la main :
— Écoute, Etienne, lui dit-il. (On comprend que, pour le père Jean, Etienne était resté Etienne, et ne pouvait devenir Gustave.) Écoute, Etienne, lui dit-il, je pars demain ; peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais.
— Comment! et pourquoi cela ? dit le jeune homme tout étonné.
— Eh I mon Dieu I qui sait ?
Etienne resta muet: le père sif&a deux ou trois mesures de la Marseillaise.
— Enfin, dit* il, peu importe!
t18 cnï: vie d'arttstb»
— CommeRty peu importe? s*éeria Etienne.
— Oui, pèi importe que les Tîeux s'en arHent, pourra que les jeunes restent.
^ Mais, père, poBPqvot es4a 4onc aiost?
— J*ai uae idée: c'est que» ùaasôA^ je le ihai adieu
peur iout de ten.
— Akirs, papa, il ne but pas t'en aUer.
— £t la douane^ deiftc?
^ Oh ! père, s*!! Q*y arrait que cela, on a gagné de Tardent là^bas à faire des portraits.
— Silence !
— Je me tais, pftre.
— Si tu entendais dire, un malin: c Le père Jeaa est mort-. 9
*- Ah (à t mais qu'est-ce que c^^esl âencqufttttte idée* UT
— Quand je te dis iil»eBi
— J'obéU.
— Si tu entendais dire, un matin: « Le pèm Jesd eu mort, » tu partirais tout de suite pour Caei ; en entrant, tu irais droit à raramire de Boyer, ^, dans le tiioi r où éCait ma queue, tu trouverais douze cents frases éaBtomiiKm* laude police.
UNE VIE b'aetiste^ 27t
-* Oh t que vous éles bêle, papa, de me dire de pareiQes cho^a ! s*écria i^lieDiie ea saogiotaat.
Le père sourit avec mélan'^olie.
— Puis, contiQuart-il, tu ferais venir à Paris tous les meubles qui viennent de ta mère.,. Il est bofi, vois-tu, de conserver ces souvenirs de famUie»
Etienne continuait de pleorer.
— Tu me le pr0aiets ? dit le père.
— Je vous le promets, papa.
— £h bien, voilà tout ce que j'avais à te dire... Bonsoir I îe vais me coucher, maintenant.
Et le père alla à son lit sans dire un mot de plu;», se déshabilla et se coutha. IMx minofes après, il était endormi.
Il n*en fut pas de même de Gustave ; il dormit mal cette nuit-là. Le lendemin, seloci son habitude, à cinq heures du matin, le père était sur pied.
La diligence partait à sept heures.
Gustave, tout naturellement, accompagna son père.
Getoi-ei n*était pas plus triste que de coutume, mais il semblait plu» triste à Gustave, parce qa'il élait pins affectueux. ■
Avant que de monter dans la diligence, le père embrassa son fils à plusieurs reprises.
Puis, au moment où la diligence partait, il passa par la portière sa tête blanche, et lui envoya un dernier baiser de la main.
A l'angle de la rue, la voilure disparut.
Nous avons dit im dernier baiser.
Ce fut, en effet, le dernier.
Gustave rentra chez lui le cœur brisé.
Frédérick-Lemailre venait d'arriver à Rouen, pour y donner des représentations.
Frederick était dans toute la force de son talent.
Il venait jouer, à Rouen, Richard Darlington^ la Tour de Nesle, le Joueur.
Monsieur Gustave passait naturellement des premiers rôles aux seconds, et même aux troisièmes.
Dans le prologue de Richard, il joua le médecin ; dans la Tour de Nesle, le truand qui ouvre la scène en criant. « Ohé I maître Orsinit tavernier du diable! » enfin, dans le Joueur, il joua Tami du joueur.
Puis vint Potier, avec lequel il joua les Frères féroces; Ârnal, avec lequel il joua le garçon des Cabinets particuliers ; enfin Dorval, avec laquelle il joua la scène de Tarchevéque de t Incendiaire ^ le mari dans Antony, etc. etc.
Un soir qu'il était venu dans la loge de la grande actrice pour lui faire des compliments :
— Gustave, lui dit-elle après l'avoir regardé pendan» quelque temps avec ses beaux yeux doux et clairs.
— Madame? dit Gustave.
— Voulez-vous que je vous donne un conseil ?~
— Je crois bien.
— Le suivrez- vous ?
— Je tâcherai.
— Croyez-moi, allez à Paris.
— Je ne demande pas mieux.
— En province, on est classé dans un emploi ; une fois classé dans cet emploi-là, on n'en sort plus.
-^ Je m'en aperçois bien.
— Vous jouez les pères nobles.
— Ce n'est pas ma vocation, croyez-le bien.
— Votre emploi, ce sont les grands premiers rôles.
— C'est mon avis aussi, mais...
— Oui, mais il faut connaître quelqu'un, voulez-vous dire?
— Oui.
— El vous ne connaissez personne?
— Je connais mademoiselle Duchesnois.
3g2 UNE TIE d'aRTISTG*
— EbMenî
— Elle m*a envoyé à Soum^
— Et Soumet 7
— Il m'a emreyé à Sevesfe.
— Et Sevesle T
— M*a classé dans les basses-tailles et dans les pères Bobles.
— Vous ne connaissez pas Dumas?
— Non.
— C'est voire homme.
— Mais, puisque je ne le cottuais pas...
— Je le connais, noi.
— Ahl
— Et je vais vous donner un mot pour hri.
— Mais je suis engagé pour six mots eoeora
— Bon ! vous arraftgeres cela avec Ysdter.
— Et, s^il ne veut pas?...
— N*avez-vous jamais joué le direeleiir T Guâla^ se mil à rire.
— C*est un de mes meilleurs /rôles ! dil-il.
— Ëh bien 1 voilà tout... Venez prendre votre lettfe chez . moi demain.
Le lendemain, mMsieur Gtisiave alkb prendre «a leKie.
UNE VIR O'aKTTSTE. 283
Le surlendemain, il parlait poiir Paris, après avoir mis sa statue de Corneille en loterie. '
La statue fut gagnée par un tailleur qui la plaça devant sa porte, et qui prît pour enseigne : Au grand Corneille. Elle resta dix ans à la porte du tailleur, et finit par perdre sa forme sous la pluie, le vent et la neige.
lA jour même de sob arrivée à Paris, BKMisfettr Gustave se présentait chez moi.
On a vu son entrée, on a entendu le récit qu'il me fit.
Ce récit m'avait fait^ne certaine impression, on le voit, ptiisqu'aa bout de vingt ans je le remets sous les yeux du lecteur.
Je regardai ce bean garçon de vîngt-eitiq ans, qui avait déjà mené -une si rude vie.
— £h bien, après? lui dis-je.
— £h biefQ 1 voua allez me foire entrer qcielqoe part, voilà tout.
— Où préférez-vous entrer ?
— Damet àia Porte-Saint-Martin.
— Bon ! nous ferons toat noire possible. Revenez me vcnr après^enato. — J 'aurai parlé à Harel.
?84 UNE vu: d'autistk.
Mauvaise humeur d'Harel. — Gustave va voir monsieur Merle. • Monsieur d'Épagny, — Les Blatcontents, — Une Lithographie. — Mademoiselle Georges,
Le lendemain, j*étâis chez Harel, comme je l'avais promis au protégé de Dorval.
Je m'arrêtai un instant, avant d'entrer devant le théâtre de la porte Saint-Martin.
L'affiche portait ces mots en tête du spectacle :
« La dernière représentation de la Tour de Nesle. »
En effet, la Tour de Nesle n'a guère été jouée que six cents fois depuis.
Bocage quittait, le rôle et même la Porte-Saint-Martin.
Je trouvai Harel d'une humeur exécrable.
Il me repoussa avec perte» dès les premiers mots que je lui dis de monsieur -Gustave.
J'avais bien mon recours auprès de Georges; mais,
UNE VIE d\i\tiste. 285
quand Harei était de mauvaise humeur, c*est que Georges elle-même était de mauvaise humeur.
J'étais assez familier dans la maison pour savoir cela.
Je battis donc en retraite au premier coup de boutoir que je reçus. ^
Le lendemain, je revis monsieur Gustave.
— Le vent est à Hugo, lui dis-je; il n*y a rien à faire pour moi en ce moment à la Porte-Saint-Martin. Il paraît queHugo fait un drame.
— Donnez-moi un mot pour Hugo.
— Je ne puis pas : nous sommes en brouille.
— Connaissez-vous monsieur d'Épagny? On joue une pièce de lui demain ou après-demain.
— Oui, les Malcontenls, Il parait qu'il y a dans la pièce un magnifique décor de Séchan.
— Je vous demstndais si vous connaissiez monsieur d'Épàgny ?
— Comme nous nous connaissons tous : pas assez pour vous recommander à lui... Hais attendez, connaissez-vous Merle, le mari de Dorval?
— Oui, sa femme m*a donné une lettre pour lui.
— Allez voir Merle, alors.
— Je vais aller voir Merle.
S8< UNE YIB D*ARTISTB.
Et ffiOBsieiir Gustare alla n>ir Merte.
— Connaissez- vous mMsicur d'Epagn;? éeaisffléa4-il à Merte.
— Tiens, pardîeiil e'eil iifi an».-
— Alors, donnez-moi une lettre pour lui.
— Volontiers.
Et Herle se mit à son bureao, et, de sa jolie fetite écriture une et propre, donoa à moBsieiir Crustanre une lettre pour son ami d'Épagny.
U était deux heures de raprienniâL
— N*y allez pas aujourd'hui, dit Merle^; il Mi sera plus cbea loi: il sera à quelque répëlition. Ailez-y denaiik
— A quelle heure?
— A dix beures du matin.
Le lendemain, à dix heure» précices, monsieur Gustave
soignait chez 4*ÉpagDy.
Une femme entre deux âges vint ouvrir la porta Cétait la giMveniaaite de VMtenTé^Dommifue w k
PaswW, charmante petite pièce jouée as Théàlre^Fraiiçais,
d'une façon admirable, parMonrosepève.
— Monsieur d'Épagay T
— Que lui voulez-vous?
— J'ai une lettre à lui remettfv.
UNTE VIE D*AttTISTE. 287
— Dequéfiepart?
— De la part d*un de ses amis.
La gouvernante avait bonne envie de demander le nom de l'ami, mais sans doute elle n'osa point.
Elle ouvrit la porte du cabinet de son maître.
— "Venez, dit-eBe, c'est un jeune îiomme qui veut vous donner «ne lettre de la part d'un de vos amis.
— Où est-il ? dit d'Épagny en levant le nez.
— Le voici, monsieur, dit Gustave en s'avançant et en souriant le plus agrëaUetn^t qu^fl lui était possible.
— Vous m'ai^ortez une lettre de la part d'un de mes amis?
— Oui, monsieur.
— - Leoom de cet amMfiT
— Monsieur Merle.
— Monsieur Merle n'est pas mon ami, monsieur, dit d'Épagny en roulant les yeux et en haussant la voix.
— Monsieur Merle- n^est pas votre ami? hasarda Gustave.
— Non I et la preuve, tenez, lisez l'article qu'il m'a flan* que émsssLQHOtidiennef h propos de ma première représentation des Malcontents.
Et il se mit à fouiller dans ses papiers pour y chercher
jgS UNE VIE D*ARTISTE.
la Quotidienne, qu'il finit par découvrir enfin au bout
quart d'heure.
— Lisez, dit-il.
— Oh! fit Gustave.
— Hein 1 qu'en dites-vous T
— Je dis qu'il faut qu'il ait eu quelque motif particulier d'en vouloir & la Porte-Saint-Martin pour parler ainsi d'un
si bel ouvrage.
— Vous l'avez vu?
— L'ouvrage ? Voilà trois jours que j'y vais ! D'Épagny regarda en face monsieur Gustave.
—Tiens! dit-il, vous avez une bonne pgure, vous.
— Tant mieux !
— Donnez-moi votre lettre tout de même. — Ah 1 vous
êtes peintre?... Boni «— Comment, bon?
— Je m'entends.
— Je ne comprends pas très-bien,
— Connaissez- vous Harel ?
, — Je n'ai pas cet honneur.
— Si je vous présente à Lui commecomédien, il ne voudra pas de vous.
^Ah! ahl
— Tandis que, si je vous présente comme peintre, il re* grettera que vous ne jouiez pas la comédie.
•^ Alors, voilà comme il est fait, monsieur Harel?
— Ah I je le connais, il a de Tesprit^ mais soyez tranquille, nous en aurons plus que lui.
— Parlez pour vous. >
— Attendez donc. .. at-ten-dez !
Et d'Épagoy se mit à ruminer.
— J'ai trouvé un moyen.
— Lequel î
— Savez-vous faire de la litbographieT
— Je sais faire un peu de tout.
•^ En ce cas, déjeunez avec moi.
— J'ai déjeuné.
-^ Qu'avez- vouç mangé T
— Un œuf et une côtelette.
—- Eh bien, ça fera deux œufs et deux côtelettes ; on a de Tappétitàvotreâge.
— Oui l on en a souvent de trop ; et il y a des circon* stances où cela gêne.
— Ah I ah ! il parait que nous avons mangé de la vache enragée ?
-— Si nous avions eu de la vache, nous ne nous se*
S90 UNE viB d'aittistk.
lions pas plaint... quand mteiela vache etâ Mê- enragée. FEpagny sonna.
— Quaire œufs, quatre cOteltttes'.
— Mais J*ai eu ITionneur de rouy dîro..,
— Silence I...
— Oh I pourvu que vous me fassiez entterau théâtre de la Porte-Saint-Marlin, je ferai tout ce que vous'Teudrez.
On apporta les quatre œufs et les quatre cAiekttes. Monsieur Gustave se prépara à manger ^oo œuf à la mouillette.
— Que faites-vous donc f s*écria dTÈpagny.
— Moi? Rien... Vous^voycr, jernangeTncmceuf, s'écria monsieur Gustave tout eflfhayé.
— Est-ce que c'est comme cela qu*on mange ^'œufsl «- Excusez-moi... pardon... jer^croyais...
«— Donnez-moi votre œuf.
Monsieur Gustave passa sou œuf à d^pagnry.
— Tenez, voilà comme cela se prépare.
Et d'Épaguy mit lui-même par mesures égaJés', dans l*œuf de monsieur Gustave, un morceau de I>eurre, nue pincée de seS une pincée de poivre, tourna et retourna le jnëlange avec son couteau, et rendit Tœuf broufltè' à s»n convive.
UNE TI'E I>*ARTrsrTÉ, 9è\
Honsienr Gustaye mangea son OMif to piti» gravement qu'il pat.
Appelle déjeaner, (fépagny sonna.
— Que demande monsieur T s^infamia la gwvmnMAe tout étonnée.
— Mon habit.
— Pour quoi faire?
— Je sors.
— Monsieur sort?
— Sans doute, je sors I
— Ifôis monsieur b*^» pa» de FépétMtèn; — J's» aifiEire.
— Affaire?
—-Ah! silenrce! JeF i^q?p sortir;
— Alors, c'est autre chose.
Eiia pamfe" gouveraant^, leut étoiiiiée>qi»e moimeur â*Ép9gny eût uae^ afl^Fe qu?eHe ne cannM' pa», appMea rbaUit, cpi^Dè passa Iristemeirt à sra mattre.
D*Épagny est un excellent bomiae^ toutoœur et" lo«t flamme, malgré ses eeteante^nq* m sohumte'eix ans, ^41 dèit firiên aroircela ; —--mais, il 7 a vîitgt asos, iln'en wnit que> qy8ii«ate-*€inq, et^ il étaâl; encore pli» prltf à s'enflammer et à rendre service qu'aujouixdniuf.
Et encore, qui sait? en vieillissant, le bon devient meilleur.
Il prit monsieur Gustave par-dessous le bras, et Fentratna vers le passage du Caire.
C'était là qu'on imprimait sa pièce.
Il prit une feuille, et la plia.
— Voilà le format de ma brochure, dit-il.
— Boni
— Vous avez vu ma pièce?
— Trois fois, je vous l'ai dit.
— C*est vrai. Eh bien ! faites-moi une lithographie de mademoiselle Georges dans sa grande scène, et ne vous inquiétez pas du reste.
En réalité, monsieur Gustave n'avait vu ni mademoi-
selle Georges ni la pièce. ^
Mais il alla le soir au théâtre, et, de sa stalle, fit un croquis de mademoiselle Georges dans sa grande scène.
Pendant trois jours, il re$ta le nez sur la pierre ; puis, le troisième jour, jugeant son chef-d'œuvre à point, il fit tirer une épreuve, et la porta à d'Épagny.
— C'est cela, morbleu! c'est cela. — Thérèse!... — Ah ! mais vous faites très-bien la lithographie, jeune homme. — Thérèse I...
UiNE VIE d'artiste. 293
— Me voilà, monsieur !
— Cousez-moi cette lithographie en tête de ma brochure. ~ Oui, monsieur... Tiens I c'est mademoiselle Georges.
— Vous voyez que je ne le lui fais pas dire. — Oui, c*est mademoiselle Georges. Crois-tu qu'elle sera contente, Thérèse ?
— Je crois bien ï
— Ah I tout ira comme sur des roulettes, jeune homme. Trouvez-vous ce soir, à huit heures, rue de Bondy, entrée des artistes.
— On y sera.
— Allez, maintenant.
— A ce soir, monsieur d*Épagny.
— A ce soir !
Et monsieur Gustave partit, le cœur plein d*espérance. Le soir, à Theure indiquée, il était à son poste. Cinq minutes après, il reconnaissait d*Épagny dans l'obscurité, et allait au devant de lui.
— Eh bien ?
— Eh bien, me voici. Montons.
Tous deux montèrent.
— Passez sur le théâtre; moi, je vais attendre Georges à la* porte de sa loge.
t9f am ?!% ^'aictistb;
Monsieur Guslave était d'une taiile et d'un physiqtre à ne pas passer ifiaper(Q dans tes coulisses d'un tlié&tre. Cîoii mmutasappte boû entrée, il y arait énveuie.
— Q«el est celui-4àt... — I>'où viem-H'?... ^ Où ratrilî.- — Que f«»l-flî
— Beau garçon I disaient les femmes.
— Peuh ! répondaient les hommes.
Sur ces e&trefaites, la toile tombait, et Ctecfrges Teotrait dans tsa toge.
— Mademoiselle Georges 1
— Âh ! c'est monsieur d*Épagny, dit la gra&de «elrice, avec cet accent un peu traînant qui émsait un si gnmd charme à une voix qui passait à trarrere lesphK'telles lèvres et les plus belles dents du monde.
«-» O'si, c^sl moi. Tenez, je riens vous apporter cèh. •— Qu*est*ce qwe c'est que oblà?
^-Ëh iMa! mais... c*est mHre' brocfesre.
— Ah ! merci.
Et Georges étendit nonchalamment son beau 'braff^pnnr laisser tomber la brochure sar son canapé.
— Vous ne regardez pas la lithograpfaiof ^— àh 1 il y a une liihiographieî
— Voyez.
— Que représente- l-elle ?
— Vous, dans votre grande scène.
— Ah !' ah I vraiment?
Georges ouvrit la brochure.
— Ah ! que c'est joli 1 s'écria-t-elle.
— Vous trouvez ?
— Je crois bien... Qui a faiicela?
— Un jeiroe peintre de mes amis.
— Où est-il?
— Dans les coulisses.
— Que £ai4-il dans les ooitlisses ?
— Daflfte l vous oomprenaz, c'dst la prremière fois cpiUI fti Eofioasioa de mettre le pied sur un théfttre, et il en profiter
«*- Allez me le chercher.
206 tNE VIE D*ARtISTB.
La ligne est amorcée. — Stratégie du protecteur de monsieur Gus^ taye. — L*occasion prise aux cheyeux. — Un raccord de /a Tour de Nesle. — Monsieur Gustaye Joue Buridan, au théâtre de la Porte- Saint-Martin, sous son nom yéritable.
Cinq minutes après, d'Épagny rentrait, conduisant par la main monsieur Gustave rougissant comme une flancéei
— Oh I monsieur, dit Georges de sa plus charmante voix» mais venez donc, mais venez donc 1 — Hais c'est admirable 1 mais c'est on ne peut plus ressemblant! mais...
En ce moment, on entendit une clef tournant dans la serrure du cabinet d*Harel, qui n'était séparé de la loge de Georges que par une cloison. «
— Tenez, dit Georges, voici Harel qui rentre.— Harel ! Harell
— Quoi? répondit Harel à travers la cloison.
— Viens ici.
— Me voilà !
Cinq secondes après, Harel entrait en se frottant les mains, selon son habitude.
— Mais viens donc voir I Harel accourut.
Et Georges lui montra la lithographie.
— Que dis-tu de cela?
Harel, qui attendait d'habitude que Georges émit un avis pour oser en avoir un, tira sa tabatière tout en regardant la lithographie, et bourra son nez de tabac en disant :
— De cela?... Hum ! hum! c'est une lithographie.
— Oui, sans doute, imbécile ; mais, de cette lithographie, qu'en dis-tu?
— Hum... hem... haumî...
— C'est-à-dire que c'est charmant I
— Charmant 1 répéta Harel.
— Adorable 1
— Adorable I répéta HareK
— Ravissant I
— Ravissant 1 répéta Harel.
Monsieur Gustave bavait du lait à pleine tasse. D'Épagny le regardait boire.
Quand la scène eut duré assez longtemps, d*Épagny donna un coup de coude à monsieur Gustave.
âS8 UNE VIE D*ARTISTB.
Monsieur Guslave^qui savait son monde, salua eLsortit. Georges le suivit des yeux.
— Eh bien 1 où va-t-il donc, v^tre jeune, homne? demanda-t-elle.
— Je vous ai dit qu'il ne savait pas ce que c'était qu'un théâtre ; l'idée de passer une soirée dans les coulisses le lavit, et il ne veut pas perdre une miauto.
Alors, allant à la porte comme pour voir jsi monsieur GUistave s'était éloigné :
— Bein 1 dit-il en «'adressant à Geocges etàHareU 4uel maUieur que ce garçon-là ne joue pas la comédie J
— Le fait est que c'est un malheur, dit G^OEges.
— Un très-grand malheur ! 4it Harel«
— Une belle voix.
— Très-belle! dit Georges, -r- Magnifique ! dit Harel.
— Un beau physique de premier jôlel «-Allons» adieu, Harel! adieu, mademoiselle Georges! Je vais le rfîoindre dans les coulisses; je lui ai dit de se tenix prés de la lyre; mais j'ai peur qu'il ne sache pas ce^que c'est que la jyre, et qu'en vaguant çà et là, il ne tombe dans ^pKlque
tr»Pi»e.
— Allez.
UNE VIE D*ARTTSTE. S9!^
D*Épagny sortit.
— fih bien ? deoaaada iBOfisîettr €Uis4av«.
— La ligne est amorcée ; soyez tranquille, à la première occasion, le poisson mdràra.
— Vous croyfiz ?
— J'en suis sûr. En attendant, tous les soifs, de huit lèeores à tiuitlkeares^t demie, Irouvez-rvofos à r^fiirée du tbé&iee.
— Oui,
— Vous entendez?
— Je ne demande pas mmx ; je n'ai ri«fi à faire.
£t, .loua les soies, pendaM ies aoijuuHd ce^résenl&tions des Malconients , oo m trouva djeraot le théâtre.
A peiae néuais, rauicwr elle peintre fBOit&icftt .et-eutraient dans les coulisses.
Celait toujours dans unentrWte.
D*Épagay alkit droit au trou lie la toUe.
S'il y avait grande chambrée :
— Boni disait-iU allons voir Georges; Hasd sera de Donne humeur.
S'il y avait des trous dans la> saile :
— Rien à faire aujourd'hui lidisait-il; restez si cela yens amuse, vous^ atoi, îem'ien ^'ais.
Et, en effet, il s'en allait
Quant à monsieur Gustave, personne n*y faisait plus attention ; c'était un peintre.
Cependant, les jours suivaient les jours. Monsieur Gustave avait épuisé ses doublons, et avait commencé à attaquer les costumes. «
Le premier qu'il vendit était un habit de général. Les aiguillettes, les épaulettes, les boucles d'argent, l'habit brodé d'or» passèrent chez un marchand de la place de la Bourse. •
Puis, peu à peu, la garde--robe défila.
Plus la garde-robe défilait, plus monsieur Gustave devenait pressant, et plus d'Épagny disait :
— Quel malheur qu*au lieu d'être peintre, mon peintre ne soit pas comédien 1
Et quand d'Épagny était sorti :
— Mais qu'a donc d'Épagny à répéter toujours la même phrase? disait Georges à Harel.
— Quelle phrase? demandait Harel.
— Comment, quelle phrase?
— Oui, je te demande quelle phrase.
— Tu ne l'écoutés donc pas?
— Est-ce que j'écoute ce que dit d'Épagny I
— li dit: « Quel malheur que mon peintre ne soit pas comédien! »
— Bon I c'est un tic.
— C'est possible.
Et Geor^.es rentrait en scène, saluait monsieur Gustave, qu'elle trouvait sur son chemin, et répétait comme d'Épagny :
— - En effet, c'est malheureux que monsieur Gustave ne soit pas comédien : quel beau premier rôle cela ferait I
Un jour, ou plutôt un soir, Harel s'était avisé de reprendre la Tour de Nesle.
Il y avait salle comble.
C'était Delaistre qui devait jouer Buridan.
D'Épagny et monsieur Gustave arrivèrent comme d'habitude.
On jouait Jeanne Vaubemier avant la grande pièce.
— Ah I c'est vous, Harel, dit d'Épagny.
— Bonsoir, répond Harel d'un ton brusque.
D'Épagny se retourne, et voit derrière lui la belle et
grave figure de Georges.
— Mon jeune homme..., dit-il à Georges.
— Flanquez-moi la paix, avec votre jeune homme, dit Harel. Peut-il me jouer Buridan ce soir?
302 tJNK VIE fiUaTlSTE.
— Comment cela, vous jouer Buridau?
— Oui, me jouer Buridaal Voilà monsieur Delaistre qui me fait dire qu'il est malade. Il ne peut pas jouer Buridan, n'est-ce pas, votre jeune homme?
— £h bien I si fait, il peut vous le jouer» a*écrie d*Épagny saisissant Tûccasion aux cheveui.
— Il peut me le jouer ? s'écria Harel saisissant d'Épagny aucollei.
— Oui, il peut vous le jouer.
-— Cûmment celât
— C'est un comédien.
— Comment, c'est un comédient
— Oui, c'est un comédien.
— Vous m'avez ditjque c'était xm peintre I
— Eh bien! après? c'est un comédien-peintre, ou un peintre-comédien, comme vous voudrez.
— Où est-il?
— Il est là, près delà lyre-
— Allez me le chercher.
D'Épagny s*élanca à la recherche de monsieur Gustave.
Il le trouva derrière la coulisse du premier plan, côté cour.
UNE VL£ D*ARTIST£. 303
— .£b I vile ! dit-il, c^ cbauHe, c^ flambe, c^ brûle I venez, venez, venez !
— Où cela?
— Dans la loge de Georges, cria HareL Od alla dans la loge de Georges.
Harel ne donna pas le lemps innoAsieur Gustave d'entrer.
— Pouvez-vous me jouer Iluridan? lui cria4-il dès qu'il l'aperçut.
— Certainement que je le puis.
— Vous^ve^le r4)le?
— Je Tai joué vingt fois.
— Mais, ce soir, je demande...
— Je ptti& ie jouer dans ^lix. mXaiUes.
— Comme cela, sans répétition?
-— Bon 1 je ferai un. i^cord. derrière Ja toile, de fond, avec les autres. Et puis, après touX...
— Quoi, aprà& tout? t
— -«Yous aurazia complaisance de faire une annonce.
— Oa la fera. Montez.au Aiaga&in pour essayer les costumes.
— Inutile, J'ai les< miens.
-^ Sont-ils convenables ?
30i * UNE VIE D*AQTISTB.
— Ohl soyez tranquille, je les ai peints moi-même; c*est moins cher, et c*est plus beau. Dans dix minutes, je suis
— Allez, jeune homme I allez I Monsieur Gustave s^élanca hors de la loge.
Harel se retourna du côté de Georges.
-— As-tu entendu, Georges, ce qu*il a dit?
— Qu*il allait jouer le rôle de Buridan.
— Ehl non, c'est convenu, cela.
— Qu'a- t-il dit, alors t
— Il a dit que les costumes peints étaient moins chers et plus beaux.
- Eh bien?
— Eh bien I si nous mettions sur son engagement qu'il nous peindra les costumes.
— Veux-tu te taire, pleutre ! s'écria Georges en jetant un oreiller à la tète d'Harel.
— Ah I tu ne comprends rien àFadministration, toi. Cinq minutes après, monsieur Gustave était de retour.
En effet, son costume de Buridan, assez laid de près, comme une décoration, était magnifique vu à distance. Monsieur Gustave l'avait peint sur calicot d'après un dessin byzantin; puis, sur une indication que je lui avais
donnée, au lieu de porter Tépée suspendue à un ceinturon prenant la taille, il avait fait coudre son ceinturon à la jaquette de son pourpoint, ce qui donnait à son costume le caractère bien tranché du xiii* siècle.
. Le reste du costume avait été calqué dans Tatelier de Saint-Èvre, sur un seigneur de son tableau à'inès de Portugal couronnée après sa mort.
Un quart d'heure après, un Buridan se promenait dans les coulisses qui avait l'air d'un personnage descendu d'une tapisserie.
Georges jeta un cri en l'apercevant.
— Ah I il est magnifique I — Regarde donc, Harel, quel beau costume !
— Tu trouves?
— Comment, tu ne trouves pas, toit
— Si fait, magnifique I superbe I Puis, à demi-voix :
— C'est égal, ajouta-t-il, j'aimais mieux le mien. — Allons, mes enfants, au raccord !
On alla derrière la toile de fond, et l'on raccorda. Pendant qu'on raccordait, la toile tomba sur la fin du troisième acte de la comédie.
— Et l'annonce? demanda monsieur Gustave.
SI6 uNe tic m'kBiivn^
— Cmi ^mte, du Sard.
Et il appela:
— *.M«ës6ard 1 Moëasârd I Moëssafdl
— Me voilà, monsieur! fiarel^B» voiilàyditi]foéssanï,«e QûurbAïUdeviaDlJBLacdauUiktqiieson geo» ventée kû pernettaUde le iaîre.
— Vite, Hoëssard, 'uoeAUiOAoel
— DaB&4ttete Urmes, monsiettr Hansi?
•— ^.Daas le&teraies <iue vous toodrez, parUeu!
— Pardon, monsieur Harel; je fais les aniaooces, suris je ne les rédige pas. Rédigez TanniMicet moaaeHr U»hï, etje la ferai.
— Voyons; tenez, c'est bien simple... peuh.., c Monsieur Delaistre s'étant trouvé subitement hidis|)oaé» mefisieur un tel, artiste fimvan&(te Oauen, eise titmvaot, par hasard, dans les coulisse8,:â*offrepQiir jouer te rAle de Mridan. Il réclame Tindulgence du public. »
— Uaia, dit Moëseard,. monsieur un tel n*esipas. an nen.
— Au (ait, demanda Iferel, coostmeil vAsuomoMavous?
— Gtustave,
— C'est un nom de province qui ne vaut rieii à Baria. Cherchez vMe un autre nom.
UNE TIE D*ARcTLSTfi. Ml
— Je n*ai pa&besoind'en chercher un :4!ail0.inîaD.
— C'est vrai. £i votre, nosxj c'est?...