‹ Une vie de jeune filleChapitre 4 sur 9 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Les trois jeunes filles étaient réunies dans le salon, occupées à lire une lettre de l'abbé de Martel que Madelaine avait apportée. Sans le connaître, Constance et Amélie aimaient ce pauvre vieillard, malheureux sans l'avoir mérité, isolé malgré la bonté de son cœur et la distinction de son esprit. Tout ce qu'il disait sur le monde avait à leurs yeux un poids que

nul autre n'aurait pu atteindre; elles croyaient son expérience, elles dont la jeunesse croit si jarement la science des vieillards.

Les cadeaux, les bijoux, furent laissés.

« Chère Madelaine, dit Amélie, montrez-nous votre lettre, nous verrons tout cela plus tard. Lisez avant que mon frère arrive : il nous dérangerait. »

L'abbé de Martel à Madelaine.

Paris, le 1 18...

Ma chère enfant

Pourquoi dites-vous que je vous ai grondée ? Je ne me souviens pas que ma dernière lettre fût grondeuse. Ne confondez pas le sermon avec la gronde, il y aurait grande erreur. L'un

est pour prévenir, l'autre pour condamner: c'est bien différenl.

Vous gronder, et de quoi? De ce que vous êtes vous? D'abord vous pourriez plus mal faire ; ensuite le fonds des natures ne se change jamais, on le modifie, voilà tout; et c'est ce que je souhaite.

Vous m'écriviez l'autre jour que vous aimiez Ossian. Je vous ai répondu : C'est bien vous ! je vais expliquer pourquoi.

Comment, chère enfant, avec votre esprit juste et grave, pouvez-vous préférer Ossian à une foule de livres qui le valent sous tous les rapports ! vous l'aimez, parce qu'il sympathise avec votre extraordinaire ; parce que ces fictions rêveuses, ces jeunes filles pleureuses, ces gens toujours dans les nuages, vous parlent une langue que vous diriez, si vous osiez, et tout a vos sympathies, sans, que vous puissiez le comprendre. N'est-ce pas le plus faux des poètes? De quelle nature nous parlet-il? Ne croit-on pas que ses héros et ses héroïnes sont d'un autre monde? et une fois dans

cel autre monde, quelle morale y entendezvous? quels sacrifices sont faits à la vertu, quelle force voyez-vous dans les âmes? J'avouerai, car il ne faut jamais tout blâmer, qu'il y a une grâce de style et de composition que je n'ai vue nulle part. La teinte de cette mélodie est d'un rose si suave, qu'elle en est douce et dorée. Mais à quelques exceptions près, qu'est-ce que ce fatras de lamentations et de pleurs continuels? Oh! quand vous aurez vu le monde, toutes ces larmes imaginaires vous paraîtront bien fausses, auprès des douleurs de la vie réelle ! Quand on a beaucoup souffert, on déteste les plaintes prodiguées. Les enfants jouent toujours à la destruction, parce qu'ils ne connaissent pas le prix des choses. Il en est de même des jeunes filles de votre âge : elles jouent avec les peines du cœur, elles les manient comme des enfants qui les ignorent, et les envisagent de près sans frémir.

Mais en vivant davantage, vous verrez que tout ce qui rappelle une souffrance est une

souffrance nouvelle. Vous craindrez les livres tristes et les esprits sombres, dès qu'au reflet de ses propres douleurs, votre àme restera tremblante au récit des douleurs d'autrui. C'est pourquoi la jeunesse aime les romans, ces pauvres ouvrages qui ont la prétention de peindie les mœurs et l'iiistoire humaine, et qui ne peignent que l'ombre et l'exagération de tout, sans rien dire de juste ni de vrai. C'est encore pourquoi, jeunes filles, vous rêvez les affections profondes, les dévouements, les passions, sans croire que sous ces roses du cœur il se cache des serpents horribles, des angoisses que rien ne paye, pas même le bonheur d'avoir sacrifié beaucoup aux autres. Deux choses vivent également en nous, l'égoïsme et l'amour du prochain ; toutes deux continuellement en guerre, continuellement vaincues l'une par l'autre, toujours mécontentes, jamais heureuses, font l'agitation de la vie, sans lui donner un bonheur véritable.

Vous me demandez conseil pour vos lectures. C'est fort difficile, car peu de livres sont

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pour votre âge; ceux qui vous sont destinés, ou vous ennuient, ou vous nuisent. Je voudrais éviter l'un et l'autre.

Avez-vous achevé tous les mémoires des siècles passés? Et La Bruyère, et Pascal, et La Fontaine, les avez-vous donc lus comme les portières lisent un roman? Ce sont des livres qu'on relit sans cesse, et qu'on apprécie toujours, plus on les lit.

Je ne vous conseille pas la Clémentine de Ricbarson ; c'est le plus fade et le plus insignifiant de tous les ouvrages qu'on peut vous indiquer. Cependant comme vous me demandez si vous pouvez le lire, je dis oui, assurément, quoique je trouve qu'il n'est pas plus permis de se donner gratuitement de l'ennui, que d'en donner aux autres. Néanmoins, c'est à votre choix.

Dans les journaux littéraires qui paraissent maintenant, vous trouverez ce qui vous convient le mieux. Il y en a dont les lectures sont composées pour la jeunesse, et qui remplissent admirablement le but de leurs auteurs;

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lisez-les aveuglément. Ils sont tous écrits dans un bon esprit.

Je suis enchanté de ce que vous me dites de vos amies. J'aime à me représenter votre petite causerie; j'espère que vous la rendez ce qu'elle doit être; qu'elle n'est ni méchante, ni envieuse, et que vous en profitez pour vous édifier mutuellement, en vous rendant meilleures. Je remarque seulement que ces visites que vous faites au château doivent prendre une partie de vos journées, et permettez-moi de vous demander où est votre père pendant ce temps-là? Chez lui, je suppose, n'est-ce pas?

Donner une leçon à voire cœur, j'avoue que c'est du superflu ; mais voyez-vous, Madelaine, souvent le meilleur cœur ne s'aperçoit pas d'un petit rien oublié, et ce rien que l'on oublie, est le tout de celui qui en est privé. Prenez garde de lui manquer. Vous ne vous pardonneriez jamais cela. Il est seul habituellement; mais, vous savoir dans la chambre à côté, ou à une demi -lieue de lui, c'est tout différent.

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Prenez ce que je vous dis ià pour une simple réflexion; et je vous laisse entièrement libre de décider seule si elle est nécessaire. Je vous connais trop pour oser même vous donner un conseil à cet égard.

Je conçois ce que vous me dites sur la dame que vous êtes allée voir; à moins d'être de cette sorte d'esprits qui ne s'amusent que des ridicules, on les voit sans les voir, et en se faisant une habitude de se retrancher ces examens, on s'évite un ennui véritable; puis, rien ne va mieux à une femme que l'indulgence; rien n'est moins à sa place que la malice dans sa bouche.

Adieu, ma chère enfant.

« Quel chagrin, dit Constance, que ce bon M. de Martel ne vienne pas cette année; j'avais tant souhaité faire sa connaissance !

— Vous l'apprécieriez, j'en suis sûre, répondit Madelaine. C'est un homme supérieur

et bien aimable, deux choses qui ne se rencontrent pas toujours ensemble. Quoique son esprit soit occupé de Dieu, j'ai remarqué qu'il en parle peu. Sa conversation y ramène toujours, tout ce ((u'il dit est rempli de cette pensée dominante; mais il a tellement compris la religion dans tout, qu'il ne saurait aujourd'hui en faire une chose à part. Il a le secret de ne jamais faire parade de sa piété, et de la porter partout; et il y fait penser les autres, sans paraître y songer lui-même.

— Est-il sérieux? demanda Constance.

— Oui, il est grave assez habituellement. Quand on l'aborde, comme il est toujours absorbé dans des idées sévères, il répond souvent avec une froideur marquée. Mais aussitôt qu'il s'en aperçoit, le sourire revient sur son visage, et ce qu'il dit est doux, gai et plein de grâce. Il blâme rarement, et toujours sans emphase : le sarcasme et l'exagération de la louange lui déplaisent également. La vie unie, la vie commune, c'est le but de sa dévotion et de toute sa conduite. \ ous le M^yez dans ses

lettres, d'ailleurs. Votre bonne mère l'aimerait beaucoup, car c'est aussi sa vertu. Oh ! je me suis dit bien souvent, depuis que je la connais, comme ils sont dignes l'un de l'autre. »

En ce moment madame de Bressac rentrait au salon. Emmanuel était resté dans le parc, occupé à diriger des travaux.

« Mon amie, dit Madelaine, savez-vous ce que ce bon abbé de Martel me mande dans sa dernière lettre? Il trouve que je viens trop souvent ici. Il craint de me voir laisser mon père seul. J'y avais bien songé déjà, comme vous devez croire. Cependant j'ai voulu examiner encore si je ne me trompais pas, en pensant que mon al^sence ne le privait nullement, puisqu'il est toujours seul jusqu'au soir. Et ce matin, au lieu de venir ici de bonne heure, après déjeuner je suis rentrée chez moi. A peine étais-je assise à travailler, que mon père, tout occupé de me voir varier mes habitudes, est venu dans ma chambre. Il m'a demandé tout de suite pourquoi et comment je

restais là, si j'étais fâchée avec vous, si je m'ennuyais; enfin, je vous évite toutes les questions qu'il m'a faites. Moi, qui ne sais pas me sortir d'affaire sans dire tout net la chose, j'ai avoué que je craignais de le laisser seul, qu'il s'en attristât, et que cette pensée détruisait tout mon bonheur auprès de vous trois. Ce pauvre bon père a pleuré comme un enfant. Moi, j'ai pleuré aussi, bien entendu. Enfin j'ai ri aux éclats, et cela a fini notre petit drame. Mais voyez comme il est parfait. On ne le croirait pas si excellent à le voir et à l'entendre surtout. Aussi je liens à vous conter cela, pour que vous le jugiez ce qu'il vaut.

— Mon amie, dit madame de Bressac, je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve pour l'aimer. Votre père est comme tous les vieillards qui ont éprouvé des malheurs : il se roidit contre l'avenir, à la souvenance du passé. Il n'a que l'apparence d'être rude, car il ne l'est pas. Le vieillard, que l'expérience a rendu

sec et personnel, n'est ni brusque ni dur. Il est mielleux et poli; il vous parle toujours de vous, pour que vous lui parliez de lui; il vous salue jusqu'à terre, pour que vous vous leviez quand il entre; on retrouve partout en lui la pensée de lui-même. J'ai bien jugé votre père en dehors de cette nature éteinte. Je l'aime, parce qu'il a précisément tout ce qui grandit la vieillesse, sans avoir aucune des misères qui la rapetissent. Je ne sais rien de si vénérable, rien de si beau qu'un homme chargé de souvenirs, écrasé sous le poids du temps, blessé par de longues épreuves, qui peut rappeler tout à sa mémoire, sans avoir ni un remords ni une haine pour ses actions comme pour celles d'autrui ; qui a tout vu, tout jugé, et qui, en assistant à tout, n'a gardé que l'expérience, sans rapporter de tant d'examens le fiel qui aigrit le cœur. »

Madelaine prit en silence la main de son amie. Des larmes de joie tombèrent sur son ouvrage, elle ne put répondre.

(( Qu'esl-ce donc qui est arrivé? dit Emmanuel en rentrant ; pourquoi mademoiselle Madelaine pleure-t-elle? »

Tout intimidée, elle baissa la tête encore davantage et devint extrêmement rouge.

« Elle pleure? Mais, non. Ah! c'est-à-dire, mon fils, vous avez raison, et moi aussi, ^ous parlions de son père, et comme je lui disais ce que je pensais de lui, elle a été si touchée de l'éloge qu'elle a entendu, qu'elle en a pleuré, mais de joie, je suppose. »

Emmanuel, la regardant avec admiration, demeura un instant devant elle sans dire une parole. « On pleure donc de joie? » demandat-il en souriant, espérant que la jeune fille répondrait quelque chose; mais elle resta les yeux attachés à sa broderie, et ne dit rien.

a Madelaine, dit madame de Bressac, sortez donc de votre gravité. » Elle sourit, les yeuv encore brillants de larmes. « Votre père viendra-t-il dîner avec nous aujourd'hui?

— Oui, madame.

— Voulez-vous, après dîner, que nous fassions une promenade dans le bois d'Ailly?

— Pour moi, je le veux bien. Je ne sais si lui ne sera pas un peu fatigué.

— Nous le reconduirons en voiture, dit Emmanuel, qui souhaitait cette promenade.

— Ne décidons rien encore ; quand il viendra, il le décidera lui-même.

— C'est le meilleur service à rendre aux autres, dit Madelaine; il faut les laisser toujours libres de se choisir leurs plaisirs. Ce qu'on leur impose est presque toujours le contraire de ce qu'ils souhaitent.

— Oh ! vous avez bien raison, dit Emmanuel. J'admire comme nous rencontrons presque toujours à faux le goût et la pensée des autres.

— Et c'est pour cela qu'il faut les laisser faire, dit-elle. La surprise est, à mon avis, la plus sotte preuve d'amitié qu'on puisse donner. C'est l'amour-propre qui travaille pour lui-même.

— Maman, dit Amélie, vous ne savez pas? l'abbé de Martel a grondé Madelaine de ce qu'elle aimait à lire Ossian.

— Bah ! dit madame de Bressac, et pourquoi cela? j'ai bien fait le même péché qu'elle, alors.

— 11 prétend, dit Madelaine, que tout ce qui est dedans est faux, hors des habitudes ordinaires, et de là peu propre à nous intéresser. Il dit vrai, j'en conviens. Mais c'est un monde idéal qui m'amuse par sa singularité. Que gagne-t-on à retrouver toujours celui-ci?

— Vous avez raison, mon enfant; répondez-lui cela quand il dira du mal de notre poète chéri.

— C'est bien ce que je veux faire aussi. \ oilà mon père que je vois venir là-bas. Ne parlons pas d'Ossian devant lui, parce qu'il ne l'aime pas. »

Emmanuel fut à sa rencontre, et en arrivant au salon, le marquis d'Orges était déjà au fait de la promenade; il avait accepté, et tout s'ar-

rangea pour qu'elle pût avoir lieu ainsi qu'Emmanuel le désirait. On voulut diner de bonne heure pour avoir la soirée plus longue, et aussitôt que le diner fut achevé, les chevaux étant mis à une calèche, Emmanuel donna le choix au marquis d'Orges, de se promener en voiture, ou d'aller à pied jusqu'au château d'Ailly, qui était voisin.

M. d'Orges préféra faire ce petit voyage à pied. Il offrit son bras à madame de Bressac, et les trois jeunes filles allèrent ensemble, Emmanuel n'osant pas d'abord s'occuper exclusivement de Madelaine.

Mais pendant la promenade, étant un peu plus dispersés, il la vit seule et vint à elle.

« Voulez -vous accepter mon bras? » lui demanda-t-il tout simplement.

Elle le prit, en saluant Emmanuel avec un peu de cérémonie.

a Vous aimez beaucoup votre père, n'est-ce pas? lui dit-il, tout occupé encore de la scène dont il venait d'être témoin.

— Si je l'aime! oh! oui, fit-elle vivement.

— N'est-il pas un peu sévère ?

— Lui? bon Dieu ! on voit bien que vous ne le connaissez pas. Vous dites cela parce que, tout à l'heure, vous l'avez surpris me parlant un peu brusquement, n'est-ce pas?

— Comme vous devinez juste! et comment avez- vous vu que je le remarquais ?

— Je ne sais, dit-elle embarrassée.

— Eh bien ! oui, c'est ce qui me faisait croire qu'il était quelquefois un peu dur pour vous, et avec ce que je vois de votre caractère, je devais vous croire bien malheureuse; car vous ne devez pas avoir assez de force morale pour supporter de longs chagrins.

— Vous pensez?

— Oui; je vous suppose d'une nature toute faible, toute paisible, (pii redoute le bruit

— Et vous croyez que malgré cela je ne pourrais pas être courageuse dans l'infortune ?

— Non.

— Je crois que vous êtes dans l'erreur, monsieur.

- Je ne demande pas mieux que de penser comme vous ; mais prouvez - moi que j'ai tort. »

Constance arriva en ce moment et prit l'autre bras de son frère. La conversation s'engagea sur le sujet déjà commencé.

Madelaine, avec toute la souplesse d'un esprit doux, qui discute sans disputer, ne céda pas la place, mais sans jamais parler mal à propos, et sans faire de celte causerie une discussion désagréable.

Emmanuel, charmé de son esprit, tâchait de prolonger la petite controverse.

« Enfin, dit-il en souriant, je m'aperçois que mademoiselle Madelaine est une parfaite catholique; elle a sur la résignation une morale exemplaire.

— Et sans doute il faut bien l'avoir, ditelle avec un regard d'ange. Pauvfe femme que je suis ! destinée comme toutes les autres, sans doute, à tout souffrir et à tout endurer, si de bonne heure je ne me faisais forte contre l'avenir, qu'en t"erais-je? la faiblesse dans la

douleur vient de l'imprévoyance. Mon amie, dit-elle en approchant de madame de Bressac, savez-vous ce que disait monsieur votre fils? il s'étonnait de ce qu'une femme avait du courage, et il disait qu'en paroles cela allait bien, mais qu'à l'épreuve c'était tout différent. Nous refuser le courage, à nous!... Nous ! faiblir dans la souffrance ! mais c'est là notre véritable force ! le dévouement et le malheur ne sont jamais reniés par nous. »

La conversation dura encore quelque temps ; enfin Emmanuel s'avoua vaincu, et Madelaine, en souriant avec une grâce charmante, lui dit gaiement: « C'est bien fait.

— * N'allez pas me croire un de vos ennemis cependant, lui dit-il ensuite; pour avoir dit que je me méfiais de vos résignations féminines, ce n'est pas dire que je ne croie que vous valez mieux que nous.

— Oh ! d'abord, dit Madelaine, n'attaquons pas ce sujet-là ; vous et nous, nous et vous, nous valons tantôt beaucoup, tantôt fort peu;

les deux balances où nous sommes placés penchent à peu près à égalité. Seulement, je savais bien que vous ne pensiez pas la moitié de ce que vous veniez de dire. Dans une discussion, on dit toujours vrai en commençant, et on ment toujours à la fin : je sais cela.

— La paix est faite, n'est-ce pas? dit Emmanuel, quand le soir ils arrivèrent à la porte de M. d'Orges.

— Oui, oui, je crois bien, dit Madelaine en riant.

— Ainsi, vous êtes généreuse ? c'est peutêtre parce qu'il n'y a que les vérités qui fâchent.

— Prenez-le comme cela si vous voulez, dit-elle, je le veux bien. »

Quand ils furent seuls dans la voiture, madame de Bressac et ses filles parlèrent de Madelaine ; mais Emmanuel paraissait sombre et pensif, et ne prit point part à la conversation. Il fut préoccupé jusqu'au retour.

Arrivés au château, il embrassa sa mère et ses sœurs, et se retira chez lui. Chacune en fit autant de son côté.

Quelques jouis après, Madelaine et son père étaient assis, après dîner, sur un banc rustique, devant le petit jardin de leur maison, causant avec un fermier du voisinage, lorsqu'ils virent arriver Emmanuel. « Tout le monde est triste au château de ne vous avoir pas vue ces jours-ci, dit - il à Madelaine.

— IVIon Dieu, c'est bien aimable, reprit-elle ;

mais mon père était soulTiant, et je n'ai pas voulu le quitter.

— Ce n'est rien d'inquiétant,j'espère ? dit-il en regardant M. d'Orges.

— Non, monsieur, je vous remercie. A mon âge, on est toujours malade; vient enfin la dernière maladie qui termine les autres; mais à force de l'avoir prévue, on ne la prévoit plus.

— Votre visage n'est nullement altéré, » dit Emmanuel, sans comprendre que rien n'impatiente les vieillards comme de ne pas s'entendre plaindre. M. d'Orges parut soucieux; Madeiaiiie regardait son père avec inquiétude. Emmanuel s'en aperçut, et tandis que M. d'Orges parlait avec le fermier, il lui dit : « Soyez tranquille, la santé de votre père n'annonce rien d'inquiétant.

— Je le sais, répondit-elle ; mais à son âge, tout inquiète. Comment puis-je le voir souffrir une heure, et compter que celle qui suivra peut être meilleure ? A quatre-vingts ans, espère -l -on l'avenir? La moindre fièvre, la

soufTrance la plus légère, tout de suite pour moi c'est une annonce de mort! » Elle devint pâle en disant ces derniers mots. Emmanuel contemplait en l'écoutant ce visage de vingt ans, délicat, maladif, portant en lui le même anatlième, et présageant la même et prompte destinée. « On meurt à tout âge, » dit-il, comme répondant à sa pensée, et ne supposant pas que Madelaine la comprit. Elle leva sur lui ses grands yeux noirs; leur expression sinistre le fit tressaillir. Ils disaient tout ce qu'elle avait prévu, tout ce qu'elle comprenait de sa condamnation prochaine. Un sourire de sainte accompagna ce regard profondément terrestre. La jeune fille au brillant avenir avait un instant murmuré : mais l'ange se résignait !

« Votre habitation est charmante, dit Emmanuel, comme voulant échapper aux émotions qui le dominaient.

— Oui; vous trouvez? dit M. d'Orges enchanté de cet éloge. C'est la demeure simple et pauvre de deux solitaires oubliés, de deux âmes, l'une commen^-anl la vie, l'autre la ter-

minant. Vous voyez ce contraste à chaque pas que vous faites ici : là, mon vieux fauteuil à côté du petit pliant deMadelaine; là, des livres de jeune fille, des crayons, de la musique ; ici, la gravité de l'homme mûr, devenu sage par les années. Plus de livres, plus de beauxarts ! Celui dont le moral est usé et froissé sous le tranchant du glaive, ne s'amuse plus d'aucune rêverie humaine. Les fleurs, derniers souvenirs du mourant à la teire, sont ici de petites divinités. Je retrouve en elles ma jeunesse, sans y retrouver les souvenirs. C'est ce (ju'il me faut. Madelaine les soigne pour moi. C'est elle qui les a plantées, qui les arrose chaque jour, pour son vieux père.

— Vous aimez beaucoup les fleurs aussi ? ditil à Madelaine.

— Oui, pour mon pèie.

— Vous l'entendez? Eh bien ! cette réponse c'est tout elle. Toutes ses actions, toutes ses pensées, se rapportent aux autres. Elle-même est un être nul, jeté par elle à travers la vie, et dont on s'occupe si l'on veut : elle n'y

prend pas garde. Moi, c'est elle. C'est ainsi que l'autre jour Madelaine me définissait sa tendresse. » 11 se tut, et la regaida aller et venir dans le jardin, la contemplant avec des yeux humides de gratitude et d'orgueil.

c< La reconnaissance est le seul bienfait du vieillard, dit-il en regardant sa fille; c'est le dernier amour permis à son âme éteinte. Ne pouvant rien pour les autres, il faut au moins qu'il leur sache gré de ce qu'ils font pour lui. Je vais cueillir de nos fleurs et vous en donner, monsieur ; cela ramènera Madelaine, ajouta-t-il en souriant. J'ai tort de parler d'elle devant elle; je l'oublie toujours, et cela lui est insupportable.

» Etrange chose que notre nature !

M Nous aimons tous qu'on fasse notre éloge et nous n'aimons pas l'entendre. Chère enfant, lui dit-il après l'avoir appelée, de quelle fleur veux-tu me permettre de disposer ?

— Mais de toutes, mon père, «reprit-elle aussitôt. Elle avait entendu l'offre qu'il avait faite. Cette réponse surprit M. d'Orges. Il ne

répondit rien, et jeta sur Madelaine un de ces regards paternels où se peignent à la fois la surprise et le désir de savoir davantage. Elle ne le comprit point, et l'aida à cueillir des fleurs. Le comte de Bressac se confondit en rem ercîments.

« Il n'y a pas de quoi, dit le vieillard. Chacun donne de ses plantations ce qu'il a. Vous, vous nous donnez des ananas, de la fleur d'oranger et des plantes rares; nous, nous vous offrons des roses, du jasmin, du chèvrefeuille. C'est un souvenir, ce n'est pas un cadeau. Notre pauvreté a au moins, comme votre richesse, le privilège de l'amitié. »

Après être demeuré deux lieures chez M. d'Orges, Emmanuel comprit enfin qu'il était temps de se retirer. Il prit congé de ses hôtes.

« Viendrez - vous demain, monsieur? demanda-l-il à M. d'Orges.

— Non pas de quelques jours.

— Et vous? dit-il à Madelaine.

— Tant que mon père sera souffrant, je ne m'éloignerai pas.

— Constance et Amélie viendront alors passer la journée avec vous.

— Oui, je veux bien. Dites-leur qu'elles me feront plaisir. » Il les quitta en demandant à M. d'Orges la permission de venir aussi savoii* de ses nouvelles.

Le lendemain, M. d'Orges était mieux portant; mais Madelaine ne voulut pas le quitter. Ses deux amies vinrent près d'elle une partie de la journée. « Qu'est-ce donc que vous avez appris à mon frère, hier soir? dit Constance à Madelaine.

— Moi ? rien, vraiment.

— Il est revenu tout triste et tout pensif.

— C'est qu'il avait lieu de l'être, dit -elle; mais nous n'y sommes pour rien, assurément.

— A propos, Madelaine, dit Amélie, décidez une question qui a été très-agitée hier soir au retour de mon frère. N'est-ce pas que le bouquet qu'il a rapporté était pour ma mère?

— Non, c'était pour lui. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Je vais vous expliquer la chose.

» Quand Emmanuel est rentré, il nous a montré ses fleurs.

« Ah ! dit Constance à ma mère, votre Madelaine vous a fait le sacrifice de sa fleur chérie : ordinairement elle ne donne pas de son jasmin. »

Madelaine rougit sans comprendre pourquoi ; un instinct de femme lui fit sentir que ceci aurait besoin d'explication, et elle ne savait que dire. Comme elle allait répondre, Emmanuel arriva.

« Bon ! tu viens à propos, dit Amélie. Nous en sommes sur la discussion d'hier.

— N'est-ce pas, dit Emmanuel, que le bouquet était pour moi ?

— Mais oui, monsieur. Il me semble que mon père vous l'avait donné d'une manière si gracieuse, que vous ne pouviez vous y méprendre.

— Aussi, l'ai-je fort bien gardé. Je ne sais quelle mauvaise querelle mes sœurs m'ont faite en arrivant. L'une disait que c'était pour

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ma mère, l'autre que j'avais volé les fleurs. J'ai dit la vérité; que, bien loin d'avoir volé le jasmin, entre autres, c'est vous qui l'aviez cueilli vous-même. Maintenant, dit-il à ses sœurs, expliquez-moi pourquoi vous m'avez fiait toute cette dispute hier au soir.

— C'est parce que nous savons que Madelaine ne donne jamais de son jasmin à personne au monde qu'à son père. Elle en a envoyé une fois à ma mère pour sa fête, mais c'est parce que, disait-elle, elle l'aime comme une mère. »

Emmanuel se tut et regarda Madelaine. Un de ces courts moments, fugitifs comme le bonheur qu'ils donnent, vint commencer à la jeune fille une existence nouvelle. Son regard rencontra celui d'Emmanuel. Il la contemplait avec une expression indéfinissable de joie et de gravité ; elle baissa les yeux vers la terre et ne dit rien. Ce silence inaccoutumé frappa Constance.

« Eli bien, dit-elle, nous sommes quatre dans la chambre, et nous ne faisons pas plus

de bruit, à présent, que si nous dormions comme le bon M. d'Orges. »

Il était assoupi dans son grand fauteuil. Le silence continua après ces' paroles. Emmanuel et Madelaine restaient immobiles comme deux statues. Enfin les deux sœurs prirent le parti de causer ensemble ; tandis que leur conversation s'animait et qu'elles riaient aux éclats, Emmanuel s'approcha de Madelaine qui était debout, appuyée contre la porte du salon qui donnait sur le jardin.

« Votre fleur est plus vraie que vous, lui dit-il à demi-voix,

— Pourquoi cela, monsieur? je ne vous comprends pas.

— Vous rappelez-vous ce que je vous demandais l'autre jour ? v

Elle fit signe que oui.

« Eh bien, votre fleur m'a répondu, elle. Oh ! pourquoi étes-vous ainsi ? dit-il ému parle silence qu'elle s'obstinait de garder. Qu'est-ce donc que vos tristes vies de femmes, si le préjugé du monde et de l'éducation vous force à

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tout moment de jouer iiii ;mlre personnage que le vôtre! »

Il la regarda encore ; elle allait répondre, car ce qu'il venait de dire avait parlé à toutes ses sympathies. Oui, pensait- elle, la vérité avant tout. Son père s'éveilla; elle courut à lui, heureuse d'échapper à cet examen sévère. Emmanuel s'approcha, lui demandant avec intérêt de ses nouvelles. Le regard pénétrant du vieillard découvrit aussitôt que quelque chose occupait vivement sa fille. 11 regardait alternativement Emmanuel et Madelainc. Il causa longtemps avec le jeune homme; lui, qui fuyait la société des jeunes gens, parce qu'il comprenait qu'ils ne se plaisaient pas avec lui, recherchait Emmanuel, et le retenait souvent dans des conversations interminables. Voulait-il le mieux connaître et examiner son cœur? une secrète prophélie lui avait-elle fait deviner l'avenir? L'expérience a une double vue !

Emmanuel et ses sœurs restèrent à dîner

chez M. d'Orges. Aladelaine parul grave et

lu

sérieuse; mais M. de Bressac n'avait jamais été si gai et si aimable.

Le soir, quand il s'en alla, M. d'Orges, jetant les yeux sur lui, vit à sa boutonnière une branche de jasmin ; il ne dit rien, ne questionna pas même sa fille, car il voulait que sa confiance vînt d'elle seule. Il allait monter danssa chambre,pour se coucher, lorsque Madelaine, après avoir reconduit ses amies,s'approcha de son père, et, le baisant au front, lui dit :

« Mon ami, mon père, demeurez ici un moment; j'ai quelque chose à vous dire. »

Il prit la main de sa fille dans" les siennes, et s'assit auprès d'elle sur un banc de bois, dans le jardin.

Nous saurons plus tard le sujet de cette conversation.

Plusieurs mois s'étaient écoulés; il n'était plus question du départ d'Emmanuel. H devait passer l'hiver à Vézelai,ou du moins n'aller à Paris qu'à la fin de janvier.

Personne n'ignorait la raison qui le faisait rester; mais comme il n'en avait pas encore parlé à sa mère, elle semblait ne l'avoir pas comprise.

Un matin, il vint la trouver dans son appartement.

« Ma bonne mère, dit - il , je crois que j'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous fera plaisir.

— Cela peut être, mon fils.

— Je n'épouserai pas mademoiselle de Rochefort.

— Cela me fait grand plaisir, en effet. Et qui vous a décidé à la refuser ?

— C'est que j'en aime une autre. »

Le cœur de madame de Bressac battit vivement.

«Devinez-vous qui?

— Mais, oui ; peut-être. Nommez-la, nommez-la toujours.

— C'est Madelaine.

— O mon fils ! quel bonheur ! dit sa mère en l'embrassant ; mon Dieu, que de peine cette parole efface! Emmanuel, vous faites notre bonheuràtous. Si j'avais pu vous donner une compagne, c'est Madelaine que j'aurais choisie; si j'avais dû avoir une troisième fille, c'est encore elle que j'aurais souhaitée.

«Vraiment, c'est une bénédiction du Ciel de

vous inspirer ce sentiment! Quelle joie pour l'avenir ! Nous qui redoutions tant la femme qui devait venir ici en tiers avec nous ! moi, pour vos sœurs surtout! Cette chère enfant sera reçue avec bien de la joie. Pauvre petite ! elle vous aime beaucoup, mon ami. Je l'ai deviné, car elle ne m'en a rien dit.

— Oh ! je le crois aussi ; du moins elle me le prouve chaque jour. Ma mère, c'est vous qui parlerez à M. d'Orges, n'est-ce pas ?

— Oui, sûrement. J'irai le trouver tout à l'heure.

— Que dira-t-il ?

— Je suppose, dit madame de Bressac, qu'il ne nous refusera pas.

— Non ?

— Je le pense ; il n'a aucune raison pour cela.

— Toutefois, le changement qui s'est opéré en lui depuis quelque temps m'effraie, dit Emmanuel. Il me parlait autrefois avec plus d'amitié et de confiance. Aujourd'hui, il est sec, peu disposé à me bien recevoir chez lui. Ensuite, vous vous apercevez sans doute

comme Madelaine vient peu maintenant, elle qui était toujours ici avec vous et mes sœurs; c'est à peine si elle vient à présent passer une heure ou deux, accompagnée de son père.

— Mon ami, dit madame de Bressac, je vois un tout autre motif dans cette conduite. Vous êtes jeune, Madelaine aussi ; il est visible que vous l'aimez. Mais M. d'Orges doit tenir cette marche relativement à vous, et je l'approuve sans m'inquiéter. Dès que je lui aurai parlé, il sera tout différent. Oh ! que je suis heureuse !

— Et moi aussi, ma mère. C'est un grand bonheur, croyez - le, que celui qui, en nous rendant heureux, fait en même temps le bonheur des autres.

— Hélas ! mon fils, c'est le rêve de tous les cœurs! Qui est -ce qui apprécie un bonheur solitaire? Moi-même, tout en souhaitant ce mariage plus que tout au monde, je ne le souhaitais qu'autant que vous pouviez le désirer vous-même. Depuis longtemps, mon ami, j'ai fait ce rêve la première; depuis longtemps elle

est ma fille d'adoption. Que de fois, dans mes prières, j'ai demandé à Dieu de vous inspirer, de la comprendre et de l'aimer ! Il m'a exaucée! Dans notre famille, si unie et si retirée, je ne verrai donc qu'une amie de plus. Personne ne viendra entie nous porter le reflet d'un monde ignoré. Ange comme vos sœurs,, elles deviendront sœurs par la nature, l'étant déjà par les sentiments. O mon Dieu ! je n'y puis croire encore ! N'étiez-vous donc nullement engagé auprès de mademoiselle de Rochefort?

— Si fait, je l'étais bien un peu, reprit-il embarrassé, mais, qu'importe. Nous ne nous aimions ni l'un ni l'autre, d'abord. Voilà déjà qui me met à l'aise.

— Oui, et moi aussi.

— Ensuite, elle est jeune, riche; elle trouvera un aussi bon parti que moi facilement. J'arrangerai tout cela, soyez tranquille, ma mère. J'irai à Paris dans quelque temps, et je reviendrai vous compter toutes mes négociations, quand elles seront finies. Ce que je vous demande surtout, c'est de parler à M. d'Orges.

— J'y vais. Madelaiiie esl à présent ici avec vos sœurs, et nous serons plus libres de causer tranquillement. »

Madame de Bressac quitta donc son fils, pour aller à Saint-Léonard, chez M. d'Orges. Elle le trouva dans son cabinet de travail, lisant un vieux livre latin.

« Mon ami, lui dit- elle, je suis venue vous trouver aujourd'hui, parce que j'ai à causer avec vous de choses bien importantes et qui nous intéressent tous deux. »

M. d'Orges ferma le livre qu'il tenait, posa ses lirneltes dedans, et attendit en silence que madame de Bressac continuât.

« Tenez, dit-elle, je hais les longs discours, amenant peu à peu une pensée qui voudrait être promptement connue. Je vais arriver tout de suite à mon fait.

» Emmanuel aime votre fille, et vous la demande en mariage. Le voulez-vous ?

— Vous me faites une question à laquelle je ne puis positivement répondre aujourd'hui.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que ma fille n'épousera pas votre fils maintenant, je vous le promets.

— .l'étais loin, dit madame de Bressac tout éuuie de cet accueil glacial, de croire que vous mettriez une opposition à ce qui peut faire notre bonheur à tous !

— Et qui vous dit qu'Emmanuel soit capable de faire le bonheur de quelqu'un au monde ?

— Oh!.... monsieur!.... murmura madame de Bressac, sans rien ajouter davantage.

— Écoutez, continua M. d'Orges, ne m'en voulez pas, mon amie. Mais avant tout, ici, voyez-vous, je pense à elle ; à elle, dont le cœur dévoué, l'àme ardente et sensible, ne pourrait supporter un malheur, si celui que je crains pour elle devait l'atteindre un jour.

— Quel malheur ? demanda son amie tout étonnée.

— Je connais Emmanuel, ajouta le vieillard ; depuis six mois je l'étudié, je l'examine profondément. Croyez-moi, dit-il en lui serrant la main, votre fils n'a pas de cœur; il est beau.

spirituel, aimalile ; mais pour des qualités réelles, il n'en a pas : vous lui avez prêté les vôtres, vous vous mirez en lui, et vous le croyez tout ce que vous êtes vous-même, et tout ce qu'il n'esL pas. Depuis que je me suis aperçu de sa préférence pour ma fille, depuis surtout que j'ai compris la sienne, j'ai suivi votre fils de plus près encore : mon premier jugement est demeuré le même à un plus sévère examen. Ensuite, laissez-moi vous faire remaïquer ou vous apprendre qu'Emmanuel a des engagements avec une autre ; son projet de mariage avec mademoiselle de Rochefort est si connu dans Paris, que l'abbé de Martel, à qui j'ai ouvert mon cœur sur tout ceci, m'écrivit dernièrement que le bruit en était général.

— Je sais cela, dit madame de Bressac ; mais mon fils n'a aucun engagement de cœur, il est donc, en quelque sorte, libre de disposer de lui, puisque ce mariage, de la part de la jeune fille comme de la sienne, était tout à fait de convenance.

— Ce n'est pas ce qu'on dit, poursuivit M. d'Orges; l'abbé de Martel m'écrit tout le contraire, et il est bien informé; car, dès qu'il reçut ma lettre, il causa d'Emmanuel avec plusieurs personnes qui le connaissaient, et au premier mot le nom de mademoiselle de Rochefort fut mêlé au sien. Pour ne pas écouter de faux bruits, et ne s'en lapporter (pi'à hii, mon pauvre ami, tout vieux qu'il est, s'est fait présenter cliez le duc de Rocbefort, où tout le monde parle de l'affection de sa fdle pour Emmanuel, connue s'ils étaient déjà mariés. »

Madame de Bressac demeura consternée.

« Je ne sais que vous dire, ajouta-t-elle ; je vous vois si obstiné, que je pourrais difficilement vous faire cbanger d'avis.

— Oui, assurément, ce serait fort difficile, car ce n'est pas un entêtement qui me fait ])arlcr; je cède à une puissance qui me domine malgré moi. Tout cela n'est pas ma faute !

— Enfin, dit madame de Bressac, vous refusez Madelaine à mon fils?

— Non.

— Et que prétendez-vous donc par tout ce que vous venez de dire ?

— Je prétends attendre, dit froidement M. d'Orges. Je veux que votre fils quitte ce pays-ci, ou ma fille ne retournera pas chez vous, jusqu'à ce que celte affaire de Paris soit entièrement terminée. Hélas ! ce que je fais aujourd'hui, en les séparant, j'aurais dii le faire depuis trois mois! mais la vieillesse ne prévoit plus ! elle a tout oublié ! »

Il demeura quelques moments absorbé par une profonde émotion.

« Tout ceci me fait beaucoup de mal, dit-il ensuite ; je me reporte à un triste passé qui semble m'éclairer sur un avenir plus triste encore. Votre fils.... mais on ne raisonne pas un sentiment. ..jenepuis l'envisager de sang-froid. Mon cœur paternel semble être un prophète de malheurs, quand je le vois à côté de ma fille!.... Je tremble comme un enfant, devant des idées funestes, qui ne sont, je le sens, que l'exagération d'une tendresse crain-

«Sh 157 ■<&■ ' tive; mais je les désapprouve sans pouvoir m'en affranchir.

— Alors, mon ami, veuillez me dire positivement quelle réponse je dois porter à mon fils.

— Ce que je souhaite avant tout, c'est de les séparer. J'aurais du le faire plus tôt; mais il n'est jamais trop tard pour accomplir un devoir négligé. Je demande à votre fils qu'il passe à Paris le temps nécessaire pour voir et réfléchir s'il peut, en homme d'honneur, rompre avec mademoiselle de Rocheforl. S'il revient ici, ayant conservé à ma fille les mêmes sentiments, et dégagé de sa promesse, Madelaine l'épousera, et je serai heureux de le nommer mon fils.

— Allons, il faut bien se résoudre à ce que vous voulez; mais j'avoue que ce relard m'afflige beaucoup.

— Je n'y puis absolument rien, répondit M. d'Orges d'un ton qui annonçait une résolution inébranlable.

— Permettez -moi seulement, dit madame

de Bressac en se disposant à partir, de vous demander si vous permettez que mon fils voie toujours Madelaine.

— Oui, sans doute, jusqu'à son départ, s'il veut bien le fixer à la semaine prochaine. Ma fille continuera, pendant ces derniers jours, à venir près de vous, comme de coutume. Ne changeons rien à notie manière de vivre ; j'espère que dans quelques mois ce sera mon tour de vous la demander. Ne m'en voulez pas, dit-il en la reconduisant à sa voiture; mais je dois faire ainsi.

. — Je le sens, répondit-elle,

— Je vous remercie de me rendre justice, dit le vieillard en lui prenant la main.

— Viendrez- vous ce soir chercher Madelaine? dit-elle les larmes aux yeux.

— Oui, je vous le promets ; nous dînerons tous ensemble encore cette dernière fois. »

M. d'Orges n'avait nullement été surpris de la visite et de la demande de madame de Bressac, car il en avait été prévenu par sa fille. Élevée à lui communiquer ses plus simples pensées et ses impressions les plus fugitives, Madelaine n'avait pas gardé pour elle seule le secret de son âme; elle en instruisit son père dès qu'elle put le définir.

Revenue chez lui un instant après le départ de madame de Bressac, elle le trouva sombre

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et soucieux. Elle arrivait gaie, joyeuse; pour ce pauvre vieillard, habitué à ne la voir presque jamais sourire, ce fut un bonheur que la prévoyance même ne put altérer.

« Chère enfant, dit-il en la baisant au front, tu es toute changée.

— Oh ! dit-elle, c'est que je suis heureuse : le bonheur embellit tant. Si vous aviez vu la joie de mes jeunes amies, celle de madame de Bressac, car elles ne me disent rien, mais elle éclate malgré leurs efforts ; Emmanuel leur a parlé de moi, je le sais, il me l'a dit. Sa mère est venue ce matin, n'est-ce pas, mon père ?

. — Oui, répondit-il froidement. Madelaine, ajouta-t-il en la regardant avec attention, si je vous disais : Ma fille, je ne permets pas votre mariage, que diriez-vous ?

— Mon père, je me soumettrais.

— Je le sais; mais croyez -vous que votre bonheur en dépendrait ? »

Elle garda le silence.

« Pourquoi ne répondez-vous pas ?

— Hélas ! mon père , vous me deman-

(lez ce qu'il m'est impossible de vous dire.

— Remarquez, ma fille, que je ne veux pas m'opposer à ce que vous souhaitez ; je vous demande cela seulement pour m'instruire sur ce que vous pensez. »

Madelaine était devenue excessivement pâle; elle reprit un peu de couleur à ces dernières paroles.

« Eh bien ! alors, dit-elle, puisque ce n'est pas un sacrifice que vous me demandez, oui, je crois que je serais bien malheureuse ! »

Son père demeura silencieux et triste.

« O Madelaine ! s'écria - t-il ensuite, mon amie! mon trésor volé! à quoi ai -je donc pensé en te laissant ainsi entourer d'une affection de la terre î Ma rose blanche ! mon lis ! je t'en supplie, n'accepte pas si vite la joie d'un bien qui peut t'étre enlevé. Tu aimes Emmanuel, tu aimes sa mère, je conçois ton bonheur ; mais mon Dieu ! il échappe si souvent ! Si je devais un jour te voir malheureuse ! si tout ceci n'était qu'une épreuve du Ciel î

» Ma fille, ne sois pas effrayée, dit-il en exa-

minant MadeJaine, qui ne comprenait rien à cette scèneétonnante; ne voisdansmescrainles paternelles que l'expérience de la vieillesse qui décolore toutes les félicité?, parce qu'elle n'y croit plus. Ne t'effraye pas, amie, j'ai tort de te parler ainsi... » Et il tâchait de sourire pour rassurer sa fille.

Mais quand une grande félicité tombe sur le cœur, rien ne l'altère comme le sérieux et l'indifférence.

La douleur veut être seule, les larmes mêmes ne consolent pas les larmes; mais dans le bonheur on cherche les autres : la piemière a besoin de silence, l'autre le fuit; il faut du bruit, des rires joyeux à côté de la joie véritable.

Toute désenchantée, tout assombrie devant les redoutables paroles qu'elle venait d'entendre, la jeune fille murmura contre la triste science qu'on opposait à sa douce ignorance.

« Mon Dieu ! dit-elle, à peine un souiire arrive-t-il à mon cœur, on le repousse aussitôt.» Son père comprit ce reproche, il l'embrassa tendrement. « Enfin, conlinua-t-elle, qu'avez-

vous dit à madame de bressac? car lonl ceci a moins l'air d'une noce que d'un enterrement.

— Ma fille, j'ai dit que je voulais attendre.

— Vous n'avez pas refusé ?

— Mon.»

M. d'Orges, qui redoutait que sa fille connût les projets de mariage d'Emmanuel avec mademoiselle de Rocliefort, se trouva assez embarrassé pour expliquer le voyage qu'il allait faire, et le retard qu'il apportait; mais connaissant sa fille, il fut promptement à l'aise. Madelaine étant accoutumée à plier à la moindre volonté de son père, n'examiny point pourquoi il retardait son mariage ; quand il lui dit qu'il souhaitait que M. de Bressac passât l'hiver à Paris, elle ne s'inquiéta pas non plus de la raison que son père pouvait avoir : elle accepta sa volonté ainsiqu'il l'imposait, et ne fit aucune réflexion.

«Emmanuel partiia donc bientôt'^ dit-elle à son père.

— Je le pense; à la fin de la semaine, probablement. »

Des larmes mouillèrent les yeux de Madelaine; toutes les émotions qu'elle avait concentrées depuis une heure éclatèrent à cette seule pensée : il va partir. Elle quitta son père, et se retira chez elle. Il comprit qu'elle avait besoin d'être seule, et la laissa paisiblement à elle-même et devant Dieu, il était bien sûr que dans ce moment elle ne l'oubliait pas. Madelaine, rentrée chez elle, réfléchit à tout ce qui venait de se passer.

C'était un de ces jours tristes et sombi«s où la nature déparée n'offre aux regards que de tristes objets. Les arbres de la campagne étaient couverts d'un givre épais, le ciel gris, et aucun rayon de soleil n'arrivait à la terre : la neige la couvrait tout entière.

Dans ces journées de deuil et de silence, la moindre pensée sérieuse prend une teinte de tristesse. Madelaine, au lieu de se retrouver joyeuse, ainsi qu'elle était arrivée, dut penser a chasser les sombres idées qui venaient l'assaillir. Son père n'avait-il pas dit que le bonheur était incertain? Celui que l'avenir

lui promettait pouvait donc lui échapper. Y a-t-il une véritable félicité, quand à sa jouissance se mêle la crainte de la perdre?

« Les biens de la terre ne sont pas des biens ! s'écria-t-elle en pleurant; car ils peuvent nous manquer. Et pourquoi donc s'attacher à ce qui peut nous être enlevé malgré nous?

» Après tout, pensa-t-elle, il ne faut pas tant redouter un malheur. S'il arrive,je serai plus à Dieu. Puissé-je dans le bonheur ne pas l'oublier! Au jour de l'épreuve, c'est alors qu'il me manquerait. »

Voulant chasser les idées contraires qui la dominaient, toute désenchantée d'elle-même en se trouvant attristée quand elle ne devait que sourire, elle écrivit une longue lettre à l'abbé de Martel, pour lui parler de tout cela. Elle ignorait qu'il en était instruit.

Le soir, en revenant près de son père, elle le trouva plus gai et plus tranquille. Elle évita de reprendre le sujet de la conversation dernière; il parut également le désirer.

Elle était occuj)ée à travailler près de lui,

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lorsqu'on annonça le comte de Bressac. Son père parut ému ; Emmanuel l'était aussi. Après quelques paroles insignifiantes dites de part et d'autre, Madelaine se retira, pensant qu'à cette heure inaccoutumée il n'était venu que pour causer avec son père. Elle les laissa tous deux dans le salon. Il y eut entre eux un moment de silence. Emmanuel le rompit le premier.

«Monsieur, dit-il, ma mère m'a fait part de la réponse que vous avez faite à la demande qu'on vous portait de ma part. J'ai pensé que vous comprendriez mon désir d'en causer avec vous, et je suis venu ce soir, un peu tard peutêtre ; mais je tenais à vous voir le plus tôt possible.

— J'aurais fait comme vous, dit M. d'Orges. Pour moi, je n'ai rien à vous dire que je n'aie déjà dit à madame votre mère.

— Aussi je ne viens vous rien demander; je veux seulement vous dire que j'obéirai, et que dans fjuelques jours je partirai pour Paris.

— Tout ce qu'on m'a dit est donc bien vrai ?

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