‹ Une vie d'artisteChapitre 2 sur 14 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Un jour du mois d'octobre 4833, mon domestique entra dans ma chambre, et, comme il était encore d'assez bonne heure» débuta par ces paroles sacrame^tçlles :

— Monsieur veut-il recevoir? Je le regardai.

— C'est selon, répondis-je

— Voilà ce que je me suis dit.

— Qui est là T

«- Un beau gargon, monsieur.

•— C'est déjà quelque chose. J'aime les beaux visages, mais ce n'est pas assez.

-- C'est ce que je me suis dit, monsieur.

St UNE VIE D*ART1STE.

Ces mots : Cest ce que je me suis dit^ étaient une locution familière à un nouveau domestique que je venais de prendre, et qui s'appelait Louis.

<— Si vous vous êtes dit cela, Louis, répliquais-je, vous , lui avez demandé son nom.

— Certainement, monsieur.

— Eh bien! comment s*appelle-t-il?

— Oh I monsieufl'irne-s'appeile pas 1

— Comment, il ne s'appelle pas I

— Dame enfin, monsieur, ce n'est pas un nom, — monsieur Gustave.

— Mbnsieur G^Ktave^quit

— C'est ce que je me suis dit, monsieur.

— Vous auriez mime fait de lelur^v^à. lin, que de' vous le dire à vous.

— Je le lui ai dit aussi, monsieur. Oh I je ne me sois pas gêné.

— Et qu'a-t-il répondu î '

— Il a répondu : Dites k monsieur Dumas que je riens de Rouen, et que je lui apporte une lettre de madame^DSrrat.

— Une lettre de Dorval! mais, tabteUe, il fallaif commencer par me direœlo.

Et je courus moi-même à la porte.

— Excusez-moi, monsieur, criai- je à la cantonade, mais j*ai un nouveau valet de chambre, et il ne connaît pas encore mes vieux amis ; vous serez de ceux-là un jour; je l'espère, puisque vous venez de la part de ma bonne Dorval.

Et je tendis ma main au jeune homme, que je distinguais encore assez mal dans l'ombre.

Le jeune homme la prit, la serra franchement et cordialement.

— Ma foi, monsieur, me dit-il, votre accueil ne m'ètonne pas, si bienveillant qu'il soit; madame Dorval m'avait prévenu que ce serait ainsi que vous me recevriez.

— Elle est toujours à Rouen?

— Oui, monsieur.

— Fait-elle de l'argent f

— EHe a beaucoup de succès.

— Ce n'est pas précisément cela que je vous demande. — L'époque n'est pas fameuse pour les théâtres.

^ Allons, vous êtes son ami... Elle m'a écrit r ' — Voici sa lettre.

Le jeune homme me présenta unelettre qu'il tenait, non pas entre le pouce et l'index, comme eût fait un facteur

4 UNE ?IE d'artiste.

ou un commis marchand, mais entre l'indexet le médiam«

Quand je vois un homme pour la première fois, je remarque tout, et la moindre chose me frappe.

La main qui me présentait la lettre était belle, fine, allongée; elle avait4e pouce un peuloAg, signe artistique» les phalanges fines, signe de distinction dans Tart.

Cette main sortait d*un manteau tombant avec des plis pareils h une draperie de statue.

Le jeune homme n'avait pas quitté son manteau dans Tantichambre : jtvec une apparence de laisser-aller, il ^ était donc timide, doutant de lui^ peu confiant dans sa personne, puisque, malgré la lettre de Dorval, il s*atten« dait à ne rester qu*un instant.

îi vit que je le regardais, et d'un mouvement d'épaule rajusta deux plis brisés de son manteau.

Le jeune homme ressemblait h un statuaire.

Comme il avait attendu un instant dans l'antichambre, il avait, en attendant, roulé une cigarette entre ses doigts; cette cigarette, il la tenait comme il eût tenu un crayon.

Était-il donc peintre ou dessinateur?

J'ouvris la lettre, persuadé quej)*était le ipeilleur moyen de connaître sa profession*

Et je lus.

n va sans dire que, tout en lisant, je regardais par* dessus le papier.

Toici ce que m'écrivait Dorval :

€ Mon cher Dumas ,

> Je Vadresse monsieur Gustave, qui vient de jouer la comédie avec moi à Rouen. »

Cétait un comédien ou plutôt un tragédien, car, campé et drapé comme il l'était, il semblait modelé sur une statue.

Et cependant il y avait dans ce ^rçon-Ià bien plus de moyen âge que d'antiquité, bien plus du siècle de Léon X que du siècle de Périclès.

Je continuai la lettre :

f C'est, comme tu le vois, un beau premier rôle^ plein d'inexpérience et de bonne volonté, et qui a sa place marquée h la Porte Saint-Martin. »

C'était en effet un magnifique cavalier dans te sens qu*on donnait sous Louis XIII à ce mot, avec de longs

UNE VU D'A.RTISTE.

chevei^, des jeux magnifiques, un nez droit, d!une telle proportion, de longs cheveux noirs et un teint d*4ine.beUe pâleur.

Le seul défaut de ce très-beau visage était peut-être un prolongement un peu marqué de la mâchoire inférieure; mais ce défaut se perdait dans une barbe noire mêlée de 4ons jousâ&ties, canme il y en a dans les barbej du Ti^ tien.

Du reste, grand, portant la tête haute, et visiblement adroit dé tout son corps.

En le regardant, en lui voyant k ita main.un ^totre pointu, à larges bords, en revenant du feutre au visage, .en passant du visage iilaAoiirniireJ*étais,toutéto&iitde «e pas voir ila coquille d'une épée sortir desplissijélégants de ce manteau.

f Quelque chose que tu fasses pour lui, il est homme à te le irendre en te jouant un ioiur tes rôles comme pe^ eonne nei te les jauera.«. »

— Diable I murmurai-je, le fait est qu'avec cette tête et cette tournure-là, s'il y a dans l'homme un giatn de talent, il peut aller loin.

« D'ailleurs, cause avec lui, dis-lui de te raconter sa yie et tu verras que tu as affaire à un véritable artiste.

» Ta bien bonne Amie «

» Marie Dorval. »^

P. S. — S'il n'y avait point de place pour lui en ce moment au théâtre de la Porte-Sainl-Martin, tâche de lui être utile en lui faisant avoir un travail quelconque comme scojpteur ou comme peintre.

— Ah ^ 1 mais monsieur Gustave, lui dis-je en riant, vouf êtes donc l'artiste universel?

— Le fait est qu'on a essayé un peu de tout, réponditil avec ce mouvement d'épaules familier à Thomme habitué à regarder la vie sous un certain point de vue philosophique, de tout, même un peu de danse de corde.

— Vous avez été bateleur ?

— Pourquoi pas? Kean Ta bien été.

— Vous avez vu Kean ?

— Jaélasl non; mais avec Taide de Dieu« je le verrai bien un jour ou l'autre ; la Manche n'est pas aussi large que l'Atlantique, et Londres si éloigné que la Guadeloupe.

— Vous avez été aux Antilles ^

— J'en arrive tout courant.

— Je commence à croire que Dorval a raison de mo dire de vous prier de me raconter votre vie.

— Oh I ce n*est pas bien intéressant, allez ! le premier Sohémien venu vous en dira autant que moi. ,

— Mais, ne vous y trompez' pas, je ne serais pas fâché é%ntendre la vie du premier bohémien venu racontée par ki-méme.

— Ce sera bien long.

— Avez-vous répétition à onze heures pour le quart f demandai-je en riant.

— Malheureusement non.

— Eh bien ! alors, nous avons le temps tous les deux ; flous déjeunerons ensemble, et, après le déjeuner, vous me conterez cela. Je ne vous donnerai pas d*aussi bon •afé que vous en avez pris à la Martinique, mais je vous ionnerai de meilleur thé que vous n*en prendrez nulle lart, du thé de caravane qui m*arrive de Pétersbourg, et qui me vient d*une jolie femme. Si vous allez en Russie, je vous recommanderai à elle, comme Dorval vous a recommandé à moi. C*est dit , nous déjeunons ensemble, ]^*est-ce pas ?

— Oh ! je veux bien.

Je sonnai Louis.

Louis entra.

^ — Louis, deux couverts : monsieur Gustave déjeune avec moi. «

— C'est aussi ce que je. m*étais dit, monsieur Gustave .doit déjeuner avec monsieur.

— Eh bien I tant mieux, car alors vous avez dressé la table et mis quelque chose dessus.

— Non , monsieur, non, je ne me serais jamais permis cela.

— Vous avez eu tort. Allons, Louis, faites vite ; j'ai répétition, moi. Louis sortit.

— Oh 1 bien me demanda le jeune homme, si avant le déjeuner je me débarrassais toujours d'une partie de mon bagage?

— Faites.

— Faut-il toufvous raconter ?

— Tout.

— Même les bêtises ?

— Les bêtises surtout. Ce que les autres appellent des bêtises, c*est ce que j'appelle le pittoresque, moi.

— Cest bien comme cela que je Tentends.

Au UNE vu: D*AaTlJST.E.

n y a vingt ans que le récit que vous allez lire m!a été fait; ne vous étonnez donc pas, cher lecteur, que jejsie substitue au narrateur et que je dise t7au lieu de je.

Depuis ce temps,, monsieur Gustave est devenu un des artistes [dramatiques les plus distingués de Paris. Les détails qui vont suivre ne seront donc pas, nous Tespérons» sans intérêt pour vous.

Honsietir Otnstare. — 'Son nom d^afflche, son nom yéritable. — Sa naissance, son père, sa mère, sa première jeunesse.

Monsieur Gustave ne s'appelait Gustave que devant 4es hommes : c'était son nom d^affiohe; devant Dieu, il s'appelait Etienne Marin.

Il âtait«aéÀ Gaen, rue itesiCanaes, en ^908; par conséquent il avait en 4832, époque où je fis sa connaissance» vingt-quatre ou vingt^cinq aas.

U est Gosoiu physiquement du lecteur, je n-ai donc pas besoin de refaire son portrait.

En interiogaant ses souvenirs, au plus loin qu'il se

9i UNE VIE D*ARTISTE.

^yait, c*était dans les bras d*une bonne femme, ayec^son frère cadet Adolphe, âgé de deux ans moins que lui.

La bonne femme et les deux enfants étaient deboul Sfës d*un lit d'agonie.

Dans ce lit, une mourante était couchée, les yeux fiévreux du délire, les dents serrées, les lèvres pâles. Cette femme écartait de ce groupe qu'elle ne reconnaissait pas «oe grappe de raisin, en disant d'une voix brève et sacttdée :

— C*est pour mes enfants I c*est pour mes enfants !

Un homme en costume presque militaire, assis sur un ianc près de la cheminée, tenait sa tête enfoncée dans ses nains.

Cette femme, c*était la mère du petit Etienne et du I^tit Adolphe.

Cet homme, c'étsdt leur père.

Nous laisserons à l'enfant son nom d'Etienne, jusqu'à ce qu'il se débaptise lui-même, pour prendre celui de ftu&tave.

L'enfant n'avait pas d'autre souvenir de sa mère que celui qui lui apparaissait à vingt ans de distance à travers l'obscurité de cette nuit d'agonie.

Mais ce souvenir était si présent, qu*U eût pu, disait-il,

UNE VIE D*ARTISTB. 13

après vingt ans, dessiner cette scène et faire sa mère d'une ressemblance parfaite.

Au reste, il ne se rappelait rien autre chose, ni Textrëme-onction, ni la mort, ni Tenterrement, soit qu*on l'eût enlevé, en Féloignant, à la série de ces tristes spec- ^ tacles, soit que sa mémoire trop faible les eût laissés échapper, comme la main laisse, à travers la fissure des doigts, couler goutte à goutte l'eau qu'elle a puisée dans / un ruisseau.

Le père, que Ton n'appelait jamais de son nom de famille,, mais le Pire, était, à l'époque où nous le voyons apparaître, un homme de quarante à quarante-cinq ans, volontaire de 92, soldat du camp de la Lune, acteur jouant son rôle dans nos premières victoires.

Il avait quitté le service en \ 806, puis s'était marié à

celle qui venait de mourir si prématurément. Il en avait

' eu deux enfants , dont l'un devait , h peu de distance,

suivre sa mère dans la tombe, dont l'autre est notre héros.

C'était un homme de grande taille, à la voix forte, au

regard puissant et fixateur : il avait les cheveux déjà

blancs, mais ses sourcils et sa barbe, parfaitement noirs,

indiquaient qu'il était encore dans la force de l'âge.

Jamais ses enfants ne le virent rire une seule fois.

44 UNB VIE d'artistjs.

En sortant du service, . il avait obtenu un poste io douanier, aux appointements de jsix cents francs. A cette époque, les douaniers étaient des espèces de soldats * ils portaient rtiabit vert, le^ chapeau à trois cornes^ le sabre au côté, la carabine sur Tépaule, des pistolets à la ceinture. Il fallait quiils fussent prêts à chaque instant, sur les côtes de Normandie surtout, à faire le coup de feu avec les corsaires Bi les contrebandiers anglais, toujouis prêts eux-mêmes à débarquer sur nos côtes.

Son service, qui était rude, car il le tenait parfois huit jours, parfois quinze jours, parfois un jnois, éloigné de sa maison ; son service, disons-nous, qui était rude, et dont il remplissait scrupuleusement, tous les devoirs, il le faisait, lui, cet homme qu*on n'avait jamais vu rire, av£C un fredon presque éternel à la bouche. Il est vrai que Tair, qu'il marronnait plutôt qu'il ne chantait, était un air terrible qui, à Yalmy et à Jemmapes, frappa de mort ceux qui l'entendirent.

Cet air, c'était la Marseillaise.

Quand les Bourbons succédèrent à l'Empire, le Père continua de chanter son. air. Hais on était si bien habitué à ne pas voir l'un sans entendre l'autre, que personne n'y faisait attention.

UNE VIE D*iiUTIST£. A&

Quand il a'étaU pds de secvlce aux câtes, et, après 4Si&f lorsque la paix fut lignée avec TÂugleterre, Tiétàt devint beaucoup juoiûs rude; quand il n'était pas de service aux câtes, c'était lui qui avait soin des enfants, et jamais femme de chambre ou gouvernante de grande maison ne donna des soins.meilleurs à des enfants de prince.

Les enfants étaient toujours vêtus d'une façon Uniforme, d'Un costume qui avait quelque chose de militaire. C'étaient des vestes de marin, avec deux rangs de boutons ronds, à la hussarde, jdes pantalons de couleur foncée et

des sabots rbiver^ des pantalons blancs et des souliers Télé.

Seulement les sabots affectaient une coquetterie particulière qui flattait beaucoup les enfants, en ce qu'ils les distinguaient deleurs camarades : le devant, dans sa partie supérieure, était recouvert d'un morceau de cuir, emprunté à de vieilles tiges de bottes, et verni à la cire anglaise. Jl "va sans dire que le vieux grenadier faisait luimême sa cire, et la composait d'ingrédients à lui connus, amis et bienfaiteurs du cuir, qu'ils conservaient et adoucissaient.

Tous les ans, à Pâques, les enfants quittaient les vieux sabots pour une paire de souliers neufs.

46 UNE VIE D*AliTISTE.

Ces souliers devaient aller jusqu'à l'hiver.

Mais aussi, quels t'Ans le Père avait-il de ces habits à teutons de cuivre, de ces sabots h collets de cuir, de ces souliers neufs à P&ques, et qui étaient usés, mais toujours luisants à la Toussaint.

Chaque matin, il était levé avant le jour.

Habits et pantalons , sabots ou souliers étaient tirés hors de la maison, souliers ou sabots cirés, pantalons et habits brossés, boutons passés à la patiente.

Tout cela reluisait aux rayons du soleil levant. Puis on faisait lever les enfants. Eté ou hiver, on les passait à l'eau froide, et, la peau rouge l'hiver, la peau blanche Fêté, ils rentraient dans leurs vêtements.

Maintenant, passons de l'hôte principal à la maison.

La maison mérite bien de son cdlé une mention particulière.

Ce sera un tableau de Gerardow ou de Hiéris qui fera, nous Tespérons, attendre patiemment une gravure de Cailot.

UNE TIE d'artiste. 47

La maison du Père.

LHntérieur de la maison se composait d*une grande pièce et d'un cabinet.

Cette pièce était chauffée par une immense cheminée.

Cette cheminée était ornée d'une pendule en carton avec un oignon au milieu;, de chaque côté de la pendule et les yeux fixés sur elle, s'accroupissaient deux lions en sapin, avec des crinières frisées et des queues à bouffettes, répandant autour d'eux une agréable odeur de résine. Un peu plus loin, la pendule étant toujours le centre de cette ornementation, se dressaient deux chandeliers de cuivre, brillants comme des miroirs, et dans ces flambeaux deux bougies que l'enfant ne se rappelle avoir vu allumées qu'une seule fois ; nous dirons dans quelle circonstance. Cette garniture était complétée par une petite bouteille et un petit vase de Chine. ^

Tout l*attirail du feu était en fer et brillait comme le

canon de la carabine et des pistolets du Père. Le garde^ feu était un quart de cercle qui avait autrefois ferré une roue. Le serrurier l'avait repassé à la forge, avait rebouché les rous à coups de marteau et l'avait poli, en lui conservant sa forme cintrée, pour qu'il pût se tenir tout seul.

Un immense lit en jchéne, vu en perspective du seuil de la porte, se détachait, avec ses rideaux de serge verte, sur un mur qui n'avait jamais été couvert de papi^» et qui était seulement recrépi au sable et à la chauK. De temps en temps, une petite coquille, débris du monde éteint qui avait autrefois habité ce sable, attirait l'œil des enfants avecet ceux-ci laT)ointe d'un couteau, s'amusaient alors à la déchausser et à Textirper de la muraille.

Dans l'autre angle, parallèlement au grand lit, était le lit plus étroit et surtout plus court des deux enfants (pu couchaient ensemble.

Une grande table d'acajou massif s'élevait au milieu de l'appartement; elle était entourée de chaises de paille dont le.bois était peint en gris bien. Il y avait une douzaine de chaises invariablement placées ainsi : trois autour de la table, sept le long de la muraille, une devant un secrétaire, sur lequel le Père écrivait ses rapports, une près la cheminée^ faisant face à un petit banc de hoid

UNE VIE D'aRTISTB. 1»

gui adopte le genre fémioin et prend le nom de bancelle.

Si cesxhaises étaient dérangées pour unenause quel* conque, teUe qu*.une visite, un déjeuner, un dtner ou même un Bicaple rafmtchissement, la cause du dérangraient disparue, les chaises reprenaient invariablement leur poste accoutumé et Ton eût dit que, comme dans^ les féeries, elles retournaient d'eUes-méc^s h leur plaoe.

Quatre cadres de bois voir, enfermant quatre gravures représentant les Quatre Saisons, fonçaient Tornement artistique des quatre murailles.

Uûraâment militaire se composait d*un tropliée cornprecaant la carabine, les deux pistolets et le sabre du Père.

Une grande armoire en chêne complétait TamcubledQAeot.

JLaauore mocte^^-* cette. mort devait remonter à 4811 h ipeu prâs, —.la mère morte, et le père de service sur les côtes, un fermait la maison et les enfants étaient n^s en pension chez «deux demoisdles qui tenaient une école à Caen. — On les nommait mademoiselle Meulan .et mademoiselle Poupinette.

Les deux enfants, qui faisaient surcroît, couchaient dlorf^av^cles dôux-vieillesi filles.

Mais, nous Tavons dit, ces absences cessèrent avec l'Empire. là paix permit aux côtes de se garder toutes seules, ou tout au moins avec leur garde ordinaire, et les tournées de service les plus longues ne furent plus que de vingt-quatre, quaranle-huit ou soixante-douze beures au plus.

Pendant ces tournées, les enfants passaient les journées chez les deux maîtresses d'école, mais on les ramenait le soir, et ils couchaient dans le grand lit, ce qui était fête pour eux.

- Souvent alors le Père rentrait pendant la nuit; mais, moitié grâce à ce bon sommeil qui est Fange réparateur des forces de l'enfance, moitié grâce aux précautions que le vieux soldat, tendre comme une mère, prenait de ne pas réveiller ses deux fils, ceux-ci ne s'apercevaient du retour du Père que lorsque, le lendemain, ils voyaient à terre la défroque boueuse du douanier, sur la table d'acajou son sabre, sa carabine, ses pistolets, et dans le lit dea, enfants, le douanier lui-même, dont les jambes» posées sur une chaise, dépassaient d'un pied et demi les matelas, et qui leur paraissait plus grand encore par la comparaison.

Et alors les enfants se levaient demi-nus, descendaient

UNE VIB D*ARTISTE. 21

à leur tour sans bruit du jfrand Ut de chêne, s*approchaient du petit, et regardaient avec de grands yeux démesurés lê géant républicain, étounés comme ces paysans de Virgile à l'aspect des grands os que le soc de la charrue tirait des plaines fécondes qui avaient été des champs de bataille.

Le Père était indévot pour lui-même; il appelait les prêtres des càlotins et les mystères de la religion des bêtises. Cependant, il allait parfois à la messe militaire et envoyait régulièrement les enfants à la grand*messe. Les enfants ne manquaient pas d'en rapporter un morceau de pain bénit. Le Père alors déposait sa pipe sur la table d'acajou ou sur le secrétaire, prenait le pain bénit délica* tement entre Findex et le pouce de la main droite, de la main gauche levait, soit son bonnet de police, soit son chapeau, faisait le signe de la croix avec le pain bénit, l'introduisait dans ^a bouche et l'avalait, en le broyant le moins possible.

Tout cela se faisait en trois temps, à la feçon mili* taire. '

Hais déjà les enfants avaient grandi, et étaient passé des mains des deux vieilles demoiselles dans celles d'un ancien sous-ofiScier qui, ayant épousé la flUe d'un professeur, avait fondé une écolei où le beau-père enseignait le latin

2S UNE VIE d'artiste.

et le français, tandis que* le gendre donnait des leçons de géographie et de mathématiques.

Les soirs où le Père n'était pas de service, père et enfants se couchaient à huit heures en hiver, et à neuf heures en été, et tout allait ainsi jusqu'au jour; qui d'ha— bitude rouvrait à son premier rayon les yeux de tout le monde.

Les jours ou plutôt les nuits où le père' veillait, Ifôeofants allaient au jour tombant lui faire une visite an' corps de garde, situé au bord de la rivière*.

Puis, à dix heures, quelque fois à onze heures et même à minuit par grâce spéciale, et quand les' douaniers, camarades du Père, s'amusaient du babilla^ desr deux enfânts, en les renvoyait se coucher à la niaisoff dont on leur <»)nfiait la clef, à la condition qu'ils n'allumeraient ni* feir ni chaqdelle.

Les enfants s'éloignaient alors, mais avec' une répti** gnance visible : ils demandaient' à rester au corps de garde et à coucher sur le lit de camp, demande qui leur était impitoyàUëmeirt refusée.

Le Père les reconduisait Jusqn'filtfporte'et Ibur disait* . allez. Les enfants partaient sansr oser' reghnber davantage^ et le*P8re^ermait laporte* derrière eux:*-

UNE YIE d'artiste. 23

Alôrsils marchaient'd'abord doucement, cherchant pendont les nuits sombres et bmmenses une forme indécise, qui se dessinait sur le del, — n'ayant besoin de rien chercher pendant les nuits éclairées par la lune» — cette foirme se détachant en vigueur ou en clair, selon qu'elle était dans l'ombre ou dans la lumière, sur Tazur pailleté â*étoiles du firmament.

Cette forme était celle d'une haute tour» et il arrivait parfois que 1^ deux fenêtres de son sommet, éclairées d*t£n feu Tougeâtre, brillaient comme des yeux d'ogre.

Force était aux deux enfants de passerau pied de cette tour.

Quand ils n'étaient plus qu'à cinquante pas du géant de granit, qui se dressait dans* l'ombre avec la majesté des dioses immobiles, ils se prenaient par Is main, et sans une parole, sans autre bruit que celui qui s'échappait de' leur poitrine haletante, ils couraient à toute haleine, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à là maison. Là , seulement ils s'arrêtaient, celui qui tenait la clef l'introduisait d'une main tremblante dans la serrure, la clef tournait accrochant le pêne; la porte s'tmvrait, et les^en-^ fants rentraientviyement, lé plus brave, c'est-à-direl'atné, refermant la porte.

Puis, on se déshabillait rapidement, on se couchait en

24 UNE VIE D*ÂRÏISTE.

un tour de main, on babillait un instant tout bas; mais bientôtles babillements s'éteignaient, et étaient suivis d'une double respiration» douce et pure comme celle de deux colombes endormies.

Maintenant, pourquoi cette tour faisait-elle si grand peur aux enfants? Qu'avait donc cette tour de plus terrible que tout autre bâtiment? D'où venait que les deux enfants, qui d'habitude n'étaient pas timides cependant, tremblaient si fort, et couàiient si vite, lorsqu'il fallait passer au pied de cette tour ?

Nous allons vous le dire.

C'est que cette tour s'appelait la tour de Tamphi théâtre. C'est que, dans cette tour, pour dépecer les morts des hôpitaux de Caen, les élèves en médecine se réunissaient. C'est que la tradition voulait non*seulement que ces ardents écoliers de la science étudiassent in anima vili, t mais encore que des profanateurs de cimetières leur livrassent des morts, trépassés de maladies plus aristocratiques que celles qui ont l'habitude de frapper le pauvre, et qui régnent dans les hôpitaux.

Ces deux yeux brillants de la tour étaient enflammés par la lumière intérieure à la clarté de laquelle travaillaient les carabins.

UNE VIB d'artiste. S5

Ces corbeaux noirs et croassants, qai, du matin au soir, tournaient au sommet de la tour comme un tourbillon, que venaient-ils y chercher T que demandaient-ib à grands cris, quand on le leur faisait attendre ?

Les lambeaux de chair humaine qui leur faisaient une si abondante nourriture, qu'ayant leur table mise au sommet de la tour, ils n'avaient pas besoin d*aller chercher pâture ailleurs.

Voilà ce qui épouvantait les enfants quand ils passaient au pied de cette tour, voilà ce qui les faisait devenir plus pâles, voilà ce qui faisait couler une sueur plus abondante sur leurs fronts glacés, surtout quand ils rencontraient sur leur route quelque travailleur attardé, portaqt un fardeau; car ils prenaient ce travailleur pour un voleur de morts I car ils prenaient ce fardeau pour un cadavre!

Au reste, une chanson des gens du port, chanson immonde et terrible comme le fait auquel elle se rapportait, constatait la tradition et rélevait au rang de légende.

Voici cette chanson : «

C'est à ramphithéàtre Qa'il y a des écorcheax,

Tant mieux !

Qa*écorchent les bcli'dames.

Ainsi qles beaux messiearsi Tant x^ieuxl

1W UNE rm d'artiste.

De mÔmiBQue le Père f redoiiîiait jour et nuit la Marseillaise, cette malheureuse chansou i!s& écorcheux s'éveillait, avec la lueur des premières éloltes, dans l'esprit des enfants, qui, s'ils ne la fredonnaient pas; l'avaient, du moins, toujours prêseirteau souvenir.

Cependant, l'atné des enfents venait d'atteindre sa dou-

^ième année, et' le cadet allait atteindre sa dixième, lorsque un soir celui-ci se plaignit d'un violent mal de tête, et se coucha plus tôt que de coutume;

On prit ce mal de fête /pour une indisposition sans con* séquence; et Ton n'y fit pas grande attention.

Le lendemain, AdolphB voulut se lever. On fit selon son désir; mais il ne put rester qu'une heure debout.

Au bout d'une heure, il regagna son lit, tout chancelant. Cinq minutes après, ses dents cktquatent; il avait la fièvre. La nuit suivante'il Chazftait !a chanson des Èeorcftetix. Il avait le délire- On fit venir le médecin. L*enfairt était atteint d'une fièvre cérébrale.

Quelque chose que fit l'homme^ de sdence, il était trop tard. Le cinquième jour de la maladie, il déclara au père que toute espèce d'espoir de sauver l'enfant était perdu.

ums VIE ï)*AiitnsTS* IT

Le'PèFe iDdiBa sons cette parole oae tAle <pi*il n'agit jamais inclinée sous le sifflement des boidets,)6S6uya une kffme, la seule que le petit Etienne lai ait jamais vu veraer, et se tournant Tors la Jeauae qui amit approché les éenx enfsnts du lit de lear laère, cette nuitoà Imt mère avait elle^^mème le déUre :

— Allez chercher lesjpfêtçes, di^il.

La femme sortit.

Un quart d'heure après» la sonnette de l'Extrène-Oaction tintait dans la rue des Carmes. La porte de la grando^ chambre s'ouvrait, découvrant dans sa plus large profon-deur le petit lit des enfants^ léelairé par les deux bougies vierges de 4a cheminée, lesquettes brâteîent, Tune à la tête, l'autre au pied du lit, dans leurs grands chandeliera de cuivre, posés chacun sur «ne chaise.

Il était neuf heures du soir; la fièvre avait quitté Tonfaut, qui semblait assoupi.

Le prêtre entra, suivi des deux enfaatsde chœur portant des cierges, et du bedeau portant la croix.

Derrière eux marchait cette pieuse partie de lapopula-^ tion, toujours prête à porter ses prières au chevet du lit des mourants.

le Père se découvrit à la vue 4o prêtre, des enfants d&

chœur et du bedeau, et s'agenouilla, faisant agenouiller Etienne à soiTcdté.

La cérémonie sainte s^accompUt; les pieds et le front du mourant furent oints du Saint-Chréme; puis le prêtre sortit comme il était entré, suivi des enfants de chœur et des douze ou quinze fidèles qui étsyient venus demander pour Tenfant un passage heureux et facile de ce monde dans l'autre.

La porte se referma derrière le dernier assistant.

Le père et le frère aîné restèrent seuls avec le moribond.

Le Père alors se releva, all& éteindre les deux bougies, embrassa l'enfant au front, revint poser sur la cheminée les chandeliers à leur place accoutumée, et s'assit sur la bancelle, en face du feu qui resta seul pour éclairer la chambré.

Le petit Etienne Rassit près de son^père.

Le Père avait les coudes appuyés sur ses genoux, la tète enfoncée entre ses deux mains ; son visage était voilé comme celui de \Â.gamtvmon de Timanthe.

L'enfant était assis, les deux mains allongées sur ses genoux.

La réverbération du foyer éclairait ces deux figures, im-

UNE VIE D*ÂRTISTB. 2d

mobiles comme des statues, et allait se jouer tremblante sur la muraille en face.

Seulement, elle ne s'étendait pas assez loin pour dissi* per les ténèbres de Tangle où était le lit de l'enfant.

Tout faisait silence dans cette chambre, où veillait cette double douleur.

Ce silence dura quelques minutés, froid et solennel.

On sentait que la mort n*était pas loin.

Tout à coup, au milieu de ce silence funèbre, une petite voix douce, caressante et claire, s'éleva venant du petit

lit.

C'était celle de Tenfant.

— Père, diVil avec un accent de terreur impossible à décrire, est-ce que les écorcheux de Tamphithéâtre qui écorchent les beaux messieurs et les belles dames écorchent aussi les petits garçons comme moi 7

Etienne frissonna et se prit à pleurer.

Le Père se leva, et la main à la gorge, comme s'il en eût voulu écarter une tenaille invisible, il alla s'abattre sur le lit de l'enfant en disant :

— Non, mon enfant, non, sois tranquille : d'ailleurs je veille sur toi.

— Merci, père, répondit la douce voix de l'enfant.

SA UliB VIE D*AftTISTE.

Ce infini les di&rniëres paroles qu^Etienne entendit pit>* noncer à son frère.

Une heure après, le moribond comm^ça de r&lerl

— Va chez ta tante, dit à Etienne le père, qui ne voulait point qu'il fût témoin de ragonié et de la. mort de son frète.

L*enfant obéit sans dire une parole.

'Par bonheur, pour aller chez Ja tante, il. n'était pas besoin de passer au pied de la tour.

Après ce qu'Etienne venait d'entendre dire à son frère, il aurait plutôt passé la nuit sur le seuil de la parte qa'il n'eût affronté le géant de pierre aux yeux de flammes.

Il arriva tout courant chez sa tante, et racmta ce qui venait de se 4)asser.

Quant au Père, il était resté près de l'enfont.

Dieu seul fut en tiers dans l'agonie.

Le lendemain, vers jnidi, la porte de la tante &*()uvrik

Le Père parut sur le seuil.

n était p&le et muet.

Il referma la porte lentement et doucement, puis, toujours silencieux, alla s'asseoir dans un coin.

Personne n'osait l'interroger.

Enfin, au bout d'un instant, le petit Etienne se tourna de son côté»

•^ Père, demanda-t-il, comment va mon frère?

— Mieux : répondit le vieux soldat, avec une voix dont il est impossible de rendre l'accent.

L'enfant était morti

Le lendemain, les iunérailles eurent lieu dans un petit cimetière extérieur qui appartenait bien plus à La banlieue de Caen qu'à la ville elle-même.

Il y avait peu de monde. Le père, le frère, la tante, et trois ou quatre bonnes âmes dont les prières appartiennent à toutes les douleurs, puis les douaniers, camarades du Père.

Le prêtre, les deux enfants de chœur et le bedeau, qui étaient venus quarante-huit heures auparavant apporter TExtrême-Onction à l'enfant, marchaient en tête du convoi.

On sait avec quelle rapidité les prières se disent sur la fusse des pauvres gens.

Le prêtre dit ses rapides prières, secoua avec un goupillon quelques gouttes d'eau bénite sur la bière, passa le goupillon aux assistants, et se retira avec les enfants de chœur, et le bedeau.

. Les assistants défilèrent le long de la fosse, se passant tour à tour le goupillon et le secouant l'un après l'autre.

Contre l'habitude, le Père resta le dernier.

Le petit Etienne voulait rester avec lui;mais le Père dit quelques mots tout bas à un douanier, qui remmena.

U n'y avait plus dans le cimetière que le cadavre déposé au fond de la fosse, et de chaque côté du trou le Père et le fossoyeur. •

Le fossoyeur s*apprâta & faire rouler sur le cercueil la première pelletée de terre.

Le père l'arrêta. ^

— Qu'y a-t-il ? demanda le fossoyeur.

— Une dernière précaution à prendre, dit le Père.

— Laquelle ?

— Descends dans la fosse, lève le couvercle du cercueil.

— Mais, monsieur...

— Fais ce que je te dis.

Le fossoyeur crut que ce père, veuf de sa femme et de son fils, voulait revoir une dernière fois son enfant.

II descendit dans la fosse, leva le couvercle de .la bière, ot écarta le linceul.

L'enfant était blanc comme l'albâtre.

— Maintenant, 'dit le Père, ouvre la poitrine de l'enfant avec ton couteau.

Le fossoyeur releva sa tête, tout effaré.

— Fais ce que je te dis, continua le Père d'une voix de plus en plus impérative.

Le fossoyeur obéit. Une longue blessure fut bientôt ouverte du sternum au nombril.

— Après, demanda le fossoyeur.

— Après? dit le Père, en tirant une bouteille de chacune de ses , poches, vide-lui dans la poitrine ces deux bouteilles de vitriol. Je n'ai pas envie que les voleurs de cadavres viennent prendre le corps de mon fils pour le vendre aux éçorcheux.

Le fossoyeur prit les deux bouteilles et les vida dans la poitrine de l'enfant. Puis, laissant faire à la liqueur corrosive son œuvre de destruction, il referma le cercueil et s'apprêta à combler la fosse.

Mais le Père tenait déjà la bêche, et repoussant le fossoyeur de la main. ;

— Ceci, c'est mon affaire, dit-il.

Et il combla la fosse sur laquelle il marcha jusqu'à ce qu'elle fût aplanie au niveau du sol.

Puis il s'éloigna sans dire une parole, la tête basse et les brâs croisés.

Pendant un mois, les douaniers de la brigade veillèrent, chacun son tour, dans le cimetière, de peur que

S4 UN^E VIE ,D*AftTISTjE.

les voleurs de cadavi:es ne vinssent voler le corps de Feu* fant pour le vendre aux écorcheux.

L* éducation du petit Etienne. — La classe de dessin. —L'école d» sculpture. — Un premier prix. — Récompense paternelle. — Les écuyeis. ^ h» saltimbanques.

Sans que le Père poussât une plainte, sans qu'il répanâltune larme, sans que rien parût changer danssavie» sa douleur fut si profonde» que le petit Etienne «e figura que son père voulait se tuer, et s'attacha, sans rien dire, à ses pas, le suivant partout où il allait, ne le quittant pas plus que son ombre.

Il ignorait qu*un père ne se dosnepas la mort, quand il lui reste un enfant à qui donner sa vie.

Ce ne fut qu'au bout de six semaioes ou deux mois que Tenfan t se rassura peu à peu. ^

UNE VIE D-ARTfSTE. 35

Au reste, jamais le Père ne parlait de Tabsent. On eût dit qu'il n'avait jamais eu qu*uQ fils, si, dé temps en temps» ses yeux ne se fussent fixés avec uâe profonde douleur sur le lit où le petit Adolphe avait rendu le dernier soupir.

Mais peu & peu tout reprit dans la mraison Tallure ordinaire, et le petit Etienne se figura que son père commençait d'oublier, parce qu'il oubliait lui-même.

L'année suivante, l'herbe avait poussé sur la tombe. Et quel œil, à Fexception de celui d'un père et d'une mère» s^lnquiète de ce^qu'il y a sous l'herbe d'un tombeau ?

Étiènne'était resté seul, il -est vrai, mais, avec la solitude» le goftt de la lecture lui était venu. Pendant les longues soirées dei'biver de 1821 à 4822 il resta à la msâson, lisant soit ces romans à couvertuiiBs bleues, qui reportent chacun de nous aux premiers jours de sa jeunesse, soit ces récits de voyage qu'on eût pu rendre amusants avec la moitié du talent qu'on a mis à les rendre ennuyeux. Ces récits d'excursions dans les quatre parties du monde lui donnèrent d'à bord l'idée d'être marin. Mais comme la première condition que la nature met à la profession de marin , c'est qu'un marin puisse supporter la mer, on décida qu'Etienne serait du premier voyage que son père ferait sivec ia patache*

Depuis le moment où la patache quitta l8 rmère, jus-

qu*au moment où elle y entra, le futur marin ne fit que vomir.

Le père, à qui il allait assez que le petit Etienne fût ma rin, ne se tint point pour battu dans lapersonne de son fils. On fit un second essai; mais le second essai fut plus mal heureux encore que le premier. La première fois, Tenfan) n'avait vomi que jusqu'à la bile; la seconde fois, il vomil jusqu*au sang.

Cette fois on résolut de chercher autre chose.

Mais, autre chose, c'était difficile à trouver.

Les récits du Père, si succincts qu'ils fussent ; les récits de voyages de monsieur Labarpe, si peu attrayants qu'ils soient, avaient infiltré dans Tesprit de l'enfant une véritable vocation pour le vagabondage.

Il proposa à son père de le faire soldat.

Celui-ci secoua la tète.

II était d'avis qu'il est permis de se faire soldat quand il y a la guerre. Le seul attrait de la vie du soldat, c'est le risque d'être tué; mais en temps" de paix, l'état de soldat était selon lui le dernier des états.

Il y avait un état qui séduisait Tenfant bien autrement qup celui de marin. ou celui de soldat; c'était l'état de saltimbanque.

DNB VIE d'artiste. 37

Hélas ! il faut le dire, toute l'ambition du petit Etieune, à rage de quatorze ans, c'était de battre la caisse, avec un habit rouge, à l'entrée d'une baraque, ou de danser sur la corde et de f^ire le grand écart à l'intérieur.

Il y avait aussi l'état d'écuyer qui le tentait fort. C'était bien séduisant de se tenir debout sur un cheval, en envoyant des bateers aux dames, ou de passer à travers des tambours de papier, en retombant en selle sur les deux

genoux.

Mais plus que tout cela, l'enfant eût désiré être acteur sur un vrai théâtre. Seulement cette ambition lui paraissait rentrer dans les aspirations surhumaines.

Au reste, de ces entraînementsyers la Bohême, onn'osait point en faire part au Père.

D'ailleurs, le bonhomme avait commencé une espèce de carrière pour laquelle il était bien loin d'avoir de la répugnance, quoique, dans son appréciation, elle ne vint qu'après celle de saltimbanque, d'écuyer ou de comédien.

Il avait commencé de dessiner à l'école de dessin de la ville.

Voilà comment l'idée était venue au Père de le mettre à

cette école.^

L'année qui suivit la mort du petit Adolphe, on avait

J8 irKï: YiE D'ARTïirtiB»

été, pendâait Tëté, bâiÂter une ba^queiu h6tà de inioer. Le iieatézraQt de la douane a^afttine éaeimeiaMtèi^^ sur le cour^cle de laquelle était Me pelite UHiogrftphie du Orenadier de Waterloo.

Tous les hommes de mon ftge se rapfïrïleïit avoir vq, de I8S0 À I1$^5, à tous les étalagés de ffiarcbands 4e

grarures^ une lithographie fui r^ései^tait ufi gre&adier, tenant son drapeau sPur sa poitrine, et défendant, en étendant un sabre au-dessus de lui, un de ses oMUpagnons blessé à la tête, et qui Teûtotire de ces denx bras.

c'est ce qu'on appelait le Grenadier de Waterloo.

Le lieutenant était assez h^reux pourposstdis^sQrsa tabatière une rédustiim'de ce dessin.

Le petit Etienne s*escrima si bien, tanlèt avec un craj^on, laMôtatecimeiylHme, qu^l parvint à faire quelque chose qui resse^ièlait à une copie du Gfeiiad^ 4e Waterloo.

— U faut envèfer ee ^afllard-là h Técde de dessia de la vîHe, avait dit le Heu«^[iant ; %a Iss ptes i)èlte8 dispositions.

Et^ h son retour à fa rue des Carmes, ce eens^l avait été suivi par le Père.

Mais» malgré la prédieHon êa MenteoAkt, malgré la

HNX TIE d'artiste. ^

1)011116 Tolcmté de relève, l'éiève ne faisait aueoB |rrogrès.

nresfôît dear hilares entières devant des nez, des yeux et des oreilles dix fois plus gros que natnre ; et ses nez étment toujours les pins bossus, ses oreiHes les plus difformes, ses yeux les plus louches de toute la classe.

Les enfants traraiilaleiit te soir, car il ne fallail point les distraire des états qu'ils exerçaient dans la |ournëè : ils étatefit ' ramgés sur deux files, éclaires par des quinquets à deux branches, suspendus au-dessus de leur tête. — Encontre, ils aTsutent diacnn une chandelle, protégée par «n abat- jour, dans le genre de odles qu*<mt les marchandes d'oranges sur le boulevard.

Au bout â*tine demi-heure qu'ils étaient occupés à noircir leur papier avec du crayon et à le bianchir avec de la mie de pain, ^le professeur entrait.

Le prof^seur se nommât M. Elouis.

n entrait ^r air digne, le bougeoir à la main, les lunettes sur le nez, s'arrêtait au papitre de chaque élève et tûsait tout haut ses réflexions.

Mais pour le jeune Etienne, dont les mains étaient toujours les mains les pluc noires, dont le papier était toujours le papier te plus gras, il n'avait que trois exda-

mations, toujours les mémesi et notées sur la gamme ascendante de la douleur au désespoir.

— Oh I monsieur I oh ! monsieur !-oh I monsieur ! I !

Et il passait.

Ces trois exclamations n^encourageaient pas Tenfant le moins du monde.

Cependant» jusqu'à la fin de l'année» il resta dans la classe de dessin.

Pour utiliser sa journée et pour lui faire apprendre un état» on l'avait envoyé chez un sculpteur en bois. .

Ce sculpteur en bois faisait particulièrement pour les menuisiers ces grandes armoires en bois, à colombes, que les bourgeois et les riches paysans normands donnent à leurs enfants, quand ils se marient» comme des symboles de tendresse et d'union.

L'enfant mordait assez à la sculpture.

11 en résulta que» comme il y avait deux cours» un de sculpture» un deaessin, on fit» au premier jour de l'an, pas3er le petit Etienne du dessin à la sculpture.

Ce cours de sculpture était dirigé par un Italien» homme de quarante à quarante-cinq ans» fort beau» et surtout plein de dignité artistique : il portait la tête haute, secouant de temps en temps de magnifiques cheveux.

UNE VIE D*AIITISTE. il

Quelque chose de grand et de poétique comme François Arago, dans sa virilité.

Il était à la fois sculpteur, dessinateur , architecte et musicien.

Il se nommait Odelli.

Il était venu à Caen pour exécuter une chapelle de la Vierge, à l'église Saint-Pierre. La chapelle achevée, le conseil municipal lui proposa de rester à Caen comme professeur de sculpture et d'architecture de la ville.

Il accepta.

H. Odelli dirigeait donc le cours de sculpture parallèlement à Ëlouis, qui dirigeait le cours de dessin.

Nous disons parallèlement, parce que les deux salles étaient parallèles.

Le 1^^ octobre 1823, le petit Etienne se présenta à la classe de M. Odelli.

— D'où venez-vous? demanda celui-ci.

— De la maisoi), monsieur.

L'Italien sourit.

— Je ne vous demande pas cela. Je vous demande si ' vous avez déjà étudié?

— J'ai suivi pendant huit mois le cours de dessin de M. Elouis.

Ift. UNE VIS d'artiste.

— Yeaes .avec moi.

Lltalien conduisit l'enfant dans un cabinet où étaieni les cartons de modèles» et lui donnant une gravure représentant un fragment de chapiteau antique^:

— Vous sentez-vous capable de] faire cela? demaada-t-iL

— Oui* monsieur, râpondit résolument TenfanL .

— Alors, venez demain, et installez- vous làL

Et le professeur indiqua à renfaat une tableet une chaise.

Sans doute voulait-il que son nouvel élève exécut&t son travail dans la solitude, afin que personne n'étant là p<mr l'aider ni duucrayon, ni du conseil, il pût mieux juger da la valeur de sa composition.

Le lendemain , le petit Etienne arriva avant l'heure dite. Mais une fois face à face avec le dessin, une fois aux prises avec la difficulté, il sentit la sueur lui monter aa front : il était parfaitement incapable.

Par bonheur il était seul.

Ne pouvant copier le dessin, il le décalqua.

A peine venait-ild'achever ce travail, et coouneàçaiL-il ^ ombrer certaines parties, qu'il entendit la porte s'ouvrir, et se refermer.

Il n'osa tourner la tôle.

Un pas s^approcba de lui.

Il se ti&l coi.

Une main s'appuya sur son épaule.

IlaUendit.

-* C*est trës-9ien» mon ami» dit la voix de M. Odelli, parfaitement dans le intiment. ~ Venez, je vais vous domier autre c^ose.

L*enfant commença seulement alors à respirer.

M. Odelli s'occupa dès ce moment tout particulièrement da petit Etienne, et, malgré les fugues fréquentes de Fenfant, malgré ses visites aux saltiiiibajutues, pendant la fbire de Pâfues, il fut désigné pour le premi^ prix.

C'est une grande solennité que la distribution des prix de dessin et de sculpture dans une grande ville de province. Le maire est là, le conseil municipal est là , la musique est là, les tambours sont là.

Le Père y était aussi.

On appela le petit Etienne.

Il s'avança, prêt à pleurer, tant cette solennité lui prenait tout le cœur. Le maire proclama son nom et Fembrassa: les applaudissemeots éclatèrent; la musique joua Oà peuUon être mieux.. r, les tambours battirent un ban.

L'enfant revenait chez lui avec sa branche de laurier

dans une main, sa médaille d*argent dans l'autre, marchant à côté du Père, quand celui-ci se ravisant, s*écria tout à coup :

— Boni et monsieur Odelli, que je n'ai pas remercié.

— Tiens ! c'est vrai.

— Rentre à la maison et attends-moi.

Uenfant continua sa route vers la rue des Carmes, et le Père revint à l'hdtel de ville.

C'était une mauvaise idée qui était venue là au Père.

Monsieur Odelli lui sut gré du sentiment, mais il U^i avoua qu'en son àme et conscience le petit Etienne n'avait eu le prix que parce qu'il n*y en avait pas de plus fort que lui; toutefois il ajouta :

— - Âh ! si le petit drôle voulait travailler.

— Comment, s'écria le Père, mais il ne travaille donc pas? ^

~ Il travaille, certainement, pardieu!... Il faut bien que tout le monde travaille ; mais il pourrait travailler davantage.

— Que fait-il donc , alors?

— Ah I demandez cela aux écuyers du Cirque et aux saltimbanques de la grande place pour lesquels il fait des dessins de costumes.

— Voyez-vous, le drdlel On m*a déjà dit cela... il va me le payer.

— Mais, monsieur, aujourd'hui...

— Oh ! il n'y a pas d'aujourd'hui. Heureusement je ais où le trouver, soyez tranquille.

Et le Père partit tout courant pour lafuedes Carmes.

L'enfant était occupé à entrelacer son laurier dans la carabine et les pislolets de son père.

LePère rentra, vit celui qu'il cherchait juché sur un échafaudage qu'il s'était fait avec la table d'acajou jet une chaise.

Il prit une règle qu'il cacha derrière son dos, et s*ap* procha de la table.

Hais l'enfant l'avait vu faire, et cela non pas sans inquiétude.

— Tiens, père, dit l'enfant, vois4u où j'ai mis mon laurier?

«- Très-bien. Descends.

— Pourquoi faire ?

— Tu le sauras quand tu seras à terre.

— Mais, père...

— Descends.

— Mais, père...

46 UNE YIE D'aRTISTIU

— Desceûdras-tQ I •— Me voilà, père.

Le Père l'attrapa par le cofiet de sa veste, et le fouettant de sasrègle sur les paities cbajrnues :

— Ah ! drôle !

— Mais, père, j'ai eu le grand prix. Aie I

— Ah ! paresseux!

— Mais père, j'ai eu le grand prix. Aïel aïei

— Je Vappreodrai à perdre ton temps avea lis écuyersl

— Mais, père, puisque j'ai eu le grand prix. Aïe 1 aiei! 1 aîe!!l

' — A dessiner des costumes pour les salUiabanqnesi

— Aie! aïe 11 aïe! II

En ce moment, comme pour faire accompagnemeiiÉ à,, ces cris de ténors on entendit un . roulement de taadxmr.

Puis, une voix de basse qui criait :

« C'est pour avoir l'honneur de sfâoenaonsiettr Etienne, premier prix de sculpture de la ville^de Gaen.

Rantamplan, — rantas^^lan, — rantamplan^»*

Le jeune lauréat n'a jamais oublié cetta aubade^ m4a position étrange où il était quand elle lui fut donnée».

Cependant, il n'en garda pas rancune àJk Qdeliû

UNE VIE oVrtiste. 47

Qaant au père, comme il avait rhabitutle» lor$qu*jl administrait une correcUioxi daas le geure de celle que le lauréat venait de recevoir, de répéter à chaque reprise :

— C'est pour ton bien, c'est pour ton bien, c*ei^t pour lasLbleo.

L'enfant avait pris l'habitude de répéter Içs méiaes paroles ; et il avait une telle confiance dsjos la justice cor* rective de son père, que, lorsque les comniiëres lui disaient:

— Eh biea I tgn père t'a .doue battu, Élienne? Il se contestait de répondre :

— Cest pour ipon.bien.

La rossée porta ses fruits; Fenfant se mit au travail avec plus d'ardeur. Mais la foire de Pâques revint.

Elle revenait toutes les années.,, et elle durait quin^ jours ofiSciellement, quinze autres par tolérance.

Malheureusement, le père sq trouva être de s^vice extraordinaire.

Quelle belle occasion ppur débuter comme écuyer ou comme saltimbanque !

Le jeune homme commença par l'équitation.

Or le jeunp Etienne allait avoir seize ans : il était déjà grand comme père et mëre, trop gjrand pour le tra-^ mil debwt.

On le mit à la voltige.

Hais, en essayant de sauter par-dessus un cheval, son pied accrocha la croupe, et il tomba à plat ventre de Tautre côté.

Cette seule chute suffit pour guérir le jeune écuyer de réquitation, comme une seule course dans la patacbe avait suffi pour guérir le marin de la mer.

Il passa dans la baraque voisine.

Elle était tenue par le grand Gringalet de Rouen, c'està-dire par une des célébrités provinciales de l'époque.

Trois jours de suite il figura dans une pantomime comme premier garçon de noce. C'est lui qui attachait les guirlandes à la maison de la fiancée.

Tout cela le détournait tant soit peu de l'école de sculpture.

— Que diable faites-vous donc de votre temps? demandait H.' Odelli.

— Monsieur, répondait Tapprenti comédien, c'est mon maître qui m'occupe à reporter de l'ouvrage.

— Ah

Un jour, M. Odelli répéta pour la dixième fois la même demande, et pour la dixième fois reçut la même réponse.

— Eh bien! dit le professeur, qui p^t-étre se doutait

de quelque chose , et qui voyait avec douleur un élève, plein de dispositions, s'éloigner de lui, — eh bien! la première fois qu'on vous enverra reporter de Fouvrage, faites-moi donc voir cet ouvrage, afin que je juge par moi-même de ce que vous faites , lorsque je ne suis pas là i>our vous diriger.

Il n'y avait pas moyen de reculer. D'ailleurs la foire était finie, et les écuyers et les saltimbanques partis.

La première fois que le jeune homme, — car le temps marchait, et peu à peu le petit Etienne se faisait le jeune Etienne; — la première fois que le jeune homme sortit avec un haut d*armoire, représentant deux colombes qui se becquetaient dans une couronne de myrthe, il apporta cette sculpture à H. Odelli.

H. Odelli regarda les deux colombes avec attentioUi puis, an bout d*nn instant :

— C'est affreux! dit-il.

— Vous trouvez? demanda l'élève.

— C'est-à-dire que vous ne devez pas rester un jour de plus chez un pareil manœuvre.

~ Comment donc faire ?

— Il faut n'y plus aller.

— Mais le père veut que j'y aille.

— Alors, faites^vous œetire à la porle par votm maiti é>.

-^ Si mon maître me Bket à la porte, mon père me battra.

-^ Laissez«vous battre.

La réponse parut héroïque au jeane homme : elle lui rappela le frappe! mais écoute! du gto^l atbàoôaa. Seulement, c'était sur Thémîstocle lui-même qVon frappait, et ma sur le proebaiu ; ce qui doanaifc à la r^nae quelque chose de plus grandiose.

Is jewe honune n'e» midita 4)aa moîa& le /«ma^t ^cùm iaUre*.. cela rentrait daas ses capacités.

Un jour il se préseata chez; sen mattEe, réaolo<à tQ«t. affronter.

Peut-être est-il bon de dire ce qui Ivi était: airri?é la veille, et ce quiJui dioamît le^ courage, de braver la vcji^e paternelle.

UNE VIE D*ARTiSTB. M

Voici ce qui était arrivé la veille :

La veUle» ea.fl&Qaiit, — > omis avoBi avMé que le jeune Etienne flânait beaucoup, -—la veilte» en flânant sur la place de la Comédie» en legardanl de loin le monuBftent, en regardant de pris les^aflGicbes, l'élève de M< OdeUi s*était. trouTé en face d'une e&péce de ruelle boueuse qui s'enfon^t entre une des faces latérales du théâtre et un pfttéde aiûams*

Us'étajit engage dans cette rueUe, tout celât conapfenezvûos bîmit dansto seul Jbfint.de se frotter à des, pierres qui eatendaîmt jouer laiOotaédieL

Vou^ connaissez le proverbe : Les murs ont des oreilles»

Agaoeliew le j^une Étienue trouva une eutrée sombre comme iceite de ia caveene d'AU*Baba.

Terraîa glissant^ mucaiUes humides, geuttes d'eau, tra-* çant ùoà.Tignim ^amaatées le long4e& murailles, ^ien u' j manquait.

62 UNE VIE D*ARTISTB.

Quant au concierge qui se tenait là habitaellemènt, il n*y était plus.

La gueule noire de la caverne semblait Tavoir dévoré.

Le jeune homme se hasarda à descendre trois marches, puis à en monter vingt, laissant le jour derrière lui, et s'en*

■su

fonçant à chaque pas qu*il faisait dans des ténèbres plus épaisses.

Au haut de Fescalier, il poussa une porte. Cette porte donnait sur les entrailles du monstre.

Jamais Jonas, dans le ventre de la baleine, ne jeta un coup d'œil plus émerveillé sur Tépine dorsale, sur les côtes, sur la vessie, grosse comme un ballon Godard, sur les cinq cents pieds d'intestins grêles, et sur la trappe, qui, au lointain, donnait dans la mer, que ne le fit notre jeune homme en regardant la herse, les portants aux échelons de fer, les fils sans i^mbre descendant du plafond, et la porte gigantesque par laquelle entrent les châssis.

Il marchait pas à pas, dans cette obscurité et dans cette solitude, appuyant le plus légèrement qu'il pouvait sur rorteil, afin de ne pas éveiller le moindre bruit, lorsqu'il sentit une large et puissante main se poser sur son épaule.

UN£ VIE d'artiste. 53

n se crut tombé sous la griffe d'un géant. -

Il se retourna avec terreur; puis, tout à coup, poussant

un cri de surpcise dans lequel la joie avait sa bonne

part :

^- Tiens, dit-il, c*e$t H. Aubin atné. \ C'était ainsi qu'on appelait, pour le distinguer de son

frère cadet, le plus &gé des fils d'un sculpteur, qui avait

son magasin sur la place de la Comédie.

— Eh bienl oui, répondit Aubin, c'est moi... après?

— Après? Je suis bien aise que ce soit vous.

— Pourquoi cela?

-» Parce que vous, vous ne me mettrez pas à la porte.

— A la porte de quoi?

— A la porte du théâtre.

— Tu avais peur qu'on ne te mit à la porte?

— Certainement.

— Est-ce que cela t'intéresse de voir un théâtre ?

— Beaucoup. Il y a fièrement longtemps que j'en avais envie, allez.

— Tu voudrais donc être comédien ?

— Oh ! monsieur Aubin, je crois bien, que je voudrais

l'ôlre.

— Qui t'en empêche?

* Le père. Si vous saviez comoie il m*a rossé, quand il a su que j*avais figuré daos la pautoaume de Griogalet de Roneii^

— ^ Et, malgré les coups, tu as conservé la vocation?

— Plus que jamais. C'est-b-dire que je crois que j'en enragerai si je ne suis pas un ^ur ccHuédien.

— Alors» viens ici.

«-> Me voilà, monsieur Âubio»

~ Mets-toi à gepoax.

— Pourquoi faire ?

— Mets-toi à genoux.

«*-^ Me voilà à genoux.

— Attends.

Il prit un godet plein d'huile.

— Au nom de Talma, de Garrick et de Roscius, je te baptise comédien, dit-il au jeune homme.

Et il lui versa le godet d'huile sur la tête. -^ Abl que faites-vous donc, monsieur Aubin?

— Il n*y a plus à s'en dédire, maintenant te voilà baptisé comédien ; tu seras comédien ou tu diras pourquoi.

Il était plus que baptisé, il était sacré.

Voilà ce qui était arrivé la veille. Voilà la prédiction

um TiE d'artistb. 58

sybiQffle qui doniiait & Télëve de monsieur Odelli le coarage de se faire chasser de chez son sculpteur.

Le lendemain de ce jour-^H^ vers neirf heures du matin, on renvoya porter deux pigeons sculptés chez le menuisier.

n fallait un quart-d'heure , en calculant largement, poQr fiAler et la retour.

Etienne resta héroïquement trois heures et demie.

n rentra à midi quarante-cinq minutes.

^ D*où viens*tu, flâneur, demanda le patron.

— Tiens, d'où je viens ?

— Oui, je te le demande.

— levions d*où il meplatt, donc!

— Comment ! d*oii il te platt 1

— Ni plus ni moins.

— Ah 1 c'est comme cela que tu réponds ?

— II ne fallait rien me demander; je ne vous aurais ntû répondo.

Si le patron avait eu une glace devant lui, il se serait i^gardé dans la glace pour savoir s'il était bien éveillé.

— Mais tu veux donc te faire mettre à la porte ?

— Oh ! je n'ai pas besoin qu'on m'y mette, à la porte. Je m'y mettrai bien tout seul.

** CoanneDlf petit drMe.

86 ONE VIE D*AIITISTE.

— D*abord, je ne m'appelle pas petit drôle» je m'appelle Etienne Marin.

— Comment dis-tu cela, brigand ?

Et le patron ramassa deux colombes ébauchées pour les jeter à la tête de Tenfant.

L'enfant sauta par-dessus un établi et en un instant fut h la porte.

— Ah ! ton père va savoir cela. — Attends ! attends ! El le sculpteur mit sa casquette, ôta son tablier, passa

sa redingote et prit au pas gymnastique le chemin de la rue des Carmes.

Il n^y avait plus à s*en dédire. La volée à recevoir était sûre. C'était maintenant une affaire du plus ou moins, voilà tout.

Si stoïquë que fût l'élève de monsieur Odelli, il était tout simple, en supposant qu'il y eût un^hoix à faire, et liberté dans ce choix, il était tout simple qu'il choisit le moins au détriment du plus.

Un instant, il eut Vidée que peut-être il échapperait même à ce moins.

Le père avait une tournée de nuit à faire. Ordinairement, pour sa tournée de nuit, le père sortait à. sept heures du soir, laissant la clef sous la porte, afin

qu'en sortant de chez monsieur Odelli, lenfant pût rentrer.

Tante U question était de ne tenter le retour qu'à huit heures ; le père serait parti depuis une heure.

Le retardataire aurait toute la nuit devant lui.

Etienne se promena jusqu'à huit heures.

A huit lieures, il s'achemina vers la rue des Carmes.

Au moment où, en rasant les murs, il atteignait la porte, la porte s'ouvrit, et le père parut, la carabihe sur l'épaule, les pistolets à la ceinture, le sabre au cAté , et fredonnant la Marseillaise.

Le jeune homme demeura stupéfait et collé à la muraille.

Après avoir fait deux pas, le père l'aperçut, et se retoarnant tout en tirant son sabre :

— Ah! brigand, c'est toi! s'écria-t-il.

L'enfant s*élança dans l'allécf, mais le père s'y élança après lui.

En arrivant an premier degré de l'escalier, il l'avait rejoint et frappait sur lui à coups de plat de sabre.

Il le conduisit ainsi, frappant tofljours, jusqu'au troisième étage.

Il n'y avait pas moyen d'aller plus loin, c'était là quo

SS VKZ VIE D'AUTrSTl.

flaissalt l'escalter. Il y avait un étage de moto que dans la fameuse chanson :

Je loge au quatrième étage— •

Force fat au pauvre battu de si*arrêter et de subir son châtiment.

Il fut long et sèvére.

Le lendemain, à huit heures du matin, Etienne arriva chez monsieur Odell!, paie et tout moulu de coups.

Monsieur Odelli n^eut besoin que de jeterun coxrp d'ceil sur lui pour savoir ce qui s'était passé.

— Ah ! dtt-il, îl' paraît que c'est fini.

— Oui, monsieur, répondit piteusement l'écolier. Et il ne fut plus question de rien.

Pendant un an tout entier, le jeune homme resta encore chez mansieur Odefli, étudiant la sculpture, mais faisant toujours récole buissonniëre an profit des thifttres, des cirques et des saltimbanques.

Ce qui lui valut un nombre si incalculable^ de volées de la part du père, qu'il résolut, à quelque prix jue ce fât, d'aller faire de Fart dans la capitale.

Quand les hommes ont leur place marquée dans ravenir, ily a toujours une Providence qui, à un moment

tW« Yl« DVftTt«TÊ. «89

émÊoèy mtpniMt m mm d'homme, prend Téla par la B^ii, et te catrdait citH feot aller.

La Providence eu jwne tiemme prit le Dom de infon-

JfMsleiir nerpe-Aimé Lair était conselUer de préfectore. (Tétait un de ces hommes précieax pour les viHes proYicciales de second ordre, en ce qu'ils se mettent à la t£te da progrés, et prêtent la main à toutes les améliorations.

Disons j» qu'était au physique et au moral monsieur Pierve-Aimé Lair, que la ville de Caen a eu le malheur de perdre voilà deux ans à peu près. "

Âu physique, c^était un bomtne 4e taille moyenne, bruD, maigre, grêlé, toujours très-bien rasé, ce qui lui ftdsait un bas de ftgure bleu cobalt. Son coBtume était celui d'un provincial arriéré, mais cela ne lui était rien d'une grande distinction naturelle et acquise. 11 était ordinairement vêtu d'un habit bteu, d'un gilet blanc et d'un panta- Im de nankin Tété, 'de drap l'hiver; il mettait rarement des bMles, et, lori^fetll n^en avait pas, -de quelque couleur que fût son pantalon, il portait invariablement des bas iRevs.

Au moral, c'était un betmne d'une affftbiMé et d'une

60 UNE YIE d'artiste.

courtoisie si parfaites, qu'il avait daus ses manières quelque chose du prélat. Cette suprême politesse servait chez lui d*enveloppe à une puissante énergie.

Un jour que, velu d*un habit de conseiller de préfecture, bleu de roi brodé bleu clair, d'un pantalon de nankin, de ses bas bleus, le menton rasé de frais, encadré dans une cravate blanche, il assistait au tirage de la conscription, un pauvre gars lîormand tira le numéro 4 . Le garçon n'avait aucun cas de réforme; il y avait donc grande chance pour qu'il partit; aussi, sa mère, qui était dans un coin de la salle de ThAtel de ville, se mit-elle à jeter les hauts cris.

Ces cris affectèrent désagréablement le tympan du général qui assistait au tirage.

— Faites sortir cette braillarde, cria-t-il à haute voix.

Cette brutalité révolta monsieur Lair, et de son ton le plus doux et le plus caressant :

-—Ah I général, dit-il, respectez la douleur d'une mère.

Un murmure d'approbation suivit les paroles de monsieur Lair, contrastant avec le silence de glace qui avait suivi celles du général.

La leçon, courtoise de la part de monsieur Lair, était devenue sévère de la part du public.

Le général, ne pouvant s'en prendre au public, s'en prit à monsieur Lair.

Il renversa sa tête sur le dossier de son fauteuil, afin de pouvoir causer avec son aide de camp, placé derrière lui, et assez haut pour être entendu de tous ceux qui l'entou- Taient, et par conséquent de monsieur Lair lui-même :

— Dites donc, un tel, lui demanda-t-il, savez-vous le nom de ce monsieur avec son menton bleu, son habit bleu brodé de bleu et ses bas bleus?

L'aide de camp se mit & rire d'une fagon fort agréable à cette saillie de son général.

Monsieur Lair ne sourcilla point. Tout le monde se tourna de son cdté ; lui seul parut n'avoir point entendu.

Seulement, lorsque le tirage fut fini, il s'approcha du général.

— Monsieur, lui dit-il avec cette courtoisie dont il semblait qu'il n'eût pu se départir, même quand il l'eût voulu, vous avez paru désirer savoir mon nom, puisque vous l'avez demandé à monsieur votre aide de camp, qui n'a pas pu vous le dire. Je vais vous rapprendre, moi : je me nomme Pierre-Aimé Lair.

— J'en suis bien aise, monsieur, répondit le général.

— Maintenant, quant à l'inspeoMon que vous m'avez

UICE VIE D*ARTÎ9TE.

faitfboBBear de passer de ma persoooe et de moB -costume, elle est très-exacte, à Texception d'elle chose cependant.

— De laquelle, fooiisiear?

— Mais de Tépée que je porte an côté, et dont f espère TOUS faire seâtir la pointe, où et quand il ywxs conriendra, général, afin qu'une autre fois vous aeToubliiez^pas.

Si doucement qu'elle eût été faite, la provocation fat entendue; on s'interposa. C'était d*un trop mauvais exemple de voir battre un ^néral et un conseiller de préfecture. Le duel n'eut pas lieu.

Dix ans plus tard, à l'&ge de cinquante ans, monsieur Lair eut Tidée de faire son tour de France. Il était wi des membres les plus distingués de la Société, des Antiquaires de Normandie, et le voyage qu'il entreprenait avait pour but surtout des études archéolo^ques. Un beau matin il partit à pied, faisant six, huit et jusqu'à dix liraes par jour, et , sa canne & pomime d'or à la main^ voyagea ainsi un an ou dix-huit mois.

Hais, par bonheur pour l'élève de monsieur Odelli, il n'était point en voyage l'an de grftce 4 826.

Il visitait souvent l'école dç dessin, causait afiéctueusement avec les élèves, surtout avec ceux qui donnaient

UNE VIE d'artiste. 6S

d08 espérances, et, à ce titre, s'était arrêté plasieort f(ns deirant le jeune Etienne, et lui avait fait diverses questions sur ses désirs et ses espérances.

Le jeune homme lui avait dit que ses désirs et ses espérances se réunissaient en une seule ambîfion : . Aller à Paris.

Monsieur Lair sedoutait bien qu'un des empêchements au voyage ^it Fabsence de la petite somme nécessaire au jeune voyageur.

Un jour, il lui dit :

— Avant votre départ, mon enfant, je désire vous acheter quelques-unes de vo$ études.

Le lendemain, il était rue des Carmes* II avait choisi le moment où le Père ne pouvait manquer d*ôtre là. l\ parla longuement des dispositions du jeune homme, de la nécessité où il se trouverait bientôt d^aller poursuivre ses études à Paris, et acheta une tête de Sénëque et une tète« de Cicéron qu'il paya vingt francs chacune, plus un pied et une main gigantesques, qu'il estima chacun dix francs.

Le jeune homme avait soixante francs pour son argent de poehe.

Devant une autorité comme celle de monsieur Lair, con-seillant Paris, le Père n'osa risquer aucune objection. Ik

acheta une malle , fit confectionner une pelure complète^ —nous nous servons des termes dont il se servait» — coucha la susdite pelure sur deux douzûnes de chemises faisant fond de malle, compléta les cent francs, paya la place à la diligence, et, stoique comme un Spartiate, conduisit son fils à la voiture.

Etienne pleura beaucoup. Au moment de se séparer de son père, il oubliait les nombreuses et sévères corrections qu'il avait reçues de lui, ou plutôt, en descendantau fond de sa conscience, il se disait que ces corrections n'étaient pas volées.

Le Père resta ferme comme un roc.

Le postillon fit claquer son fouet ; la voiture s'ifibranla, et la pesante machine partit au grand trot, allure qu'elle conserva tant qu'elle roula dans la ville. Le jeune homme, moitié triste, moitié joyeux— cependant, disons-le pour être juste, plus joyeux que triste , -* venait de faire ses premiers pas vers la postérité.

P,uisque nous subîmes partis avec lui, arrivons en même temps que lui.

Qui nous dit que les Talma, les Garrick et les Roscius futurs, — on se rappelle que le jeune homme avait été baptisé sous ce triple patronage, — ne trouveront pas un

enseignement, comme art ou comme philosophie, dans cette vie vagabonde que nous essayons de raconter.

Arrivée à Paris. —Le théâtre de la Porte-SaintMartin. — L'hôtel de madame Carré. — Les locataires. — Les camarades de lit. -«- Hippolyte. — Les sculpteurs de la Madeleine. ^ l}ne représentatioa d'ami. — Les redingotes polonaises.^ Engagement pour la province. — Le père Dumanoir. — > Sa cassette. — Ferdiuand-le- Cosaque.

Notre héros entra dans Paris vers cinq heures du soir^ descendit à six rue Notre-Dame-des-Victoires, laissa sa , malle au bureau^et, pressé de voir Paris, se mit à courir devant lui, sans savoir où il allait.

Au bout de dix ipinules d'une course insensée, tant il était enivré de tout ce bruit de monde et de voitures, il se trouyq, en face d*une espèce de monument.

— Tiens, un théâtre ! s'écria-t-il.

Et il s'arrêta, résolu ce soir-là à ne pas aller plus loin

66 UNB VIE d'artiste.

Il n'avait pas diné; il acheta ua chausson, le dévora jusqu'à la dernière miette et entra au spectacle.

Vous figurez-vous la joie du jeun^ homme T

II était dans ce Paris tant ambitioniié ; il était dans une salle de spectacle, sans avoir la crainte d*ôtre ni battu, ni même grondé en rentrant chez lui. Hélas I pauvre enfant, il n'avait déjà plus de chez lui, et il avait cent francs dans sa poche !

Cent francs ! c'est-à-dire de quoi bâtir un moulin sur le Pactole, un palais dans TEldorado !

A minuit moins un quart, le spectacle finit.

Notre héros sortit avec les autres spectateurs, seulement il était peutn&tre le seul qui ne sût point où il cour cherait.

Il résolut dfi. s'en remetiBe au hasard; le hasard Tavait eoodaitàlaPorterSainit-MarttB, le hasard le&oooduîrail: bien à une auberge»

Il prit la première rue à droite.

Aubottlde itoois cents paa à peaprès^ il sfitrouia au bout dala. petite rue iSaiot-^Jean^ et apei^CUit ua .tranfijWhti vent sur lequel étaitéccit :

Hôtel Carré. On loge àia^mit.

Éllenne entra, demanda iiBe4Aaflibve^ u»'lit^ 1

Par bonheur, il avait sur lui son passe-port, sans quoi le défaut de malle , de portemanteau ou de sac de nuit eât I»en pu lui porter préjudice.

Le passe-port fat lu, reconnu bon ; le voyageur fitsonner ses dix-neuf pièces de cinq francs daos sa poche, une déjà avait disparu depuis l'arrivée.

On lui donna, avec toutes sortes d'égards» la chambre et le lit demandés.

On n'avait pas l'habitude de voir des voyageurs demander une) chambï&et un lit pour une personne jsmite.

Uhôtpl étaît^bal^ par des sculpteurs, des ornemanistes et des peintres ; en général les hôtes de madame Carré, — car, quoiqu'il y eût un monsieur Carré, on avait Thabi- Inde de dire l'hôtel de madame Carré ; — en général les hôtes de madame Carré poussaient, sous prétexte de fra* tmtité, récononûe jusqu'à coucber -deux.

Dès le lendemain de son installs^on^ côraioe l'élève* sculpteur se plaîgnaît de ce qu'on loi demandait la somme exorbitante de quinze sous, pour ia chambre ^t le bt, on le mit au courant des habitudes de la maison, libre à lui de prendre un camarade de chambrée et de lit, alors sa moitié de lit et de chamfaie liii reviendrait « pour sa part, à sept francs dix sous par mois*^

Le même jour, à diner, on présenta au nouvel arrivé un compagnon qui se trouvait dans la même situation que lui, c'est-à-dire qui cherchait une moitié de chambre et de lit.

Ce camarade s'appelait Hippolyle et était peintre sur porcelaine.

Les deux atomes s'accrochèrent et sont encore aujourd'hui deux amis.

Etienne ne voulait pas perdre son temps à flâner; il envoya chercher sa malle, endossa la pelure du père et commença incontinent ses visites aux entrepreneurs.

Le premier auquel il s^adressa se nommait monsieur Bochard.

Monsieur Bochard était entrepreneur des sculptures de la Madeleine.

Il causa un instant avec le jeune artiste, et comme son Ion et ses manières lui plaisaient :

— De quelle province ôtes-vous? lui demanda-t-il.

— Je suis Normand.

— De quelle ville?

— DeCaen.

— Je m'en doutais.

— Pourquoi cela?

UNfi VIE D*ARTISTE. fiS

— Vous avez la main Bormande; en général, les Normands sont adroits. Prenez vos outils, demain matin, et allez à la Madeleine, vous vous trouverez en pays de connaissances.

Le lendemain, à huit heures du matin, le jeune homme était à la Madeleine* Les ornemanistes étaient ^ Touvrage.

— Tiens! dit Fun d*eux, voilà mon filleul.

— Comment, ton filleul?

— Oui, c'est moi qui ai baptisé ce gaillard-là sur le théâtre de Caen, avec de Thuile à quinquet. — Viens ici, Talma.

ÉUenne s'approcha, et, dans son interlocuteur, reconnut Aubin aîné.

Près de lui était son frère.

Les deux Aubins tiennent aujourd'hui leur rang parmi les premiers ornemanistes de Paris*

— Allons, une tirade, dirent les sculpteurs.

Le nouveau venu déposa ses outils, mit le poing gauche sur la hanche, arrondit le bras droit et commença :

ITen doutez pas, Burrhus, malgré ses ÎDjustices...

L'entrée de Néron fut couverte d'applaudissements.

70 * UNE VIB d'artiste*

Talma venait de mourir, et soa saccesséur dotUEiaît les plus belles espérances.

En attendant, il fallait preadce Je ciseaa et le mwteau. Le futur grand premier râle du Théâtre-Français mit un masque, à iunettes pour que les éclats de. la pierre ne lui erevassent pas les yeux, et attaqua un chapiteau.

Là était le travail ; mais, chez la mère Carré était la récréation. Tout le monde, chez la mère Carré, disait des vers; peintres, sculpteurs, ornemaaistes. Hippolyte» le camarade d'Etienne, était surtout enragé de théâtre.

Il s'agissait de jouer la comédie à quelque prix que ce fût.

On s'occupa de monter une partie.

Que jouerait^nT

Le choix tomba sur Simple histoire, de monsieur Eugène Scribe.

Etienne apprit le premier rôle, Hippolyte celui de IV moureux, et l'on alla répéter au théâtre de la rue Lesdiguières.

Le jour de la représentation arriva. Les deux jeunes gens, Etienne et Hippoljte eurent les honneurs delasoirée.

A toutes les représentations qui se donnent sur cqs sortes de théâtres, assistent ce qu'on appelle des monteurs départies.

TWE VIE d'artiste. ^

Un de ces mottteurs de parties proposa aux amateurs de jouer devant un public payant.

Ces sortes ide représentations éffirent un' avantage, c^est qne, après deux ou trois succès, on * trouve tm engageinciit.

Un engagement de province, tfest vrai,— mais I*homme qni frappe sur sa poche en disant : j'ai !& mon engage* ment, — est bien fier, et bien considéré surtout.

D'ailleurs il n'a pas besoin de dire pour quelle ville est son engagement.

Toutes ces parties -I& ne faisaient ' pas avancer la scnlpture sur pierre dure, et la peinture sur porcelaine.

Hais cela faisait faire un pas à la comédie. *

Tous les arts ne peuvent pas marcher à la fois.

A cette époque, c'est-à-dire en (827, les artistes qui revenaient de province se réunissaient particolièrement me des Vieilles-Étuves, au café des Comédiens.

C'est là que- les dirccFeurs allaient embaucher lieur Toupe.

On portait beaucoup de polonaises h cette époque.

Pas un Trial, pas un Martin, pas un Elleviou qui n'éût sa polonaise.

L'ambition de nos deux jeunes gens était d'avoir une

TS 17NB YIB d'artiste.

polonaise, — pas deux polonaises bien entendu : deux polonaises coûtent la rançon d'un roi.

Mus une polonaise pour deux, comme ils avaient unp chambre pour deux, comme ils avaient un lit pour deux.

Ils iraient, chacun son tour, au café^ et ils auraient l*air d'avoir chacun une polonaise.

La pelure du père, qui n'avait été mise que trois on quatre fois, fut portée chez un fripier, et troquée contre une polonaise, qui n'avait été mise que huit ou dix, à ce que disait le fripier lui-même.

En somme, la susdite polonaise de drap bleu de roi, avec des brandebourgs noirs, collet et poignets d'Astracan, était encore fort présentable.

Elle fit, sur le dos d'Etienne le premier jour, et sur le dos d'Hippolyte le second, un fort convenable effet.

La preuve est que tous deux traitèrent avec mdbsienr Dumanoir, directeur de la troisième troupe du premier arrondissement théâtral, comprenant la Flandre française.

Au besoin on ferait des excursions en Belgique.

On comprend que, pendant ce temps-là, la Madeleine s'achevait toute seule.

Le directeur était en retard ; mm pressait-il beaucoup pensionnaires.

On partit à pied ; une charrette suivait ou précédait les Bohémiens, portant les femmes et le bagage.

Jetons un coup d'œil sur la caravane, qui se déploie et s'allonge joyeusement sur la route d^Âmiens, par un beau soleil du mois de mai.

Nous avons nous aussi, comme Scarron, à faire notre chapitre du roman comique.

Le directeur véritable et prévilégié, nous disons véri* table et privilégié, parce que tout à l'heure nous allons avoir à parler de Fusurpatioa du régisseur, le directeur véritable et privilégié s'appelait, comme nous l'avons déjTt dit, monsieur Dumanoir.

Monsieur Dumanoir était une espèce de vieux marquis» ancien beau du Directoire, ayant pirouetté aux Tuileries et au Luxembourg, avec la culotte de nankin à flots de rubans, les bas rayés en travers, les souliers à boucle, les deux chaînes de montre, le gilet de bazin, Thabit vertpomme, la haute cravate de batiste, le chignon relevé au haut de la tête avec un peigne, le chapeau en arrière et la badine sous le bras.

A l'époque où nous le voyons élevé à la dignité de directeur de la troisième troupe du premier arrondisse^' mev^h ^ oiiU faisait sa sortie triomphale de Paris, c'était,

74 UNE TIB d'artiste.

«n homme de soixante ans, grand, sec, maigre, aa a^rps osseux dont les aspérités apparaissaient à travers le drap d'une redingote trop large, et nous dirions trop longue» 8î Fon n'a?ait point alors porté ce ?étement battant sur les talons. De son costume de 1798, il n*aTait conserva qro la partie la plus caractéristique, c'est-ànlire te chignon. Son ancienne chevelure, qui avait fait Tadmiration des beBes dames du temps, avait disparu au souffle des ans, ne laissant à Tex-ineroyable qu'une couronne ou ptutfit un hémieycle de cheveux, épais à la nuque, plus rares sur les tempes. Mais on sait ce que peut produire d'illusion un reste de cheveux bien employés ; ceux de la nuque étaient léuBis en une tresse qui, à peu près semblable à fne queue de homard, remontait du cou vers Torgane de la religiosité, embrassait le contour du crftne, et venait s^aplatir snr le haut du front.

A cette tresse, disons-nous, venaient se rattacher, laissant voir le crâne à travers leur tissupi maille l&cbe, les dieveux des tempes et de la partie intermédiaire qui s'étend des tempes & la nuque. Enfin, h l^xtrémhé de la ttesse, apparaissait,' k peu prés comme le blafieau appa- Taft à Textrémifé de ee pinceau aplati qu'on appelle une queue de morue, à Feitrémité de la tresse apparaissait

une touffe capillaire qui, lorsque le chapeau était mis, simulait assez bien, en s*échappant d'un demi-pouce sous sa forme, une chevelure absente. i^

Avec cela, monsieur Dumanoir était Phomme le plus poli du monde. A chaque personne ayant affaire à lui, cet homme, qui avait toutes sortes de raisons de rester cou* vert, fltait son chapeau qu'il mettait entre ses deux genoux; puis, de ses deux mains, il écarquiUait sa mèche, et se redressait de toute ta hauteur de sa grande taille, en laissant son chapeau entre les genoux. ^

— Que désirez- vous, mon bien bon ami? demandait-il.

Eii route, il s^arrêtaît invariablement à tous les magasins de coutellerie qu'il rencontrait, soit à la droite, soit à la gauche de son chemin, demeurait devant le magasin dTnne façon inquiétante pour ses pensionnaires, qui auraient pu se croire abandonnés par lui, et qui, se retournant avec inquiétude, s'arrêtant de temps en temps pour Tattendre, le voyaient tout à coup poindre & Fhorizon poudroyant sous ses longues jambes.

Notez ceci : qu'il portait sous son bras une petite cassette très-lourde, faite en manière de portemanteau ; cassette qu'il n'abandonnait jamais, de sorte que Ton pouvait croire que, comme celle de Tavare, la cassette du père

Dumanoir avait des yeux, et que le père Dunianoir était amoureux de ces yeux là.

Un jour, il avait, contre son habitude, oublié pendant une seconde cette cassette à terre. Un^de ses pensionnaires l'avait soulevée & grand*peine, et, la remettant en place, avait battu, un entrechat, en disant :

— Plus de soixante livres, messieurs, plus de soixante livres !

Et tout le monde avait battu des mains, à Theureuse nouvelle, et témoigné une considération plus grande à monsieur Dumanoir.

D'où venaient cette joie imprévue et cette considération croissante? *

Cette légende s'était répandue dans la troupe, que la cassette du père Dumanoir contenait la caisse, et que c'était pour .cela qu'il ne la quittait jamais.

Or, si cette cassette contenait la caisse, et qu'elle renfermât soixante livres d'argent, c'était cinq mille neuf cents francs qu'il y avait dans la caisi^e ; si elle renfermait de l'or, c'était quatre-vingt-douze mille frances qu'elle promettait.

C'était donc un Midas, un Crassus, un Rothschildi que le père Dumanoir!

Après le përeDumanoir, nousdevriODsdireavânt lui, venait le régisseur général de la troupe :

Monsieur Ferdinand.

Ferdinand^ ordinairement on rappelait dit le CosaquOt parce que le susdit Ferdinand prétendait avoir servi dan» les corps francs, et exterminé, en 4 81 4 et 4815, des hordes entières de sujets de Fempereur Alexandre, nés aux bords du Don et du Tanaïs.

Comment, ayant exterminé des Cosaques, Tappelait-on Ferdinand-le-Cosaque? C*est ce que lui-même expliquait mal, ou même n'expliquait pas du tout.

Hais enfin, c'était un fait, et Ton doute 4*Qn i^U on discute un fait, on s'afilige d'un fait; mais on ne l'expli* que pas.

Cela était ainsi, parce que cela n'était pas autrement; voilà tout.

Ferdinand-le-Cosaque, à part la petite cassette du père Dumanoir, dont on ignorait le contenu, était le seul qui eût un véritable bagage.

Ce bagage était une garde-robe, assez bien montée pour un comédien de province.

Aussi s'était-il taillé, dans les recettes futures, la part du lion.

78 UNK VIE d'artists.

La troDpe ambulsmte comptait «xpioiler la Fbndrs française en société.

Voilà quelle était la position qa*amt esi^ Ferdi&aadle-Côsaque du père Dumanoir :

4 ® Part et demie poor son talent ;

S® Part entière pour sa femme;

3" Part entière poar sa fille;

4° Part pour sa régie;

&" ËnfiQ part pour son ma^sin de costames.

Si bien que le père Dumanoir en était réduit à une simple part, et tous les autres à des demi-^arts.

Ce qui n'empêchait pas toutes ces demi-parts, dont faisaient partie Etienne et Hippolyte, hommes et femmes» d'être joyeux comme le safetier de la fable avant qu'il eût fait iodune.

Hélas! ce n'était point la richesse qui devait leur enlerer celte bonne et juvénile gaieté, qu'ils laissaient librement s'épanouir aux leux côtés de la grande route du NonH sous les rayons du soleil de mai,] gagnant le pays en sautillant et chantant, criant les uns ccmime des geais , chantant les autres comme des fauvettes, se rengorgeant ceux-là comme des coqs , roucoulant ceux-ci comme des tourtereaux.

OHE YIB O'AkTiaTI. 79

Débats de la tmupe Domanoir à ValencSeanes. *- La Tioape de au»K sieur Bertrand, dit Zozo du Nord,— Etienne passe dans cette dernière troupe sous le nom de M. Gustave. — La petite banque et la lumu banque. — La yie des ménages de Bohème. — Rentrée de Gustave dans la troupe Dumanoir. — Gampagne'de Belgique. — Retraite» — Désastre.

On alla amsi jusqu'à Valenciennes, toute cette folie caravane frappant, comme dit Horace, la terre d*un pied libre. Tout cela, riant, chantant, et, à part le père Dumanoir» qui avait sbixante ans, et Ferdinand-le-Cosaque, qui en avait quarante, tout cela jeune comme le printemps, au milieu duquel toute la volée prenait son essor.

A Valenciennes, on s'arrêta. On désirait tâtcr le terrain; on annonça une représentation, et le lendemain on la donna.

Un jour que madame Dorval jouait à Anvers, pour me donner ridée de l'impression qu'elle produisait sur les compatriotes de Van Artevelt, elle m'envoya un dessin représentant la façade du liiéàtre, avec une foule de rats jouant

aux barres sous le péristyle, ce qui voulait dire qull n*y avait pas un chat dans la salle.

Etienne, qui avait eu un premier prix de dessin et de sculpture, eût pu envoyer au Père, qui"*en avait si bien récompensé, un dessin de la salle de Yalenciennes, dans le genre de celui que Dorval m'envoyait de la salle d*Anvers.

On ne fit pas les frais.

La môme nuit on partit. Il n'y avait pas un instant à perdre pour gagner une ville plus littéraire que ne l'était Valenciennes.

Yalenciennes est cependant la patrie de mademoiselle Duchesnois et d'une pauvre enfant que la mort a prise à dix-neuf ans, et dont je raconterai plus tard l'histoire.

Dans la journée du lendemain, on gagna Saint- Amand. Il y avait kermesse. On comptait fort sur cette circonstance.

On îouK Paltnerin ou le Solitaire des Gaules.

On fit cent cinq francs.

Ferdinand-le-Cosaque s'en tira f ses cinq parts et demie lui donnèrent trente francs.

Le père Dumanoir eut dix francs pour sa part.

Les autres eurent cinq francs pour leur demi-part.

Ferdinand, sa femme et sa fille mangèrent beaucoup.

UNE VIE DARTISTB. 81

Le père Damanoir mangea raisonnablement.

Les autres mangèrent un peu. /

C'était tout ce qu'il fallait pour faire prendre patience.

Cependant, comme on comptait donner une représentation tous les jours, il y avait encore moyen de vivre.

Et en effet, pendant les trois premiers jours, on vécut.

Hais, le quatrième jour, arriva la troupe de monsieur Bertrand, dit Zozo du Nord, premier acrobate de France. .

Cette troupe, par sa réunion h. celle de monsieur Colombier, était formidable.

La troupe Dumanoir et Ferdinand ne put lutter contre

elle.

Elle dut crouler. ,

On parla de se séparer, en tirant qui à droite, qui i gauche, et d'utiliser chacun pour son compte les petits talents qu'on pourrait avoir.

Mais ce n'était point l'affaire de Ferdinand.

En société, il avait cinq parts et demie.

Seul avec sa femme et sa fille, il n'avait que trois parts.

Et quelles parts !

Il se fâcha, tira son sabre, menaça d'éventre^ le premier qui parlera.it de se retirer.

Etienne osa metlre en doute le fil du sabre de Ferdinand,

82 UirC TIE D*ARTTSTB.

et déclara toat haat qu'ayant reça des propositkms de Zozo du Nord, comme Côrioiaii, il passait à reanemi.

Le mAme soir, Etienne était assis au foyer des Volsquee, sous le nom yictorieux de Gustave.

Tout le monde sait ce que c'est, dqmis le Roman camiqne de ScarroUt qu'une troupe de comédiens plus ou moins ambulants.

Mais (m est en général moiiis luen rraasigné sur l'eustence pittoresque des saltimbanques.

Voici le personnel de la troupe de Bertrand, dit Zozo, premier acrobate de France, jointe à celle de Colombier.

Le personnel se composait 4<^ du grand-père Golopibier, dief d'orchestre, artiâcier, metteur en scène, jouaot dn la clarinette dans le tour de ville, et du violon à Torchestre.

2« De Bertrand, dit Zozo du Nord, pttre à la parade, et Pierrot dans les pantomimes ;

3^ De madame Bertrand, tournant sûr un chandelier, la tète en bas, et tenant le centrale ;

4^ De mademoiselle Bertrand ataée, jouant les Goloabines, et dansant la gavotte et les pas de gr✠sur la corde;

5^ De mademoiselle Bertrand cad^te, jouapt la statse éacûsPygmalion;

UNE VIE D*ÀRTISTB. 8S

6^ De monsieur Houstapha, dit le Petit-Diable, falsuil toutes sortes de passes et de voltiges sur la corde;

7® De monsieur Flageolet, faisani sous la corde les mêmes e3Lercices que monsieur Moustapha faisait dessua.

C'était au milieu de cette sociélé nouvdle et inconaos que m(»isieur Guitfave venait de s'exiler volontaiie» ment, à la suite de sa <iuefeliê avec Ferdiaaiid-le-Oo^ saque.

L*engagement, verbal, bien entendu, hii oimraù la nourriture et lui promettait 40 francs par mens.

Zozo du Nord avait spirituellement ajouté qii'il aoi&it en outre le drfnt d'itnt f>oyagé à pied.

En échange d'un engagement si avantageux, monsieur devait de son côté faire les enseignes, décorations et traa»* parents sur le calict^ représentant les principales scëack et les tours <de force;

Jouer les premiers râles dans Ifs mélodrames et les vaudevilles;

Représenter les magiciens dans les pantomiii»a;

Enfin, faire le tour de ville à cheval.

Dès le lendei&ain, Zozo du ^ord résokt d'utiliser mas retard le nouveau venu.

L'affiche du soir aoaoAça pour le imdiraiatB un 6|i»>-

tacle extraordinaire, dont le tour de ville donnerait connaissance.

En effet, le lendemain, à onze heures da matin, monsieur Gustave, en habit de général, monté sur un cheval dont le harnais était entièrement couvert de coquillages, pré- ' cédé d'un tambour boiteux, et suivi de la musique», commença sa tournée, s'arrétant à toutes les places, sur tous les carrefours, au centre des principales rues, et criant à haute voix :

— Avec permission de monsieur le Maire.

Ici, il levait son chapeau.

— Habitants de la ville de Saint-Âmand, nous avons rhonneur de vous prévenir que la grande troupe de monsieur Bertrand, dit Zozo du Nord, réunie à celle de monsieur Colombier, donnera ce soir, dans la grande loge, place du Marché, une représentation extraordinaire.

, Le spectacle se composera ainsi :

Madame Bertrand 9 première tourneuse de France,tournera pendant cinq minutes sur un chandelier de fer, sans autre appui qu*une pièce de monnaie.

Mesdemoiselles Bertrand danseront sur la corde, Ta!* née une gavotte, et la seconde un pas de grâce.

Monsieur Moustapha^ surnommé le Petit Diable, fera

ses exercices sur la corde roide, sans balancier, et terminera par le grand saut périlleux en avant et en arrière.

Monsieur Flageolet fera, sous la corde, les mêmes exer* dces que monsieur Moustapha fera dessus.

Monsieur Gustave jouera Fygmalionj scène lyrique de monsieur Jean-Jacques Rousseau.

Mademoiselle Bertrand atnée représentera la statue.

Après Pyginalionj nous aurons l'honneur de représenter Arlequin Boule-Dogue, grande pantomime à grand spectacle, avec costumes et décors analogues au sujet.

Enfin, le spectacle sera terminé par le Carnaval de Venise, exécuté par toute la troupe.

Une pareille annonce était faite pour piquer la curiosité ; aussi la recette fut-elle satisfaisante.

Maintenant, laissons les curieux entrer dans la baraque de Bertrand, dit Zozo du Nord, et s'extasier devant ce splendide spectacle, et disons quelques mots des mystères de cette espèce de franc-maçonnerie de la banque, mystères auxquels monsieur Etienne, dit Gustave, a bien voulu nous initier.

On appelle la Banque tout ce qui fait partie de la grande famille Bohême des saltimbanques.

^ UNE ¥IS D'aRTISTB.

Seulemeat, iï y a /a haute banque et la petite bqanque.

Les écuyers, les dansears de corde, les oomédiftDs te . baraque, enfin tout ce qui a un talent quelconque fait

parLLe de la haute banque.

Les montreurs d*&nixnaux, les aïontreurs d'enfants à deux têtes, de veaux à huit pattes» de phoques disant papa et maman,^font partie de la petite banque. ^

La haute banque, c'est l'aristocratie.

La petite banque^ c*est le peuple.

Tout ce qui a uo talent quelconque est fort respecté: La petite banque ne parle à la haute que cbapeau bas«

Maintenant, rien de plus naturel que Tautoritë du directeur; rien de plus exemplaire que ces ménagea de Bohèmes ; rien de mieux employé que le temps qui &'écoule entre les répétitions et les exercices.

Les femmes blanchissent le linge, teignent les maiUols» taillent et cousent les costumes.

Les hommes travaillent à dresser la banque^ pn^areul des feux du Bengale, bourrent des artifices.

D'autres font ce qu'on appelle des iUugioni.

— Qu'est-ce que c'est que faire des illusions f demandera le lecteur.

— Nous allons le lui dire en deux mots :

UNE VIE d'abtiste. 87

Ld& faiseurs d'illusions trempent dans de Vétain et du plomb foodiis ensemble une pierre de la grosseur d'un pois, taillée et fixée au bout d'un p^t bâton; au bout de cette pierre, il reste une paillette du métal en fusûm. Cette paillette est enlevée et percée à Tinstant même pour bre cousue sur les habits ou autour des casaques.

Les autres soignent les chevaux.

Ceux qui savent lire apprennent leurs râles k icms, fui ne le savent pas.

Tous enfin s'exercent à jouer d'un instrument, et, quand ils savent jouer convenablement de celui-là, ils passent à nn autre.

Tous sont tambours de naissance.

Dans un moment de ruine, après une mauvaise campagne, quand on a été forcé de vendre les chariots, sde i&ettre les chevaux en gage , de renvoyer les gagistes; ^uand enfin il ne reste plus que ce que Ton appelle la. f^ilk, on s' égaye^ c'est-à-dire que Ton s'éparpille dans la campagne. Alors diacun aco» truc; l'un fabrique du ^von à détacher, l'autre de la pommade pour fùre crotti^ les cheveux, l'autre de la poudre pour Uanchir les dents^

l'autre du cirage pour faire rduire et entretenir la chaussure.

Les enfants s*en vont avec des tapis dans les cafés, marchent sur les mains, font les trois souplesses da corps, en avant, en arrière, et dansent la fricassée.

Puis tous les jours, tous les deux jours, tous les trois , jours, selon la distance parcourue, chaque Bohémien revient religieusement apporter au père et à la mère ce qu'il a gagné.

Monsieur Gustave menait, depuis trois mois, cette vie pittoresque et aventureuse, convenablement nourri, mais n'ayant jamais touché un sou des cinquante francs promis, lorsqu'il reçut une lettre d'Hippoljte, contenant ces seuls mots:

« Reviens; le Cosaque est parti. »

Monsieur Gustave ne dit rien, mais, comme il ne se croyait nullement engagé d'honneur avec Zozo du Nord, qui ne tenait vis-à-vis de lui que la moitié de ses engage^ ments, un beau soir, après une représentation de Pygmalion et des Charbonniers de la Forêt Noire^ il partit de son pied léger, sans dire adieu à personne, et prit le cheraio d'Oudenarde, où campaient pour le moment le père Dumanoiretsa troupe.

UNE VIE d'autiste. 89

Et maintenant , veut-on savoir ce que sont devenus les principaux personnages de cette troupe, que nous quittons pour ne plus la revoir? Nous allons le dire.

Mademoiselle Bertrand atnée est devenue madan^ Thomassin ; elle s'est tuée, il y a environ deux ans, en faisant une ascension sur la corde, aux BatignoUes.

Monsieur Flageolet, qui était étudiant en médecine, s*est établi ofScier de santé, chirurgien-dentiste, dans une grande ville de France.

Enfin, monsieur Moustapha, qui s'appelait pour ses

camarades du nom moins prétentieux de Fafiou, est le

.frère de Bastion Franconi, et a fait l'ouverture du Cirque-

Franconi avec Lalanne, le célèbre professeur d'équitatlon

de la rue des Fossés-du-Temple.

Monsieur Gustave retrouva la troupe du père Dumanoir fort désorganisée ; elle avait peut-être plus grand besoin de lui qu'il n'avait besoin d'elle.

Dès le soir même on tint conseil. Ferdinand le-Cosaque, eiuenlevant sa garde-robe, avait anéanti toutes les res-* sources de la troupe. Le père Dumanoir, soit que sa cassette contint de l'or, soit qu'elle contint de l'argent, ne paraissait disposé h en faire l'ouverture qu'à la dernière extrémité. Il fallait donc que la troupe se tirât d'afiaire

M UNE VIE d'artiste.

SiYec ses propres ressources^ — et, il faat le diie, ies ressources de la troupe étai^it xaédiocres.

Gustave et Hippoljte se mirent alors à inveoto: uMt répertcnce de pièces militaires. Le répertxHre ii*élait pas long ; mais on ne donoeràit que deux r^ésefitations daas chaque ville.

Il se composait de Michel tl Chrisime, du Châieau de mon Oncle^ de Saais tambottr ni trompetU^ du Mariage de raison et d'Adolphe et ClarcL

On jouait tout cela avec ruuiforaie de la garnison ées villes où Ton se trouvait, tantôt en dragonst taatAt e& lanciers, tantôt en chasseurs.

Et comme les villes étaient bdges, les uniforaiesétaieat belges.

Au bout de trois mois^ toutes les villes étaient ce qa*on appelle en termes de théâtre, brûlées.

Et cependant on s*acharnait à glaner jus^e dans les villagesy^vec un courage et une persistance dignes d*«n meilleur sort.

Enfin il fallut se décider i la retraile.

L'hiver, dans toute sa rigueur, donnait à ce désastm une ressemUance plus grande enoere avec oàvà de «ou.

UNE VIB l)*ÀRTfSTC ii

Les habits étaient dans un état déplorable, ceux du père ^ Damanoir comme ceux des autres; et pourtant il ne parlait pas le moins du monde d'ouvrir la cassette sur laquelle il veillait avec uqb paternité plus active que jamais. — Monsieur Gustave en était à sa dernière chemise, et un beau jour cette dernière chemise se trouva être si usée, si déchirée, surtout si sale, que n'osant point la suspendre dans Téglise de ***, comme Isabelle avait fait de la sienne dans la mosquée de Grenade, il la }eta entre les sillons d'une terre labourée.

Un col en pafâer remplaça la col d^ toile ; la redingote boatonoée dopais ie haut jusqu'en bas d^ba aux re^anb Tabseace du leste.

EqjBii, on en arrivA à une tdle pénurie, qu'an jour, la troupe tout entière n'eut àxmanger que les navets qu'elte arracha dans un champ.

Le père Damanoir, sa ciassette sous le bras, paissait ûvec les autres, et disait, du légume à moitié ^elé, ce que Charles XU disait du pain de.munitioa à moitié pourri.

— Ce n'est pas bon, mais o'est mangeable.

On comm^çait à croire que ce n'était ni de l'or ni de l'vge&t qu'il avait dans sa cassette.

— Mais aiors, qu'était-ce dercf

92 ONE TIB d'artiste.

Disparition da père Dumanoir. -^ Gustaye et Hippolyte se mettent à sa recherche. — Costuma de Gustave. — Le chemin de traverse. — Marche forcée dans la neige. — La faim. — La chaumière isolée. — Une brave femme et un mari peu hospitalier. — Une tartine de pain.

Un matin, il se trouva que le père Dumanoir avait disparu, laissant une lettre. Il donnait rendez-vous à toute sa troupe dans la ville d'Ârmentiëres, située, relativement à la position de nos héros, à trois lieues au delà de la ville de Lille.

Lorsque cette nouvelle, en se répandant, fit bondir hors d'un sommeil des plus agités Gustave et Hippolyte, ils n'avaient pas mangé depuis la veille à midi..-

Deux heures se passèrent, comme il arrive dans toutes les circonstances où il faudrait une décision rapide pour faire face au mal, — deux heures se passèrent en étonne* ments, en discussions, en projets proposés, débattus, rejetés.

Enfin, on décida que, au risque de ne pas trouver le

père Dumanoir au rendez-vous, le reste de la troupe, chacun par le chemin . qui lui conviendrait, et avec les ressources qu'il aurait l'intelligence de créer, se rendrait à Ârmentiëres.

Gustave et Hippolyte, c'est-à-dire Oreste et Pylade, résolurent de ne point se quitter, et d'épuiser ensemble ce que le sort leur gardait de nouvelles déceptions, et nous pourrions même dire, de nouveaux désastres.

On commença par attendre jusqu'à midi, pour donner le temps d'arriver aux corbeaux, qui pourraient être chargés par la Providence d'apporter un déjeuner quelconque. Mais la Providence ne jugea point à propos de renouveler, pour des païens comme messieurs Gustave et Hippolyte, le miracle qu'elle avait autorisé pour le digne prophète Elisée. A midi on se mit en route. - Il y avait juste vingt-quatre heures que l'on n'avait mangé. Comme chaque minute devenait précieuse, on irait droit à Lille ; à Lille on vendrait la seule chose qui rest&t à vendre, — et bientôt par le détail du costume on verra que nous n'exagérons pas, — une paire de bas à trousse ; on souperait et l'on coucherait avec cela ; puis le lendemain, d'aussi bonne heure que possible, on parti* t'ait pour Ârmentiëres.

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