‹ Une vie de jeune filleChapitre 5 sur 9 · ME · texte numérisé non relu

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demanda le pauvre père, en regardant fixement Knnnanue).

— Oui, nïonsieur, e'est vrai. J'ai oublié, en voyant Madelaine, que d'autres engagements m'appelaient ailleurs ; j'ai oublié, en l'aimant, qu'une autre m'aimait peut-être plus qu'elle...

— Et en oubliant cela, dit M. d'Orges en l'interrompant, n'avez-vous pas compris la méfiance que vous deviez inspirer? Ne m'estil pas permis de douter de vous? Entre Madelaine et mademoiselle de Rocheforl quelle différence faites-vous? L'une sera dans l'avenir, peut-être, ce que celle-ci est aujourd'hui.

— Je ne vous blâme pas de penser ainsi. Je ne me justifie de rien. Assurément j'ai tort.

— Oh ! oui, vous avez eu tort. Voyez -vous, jeune homme, je n'ai pas dit toute ma pensée à votre mère; mais, entre vous et moi, est-ce la conduite d'un homme d'honneur? Sachant ce qui vous liait à une autre, deviez-vous, sans scrupule, éveiller un pauvre jeune cœur, jusqu'ici paisible et heureux ? Je vous le demande • s'il vous devient impossible, en honneur, de

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vous dégager de votre promesse, que deviendra Madelaine? Comment sera-t-elle payée de la confiance qu'elle a eue en vous ?

— Mais vous oubliez, monsieur, dit Emmanuel, qu'enfin, aujourd'hui, en mettant dans la balance le choix que j'ai à faire, il n'y a rien d'inquiétant pour elle. A.ssurément, ce n'est pas son malheur que je choisirai.

— Et qui le sait? répondit M. d'Orges; qui sait ce que vous ferez? Oh! vous êtes bien coupable ! et ce qui m'afflige, ce qui m'effraye surtout, c'est que vous ne le sentez pas. Laissez-moi vous dire une chose qui vous frappera sans doute. Elle servira peut-être à vous faire réfléchir sérieusement.

» Mon ami, dans ma jeunesse, j'ai aimé une femme, belle, bonne, et qui aima, hélas ! plus longtemps que moi. Étourdi, léger, des courses lointaines m'éloignèrent du lieu qu'elle habitait. Je l'oubliai.

» Elle mourut de chagrin au bout d'une année, passée sans doute dans la douleur la plus affreuse. Sa vengeance fui de mêle faire

savoir. Elle réussit. Le remords m'a suivi partout. Depuis, il m'a été impossible de trouver un réveil doux et un sommeil paisible. Partout son ombre gracieuse est errante autour de moi.

» Quand ma fille vint au monde, je la nommai Madelaine, comme elle. Ce nom, que je lui donnai d'abord sans réflexion superstitieuse, a causé depuis de bien tristes heures ! En la voyant s'élever, grandir, maladive et souffrante, j'ai cru voir dans ce rapprochement de nom une similitude de destinée.

Dernièrement, quand elle accomplit sa vingtième année, vous me reprochiez les terreurs qui venaient m'absorber alors. L'autre Madelaine avait- vingt ans lorsqu'elle mourut. Depuis cet annîv— 'c^r je crois entendre u... voix sortir de la tombe, et me crier : Prends garde à elle !

» Vous riez peut-être de ces folies ; mais, a mon âge, il y a une faiblesse de raison, unie à l'expérience, qui cause une infinité <lfeî"ausses prévisions. L'âme forte sav.vâit les repousser;

moi, je plie sous leur puissance. Il faut me comprendre et m'excuser. De plus, laissez-moi ajouter que, quelque légers et irréfléchis que nous soyons au jeune âge, mon ami, le malheur que nous attirons sur les autres est un remords tjui détruit la vie entière. Je l'ai éprouvé.

— Je sens tout ce que vous pouvez dire, et j espère vous prouver que vous m'avez mal jugé-

-r Dieu le veuille ! répondit le vieillard.

— Je vous demande, par exemple, dit Emmanuel, que Madelaine ignore le sujet de mon voyage. Je trouverai quelque raison plausible à lui donner, qui la contentera.

— Vous n'avez besoin d'en chercher aucune. Je Inicii' dJ^* m"*^.!*^" .''^ voulais, cela suffît pour qu'elle ne demande rien de plus. Si cph venait de vous, elle aurait au contraire quelques soupçons; mais de moi, il lui suffît qu'elle sache que je l'ai voulu.

2 L^MpnDieu ! quelle ravissante créature ! dijt Emmanuel, coiiî:y».e se parlant à lui-même.

W.iiirient, M. d'Orges, on est bien heureux d'être aimé d'elle ! »

Le vieillard le regarda sans lui répoudre.

«Croyez -vous qu'elle ui'aiuie réellement beaucoup ?»

L'amour - propre du père domina pour un moment la sincérité de l'homme de bien. Était-il assez sûr du cœur qui l'interrogeait ?

Le secret de la jeune fille appartient tout à elle.

« Si elle vous aime? reprit-il avec froideur, je le pense.

— Je crois, dit Emmanuel, mécontent de l'air dont cette réponse était faite, qu'elle n'aime rien beaucoup.

— Il est vrai, dit son père déguisant toujours le fond de sa pensée, que Madelaine, entre Dieu et moi , placera difficilement quelqu'un au même niveau. "

Ces paroles firent sui- Emmanuel une impression profonde. Hélas ! le pauvre père les aurait bien vite démenties, s'il eût pu prévoir ce qu'elles préparaient à l'avenir !

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« Vous croyez donc qu'elle ne m'aime pas beaucoup maintenant ?

— Elle vous connaît si peu encore, »

Un silence de quelques minutes accompagna ces derniers mots.

«Je vous dis, continue M. d'Orges, Madelaine est une exception; et vouloir la juger sur une autre, on s'y tromperait.

— Je hais les caractères froids et composés, dit Emmanuel dont la mauvaise humeur amusait le vieillard.

— Est-ce du mien que vous entendez parler ? » dit-il en riant.

Il allait répondre, lorsque Madelaine entra.

La conversation changea naturellement. Il parla de son départ ; et s'il eût été moins prévenu, moins désenchanté par les dernières paroles de M. d'Orges, à la pâleur et à la décomposition totale des traits de la jeune fille, il aurait vu que, malheureusement alors, sa nature n'était pas si exceptionnelle.

C'était le jour du départ d'Emmanuel. Le château de Vézelai ne retentissait plus de cris de joie et de fêtes d'arrivée. La famille était triste et silencieuse. Madelaine n'était pas au milieu d'elle ; chez elle aussi on était malheureux et affligé, mais cette douleur devait rester à l'ombre.

« Ma mère, dit Emmanuel en la quittant, vous direz à Madelaine que je pars le cœur

bien serré, l'âme bien triste; ma seule consolation est de penser la retrouver bientôt pour ne la plus quitter. Remettez-lui ceci, dit-il en donnant à sa mère un album rempli de dessins ; je les ai faits pour elle : ce souvenir lui plaira, j'espère. Elle ne me laisse rien! sans doute, elle n'a pas cru le devoir faire.

— Oh ! ce n'est pas qu'elle n'y ait songé, » dit Amélie avec un air au fait.

Emmanuel embrassa encore une fois sa mère et ses sœurs, et monta dans sa voiture qui s'éloigna rapidement.

Pour aller à Paris, il devait passer par Saint- Léonard : la maison de M. d'Orges donnait sur la route. Quand il arriva devant les fenêtres, la neige qui tombait avec force l'empêcha presque de distinguer où il était. 11 ne voulut pas arrêter sa voiture. Mais il avait espéré un souvenir jusque-là. Comme il allait passer la maison, une des fenêtres s'ouvrit promptement, et le vieillard et sa fille lui firent de loin un adieu qui le consola. Madelaine pleurait et ne cachait plus ses larmes. Emmanuel en fut

heureux : il aima de penseï- qu'il ne serait pas seul à souffrir de cette absence. Il y a des sentiments au fond du cœur qui sont si rudement égoïstes, qu'ils font peur à l'humanité qui les étudie froidement. Aucune tendresse n'apporte, avec l'ami qu'on aime, l'oubh total de soi. C'est à soi qu'on pense en pensant aux autres ; on s'oblige en lesobhgeant; el, jusqu'aux heures où l'on parait le plus s'oublier, c'est à soi seul qu'on a songé !

Le bruit de la voiture s'était perdu dans l'espace; au fracas des roues et au piétinement des chevaux de poste avait succédé le calme de la vie solitaire. Madelaine sentit fortement ce vide qui, pour la première fois, parlait haut dans son cœur. Rien ne marque un sentiment comme l'absence. C'est à cette pierre de touche que les âmes s'éprouvent : selon qu'elles se consolent ou qu'elles soulTrent, elles aimaient ou elles n'aimaient pas. Celui (jui oublie n'était pas l'ami >érilable. J/absence double les tendresses, au lieu de les affaiblir.

Madelaine le sentit cruellement ! Pour elle,

rien de ce qui Taisait le charme de sa vie habituelle ne put dès lors l'attacher et l'occuper. Elle restait isolée près de ses amies, isolée même à côté de son père. Son âme, déjà triste et sérieuse, prit une teinte de mélancolie nouvelle. Chaque jour, cependant, elle allait à Vézelai parler de ce retour promis, et trouvait dans cet intérieur la consolation que nulle part elle n'aurait trouvée.

Là, c'était un cœur de femme qui comprenait son cœur ! Elle pouvait tout dire; ses regrets, ses idées rêveuses, ses fugitives souffrances ; tout était deviné d'avance, parce que tout avait été souffert. Eh ! n'est-ce pas pour cela que nous seules savons comprendre et consoler ? c'est parce que nous avons tout éprouvé. Qui sait plaindre une douleur inconnue ? Quelque bonté qu'il y ait à le vouloir, les paroles restent sans puissance, parce que l'âme est ignorante. Mais arrivez au cœur qui a beaucoup connu la vie, il trouvera toujours un mot pour votre souffrance ; vous serez étonné, que ce que vous ne pouvez dire dans

votre angoisse, lui, dans son repos actuel, vous l'explique et vous calme.

Madame de Bressac sut donc dire à la jeune fille tous les riens qui se peuvent dire. Kn peu de jours elle la rendit forte devant cette privation qui, pour elle surtout, n'était que passagère. Elle lui parla beaucoup de l'avenir, puisque de toutes les illusions, la foi en lui est la plus consolante.

Les sœurs d'Emmanuel redoublaient aussi d'amitié et d'attention pour Madelaine. Maintenant elles étaient sœurs; tous les intérêts de famille devenaient communs. Aussi madame de Bressac ne se permettait plus le moindre changement dans l'intérieur du château ou dans ses terres, sans l'avoir consultée. La jeune fdle riait de cette douce attention , et cela la rendait heureuse; car elle lisait sa vie future dans ces riens de l'amitié maternelle. Aux regrets de l'absence, se mêlaient la douceur du retour, la joie du bonheur à venir. Quand, avec sa mère adoptive, elle parcourait tous les endroits du parc et des environs,

quand un site lui paraissait riant et beau : « Nous irons là avec lui, disait-elle à madame de Bressac. Tenez, ceci lui plairait mieux ainsi; cela serait mieux d'être ôté; ceci d'être mis à cette place, au lieu d'être à celle-là. » On suivait tous ses conseils. Emmanuel était le but de ces travaux et de ces soins. Tout en connaissant peut-être mieux qu'elle les goûts et les habitudes de son fils, madame de Bressac aimait à obéir à Madelaine dans ce qu'elle demandait, persuadée qu'en apprenant que c'était son choix qui avait été préféré, Emmanuel l'en remercierait davantage, et que son goût serait toujours le sien.

Vie heureuse, douce illusion qui commence toujours l'existence amère qui doit suivre ! Qui de nous n'a pas connu ces premières joies de l'espérance, où la nature, paraissant en fête autour de nos cœurs heureux, les anime et les encourage à croire au bonheur? Alors, tout est sûr, tout est riant et beau. Comme l'âme déjà dans le sein de Dieu, délivrée des périls du monde, le cœur se repose en oubliant l'in-

m- <70 « slabililé qui l'entoure. Nous (aisons des projets, nous comptons les uns sur les autres, nous sommes pour tous et bons et confiants : qui oserait nous faire alors le récit des déceptions humaines ? On nous les cache, pour nous laisser croire. Le doute est la premièie souffrance de l'âme ; avec lui arrive le désenchantement et la méfiance, ces deux grandes maladies morales, compagnes de la vieillesse et du malheur.

Oh! laissez croire la jeune fille, laissez-la croire au bonheur! Dieu n'a pas défendu cette illusion nécessaire à l'âme terrestre, pleine de faiblesse et d'amour. Eve, dans son paradis, Eve croyait à féternité du bonheur. Dieu lui donna sans doute cette croyance pour qu'elle put se souvenir, aux heures de l'exil, d'un jour heureux et parfait, un jour qui n'avait pas eu de crainte !

Voilà donc Mudelaine heureuse. Elle se lève

en comptant les joui s, les heures ([ui doivent

en s'écoulant ramener l'ami (jui n'est plus là.

Emmanuel écrivait exactement à sa mère:

c'était écrire à Madelaine; car à elle, directement, cela lui était interdit : M. d'Orges n'avait permis que cet intermédiaire entre eux.

L'abbé de Martel continua de son côté la correspondance qu'il avait avec M. d'Orges. Voyant Emmanuel cbaque jour chez le duc de Rochefort, il lui donnait des détails dont le comte de Bressac ne se doutait nullement.

Après être allé plusieurs fois chez le duc sans oser aborder la question définitive, Emmanuel se décida enfin à parler du sujet de son voyage : on était bien loin de s'y attendre, et ce fut un coup de foudre pour le père et pour la fille.

Le duc de Rochefort était un homme excessivement rusé, diplomate et courtisan : c'était plus qu'il ne fallait pour être passé maître en dissimulation. Sa fille était une personne de vingt-cinq ans, laide, méchante, excessivement désagréable, généralement détestée dans le monde, et dont la coquetterie, jointe à la laideur, n'était qu'un ridicule de plus.

Emmanuel lui tourna la tête, parce qu'elle

crut en être aimée; et comme cela ne lui était jamais arrivé, elle prit de son côté pour de la tendresse ce qui n'était qu'un amour-propre satisfait. Elle affecta alors un grand désespoir en entendant son père lui dire que M. de Bressac désirait rompre son mariage. Elle éclata en larmes et en chagrin. Emmanuel, tout stupéfait de tant de douleur, croyant à tout cela comme un homme rempli de luimême, qui croit à tout, n'examina pas si l'amour-propre était la seule cause de ces larmes; il ne sut que dire, resta muet devant le même devoir qu'il ne croyait réel qu'auprès de Madelaine.

Il écrivit à sa mère pour lui confier sa position délicate; voici ce qu'il lui disait :

Emmanuel à madame de Bressac.

J'ai enfin parlé au duc de Rochefort. Mais, ma pauvre mère, vous êtes bien loin de savoir tous mes (Mulwrras cl mes (Minuis à cet égard.

En voilà une qui pleure ici comme l'autre pleurerait là-bas, à la dilTérence près que Madelaine est ravissante, et que l'autre est horriblement laide, voilà tout.

Mais que faire ? dites-le-moi. J'avoue que mon attachement pour Madelaine est sincère, que le million de dot ne m'arrêterait pas : je ne suis nullement mercantile^ vous le savez. Le duc de Rochefort est plus rusé que moi, et me prépare quelque embûche à laquelle je m'attends, mais sans pouvoir la deviner, et par conséquent la prévenir.

Je me trouve extrêmement embarrassé. Je ne suis pas homme à vivre dans ces positions romanesques, cela m'ennuie à la moit, et me donne un ridicule dont ji» me veux sauver absolument, à quelque prix que ce soit.

Un autre en aurait déjà fini; mais avec mon apathie d'un côté, et la diplomatie du duc de l'autre, je m'embarrasse chaque jour dans un filet nouveau, et demeure tout ébahi de n'avoir rien décidé ni rien arrêté.

J'espère que demain j'aurai une bonne nou-

velle à vous annoncer et mon procliain lelour; car aussitôt que je serai sorti de ce vilain rôle, je me sauverai vite auprès de vous.

Adieu, ma bonne mèi-e.

Connaissant la légèreté de son fils, madame de Bressac fut désolée de cette lettre. Est-ce donc ainsi qu'il envisage les devoirs qui le lient à mademoiselle do Rocheforl et ceux qui l'attachent à Madelaine? Six mois d'une vie ensemble, la promesse donnée et reçue d'un attachement profond et sincère, pourront-ils balancer les intérêts mondainsqu'on luiopposeailleurs? Comment ne sent-il pas cela? Et vouloir le lui faire sentir, n'est-ce pas inutile, dès qu'il ne l'a pas fait déjà ?

Elle lui écrivit cependant tout ce qu'elle pensait à cet égard. L.a réponse d'Emmanuel la consola un peu; elle en fut plus contente. 11 travaillait toujours ti sr f/egn^rr (loncemrnf

sa/is /aire d'escla/idre. Le duc était parfait pour lui, lie lui faisait aucun reproche; seulement on l'attirait beaucoup dans la maison, chose qui était d'assez mauvais goût et très-indélicate; mais il n'y a personne qui ne se croie tout permis comme celui qui a une grande position dans le monde, et le duc se moquait du quen d/rn-t-ofiy parce qu'il savait qu'en définitive on n'oserait pas dire grand' chose.

Enfin, après quelques jours de débats et de discussion, cette affaire parut définitivement terminée; Emmanuel fut dégagé de sa parole, puisqu'il ne voulait pas la tenir.

La joie fut complète au château de Vézelai. Joie, comme toutes celles de ce monde ! courte, changeante, illusoire !

L'abbé de Martel crut voir enfin toutes les difficultés s'aplanir; il écrivit à Madelaine une longue lettre, pour la prévenir sur les écueils et les dangers du monde, sur ce qu'elle avait à faire et à éviter. Quoique cette lettre ne lui fut pas bien utile par la suite,

à CtUise des événements qui la rendirent peu nécessaire, nous la donnons ici, comme un modèle de pensées chrétiennes.

L'ahfxî de i\l(trtel h Madeleine.

Paris, juin 18<..

Ma chère enfant, c'est avec bien de la joie que je vois enfin votre avenir se fixer; et comme nous étions loin de l'espérer ! Car vous êtes heureuse, si toutefois il est un bonheur sur la terre dont Dieu ne soit pas le but 'et le premier principe; enfin, c'est néanmoins un bien qu'il approuve lui-même, et nous devons l'en remercier. #

Ma fille, en voyant arriver le moment où vous allez entrer dans le monde, voir, éprouver par vous-même ses ruses, ses artifices, ses éternelles sollicitudes, permettez-moi de vous

en parler quelques instants, de vous prévenir contre ce qu'il impose, de vous rassurer contre ce qu'il a de dangereux. Peut - être suis - je à mon dernier jour ; peut-être demain ne serat-il plus temps de vous faire entendre ma voix!

Chère enfant, établissez - vous avant tout dans une pensée que peu déjeunes cœurs savent comprendre et sentir: ne comptez jamais sur autrui; n'attendez rien de personne. La paix n'est altérée dans le monde que par les mécomptes, qui brisent et détruisent sans cesse la vie de chacun de nous. Ne vous méfiez de personne, mais n'attendez rien de la part de ce qui peut si vite vous être enlevé. « Les hommes manquent tout d'un coup, » a dit l'auteur de l'hnitation.

Voyez, dans la piété, tant de gens qui vous édifient en tout le reste, et vous scandalisent en un seul point,— ^a douceur. Vous voyez des âmes pieuses et bonnes qui se roidissent sans cesse contre les autres. Et pourquoi? C'est qu'elles avaient attendu quelque chose des autres ; c'est qu'elles ne pensaient pas qu'elles

sont dans la vie pour mettre coiitiiiuellenient un enjeu qu'elles ne doivent jamais retirer. La douceur, ce premier lien des familles, ce premier trait des anges, ne s'établit en nous que lorsque nous sommes décidés à donner sans recevoir. Sans cette pensée, profondément pacifique, résumée de l'Évangile tout entier, nous ne serons bons que par boutade, et doux que par amour-propre.

Ne séparez jamais la religion du monde. Pour vivre avec l'un, il faut l'unir à l'autre. Il est plus sage de tacher de s'arranger de lui, que de vouloir le mépriser.

Le monde est un passage. C'est vrai. Mais, dans les desseins de Dieu, ce [)assage est un mystère profond. Dieu n'a pas fait lant de choses terrestres pour satisfaire sa gloire. Ce serait une vanité : Dieu n'en a pas.

J'admire comme nous lui-prétons les petitesses de nos esprits! De grands penseurs, d'habiles philosophes ont voulu expliquer les motifs de la création de cette terre incomprise : n'était-il pas plus sage d'avouer notre

ignorance. Dieu sait; j'ignore. Votre grandeur, 6 mon Dieu ! s'explique par l'impossibilité que mon esprit éprouve à la définir. En ne vous comprenant pas, je juge de là que vous êtes grand et que je ne le suis pas!

Ce qui fait les incrédules, c'est que nous, croyants, nous voulons tout expliquer, et que tout s'explique mal. Aux détails de la vie mystique, nous oublions les grandes masses qui restent dansle silence. Aloi^s, n'envisageant la religion que dans ces petits détails, dont la poésie même nous échappe encore, nous l'entourons d'une conformation toute humaine qui éloigne les incrédules, qui n'en aperçoivent alors que le faible côté.

La religion pour eux c'est le bedeau avec sa halebarde et son costume ridicule, c'est le chantre à moitié gris, les chaises qu'on paye, le prêtre en chape et en surplis. Ils oublient la grandeur cachée sous ces dehors humains.

Mais, la religion éclairant les peuples, pacifiant les familles, adoucissant les haines, et

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détruisant tous les orgueils; mettant son bandeau d'or sur les yeux des hommes pour cacher les défauts de leurs frères, et ne l'ôtant que pour montrer leurs vertus ; partout indulgente, pardonnant tout à un moment de repentir, car une seule larme ferait oublier les crimes du monde ! la religion, ainsi montrée dans son vrai, puisqu'elle est telle, ferait plus de conversions que le catholicisme expliqué et commenté par d'habiles prédicateurs. C'est donc ce que je vous recommande, mon enfant. Dans le monde où vous allez vivre, parlez-y de Dieu, si je puis dire ainsi, avec coquetterie, mais jamais avec ces phrases banales qui sont indignes de lui et de nous. Faites -le aimer, en le montrant tel (ju'il est; et ne permettez jamais qu'on ose devant vous en attaquer la sainteté et la grandeur.

Soyez bonneetgénéreusejconfianteen tous.

ISe vous donnez jamais la honte d'avoir douté de qui que ce soit. Attendez-vous à être trompée, sans croire qu'on puisse le faire. La con-

fiance nous sauve ; la méfiance nous perd, c'est elle qui fait l'offense. En allant les yeu\ bandés en ce monde, vous marcherez plus droit, appuyée sur la religion, que ceux qui courent au milieu de la foule en regardant de tous côtés.

Ne refusez jamais de rendre un service, et ne refusez jamais de le recevoir.

Celui qui n'aime pas qu'on lui donne n'aime pas à donner. On oblige en recevant. Ne craignez pas de confier vos pensées aux autres. Soyez prudente sans être fermée en vousmême. Notre secret est rarement trahi par ceux qui le savent, mais par ceux qui le devinent.

Ne vous plaignez jamais de l'ingratitude, ma fille; car elle est partout, en vous comme dans les autres. Chacun de nous a ce travers tellement incorporé en lui, qu'il ne lui laisse le droit d'aucune plainte et d'aucun murmure! Celui qui se plaint .d'avoir trouvé des ingrats, prouve que le bien qu'il avait fait était pour lui-même, et non pour obliger. Il faut, quand

on rend service , faire comme lorsqu'on met une pièce de monnaie dans le tronc des pauvres. Le pauvre reçoit sans connaître le bienfaiteur : il n'est pas ingrat de ne l'en pas remercier. Dès que vous vous attendez à la reconnaissance, vous trouvez une déception cruelle et vous l'avez méritée. Car beaucoup d'injustices sont au fond du cœur de l'homme. Une de ses grandes misères est de ne jamais avoir d'obligation pour un bien qu'il n'avait pas demandé. Chacun de nous veut être heureux et malheureux à sa manière. Ce qu'on lui impose en douleur comme en fJélicité est presque toujours ce qu'il ne voulait pas. C'est ce sentiment qui fait l'ingratitude; et peut-être, à l'examen, est-il njoins mauvais qu'on ne le juge au premier coup d'œil.

Je ne puis trop vous reconunander, m^* fille, de choisir scrupuleusement la société des fennnes que voys fréquenterez. Soyez bonne, affable pour toutes. Au milieu du monde, soyez même plus polie, plus prévenante pour celles qu'il repousse davantage; mais restez-en là.

Jamais d'intimité avec elles: ([uOii ne vous voie jamais ensemble.

Gardez le silence sur leurs fautes, sans ménie vouloir prendre leur parti avec un acharnement dont l'indulgence est un raffinement d'amour-propre. J'ai remarqué que les femmes qui affectaient beaucoup de défendre hautement celles dont la réputation est mauvaise, ne voulaient qu'établir entre elles la balance, sachant qu'elle penchera de leur côté par la comparaison. Votre vie ne vous donnera qu'un seul droit, si elle est pure, c'est celui d'être indulgente, et celui-là les vaut tous.

Voyez peu le monde; tout en participant à ses fêtes et à ses plaisirs, n'y allez que pour suivre votre mari, s'il le désire, et nullement pour vous-même. Le monde ne gâte jamais quand on y va pour accomplir un devoir : il perd toujours quand on le cherche pour lui-même. Demeurer à sa superficie, ne toucher qu'à sa poussière, jusque-là c'est votre destinée humaine, il faut l'accepter. Mais n'avancez pas plus avant: si vous arrivez à

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sa boue, vous entbucerez, et vous périrez infailliblement.

Quelques torts que votre mari puisse avoir envers vous, oubliez-les. Du jour où vous les lui reprocherez, rappelez-vous qu'ils seront irréparables.

N'ayez pas l'illusion de cliercher des liens éphémères d'amitié dans le monde où vous allez vivre. Restez dans la famille. C'est là que sont les seuls liens véritables, qui ne se détruisent jamais.

La mère, l'épouse, s'est cêéé un monde : c'est celui qui l'entoure, celui qui est resserré dans l'étroit espace d'une maison particulière.

Observez aussi, ma chère enfant, que vous entrez dans une nouvelle famille, où les usages établis depuis longtemps ne doivent changer en rien à votre arrivée. Votre belle-mère doit être considérée par vous comme l'unique maîtresse de la maison. Elle sentira bien assez que vous l'êtes : ne prenez pas le soin de le lui rappeler, c'est le meilleur moyen de l'en faire souvenir. Respectez tout ce qu'elle a fait,

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ses petites habitudes, les heures qu'elle a choisies, jusqu'aux meubles qui sont placés de telle ou telle manière. Souvent une nouvelle mariée se prépare de bien tristes jours pour n'avoir pas observé ce que je vous dis en ce moment.

Néanmoins, n'allez ])as vous mettre hors de votre place. Soyez pleine d'égards et de condescendance, sans paraître une pensionnaire qui sort du couvent, et qui a peur de tout le monde. Cette peur, qui n'est rien moins qu'une preuve de douceur et d'aménité, éloigne autant que la roideur. C'est une bassesse, ce n'est pas une bonté. On n'apprécie alors aucun des ménagements qu'on sent n'être donnés que par nécessité, et non par raisonnement.

Je ne vous dis tout cela, ma fdle, que pour accomplir la tâche que je me suis imposée, de vous diriger toute ma vie. La mère que le Ciel va vous donner vous parlera encore mieux que moi. Personne n'est plus digne qu'elle de vous conduire et de vous conseiller. Ecoutez ce qu'elle vous dira : vous ne pouvez mieux faire.

Ma chère enfant, savez-vous la pensée qui me vient à l'esprit en finissant cette lettre? Aveugles que nous sommes ! je vous parle d'avenir, de bonheur, en face d'une expérience déplorable qui m'apprend qu'il n'y a rien de certain sur la terre ! qu'à peine est-il permis de couqjter la veille sur le lendemain qui suit !

Hélas ! telle est la vie ! Mais est-il nécessaire de vous en convaincre ? vous l'avez appris depuis longtemps. La religion, grave, sérieuse, mélancolique, vous a bercée avec ce doute cruel, mais nécessaire. Heureuse, donc, vous penserez à Dieu, au milieu des félicités de ce monde : c'est alors surtout qu'on l'oublie! Malheureuse, vous le bénirez encore, car dans le malheur on se sanctifie.

Adieu, ma bien chère enfant.

Trois mois s'étaient déjà passés depuis le départ d'Emmanuel. Madelaine, résignée à la volonté de son père, s'expliquait la continuité de cette absence, et n'avait aucune arrièrepensée. Confiante en celui qu'elle aimait, incapable de supposer dans les autres un tort qu'elle n'aurait pas elle - même, elle ne s'inquiétait nullement. Mais son père et madame de Bressac n'étaient pas aussi rassurés.

« Eli bien ! dit un jour M. d'Orges à celle

dernière, vous voyez s'il arrive ! Hélas ! j'ai été un prophète malheureusement trop vrai !

— Je ne partage pas votre inquiétude, mon ami, répondit-elle; mais j'avoue cependant que la conduite de mon fils m'étonne beaucoup.

— Pas moi, répondit le vieillard en levant les yeux au ciel; je m'y attendais. Malheureusement pour ma pauvre enfant, je m'en suis méfié trop tard ! Que mande-t-il dans sa dernière lettre ?

— 3Ion Dieu ! toujours la même chose : des paroles, des mots, des plaisanteries.

— Pauvre homme! dit-il eii^ souriant avec raillerie. Comme il était au-dessous de la position qu'il s'est donnée !

— Au reste, reprit madame de Bressac, la dernière lettre que l'abbé de Martel vous a écrite est loin de nous inquiéter.

— Oui, ce jour-là, il avait décidé que tout était rompu; mais le lendemain, comme il a rencontré le duc de Rochefort aux Tuileries,

est revenu dîner chez lui. Vous jugez, d'après cela, comme ses résolutions doivent vous

sembler fermes ! Voyez-vous, votre fils est un homme qu'on gênera toujours en l'aimant. A ces cœurs rudes et secs, il faut l'isolement : c'est leur punition. Mais lier une vie à leur vie, leur donner beaucoup d'amour,et par conséquent leur en demander, c'est une folie. On se tue à petit feu, et on les ennuie. Madelaine! quand j'y pense ! oh ! quel avenir, mon Dieu !

— Ne vous tourmentez donc pas ainsi ; ayez confiance, quand je vous dis que je connais mon fils, et que j'ai foi en lui,

— Je vais lui écrire ce soir, dit M. d'Orges. 11 faut que cette incertitude finisse. Je me suis imposé de ne pas lui donner signe de vie depuis trois mois; mais aujourd'hui j'ai droit, comme père et comme vieillard, de lui,demander compte, non pas de sa conduite à venir, mais de sa conduite actuelle. Il faut Kju'il décide enfin. »

De retour chez lui, le pauvre père, accablé de chagrin, d'inquiétude, écrivit à M. de Bressac une lettre, pleine de dignité et de réserve,

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dans laquelle il le pria seulement de lui dire ce qui était décidé entre eux, et de faire cesser cette lioriible incertitude.

Cette lettre denieuia sans réponse.

Un jour, Madelaine, arrivant corn me de coutume près de ses amies, prit la main de madame de Bressac et lui demanda de venir avec elle quelques instants.

« Mon amie, lui dit-elle en la faisant asseoir sur un banc de pierre, dans une grande allée de marronniers, il ûiut absolument me dire ce qui se passe, voyez-vous. Je ne peux compter

plus longtemps sur une force et une soumission qui abandonneraient tout le monde à ma place. 3Ion père, en m'imposant de ne lui demander aucun compté de sa conduite et de sa volonté, m'a vue jusqu'ici tout accepter sans examen : cependant cela ne peut durer ainsi. Emmanuel, parti depuis quatre mois, ne m'a donné aucune marque de souvenir. Je sais qu'il n'écrit plus à mon père, et vous me cachez les lettres que vous en recevez, Dites-moi la vérité; n'êtes-vous pas mon amie? ne suisje pas la vôtre? Confiez-moi ce secret que vous ayez, et qui me regarde, comme si c'était celui d'une étrangère. J'ai du courage ! Dieu m'en donnera pour tout; mais il me manque pour l'épreuve de ce moment-ci; j'en aurais davantage devant un malheur certain. »

Elle se tut, et regarda madame de Bressac, dont les yeux étaient remplis de larmes.

Celle-ci, bouleversée de cette demande à laquelle elle ne s'attendait pas si promptement, garda à son tour un silence de quelques instants.

« Chère Madehune, lui dit-elle enfin, pourquoi s'obstiner à voir un malheur dans cette absence de mon fds ? Son silence ! vous savez que c'est votre père lui-même qui a exigé qu'il ne vous écrivît pas.

— Oh ! comme on voit que vous cachez quelque chose ! lui dit Madelaine. Pauvre amie! vous n'êtes pas faite à dissimuler ! Vous êtes comme tous les gens (jui veulent mettre derrière une pensée inutile, une pensée qui doit demeurer cachée. Vous me dites des paroles si vagues en réponse à la question que je vous fais ?

— Non pas du tout, je ne dis (|iie ce qu'il faudrait pour vous convaincre; mais je vois que c'est inutile. Depuis plusieurs jours vous êtes d'un entêtement à cet égard, qui n'est pas du tout dans votre caractère.

— Oh ! c'est que le caractère change bien, quand on devient malheureux.

— Mais où est votre malheur? voyons.

— Hélas ! dans l'avenir, et tout près de moi! »

Elle abaissa ses grands yeux noirs vers la terre, et demeura plongée dans une rêverie profonde.

Madame de bressac n'osait dire un mot, car tous les mots étaient bien difficiles à dire en ce moment-là.

« Quel malheur? dites- vous. Eh ! mon Dieu! chère amie, tout ici ne me l'annonce-t-il pas? Vos visages, à toutes trois, jadis si gais et si calmes, trahissent malgré vous maintenant une inquiétude habituelle. Quand j'arrivais autrefois. Constance et Amélie venaient à moi simplement, sans se gêner; elles me quittaient, me laissaient seide, et revenaient sans y faire attention. Maintenant, elles ne me quittent pas; elles me regardent avec un intérêt qui n'était pas en elles il y a quelque temps, parce qu'elles sentaient bien que je n'en avais pas besoin. Vous-même, je vous surprends me regarder les larmes aux yeux, comme s'il était arrivé quelque chose d'extraordinaire. Voyez -vous, le malheur a ses prophètes; je crois aux pressentimenls : ils sont les anges de la Providence,

envoyés pour nous avertir du jour prochain de l'épreuve. »

Elle embrassa son amie, qui, la prenant dans ses bras, s'efforçait de cacher le secret qu'elle n'avait pas le courage de lui apprendre.

Cette conversation eût néanmoins été plus décisive, si l'on n'était venu demander ma- . dame de Bressac.

« Allez, dit Madelaine, je ne vous accompagne pas ; je veux rester ici quelque tenq)s seule. Si vous ne revenez pas, je rentrerai chez moi. »

Madame de Bressac se garda bien de revenir, ni ses filles d'aller retrouver Madelaine. La pauvre enfant, le cœur serré, l'âme étonnée d'un abandon si peu ordinaire, s'éloigna lentement du château, et regagna sa solitude dans une tristesse profonde.

Son père était enfermé dans son cabinet, et avait défendu qu'on le dérangeât. Elle trouva en rentrant dans sa chambre une lettre de l'abbé de Martel. Elle l'ouvrit promptement et lut ce (pii suit :

« Ma chère enfant,

» Il n'y a aucun malheur qui ne s'adoucisse par la religion. Pensez à Dieu, ma fille, élevez votre esprit à lui : c'est lui seul qui console et qui rend au cœur brisé l'ami qu'il a perdu ! lui, du moins, ne nous trompe et ne nous abandonne jamais. »

A ce début si solennel, Madelaine sentit un froid mortel la saisir. Elle se prépara à une épreuve de Dieu, et s'y soumettant d'avance, elle offrit son sacrifice, et continua :

« Votre père a voulu, ma chère enfant, vous faire apprendre par moi que votre mariage avec M. de Bressac ne peut avoir lieu. Des circonstances, auxquelles nous ne pouvons rien, en ont décidé ainsi.

» Avant de vous connaître, il avait promis sa main à la fille du duc de Rochefort. En vous voyant, il eut la faiblesse d'oublier qu'il ne

s'appartenait plus; il vous aima, vous le dit, et gagna votre affection qu'il lui était défendu d'acquérir. Ma fille, son devoir était d'épouser ou vous ou elle. Il l'a choisie : ne murmurez pas; l'homme qui a pu avoir envers vous une pareille conduite n'était pas l'homme qui méritait d'être aimé : vous devriez des regrets, peut-étre,àrami qui vous oublierait : vous n'en devez pas à celui qui vous trompe.

» Hélas ! le monde est une bien triste chose ! A peine y touchons -nous, en passant, ([u'il tombe sur nous et nous écrase. Que doivent donc faire, au milieu de la foule, les malheureux qui n'aiment pas le Seigneur? Qui consolera leurs larmes amères? qui plaindra les plaies profondes que les douleurs humaines iont à leurs cœurs ? Mais pour ceux que la foi éclaire, le grand malheur est le péché. Toutes les infortunes s'éteignent au pied de la croix.

» Et voyez ce que c'est que la vie ! Ma dernière lettre vous parlait d'avenir, vous guidait déjà à travers le tumulte d'un monde que vous ne connaîtrez jamais ! heureusement poui

vous, toutefois, ma fille; carie malheur qu'il vous envoie n'est que l'échantillon de tous ceux qu'il vous aurait peut-être donnés.

» Pauvre enfant! ayez du courage : pardonnez surtout, et ne vous préparez pas un malheur de plus, qui serait la haine et le mépris. Voyezvous, mon amie, vous allez avoir des peines cruelles et difficiles; mais avec la foi vous en triompherez. C'est à présent surtout que vous allez comprendre la nécessité d'une croyance religieuse. C'est au jour du malheur que le chrétien s'élève à Dieu. La souffrance développe en nous la foi.

» Lisez beaucoup les livres saints, car dans vos premiers moments d'angoisse, toute autre étude vous sera désagréable. Dieu seul arrivera à votre cœur sans le fatiguer; lui seul saura lui faire entendre des paroles qui sauront le calmer; et en vous rapprochant de lui, vous verrez la preuve qu'il est le principe et la source de l'unique bonheur de l'homme.

» J'ai accompli ma tâche ! elle était pénible. Madelaine, je vous laisse avec Dieu. Des pa-

rôles ne consolent pas la douleur ; je n'ai pas besoin de vous dire que je souffre avec vous, et que je prie pour vous.

» Faites votre sacrifice, comme Marie fit le sien au Calvaire; ajoulez-Ie à votre couronne: c'est une perle de plus.

» Adieu ! courage et foi. »

Madelaine avait l'un et l'autre. Une larme brûlante, unique comme sa douleur, tomba sur le papier à la lecture de cette lettre.

Il est des âmes que Dieu ne console pas; destinées à la sanctification par le malheur, connues de lui pour ne jamais faiblir, il les éprouve jusqu'au bout.

Madelaine fut donc douloureusement abîmée; elle comprit que beaucoup de froissements lui étaient réservés. C'est ainsi qu'elle devait monter là-haut; sa place était gardée au milieu des martyrs, non parmi ceux qu'une mort prompte a rendus glorieux et triomphants, mais à côté des martyrs du cœur; les premiers saints autour du trône

^ 210 =^ de Dieu; ceux qu'une longue épreuve a peu à peu séparés de la terre, dont le cœur a souffert une passion douloureuse comme celle du Christ; ils sont à côté de lui, dans les cieux, regardés comme ses frères et ses coadjuteurs. Là sont guéris et couronnés les tourments mystérieux, jusqu'alors cachés sous la poussière dorée du monde, et qu'au grand jour de sa justice Dieu a récompensés de son regard consolateur. Larmes, épreuves silencieuses, oubli des hommes, confiance trompée, injustices et privations morales, vous êtes oubliés aux chants de Y in excelsis des anges. Elus, vous avez repris vos sourires en entrant dans l'éternité ; une dernière larme terrestre a baigné encore vos paupières ; mais elle est tombée sur la terre, et vous n'en versez plus dans les cieux.

Cependant si la religion aide au malheureux, elle ne l'empêche pas de souffrir : car elle ne calmerait pas son cœur, alors, elle l'anéantirait. Et n'a-t-on pas osé dire que la foi le desséchait, au contraire? n'a-t-on pas accusé ses sages et

prudentes lumières de nous éloigner des affections profondes, et de nous reporter sur nousmêmes? Où donc a-t-on puisé cette grande erreur qui éloigne tant d'âmes qui s'uniraient à Dieu? Comme si ce n'était pas le monde qui accuse la religion de son propre crime; comme si à lui seul il ne dégradait pas toutes les natures, et ne gâtait pas tous les cœurs !

L'âme s'épure avec la foi, et se perd avec le monde. L'intérêt personnel y sépare les hommes : elle les force à s'unir; elle veut qu'ils soient bons, compatissants, charitables. Sa morale, ses exemples, tout ce qui vient d'elle porte le cachet de l'amour le plus passionné et le plus tendre. Si elle nous promet une récompense, c'est l'amour; si elle nous présente un devoir, c'est l'amour. A. ce mot se réunissent et le présent et le futur de la vie humaine. Si sa poésie vient se montrer à nous toute brillante et parée, c'est encore le cœur qu'elle intéresse et qu'elle fête. Tantôt c'est le dévouement du Christ qu'elle raconte, doux et ravissant miracle d'amour : un Dieu qui

aime tant les hommes qu'il choisit d'être trahi et abaiidonné par eux plutôt que de ne pas mourir pour eux ; tantôt des anges, des séraphins, des archanges, heureux depuis leur création, parce qu'ils ont toujours aimé! enfin, des hommes, fatigués des souffrances de la terre, venant chercher la paix éternelle, et ne la trouvant cjue dans l'amour.

Oui, si la religion était bien comprise, il n'y aurait pas de souffrances sur la terre; nous trouverions en elle un refuge à toutes les douleurs humaines. La résignation nous apprend à tout supporter : aux cœurs brisés, aux cœurs découragés, elle est une mère, une sœur, qui ne nous laisse jamais malheureux si nous ne la délaissons pas. Elle nous montre l'éternité pour récompense, et pour quelques jours de larmes, quelques jours de solitude et de martyre, le ciel! la joie du ciel! l'amour du ciel !

Madelaine, après être demeurée quelques instants à prier Dieu, pénétrée des pensées que nous venons de lire, fut joindre son père.

Cette visite qu'elle allait faire, plutôt par un instinct filial que par un raisonnement quelconque, l'inliniida aussitôt qu'elle eut ouvert la porte. Son père savait-il ou ne savait-il pas la triste nouvelle qu'elle venait d'apprendre? Elle parut calme, et l'embrassa avec un sourire très-doux. Il la regarda attentivement. Une larme ne se voit pas: Dieu seul avait connu la sienne !

Il douta quelques instants si elle avait lu la lettre de l'abbé de Martel.

« Madelaine, lui dit-il enfin, as-tu reçu des nouvelles de notre ami?

— Oui, mon père. »

Sa voix trembla en disant cela. Il lui prit la main, elle était brûlante.

Le pauvre père la baisa avec un respect véritable.

« Ange ! s'écria-t-il en regardant le visage serein de sa fille, on dirait que tu n'as rien souffert ?

Mon père, dit-elle en l'embrassant, ne

vous inquiétez pas ainsi; n'accablez pas votre

vieillesse d'une peine nouvelle. Ne craignez rien, vous m'avez donné assez de philosophie pour m'attendre à ce qui m'arrive aujourd'hui, assez de cœur pour m'en consoler afin de ne pas vous en voir souffrir.

— O mon Dieu ! s'écria le pauvre père, étais-je donc destiné à vivre assez pour être témoin de ton malheur! Je n'ai pas la foi ni ta vertu, Madelaine : les peines de ce monde sont poignantes, vois-tu; ma vieillesse ne nx'empéche pas de m'en souvenir, et de les sentir encore pour toi! A. vingt ans,tu perds la première des illusions de la vie. On te préfère je ne sais qui, à toi, ma rose blanche, que le monde adorerait si tu voulais l'aimer. Femmes, quelle offense avez-vous donc faite à Dieu au commencement du monde, pour qu'il vous condamne à lier à nous vos destinées, et vos cœurs à nos cœuVs ! Quelle est celle de vous qui n'ait pas été froissée par la dureté des nôtres? Qui vous comprend? Qui vous plaint?»

Des sanglots étouffèrent sa voix. Madelaine ne l'avait jamais vu ainsi : elle en fut effrayée.

n Mon père, dit-eJle en tombant à genoux et lui prenant la main, calmez -vous, je vous le demande pour moi. Je supporterai tout, hors de vous voir malheureux; et malheureux par moi, c'est trop pour mon courage, il n'ira pas jusque-là.

— Oh ! tu me fais plus mal encore par cette résignation, lui dit-il. Pleure, Madelaine, pleure dans le sein de ton père, mais ne t'isole pas ainsi des consolations du cœur. Tu mourrais, ma fille. Tu ne sais pas encore ce que c'est qu'une douleur profonde concentrée et renfermée au dedans de nous-mêmes. Le monde offre un grand martyre à supporter, il faut avec lui le sourire sous les larmes. Mais auprès de moi, ne cache pas les tiennes. Nous serons deux a porter ta peine : elle deviendra plus légère, amie. Parle, parle-moi de lui, si cela peut te faire du bien, nous l'excuserons ensemble, car de l'absoudre doit être une consolation pour loi. »

Madelaine, toujours aux genoux de son père, était pâle et froide comme une statue ; elle ne

pouvait parler. Ce malheureux père contemplait en silence cette pauvre jeune fille dont les yeux étaient caves, les joues amaigries, et qui n'était plus que l'ombre d'elle-même. A celte annonce de destruction prochaine, il oubliait, lui, que la mort devait encore l'enlever avant elle : la jeunesse combat si longtemps plutôt que de céder son domaine à la mort !

, c( Mon Dieu ! murmura-t-il tout bas, étais-je donc réservé à la voir mourir malheureuse ! Heureux pères qui êtes entourés des sourires de vos enfants joyeux; qui, en écoutant, n'entendez autour de vous que des voix heureuses, vous ne voyez pas couler de larmes? Pourquoi n'ai-je pas votre destinée, pourquoi n'ai-je pas votre bonheur! »

Et le pauvre vieillard laissa tomber sa tête appesantie sur celle de sa fille. Et ses cheveux blancs vinrent se mêler aux boucles noires de la chevelure veloutée de Madelaine.

Qui eût contemplé cette scène solitairen'eùt pu retenir ses larmes. Le pauvre père surtout

«3- 217 -(Sï

était encore plus abattu que la jeune fille.

Dès que le vieillard aime autre chose que lui, il aime avec une passion qui fait peur. Ce n'est plus le cœur qui domine en lui, c'est la pensée : la pensée dont rien ne le distrait, parce qu'il ne participe plus à rien, et que les choses de ce monde ne peuvent plus l'ôterti lui-même.

La force morale nous est retirée par la nature à un âge où elle devient ordinairement inutile et même dangereuse.

Cette force épuise l'autre : le corps s'incline sous la puissance intellectuelle. On ne peut avoir l'une et l'autre. C'est peut-être pour cela que les femmes sont si débiles et si faibles, puisque toute l'énergie morale se réunit en elles.

Madelaine, dont l'affection première était concentrée sur son père, ne comprenait même pas bien qu'il fût si malheureux pour elle, devant une douleurdontil n'était pas le principe.

« Mon père, dit-elle enfin, rassurez-vous. Que s'est-il donc passé de si grave parmi

nous? Ne dirait-on pas que c'est une faute, ou que je yous ai perdu? Mon père, vous me restez... j'ai tout. Au souvenir de ce que je n'ai plus, je penserai à ce qui me reste, et je serai consolée. Que m'avez-vous appris ? quelle parole a bercé mon enfance? « Dieu avant tout, ma fille, » me disiez -vous. Eh bien ! Dieu et vous : ces deux amis-là ne me manqueront pas. C'est assez : l'un est l'ami pour la terre, l'autre est celui pour l'éternité. Oh ! quand on pense que tout s'éteint si vite, que changeants et mobiles comme nous sommes tous, il ne faut nous établir ici-bas que comme des voyageurs et des orphelins, de quoi peut-on se plaindre? qu'est-ce qui peut nous abattre? Donnons des larmes à l'ami perdu, sans nous décourager à l'épreuve dont il est cause. »

Elle s'arrêta, effrayée elle-même de sa morale retentissante. Était-elle donc si facile à pratiquer, et trouverait-elle sitôt la paix et la tran- (|uillité après des larmes si amères ! Mais ce qui lui faisait plus de mal que sa douleur, c'était celle de M. d'Orges. Il n'y avail plus de re-

pos pour lui. Chaque fois qu'il voyait à sa fille un regard sombre et rêveur, quand ses yeux humides s'élevaient au ciel pour lui offrir un sacrifice silencieux, il sentait son cœur se briser; il la suivait des yeux, il écoutait le soir, à la porte de sa chambre, les larmes qu'elle versait, croyant n'être entendue que de Dieu seulj regardant avec vénération cette jeune âme résignée ne disant pas une plainte, ne faisant pas un reproche, contre celui qui en méritait tant.

Le chagrin de sa fille avait ranimé sa vie éteinte. Il souffrait avec çlle, et plus qu'elle : il s'inquiétait de ce qu'elle allait devenir. Car Madelaine n'avait pas une de ces âmes fortes et courageuses qui repoussent le malheur et le dominent par la volonté : une peine devait la faire mourir. Le cœur aimant n'est jamais fort; l'excès de la sensibilité l'énervé et l'épuise. Le courage de Madelaine, ce fut le silence. Et n'est-ce pas le seul qu'il appartient à la femme de professer et de vouloir?

Sa pensée dominante fut moins de chercher

à oublier sa peine que de la cacher à son père. Elle reprit donc en peu de jours ses occupations ordinaires. Rien ne parut changé dans celte vie qui était si changée. Elle comprit qu'on ne domine les douleurs morales qu'en s'entourant d'occupations sérieuses. L'étude la sauva du découragement.

Mais tout cela n'empêcha pas cju'il y n'eût pour elle des heures cruelles et douloureuses. Oh ! dans nos vies de femmes, dans l'histoire de nos cœurs, que de mystères encore impénétrables et de souffrances encore ignorées! Si l'une de nous voulait révéler tout ce qui s'est passé en elle, tout ce qu'elle a enduré, c'est à peine si on la croirait.

Ce sont les petits détails du malheur qui font les grands malheurs. Aucune souffrance n'est intolérable au jour qu'elle commence; c'est sa continuité qui la rend mortelle.

Pauvre Madelaine! lous les jours elle se rendait chez son amie, et revoyait le château, le parc, les appartements où elle avait vu Emmanuel, si bon, si tendre pour elle ! Tous les tra-

^aux qui avaient été commandés par elle étaient alors achevés ; cette petite souveraineté, qu'elle regrettait peu, avait dans le souvenir quelque chose de poignant et d'amer. C'était pour Emmanuel qu'on avait fait tout cela, par son conseil. A.lors, elle croyait qu'une même vie devait les unir, et rêvait pour lui tous les bonheurs. A présent, il s'occupe de celui d'une autre; pensée bien plus amère encore : une autre s'occupe du sien ; une autre,'liée à sa destinée, devra partager ses chagrins, ses ennuis et SCS peines; mais elle, elle ne sera que l'étrangère ! Quelquefois, elle se sauvait de chez madame de Bressac,sans rien dire, comme une coupable : elle dérobait sa douleur et avait presque honte de ses larmes. Il y a je ne sais quelle modestie au fond du cœur, qui nous rend également difficile l'expression de la joie comme celle de la tristesse : on veut la solitude pour l'une ou pour l'autre. Puis, d'autres fois, lasse et fatiguée d'elle-même, elle s'acheminait, sans y songer, vers le même lieu qu elle venait de quitter, par réflexion et par sagesse,

pour éviter des souvenirs douloureux. Rien en lui paraissait à sa place; il lui semblait que tout avait changé, parce qu'un seul être n'était plus le même: tant la vie est relativement soumise aux événements qui la partagent, tant celle du cœur, surtout, reçoit le reflet du bonheur ou de la souffrance qui l'entoure.

a Eh bien, mon amie, disait-elle un jour à madame de Bressac, croirez-vous à mes pressentiments, maintenant ? Chère, tout ceci est une épreuve de Dieu, je dois la subir ; vous me resterez, vous m'aiderez dans cette lutte difficile qui vient de s'ouvrir pour moi entre le ciel et la terre. C'est à cette heure laborieuse que je comprends la grandeur de la foi. Je me suis souvent demandé depuis quelques jours ce que fait le malheureux qui n'estpas sou tenu par elle?

— Je n'y puis croire encore, dit madame de Bressac : cela m'étonne tant de la part de mon fils!

— Il n'aura pu faire autrement, répondit Madclaine ; il était trop engagé, sans doute ; il a compté sur moi plus que sur elle : il a eu rai-

m- 225 -m son. Oh! ne le blâmons pas! C'est un sacrilège de condamner l'ami qui nous offense ; le pardon doit lui être donné aveuglément. Où serait la tendresse, si elle ne supportait rien ? Mon pauvre père souffre plus que moi ; je ne sais ce que je serai plus tard, mais en ce moment je me trouve calme et soumise: c'est tout ce que je puis souhaiter. Savez-vous ce qui me désespère? c'est la pensée de me séparer de vous.

— - Comment, vous séparer de moi ?

— Eh! croyez-vous possible que je puisse revenir ici quand il y sera?

— Je l'avais espéré, dit madame de Bressac, comme éveillée d'un sommeil.

— Y revenir.... avec elle.... la voir.... oh ! ce serait impossible! Le revoir, lui, marié; lui, à une autre! il faudrait que je ne l'aime plus....

»Oh! comment supporterais -je de le retrouver ici? surtout dans ce parc et dans ce salon où, pendant six mois, je l'ai vu tous les jours? le retrouver, étranger à moi, à notre avenir? le revoir coupable ? car enfin je le lui

pardonne, mais ]% n'en sens pas moins sa faute !

— Hélas ! vous avez raison, mon enfant, vous ne pourrez revenir; mais j'irai vous. trouver, moi; chaque jour je viendrai, avec une de mes filles, passer quelques heures avec vous. Je vous le promets.

— J'y compte bien, dit Madelaine en lui serrant la main. Oui, vous viendrez égayer, consoler un peu ma solitude, raffermir mon courage qui faiblira parfois. Je vous demande une seule chose maintenant: c'est de ne plus prononcer le nom d'Emmanuel.... de M. de Bressac devant moi. »

Madame de Bressac fit signe que oui.

« Quand se marie -t-il?

— Je l'ignore.

— Dois-je vous croire ?

— Oui, je vous dis la vérité. Emmanuel sait bien le coup qu'il me donne par cette rupture et par ce mariage. Il évite de m'en parler, et je présume que je ne le saurai qu'au dernier moment. Je n'irai pas à Pa-

ris, ni ses sœurs non plus : il l'a bien deviné.

— Vous n'aimez donc pas mademoiselle de Rocliefort?

— Non, reprit tristement madame de Bressac.

— Pour l'apprécier, pensez qu'elle aime votre fils, cela suffira.

— Ils ne s'aiment ni l'un ni l'autre, dit la bonne mère en pleurant. Il sera malheureux ! Je ne lui donne pas six mois pour ne pouvoir supporter la vie qu'il a choisie.

— Insensé ! dit Madelaine, dont le cœur, oubliant l'injure, ne pensait qu'à l'ami malheureux. Comme il a mal compris son véritable bonheur.

— Ma chère, dit madame de Bressac, en lui vous voyez le résumé du monde ; ce n'est souvent pas au cœur qui nous est le plus dévoué que nous tenons davantage. On passe sa vie en dédains d'un côté, en ingratitude de l'autre. J'ai toujours été frappée, en lisant la tragédie d'Andromaque, de cette peinture mondaine qu'elle représente, sans qu'on y prenne garde. Chacun des personnages cherche

l'autre, et ne peut le gagner. A.ndromaque pleure son mari mort; Pyrrhus aime Andromaque qui aime son mari; Hermione, Pyrrhus qui aime Andromaque ; Oreste, Hermione qui aime Pyrrhus. H n'y a que Pilade qui reste neutre à regarder cette scène, qui fait l'histoire du cœur de tous les hommes ; et, s'il comptait la sienne, probablement elle serait semblable.

» Mademoiselle de Rochefort est une personne dont le caractère, l'esprit et les habitudes ne peuvent plaire à mon fils. Elle est impérieuse, il l'est aussi; roide, entière dans ses volontés : c'est absolument les travers d'Emmanuel. Mettez deux personnes ensemle, avec les mêmes défauts ou les mêmes qualités, ils se haïront au bout de quelques mois. Nous n'aimons que nos contraires.

Ainsi, mon fils, tout en ayant l'air de détester une femme douce, pieuse, tolérante, soumise, ne pouvait être heureux qu'avec ce genre de caractère; précisément parce que ce n'était pas le sien. »

On apporta, en ce moment, une lettre à la comtesse.

Madelaine reconnut l'écriture, devint pâle et s'éloigna.

Mais un malheur que Madelaine était bien loin de prévoir vint fondre sur elle et l'accabler encore plus que le premier.

Pouvait -elle penser, en quittant ce jour -là son amie, qu'elle ne devait la revoir que pour lui dire un éternel adieu ?

Madame de Bressac avait souffert toute la journée de grandes douleurs de léte et des crampes très- aiguës. Cela avait inquiété, mais inquiété faiblement, parce qu elle ne s'était pas même mise au lit.

Le lendemain, Madelaine n'avait pas voulu quitter son père, le trouvant triste et sombre. Le soir, comme ils allaient se retirer dans leur appartement, ils virent entrer Amélie qui paraissait au désespoir et fondait en larmes.

« Ma mère est très-mal, dit-elle à Madelaine. Nous ne savons que faire. Venez vite, bonne amie. Nous avons besoin de vous; car, ma sœur et moi, je crois que nous n'avons pas la léte à nous.

— Grand Dieu ! dit Madelaine, qu'est-il donc arrivé depuis hier?

— Après que vous avez été partis tous deux, notre mère s'est plainte de violentes douleurs : elle s'est couchée ; le délire s'est emparé d'elle. J'ai envoyé chercher le médecin aussitôt. Il l'a saignée deux fois. Mais depuis une heure, je vois qu'il est plus inquiet, et qu'il ne sait plus quel remède employer.

» La voiture nous attend. Partons, Madelaine ; venez près d'elle. »

Madelaine embrassa son père, lui demanda

la permission de demeurer la nuit auprès de son amie, et, le confiant aux soins de Raimonde, elle partit avec Amélie.

Madame de Bressac la reconnut, et lui serra la main.

La jeune fille tomba à genoux avec ses deux amies.

«Mes enfiuîts, dit -elle, en tâchant de calmer leur désespoir et celui de tous les gens de la maison, vous voyez en moi l'exemple de ce que je vous ai dit bien souvent. IVotre vie peut être brisée à toute heure. Je m'en vais; je quitte la terre; et hier je me croyais, je devais me croire du moins, pour longtemps encore au milieu de vous. Dieu en ordonne autrement. Mes anges, priez, au lieu de pleurer.Ayez courage; nousnousreverrons bientôt.

» Constance, dit-elle après un moment de repos, c'est à toi, ma fille, que je confie le soin de la maison. Ton caractère moins léger, plus raisonnable que celui d'Amélie, me fait choisir entre vous deux, pour placer cette confiance. Du reste, je sais que ce que voudra l'une,

l'autre le voudra. Je meurs tranquille. Je crois avoir fait tout ce que je devais, mes enfants, à l'égard de votre éducation et des principes chrétiens que vous deviez recevoir de moi.

» Ce que je vous recommande surtout, c'est de vous aimer toujours, et de rester unies comme vous l'êtes. L'union des familles est le premier bien de la terre : c'est le seul. Les autres en portent le nom, et ne sont que des erreurs.

» Oh ! c'est à l'heure de la mort qu'on aperçoit les devoirs immenses qu'on avait à remplir. On serait effrayé d'en avoir tant oublié, si on ne comptait sur l'immense bonté de Dieu, qui pardonne et qui sauve ceux qui ont cru en lui.

» Je vous recommande aussi, dans le monde où vous allez vivre, de demeurer dégagées de lui par vos principes, et de conserver les sentiments religieux et droits que vous avez dans le cœur.

«Mes amies, vous arriverez un jour oii j'arrive aujourd'hui; peut-être des enfants

entoureront à leur tour voire lit de mort, comme vous entourez le mien en ce moment; lâchez d'avoir mené une vie sainte, de les avoir édifiés, instruits, protégés contre les dangers de la vie.

«Cette heure-ci est redoutable, on est bien peu de chose au moment d'aller devant celui qui est tout. On ne voit que ses fautes : l'orgueil meurt peu de temps avant nous; sa destruction annonce la nôtre; mais c'est un horrible martyre que celui de la conscience parfaitement éclairée. L'heure de la mort fait beaucoup de bruit en nous, elle sonne avec fracas.

)> Mes filles, aimez Dieu, et si vous ne mourez pas entièrement paisibles, parce qu'alors personne n'est sûr de soi, du moins vous mourrez sans désespoir, en vous confiant en Dieu.

»Madelaine (car vous êtes aussi ma fille), venez auprès d'elles. Recevez toutes trois ma bénédiction.»

Elle souleva ses mains affaiblies, et les

bénit chacune à leur tour. «Je te bénis aussi, mon fils, dit- elle en regardant le portrait d'Emmanuel , qui était dans son alcôve ; puisse-tu être heureux, mon fils bien aimé! »

Rien ne peut exprimer les sanglots et le désespoir qui s'entendaient dans cette vaste maison, la veille encore peuplée de tant d'êtres joyeux.

Elle était l'âme de tous, la joie de tous. A son lit funèbre venaient expirer la paix et les sourires ; et elle emportait avec elle les habitudes d'intérieur dont elle ne devait plus être la source et la puissance.

Ses nombreux domestiques arrivaient auprès d'elle la bénir, au lieu de lui demander sa bénédiction. Ils semblaient vouloir l'entourer de leur vénération et de leur culte, à ce moment solennel où, devant le juge suprême, elle allait paraître seule, sans défense, sans appui qu'elle-même et ses bonnes œuvres. Us n'avaient rien à craindre, ce jugement était pour elle un triomphe.

Aussi son visage, quoique défiguré par la

souffrance, portait-il encore la marque qui embellit le juste au lit de mort.

L'ange qui est en nous disparaît alors ou se montre, selon qu'était la vie. Si elle fut pure, il plan£ avec ses ailes d'or sur le front du bienheureux, et le rend beau et éclatant comme lui; si elle fut mauvaise, il s'éloigne pour ne pas voir ce dernier moment de réprobation et de souffrance porté contre celui qu'il protégeait et qui l'a méconnu.

Madame de Bressac consolait tout le monde. C'étaient des paroles déchirantes que ces exhortations de la mourante, et le désespoir des vivants; ces adieux donnés avec tant de calme, et reçus avec tant de douleur.

Il faut avoir vu mourir un de ces chefs de famille, une de ces télcs précieuses, sur lesquelles sont rassemblées les tendresses d'une maison entière, pour juger ce que devait souffrir celle de madame de Bressac, au moment de la perdre sans retour. Cette prompte mort avait quelque chose de plus sombre qu'une autre. Elle mourait pour ainsi dire entre deux sou-

rires, celui de la veille et celui du lendemain projeté; car, dans cette douce vie intime, chacun pensait au jour d'après pour attendre

un bonheur de plus.

Mais aujourd'hui tout est changé, on ne voit que des larmes, on ne pense qu'au malheur. Le visage de la mourante seul était radieux; ses deux pauvres filles paraissaient plus mourantes qu'elle. Leur jeune cœur, inaccoutumé à la douleur, la connaissait aujourd'hui pour la première fois. Et quelle douleur!

Enfin, après avoir rempli les derniers devoirs de la religion, et parlé encore à ses enfants et à ses domestiques, elle mourut, s'envola vers un autre monde, laissant des regrets et des souvenirs déchirants. Constance et Amélie ne voulurent permettre à personne de la toucher après la mort. Aidées de Madelaine, elles l'ont veillée deux nuits entières, ont voulu l'ensevelir elles-mêmes, et ne la donnèrent au cercueil que lorsque la force humaine fut obligée de céder devant la volonté d'en haut.

Que de changements en quelques jours ! Ce

qu'une seule vie anëanlie détruit de \ies qui s'y rattachaient!

C'est à peine si l'on pouvait croire à cette mort si inattendue, si soudaine.

Parfois Constance et sa sœur se surprenaient attendant leur mère pour décider telle ou telle chose, ou pour exécuter un projet qu'elles avaient formé la veille.

Sa corbeille était encore là, tout ouverte, sur la petite ouvragère dont elle se servait seule; son fauteuil, demeuré vide, semblait l'attendre encore. Rien n'était changé depuis deux jours, un seul être manquait à ces habitudes ordinaires, et tout était désorganisé. A leurs vêtements noirs, à leur prompt souvenir, elles se regardaient épouvantées, se promenaient tristement les mains l'une dans l'autre, effrayées de ce que la mort venait de leur prendre, effrayées de ce qu'elle pouvait leur prendre encore!

Madelaine fut parfaite pour elles dans leur malheur; elle ne les quittait presque pas. Leurs regrets étaient les siens, car elle per-

dait aussi une mère, une amie, laseule personne peut-être qui comprît vraiment son cœur.

Mais les deux jeunes filles, ne pouvant plus rester seules au château de Vézelai, durent s'occuper de leur prochain départ. Elles devaient aller retrouver leur frère, à Paris. Un de leurs oncles vint les chercher, pour les sortir le plus tôt possible d'un lieu qui leur rappelait tant de souvenirs pénibles.

Ce fut pour Madelaine un vrai chagrin de les voir s'éloigner.

Elle retomba dans sa solitude première, et son isolement se fit alors rudement sentir. Son père devenait tous les jours plus triste et plus sombre; sa santé dépérissait, et la pauvre jeune fille, maladive et souffrante aussi, était réduite à regarder, entre la tombe entr' ouverte de son père et la sienne, laquelle des deux devait se combler la première.

Son malheur, au lieu de diminuer avec le temps, ne fit qu'augmenter, car la solitude fait germer et développe en nous les passions au lieu de les affaiblir. Le seul service que le

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monde sache nous rendre, c'est au moins de nous aider à oublier.

Elle se livra à l'élude, aux soins de la maison, surtout à ceux qu'exigeaient l'âge et la santé de son vieux père.

C'est ainsi qu'elle passa plusieurs années, silencieusement souffrante et malheureuse, ne confiant son secret qu'à Dieu.

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