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cheforl, peu de temps après la mort de sa mère. Depuis deux ans, la prophétie de madame de Bressac ne s'est que trop réalisée : ils vivent séparés de cœur, unis pour contenter le préjugé du monde. Leur intérieur est un enfer. La jeune comtesse ne sympathise en aucune manière avec ses deux hellcs-sœurs. Lancée dans le tourbillon du monde, légère, peu considérée, elle ne peut se plaire avec les deux femmes, copies de leur excellente mère, modestes, retirées, dévouées à leur intérieur, et entourées d'adoration et de respect.
Emmanuel a senti trop tard sa faute; il la pleure maintenant, sans pouvoir la réparer. Sa vie se passe au milieu du monde, son bruit l'étourdit sur lui-même; il n'est ni heureux ni complètement malheureux. Sa nature est de celles qui ne sont jamais ni l'une ni l'autre.
Un seul ami reste à Madelaine, c'est l'abbé de Martel. Agé de quatre-vingt-quatre ans, presque toujours malade, il est pour elle encore un continuel objet de sollicitude plutôt qu'une consolation.
La lettre que nous allons lire nous expliquera le genre de yie qu'elle s'est choisi, ses habitudes; et malgré le silence qu'elle semble vouloir garder sur sa position doulou reuse, nous pourrons la deviner.
Lettre de Madelaine à l'abbé de Martel SaiDt-Léonard, le 1.... 18..
Vous apprendrez sans doute avec plaisir pour moi que Constance et Amélie sont arrivées depuis quelques jours, et peut - être même vous en réjouirez-vous plus que moi.
Je me suis créé des habitudes solitaires, des occupations sérieuses, qui m'éloignent un peu du bruit, de vies aussi heureuses et aussi gaies que les leurs. Elles ne sentent pas ce que leur vue me fait au cœur et ce qu'elle me rappelle. Elles croient, en venant me voir souvent, m'égayer et me plaire, et ne comprennent pas que je n'ai nul besoin de gaieté, nul
besoin de distractions, qui m'embarrassent au contraire beaucoup. Eh ! je ne saurais où les loger en moi.
Les personnes heureuses ne croient pas que le repos soit un bonheur à ceux qui n'en ont plus d'autres. Vouloir s'affranchir de la pesanteur d'une vie de privations par le babil et par des promenades et des visites, c'est l'augmenter, au lieu de la diminuer :on se retrouve toujours soi-même. Il vaut bien mieux s'arranger de soi que de chercher à s'oublier, car on ne s'oublie pas.
Notre petit établissement va à merveille. Un médecin est établi pour la surveillance de votre hôpital. Dix malades y sont déjà. La somme que vous m'avez envoyée est suffisante. En allant avec sagesse et avec économie, nous réussirons parfaitement.
Oh ! que ne vous dois-je pas ! De quelle horrible souffrance morale vous m'avez fait sortir! J'étais seule... je ne le suis plus.
La sollicitude que me donne cet établissement, le bien que les pauvres en retirent,
eurs maladies soulagées, leur douleur consolée! Mon vénérable ami, vous devez être bien heureux aussi ; c'est à vous qu'ils doivent tout cela, car nous ne sommes que les instruments dont vous vous êtes servi pour répandre vos bonnes œuvres.
Combien [de malheureux cesseraient de l'être en s'occupant des autres! La charité, cette première consolation du Ciel, adoucit tout, calme tout. Le sourire du pauvre fait sécher bien des larmes !
Constance, aujourd'hui madame de Rancey, vient de [demander à Paris une quatrième Sœur de la Charité, pour aider aux trois qui sont ici. C'est elle qui se charge uniquement de tous les frais de leur installation.
Leur petite maison est fort jolie, située sur le bord de la^rivière, tenant au petit hôpital dont elles ont le soin. C'est une chaumière plutôt qu'une maison ; mais cette apparence de pauvreté, ce dénùment volontaire, inspiie un respect de plus pour ces bonnes Sœurs. Quelques chaises de bois, une grande table en
noyer, servant à poser le linge et les différents habillements destinés aux pauvres; deux gravures, l'une représentant le Christ au Calvaire, l'autre saint Vincent de Paul, leur fondateur, et une statue de la sainte Vierge, sont les seuls objets de luxe qu'on trouve dans leur pauvre petit appartement. Elles n'ont aucune autre dévotion apparente : leur profession de foi catholique est la croix qui pend à leur côté ; leur religion s'explique par leurs bonnes œuvres, et l'admirable union qui existe entre elles- Elles se lèvent à quatre heures du matin, été comme hiver. Aussitôt le réveil elles se réunissentpour dire les prières dumatin. Elles n'ont point de chapelle : ainsi que le disait Vincent de Paul, la leur est l'église de la paroisse. Elles y vont chaque jour entendre la messe, chacune à leur tour, afin que le soin des malades n'en souffre pas. Elles prennent à la dérobée quelques instants dans le jour pour prier Dieu et se recueillir; mais c'est à peine si une demi-heure est employée à cela, depuis les prières du matin jusqu'à celles du
soir. Leur prière conlinuelle, c'est la charité, la douceur, le support de toutes les exigences, et surtout de toutes les ingratitudes. Vous ne pouvez imaginer leur patience sublime dans les soins qu'elles donnent aux pauvres. Et quels soins ! une fille, une mère, n'en donneraient pas de meilleurs !
En entrant chez elles, je me sens pénétrée d'une émotion que je ne puis définir, et qui m'attriste et m'égaye à la fois. Elles sont si calmes, si gaies, si heureuses ! Libres dans leur profession et dans le choix de la vie qu'elles mènent, toutes y sont de cœur et d'esprit à la fois. On ne voit pas au milieu d'elles ces airs guindés, résignés, larmoyants : elles sont simples, sans aucune affectation, sans mysticité religieuse. Demeurées au milieu du monde seulement pour le secourir, elles en sont séparées pour tout le reste, et l'ont oublié.
Je demandais hier à la sœur Elisabeth, que je trouvai occupée à laver la lessive de l'hôpital, si elle s'ennuyait quelquefois dans sa petite maison, et si elle regrettait le monde et
l'élégance où elle était née. « Le regretter! il faudrait pour cela me souvenir. Je ne sais pas seulement si je reconnaîtrais Paris, me ditelle en souriant. Je ne me souviens que de ma mère,»ajouta-t-elleavec une gravité touchante. Je vis que ce souvenir lui faisait mal. Une larme tomba sur le linge qu'elle tenait à la main. Elle prit la croix de son chapelet, la baisa en silence, et son sourire reparut comme si elle n'avait rien à regretter.
Cette bonne sœur Elisabeth est chargée de la direction de l'hôpital, et des trois autres Sœurs qui sont avec elles. C'est une personne de trente ans à peu près, grande, belle, grave et douce. Ses mains blanches et délicates, ses manières élégantes, m'ont fait promptement deviner que c'était une fille bien née. C'était une riche héritière; son père est le marquis de Bonregard, que vous avez connu sans doute chez ma tante autrefois. Elle vit avec des compagnes dont l'éducation n'est nullement en harmonie avec la sienne. Ce sont de bonnes filles de la campagne, riches aussi,
qui, comme elle, ont donné leur dot aux pauvres; mais elles n'ont aucune analogie avec elle. Et néanmoins tous ces différents caractères sont unis, elles s'aiment comme de véritables sœurs. J'arrive à toute heure dans leur maison, je n'entends jamais une discussion, je ne vois jamais une larme, si ce n'est quand il meurt un malade, ou à l'hôpital ou dans les environs, qu'elles visitent également.
De combien de souffrances elles sont témoins ! je songeais l'autre jour qu'il est bien rare de ne pas trouver quelqu'un plus malheureux que soi-même.
Que de douleurs oubliées, soufîértes, entre le ciel et nous ! Si l'on pouvait pénétrer dans l'intérieur des familles, et voir plus loin que la superficie de ce monde misérable, qu'il serait à nos yeux différent de ce qu'il parait ! Ce sourire obligé, cet air content, cette joie de commande, nous dévoileraient sous leur apparence des cœurs ulcérés et. des âmes profondément malheureuses. A peine trouverionsnous un homme vraiment satisfait dans la
foule de ceux que nous voyous sourire. Et parmi ces infortunés, en verrions-nous beaucoup qui aient fait de la religion au moins une consolation pour leur infortune? ils coorent, ils se remuent, cherchant à se fuir et se retrouvant partout. Leur mauvaise conscience les empêche de se tourner du côte de la puissauce qu'ils craignent, oubliant que lepreuiier pouvoir que Dieu s'est réservé est de pardonner l'offense. Mais lorsque le repentir ne ramène pas à Dieu, il en éloigne. L'âme qui n'est pas assez élevée pour l'aimer ne doit savoir que le craindre.
J'irai demain passer la journée avec mes deux amies; elles m'en ont beaucoup priée ; mais je ne puis vous dire ce qu'il me coule d'allei- au château. Vous savez que nous avons toujours vécu en bonne intelligence, les demoiselles de Bressac et moi; mais ma véritable amie, c'était leur mère. Lorsque j'entre dans cette vaste maison, que je retrouve tout cela autrement que de son temps, les meubles changés, les domestiques, le genre de vie, cela
me fait un mal, et me gonfle le cœur, au point que je me sauve pour qu'on ne me voie pas pleurer. Un visage triste n'est plus un visage humain ici; le bonheur a fait fuir jusqu'à la pitië; on n'y devine rien. Ces changements, ce n'est jamais qu'un tiers qui les aperçoit; ceux qui les établissent le font petit à petit sans y prendre garde; c'est en masse qu'ils frappent et qu'ils blessent les souvenirs.
Elles sont parfaites pour moi toutes deux, mais trop heureuses pour arriver juste là où le malheur aurait besoin d'elles.
Il est quelquefois plus facile de parler d'inutilités, de choses mondaines et légères, à un cœur qui a beaucoup perdu, que d'aborder ses sujets de regret ; il est rare alors de deviner précisément ce qu'il lui faudrait dire. Leur bonté les amène toujours à me parler de mon pauvre père; elles brisent mon cœur, au lieu de le soulager. Ce nom, prononcé entre deux éclats de rire, me semble dit en dérision; j'aime mieux qu'elles l'oublient. Nous parlons de leur mère; mais quelle différence! Que de
biens leur sont restés pour les consoler, au moins pour adoucir cette perte !
Adieu; vous me reprocheriez encore mon triste éternel, n'est-ce pas?
Adieu.
Madelaine, en se créant une existence grave et sérieuse, avait espéré dominer la puissance des souvenirs douloureux qui, malgré elle, se rendaient maîtres de sa paix et de sa tranquillité. Elle trouva une sorte de bonheur dans cette vie dégagée d'elle-même, vouée à autre chose qu'à elle seule.
On peut bien dominer un malheur, et le laisser, pour ainsi dire, derrière soi, aidé parla grande puissance de la foi et de la résignation chrétienne; mais il reparaît, à certaines heures de la vie, comme s'il n'avait jamais laissé de repos, poignant et douloureux comme aux premiers jours.
Cependant le mariage d'Emmanuel avait établi entre eux une séparation si sévère, qu'elle eût cru manquer à sa dignité de femme en lui
conservant même un souvenir volontaire. Elle ne lui gardait que ce sentiment indestructible dans tous les cœurs purs, qui fait le commence ment et la fin de leur histoire morale. Ils aiment, parce qu'ils ont aimé. Un respect pour euxmêmes les empêche de recourir à l'oubli, qui calmerait et consolerait leur vie éteinte. Dans l'existence toute aux autres qu'elle s'était choisie, elle avait trouvé une paix fort douce ; mais le repos qui s'achète au prix de la souffrance, n'est pas le repos véritable. Cette paix est toujours mêlée d'amertumes et d'ennuis, de souvenirs qui, pour être éteints, sont toujours tristes et douloureux. C'est un sommeil plutôt qu'une paix sincère; c'est une trêve, et le réveil quelquefois est plus dur après.
La charit« seule pouvait enlever Madelaine à elle-même et à ses douleurs ; la charité pouvait même prendre dans son âme la place de tout ce qu'elle avait aimé : c'est une passion, mais une passion comme aucune autre, que personne ne blâme, qui ne fait rougir que ceux qui ne Font pas, et donne la joie de la cou-
science, saus laquelle personne n'est heureux!
La charité, c'est le résumé de la foi : tout ce qui souffre a son appui en elle, tout ce qui demande y trouve une providence; car la charité, c'est Dieu même.
Le soin que Madelaine prit des pauvres, le temps qu'elle passait aupiès d'eux, dans le petit bôpilal étahli par l'abbé de Martel, fut donc pour elle une grande consolation; mais ce ne put être un bonheur. Elle versa souvent des larmes pour elle-même, et en silence, à côté de celles qu'elle venait tarir. Quand elle rentrait chez elle, involontairement effrayée de sa solitude, elle appelait à son tour une providence pour la sauver de l'isolement du cœur, oii sa vie la condamnait.
La solitude n'est un bonheur que dans le bonheur : la vie heureuse éloigne de la vie agitée. Mais au cœur souffrant, au cœur brisé par une longue infortune, l'isolement est encore une douleur, et la plus grande peut-être, parce que rien ne distrait alors de soi-même et des souvenirs, qu'on en est entouré sans
pouvoir les fuir, et que le souvenir d'un bien perdu est une destruction nouvelle.
Cette pauvre petite habitation de Saint-Léonard n'était plus reconnaissable. Madelaine en avait dédaigné le soin, aujourd'hui que ce n'était plus que pour elle seule. De la route, on voyait toutes les fenêtres fermées. La clématite odorante, les rosiers et le cher jasmin de Madelaine étaient les seules choses que le temps avait respectées, parce qu'il ne pouvait rien sur elles; mais il avait aussi augmenté le désordre et l'abandon de cette jolie petite maison, autrefois l'objet de l'admiration de tous les voyageurs qui passaient devant elle. Les herbes hautes, les ronces et la vigne sauvage embarrassaient les allées, et n'avaient respecté qu'une place, autour d'un banc de pierre, où Madelaine s'asseyait le soir en rentrant de ses courses de charité.
Seulement, au milieu de la destruction de cette demeure, on voyait encore deux arbustes cultivés avec un soin extrême : c'étaient ceux que son père soignait avec affection, et
qu'il avait plantés lui-même : un altbéa magnifique, dont les branches avaient grandi à la hauteur d'un aibre fruitier, et une phinte d'Amérique enveloppée de paille à sa base, pour la conserver dans ce climat si différent du sien.
A.UX soins ou à l'abandon d'une demeure, on juge facilement le cœur de ceux qui l'habitent. La vraie douleur éteint la coquetterie, pour les ajustements comme pour tout ce qui nous entoure. C'est à cette pierre de touche qu'une âme se montre vraiment heureuse ou vraiment malheureuse, insensible ou regrettante.
Mais parmi tous ces oublis de soi-même, vous retrouvez toujours une pensée qui domine : la dernière larme donnée au bien perdu. Le regret est ce qu'il y a de plus grand dans l'humanité, il élève également et celui qui le rend et celui qui le reçoit.
Dans ces solitudes habitées par des êtres souffrants, on est tout attendri de voir un de ces riens divinisés par le culte du souvenir :
un arbre, un livre, quelques ouvrages inutiles, restés comme en otage entre l'àme enrôlée et l'âme solitaire; précieux restes, auxquels on tient plus qu'à soi-même; chers enfants du cœur, qui l'entourent et le consolent.
Madelaine tenait à tout ce qui lui rappelait son père; dans son cabinet de travail, on voyait encore, depuis quatre ans qu'il n'était plus, les livres dont il se servait, posés comme il les avait posés ; ses papiers, sa plume, son fauteuil étaient à la même place où il les laissa la dernière fois qu'il s'en servit; les fleurs même qui entouraient sa tombe étaient celles qu'il aimait davantage.
Tous ces détails que le cœur souffrant a inventés ne sont ni puérils ni ridicules. H n'y a rien de petit ni d'étroit dans les regrets du vivant pour le mort! car dans le commerce intime d'une larme versée sur une tombe, d'une fleur posée en souvenir, et l'âme qui est là-haut, tout le mystère de la création et le bonheur de l'éternité n'est-il pas révélé ?
Madelaine s'était donc fait une consolation en s'entourant de souvenirs ; comme tous ies cœurs passionnés et tendres, elle les avait elles, au lieu de les fuir.
Sa vie toutefois était bien désenchantée et bien sombre. Pauvre jeune fdle ! seule au monde, sans parents, sans liens, sans fortune, on la voyait errer dans cette habitation solitaire, comme une pauvre âme exilée. Sa chambre et son cabinet de travail étaient seuls ouverts et habités ; toutes les autres chambres de la maison restaient closes, les meubles couverts, et les rideaux ôtés.
Madame de Rancey, en venant la voir, fut frappée de cet abandon et de la négligence de cette demeure, jadis si soignée et si élégante. Madelaine portait même sur elle la trace du découragement et de la tristesse de son esprit. Sa jolie taille était cachée par une robe dont la couleur était passée, et la forme n'était plus à la mode ; ses cheveux noirs, toujours proprement tenus, n'étaient plus relevés avec cette grâce et celte simple recherche
qui faisait de tout son extérieur une personne ravissante, un être à part; son \isage était amaigri d'une manière frappante; le bleu de ses yeux semblait avoir pâli ; son regard, autrefois si beau, était devenu sombre et atone. Tout en elle attestait le désespoir, et la grande révolution morale se faisait hautement sentir. Madame de Rancey ne put retenir ses larmes à cette marque silencieuse de douleur.
<( Chère amie, lui dit-elle, je vous trouve un peu changée ; avez-vous été malade ?
— Oui, je suis ordinairement d'une mauvaise santé, reprit Madelaine.
*— Mais votre genre dévie contribue peutêtre à augmenter cette souffrance. Voulezvous venir avec moi à Paris? ce changement vous ferait du bien : vous ne seriez pas si seule, au moins !
— Oh ! non, fit-elle en levant îes yeux au ciel, je suis mieux ici, je ne me plains pas de ce genre de vie ; la solitude ne m'effraie pas : j'y vois l'accomplissement des desseins de Dieu
sur moi, je m'y soumets; d'ailleurs, je serais hors de ma place où vous voulez me mener. Le senlez-vous? »
Madame de Rancey n'insista plus. Elle comprit le véritable motif qui forçait Madelaine à ne point venir à Paris. La conversation qu'elles curent ensemble, ce jour-là, fit une vive impression sur Constance, et la pénétra de respect et de vénération pour son amie. Madame de Rancey, en la quittant, lui fit promettre de Tenir au moins le lendemain passer la journée à Vézelai.
« J'y viendrai, dit Madelaine ; je vous le promets.
— Bien sûr?
— Bien sûr, répondit-elle. »
Et les deux amies se séparèrent en prenant la résolution de passer ensemble tout le jour suivant.
Le lendemain Madelaine vint donc tenir la promesse qu'elle avait faite à madame de Rancey. En arrivant au château, elle fut toute surprise de trouver une petite fille jouant avec celle de Constance. Elle était du même âge, à peu près, et paraissait avoir trois ans aii plus. Son visage était joli, et sa toilette extré* mement soignée et élégante. Elle s'avança pour l'embrasser, et la petite fille, contre l'or-
dinaire, caries enfants sont rarement abordables, s'y prêta de très-bon cœur. Madelaine, en attendant le retour de Constance, s'assit à côté d'elle, la regardant s'amuser avec une petite brouette qu'elle emplissait de sable.
« Comment vous appelez- vous? lui demanda la jeune fille.
— Madelaine, répondit- elle.
— Ali ! vous vous nommez comme moi !
Et votre maman, comment s'appelle-t-elîe ?
— Caroline. ^
— Et votre papa ?
Papa, on l'appelle monsieur de Bressac. »
Madelaine devint pâle et tremblante.
«Votre père, dites -vous, est le comte de Bressac ?
— Oui.
: — Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?
— Nous sommes arrivés hier au soir.
Nous avons bien surpris ma tante ; elle ne nous attendait pas ! »
Madelaine, à ces mots, voulut aussitôt retourner chez elle. Emmanuel était arrivé ! il
était là, tout près peut-être. Un tremblement convulsif la saisit, au point qu'elle ne put même s'enfuir aussi vite qu'elle le souhaitait. Elle remitproniptemenl son chapeau, embrassa la petite fille avec une tendresse qu'elle ne pouvait cacher, et se sauva promptement. En longeant l'allée de peupliers, elle aperçut une dame qui donnait le bras à un jeune homme ; ils rentraient au château. La dame était petite, laide, désagréable ; le jeune homme.... c'était Emmanuel. Elle se cacha derrière des broussailles, afin de n'être point vue. Ils marchaient à côté l'un de l'autre, sans se dire une parole. Madelainc les suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put. llne émotion douloureuse se ranima tout à coup, et vint ôter les forces à son âme résignée. Elle était demeurée stupide à la place où elle les avait rencontrés, n'ayant aucune idée claire, et incapable de former aucune résolution, pour fuir ce qu'elle avait toujours extrêmement redouté, qui était de se retrouver avec Emmanuel.
Elle entendit des voix qui causaient très-
liant, et reconnut celle de Constance qui parut tout à coup devant elle, avec son mari.
« Bonjour, chère amie, lui dit-elle en l'embrassant ; vous êtes bien solitaire dans ces broussailles : c'est pour le coup que vous êtes notre violette aujourd'hui (madame de Bressac la nommait toujours ainsi). Arthur, voulez-vous nous laisser quelques moments, je désirerais causer un peu avec mademoiselle d'Orges. »
M. de Rancey s'éloigna.
« Madelaine, dit Constance, mon frère est arrivé; je vous en avertis, afin que vous ne soyez pas surprise en le voyant.
— Je le sais, répondit-elle.
— Et qui vous l'a dit ?
— Sa fdle. J'étais déjà au château depuis une demi -heure, lorsque, par hasard, ne sachant que dire à cette petite, que je trouvais charmante, je lui demandai son nom; j'ai su en même temps celui de son père, et me suis sauvée aussitôt. Vous concevez qu'il serait dilticile, fort gênant même pour tous deux,
de nous revoir. D'ailleurs, j'avoue que cela me ferait même beaucoup de mal.
» Il y a des femmes qui, dans ma position, mettraient leur amour- propre à paraître avoir tout oublié ! Moi, je le mets dans le souvenir : je ne comprends pas l'oubli. De toutes les misères du cœur, c'est la plus pitoyable et la plus bumiliante. »
Comme elle achevait ce dernier mot, Emmanuel et sa femme parurent au commencement de l'allée, qu'ils avaient remontée une seconde fois, n'ayant trouvé personne au château. Madelaine, ne pouvant alors les éviter, salua la comtesse de Bressac avec beaucoup de bonne grâce, ainsi qu'Emmanuel, en lui demandant de ses nouvelles d'une manière trèssimple, et cependant très-digne.
Il était extrêmement ému, et c'est à peine s'il put répondre à la demande toute naturelle qu'on venait de lui faire. Caroline fut plus que polie pour elle, elle fut obséquieuse.
La jeune fille, conservant sa réserve et sa froideur, répondit peu à toutes les prévenan-
ces qu'elle recul; puis, au bout de quelque temps, ayant accompagné son amie jusque chez elle, elle l'embrassa et prit congé de madame de Bressac et d'Emmanuel.
« Comment ! vous ne restez pas à dîner avec nous? demanda la comtesse étonnée.
— Non, madame; cela ne m'est pas possible.
— Constance, dit Caroline à sa belle-sœur, voulez-vous me permettre, pour un moment, d'être la maîtresse de la maison ?
— A coup sûr, dit celle-ci.
— Je demanderai alors à mademoiselle de nous dédommager une autre fois de la visite dont elle nous prive aujourd'hui. J3emain, par exemple ?
— Je ne le puis pas encore, répondit Madelaine.
— Après -demain alors? »
Forcée d'accepter,, elle promit de venir le surlendemain, bien décidée de trouver une excuse pour ne pas s'y rendre.
En rentrant chez elle, elle écrivit aussitôt à l'abbé de Martel, non pour lui demander son
avis, car elle savait bien ce qu'elle avait à faire, mais pour soulager un peu son cœur, en déposant clans le sien l'émotion qu'il venait d'éprouver; car elle était grande !
Voici la réponse qu'elle reçut, par la poste suivante :
L'abbé de Martel à Madelaine.
Paris, juin 18...
Ranimez vos forces morales, ma chère enfant ; voici le jour de l'épreuve! C'est aujourd'hui qu'elle est difficile ! Supporter un malheur qu'on ne peut éviter, chacun de nous doit en arriver là , puisque la force qui nous l'envoie est plus puissante que celle qui la repousserait. Mais, en ce moment, votre conduite à suivre est plus délicate, plus douloureuse peut-être que votre position passée.
Vous n'irez pas au château, tant que le comte et la comtesse de Bressac y seront : cela ne se peut ni ne se doit. Le refus formel que
vous en ferez sera compris et apprécié : on vous louera de cette conduite. Et d'ailleurs, en admettant qu'on ne la sente pas, ou qu'on s'en fâche, c'est une fort petite considération pour vous ; car votre devoir est d'agir ainsi.
Ali! ma pauvre enfant, que d'épreuves dans la vie chrétienne ! avant le moment du repos, que de moments difficiles ! Ce peintre du moyen âge, qui avait imaginé de représenter le chrétien comme un guerrier armé de pied en cap, la lance au poing, la visière baissée, avait bien expliqué la vie entière de l'âme fidèle. Eh bien, oui : mais aussi que de consolations qui manquent au cœur malheureux comme lui, et qui n'a pas la foi pour se soutenir! Oh ! comme Dieu se venge, en n'aidant pas le méfiant lorsqu'il devient malheureux !
Occupez- vous beaucoup des soins que demande l'emploi dont vous voulez bien vous charger à ma place. Donnez beaucoup aux autres et n'attendez rien d'eux : c'est le meilleur moyen d'être heureuse.
Le monde, que vous chercheriez pour vous distraire, ne saurait point le fiûre. Phis souffrante alors, vous ne trouveriez rien; Dieu et lui vous manqueraient ensemble : ce serait trop î
Ma fille, une fois qu'un sacrifice est fait, et qu'un malheur est accepté, il faut les endurer sans se plaindre. Le souvenir, cette grande puissance de l'âme, nous a été donné comme punition bien plus que comme récompense. Nous sommes sans cesse livrés au martyre douloureux du cœur, à ce combat continuel entre l'amour de nous-mêmes et l'amour d'un autre.
L'amour de nous domine, crovez-le; car après vient l'oubli; honte et récompense à la fois; envoyé du ciel pour aider la faiblesse humaine, et humilier ce qu'il y a de trop grand en elle.
Un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait tout quitter ; quitter avec bien des larmes, s'arrachera toute une nombreuse famille, laisser des trésors adorés, et n'être plus rien, là où l'on était tout !
Chaque individu a le moment de son sacrifice à offrir. Nul n'entre dans l'éternité, sans avoir déposé auparavant ses larmes sur la terre. Les uns les versent en un jour, avec abondance et dans l'angoisse du désespoir ; les autres, victimes plus calmes, éprouvés plus longuement, les jettent une à une, goutte à goutte, et paient de même l'indemnité qu'ils doivent au Créateur.
Ces souffrances, cette obligation de larmes, ni vous ni moi nous ne pouvons les expliquer. Qu'importe ! adorons et soumettons-nous.
Il doit être grand, le bonheur qui nous est promis, puisque, pour le gagner, il faut tant supporter, tant souffrir.
Mais ce que je ne puis trop vous recommander, c'est que les torts des autres ne vous donnent jamais la possibilité d'en avoir vousmême. Ne vous faites jamais une conscience d'imitation. Dans le bien même, suivez votre impulsion particulière, sans vouloir imiter ce que vous voyez devant vous. C'est une vertu, alors, fausse, et pour ainsi dire dégradée, qui
ne vient au jour qu'après mille contorsions de l'amour-propre, et ne dure jamais dans l'âme qui n'eut pas assez de pureté pour la deviner. Excusez tout, n'oubliez rien. Souvenezvous du mal pour le pardonner, du bien pour en remercier. La mémoire doit toujours être fidèle. C'est la légèreté qui cause l'oubli. Un cœnr élevé se souvient toujours j c'est ce qui fait l'expérience.
Ma fille, je vous assure que vous êtes bien digne d'envie, sous mille rapports. Vous êtes au monde, précisément rien que ce qu'il en faut, pour avoir un jour le bonheur d'aller ailleurs. Vous ne connaissez qu'une de ses calamités; et il en a tant d'autres ! Vous partirez sans avoir connu, compris, l'immensité de crimes qu'il recèle dans son sein. Violette, vous mourrez avant que l'arbre qui vous abrite soit abattu par le bûcheron.
Ne vous fallait-il pas une souffrance, une épreuve, pour oser aborder les cieux! «Il a fallu, dit l'Ecriture, que le Christ souffrit pour
entrer dans sa gloire. » Jugez, alors, de ce que nous devons accepter.
Je vous laisse, ma chère enfant. Vous observerez sans doute les recommandations que je viens de vous faire. Je suis bien sur que vous les aviez déjà résolues.
Adieu : n'oubliez pas votre vieil ami. Tous deux isolés, l'un au commencement de sa vie, l'autre à sa fin, réunissons-nous aux pieds du Seigneur pour prier, vous pour moi, moi pour vous.
Adieu.
Les avis de l'abbé de Martel étaient en harmonie avec la résolution de Madelaine. Elle s'était bien promis de ne pas retourner au château tant qu'Emmanuel y serait; c'était d'ailleurs une souffrance qu'elle avait à éviter, quand même ce n'eût pas été un devoir.
D'ailleurs, la pauvre jeune fille n'était plus assez forte pour supporter une émotion violente. Sa santé se détruisait peu à peu, ses jours
rabandonnaient, et chaque jour aussi le travail de sa vie laborieuse et charitable lui devenait plus impossible. Il y avait même des semaines entières où elle restait chez elle, incapable de sortir et de pouvoir se lever.
Un soir qu'elle était un peu mieux qu'à l'ordinaire, assise à sa fenêtre, elle regardait le coucher du soleil avec l'enthousiasme qu'ont toutes les personnes atteintes d'une maladie longue, pour toutes les choses de la nature, et pour tout ce qui tient à la vie.
Les troupeaux rentraient, les ouvriers aussi, et la solitude de la campagne s'augmentait encore. Les innombrables petits insectes voltigeaient autour des derniers rayons du soleil, et paraissaient un nuage de poudre d'or répandu dans l'air. Le parfum des plantes, des prés, des fourrages, donnaient une odeur embaumée; et du côté du nord, le ciel, d'un bleu de saphir, laissait voir à l'horizon les deux tourelles élevées du château de Vézelai, se dessinant sur son azur diapré.
Madelaine regardait avec tristesse ce tableau,
qui lui rappelait tant de souvenirs et tant de jours heureux! Il présentait à sa mémoire le lieu où s'évanouirent toutes ses espérances.
Son père, son amie lui apparaissaient à chaque place où elle avait coutume de les voir autrefois ; elle croyait encore les entendre parler, elle croyait les voir sourire encore ! Tout à coup, revenue à elle-même, elle laissait retomber ses yeux sur la terre où les tombes adorées reposaient pour toujours. Les regrets pourles morts ne s'émoussent jamais; quand le désespoir est passé, il reste un désespoir plus sombre, plus silencieux, mais également horrible et oppressant. Les larmes versées sur un cercueil gardent toute leur amertume première : c'est le seul chagrin qui ne vieillit pas.
Elle sortit pour se promener un moment; en traversant la route, elle prit le chemin qui menait au bord de la rivière, planté de saules et de peupliers d'Italie.
Elle était assise sur un petit tronc d'arbre depuis quelques instants, lorsqu'elle vit descendre de voilure Constance et Emmanuel
« Je le retrouverai donc toujours ! » s'écria-t-elle avec angoisse.
«Bonjour, chère amie, lui dit Constance; voilà qui est charmant de vous rencontrer ici.
— C'est pour ainsi dire forcer mademoiselle à nous voir, » dit Emmanuel avec tristesse.
Madelaine le regarda, puis baissa les yeux aussitôt sans rien répondre.
« Après dîner, continua Constance, mon frère et sa chère Caroline se sont tellement pris de bec, que nous avons imaginé d'emmener celui-ci d'un côté, et celle-là de l'autre, au risque de quelque événement tragique. »
Emmanuel sourit, mais il était évident que ce que venait de dire sa sœur avec étourderie lui déplaisait beaucoup.
« Alors, continua-t-elle sans s'en apercevoir, j'ai demandé à Emmanuel de venir se promener avec moi. Conviens, mon ami, que tu es bien heureux de m'avoir ici près de toi en ces occasions-là. Mais que fais-tu donc quand tu es tête à tête ?
— Je crie plus haut encore, voilà tout. Ma
sœur, parlons d'autre cliose, veux-tu? Les détails d'intérieur sont peu intéressants pour une étrangère.
— Étrangère, dit Constance en prenant la main de Madelaine; j'espère bien que nous ne la regardons pas comme étrangère au milieu de nous. »
Un silence de quelques instants succéda à ces derniers mots ; personne ne paraissait pressé de reprendre la conversation. Reporté en un moment, par une seule parole, à des souvenirs pénibles, chacun se renfermait en lui-même, comme pour cacher son émotion partagée.
«Comment se porte Amélie? dit enfin Madelaine, qui voulait, par cette demande insignifiante, remettre tout le monde à l'aise.
— Amélie, reprit Emmanuel avec un air distrait, mais... elle va fort bien. Et vous, Madelaine, comment étes-vous?» Il la regardait avec inquiétude.
Ne recevant aucune réponse, il n'osa refaire la même question, et se promena sans rien dire.
« Elle me hait, pensa-t-il; chaque fois que je parle d'elle, ou que je lui adresse la parole, elle ne me répond rie n. Je n'ai pas même droit, à ce qu'il paraît, à une politesse que tout le monde réclamerait ! »
Aucun des trois ne pouvait reprendre la parole. Ils marchaient à côté les uns des autres, allant droit devant eux. Chacun éprouvait un de ces moments d'angoisse où l'impossibilité de parler devient un martyre de plus ; l'âme est accablée par des émotions qui la troublent, et lui ôtent jusqu'à la faculté de secouer sa souffrance. Dominé par l'engourdissement moral, on regarde une herbe, une feuille, un ruban, comme si de ces choses inanimées devait sortir une pensée libératrice. Rien n'occupe, parce que tout est oublié, sinon ce qu'on voudrait oublier.
Emmanuel était au supplice : Madelaine l'intimidait et lui faisait peur. Il eût donné tout au monde pour oser lui demander pardon, pour la supplier de le lui accorder.
Mais quel pardon ! elle ne devait plus rien
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dire du passé, jamais parler d'avenir... qu'était donc le présent pour eux. ?
Cependant, peu à peu la conversation s'engagea, et revint insensiblement sur la comtesse de Bressac. Constance, quoique bonne et excellente, ne pouvait la souffrir, et parlait souvent avec son frère du malheur de celte union discordante. Devant Madelaine, cela devenait impossible; mais il était facile, aux paroles (|ui échappaient au frère et à la sœur, de juger ce qu'ils avaient déjà pu se dire, et de comprendre surtout qu'Emmanuel n'était pas heureux.
ft On n'est jamais malheureux dans son intérieur que par sa faute, dit enfin Madelaine avec une grande douceur, et sans vouloir faire aucune allusion. Vous autres, surtout, ne pouvez jamais souffrir d'une domination dont il vous est si facile devons affranchir.
— Et croyez-vous, dit Emmanuel, que ce ne soit rien d'être obligé continuellement de crier plus haut que celle qui crie, de se roidir contre la roideur, de briser toujours la volonté d'une faible femme ?
— Je crois qu'on peut tout supporter, et par conséquent tout apaiser. C'est la colèire qui aigrit la colère. Si vous ne vouliez pas être toujours le maître, vous finiriez par le devenir. La domination engendre l'esclavage.
— Tenez, dit Emmanuel, j'ai longtemps cru que nous pouvions nous suffire à nous-méme, que l'homme était heureux du moment qu'il n'aimait rien,etne pouvait rien perdre malgré lui : je me suis trompé. Il faut tôtou lard payer au cœur le tribut qu'on lui doit, et celui qui l'a négligé en reçoit une cruelle punition. »
/Madelaine avait trop à dire pour se charger de la réponse ; Constance se garda bien d'y prendre part, et le silence recommença. Enfin, après avoir encore échangé quelques mots, Constance s'aperçut que Madelaine souhaitait que cette conversation se terminât.
« Allons, dit-elle à son frère, revenons au château; il faut espérer que l'orage est calmé maintenant.
^ Ma foi, cela m'est bien égal, dit Emmanuel en riant.
— C'est pour cela qu'il recommencera, reprit Madclaine; il vaudrait bien mieux chercher à l'éviter. Croyez-moi, celui qui fait les concessions reçoit toujoui*s davantage que celui qui les demande.
— Oh! je ne puis plus être heureux, dit Emmanuel : il faut qu'elle ait sa part de mes regrets; c'est le moins.
— Comme si c'était sa faute, » dit Madelaine en s'éloignant.
Emmanuel allait répondre ; mais elle marcha plus vite du côté opposé où Constance et lui devaient aller; et, disant de loin adieu à son amie, elle gagna rapidement le chemin de chez elle. Quand elle y fut arrivée, l'émotion qu'elle avait contenue avec courage devant Emmanuel se fit alors rudement sentir. Elle l'avait revu, et l'avait vu malheureux ; étrangers l'uji à l'autre, elle n'avait pu lui faire savoir qu'elle souffrait avec lui, comme lui; elle n'avait pu prendre sa main dans les siennes, et lui dire : J'ai tout pardonné, puisque vous êtes malheureux !
Sublimes sacrifices fuits à la vertu aux: dépens du cœur ! Étonnant courage, où, également attirée par deux sentiments tout contraires, l'âme choisit le plus difficile et le plus dur, dominée par la seule pensée d'accomplir un devoir et d'obéir à Dieu !
Elle fondit en larmes en se rappelant ce qu'elle venait d'entendre. Elle se reprocha d'avoir mal accueilli cet ancien ami, ce frère aimé avec toute la foi d'une vraie candeur. Elle aurait voulu retrouver ce moment passé si vite où elle avait dit précisément ce qu'elle n'aurait pas voulu dire. « J'ai paru l'avoir oublié, se dit-elle; il ne croit pas que j'aie tant souffert ! »
Puis, en réfléchissant, elle dit : <f O mon Dieu î mes maux ont passé entre vous et moi, c'est assez ; qu'il les ignore toujours. »
Elle eut bien à combattre encore pendant le séjour d'Emmanuel à Vézelai. Par moments, elle sortait précipitamment de chez elle pour aller au château. Elle formait mille projets,
qu'elle détruisait aussitôt. S'imaginant qu'elle pourrait ramener la paix entre Emmanuel et sa femme, elle voulait les aller trouver, les voir, les apaiser, leur rappeler le lien qui les unissait, et qui devait faire leur bonheur. Elle voulait parler à Emmanuel, lui représenter que cela dépendait de lui, qu'il était maître de retrouver la paix qu'il n'avait plus, en agissant avec plus de douceur et de patience; mais, bientôt, elle sentait le faux de cette prétendue générosité; elle sentait qu'il ne lui appartenait en aucune sorte de se trouver auprès d'eux, même pour les réunir ! Le danger de revoir Emmanuel l'emporta donc sur toutes les considérations possibles, et elle se soumit à lui refuser même sa sollicitude et son intérêt de sœur.
De toutes les privations, celle de demeurer inutile à ce qu'on aime est la plus dure et la plus pénible. C'est alors que la tristesse de la vie isolée apparaît dans toute sa rigoureuse souffrance. Ne pouvoir aimer un autre que soi-même ! Quand cette pensée tombait au
cœur de Madelaine, elle la faisait amèrement pleurer. Regardant autour d'elle, et dans la vaste étendue du monde, elle se trouvait toujours seule, toujours isolée ; du fond de son âme découragée il sortait quelquefois, mais à voix basse, des soupirs d'une incompréhensible douleur. «Il est des anges inconnus et solitaires*» : c'est ainsi que Madelaine devait vivre. Oui, ce monde où tant de personnages jouent sur la scène bruyante, où tant de tableaux différents, de vice, de beauté, de laideur, apparaissent tour à tour, ce monde a un fond de théâtre où vivent, à l'ombre et dans le silence, des âmes quelquefois supérieures à celles qui nous frappent le plus, des cœurs éprouvés par des tourments tout à fait ignorés, oubliés, soufferts entre le secret d'eux-mêmes et la croix du Seigneur ; des femmes, que le monde adorerait, qui passent sur la terre inaperçues et délaissées. Leur nature, à elles, ne s'est pourtant gâtée ni par le souffle du monde, ni par
* Scraphila.
l'orgueil d'être aimées; elles n'ont pas même songé, comme Calypso, à se mirer dans l'eau d'un ruisseau solitaire, pour comparer une beauté qu'elles n'apprécient pas; elles ignorent également et les défauts d'autrui et leurs vertus personnelles.
Mais en pénétrant plus loin que la superficie de leur histoire, on y découvre toujours quelques instants où, mêlées à la foule humaine, elles en ont connu quelque chose ; alors, ce ne furent jamais que des douleurs et des épreuves. L'âme exceptionnelle souffre au contact du monde ; et pourtant, en le méprisant, elle le cherche. Elle en est dominée en une heure, plus que la femme légère, qui vit dans le sein de ses plaisirs. L'une le raille et s'en amuse; l'autre, tout en le méprisant, s'y attache et y meurt. La première aime en riant; la seconde n'a qu'un amour, et son amour ne lui donne que des larmes : l'une jouit, l'autre souffre. Plus le cœur est droit, plus il est facile au malheur.
C'est ainsi que se passa la vie de Madelaine.
Malheureusement elle connut trop peu le monde pour le haïr; et du fond de sa solitude, souvent elle le regretta.
Quelques moi s se passèrent sans rien changer à la position deMadelaine; le départ de madame de Rancey et de son frèie lui avait rendu un peu de repos. Elle préférait les savoir loin d'elle. Mais sa santé, toujours languissante, ne lui permettait plus, comme autrefois, de faire de longues courses de charité dans les campagnes, et de donner son temps aux pauvres dont elle avait pris soin.
l^lle tâchait cependant de remédier encore
le plus possible à ces besoins multipliés, qui lui apparaissaient surtout dans la saison rigoureuse.
En effet, si nous sommes émus en voyant la misère de nos grandes villes, que sera-ce en la comparant avec celle des campagnes? qui pourra comprendre, sans en avoir été témoin, l'isolement, la tristesse, le malheur du paysan réduit à la mendicité ? Personne ne songe à lui pour le secourir, car presque tout ce qui l'entoure est plus ou moins obligé de songer à gagner sa vie; s'il frappe à une chaumière, pour demander un léger secours, il aperçoit l'âtre de la grande cheminée sombre et désert, le coffre sans pain, les enfants en guenilles, qui pleurent et souffrent comme lui. Partout des larmes, des privations, des souffrances ; partout l'oubli de ses maux causé par le souvenir des douleurs personnelles.
Mais la religion a vaincu cet abandon de la nature; elle a élevé pour lui un asile de paix et de miséricorde, un hôpital ! A ce mot nos cœurs se raniment et se consolent, ceux
des pauvres surtout, car c'est Jà (|u'ils sont sauvés; c'est le port de leur vie malheureuse. L'hôpital! oh! si ce nom rappelle toutes les misères réunies, il dit aussi toutes les sollicitudes agissantes ; il dit le soin des sœurs hospitalières, leurs veilles, leurs travaux; le malade soigné, aidé dans sa misère et dans sa pauvreté. Que de sacrifices renferme cette maison hospitalière ! que de peines pour celles qui se sont vouées à les faire oublier aux autres !
Madelaine partageait tous les travaux des Sœurs grises, et allait avec elles visiter les malades des environs. Elles entraient dans les chaumières sales et infectes des paysans, où couchent péle-méle, dans des épluchurjes de châtaignes, le père, la mère, les enfants, et les animaux qui servent au labourage. On ne peut avoir aucune idée du désordre d'une famille limousine et pauvre. Quelquefois Madelaine, s'arrêtant sur le seuil, n'osait enjamber à travers tous les embarras qui encombraient la chambre; mais en vovant la
bonne soeui\enlrer et saluei- à droite et à gauche, comme si elle arrivait dans un salon du faubourg Saint-Germain, alors elle s'humiliait d'avoir tant songé à elle, si peu aux autres, et venait aussi parler à ces pauvres gens, pour lesquels un souvenir est déjà une aumône et une charité !
Un jour la sœur Elisabeth proposa à Madelaine de l'accompagner chez une femme des environs. « Pour rester près d'elle, dit la sœur, il faut être deux. Si vous saviez quel spectacle ! Elle est à moitié folle ; la vieillesse et la maladie l'empêchent de nous battre et de nous injurier, mais elle en aurait bonne envie. Elle blasphème d'une manière si affreuse, qu'il faut du courage, je vous assure, pour l'aborder. Je vous préviens de tout cela, afin que vous ne soyez pas effrayée. »
Pendant la route, la sœur Elisabeth raconta à Madelaine comment elle avait connu cette malheureuse; comment elle vivait là, seule, sans aucun secours de personne au monde.