‹ Une vie de jeune filleChapitre 2 sur 9 · IT · texte numérisé non relu

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Il n'y a rien de plus pittoresque au monde qu'une fête de village, placée surtoutau milieu d'un beau pays, éclairée par un de ces jours lumineux où le soleil prête son prisme et ses reflets superbes à toute la nature. On conçoit que les peuples du midi, en s' égayant à sa lumière puissante, aient tous ce cacliet de vie et d'animation qui les distingue des peuples sérieux du nord. Ceux qui vivent davantage sous l'influence de sa chaleur trouvent en gé-

lierai la vie plus légère, et se consolent plus facilement des tristesses de l'esprit, suites ordinaires des grandes douleurs morales.

Les paysans ont tous, dans chaque village, une fête particulière. L'été se passe en plaisirs, comme l'hiver pour nos femmes élégantes : tantôt dans les bois, tantôt dans les prairies, selon la localité du site qui les entoure.

Souvenir des temps reculés, ces fêtes patronales sont une imitation des anciennes fêtes païennes. Ce n'est plus le dieu Mars, la nymphe Echo, ou Diane, ou Jupiter, qu'on célèbre par les danses et les instruments champêtres; c'est l'anniversaire de la mort d'une sainte ou d'un martyr. Leur histoire, si la piété était encore reine parmi nous, serait touchante et belle aussi; elle ne manquerait pas d'une poésie réelle, qui serait bien aussi gracieuse que celle des dryades de la Grèce !

J'ai toujours regretté qu'à ces fêtes de campagne on n'eût pas conservé le saint et poétique usage des ménestrels du moyen âge, qui allaient « par les villes et les bourgades, chan-

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» tant des lays craniour, ou, les vetlus et les » faits mémorables du saint dont le village cé- » lébrait la fête. »

Peut-être on y prétait peu d'attention, peutêtre le bruit de la danse et les cris joyeux des jeunes gens élouITaient ce récit pieux et sévère ! mais les vieillards, au mdinsj etl assistant aux plaisirs de leurs petits -enfants, entouraient le ménesti^l et s'édifiaient en s'amusant; mais il y avait toujout-s quelque pieuse jeline fille qui préférait l'éloge de la Vertu aux amusements de son âge, et s'écartait de la foule rieuse pour venir un instant mêler sa piété à celle des anciens assemblés, on voyait toujours quelque visage frais et gracieux se mêler aux austères figures gravement attendries, au récit des souffrances qu'elles écoutaient avec recueillement et avec foi.

Aujourd'hui^ éh dédaignant tous lés aecèssoires de la religion, en lui i-elranclianl ià poésie qui l'enlourail, nous l'avons tellement desséchée, isolée, qu'elle est presque

méconnaissable, A force de lui ôter ce qu'elle avait d'inutile en apparence, nous l'avons privée de ce qu'elle avait de nécessaire : car ces inutilités étaient nécessaires. Tout ce qui consacre un sentiment n'est jamais dérisoire. C'est le baiser maternel, qui ne peint assurément pas les graves angoisses et les nombreuses sollicitudes d'une mère, mais dont l'oubli ferait frémir d'horreur ceux qui verraient la mère indifférente, négligeant de caresser son fils.

Il est à remarquer, au reste, que tous les peuples perdent leur poésie à mesure qu'ils vieillissent et s'éteignent. Ainsi Rome fut grande surtout quand elle fut jeune et sévère, quand tous ses sentiments, encore primitifs, l'éloignaient de la mollesse inactive : elle perdit tout quand elle devint corrompue.

Notre grandeur poétique commence dans les Gaules. L'histoire d'une guirlande de verveine et d'une faucille d'or fait le sujet de longs et d'éternels souvenirs.

Jusqu'au moyen âge, notre spécialité patriotique grandit toujours et s'identifie avec

tous les souvenirs. INos costumes, notre architecture d'alors nous offrent des modèles admiral)les; nos églises, en rappelant les symboles de la foi mystique, représentent en même temps l'élévation de la foi qu'elles divinisent.

Arrivés à Louis XIV, nous perdons tout cela, parce que nous commençons à vieillir; notre langage, en se perfectionnant par l'éducation et les sciences, perd sa gracieuse simplicité : Marot et Montaigne parlaient cependant avec bien autant de grâce que Bossuet.

Quelle beauté trouvons-nous au siècle de la régence? Nos meubles, nos costumes ont perdu leur dernière poésie, comme nous nos mœurs et nos consciences; aussi, devenus plus vieux encore, les édifices que nous élevons aujourd'hui ne sont même plus des localités, et ne font plus partie de notre histoire contemporaine. Nous empruntons aux peuples éteints notre grandeur parmi ceux où nous devons être placés dans l'avenir. Nous construisons la Madelaine sur le modèle d'un temple destiné

à un tout autre symbole, bâti dans un pays tout différent du nôtre, sous un autre ciel, dont le soleil permettait d'affronter mille désagréments que l'intempérie des saisons ne permet pas en France ; aussi avons-nous mis des vitres au milieu des légères colonnes bâties à Athènes, pour que le vent vint souffler doucement entre elles et rafraîchir le monument.

Un seul édifice moderne, au milieu de notre Paris mutilé, réunit la poésie des autres âges et le souvenir de nos gloires actuelles. C'est la colonne Vendôme : c'est que celui qui l'a élevée avait lui-même tant de grandeur !

A la fête de saint Léonard on n'entendait donc pas le récit des vertus du patron du jour.

Personne ne disait comment du sein de l'opulence il s'était retiré dans les bois pour vivre plus en sûreté et servir Dieu dans le silence et la prière ; personne ne faisait remarquer la puissance de la vertu sur le monde.

Cependant ce saint obscur, comme tant d'autres, n'avait dû sa célébrité qu'à la piété

qu'il pratiqua ; un village, des bois, des hommes méme'ont pris son nom pour en éterniser le souvenir. Sa gloire est moins d'être dans le calendrier par ses miracles, que dans le souvenir de ses compatriotes par ses vertus.

La fête était redevenue toute païenne, comme dans sa première origine. Des groupes de jeunes gens et de jeunes filles dansaient à l'ombre des vieux châtaigniers. Un orchestre établi sur des tréteaux, et qui se composait d'un violon, d'un fifre et d'un tambour, faisait entendre des contredanses que les paysans figuraient avec une disgrâce et un sérieux admirables. Les progrès de la civilisation avaient remplacé les airs rustiques par ceux des bals où Tolbecque et Julien font entendre leurs symphonies élégantes. Rien n'est plus comique que de retrouver ces airs mondains, et pour ainsi dire musqués, dansés par des paysans tout aussi dépouillés de simplicité que nos femmes à la mode, et de plus dé-

pourvus de la grâce qu'elles portent avec elles.

Madame de Bressac et ses filles arrivèrent au moment le plus joyeux de la fête. Les jupes écarlates des jeunes paysannes, leurs bonnets de dentelle et les croix d'or, charmante petite mode pastorale que nous avons mêlée à nos toilettes de satin, donnaient un aspect tout rayonnant à cette scène joyeuse; les jeunes gens étaient habillés de velours de coton, ou noir ou bleu; les marchandes de gâteaux, et la foire, établie plus avant dans le pays, dont les cris les plus bruyants et les plus incompréhensibles s'entendaient au loin : toute cette fête, où chacun paraissait s'amuser réellement, charma les deux jeunes filles habituées au sérieux de nos bals parisiens.

Constance et Amélie désiraient danser avec les paysans. Elles le dirent à leur mère.

« Voilà qui n'a pas le sens commun, leur dit-elle; remarquez que vous n'en connaissez aucun, et que par conséquent, ne leur ayant jamais fait une prévenance, qui doit nécessai-

rement venir de vous, vous ne serez pas le moins du monde à l'aise avec eux. Vos positions sont différentes. Elles ne seraient tout au plus rapprochées que par les bienfaits des unes, et la reconnaissance des autres. Ici, ce n'est pas comme à Vézelai; vos chapeaux et vos robes élégantes seraient fort mal reçus. Croyez-moi; vous vous amusiez hier sans eux, ayez la philosophie de les voir aujourd'hui s'amuser sans vous. »

Les deux jeunes filles se résignèrent en regardant danser, regrettant bien de n'en pouvoir faire autant. En marchant du côté opposé où elles étaient demeurées longtemps, elles aperçurent une jeune personne, de leur âge à peu près, qui donnait le bras à un vieux monsieur décoré de la croix de Saint-Louis, et dont elle paraissait continuellement occupée. Il la brusquait souvent; mais à travers cette brusquerie momentanée, on voyait, en les examinant davantage, qu'il aimait beaucoup son jeune guide, car il avait la patience de demeu-

rer dans ce brouhaha et ce tiimuhe. évidemment pour la distraire et lui faire plaisir. A tout moment, il lui disait :

« Tamuses-tu, Madelaiue ? « et/sur sa réponse affirmative, il s appuyait sur sa canne àpomme d'or, demeurant de nouveau dans l'inaction qu'elle paraissait souhaiter.

Dans une fête villageoise, comme elle appartient à tout le monde, tout le monde se croit chez soi. Une connaissance est plus tôt faite là en une heure, qu'après vingt soirées dans nos salons de Paris. Constance et Amélie s'assirent sur un banc près de la jeune fille, qui était debout ainsi que son père.

rt La charmante personne ! dit tout l3as madame de Bressac à Constance.

— C'estbien vrai, répondit-elle. Ce doit être une habitante très-proche de ce village; car voyez, maman, comme tous les paysans s'occupent d'elle, fl En effet, les uns apportaient des chaises, les autres venaient saluer le vieillard et la jeune fille avec beaucoup d'égards

et de vénération. Une jeune paysanne était venue lui apporter un immense bouquet de fleurs, qu'elle avait reçu avec plaisir. Elle montrait la ueauté des fleurs à son père, qui les regardait une à une avec attention, paraissant les aimer beaucoup.

Comme elle s'était assise à côté des deux sœurs, elles finirent par échanger quelques mots, dits gaiement, répondus de même, et peut-être qu'enfin la jeune personne allait"j)rocurer à Constance et à sa sœur le plaisir de danser, lorsqu'un orage tout à fait imprévu vint fondre sur la troupe joyeuse et interrompre ses plaisirs. Une pluie affreuse força tout le monde de chercher un abri qu'on ne trouvait pas facilement au milieu de la campagne.

La jeune personne surtout paraissait désolée et inquiète à cause de son vieux père. Le pauvre monsieur était dans une anxiété tout aussi grande pour sa chère enfant.

w Je vous en supplie, mon père, lui dit-elle, ne vous occupez pas de moi; je vous demande un peu si c'est quel(jue chose de bien effrayant,

à mon âge, de recevoir un peu de pluie. » Madame de Bressac, qui assistait à ces débats, s'avança près du vieillard et lui demanda s'il voulait accepter pour lui et sa fille deux places dans sa voiture.

Il salua et accepta avec reconnaissance.

« Où vous ferai-je conduire, monsieur? lui dit madame de Cressac, quand ils furent mon tés.

— Cette route qui est devant nous, madame, est la plus courte. Je demeure à un quart de lieue d'ici.

— C'est aussi notre chemin, dit madame de Bressac, pour qu'il fut plus à l'aise.

— N'babitez-vous pas le château de Vézelai, madame ?

— Oui, depuis cette année seulement.

— Il y a longtemps que je souhaite faire votre connaissance, dit le vieillard; mais je suis si sauvage... J'étais un des meilleurs amis de votre père, madame.

— Oserai -je vous demander votre nom, Monsieur?

— Le marquis d'Orges.

— Ohlsansdoute.moiipèrem'asouvenlparlé de vous. Mais comment se fait-il que vous ne m'ayez pas fait savoir plus tôt que nous étions voisins? je serais venue vous trouver. Tout ce qui a aimé mon père est vénérable pour moi ; mon attachement pour lui était un culte.

— Je le sais, dit M. d'Orges. Tous deux officiers de marine, nous avons souvent causé de vous, dans des pays bien éloignés du notre î Oui, je voulais vous aller voir ; ma fille peut vous dire que je lui en ai souvent témoigné le désir. Mais à mon âge... on s'impose, on n'amuse pas; cette pensée me rend timide, gêné dans le monde, et depuis longtemps je n'y vais plus. Vos jeunes filles s'épouvanteraient en me voyant arriver au milieu de leurs rires joyeux; à la bonne heure pour cette pauvre enfant ! elle est habituée à la vieillesse et à la solitude. Ses quinze ans ont fleuri au milieu de la gravité et de l'austérité d'une vie de quatre-vingts ans, elle y est faite

et résignée; mais elles

— Vous vous trompez, monsieui'; quand

vous les connaîtrez davantage, j'espère que vous les apprécierez mieux. Et d'ailleurs, mademoiselle votre fille, qui est de leur âge, eut été pour elles une société que j'eusse désirée sans doute; quant à moi, vous étiez bien sûr, en me rappelant l'amitié de mon père, que je serais heureuse de vous retrouver.

— Merci, madame, pour ce que vous me dites. Mais ma fille est sauvage aussi; sans avoir les mêmes raisons que moi, elle a pris les mêmes sentiments. Elle fuit le monde, et ne s'ennuie pas dans sa solitude; elle a le bon esprit d'aimer sa position, quelque triste qu'elle soit, sans la trouver fatigante; elle reste près de moi, égayant, par ses talents et son doux esprit, ma vieillesse grondeuse et découragée , et ne m'a jamais demandé de changer ce genre de vie, elle l'aime, je l'espère du moins... » Madelaine prit la main de son père, et la baisa sans rien répondre.

On arrivait en ce moment à la porte de la maison du marquis d'Orges. Madame de Bressac exigea de lui la promesse de venir la voir, et les

jeunes personnes se séparèrent en se promettant aussi de se retrouver souvent.

« Ah! grâce au ciel, vous voilà, dit la vieille Raimonde, en voyant entrer M. d'Orges et sa fille ije disais bien que vous auriez tout l'orage sur le dos.

/ — Tu disais mal, interrompit son maître, car nous n'avons pas été mouillés, ou du moins fort peu.

— Oui, oui, je crois bien, fort peu ; regardez donc cette pauvre enfant, sa robe est trempée, son chapeau aussi. Vous vous croyez toujours en campagne, vous, monsieur; mais notre Madelaine est plus délicate que vous : voyez comme elle tremble. En effet, la jeune fille, dont la santé chancelante et la vie maladive donnaient toujours quelque inquiétude, avait été fatiguée de la promenade et de l'orage, et se trouvait souffrante. Raimonde, habituée à deviner ces petites souffrances dont elle ne parlait jamais, l'avait vu tout d'abord; mais Madelaine était horriblement contrariée qu'elle s'occupât d'elle avant

de songer à son père,et, la poussant avec douceur auprès du vieillard, lui dit en l'embrassant :

« Tu es incorrigible.

— Je crois bien, murmura la vieille entre ses dents. Si je ne me corrige pas plus de mes autres défauts que de celui-là, je serai longtemps méchante. »

Lorsque son père eut tout ce qu'il lui fallait et qu'elle put s'éloigner en repos et avec tranquillité, elle permit à sa nourrice de s'occuper d'elle à son tour, au grand contentement de, celle-ci qui ne grognait jamais qu'en raison de ce que Madelaine s'oubliait toujours ellemême, et qu'elle ne voulait pas qu'on y songeât.

Quand elle revint près de son père, il lui demanda comment elle trouvait ses nouvelles connaissances, et s'il lui serait agréable de les voir quelquefois.

« Mais oui, dit Madelaine, oui, mon père; si cela ne vous déplaît pas.

— Bien au contraire; j'aimais beaucoup le père de madame de Bressacrj'ai eu un plaisir

infini à retrouver sa fille. Nous irons un de ces jours la remercier.

— Combien y a-t-il d'ici à Vézelai, mon père ?

— Un petit quart de lieue, tout au plus ; en vingt minutes nous serons là.

— C'est loin pour vous.

— Bah ! dit le marquis d'Orges, j'ai fart d'autres courses que celle-là, et j'espèie bien que ce ne sera pas la dernière. »

Madelaine ne continua pas sur ce sujet; elle savait que son père ne pouvait souffrir entendre parler de sa santé ou de son âge. La manie des vieillards est ordinairement de se vieillir encore; mais M. d'Orges, ayant passé dans une activité continuelle toute sa longue carrière, ne pouvait envisager sans douleur d'être arrivé au terme où la vie, devenue inutile aux autres et embarrassante même pour soi, est un fardeau qui n'est plus allégé ni par la balance des agréments de la jeunesse, ni par les distractions du monde. Après avoir servi dans la marine pendant près d'un demi-siècle, mécontent

d'avoir vu ses services oubliés et peu récompensés, il en avait gardé une aigreur et une irritation qu'il portait sur tout. La révolution lui enleva sa fortune; l'injustice l'empêcha de s'en créer une autre. Depuis la mort de sa femme, il vivait dans une solitude absolue. Elle mourut, laissant une fille qui était Madelaine, âgée de dix ans, et son père resta seul chargé de l'élever. Il s'en acquitta mieux qu'on n'aurait pu le supposer j mais surtout, ce qui l'aida merveilleusement, ce fut l'âme qu'il eut à former.

Madelaine avait une de ces natures qui, élevée seule, sans le contact de la société qui gâte toujours, devait nécessairement réussir.

Elle se fit elle-même ce que les autres l'eussent souhaitée. Devinant le bien pour le suivre, elle n'eut que l'instinct du mal pour le fuir. Son cœur fut son guide et son conseil. Jamais une morale fausse ne vint lui inspirer ces grandes vertus déployées qui font beaucoup de bruit au dehors, ou qui même, pour être quelquefois cachées, n'en font pas moins

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