M CMB TIB D'AB-TISTE
MaîBterant, eoaaae nos tecteurti» un peu moios f amiilîuîaés que nras a?ec les teriae& de tbéâ&re, pourraient fions donasder ce que nous eotendous ;p«r des bas à trousse, nous leur répondrons que des bas à trous^ sont des demi^-BiaiUots , Ueus, Uancs, jaunes, verts, îouges, gris, etioc^, in>-partie, avec lesquels on peut jMer tous les personnages b^oïques, depuis AcMUe jusqu*au maréchal de S»e.
Vers màà, midi et deoû, on se mit donc en route^par un temps gris et bas, avec un i»ed de neige bous la semble de ses sotlli^rs, avec un océan de neige au-^ssus de la lète, avec un horizon de neige devamt soi, derrière aol, autour de tsm.
Qu'on nous permette de détailler le costume de monsieur Gustave, engagé pour les jeunes premiers élégants et ks amoureux de vaudeville, par monsieur Dumanoir, et pour jouer ks PygmsiUon, par mon&ieur Bertrand, dit Zozo du Nord.
Grande redin(ple à la Vc^pné^^e, battant les talons, fermée derrière par une suite d'épingles noires qui ne lui p^roiettaient pas de s'ouvrir.
Souliers éculés, sans bas ni chaussettes.
Chapeau qu'on était obligé de prendre par le fonâ en
siliast, éte pear que les bords ne restassent dans la main.
Bas de paotakm, formant guêtres l&ches, attachés des deox cMés aux poches^ de la redingote par âe& épii^les noires.
Gflet absent, chemise absente.
Cette description du costume de Gustave nous dispense de rendre compte du costume d'Hippolyte.
Ttas deux manrchaîent donc tête basse smr la girande route de Lille, lorsque Gustave eut cette mauvaise pensée de dire, en mesurant des yeux un détour que faisait le chemin :
— Ifeus il doit y avoir, peur aller d'ici à Lille, un chemin de traverse qui nous abrégerait peut-être le voyage dVme heure ou deux.
— Parbleu 1 dit Hippoly te, il y a toujeurs des chemins de traverse.
"--Kh iHenI si tu veux, au premier paysan venu, nohs **wmd€Tons ce chemin?.
Un paysan apparut comme dans les féeries.
Il va sans dire que ce paysan c'était te Diable.
—Voilà, fit Hippolyte.
Gustave s'avança, et faisant le sahit militaire pour ne point fatiguer inutilement les bords de son chapeau :
96 UNE VIE d'autiste.
— Mon ami, demanda-t^il, ne connaissez-vous point un chemin de traverse qui abrège la route pour aller à Lille.
— Oui, mes beaux messieurs, dit le paysan, il y en a un qui raccourcit de deux lieues.
Gustave regarda Hippolyte d'un air qui voulait dire :
— Eh bien ! tu vois que j*ai eu là une idée qui n'était pas maussade.
— Et ce chemin, mon ami? demanda-t-il en se retournant vers le paysan?
— C'est le premier que vous trouverez à votre droite.
— Il n'y a pas à se tromper?
— Non, c'est un chemin où il passe des voitures.
— C'est qu'à cause de la neige, voyez- vous...
— Vous n'avez qu'à suivre mes pas. J'en viens, moi, de Lille.
^ Alors tout est pour le mieux. Merci, mon ami.
Et les deux jeunes gens continuèrent leur voyage, n'ayant plus qu'une préoccupation : c'était de prendre le chemin à droite.
Au bout de cent cinquante pas on trouva le chemin indiqué.
H. Gustave se retourna pour saluer le paysan d*un geste de la main ; mais le paysan avait disparu.
On s'engagea sans hésiter dans le chenoiin de traverse.
La trace des pas y était visible. « On pouvait compter les clous des souliers. /
Il n'y avait donc pas à se tromper.
On marcha une heure, guidé par les bienheureux vestiges; mais, comme depuis qu'on avait quitté la grande route, la neige avait commencé de tomber peu k peu, sous la couche ouatée les traces disparaissaient. .
Il était évident que le moment n'était pas éloigné où Ton n'aurait plus aucun indice pour se guider..
N'importe; il fallait arriver. On marchait donc toujours.
Le moment vint où les pas s'effacèrent tout à fait.
On marcha au hasard.
Au bout d'un quart de lieue, on sentit au bosselement du terrain qu'on avait quitté la grande route et qu'on marchait dans la terre labourée.
On quitta les souliers, aux trois quarts éculés, qui étaient plutôt une fatigue qu'un soulagement; mais comme on ne pouvait pas entrer pieds nus dans la ville, on mit les souliers en poches.
Les poches battaient sur la peau.
Il y eut pour les deux jeunes gens un commencement
de désespoir bien réel, en voyant le jour baisser, rhorîzon «e rétrécir, la neige redoubler.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la plaine était déserte : on eût cru être dans les steppes de la Sibérie.
Les deux voyageurs marchaient silencieux, courbés par la faim, la bise gla(^ant sur leurs joues les larmes qui coulaient de leurs yeux.
Us n'osaient se regarder, de peur de lire le découragement sur leurs visages.
Ils se soutenaient l'un par Fautre. — Gustave voyait marcher Hippolyte ; Hippolyte voyait marcher Gustave. — Tous deux marchaient. Mais l'un des deux tombant, l'autre tombait.
La nuit vint.
Jusqu'à la nuit on avait marché dans une direction probable.
La nuit venue, on erra à Taventure.
Tout à coup Hippolyte s'arrêta.
— Je n'en puis plus, dit-il.
— Qu'as-tu ? demanda Gustave. ^
— Je meurs de faim.
li y avait plus de trente heures que les jeunes gens ^ n'avaient mangé.
UNE VIE D*ARTISTB. 99
— Prends mon bias, et marchons.
Hippolyte prit le bras de au^aAre. Hais tous deux S6&tirent bientôt que le terrain raboteux faisait une fatigue à tous deux de cette aide que Tun prétait à Fautre.
Hippolyte quitta le bras de Gustave et se mit à marcher ^ seul. C'est-à-dire on ne marchait plus, on se traînait.
La neige était devenue un peu moins épaisse, mais il était nuit close.
Tout à coup, comme le petit Poucet, Gustave s*écria :
— Je vois une lumière 1
— Est-ce vrai, ou dis-tu cela pour m'empôcher d» tomber? demsmda Hippolyte.
— Tiens, regarde.
— Oùî
— Là.
— Je n'y vois plus, '
— U, là.
— Oui... il me semble.,.
' — Je te dis que c'est une lumière.
— Allons, marchons alors. #
Et les deux voyageurs piquèrent droit à lalumi&re. Au bout de dix minutes, ils étaient devant uoâ chaumière isolée.
400 UNE VIE d'auti'ste.
— Eafln, dit Hippolyte, nous y voici !
— Oaiy nous y voici. Mais....
— Mais quoi ?
— Mais qu'allons-nous demander? dit Gustave,
— Un morceau de pain, donc, — dit Hippolyto.
— Est-ce toi qui le demanderas? — Moi?
— Oui.
— Ah diable I fit Hippolyte.
— Hein?
— Je n'aurais pas cru que ce fût si diiBcile à demander que cela — un morceau de pain.
— Hé I fit Gustave d'une voix étranglée, quand c'est la
première fois qu'on le demande.
\ — Quant à. moi, si le courage te manque, dit Hippolyte, je me couche-là, et quand ils sortiront demain ils me trouveront mort.
— Ah I par ma foil c'est trop bête! s'écria Gustave. Et il s'avança résolument vers la porte.
La porte s'ouyrait par la moitié, comme s'ouvrent les portes de village, afin qu'on pût pousser la partie supérieure, en laissant fermée la partie inférieure. .
La lumière qui apparaissait à travers la rainure faisait un encadrement carré.
UNE VIE d'autiste. 401
Après une dernière hésitation, Gustave frappa.
— Ouvrez, dit une voix de femme.
-* Bon ! il y a une femme, dit Gustave, nous sommes sauvés!
Alors la partie supérieure de la porte s'enfonça dans Tappartement, et le jeune homme put d'an coup d*œil embrasser tout Tintérieur de la chambre.
En face de la porte, la femme qui avait dit, ouvrez, était assise à un rouet, et filait.
Près d'elle, une lampe brûlait sur une table. Au fond, à droite, était un lit, couvert de serge verte. Derrière la femme, adossé à la muraille, un grand buflfçt faisant huche parle bas et étalant sur Tétagère de sa partie supérieure une vaisselle de faïence à oiseaux et à fleurs. Enfin, & gauche de la porte, au milieu de la face latérale s*ou- Trait une immense cheminée où achevait de se consumer un fagot, et devant laquelle se dessinait une masse informe.
La vue de la femme rassura un peu les deux jeunes gens. Peut-être leur vue ne produisit-elle pas le même effet sur la femme.
Ces deux têtes, quoique belles et jeunes, apparaissant dans le cadre de la porle, sur un fond de neige, avaient, par la p&Ieur et la souffrance, pris un air sinistre.
f08 UNE VIE d'aRTKT».
En outre» la mise des deux vayageucs noctinrnœ ne pié- Yenait point en leur faveor .
Gdfeaias^ aux poeiaie» mois qa'ils diieat^ la femne fut rassurée.
Tons deux commencèrent à parler easemUe; niais à la quatrième 4>u cinquième parole la ?oix d^HippolTle s'é* teignit, et Gustave bontima seul.
— Madame, dirent-Us, ex^uses-noos. — C'était là que la voix d'Hippolyte s'était éteinte et que Gustave avait eontinné. ^ Nous sommes deux pauvres garçons égarés... nous mourons de faim, et si ,tous vouliez bien» — si vous étiez ass^ charitable^ -* si vous aviez la bdhté...
Puis» faisant un effort :
— De nous donner un myorceau de paia...
n Joe put pas aller plus loin , et la voix s'éteignit dai^ sa<gorge comme elle s'était éteinte da&s celle d'Hippolyte.
Alors cette masse informe qu'ils avaient vue près de la ebemiflée» sans saveur ce qu'dle pouvait être, parut s'aaimer, et une voix, brutak cria i
— On'^ ne peut rien vous faire, passez votre chemin. Nous ne sommes pas: râcbesi et.^uaatii dttpain, no&s n'eoL avMs pa&lfâp pour aousHDÔmesi.
Mais, de soa cAtér la femmei^ qui avait vu la pHeuc das
t UKC VIS d'artistb. 409
deux jeunes gens, la (eaune, que lear air honnête avait touchée^ se leva, et, sans faire attention aux paroles de l'homme, alla au tiroir, en tira une moitié de pain de douze livres largefcomfoe une petite meule, et coupant dans toute sa longueur une tartine d'un pouce d'épaisseur :
— Bail! noire liomii&ey dit-eUe, c'est deux paufves garons qui ont Pair bien honnête. Pour une bouchée de pain que je leur donn^ai, nous n'en savons pas plus pauvres. — Allez, mes enfants, et que Dieu vous conduise 1
Et elle leur donna la tartine de pain, qui pouvait peser une livre ou une livre et demie.
Puis, comme si elle eût craint que son mari ne leur ^nt reprendre ce qu'elle venait de leur donner :
— Allez, dit-elle, allez; vous n'êtes plus qu'à une lieue de Lille.
Et elle leur ferma la porte au nez. Mais il était évident qu'il y avait dans cet acte bi&a plus de bienveillance que* d'hostilité.
Les jeunes gens le comprirent bien ; car, loin de lui m vouloir :
— Ohl bmine femme 1 oh! brave iemme i ballHitiëEeitils, tout suffoqués d'émotion ; créature du bon Di^, va 1
104 UNE VIE D^RTISTE.
Oui, nous reviendrons, et si nous sommes jamais riches, sois tranquille, bonne femme; sois tranquille, brave femme, tu n'auras plus à t'occuper jamais de rien !
Et, tout en continuant de la bénir, Gustave divisa la tartine par la moitié, en donna un morceau à Hippolyte et garda l'autre.
Hais quand ils approchèrent ce morceau de leur bouche, ils n'eurent plus la force de mordre dans ce pain de l'aumône, et tous deux se mirent à pleurer à sanglots.
YIII
Arrivée aux portes de Lille. — L'octroi. — La visite des pocbes. — Partes fermées. ^Mauière ingénieuse d'entrer dans la ville. — Gustave dedans, Hippolyte dehors. — Sortie de Gustave. — Nouvelle tentative. — Même résultat. — Désespoir d'HippoIyte. —-Dialogue dana tine guérite abandonnée. — Le déjeuner en espérance. — Entrée^ dans la ville.
Dante, Dante ! grand poëte qui as eu un vers sublime pour chaque douleur I
UNE VIB d'artiste. 405
Les deux pauvres enfants n'étaient pas môme exilés. — Ils n'avaient que faim.
Ils ne montaient pas le dur escalier de C étranger; ib marchaient pieds nus sur la terre de la patrie.
Et cependant tous deux pleuraient, leur morceau de pain à la main.
Ni l'un ni l'autre ne put y mordre.
Mais celte émotion, moitié douce, moitié pénible, leur rendit des forces. Il leur sembla que la bonne femme, en leur disant que la ville n'était plus qu'à une lieue, avait étendu la main dans la direction du petit bois qu'ils voyaient h cinq cents pas devant eux.
Ils marchèrent vers le petit bois, se retournant de temps en temps, et s'écriant : — Oh 1 bonne femme— va ! —oh I brave femme I
Enfin, vers onze heures du soir, plus tard peut-être, — on se doute bien que nos deux voyageurs n'avaient pas de montre,^ enfin, vers onze heures du soir, on aperçut les murailles de la ville.
 cette vue, les deux voyageurs poussèrent un grand soupir de joie.
En avant des portes de Lille, on rencontra les employés de Toctroi.
M6 LNE TIS D*ARTISTe.
— 06 alIee-vousT
— A une.
— N'aves-vons rien à déclacer?
— As-tu quelque cho&e à déclarer? demanda moitK pteurant, moitié riant, Gustave à Hâppolyte.
— J'ai à déclarer que je meurs de froid.
—Et moi, que si Ton nous retarde, nous ne pourrons plus entrer dans la ville.
— Venez ici, dit la voix rude du douanier.
Et il passa sa main sous la redingote, et il rencontra la poitrine nue de Gustave, qui frissonna des pieds à la tête en sentant cette main sur sa diair.
•—Avez-votts de la dentdle ou de la bijouterie? demanda le douanier par habitude.
— Si nous avions de la bijouterie, elle- serait engagée; et si sous avions de Ja de&telle, nous nous en serions fait des chemises.
— Hais enfin, dans ees podies4à, qu'avez-vous?
On fouilla les deux voyageurs. Ils avaient dans^ces poches-là, d'aborâ leiu:s sooiiars éculés» pois ks fameoi bas à trousse, puis chacun le morceau de pain qu*ils n'a^ Taient pas mangé.
La visite dura un grand quart d'heure.
Enfin, reconnus pour n'être porteurs d*aucnne contrebande, les jeunes gens furent autorisés à poursuivre leur chemin.
Os étaient donc arrivés ! la porte hospitalière était là fermée,^! est vrai, mais sans doute elle allait s'ouvrir.
Dans cette confiance, Gustave frappa.
On entendit le concierge pousser la porte de sa maison, s'approcher dacelle de la ville, faire grincer la clef dans ta serrure, et faire basculer la barre.
Puis la porte s*entr'ouvrit de manière à laisser passer un nez rougi par le 'froid.
— Qui étes-vous ? demanda le portier.
— Qui nous sommes?... #- Il esf bon î dit Gustave affectant le plus grand aplomb. — Des jeunes gens de b ville, parbleu!
— Vos cartes, alors t
— Nos cartes... Quelles cartes?
— Vous n'avez pas de cartes?
— Non.
— Alors, bonsoir f vous n'entrerez pas J
Et, avant que les deux jeunes gens eussent eu le temps de faire la moindre observation, la porte était refermée. Gustave et Hîppolyte se regardèrent consternés. Ils
aTaient retrouvé des forces pour venir jusqu'à la porte; mais, à la porte, ces forces les abandonnaient.
— Que faire? que devenir?
' Passer la nuit dehors ? Les pauvres diables, déjà à moitié gelés, gèleront tout à fait.
Gustave songea naturellement au corps de garde dont on voyait briller la chaude lumière à travers les carreaux gercés.
Enfant, il avait tant de fois passé la nuit au corps de garde des douaniers de Gaen, pourquoi ne passerait-il pas une nuit au corps de garde des douaniers de Lille ?
Les pieds étaient gelés sur la neige ; ce fut une doulear que de les arracher du sol. Puis, on sait combien, après les grandies fatigues, les haltes rendent difficile un nouveau départ.
Les deux jeunes gens, se traînant sur leurs pieds endoloris et sanglants, gagnèrent le corps de garde, et, s*adressant à la sentinelle, leur dernière ressource :
— Monsieur, dirent-ils, nous avons publié nos cartes, de sorte que le portier refuse de nous laisser rentrer. Fermettez-nous de passer la nuit au corps de garde.
-^ C'est défendu, répondit la sentinelle.
Les deux jeunes gens jetèrent un cri dedouleurJI
L*accent avec lequel cette réponse leur avait été faite disait assez qu'il serait inutile d'insister.
En ce moment, on entendit sur la route retentir ce bruit particulier aux diligences, bruit de chaînes, de grelots, avec accompagnement de coups de fouet.
Gustave se ranima au grondement de ce tonnerre lointain.
— Hippoly te, une idée I
— Est-elle bonne?
— Je crois bien ; nous allons entrer.
— Comment cela?
— Tu vas voir.
— Mais enân explique-toi.
— Je n'ai pas le temps. Fais ce que je ferai.
En effet, la pesante machine avait rejoint et s*arrétait devant le corps de garde, pour permettre à un douanier de monter, la visite ne se faisant que dans la ville.
Gustave s'approcha.
— Conducteur, cria-t-il, nous avons oublié nos cartes; Impossible de rentrer dans la ville. Laissez-nous monter sur l'impériale, ou nous mourrons de froid.
— Hue I fut la seule réponse du conducteur.
Et les chevaux partirent au grand trot. .^
no UNE. VIS »*ARTfSTE*
— Alerte; H^^poljtel cria Gustave ; piaçDBe^BOBi^ tel d*un côté de la voiture^ wtoi de Vautre: AosTOcbd-tBi à )& poignée de k potHOmy ti iKua entmens. avec b êUigmce..
La maBQ^MM eûAHUAdéa fut datcnlée h Hixatsm même.
PeataU .kfl oîQfiiatttei pa ^mâ sépanÉesi 1& GOfff& àe^ garde df la porte, od courut sans sentir ni la fatigue, ni les blessures, ni la faim. L*espéranceai«ftit fatt40«t oublier.
Au bruit de la diligence, commapar ^usbaiitemeBt^ la porte s'ouvre, la voiture pftsiev la porte: set œfariBe, — Gustave est entré !
H se retourne et regarde autour de lui : p^s. dfHtpiX)- " lyle I
Qu'était-il arriié l
Ce qui éiait arâvéï^tet nàA,
La porte s'était ouverte à deux iMittasIs, le portier Imst un des battants^ sa faniBft Tanlora.
Gustave se trouvait être du côté du fmfkesu Fem-étM l'avaii-il vu ; ^^ ea tant caa^ il ne l'aurait pas arrêté.
Hi]q^jrte était du c6té de la fommeL La . femme V«mt saisi par le pan de sa n^àmg^At, BiffxAyte, qm caanœmt la maturité du y^iameatr n'avait pas eafi riscper de le loi ^ arracher des mains.4ia'âtaii kitaié aieitmàla porte..
OPTE TIE D'ARTFSTÉ. 4 H
Disons & rhooDeur de Gustate qu'il n'eut pas un ins* tant Fidée^ de rester dans la ville quand son ami était dehors. - ^ '
il s'a(|)procïi» du portier.
— Monsieur, lui dit-il, laissez entrer, je vous en supplie, mon camarade.
— Allons donc 1 dit le portier ; pourquoi est-i? si bête? 11 n'avait qu'à, faire comme vous. Tous êtes entré? eh bien vous êtes entré, quoi !... La!9sez4e dehors et restez dedans.
— Monsieur, je vous supplie d'avoir pitié de loi et de lui ouvrir la porte.
— Impossâble t
— Alors, laissez-moi le rejoindre.
^ — Ohl quanta cela, avec bien du pteisir. Allez!
Et, prenant le jeune homme par les épaules, tandis que sa femme tirait la porte à elle, il le lança par l'ouverture ansMtêt que Fouverture f bt ass^ large pour qu'un corps pût y passer.
Puis tous deux, de peur de surprise, se mirent à repousser la porte d'un comoMiii efiEert.
les jeunes gens nl'eurent pas même Fîdée de tatter; ils étairaf trop abafens.
413 UNE VIE D*^RTISTE.
La neige recommençait a tomber.
Hippolyte était appuyé contre le parapet, les bras pendants, la tête inclinée sur sa poitrine.
Gustave alla non pas s'asseoir, mais s*appuyer à côté de lui.
Au bout de quelques minutes, tous àeux relevaient la tête en même temps.
Une voiture s'approchait et même était plus proche qu'on n'eût pu le croire, son roulement s*éteignant sur le tapis de neige qui couvrait la grande route.
On la vit, comme un point sombre, se rapprocher et grandir rapidement.
—Ah c& ! cette fois-ci, dit Gustave, seras-tu plus adroit que la première? ^
— Je t&cberai, dit Hippolyte d'un air abattu. Gustave jeta un regard sur la voiture.
— C'est une berline, dit-il. . Écoute, ajouta-t-il, cette fois^i, je vais me mettre du côté de la femme ; mets-toi du côté de l'homme, toi. L'homme est le moins féroce des deux.
La même manœuvre s'opéra, avec cette différence qu^au lieu de courir à droite, Gustave courait à gauche, et qu'au lieu de courir à gauche, Hippolyte courait ji droite.
La porte s'ouvrit. Il y eut un instant de lutte ; un cri de douleur se fit entendre. Comme la première fois, Guslave était passé.
Il regarda autour de lui, éclipse totale d'HippoIyte.
La femme avait empoigné Gustave par sa redingote; mais elle s'était enfoncé les épingles noires dans la chair.
C'était elle qui avait poussé le cri qu'on avait entendu.
Gustave était donc passé.
Quant à Hippolyte,^ il s'était laissé prendre et mettre h la porte par le concierge.
Même prière de Gustave, même refus du concierge, même sortie de Gustave dans la campagne, accompagnée, cette fois, d'un vigoureux coup de pied au derrière.
Dans son dépit, Gustave n'eut qu'un mot pour Hippo* lyte :
-— Imbécile!
^ Je vais me jeter dans le fossé, répondit Hippolyte
— Il y a deux pieds d'eau : tu te casseras les jambes et tu ne te noieras pas. Oh I si tu devais te noyer, si j'étais débarrassé de toi à tout jamais, je ne dis pas,
— Gustave 1 s'écria Hippolyte d'un ton lamentable. '— Ah! c'est qu'aussi il y a de quoi se damner ! Je suis
114 UfffB VIS D*AftTI8{rE.
furieux... Ttens, Teux-ta nous donner des ooiq^ de |)DiDgT «ela Mtt» ëGhaufficraJ
— Je n'ai pas même le courage de me baUre.
«- Bml eftl-!fie que nous allons ceater ià À crever CMu&e deux chiens? ^
— • Manchons*
C'était la dernière ressource des deux malheoraK » ^î maecbaieBt depuis dioiize Renfles.
— Oui, marchons. ' ' .
— Où irims-nous?
— Je n'en sais rien, mais marchoxis touJMMrs.
Et, ^'ufi élan désespéré, les deux jaiii6s§ttisfie mirent à courir «ur la gnsnàt route.
— Tiedas, dit Grùstave, m» gQédte 1 * —ûà^eia?
— Regarde.
Et il lui montra du doigt une guérite AbendenBée qui ' iessmak sa sUbouette noine sur le 4apistii'iui blanc sans tafifae.
Tons ^teux gagnèFoot la guérite.
Les pieds nis pttrtedent^sar dn bois, au mmos.
'~ J*ai ibieo faim, dit Hijgiiolyte.
-— £h èie& ! filais nous avons du pein.
UTTE TITB D'ATltT'STE. ' 415
— Ah ! c'est vrai, te pain delà femme.
lie pain élsitfeié^*.da'ns fa poche «t ereqrswt sous les dents. Ob ne le dévora fias moins jrnqu^à la dernière miette.
Le pain mangé, les m&oboires eonânuërent leur mouvement; seulement, le mouvement était plus précipité : ter dents daquaiefiit.
Les éeax ^mn s'attachèrent Tun h f antre, ncharU do se réchauffer dans un embrassement qu'on ne peut com^ pfti«r qu'à oelni ées singes grel(^ants du Jardin des Plantes, dans les froides journées (f automne.
— Tâchons de dormir, dit Gustave.
— Dors, si tu peux ; quant h, meî, cela m'est tmpossible. J'ai trop froid, je me meurs.
— Ch t non, imbécile [ est-ce qu^on meurt de froid ?
— Ah ! ffi<m ami, en Russie.. .
— C'était en Russie et nous sommes en France. Bahi tine nuit est bienlOt passée.
Bt Gustave se mît k chanter le couplet de IStanisIas :
Un vieux soldat sait souffrir et se taire, Sans murmurer !
Hîppolyte répondit par un sonpîr; si la guérite ne l'eût soutenu, il fût tombé à la renverse.
116 UNE VIE n*ARTISTE.
— Ma pauvre mère ! murmura*t-iL
— Égoïste ! s'écria Gustave» je dis papa depuis une heure, moi ; mais, au moins, je le dis tout bas.
— Ah 1 fit Hippolyte. "
-^ Tu ne veux pas dormir T
— Je ne peux pas.
— Eh bien 1 allons, voyons, causons... causons de ce que nous ferons demain. Demain... H*écoutes-tu 7
— Je tâche.
— Demain, nous vendrons les bas à trousse ; nous en aurons toujours bien vingt sous.
— Crois-tu ?
— Ce serait bien le diable t
Vingt sous!... C'était leur ambition.
-^ Si nous avions vingt sous, que ferions-nous ? •— Avec vingt sous, dame ! on entre hardiment dans un cabaret.; on se chauffe.
— Oui, nous nous chaufferons, d'abord.
— Puis nous boirbns chacun une tasse de café bien chaud.
— Bouillant! '
— Avec une bonne tartine de pain.
— RôUI
— Oui.
— Bon I
— Alors, nous serons frais.
— Nous le sommes déjà pas mal.
— Ah I tu plaisantes, nous sommes sauvés ; et moi qui m'extermine pour faire rire monsieur !... — Farceur, va!
— Oh 1 qu'il fait froid I murmura en grelottant Hippolyte. -
En effçt, on arrivait à cette heure de la nuit qui touche au matin, et qui, fraîche même en été, est glaciale en hiver.
— Demain, balbutia Hippolyte, nous ne pourrons plus marcher.
— Bah ! nous penserons que nous jouons le soir. L'idée que je joue la comédie me donne, non pas des pieds, mais des ailes.
— Ah I qu'il fait froid ! soupira Hippolyle avec un tel accent de tristesse, que Gustave n'eut plus môme le courage de parler.
Les jeunes gens fermèrent les yeux, non pas dans l'espoir de dormir, mais pour se faire illusion à eux-mêmes. An bout d'un certain temps, Gustave rouvrit les siens.
— Tiens, dit-il, je crois que voilà le jour 1 ^ — Ah ! c'est le dernier.
H8 UNE VIE D*AlTlfif«.
— Voyons ! fais-lui bon visage, au moins.
Hippdyte rouvrit tes yeux.
— £h bien ! mais, si c'est Xe jour, dit-UL les portes doivent êlre ouvertes ! *
— Parbleu !
«- Entrons en «ville, alors, ^w II faut d'abord décoller mes piejs^ — Ah i aie 1 1 Les deuX' jeunes gens sortirent de la guérite hnspUa^ Uère« La porte de la ville était, en e£tet, ouverte. Ils entrèrent triomphalement, couvrant de leurs malédictions le portier, qui se chauffait lâ^^bemaat devant son poêle.
Les deux tasses de café. — Une idée au fond de la tasse. — Vente des bas à trousse. — Le père Dumanoir à rhôtel du Sùige eourûané, — Le tour de adUe. — Le carême iait baisser les recettes.. — Jeûne général. ~ Gustave songe à retourner auprès du père. — Le truc de la ^nouille.
A vingt pas de l'autre c6té de la porte, un boochon apparut.
tWE TW d'autiste. 419
— Entrons, dit Hippdlyte.
— Un instant, et les souliers ?
— Tu as foison.
On tira les souliers des poches, et on se dhrassa* D fallarrt an^oir un véritable respect àes conrenattces pour forcer de pauvres pieds endoloris et ea^nglanlés àeo^er dans un cuir racorni, dur cotnme du tovMiuic, coupani comme un rasoir.
On se chaussa donc, et, une fois chaussé, on entra.
— Oh ! na poêle I s*écTÎa Hippolyte.
Et il courut au poêle, dont il senra fratemellefiwiii le tuyau coBiFe sa poitriM.
— Du café ! cria Gustave d'an ton de miiKoMiftif e ; et Jbieo ehaiii, três-chaud, bouJUsnt! Hum 1 hum f
Au bout de dix minutes, «m «partait deuK tasses deetfé. Les deux tasses furent svalées d'un trait.
Gustave regania Hippolyte.
— Eh bien ! dit-il, sybarite, te plaindran^ tu «ocore"^
— EtdePargentî
— Et les bas à trousse I
— Oui. ^ ,
— Écoule, tes soupers «ool meiiis^tdés que les miens«
— Tu crois f
— Ta es plus adroit que moi.
— Tu croîs?
— Écoute bien ; voici ce que tu vas faire.
— J'écoute.
— Il y avait dans la troupe de Zozo du Nord une danseuse qui s'appelait mademoiselle Mine.
— Mademoiselle Mine ?
— Oui, nous avons joué ensemble & Lille.
— Bien.
— Mademoiselle Mine avait une sœur« une charmante personne qui la venait visiter.
— Qu'est-ce que nous fait toute cette histoire?
— Attends donc, tu vas voir, que diable ! — Mademoiselle Mine avait une sœur, une charmante personne qui demeurait au marché au poisson.
— Il est grand le marché au poisson.
— Il n'y a pas à s*y tromper ; elle demeurait à un des angles, il n'y en a que quatre.
.— Â quel étage? «Te te préviens que s'il y a à monter...
— Il n'y a qu'à descendre.
— Alors elle demeure ?
— A un étage au-dessous du rez-de-chaussée, dans une cave.
UNE VIE D'ARTiaTE. 12f
— Bon ?
-s- Tu iras la trouver de ma part.
. — C'est bien."-
— Tu ne lui diras pas que je suis ici.
— Non.
— Tu lui diras seulement que tu es mon ami.
— Après?
— Et tu la prieras de se charger de vendre les bas à trousse; elle les vendra toujours plus avantageusement qae nous, elle.
— Tiens, c'est une idée.
— Malhonnête! crois-tu donc qu'on en manque d'idées?
— Non, quand tu es auprès du poêle.
— Bon I et qui donc a eu l'idée de prendre le chemin de tiseiverse?
— Ah ! oui, vante-toi de celle-là.
— Allons, va trouver mademoiselle Mine, Rapporte cent francs, si tu peux; mais ne rapporte pas moins de vingt sous.
— On fera son possible.
— Pars, tu as ma bénédiction.
— Trois quarts d'heure après , Hippolyte rentra le visage épanoui.
iS2 UNB TIB D*ARTI8TB.
Les bas h trousse avaient été vendus quarante sous par mademoiselle Mine cadette.
Tous frais payés, il resta vingt-(][uatre aous. Ou avait déjeuné avec un morceau de pain, un morceau de fromage» un verre de bière.
— Gardon, deux petits verr^, et en Toute, dit Hippolyte.
— Voyez-vous ce gaillard-là, qui disait qu'il ne pourrait pas marcher. Mois ton père t'aUend donc- pour tuer le
* bœuf gras, enfant prodigue, que tu fais de pareilles dépenses ?
On but les deux petits verres, et l'bn ae mit «n route, chacun ayant un croûton de pain daaa sa poché et une réserve de dix sous.
U est wai que l'on n'avait plus les bas à trousse, mais enfin on ne peut pas tout avoir.
Deux heures après, on entrait à Armentières.
— AveZ'Vous vu des comédiens ? demanda Grustave au premier bourgeois qu'il rencontra.
— Sur la grande place à gauche, au Singe couronné.
— Bon ! le chemin de la grande place, s'il vous plait?
— Toujours' tout droit.
— Merci ! £h bien I ta vois qoe le père Dumanoir est un honnête homme.
«NU Yifs d'artiste. 42S
— Ta sim leproverbe: qui perd pôdie.
— Et sa cassette, une honBête cassette.
— Ce senôt te momeot ée savoir un ym ce qa*il y a ^dans.
— Je Tai secouée un jour, cela sonnaitcomiMdes iMrix... Vm mangerass bien, à propes, des noix.
— Garçon! du dessert à monsiear. -* Ohl te nhÛQ défaut que la goarmaodfse t
Bt tes deux jeenes gens gagnèrent m hâte la grande place. ,
te tewf eok n'atait pas menti, le père Dumanoir et te reste de la troupe ralliée à lui^étaît à rfa^tei dti Singe couronné, occupés à faire à la main des biltets, que Ton comptait porter de maison en maison.
Eb «peicevant les deux jeunes gens, te père Dumanoir prit son chapeau à deux mains, Tintroduisit entre ses deux «endH, iMÂgna sa baiîflfelte et se redressant :
— Mes bien bons amis^ vous êtes un peu en retard^ dit-il.
— Noaa naos sommes perdt», dit Hippolyte.
— Mettez-vous là et écrivez. ^
— Écrivons, quoiT des biHets! — Mauvais moyen do publicité, dit Gustave.
ISr UNE VIE d'artiste.
— Mon bien bon ami, en proposez-vous un autre? répondit le père Damanoir.
— Je propose de faire le tour de la ville avec le tambour.
— Nous y avons bien pensé, mais il demande vingt jous ce satané tambour.
— Je fais l'avance des vingt sous & la troupe, à Ist condi* tion que je les prélèverai sur la recette.
— Accordé ! cria-t-on d'une seule voix»
— Hais, mon bien bon ami, que jouerons-nous sans costumes ? demanda le père Dumanoir.
— La pièce militaire : Stkns tambour ni trompttUi Michel, et Christine, Adolphe et Clara.
— Allons, soit.
Et il remit son chapeau sur sa tête.
On alla chercher le tambour qui demanda à être payé
d'avance.
Monsieur Gustave lui tendit majestueusement ses vingt sous.
Le tambour prit les vingt sous.
— Et maintenant, dit-il, vous me donnerez bien une place pour ma femme et mes deux enfants.
— Êtes-vous de la garde nationale?
— Oui.
— Vous aurez quatre places, mais vous nous prêterez votre uniforme.
• — C'est dit.
— En route alors.
Et le tour de ville commença.
On joua avec Tuniforme de deux gendarmes, Thabit du tambour et la défroque du garde-champêtre.
On fit soixante francs de recette les frais payés. ' Comme Ferdinandle-Cosaque n'était plus là pour enlever cinq parts et demie, chacun, les vingt sous de Gustave reli^ gieusement prélevés, eut par entière.
Cinq francs soixante centimes.
C'était le Pactole, s'il eût coulé tous les jours.
Mais, au lieu d'être en crue comme le Nil, le Pactole était en baisse.
Nul ne peut dire, de science certaine, la cause de la crue du Nil.
Nous allons dire sans crainte de démenti aucun, la cause de la baisse du Pactole.
On entrait dans le carême.
Temps de jeûne pour la chrétienté, mais surtout pour les comédiens, particulièrement pour ceux de province.
Un soir qu'on n'avait fait que dix francs, — il est vrai
4S6 , OHE VIE D*AtTI8fE.
que c*é(aît aa-deâBOUs des fraig, c- Giuslave dit k Hippolyte :
— Hippolyte, je me rends.
— Qu*est-ce que cela veut dire, «je me cettd&T »
— Cela veut dire que je «bu vaÎACH.
— Btque?*..
—Et que je vais aborder ua UBnvék emploû
— Lequel?
— Celai des ffls repentants. 3e dâtote par Veafaat prodigue. DemUiD, je pars pour Caen. Je toiabeaiix pieds da père, et je fais ce qa*ll vdut, dût41 eii|ef «que je ne joue plus la comédie.
— Renégat, val
— Que veux-tuf ia force faumame a sa mesare.
— Combien as-tu pour partir ?
— rai ce >qa'il sub laai, Jieiif fiaacs; quatre francs pour acheter une paire de souliers, cinq francs pour faire fatTOUtediciàParift. ' \
— Sais-Hu qu'il y a plus de cinquante ^fieues de Lille à | Paris? I
*- Cinquante- cinq I e*est vingt sous par étape, à onze | lieues par jour* — - Bt 4e Paris k Caen, comiioD de lieues ?
UlCC VIE tVllTiSTE. i^7-
— Cinquante-lrois.
— Cent huit en loiitl
— Bon ! cela s'avale.
— Cent huit lieues avec cent sous, ce n^est pas an sou par lieue ; tu auras <ki tijra^
— A Paris je trouvait bien uo attcien camarade qui me iMrélera quelque chose.
-- C'est décidé?
— Irrévœabieiaeoi.
^ Bon voyage.
— Embra^fi^ns-OMis.
— Demain...
— Demain, je sûiai en route avant que tu sois éveillé^
— Alors...
Les deux jeunes gens s'embrassèrent.
— A propos, dit Gustave.
-^ Quoi?
— On ne 8^ t pas dans quelle position ou peut se trouver.. — Tu as raison.
T- On peut être obligé d'aller pattredans les champs^ et ne plus même trouver de navets.
— Nous avons passé par là.
-* Eb biao, je veux te faire un cadeau avant de te quitter»
t88 UNE VIE D*ÀRTISTR.
— Donne.
Et Polyte tendit les deux mains.
— Être matériel, va !
— Dame!
— C'est à ton moral que je m'adresse.
— J*aimerais mieux que ce fût à mon physique.
— Je Tais tUclier de passer de Vun à Tautre. Tu sais que je fai raconté que, tous tant que nous étions, dans la haute ou la petite banque, nous avions des trucs.
-T- Oui, tu m'as dit cela.
— Je t*ai raconté les trucs de tout le monde, excepté le mien.
— Tu avais donc un truc aussi, toi ?
— Je pêcUais des grenouilles,
— Pour quoi faire ?
— Pour les manger, donc !
— Pouah I
— Tu as diablement tort, c'est tout simplement ua mangerdéIicieux,quelquechoseentrerangQilleetlepoalet«
— Oh l canaille I
— Comment?
— Tu me fais venir l'eau à la bouche I
— Ah î ah ! tu ne méprises donc plus la grenouille?
— Tu sais la confiance que j*ai en toi.
— Ëhbien, écoute... Seulement il fautqu*il ne gèle plus.
— Oh ! il finira par d^eler I
— Espérons-le... Tu choisis un pays où il y a beaucoup de mares.
— Je n*ai pas besoin de le choisir; j*y suis : il y a des mares partout, dans ce pays-ci.
— Le soir, tu sors, tu fais cinq cents pas dans les champs ; ta écoutes de quel cOté vient le plus de croassements.
— Va toujours.
— Le lendemain, tu te diriges de ce cdté-là... Â propos, il faut être trois.
— - Comme les Parques.
^ Ou comme les Grâces.^. Moi, j'allais toujours avec Fafiou et Flageolet. Arrivé au bord d*une mare, tu explores la surface de l'eau; tu vois cette surface trouée par dix, quinze, vingt museaux de grenouilles : elles sont là comme des feuilles vertes, s'appuyant sur leurs pattes écartées, et écarquillant leurs yeux d'or. Tu te dis : « Bon ! » puis lu coupes deux baguettes longues l'une de douze à quinze pieds, l'autre de dix-huit ou vingt pouces ; à chacune d'elles, tu laisses le commencement d'unebrancheformantcrochet ; scaJemeot, ce crochet doit se trouver à l'extrémité la;)lua
430 UWE VTB ©'artistï.
mince de la gaule de douze ou quiBze pieA8> et h TextrémHé la plm forte de la bagoelte de dix-fauil m mfi pouces... Tu suis bien mon raiseoBeme^ ifes^ee pasf
/— ParMeu 1
— ^Tu donnes la baguette de dix-huit ou vingt pooees à tes luaiid; tu gardes la gaule de douze à quinze pMfs. Avec ta gaule, tu t*approches du bord de la mare ; t» choisis celle des grenouilles par taqueHe il te conftest de commencer ; tii la touches légèrement du bout de ta gaole... légèrement t tu comprends ! si tu la touches J^aMeffleot, elle plonge, et bonsoir, la grraoï^le ?
— Légèrement t
— * Légèrement... de manière à la caresser; pois, «iR te bout de la gaule, tu llattires k toi, tout deucementr a^ec précautiDUf... Si' tu l'attires trop vile, d'aifleras, elle te prévient : elle fait crrrvâ f y
— C'est étonnant comme ta imite» bien- la gresooitlel
— Je l'ai pratiquée... Ta Tattires donc tout doueemeot tu rattires, tu rattirés jusqu'à ce q»'dle seit à^ta portée; alors, tu lui passes la main sous le vestte...— lie'y a pas de dangeNqu'ette se sauve si tu preadsles pféeaiHiofis que j'ai dit; — et vlan I d'une claque, to la jettes àqmn» ^ sur le gazon I Tesdeux'amt» sairtevideseoe: l'va le prend
UNI ▼» a'artistb. 13f
par les pMBS. èe àtnaAj Taitlre par lèâ pattes âe'deitièr& : celui qui bliastparlea patl6.de deisat laeMqpe e» dou a rendroit eti: appannsoit ol' siiUk la deux petits es çpâ font ressort; Gelui fui fiesft les patlei de decntee tes éè* pouille, les Boue et kseeAte dau tabagnettede diXf-bait ï vifigt poaeesfc Ibi, pendant ce tempsrlà tu as cbolsî nue seconde grenaiiiUe à qui tu fais Gomme k la pranièfe ; puis ta » dratâs. une troisiâiiie, pms ane quatrième^ puis iutant qu'il y eaa I Quaad il D*y e& a fisi% la vas à. uae mtre mare, ei ain de suite. A trois, quatre, eî&q, six loazaines de fflpeiwuilies, -*- seloB que tu les aimes plus 3u moins, ou que tous avez plus ou vmm bon appétit, loi et tes conpagiMHiis, — tu arrêtes ta pêcbe.
— Hais ce n'est pas le tout que d'avoir des grenouAles : [1 faut quelque chose pour les assaffionner, et of importe luoi pour mangor «vec ï
—Attends dose t Jostsmeiit, Toici œ que nous faisions: 30US entrions chez un paysan ; Flageolet jouait un air do :ornet à piston ; Fafioù faisait trois sauts périlleux en avant, •rois sauts périlleux en arrière; et le paysan nous donnait >oit un peu de beurre, soit un peu de saindoux, soit un m de crème. Nous aUmiachez un second paysan : Fte^
geolet i^enaît eoB cornet à piston; Eabm faisait sea
trois sauts périlleux en avant, ses trois sauts périlleux en irrière; et le paysan nous donnait un morceau de pain. Bnfln, nous allions chez un troisième paysan : Flageolet et Fafiou donnaient une troisième représentation, et le troisième paysan nous prêtait son feu et une casserole. Tu as assez d'intelligence pour deviner le reste. — La même chose peut se faire à un homme seul; elle prend plus de temps, voilàtout,attendo qu'on est obligéde pécher les grenouilles, de courir après, -de les attraper, de les couper en deux, et de les dépouiller sans aucun secours ; mais, dans ce cas, on n'a besoin d'en pécher que deux douzaines au lieu de six, ce qui revient au même.
— Ah ! cependant, il y aurait un inconvénient pour moi : c'est que je ne sais ni jouer du cornet à piston, ni faire les trois sauts périlleux en avant et en arrière.
*- Non, mais tu as une belle voix; tu entres chez le paysan, tu te poses en troubadour, tu chantes ;
Ha Fanclifitte est charmante ^
' Dans sa simplicité, Et sa miné piquante Vaut mieux que la beauté !
et tu arrives aux mêmes fins; le premier paysan te donne du beurre, du saindoux, de la crème; le second paysan te
donne un morceau de pain, et le troisième te laisse faire ta fricassée* Le lendemain, tu vas dans un autre canton. C'est là ce qu'on appelle le tmc de la grenouille. — Et, maintenant, rembrasse-moi! Je pars plus tranquille, car j*ai rorgeuilleuse conviction^d*étre ton bienfaiteur !
Les deux jeunes gens se rembrassërent, et, le lendemain, avant le jour, monsieur Gustave était sur la route de Paris.
Gastave & la barrière du faubourg Saint-Martin. — Disparition de l'auberge de la mère Carré. — Une bonne nuit dans une cave. — Un généreux ami. — Gustave sur la route de Caen. — Une carriole. — Espoir et déception. — Un gîte dans une voiture de blanchisseuse. — Marche effrénée. — Arrivée à Caeu. — • Le père déménagé. — Un der:uicr effort. — Gustave dans les bras du père.
.Le cinquième jour après celui du départ, à deux heures
de raprës*midi, monsieur Gustave était à la barrière
i34 VNB VIE dVrtists.
Saiat-Hartifi, flaivant Fodeur de& civets et des malâldèat^ mais saas ua sou poor se mettre mi morceau de lièvre, -ou de barbttloB sous la dent»
Ses deroiers deux sous aTaienl été employés,, le maliii, à rile-Adam, à acheter use miche de pain.
Et^ cependant, monsieur Gustave avait râaeki une <;hose : c*était de a^eutrer dansr Paria qu*à dix Imees da soir.
Pourquoi cela?
Vous allez le comprendre.
Monsieur Gustave comptait loger au coih de la petite rue Saint-Nicolas, chez madame Carré. Il connaissait la maison, Tavait étudiée en dessinateur, savait de quelle façon les lumières et les ombres étaient ménagées. Or, en se plaçant dans Tombre, son dénûment serait moins visible; puis» si ce qui était probable,, il n*y avait pae de place dans rhôtel, au lieu de le reuToyer, comme on ne manpuerait pas de le faire à une heure de la journée oà il aurait le temps de chercher un autre gtte, on le garderait, dût-on le faire coucher dans un coin sue une botte de paille ; c'était tout ce que monsieur Gustave ambitionnait.
Voilà, j'espère bien, deux raisons soffisanles aux jeox
UNE VIE d'artiste. <3S
deims leetenrs ptmr que moûsieur Gustave agît comme il agissait.
^n reste, si dles ne suffisaient pas, nous en serions dé» sespëré, attendu ([ne nous n'en avons pas d'autres à imr oiSTrir.
Monsieur Gustave attendit donc à la barrière, se chfauf* fant aux réchauds des marchands de marrons.
A dix heures sonnantes, il entra en ville.
Quand on vient de faire cinquante^'crnq lieites en cinq jours, ce n'est pas une grande affaire que de descendre le^ fâiibourg Saint-Martin, surtout quand on va trouver au coiu de la rue, là, toute prête à vous recevoir, l'aubergede la mère Carré, de cette bonne mère Carré, qui appe* lait monsieur Gustave son petit Etienne.
^ Se présentera- t4l sous le nom de Gustave ou d'É* tienne?
Sous le nom d'Etienne.
Hais où diable est donc l'auberge de la mère Carréf?
Ouaîsl
Démolie, rasée, entourée d'urfe palissade de planches!
Ah!...
Gustave alla s'asseoir sur tme bornCy-aucoin delà petite^ rue Saint-Nicolas. On cftt pu îe prendre pour Ulysse ren-
«136 CNE VIB D'ARTISTfi«
Irant à Ithaque, s*il eût trouvé an chien qui consentit à mourir de joie en le revoyant.
Comme il n*avait pas de chien, c'était tout simplement 4nonsieur Gustave; mais monsieur Gustave fort abattu, cette fois.
II n'était cependant pas homme à se laisser abattre tout à fait.
Cette résolution prise, le voyageur se leva.
Une porte avait été ménagée dans la palissade.
Cette porte fermait en dedans avec une ficelle à œillet et 4in clou à crochet.
Il passa sa main entre deux planches, trouva la ificelle, la décrocha, ouvrit la porte, et la referma derrière lui.
Puis il tâta du pied le terraip, trouva un escalier de cave, descendit douze degrés, et se trouva dans la tiède atmosphère des demeures souterraines.
Un bonheur n'arrive jamais seul.
Monsieur Gustave avait trouvé un gtte; il allait trouver iun lit.
On avait vidé les vieilles paillasses de Thôtel de madame Clarré dans un coin de la cave.
Cela faisait un lit doux comme l'édredon !
UJTB VIE d'artistb. ^ 437
Monsieur Gustave ôta sa redingote de peur de la faner, et s'enfonça jusqu'au cou dans la paille.
A part l'estomac qui criait famine, la nuit fut donc assez bonne ; par comparaison avec la nuit de la guérite, elle fut même excellente.
Le lendemain au point du jour, Gustave se leva, secoua sa belle chevelure noire, et s'en alla trouver un ami.
L'ami lui donna à déjeuner et lui prêta trente sous \
Il s*agissait de faire cinquante-trois lieues avec trente soûs.
Bah I on avait fait tant de choses difficiles, qu'on finirait bien par faire une chose impossible.
Gustave l'entreprit, non pas comme Néron, parce qu'il était désireux de l'impossible, mais parce qu'il était contraint par la nécessité.
A deux heures de l'après-midi il sortit de Paris.
A dix heures du soir, il arrivait à Mantes.
C'était déjà quatorze lieues d'avalées sur cinquante-trois.
Le voyageur dépensa dix sous pour le logement, dix sous pour la nourriture : restaient dix sous pour les trente-neuf lieues.
Le lendemain, Gustave se mit en route dès le matin : il faisait un mauvais temps, gris, sombre, bas.
188 VNB Vl'E d'autisti.
A ime Uem éd Mantes, il i^ignit im nMFdiiml qui
voyageait. avec sa^v^ture.
La voilure suivait le milieu du pavé.
.Le nmroha&dyOonfiMit éms rinteltigence de«ou eiie* val, suivait, lui, un de ces petits diesaiitô cpie tes piéiMs Ifftcent le loBg des fosséa.
L**eBiaat prodigue guig^ra te vmluvé. /
Celait uae jolie cariiole recouverte de toile ^cirée,£iispendue sur Tessieu, c*e6t vrai, jnais rettédiant à Titconvénienldu cahotage par une banquette à courroies.
Cet^xamen le détermina à lier convo'sation avec Ic^arcband.
Le marchand rendit la main.
— Est-ce que vous allez loin comme cela? jd6manda-t*ii après les premiers compliments échangés.
— A Caen, répondit le jeune homme.
— A Caen I... Vous n'y Êtes ipas encore !
. Puis, étendant la main, pour s*âs$urer que i^iiettucs .goultes commençaient Â. tomber .:
— Il y Aura de la pluie auparavant.
— J'en ai peur !
— Tenez, la wiià qui vient,
^— Diable ij^ousiOlûnsitre mûttiUéa.
«TVE TIB D AllTIST'E-
— Ab 1 je Be le serai pas, moi.
— Commeot cela?
«— Je Tais remonler dans ma voîtirre.
El , joTgorat !%xenipte aa précepte , il remonta s» effcfl dans sa Toitore, foueita son cheral, et partit an trot.
Gustave avmt penSki son narii^uâage.
Au reste, jamais le pauvre Wyagear n'avait essayé pareil AStage ; à quinze lieues de Mantes, il s'arrêta...
lies dix âerDîens sous avaient été employés «i déjeuner «tnu dîner.
U ne faMt pas son^^er an coucher.
Une voiture de l)lancbisseu8e, dételée devant la porta d'une maison, en fit les frais.
Le wyageur s'introduisit dans la voiture, et s'y accommoda de son mieus. ^
Restaient, pour le toidemain,* Tingt-cpiatte lieues à fûre, 0t^ pas un sou pour âcbeter un petit pain, ou pour boire une goutte d'eau-de-vîe. /
A quatre iieures du matin, ie froid était «si intense» l'eau qui filtrait à travers la toile était si glacée, iiuele voyager réselnt de se mettre en chemin.
Il lui restait vingt-quatre lieues à iMte, et il lui était
4iO UNE VIE d'aRTIS^TE.
passé à travers le cerveau, comme une lueur de folie, de faire ces vingt-quatre lieues dans la journée.
A midi, il en avait fait quinze ; il tombait de faim et de fatigue. Il eut un instant l'idée de s'asseoir au bord du chemin ; mais, quoique se parlant à lui-même, il se dit tout haut : ^
— Si tu Rassieds là, Etienne, tu meurs là.
Et il continua de marcher.
A deux heures, il avait fait dix-huit lieues. Il ne lui en restait plus que six ; — il est vrai qu'il était presque fou.
n marchait comme un homme qui a le vertige, d'an pas insensé, frénétique, furibond, la tète au vent, l'œil fixe, les lèvres entr'ouvertes, les dents serrées.
Sa respiration ressemblait à un rugissement.
Ceux qui voyaient passer ce jeune hoiïïme pâle, à l'œil fiévreux, aux poings fermés, aux bras roidis, se dérangeaient de sa route et disaient tout bas :
—Est-il donc enragé celui-là démarcher d'un pareil pas?
Et lui, marchait toujours ; ses muscles obéissaient à un mouvement mécanique ; on eût dit une machine remontée par la main de Satan ! Il lui semblait maintenant que la distance lui importait peu, et qu'il arriverait quelle que fût la distance.
UNE VIE D*ARTISTE. Ul
Seulement, une fois arrivé, qu'adviendrait-il T
Le Grec de Marathon, lui aussi, était arrivé à Alhënes, mais, en arrivant, il était mort I
A cinq heures du soir, sa marche ne s^était ralentie ni d'on pas ni d'une minute à la lieue.
Mais les arbres de la route, les maisons des villages, tout tournait autour de lui.
Ses tempes battaient h lui faire croire que ses artères allaient se rompre.
Il avait un bruissement dans les oreilles, comme s'il côtoyait la chute du Niagara.
Il voyait rouge, comme s*il eût eu un nuage de sang sur les yeux.
Tout & coup, il entendit un bruit de tambours.
C'était la retraite. •
Il approchait de Caen I
Il poussa un cri rauque, pareil au rugissement d'une hyène.
Bientôt la ville se dessina comme une masse noire toute transpercée de lumières.
Depuis la veille, à quatre heures, il n'avait pas mangé une miette de pain, pas bu un verre d'eau.
Il descendit le faubourg de Vaucelles comme un fan-
tome, suivit la rue. Saint-Jean dans toute sa limgQeur, entra dans la rue ées Carmes, se i»>i^i^ éam f aHAe de sa maison natale; mais sans avokr la loree de monter tes trois étages, alla jeter ses deux mataiB e<mii« imej^ite en criant :
— Lepèrecst-Hlà?
Un homme vint ouvrir.
— Tiens ! c'est Etienne, dit^il.
— Le père ! où est le père? deman<la le jenae bomme faaietant et s^appnyant contre la muraille pour ne pas tomber.
— ^11 est djiménagé.
— Et où demeure-t-il ? mon Dieu I
— Rue des Postes, 42.
Le malheureux ne répondit pas un mot; il se Ternit en
route.
n y avait cinq cents pas à peu près pour aHer de Tan* cien logement au nouveau.
Ces cinq centipas lui parurent un instant plus difficiles à achever que les vingt-quatre lieues qu'il venait de faire.
La mmson de la rue des Postes avait une allée, comme celle de la rue des Carmes.
Seulemenrt il ne savait pas où demeurait son pète, si
UNE TIE d'artiste. IIS
c*ëtait au rez-de-chaussée, au premier , au second ou aa troisième étage.
Il se jeta dans l'allée en criant :
— Père! pareil père!! 1
Cet appel lamentable, le père l'entendit du second étage; il reeoft^it la voix de son enfani, se précipita par le»- de* grés et arriva comme il tombait presque évanoui.
— ^Ahl mon pauvre garçon! dit-il.
Et» 5afi& dire ua mot de pliis,, saaâ lui adresser un reproche, il le prit dans se» bras, l&pofta bu secoad étage, le dépouilla de ses bailIoBs, le lava et le coucha tomme Ior&qtt^iL élâil enfant.
éiie&ne se laisfiait faire : il lui seiBibiail avoir le& feiaS' et fes jafiibes cassés.
Jl A*ayaU mémd plusrla force âê se plaiaâce»
114 UNE VIB d'artiste.
Le paquet de choTeux. — Le père raconte à Gustave un épisode
de sa jeunesse.
Étienne.ne saurait dire lui-même ce qui se passa dans la Duit qui suivit son arrivée; il avait perdu connaissance ou à peu près. U sentait de temps en temps ses lèvres se desserrer, puis une liqueur fortifiante humecter sa gorge desséchée ; puis les lèvres de son père, de cet homme qui dans les temps ordinaires ne Tembrassait jamais, les lèvres de son père se poser toutes frémissantes, sur son front.
Son souvenir ne va pas au delà de ces vagues détails.
Le lendemain seulement, en revenant à lui, il trouva sur une chaise, près de son lit, une pile de livres.
Le père s*était souvenu que lire, lire encore, lire toujours était une des distractions de Tenfance de son fils.
Pendant huit jours, le jeune homme garda le lit. Quand il voulait en descendre pour aller chercher un objet quelconque, il en descendait les mains les premières, se traî-
nant comme un phoque, aussi empoché de son train de derrière que si une roue lui eût passé dessus.
Un jour qu'en Tabsence de son père il avait, pour se distraire, ouvert la vieille armoire de noyer, et que, cherchant sans savoir ce qu'il cherchait, il ouvrit les uns après les autres tous les tiroirs , au fond de Tun deces tiroirs, il trouva un paquet de cheveux ficelés d'un ruban noir, et enveloppés dans un triple papier.
Ce ne pouvait élre qu'un souvenir de famille ; ce souvenir éveilla sa curiosité.
Il mit ce paquet sous son traversiù, et^ quand son père rentra et, comme d'habitude, vint s'asseoir près de son lit, tirant le paquet de sa cachette :
— Qu'est-ce donc que cela, père? demanda-t-il.
Le père n'eut pas besoin d'enlever le triple papier; au simple contact de la main, il reconnut ce qu'il renfermait.
— Ça, dit-il, ce n'est rien.
Et il jeta le paquet au feu.
— Oh 1 père! s'écria le jeune homme en s'élançanl pour rattraper ces cheveux qu'il se doutait être un souvenir plus précieux que son père n'affectait de le dire.
Mais le père le. retint par le poignet jusqu'à ce que le
4*6 ONB TIK d'artiste.
papier, avec ce qu'il contenait, fût complètement nSdnit en eeodres.
Alors il se renversa dans le fond de son fauteuil, laissa tomber, en soupirant, sa tête sur sa poitrine, et ferma les yeux.
Puis, de ces paupières closes sortirent deux larmes muett^, qui roulèrent sur ses joues, suivies de deux autres larmes.
n était évident que cet homme de fer retournait en arrière, et, faisant un voyage dans le pays de sa jeunesse, remontait le chemin des illusions.
Le jeune homme, tout étonné, le regarda pleurer un instant ; puis, à son tour, il allongea ses lèvres, et, chose qu*il n'avait jamais osée, il baisa les joues du vieillard, à l'endroit même où les larmes les sillonnaient.
Le vieillard ouvrit les yeux, enveloppa de son bras la tète de son fils, et, lui appuyant à son tour la bouche sur le front •
—Etienne, lui dit-il, je f entendais dire un jour à d'autres enfants avec lesquels tu jouais, et qui te demandaient : Pourquoi donc a-t-il l'air si dur, le père Jean? » je t'entendais dire : « Ah I ce n'est pas qu'il soit méchant ; mais il parait que, quand il était jeune, on nelai apas appris à rire.
UNE VIE d'artiste. iVt
— Père!...
— Tu te trompais, Étieme : jeune, je riais comme tes autres enfants. A dix-huit ans, fêtais un joyeux compa-* gnon, et, pendant les trois premières années que je restai au régiment, quand on n'avait plus de comparaison pour peindre la gaieté, on disait: «Gai comme Jean.:» Maintenant je vais te raconter comment et pourquoi j'ai cessé de rire.
€ J'étais Tatné de mes frères ettle mes sœurs, leur atnè de beaucoup ; de sorte que lorsque mon père et ma mère allaient, soit à leur travail, soit à leurs affaires, c'étiiit à moi qu'on laissait la garde des autres.
» Aussi les plus petits m'appeiaient-ils mère Jean ; les moyens, pire Jean, et les plus grands, jrèrt Jean.
» Au milieu de tout cela, celle que j'aimais le mieux, c'était un amour d'enfant qui se nommait Catherine, Monde, rose, fraîche, rieuse, et m'aîmant comme je l'aimais, c'est-à-dire beaucoup.
» Quand je m'engageai, elle arait douze aus ; — c'était en 4791 ; —je regrettai beaucoup mon père, ma mère, mes petits frères, mes petites sœure; mais ce que je regrettai plus que tout, c'est Catherine.
» Je partis ; j'arrivai à Tarmée, je me battis quatre ans — toujours gaiement, — car je recevais de temps en temps
148 UNB VIE d'artiste.
des lettres d(, Catherine, qui me disait qu'elle se portait bien, et des lettres des autres, qui me disaient que Catherine devenait de plus en plus belle.
» Au siège de Mayence, j'attrapai une balle dans la jambe. Le chirurgien voulait absolument me la couper : je pris mon sabre, sous mon oreiller, et je lui déclarai que, si jamais il s'approchait de moi dans une intention pareille, je lui passerais mon sabre au travers du corps.
» Il se le tint pour dit et me fit soigner par sé^ élèves. Je guéris, à son grand regret.
» Toutes les fois que je passais devant lui, je frappais avec ma canne sur ma cuisse, et je disais :
» — Voyez l
» — Oui, me répondait-il, mais vous boitez.
» — - Je boiterais bien autrement si je n'avais plus de jambe, disais-je.
» Et notre conversation se boi*nait là .
» Enfin, on entendit raconter qu'en Italie il y avait eu de grandes victoires ; qu'un jeune général nommé Bonaparte avkit battu les Autrichiens, et que la paix allait être faite. '
» Un jour, on m'envoya un congé illimité ; c'était une
UNE VIE D*AUTISTB. 4i9
galanterie que me faisait le général Hoche» mon ancien camarade de lit.
» On me paya mon arriéré , montant à quatre cen^ trente livres; c*était encore une galanterie du général, car on payait peu à cette époque-là.
» Il est vrai qu'on ne s*en battait pas plus mal.
» Je pris la diligence à Strasbourg, et, le sixième jour, j*arrivai à Caen.
» A un quart de lieue de la ville, je me fis descendre . je voulais revoir tout cela peu à peu ; j'avais peur que rémotion ne m'étouff&t.
» J^entrai donc ^ Caen à pied.
» Un menuisier de mes amis, qui était sur sa porte, voyant un militaire venir en boitant et en dévorant tout des yeux, me regarda attentivement» me reconnut, m'appela*
» J'entrai cbez lui.
» J'étais.bien aise, au reste, de cette occasion d'avoir dés nouvelles de la famille.
» — Mon père ? demandai- je d'abord.
> — Il va bien.
» — Ma mère?
» — Elle va bien.
440 rifB TiE d'artiste.
» — * Les ptftitsT
> — Ils vont bien.
» — Et... et Catherine t
> Ifa Yoix tremblait en denfâiidant de ses noureltes.
» — Elle vient de passer, allant à la i^aeherie; tu vas la voir revenir, si ts attei^ sealement cinq minâtes. Tu sais qa*aa ne Fappelte da&s tout le faubourg que la belle Catherine.
» J'attendis.
» Cinq «ioiites après, en eflét, j'aperçus Catherine. Ohl c'était bien cela! c'était bien la belle Catherine!
» Tout mon cœur coumt à elle. J'allais m-éhncer hors de la maison ; mon ami m'arrêta.
» — Eh i Catherine, la belle enfant f dit-il, venez donc ici : on désire vous voir.
» Catherine s'approcha souriante, et chantant le dernier couplet d'une petite chanson que je lui avais apprise autrefois.
» A la porte, elle posa sa cnidie à lait, et entra.
» — Qui veut doue me voir, voisinT demanda-t-elle.
» Je tremblais de tous mes membres rien qu'au son de cette voix qui, chez la jeune fille, avait conservé le timbre frais et pur de l'enfant.
> — Qui?... Parbleu! ce beau soldat? Regardcz-le... Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble à quelqu'un T
» Catherine <;e retourna de mon côté, me regarda, rougit, pâlit; puis, les lèvres frissonnantes :
» — Ah !... ahî... mon frère Jean I... s'écria-t-elle.
> Et elle fit un mouvement pour m'ouvrir ses bras.
» Mais, en même temps, ses yeux se fermèrent ; elle renversa sa tète en arrière, poussa un gémissement, comme si quelque chose se brisait dans son cœur, et tomba h la. renverse.
» Je jetai un cri, je me précipitai sur elle : il était trop tard... je n'avais pu prévenir sa chute.
» Je la relevai entre mes bras, serrée contre ma poitrine.
» Elle était évanouie.
» Je m6 sentis près de tomber moi-même.
» — Oh! Catherine! chère Catherine!... Un médedn:! m'écriai-je, un médecin !
» Le premier médecin de la ville passait dans son cabriolet: on courut après lui, on l'arrêta.
» Il descendit et vint, se fit raconter Tévénement, tâta le pouls de la malade, et, secouant la tête :
» — N'importe! dit-il, je vais la saigner.
» — Mon Dieu ! mon Dieu ! saigner ma pauvre Catherine?
» — Aimez-vous mieux qu'elle meureT
» — Mais, si on la saigne, répondez-vous d^elle ?
» — Il n*y a que Dieu qui réponde de la vie et de la mort.
» — Faites! dis-je.
» On banda le bras blanc de la pauvre enfant, je vis grossir ses veines, je vis briller la lancette, je vis la pointe approclier de sa chair, je vis le sang jaillir.
» Oh 1 je sentis que je devenais fou... J*avais envie de tuer cet homme.
» Je me jetai sur une chaise, enronçant ma main dans mes cheveux, pleurant à sanglots.
» J'entendis un soupir.
M Je relevai la tête.
i> Il y avait à terre un saladier plein de sang.
:» Oh ! mon Dieu 1 mon Dieu ! commej'aurais, moi, donné tout mon sang pour celui qui était là!
» Catherine regardait tout autour d'elle d'un œil hagard.
» — C'est moi, lui dis-je, Catherine ! c'est moi, c'est Jean , c'est ton frère !
» Elle essaya de parler: sa langue ne put d'abord articuler que des sons inintelligibles. '
» Puis, après des efforts inouïs, elle balbutia ces mots :
» — Jean ! tu vas repartir 1
> — Non! non ! m*écriai-je, ma chère Catherine; je suis revenu pour toujours, pour rester près de toi, pour ne plus te quitter. Sois tranquille, Catherine, c'est non-seulement frère Jean, mais pire Jean, mais mère Jean l
» Elle essaya de sourire, mais sa bouche était déformée et son sourire effrayant.
» — Mire Jean?|>ére Jean? dit-elle, comme un fou qui rappelle ses souvenirs, ou plutôt comme un idiot qui essaye de comprendre. —Non, toujours frère Jean !
» Je regardai le médecin.
» — Eh bien, me dit-il, vous voyez qu'il y a du mieux. Tout à l'heure elle était morte: la voilà qui vit; elle était muette: elle parle.
»— Oh! oui! mais comment vit-elle? comment parlet-elle?
» — Comme peut vivre et parler une femme qui vientd'avoir une congestion cérébrale.
» — Maintenant, que faut-il faire?
> — Tout attendre de la jeunesse et de la nature.
» — Peut-on la transporter à la maison ?
» — Sans doute, si la maison n*est pas éloignée, et si le mode de transport est doux.
4Si UNE VIE D*ARTIST«.
» — La maison est à cent pas dlci, et jelt porlaraidans mes bras.
» — Prenez garde, vous ne m'avez paa Vair bi^fort Boa plus, vous, — et, tout à Theure^ was boitiez.
» — J*enle?ai Catherine entre mes bras comme j'eusse enlevé un enfant de cinq ans.
» — Pardon, demanda le médecin, où demearez-foos ?
» Je lui donnai mon adresse.
» — J'irai la voir tous les jours.
» — Et voQS la guérirez?
» — Je ferai mon possiEle.
» Je poussai un grand soupir : la promesse était bien vague ! et j'emportai Catherine dans mes bras.
» Tout le faubourg savait déjà Taccident arrivé à Catherine; j'arrivai à la maison, suivi de plus de cent personnes.
» Mon entrée dans la maison paternelle fut triste« Je rentrais vivant, mais je rapportais ma sœur presque
morte.
» Quelle différence avec ce que je m'étais promis 1
> On coucha ma sœur.
» De son lit, ses yeux me suivaient, ne s'écartant pas de moi un seul instant.
» Chaque fois que je m'approchais de la j^rte;
UNE viB d'artiste. 155
» — Ta vas repartir? balbutiait-elle avec nixiété. » — Non \ nea 1 Boni m'éeriais-je, sois traiiquiHet )> itessîlôt "^^e favois quitté la ctemrix^ elle n'avait qu'un cri, cri doulooreax, presqifô enbntfii : » — Frère Jeast frère Jeaa! frère Jeaal » Et je rentrais, hii disant :
> — Mais, sois tranquille^ CMhariae,.. sois donc tranquille, puisque j'ai mon congé 1
» On eût dit qu'elle n'étendait pas.
» Le médecin Tenait tous les jours; mais, au lien qu'il y €ûjt amélioratioa,. la pati? re Caâierine i^lait de plus en pins Hial.
» Un jour, le médecin me dit :
» — Ce sont vos monstacbes^ votre queue et fotre unikrme qui l'inqui^ent. Tant qu'elle vous verra rââ, on m lai fera pas camprendre que vous n'êtes phis soldat.
» Je montai à l'instant même dans madtambre ; je rasai Odes moustaches, je coupai maqueue, jejetai mon uniforme lu fond d'une armoire.
» Puis je passai ime blouse, et je rentrai.
» Ea n'apercevant »ûsi transformé, un éclair de joie illumina son visage.
> — Ah ! dit-elle, voici mon vrai frère Jean I
156 UNE VIB D^ARTISTE.
» Je in*approchai d*elle, je la pris dans mes bras; elle appuya sa tête sur mon épaule, et murmura :
» — Qjuand jeseraimorte, lu retourneras àVarmée» mais pas auparavant, n*est-ce pas, frère!
» Ah ! quand elle me disait de ces choses-là, vois-lu, jo pleurais toutes les larmes de mon corps I
» A partir de ce moment-là, elle veillait en souriant, elle dormait en souriant.
» Un jour... ua jour, elle mourut en souriant!
» Quand je fus bien^ sûr qu'elle était morte, je remontai dans ma chambre, je pris mon habit, mon chapeau, mon sabre, et, sans dire adieu à personne, ni à père, ni à mère, ni à frères, je rejoignis le régiment
» Je ne revins que dix ans après.
» Depuis le jour de la mort de Catherine, je n*ai pas souri.
» Tu vois bien que tu avais tort, mon enfant, de dire qu'on avait oublié de m'apprendre à rire ; je le savais: seulement, j*ai désappris 1... »
Etienne eût toujours ignoré cette histoire, s*il n'eût, un jour, comme nous l'avons dit, retrouvé ce paquet de cheveux ficelé d*un ruban noir, au fond d'un tiroir de la vieille irmoire de noyer.
UNE VIE n'AUTISTE. 457
SII
Gustave s*ennuie. — Conseils du përo. ^ Départ pour Paris. ^ Visite à mademoiselle Duchesnois. — Gustave déclame une tirade de tragédie. — Une lettre de recommandation pour Soumet. — Bienveillant accueil du poôte. — Il recommando Gustave aux frères Sevesto. — Gustave joue à Mont-Parnasse. — Son engagement.
Un matin, |e père regarda fixement son fils et lui dit:
— Ta t'ennuies, Etienne ?
C'était vrai ; Etienne ne répondit pas.
— Viens avec moi, ajouta le père.
Et tous deux sortirent.
Le père conduisit Etienne chez le tailleur.
— Faites-moi deux pelures complètes à ce gaillard-là, dit-il; une pour tous les jours, une pour les dimanches.
— Et pou$ quand vous faut-il cela, monsieur Jean ?
— Pour le plus tôt possible ; il retourne à Paris.
— Pour dimanche, alors.
— C'est impossible auparavant?
— Impossible.
— Pour dimanche, alors.
Etienne ne s'ennuyait pas ; Etienne était préoccupé.
De quoi était-il préoccupé? Parbleu 1 de son diable de théâtre.
Mais d*où venait ce surcroît de préoccupation ?
Nous attons le dire.
En son absence, et pendant qu*il faisait cette maUieareuse campagne de Flandre que nous atons racontée, mademoiselle Ducbesnois était venue jouer à Caen, et y avait eu de grands succès.
Mais ce dont on parlait surtout à Caen, ce n'était point jie son grand talent, c'était de sa parfaite bonté.
En effet, il était difficile d'être mdlieare personneque ne rétait mademoiselle Duchesnois.
Or, tous ceux qui avaient eu affaire à elle cbantaimt les louanges de la grande tragédienne.
Une chose à laquelle devraient faire one plus grande attention les artistes (foi vont en représention en provmce, c'est à leur vie privée, c'est k leurs qualités persomielles.
L'artiste, en province, devient un objet de cariosilé universelle ; ses moindres gestes soat é^és, ses paroles les plos frivoles sont répétées; les murs de PhAtel qnil bébUe ont
les yenx d*Ârgus, tes portœ ont tes oreilles de Mtdas.
Tout te temps qu'il est dans la ville, on s'entretiem ée son talent.
Du jour où il n*y est plus, on s'eotretimt de ses défànts et de ses qualités.
Et, pendant huit jours, quinze joars, un mois, ces qualités et ces défauts défrayent la conversation.
Aujourd'hui oncore, on dit aux étrangers qui passent à Caen :
— Avez-vons connumademoiselle Ducbesnoi^, monsteur f
L'étranger répond oui ou non.
— Charmante femme, monsieur I charmante femme t ajoute le Cariais en prenant sa prise, ou en tirant son cigare de sa bouche ; — pas physiquement, oh 1 non, l'on ne peut pas dire que mademoiselle Duchesnois fût belle ; — au con* traire, on peut même avancer hardiment, et sans crainte d'être contredit, qu'elle était laide ; — mais un cœur, voyezvous, un cœur d'or 1 — charmante femme, monsieur! char* mante femme !
Ce qu'on dit encore à Caen aujourd'hui, lorsqoeja conversation tombe sur mademoiselle Duchesnois, après bien** tdt trente ans écoulés, comme un écho réveillé du premier quart de siècle, on doit comprendre que c^était, au moment
OÙ elle venait de quitter la ville, le bruit général, le murmure universel.
C'était ce bruit, c'était ce murmure qui avaient à la fois chatouillé le cœur et les oreilles d'Élienne.
C'était donc celte idée que, tant qu*il resterait à Caen, il ne pourrait pas se présenter chez mademoiselle Duchésnois, qui rendait Etienne si triste, que son père s'étaip aperçu de sa tristesse, Tavait conduit chez le tailleur, l'avait fait habiller à neuf, et lui avait dit :
— Allons, je vois bien que tu as envie de retourner h Paris.
Ce à quoi le jeune homme n'avait rien répondu, de pear de trop répondre.
Le jour du départ, le père mit cent francs dans la poche de son fils, et, le conduisant à la diligence :
— Ainsi, lui dit-il, tu retournes à Paris?
— Oui, papa.
— Tu vas renti er chez M. Bochard T
— Oui, papa.
— Travailler à la Madeleine?
— Oui, papa.
— Tu as suffisamment tâté du théâtre f
— Oui, papa.
UXE VIE DARTISTE. 461
— El lu ne Ty laisseras plus reprendre?
— Non, papa.
— Adieu donc, mauvais sujet !
— Adieu, papa.
Elle jeune homme partit, bien décidé à laisser son nom d'Etienne à la barrière, et à se présenter, dès le lendemain, chez mademoiselle Duchesnois, sous celui de Gustave.
Cette fois, comme Thôtel de madame Carré avait disparu, il descendit rue Notre-Dame-de-Recouvrance, hôtel de Recouvrance.
Dès le môme soir, il allait au Théâtre-Français demander l'adresse de mademoiselle Duchesnois.
Mademoiselle Duchesnois demeurait rue de laTour-des- Dames, dans la Nouvelle-Athènes.
Le lendemain, à onzç heures du matin, il sonnait à la porte de mademoiselle Duchesnois.^
— Qui faut-il annoncer? demanda le valet de chambre.
— Annoncez monsieur Gustave.
Comme on voit, Etienne s^était tenu parole.
On le fit entrer dans un cabinet, où il attendit mademoiselle Duchesnois.
Oh I comme son cœur battait, comme il eût répété, s*il
462 UNE VIE D*AIITISTE.
l'eût SU, le monologue d'IIanalet attendant sa mère:
J'attends ! c'est simple à dire et terrible à penser l
Enfin, il entendit des pas, le frôlement d'une robe; la porte s'ouvrit; un domestique annonça mademoiselle Ducbesnois, comme un huissier de Versailles eût dit : c La rein^ I » et Clytemnestre parut.
Laide, mais gracieuse, avec des bras magnifiques, une jambe moulée sur celle de la Vénus de IRlo, — elle mon* trait volontiers cette jambe dans Alzire, — mademoiselle Duchcsnois avait le charme de la bonté.
Elle sourit à ce beau jeune homme qui venait à elle; et, l'interrogeant à la fois du regard et de la voix :
— Vous avez désiré me voir, monsieur? dit-elle.
— Ha foi! mademoiselle, répondit le jeune homme en rougissant, il faut me pardonner; je suis de Caen.
— Une bonne ville.
— 06 tout le monde adore votre talent et votre bonté, et, comme je suis artiste...
— Artiste dramatique î
— Ou à peu prèSi Je me suis dit : c Mademoiselle Dochesnois est si bonne, que je suis sûr que, si elle peut m*étre utile. . . »EnffiD, vous vovez, je suis venu et me voilà.
^uj«E VIE d'autiste. <63^
Croyez-vous qu'on puisse faire quelque chose de moi?
— Dame! le physique est beau; mainteûant, êtes-vous 6lève du Conservatoire ?
— 0ht non.
— Avez- vous déjà joué?
— Par-ci, par4à, en foire*
— Comment, en foire?
— Je veux dire en province.
— Dites-moi iifi peu de tragédie.
— Quoi?
— Une chose que vous n*a;ez jamais entendue.
— Ob! j'ai justement ce qu'il voqs faut : cTest de VOreste de monsieur Soumet.
— Et vous n'avez pas vu Talma dans ce rôle T
— Monsieur Talma était mort quand je suis venu àv Paris pour la première fois.
Le jeune homme jeta son chapeau loin de lui» se campa dans l'attitude d'une statue antiqne» et commença :
J'étais dans ce tombeau qu'an Dieu vengeur habite ; J'y contemplais, avec un saint recueillement, Les voiles déposés au fond du monument :
Et les cheveux d'Electre, et l*ofifrande récente Qui remplaçait les dons de ma tendresse ahéente. Aqrès puinze ans d'exil, j.allais renouveler
16i \ UNE VIE D*AIITISTE.
Mes sennents sur Tautel où le sang doit couler. Une femme a paru dans ce lieu triste et sombre; Pour observer ses pas, ]c me cachais dans Tombre. Elle semblait venir dans ce séjour des morts Apporter ses regrets, bien moins que ses remords* Se soutenant à peine, incertaine, agitée, Aux marches de Tautel elle s*est arrêtée.
La lampe qui veillait dans co lieu de douleur De ses traits convulsifs éclairait la pâleur. Elle pressait Tautel de ses mains défaillantes; La prière expirait sur ses lèvres tremblantes. Et du fond de son sein, de moments en moments. Sortaient des cris plaintifs, de longs gémissements. Pylade, à cet aspect, ma raison s'est troublée. J'ai cru voir... Dieux! J*ai tu de la terre ébranlée. Aux bruits sourds du Tartare, aux lueurs des éclaire. Monter entre elle et moi les filles des enfers. M Frappe! m'ont-elles dit, frappe! voilà ta mère. » Oui, ma mère!... Soudain, le spectre de mon pèro S'est élancé vers elle, et, retenant ses pas, • Cherchait à l'entraîner au gouffre du trépas. Et, moi, moi digne fils'd'Atrée et de Tantale, Témoin impatient de la lutte fatale.
J'éprouvais dans mon cœur, lassé d'être innocent. Je ne sais quel besoin de répandre du sang.
D'un transport inconnu je ressentais l'atteinte, Et J'adlats... Sur l'autel la lampe s'est éteinte; Les déesses du Styx ont caché leur flambeau ; Mes pas se sont perdus dans ce vaste tombeau ; Une voix m'a crié : « Souviens-toi de ton père. Il t'attend cette nuit à l'autel funéraire;
Clytemnestre y sera. » Cette effrayante voix Dans Tenceinte funèbre a retenti trois fois.
J'en suis sorti muet, glacé, plein d'épouvante ; ^ Et ce prodige affreux, cette femme expirante, Ces infernales sœurs, ce spectre furieux Me poursuivent encore... ils sont devant mes yeux» Je succombe •
— Bon! dit mademoiselle Duchesnois, quand il eut fini, vous ne m*avez pas menti, et je vois, maintenant, que vous n*avez pas vu jouer la pièce.
— Ça ne m*a pasTair d'un compliment, ce que vous me dites là.
— Ce n'est pas un compliment, non; mais vous auriez tort, cependant, de prendre cette opinion pour une cri* tique : vous avez une belle voix ; vous dites d'une façon originale; c'est peut-être mauvais, mais, au moins, ce n*est ni vulgaire, ni médiocre.
. — Eh bien! alors, mademoiselle?... dit le jeune homme.
— Alors, je vais vous donner une lettre pour Soumet ; il vous fera entrer à TOdéon pour y jouer de petits rôles.
Et aussitôt, s'asseyant à un bureau, elle écrivit :
c Mon ghetr Soumet,
» Pourquoi donc ne TeBe^vcos pa& me voir? Je sois de comité la semaine prochaine; je vous ferai porter au répertoire.
» Je vous recommande le jeune homme qui vous remettra cette lettre ; donnez-lui un mot pour TOdéon.
» S'il travaille, il peut aller loin.