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Une vie de jeune fille

Le Limousin est une des plus belles provinces de France : partout des bois, des vallées ravissantes; la végétation, les habitants, les pâturages, tout est en harmonie, et fait partie de la douce poésie répandue sur le pays entier.

Le paysan limousin, avec son grand cha-

peau de feutre et ses souliers i'enés, son apathie et son insouciance, son bâton à la main et son vêtement bleu, s'aperçoit, toujours entouré d'une nombreuse famille, qui ne lui donne jamais une grande sollicitude, car il doit avec peu de chose la contenter. Sans souci pour le lendemain, sans souvenir des privations de la veille, le limousin est toujours content de son sort, il n'envie jamais une position meilleure; et pourvu qu'on ne lui demande ni dévouement, ni activité, il ne heurtera ni n'offensera jamais personne.

Le pays a une spécialité, une localité particulière : il ne ressemble à rien, qu'à luimême. Il a gardé, au milieu de notre civilisation, un cachet primitif et sauvage, qui lui donne une poésie ravissante. Les individus, les paysages, les forêts et les habitations même en ont fait un site d'un pittoresque enchanteur.

Vézelai est un château gothique, situé aux environs d'Lzerche ; il domine la vallée, qui des fenêtres dii château se laisse voir gtacieuse et

riante, bordée pardes châtaigniers iinrilenses, et la fVîrêl de Messéré. Après la position du ehàteàli de Soiiliae, vieux manoir aussi, bâti au bas d'une montagne rapide, qui semble itieh^dev toujours de l'engloutir, il n'en est pas de plus belle que èelle de Véxelai; Ses hautes tourelles attestent encore BOtt ancienne originel Les meubles du moyen âge, qui y sont conservés, en font aujourd'hui une des dé" hieures les plus riches et les plus élégantes.

Ce château appartenait à la famille de Romecburt. L'aîné de cette famille, n'ayant pas d'enfants, le laissa en héritage à un de ses petits-neveUx, le comte de Bressac, Quoiqtie Enmianuel de Bressac eût vingt-quati-e ans, ei qu'il pût en toute justice posséder le château qui lui appartenait exclusivement, il avait demandé à sa mère de vouloir bien le regarder comme étant à elle seule, et de l'arranger tout à fait à son goût particulier ; elle était venue s'y établir, depuis le printemps dernier, avec ses deux filles. Constance et Amélie, nées le même jour, à la même heure,

et dont la tendresse ravissante faisait la joie de leur famille. Emmanuel, habitant ordinairement Paris, ne venait au château que pour voir sa mère.

S'il est possible de posséder un bonheur parfait sur la terre, il s'était trouvé dans la famille de madame de Bressac.

La paix d'un intérieur dépend toujours de celle qui le dirige. La voix de la maîtresse de maison règle les autres voix : elles sont douces ou aigres, calmes ou impatientes, modulées selon l'impression qu'elles ont reçue et celle qu'elles attendent encore. Au froncement d'un sourcil, ou devant un gracieux sourire, tous les êtres subordonnés prennent la teinte de la joie, ou celle de la tristesse.

Aussi la responsabilité delà mère de famille est-elle si pesante et si lourde ! C'est d'elle que dépend le bonheur de tous. D'elle surtout naîtront un jour les vertus de ceux qui s'élèvent sous son égide maternel. L'exemple entraîne et séduit; il gâte ou sauve selon qu'il est donné, à cet âge où tout impressionne,

où tout frappe, et où l'on est également facile à recevoir le bien et le mal.

Mariée à vingt ans à un homme qui en avait cinquante, la comtesse de Bressac entrevit au premier instant les deux routes différentes qui s'offraient à elle, et n'hésita pas entre le choix qu'elle devait faire. Elle renonça au monde, car elle sentit qu'elle l'aimait, et s'exila de tous les plaisirs de son âge, jugeant que, si dans la position qu'elle venait d'accepter, elle ne dominait ce goût pour le plaisir, elle se perdait pour l'avenir, trouvant plus facile et plus sur de fuir les séductions que de chercher à les vaincre.

Elle eut donc, dans les premières années de son mariage, de grands et de rudes combats à soutenir avec elle-même et avec le monde ; elle en triompha. Celui-ci l'oublia dès qu'elle l'eut quitté ; puis, après quelques regrets qui venaient de son inexpérience plutôt que de son cœur, elle fut heureuse dans la solitude, et sut trouver un bonheur dans la vie qu'elle avait acceptée.

C'est à ce but que devraient tendre toutes les philosophies. Mais le bien qui nous manque est toujours celui que nous souhaitons. Celui qu'on a n'est jamais le bjen désiré. Par H^e étrange fatalité, chacun de nous, envieuj^ de la position d'autrui, n'est jamais content de la sienne. Le présent, fjue l'on hait toujours, est regretté dès qu'il est passé. On dirait que le souvenir sanctifie la vie, ce bien qui est cependant le plus incomplet de tous ceux de Ja terre; et que tout ce qui appartient à la ménioire doit dépouiller son triste, pour nous ennoblir encore pnr la pensée.

Madame de Bressac fut donc l'âme de sa nouvelle famille. Devenue mère, elle oublia le nioqdp , et ne s'occupa que de ses enfants. Elle le§ nourrit tpus les trois. Tous trois, à leurs premiers souvenirs, ne mêlent que la pensée de leur mère. E^lle fut tout pour eux, parce qu'ils étaient toutpour elle. Ils lasauvaientde l'isolt^menl du Goeyr, Ils réunissaient sur leurs têtes adorées, tput ce que la passion a de plus fort, uni à tout ce que l'âme a de plus pur.

l^a nullité de son mari ayant empêché qu'elle s'attachât à lui autreiflfînt que par devoir, elle tâcha d'inspirer à ses enfants tout ce qu'elle se reprochait de ne pas sentir elle-même. Elle créa, pour ainsi dire, une nature factice à cet homme si nul dans la sienne ; le citant toujours comme une exception parfaite, elle finit par les en convaincre, jusqu'au jour néanmoins où, devenus grands, ils s'aperçurent du généreux mensonge de leur mère. Alors, ce fut sur elle seule que se reporta l'amour unique de tous les trois; mais leur conduite extérieure, vis-à-vis de leur père, ne se démentit jamais.

Tout glorieux à son tour de tant de vénération et de tendresse, le comte de Bressjac comprit, mais trop tard, J ame d'ange qu'il avait si longtemps méconnue. Il mourut, et à son lit de morl; rassemblant ses trois enfants, il leur recommanda une profonde soumission à leur mère, un grand respect pour elle, en leur disant (ju'il n'avait jamais connu une plus parfaite et plus angélique ciéature.

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Ils n'avaient pas besoin de celte nouvelle assurance pour en être convaincus; mais ces paroles prononcées dans un moment si solennel, ces mots échappés à la reconnaissance, moins encore qu'à la vérité, firent néanmoins sur eux une impression qui ne s'effaça jamais.

A leur tendresse pour leur mère s'unit un autre sentiment qui vint la doubler encore : ce fut une foi en elle, que rien ne devait altérer. L'excellent caractère de madame de Bressac répandait donc sur tout ce qui l'entourait la douceur et la grâce dont il était rempli. On n'entendait pas une plainte dans cette vaste maison ; jamais ni querelle ni murmure. Tous, unis par une piété vraie et solide, premier lien des intérieurs de famille, tous ne faisaient qu'un cœur et qu'une âme. Les étrangers admis au milieu d'eux, les cœurs souffrants, isolés, repoussés, venaient contempler cette union pour en ressentir quelque douce influence, dans le moment, du moins, où ils en étaient les témoins.

Constance et Amélie, fraîches, gaies, heu-

reuses, n'ayant jamais entendu une parole brusque et sèche, ni une réprimande sévère, étaient l'image de la plus parfaite union. Toujours ensemble, mises toujours de même, leur taille, d'une proportion exactement semblable, les eût fait quelquefois prendre l'une pour l'autre, si la nature ne leur eût refusé le seul bonheur, disaient- elles, qui leur manquât, celui de se ressembler.

Constance, belle, gracieuse, blonde,rappelait la beauté qu'avait eue sa mère. Amélie, brune, laide, marquée de petite vérole, avait le nez épatté, les dents horribles, et ressemblait à son père; ne rappelant en rien les deux feumies ravissantes qui eussent tant souhaité paitager avec elle les agréments dont elles se souciaient pourtant peu pour elles-mêmes.

Constance s'était fait un tourment continuel de la laideur de sa sœur. Sou vent labelle jeune fille pleurait en regardant aller et venir Amélie dans la maison. Si elle rencontrait un miloir qui lui montrait le contraste frappant qui était entre elles, alors toute la paix de sa vie

heureuse se troublait par ce regard douloureux. Tant il est vrai que la position la plus douce a toujours un côté de souffrance! probablement pour qu'elle soit sanctifiée.

Ces regrets n'avaient pas échappé à la pauvre Amélie; mais, élevée dans une bonne et saine morale, elle ne partageait nullement pour elle-même ceux dont elle était l'objet. Son excellent cœur s'attacha davantage à celui qui était, à son tour, assez bon pour s'en faire un malheur; et souvent, sur les yeux humides de sa sœur, elle déposait en riant un baiser de reconnaissance, en chantant le refrain de sa romance favorite ;

Vaut mieux être bonne que belle.

Emmanuel avait été élevé,comme ses sœurs, sous les yeux de sa mère. Un précepteur suppléa aux soins qu'elle ne pouvait donner à son éducation, et ce ne fut qu'à l'âge de dix-huit ans, qu'étant obligé de voyager en Euiope, et de suivre son droit à Paris, il s'éloigna pour la première fois du toit maternel.

Il avait vingt-quatre ans lorsqu'il (levint possesseur du château de Vézelai : il habitait Paris, ne venant au château que pour passer (jiiejque temps avec S3 mère pt sps sœurs. Il était absent depuis si;^ mo}^^ pi^is m^ida^iË de Bressac ne manquait jamais de recevoir ejiacr tement de ses nouvelles.

On était alors au mois de mai. La fête patronale d'un village voisin avait été annoncée pour le premier dimanche du mois.

« Mes enfants, dit madame de Bressac, en entrant dans le salon de travail, je viens vous faire une proposition : voulez-vous venir à la fête de campagne qu'on donne demain tout près d'ici ?

— Veux-tu, Amélie ? dit Constance.

— Et toi ? dit Amélie. >^

— Et toi?...

— Allons, interrompit en riant madame de liressac, votre union finira par ressembler à une désunion. Vous êtes le tourment l'une de l'autre, dans la crainte continuelle de vous lourmentei'. Voyons, voulez-vous venir?

— Oui, dit Constance après avoir regardé sa sœur.

— Oui,dit Amélie après en avoir fait autant.

— Eh bien, c'est convenu. Demain, en sortant de l'office, nous irons à la fête de Saint- Léonard. »

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