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« Il y a dix ans, à peu près, dit la Sœur de la charité, je fus envoyée à Rocliefoit pour servir les galériens malades. J'y demeurai plusieurs années; et pendant mon séjour dans cette ville, j'avais le soin d'une salie qui contenait quarante de ces malheureux; j'étais seulement aidée de trois infirmiers. Deux ou trc»is fois la semaine, une femme, déjà vieille, venait voir son mari malade et galérien, bien entendu. Elle avait été fort compromise dans l'alfaire criminelle qui avait fait condamner cet homme aux galères à perpétuité. Enfin on l'avait acquittée, et elle suivait la cliaine des galériens partout où on la dirigeait; de plein gré, cependant. Un jour elle disparut, et on découvrit qu'elle était l'auteur d'un crime qui venait de se commettre ; elle avait emporté avec elle l'argent, les bijoux, les choses précieuses d'une dame riche qu'elle avait assassinée. J'oubliai ces détails promptement, comme vous pouvez le penser; mais le visage de cette femme me resta gravé dans la mémoire, parce que je ne vis jamais rien de si hideux. On au-
rait deviné ses crimes, en la regardant un moment.
» L'autre jour, un paysan vint me chercher et me suppher d'aller promplement auprès d'une mourante, qui ne voulait rien entendre, ni même accepter aucun soulagement.
» J'arrive, et qu'est-ce que je reconnais? cette Catherine que j'avais vue à l'hôpital des galères, et que je redoutais tant.
» Elle est hydropique, tellement grosse et lourde, qu'il m'est impossible de la remuer : c'est tout au plus si je puis lever un de ses bras. Elle ne me reconnaît pas, mais comme notre costume lui rappelle Rochefoit et le lieu où elle trouvait des secours, sans qu'on lui voulut faire de mal, nous sommes les seules personnes qu'elle supporte auprès d'elle ; à la vue de toute autre, elle tombe dans une rage effrayante.
» Nous voici arrivées, dit la Sœur en parlant plus bas ; entrez sans être effrayée. »
La mourante était dans une agonie doulou-
reuse; ses yeux fixes et louches, son visage gonflé, tous ses membres paraissaient vus à travers la grosseui* d'une loupe énorme.
« Vous souffrez bien? » dit la sœur Elisabeth en l'abordant doucement. Elle ne répondit pas, et fit signe qu'elle voulait boire ; on lui donna une potion calmante, et l'oppression parut diminuer un peu.
La Sœur voulut profiter de ce calme momentané pour lui présenter la croix et lui parler de Dieu ; mais Catherine fit un rire hideux et détourna la tète.
a J'ai tué ! dit-elle un moment après ; vous venez me prendre, n'est-ce pas? Venez, venez, approchez. » Elle faisait le geste de quelqu'un qui enfonce un poignard : «Voilà ce que je ferai de vous.
— Non, nous venons vous consoler au contraire; vous promettre votre pardon.
— Mon pardon, qu'est-ce qui me le donne?
— Dieu. »
Elle rit.
« Vos juges. »
Eile rit encore.
« Je n'ai pas besoin de leur pardon; je suis plus forte qu'eux tous : je vais mourir.
— Hélas! c'est au contraire en ce moment où vous êtes faible; que deviendrez-vous, si vous mourez sans repentir?
— Ce que deviennent tant d'autres!... reprit la malheureuse.
— Oh ! je vous en prie, dit la Sœur en tombant à genoux, dites avec moi que vous demandez pardon à Dieu de tout votre cœur. Voyons.... Mon Dieu !. . ..Je.... Eh bien ! ne voulez-vous pas, ma bonne amie? Hélas! ce n'est pas pour moi que je vous en prie; c'est pour vous, pour vous seule.
— Quand elle mourut , poursuivit Catherine, elle me serra la main dans l'agonie, en me disant : Tu seras damnée.... assassin !....
— Non, vous serez sauvée, vous irez au ciel, si....
— Moi... au ciel ? ah ! quelle folie !
— Repentez-vous, et vous irez. Seulement
un mol, ce mot qui reud au péclieur sou héritage éternel. Pardon, mon Dieu! dites cela avec moi. w
La pauvre criminelle fut tout à coup prise d'un râle affreux; la croix était sur son lit; elle ne la repoussait pas, elle ne la regardait pas !...
Son heure dernière était arrivée; elle allait paraître devant Dieu, et paraître sans repentir!....
La sœur Elisabeth et Madelaine tombèrent à genoux ensemble. Il était quatre heures du soir; le soleil éclairait le visage de cette femme, et dorait de ses rayons lumineux la scène hideuse de son agonie. Tout à coup, elles se levèrent et coururent au lit de la mourante: elle venait de saisir la croix; voulait-elle blasphémer ou se repentir? on l'ignorait... Elle était morte,
« Il y a bien des années,dit la sœur Elisabeth, qu'elle était dans cet état d'abandon et de folie, sans une âme autour d'elle, car elle avait peur de tout le monde, et ne voulait recevoir aucun
secours. Une petite fille de sept ou huit ans était le seul être humain qui pût l'aborder ; elle ne la rudoyait pas, ne lui faisait pas de mal ; la mère de la petite l'envoyait de temps en temps porter à boire et à manger à la pauvre hydropique; l'enfant était bien vue si elle restait peu, mais du moment qu'elle s'installait, par pitié, auprès de Catherine, celle-ci lui jetait à la tète ce qu'elle trouvait sous sa main, et de son lit lui criait de s'en aller promptement. Voilà comme elle a vécu pendant longtemps. Enfin, depuis quelques jours, on est venu me chercher, et vous savez le reste.
— Quel spectacle ! dit Madelaine épouvantée; quelle mort, grand Dieu! c'est une horrible chose à voir que l'incrédule à sa dernière heure !
— La foi parle là d'elle - même sans le secours de la parole humaine ! Dieu se manifeste à un lit funèbre, plus visible qu'au mont Sinaï. Qui peut douter de lui , en voyant mourir un homme ? Il porte sur son front le caractère de sa destinée, écrit en
lettres saillantes et visibles. La mort ! oh ! c'est elle qu'il faut écouter pour connaître le Créateur.
» Remarquez qu'aucun peuple n'a eu la folie de croire à l'immortalité de l'âme sans croire à l'existence de Dieu. Il n'y avait pas moyen de séparer l'une de l'autre : c'est la mort qui fait comprendre l'immortalité ; elle fait croire à Dieu. »
Elles quittèrent toutes deux cette malheureuse femme : leurs soins maintenant devenaient inutiles. Le lendemain, elles vinrent aider à une bonne femme du village à l'ensevelir respectueusement , et accompagnèrent ses dépouilles funèbres en priant pour elle, car un seul moment de repentir, invisible pour les hommes, suffisant pour Dieu, donne le ciel à l'âme la plus coupable et la plus criminelle.
« Madelaine, dit la sœur Elisabeth en la conduisant chez elle, voulez-vous venir demain avec nous cueillir des plantes pour notre pharmacie ?
— Bien volontiers, dit Madelaine; si je ne suis pas trop souffrante, à dix heures je serai chez vous. »
Avez-voiis rencontre^ quelquefois dans la campagne une femme, jeune, belle et fraîche, gaiement occupée à ramasser dans un tablier de toile bleue les plantes salutaires et précieuses aux pauvres malades?
Un long chapelet de bois noir pend à son côté ! un habit de bure, une coiffe blanche et fine la cachent presque tout entière. Elle n'est plus de ce monde; le monde, pour elle, se résume dans le malheureux qu'elle soigne. C'est pour lui qu'elle se donne tant de peine, pen-
dant des heures entières, pour chercher une plante, l'éplucher et la serrer précieusement. Voyez -la gravir les montagnes avec les lourds et gros souliers qu'elle porte. Autrefois, peut - être, ses pieds délicats posaient à peine sur un tapis précieux; aujourd'hui, sa vie rude et fatigante l'appelle à de laborieux emplois ; celui-ci est encore le plus récréatif et le plus doux. Voyez, son tablier est chargé des jolies fleurs des champs; il en est si rempli, qu'elles s'échappent de tous côtés; leurs couleurs variées se détachent sur son gros habit noir; elle tient à sa main un bouquet des plus rares et des plus légères.
Quelques petites filles la suivent, portant comme elle des corbeilles remplies de fleurs et d'herbages de toute espèce. Ces jeunes filles sont de pauvres enfants recueillies la journée près d'elle, qui viennent apprendre à lire, à écrire, surtout à pratiquer la vertu et à supporter la souffrance.
Ne manquait-il pas à Raphaël un si touchant original!
Madelaine avait pu accompsgner les bonnes Sœurs, malgré sa mauvaise santé. Elle contemplait ce touchant spectacle avec une admiration profonde.
Les Sœurs grises étaient répandues dans la campagne, tantôt montant sur une colline, tantôt sur une petite roche, ou marchant au bord de la rivière, où elles espéraient trouver une plante longtemps cherchée ailleurs inutilement. Le soleil donnait sur leurs coiffes blanches, et ce reflet éclatant les faisait apparaître comme entourées d'une auréole de saintes.
Un vieux domestique du château de Vézelai vint à passer près d'elles. Il était en grand deuil.
« Bonjour, Pierre, lui dit Madelaine; de qui donc étes-vous en deuil ?
— Est-ce que mademoiselle ne sait pas la mort de madame la comtesse de Bressac?
— Que dites-vous? s'écria Madelaine.
— La comtesse de Bressac vient de mourir
à Paris. Elle a été malade peu de jours, la pauvre dame ! c'est comme défunte sa belle-mère; mais, grand Dieu ! quelle différence! Ah! mademoiselle Madelaine, nous n'en retrouverons jamais une p'&reille, allez.
— Oh non ! des êtres si parfaits ne se rencontrent pas en foule.
— C'est étonnant que mademoiselle n'ait pas appris cette mort^ar quelqu'un de la ùimille.
— Je recevrai une lettre aujourd'hui ou demain, sans doute.
— Il paraît, au reste, dit le domestique, que sa mort n'a pas fait grande sensation là-bas. Dame ! quand on est méchante, v'ià ce que c'est. »
Il s'éloigna en disant ces mots, et salua Madelaine avec respect.
En rentrant chez elle, Madelaine trouva une lettre de Constance, qui lui annonçait la mort de sa belle-sœur, et l'intention d'Emmanuel de venir passer l'été au château de Vézelai.
La nouvelle de celte mort retentit violemment au fond du cœur de Madelaine. La pensée de se retrouver près d'Emmanuel, de n'en être plus séparée par le devoir, l'émut profondément. C'est donc désormais à sa seule dignité de femme qu'elle doit obéir pour s'en éloigner, car son cœur l'eût conduite à revenir à lui. Si, maîtresse de disposer d'ellemême, et se croyanl encore aimée, elle eût
pu lui dire : « J'ai tout pardonné, » elle serait accourue pour lui faire oublier tant de mauvais jours, pour oublier les siens aussi ! les siens plus *ristes encore. Mais cela était impossible, puisqu'il ne l'aimait plus. Et d'ailleurs sa vie prête à s'éteindre, va, dans sa destruction prochaine, tout décider, tout aplanir !
Sa santé chancelante avait reçu depuis longtemps un coup qui devait hâter sa fin.
Le chagrin ne tue pas en un jour et ne donne aucune maladie violente qui amène promptement la mort; mais il l'attire peu à peu, et la laisse planer en souveraine sur le cœur qu'il a brisé. Il est même à remarquer que les personnes dont la santé est altérée par le malheur, ne sont presque toujours frappées ^ mortellement que lorsque le chagrin diminue, et que les forces morales r.eprennent un peu de vigueur. Madelaine en fit l'épreuve; elle s'aperçut des progrès de sa maladie lorsqu'elle commençait à trouver le repos. Effrayée de l'état qui la menaçait, pour la première fois elle pensa à elle, elle eut peur; peur de mourir
seule, sans une larme, sans une amie qui l'aidât pour ces heures difficiles. Une jeune fille du village était l'unique personne qui fût auprès d'elle, à la place de la vieille Raimonde, morte aussi avant elle ! Madelaine devait vivre au milieu de toutes les ruines du cœur.
Il arrive, après un grand effort de courage, d'éprouver souvent de grandes faiblesses d'âme, soit que notre force morale ait plus d'exal talion que de virilité positive, et qu'alors, dès que cette vigueur éphémère s'épuise, tout s'éteint; soit que cette victoire déraisonnable de la force sur la faiblesse ait un règne court, en raison de la souffrance qu'elle impose. Il est ordinaire toutefois de ne pas voir de durée à ces grandes résignations miraculeusement pratiquées. Tôt ou tard, ce qu'il y a de faible en nous, ce qu'il y a aussi de plus grand peutêtre, le cœur, reprend sa nature première, qui n'est qu'un mélange d'amour et de faiblesse.
C'est une pensée fausse et indigne de la re-
ligion, d'espérer qu'elle console des douleurs humaines. La foi apporte avec elle une consolation, sans doute : elle promet l'avenir; c'est beaucoup, car il manque partout ailleurs; mais devant les souffrances de la vie, si elle donne du courage, elle n'ôte pas le sentiment de la douleu)'. Elle promet une récompense à nos larmes, sans vouloir même les sécher : elles sont nécessaires pour nous sanctifier. Dans sa mystérieuse maternité, elle ne s'occupe de nous que pour un autre monde ; elle dirige, détruit, épargne ou accable l'homme, selon que, dans ses desseins impénétrables, il est utile à sa destinée de le faire, et le mène au but, soit par les épreuves du cœur, soit par le calme d'une vie heureuse : sa sagesse sait tout prévoir.
Malheur de la vie solitaire ! Une mère, une soeur, un frère, eussent deviné les maux de Madelaine, et en les devinant les auraient calmés et consolés. Mais seule ! toute seule ! à qui, même au dehors, oserait-elle parler d'elle? Parler de soi à des étrangers ! voir leur regard
serein se fixer sui- un visage décoloré, et les entendre dire avec tranquillité: Mais vous ne paraissez pas souffrante. Vous êtes très-bien ! Consolation déraisonnable que l'indifférence offre à la douleur pour se dispenser de la plaindre.
L'attente de l'arrivée d'Emmanuel Ht beaucoup de mal à la pauvre jeune fille. D'abord, plusieurs semaines s'écoulèrent, et il n'arrivait pas. Ensuite, quand elle s'inquiétait de ce retard, elle se demandait : Que nfimporte, puisque je ne dois pas le voir; en suis-je donc encore à ces tristes pensées, et à ces faiblesses misérables?
Cette agitation augmenta l'état fiévreux où elle se trouvait déjà; en peu de temps elle devint méconnaissable.
Puis, voyant que ses forces s'en allaient de jour en jour, elle souhaita de se retrouver avec ses amies, elle commença de craindre que leur voyage ne fût remis à une autre année. Elle tremblait à la pensée de mourir isolée ; comme tous les malades, elle se fit une inquiétude
de toute chose. Mais c'est en vain. Pauvre jeune fille ! elle doit mourir comme elle a vécu, seule ! Son âme ardente s'est brisée au lit de mort de ceux qui lui étaient chers ; mais personne n'entourera son lit funèbre, personne ne songera à son agonie douloureuse !
Forte et courageuse, Madelaine avait jusqu'ici supporté son isolement avec une résignation sublime. L'isolement! la plus poignante des douleurs de la terre; la punition du méchant, l'épreuve et la sanctification du juste; la souffrance du Christ, le bienfaiteur des hommes!
Il fallait avoir été placée dans la vie d'une manière aussi exceptionnelle,pourque,bonne, aimable, ravissante comme elle était, à cette heure dernière, oii l'on trouve toujours un étranger qui devient ami à ce moment difficile, elle ne dût voir personne auprès d'elle, et n'entendre aucun regret pour ranimer son âme affaiblie, et la soutenir au grand passage du temps à l'éternité. Elevée auprès de §on père, endormie loin du monde dont le bruit
n'arrivait jamais jusqu'à elle, son adolescence s'était écoulée heureuse et paisible. Vint ensuite cette seconde époque de sa jeunesse éprouvée, les malheurs qui brisèrent sa vie et hâtèrent cette expérience qu'elle ne devait recevoir que du malheur, sans rien apprendre du temps. Puis, elle était active, agissante, de sorte qu'entre les souffrances des pauvres de son hôpital et les siennes propres, elle fut longtemps à s'apercevoir auxquelles il fallait maintenant donner les premiers soins. Elle était déjà très-malade, qu'elle allait encore chaque jour les visiter et les secourir. Mais au commencement d'août ses forces diminuèrent sensiblement, et un jour elle se trouva si mal, qu'elle perdit entièrement connaissance. On la porta chez elle, et il ne lui fut plus possible de sortir. Elle marchait encore avec peine dans la maison el dans son petit jardin, mais c'était tout. Et puis, ces appartements noirs et déserts; ce jardin dont la culture négligée lui rappelait à chaque pas celui qui le soignait avec elle el celui qui
n'y était plus ; cet isolement auquel elle avait toujours échappé, parce que sa vie active l'avait jusqu'ici toujours sauvée d'elle-même : toutes ces tristes choses prenaient maintenant à ses yeux une rigueur nouvelle, et la brisaient d'autant plus, qu'elle les avait longtemps dominées.
Le monde même, le monde qu'elle avait toujours méprisé, elle le regrettait par ignorance, par cet amour vague du cœur humain pour les choses humaines, celte fraternité, cette aftiliation, qui emportent nos pensées vers des biens si incomplets, mais que notre imagination pare toujours des plus beaux habits de fête.
Non, ce n'est pas la jeune fille solitaire qui peut mépriser le monde, c'est elle seule qui peut l'aimer : elle n'a été gâtée par aucun de ses souffles corrupteurs, ni abîmée par la science funeste de ses crimes et de ses erreurs. Madelaine avait été malheureuse, mais ce malheur était une part de sa destinée mortelle, sans être pour elle une preuve que chaque être était condamné comme elle aux souf-
fiances de la vie humaine. Elle se croyait une exception de malheur, bien plus qu'en effet elle n'en était une. On lui avait bien dit cela, mais outre que l'expérience des autres n'est jamais une science pour nous-mêmes, il aurait fallu qu'elle fût témoin de ces malheurs : racontés de loin, elle n'y croyait pas.
La solitude augmental'humeur triste et sombre de son caractère, déjà mélancolique et rêveur. La religion, dont la poésie est toujours tn harmonie avec toutes les sensations de l'âme, a cependant une parole de plus à dire à la tristesse qu'à la joie ; si elle partage la dernière, elle est l'amie, la compagne de l'autre. L'àme rêveuse de Madelaine devint plus rêveuse encore. Le continuel sourire qu'on voyait sur ses lèvres, trahissait sa résignation, de même qu'il apprenait que son cœur était incapable de sourire, et que cette gaieté n'était que du courage.
Il arrive souvent que dans les longues maladies de poitrine, comme celle dont Madelaine élail attaquée, on ne sent plus sa po-
sition dangereuse, et qu'on ne fait jamais tant de projets, de rêves, de folles dispositions, comme à cette heure où l'on est arrive, incapable d'en exécuter une.
« Mon amie, disait-elle à la sœur Elisabeth (|ui venait la voir tous les jours, quand je serai mieux, je partirai, j'irai voir beaucoup de pays, apprendre un peu à connaître cette vie dont je n'ai eu, hélas ! qu'un si triste portrait. J'irai trouver des gens heureux : j'ai soif du bonheur; je n'en espère plus pour moi, je me réjouirai de celui des autres; je les verrai contents, satisfaits, et je le serai! Qu'est-ce que Tàme solitaire ? »
Puis, à la réflexion, l'ede venant plus chrétienne, elle s'écriait :
. « Oh ! que de folies ! la solitude, c'est comme tout ce que Dieu nous envoie ; la sainteté qu'il faut suivre; le martyr qu'il faut accepter! Il y a d'ineffables consolations à faire la volonté de Dieu !
— Que gagne-t-on à connaître le monde ? disait la sœur Elisabeth, dont l'âme était dés-
abusée, comme celle de Madelai ne était ignorante.
— Peut-être rien, dit la jeune fille, mais aussi peut-être beaucoup. Qui sait ce que cache cette grande poussière dorée qui couvre tant d'histoires différentes ? Mon ])auvre père m'a fait voir bien des pays, j'ai beaucoup voyagé, mais il ne m'a fait, pour ainsi dire, assister qu'au panorama du monde; je n'en ai vu que la surface : le grand secret de la création ne peut se résoudre par le mot maiheur !
— Bonheur ï pour l'éternité, reprit la Sœur; voilà la science la plus vraie. Ne cherchons pas le mystère des biens et des maux répandus dans la vie; n'allons pas demander conq)te à Dieu de ce qu'il ne nous doit pas ; soumettons-nous, voyageons en ce monde le plus saintement possible : le secret s'expliquera plus tard.
— Oh ! vous avez raison, Dieu me pardonnera, n'est-ce pas, ces moments de découragement et de murmure? car mon cœur
est soumis. Il serait impossible que ma pensée ne se portât pas quelquefois vers ces régions inconnues, ce monde terrestre, caché à mes regards, comme si c'était une sphère dont je ne devais pas faire partie. J'étais née pour elle, et je meurs n'en ayant connu que les larmes.
— C'est plus que vous ne croyez la destinée de tous ceux qui vivent sur la terre.
— SouQiettons-nous, » dit Madelaine.
Un moment de silence succéda à ces derniers mots. Quelques instants apiès, on vint lui apporter une lettre; en reconnaissant l'écriture, elle devint extrêmement pâle, au point qu'elle effraya la Sœur.
« Qu'avez-vous ? lui demanda-t-elle en approchant de son lit.
— Cette écriture m'a bouleversée, » dit Madelaine avec agitation. Elle se recueillit un peu, pria qu'on la laissât seule, et ouvrant cette lettre, elle lut ce qui suit.
Pour la comprendre, il est nécessaire de savoir auparavant qu'Emmanuel connaissait la
«Si- ."ÏIT '^
mahulie de Madelainc, mais qu'il était loin de la croire aussi mal.
Emmanuel à M(uh.laim\
Paris, le .... 18..
Pourquoi cacher plus longtemps ma pensée, et dissimuler par orgueil ce qui m'occupe depuis trois mois? pourquoi ne pas remettre entre vos mains et mes i-emords et le pardon, qu'ils demandent ? Madelaine, si vous étiez une femme ordinaire, je n'oserais parler ainsi; si vous étiez capable d'oublier ou de haïr, je me serais donc bien trompé! Mais comment penser qu'étant libre aujourd'hui, je puisse rester silencieux, quand une parole peut m'apporter le bonheur!
O Madelaine ! j'ai été bien malheureux, je suis resté votre ami, je le serai toujours.
Isolée, inconnue d'un monde qui pourrait vous adorer, le poids de votre existence solitaire ne vous accable-t-il pas quelquefois?
Ne vous reportez-vous pas vers un l)onheur partagé, une vie intime, qui adoucit la vie de tous les jours, et rend faciles les heures difficiles? Vous avez tout perdu : votre père, votre mère, votre amie ! laissez-moi les remplacer aujourd'hui.
Dois-je parler de mes torts? vous les avez pardonnes ; c'est moi qui m'en souviens. Ces torts furent plutôt l'effet d'une légèreté déplorable, que d'un seul moment de réflexion. Si j'eusse réfléchi une heure, j'étais à vous; car je n'aimais que vous. Que de fois, depuis, j'ai rudement payé ma faute ! quel enfer ! quels tourments secrets ! entre elle qui m'accablait, et vous que je regrettais; entre sa présence détestée, et votre gracieuse image, toujours errante autour de moi! Je vous savais malheureuse, c'était moi qui en étais cause ! Oh ! je souffrais encore plus que vous; car vous, au milieu de vos douleurs, vous aviez un pardon à donner, et moi je n'avais rien à vous rendre pour tant de mal que je vous avais fait !
Madelaine, j'ai une fille, soyez sa mère, sa providence ; élevez-la comme vous, et mon orgueil de père ne demandera rien de plus. Je me sens incapable de remplir cette tâche auprès d'elle ; mon seul mérite est de vous souhaiter pour l'accomplir. Apprenez-lui à pouvoir être un jour tout ce que vous avez été vous-même; pour l'élever le mieux possible, dévoilez- hii votre âme entière; l'exemple l'entraînera, elle voudia vous ressembler.
Laissez-moi vous entourer de toute Taffeclion la plus vénérable et la plus vraie, en vous offrant une vie heureuse, dégagée des privations de la vôtre ; laissez-moi réparer une faute que j'ai tant de fois pleurée avec amertume. Prouvez-moi que vous êtes un ange, et que vous ne savez ni oublier ni haïr.
Je vous sais malade et souffrante depuis longtemps; quels soins recevez-vous, qui est près de vous, qui s'occupe de vous? Oh ! dites que vous me pardonnez, et j'accourrai pour lier à jamais ma destinée à la vôtre ; pour réparer le passé, tâcher d'embellir l'avenir,
et jouir d'un bonheur que j'avais perdu par ma faute, mais que nous pouvons retrouver encore. Si vous m'avez aimé, vous m'aimez encore; votre cœur ne peut être de ceux où l'oul)li arrive au lendemain de l'amoui-.
Adieu, Madelaine; ayez pitié de moi, ne refusez pas un ami qui vous aime assez pour venir rougir à vos pieds des torts dont il fut coupable, et pour lesquels il demande grâce à genoux !
Madelaine éprouva une émotion extrêmement violente en lisant cette lettre. C'était la première, la seule qu'elle eût jamais reçue d'Emmanuel; elle était loin de prévoir, en l'ouvrant, ce qu'elle devait y lire.
« Mon Dieu ! quelle épreuve ! s'écria- t-elle; apprendre qu'il m'aime encore, quand bientôt je dois mourir! Je me soumets, mon Dieu! mais quelle épreuve ! »
Hélas ! il n'y avait pour entendre ce cri tout terrestre qu'une jeune servante arrivée depuis quelques mois auprès d'elle^ et la Sœur de la
Charité, belle et ricîie jeune fille, qui, délaissant à vingt ans le monde et sa famille, vivait heureuse dans son sacrifice, n'ayant de joie qu'en faisant son devoir, et de passion que pour les pauvres.
l^es yeux animés de Madelaine, ses joues maigres et brûlantes, lui firent pitié. Calme, elle approcha de cette âme agitée, voyant sa souffrance, mais la plaignant sans la comprendre.
« Qu'avez-vous ? »lui dit la bonne Sœur avec une sollicitude parfaite.
Mais à cette (juestioii, la pauvre malade lui saisit la main en lui faisant un gracieux sourire.
« Rien,niaSœur, » répondit-elle doucement.
Ce fut assez pour la Sœur grise ; elle vit bien qu'elle lui cachait quelque chose; mais, habituée aux sacrifices, elle pria Dieu pour que Madelaine fît celui qu'elle paraissait avoir à faire, entier, de tout cœur, chrétiennement, puis elle se retira en promettant de revenir la voir le lendemain.
Quand elle fut partie, la jeune fille, se trouvant très-agitée, essaya de se lever un moment; on la mit dans un fauteuil. Elle voulut être amenée près de la fenêtre, et le point de vue qu'elle avait devant elle n'était fait que pour l'agiter davantage, par tous les souvenirs qu'il évoquait dans sa triste mémoire !
De là, elle apercevait les tourelles du château de Vézelai, se détachant noires et sombres sur le ciel d'un bleu de saphir. C'était la fin du jour, cette heure mystérieuse et profonde où toutes les émotions doublent au cœur de l'homme, déjà amolli par la journée qui vient de finir, car à chaque Jour suffit son mal.
La nature en ce moment offrait un de ces tableaux magnifiques que Claude Lorrain seul a su représenter digne de son modèle. Les nuances rougeâtres du soleil doraient le haut des châtaigniers de Messeré ; ses rayons arrivaient encore horizontalement sur la terre, et la marguerite des prés recevait une teinte rosée, mêlée à la verdure de l'herbe qui l'entourait. Madelaine contemplait ce ta-
bleau avec envie. Le mourant tienl à tout ce qu'il va perdre ; l'existence la plus triste, dès qu'elle doit se briser, se cramponne à la vie, comme si elle devait jouir de toutes les choses qui vont lui échapper.
La lettre qu'elle venait de recevoir avait réveillé en elle un sentiment qui était toujours puissant, mais que la raison, la bonté même avait dû maîtriser, pour ne pas s'aigrir contre celui qui avait fait tant de mal.
Il fallait répondre à cette lettre ; elle rassembla le peu de forces qui lui restait, et voici ce qu'elle écrivit.
Madelaine à Emmanuel.
Votre lettre m'a profondément touchée; je vous remercie infiniment des preuves d'intérêt qu'elle exprime.
Si je devais vivre, je vous dirais : Venez. Oh ! dans nos cœurs de femmes il n'y a pas de place pour le souvenir d'un tort. J'aurais eu besoin de pardon, je serais venue vous le de-
mander ; vous m'en demandez un, je vous le donne du fond du cœur. Et ne croyez pas que c'est chrétiennement que je parle ainsi, ou pour suivre un devoir que j'oublie le passé; non, c'est l'amie qui pardonne et qui aime encore. Le cœur seul a droit de pardonner le cœur.
Mais vous parlez d'avenir ! Qu'est-ce que l'avenir pour moi? c'est l'éternité : j'y vais. Je sens que la force me manque chaque jour davantage. Je fais quelquefois des projets de voyage, je songe à quitter cette maison, à aller
ailleurs; j'irai mais ma place est marquée
près d'ici ! ce n'est pas loin que doit être le voyage.
Je devais donc recevoir avant de mourir un souvenir de vous. Oh! merci. J'en avais besoin; le bien que vous m'avez fait, en me le donnant, sera une consolation pour vous.
Cher, le temps effacera vos regrets. Vos regrets! mais en aurez-vous ? m'avez-vous aimée un jour, un seul? Qu'importe aujour-
d'iiui? je suis arrivée à cette heure silencieuse où tout se tait au fond de l'âme, hors la voix de la religion et le tumulte des pensées qui bruissent en nous, au moment d'approcher de Dieu. Il faut que je vous aie bien aimé, pour vous aimer à cette heure; mais je vous aimais tant !
N'ayez pas la douleur, quand je ne serai plus, de croire avoir beaucoup perdu par ma mort. Ami, pour une fois, laissez-moi rappeler le passé; ne prenez pas cela comme un reproche, mais comme une pensée que je veux vous donner, afin d'empêcher votre cœur de souffrir en perdant le mien. Souvenezvous qu'il y a plusieurs années, libre de me consacrer votre vie, vous l'avez liée à une autre: souvenez-vous de cela, et vous aurez la preuve que je n'étais rien pour vous. Ensuite, voyez-vous, si j'avais vécu davantage, j'aurais toujours eu la crainte de vous perdre, et je sais ce qu'il en coûte!....
Ne venez pas ici; attendez que je n'y sois plus ! ce serait pour tous deux une souffrance
trop grande ; je n'aurais plus la force de mourir !....
Vous paraissiez désirer me \oir élever votre fille. Ne regrettez pas que je n'en aie plus le temps. Aviez-vous donc oublié les angoisses que j'ai endurées, toutes les illusions que j'ai perdues? Moi l'élever! désenchanter son cœur au reflet de la morosité du mien, lui voler ses premiers sourires, ses premières espérances, sa foi aux choses terrestres ! oh ! non. Si je dois vivre, ma vie sera à elle, puisqu'elle sera à vous. Mais ce serait vous que je chargerais du soin d'élever votre fille, vous homme; et pourquoi pas? Est-il donc si raisonnable que nous autres, faibles âmes, nous ayons toujours pour institutrices des âmes aussi faibles et aussi souffrantes que les nôtres? Notre bonheur dépend de notre éducation ; c'est parce qu'elle fut trop molle, trop tendre, trop superficielle, que nos vies de femmes se passent dans le tourment du cœur et les grandes peines de l'esprit. Plus mâles, rendues fortes aux épreuves humaines, nous ne serions que ce que
vous êtes : martyres aujourd'hui, et joyeuses demain. Ce qui éternise nos peines, c'est la faiblesse, apprenez - nous, dès l'enfance, à dominer la vie^ comme on vous l'enseigne, et nous serons heureuses et indépendantes comme vous.
Oui, croyez-le, nos vies doivent croître à l'ombre des vôtres, dures, courageuses, insouciantes; nous sommes toujours assez nouspour que la balance puisse rester au moins égale.
Adieu ! je n'ai que vous à quitter sur la terre, c'est à vous seul que cet adieu s'adresse : mot profondément douloureux pour moi !
vous quitter! quand je touchais au moment de vous retrouver pour toujours î Ami, quelle souffrance !
Mais le doigt de Dieu est là^ il faut se soumettre. Emmanuel, je vais partir pour aller au delà de ce monde, vers des régions ignorées, dont nul ne peut expliquer le mystère. Si je puis, je veillerai sur vous; si cela m'est permis, je serai votre étoile, votre providence. Écoutez maintenant les inspirations qui vien-
dront du fond .de votre àme ; peut-être serai-je assez heureuse pour vous avertir de vos dangers, ou vous annoncer vos bonheurs.
Mais nous reverrons-nous? Je ne puis croire à l'union des cœurs dans l'éternité ; au ciel on. aime Dieu, tout le reste est passé, tout s'oublie. L'amour du ciel doit être sans mélange ; si nous y portions quelque chose de la terre, ce ne serait plus un paradis.
Adieu donc, soyez heureux; moi je vais l'être aussi peut-être ! Adieu.
Madelaine fut tellement éprouvée en écrivant cette lettre, qu'elle tomba, en l'achevant, dans une faiblesse qui fut très-longue. Le médecin, ayant été demandé, déclara qu'elle ne pouvait tout au plus vivre que quelques jours encore.
Alors, instruite de son prochain danger, elle demanda les sacrements de l'Église, et fixa au lendemain matin cette cérémonie qui devait être la dernière pour elle.
Que de pensées vinrent empêcher la pauvre malade de trouver un moment de repos! Cette lettre, cette assurance d'être aimée au moment où elle doit tout quitter et tout perdre!...
« Mon Dieu ! dit-elle, vous voulez donc que j'arrive à vous, sans avoir manqué l'exécution d'un seul sacrifice? acceptez encore celui-là, c'est le plus grand de tous ! »
Dès que le soleil fut levé, Madelaine, qui ne pouvait plus dormir depuis longtemps, fit ouvrir ses fenêtres en attendant la cérémonie qui se préparait.
Il était six heures du matin ; le ciel était pur, le temps doux et calme ; c'était une de ces fraîches matinées, où toute la nature s'éveille heureuse, prévoyant le jour qui va luire et fertiliser la terre. Le chant des oiseaux, le ba-
lancement des feuillages, troublaient seuls le silence de cette chambre funèl^re.
Madelaine regardait le commencement de cette matinée avec une envie qui aurait brisé le cœur à qui aurait pu la comprendre ; il semblait qu'elle voulait vivre, enfm! et c'était son dernier jour !
La cloche de l'église du village vint la tirer de sa rêverie, et la ramener toute à Dieu. C'était l'Angélus, la prière virginale des chrétiens à Marie. Cette cloche qui s'entend au matin de chaque jour, semblait ouvrir à Madelaine le seuil de l'éternité.
Les trois coups, trois fois répétés, furent suivis d'un tintement de plusieurs coups lugubres, annonçant qu'un mourant demandait les sacrements de l'Eglise, et les prières de ses frères.
Madelaine joignit les mains, regarda autour d'elle : il n'y avait dans la chambre qu'une jeune fille qui était à son service, et qui travaillait en silence.
«Voilà l'heure, murmura- t-elle tout bas.
j'arrive à la fin. Seigneur, je remets mon âme entre vos mains ; souvenez-vous de mes souffrances quand je paraîtrai devant vous. » Puis au son de la cloche lugubre qui s'entendait pour elle, elle répéta lentement le cantique d'Ézéchias.
« .l'ai dit, en me voyant près de mourir: Je » ne suis encore qu'à la moitié de ma vie, et » je m'en vais dans le tombeau ! Les années qui » me restaient à vivre me sont enlevées.
» .l'ai dit: Je ne verrai plus le Seigneur mon » Dieu dans la terre des vivants; je ne verrai )) plus aucun tie ceux qui habitent en ce » monde. '
» Le temps de ma demeure sur la terre est » fini; mon corps va m'être enlevé comme la » tente d'un bersfer.
» Vous coupez, Seigneur, le fil de ma vie, » comme un tisserand le fil de sa toile ; vous » la retranchez lorsqu'elle ne fait que com- » mencer; vous la terminez du matin au soir !
«J'espérais vivre jusqu'au malin; mais le
» mal, comme un lion qui dévore sa proie, a » brisé tous mes os; vous coupez le fil de ma » vie du malin au soir.
» Seigneur, si c'est ainsi que l'on vit, et si, dans » la souffrance de ces maux, je puis trouver la » vie de mon âme, j'espère que vous me ren- » drez la gloire, après m'avoir affligé.
» Et déjà je sens la paix succéder à l'extrême » amertume où j'étais plongé ; vous avez retiré » mon âme du tombeau.
» Ce sont les vivants, ô mon Dieu ! ce sont » les vivants qui vous louent, comme je fais au- »jourd'hui; le père apprendra à ses enfants » combien vous êtes fidèle en vos promesses.
» Sauvez-moi, Seigneur, et je clianterai dans » votre saint temple des cantiques à votre gloire, » tous les jours de ma vie. »
Après avoir médité ces sublimes paroles, elle posa le livre saint, et demeura en silence, occupée des choses éternelles, jusqu'à ce que le prêtre fût arrivé.
Il vint, suivi de plusieurs gens du village qui
avaient voulu l'accompagner pour prier aussi pour la jeune fille mourante.
Alors, Madelaine jeta les yeux autour d'elle; une tristesseamère parut sur son visage, et, pour la première fois, elle fit entendre le cri contenu depuis si longtemps dans le secret de son âme :
« Rien que des étrangers ! dit-elle avec amertume ; 6 mon Dieu ! rien que des étrangers ici! »
Ce cri, qui dévoilait l'ardeur de ses mystérieuses souffrances, ne fut entendu de personne.
Elle prit la croix, la serra fortement entre ses mains amaigries, remerciant avec douceur ceux qui étaient venus prier pour elle.
Quand la cérémonie fut achevée, elle resta seule avec la sœur Elisabeth. Elle demanda un bouquet de roses blanches et de jasmin ; on le lui apporta.
« Mon Dieu! dit-elle alors, avec l'accent d'une solennelle résignation, je n'eus de vous jusqu'à présent qu'une couronne semblable à la vôtre; la couronne d'épines est celle du mai-
tyre ; je la dépose aujourd'hui, c'est celle de roses qu'il me faut ; je la tresserai moi-même et vous l'offrirai en actions de grâces, sur ma tombe, où personne ne versera de larmes, et que nul ne parera de fleurs.
» A cette guirlande de jeune fille, 6 monde î tu ne verras pas le bouton tremblant des fleurs de l'oranger, le myrte de la parure joyeuse ; mais la rose blanche et le jasmin que chérissait mon père, et qui sut un jour exprimer ma tendresse à celui que j'aimai seul avec lui. »
Elle prit les fleurs, les tressa elle-même en couronne.
« La voilà, dit-elle quand elle fut achevée ; ma Sœur, vous la mettrez sur ma tombe. Hélas î sa fraîcheur ne durera qu'un jour : qu'importe ?
» Où je vais, tous les jours seront des jours de fête, et couronnés de roses.
» Chantez donc, chantez les hymnes joyeuses des grandes solennités. Pourquoi pleurer ? pourquoi dire avec des soupirs et des larmes: « Partez, âme chrétienne ? »