Une vieille fille
La plus belle route pour arriver à Lausanne est la route de Berne. Des hauteurs du Chaletà-Gobet,elle descend entre des collines couvertes de sapins jusqu’à un plateau d’où on aperçoit, d’un seul regard, le lac, les montagnes et la ville. C’est un tableau plein de magnificence, et surtout à l’heure du soleil couchant.
11 y a quelques années, en juillet, un voyageur arrivait sur cette roule à cette heure-là. C’était nn piéton. Il avait le sac sur le dos et des souliers poudreux. Sa chevelure blonde, ses yeux
gris-bleu, vifs et doux, ses joues épanouies, ses larges épaules, une expression de franchise et quelque peu de rusticité, accusaient un monla- * gnard suisse, de vingt-cinq ans environ.
Il s’arrêta quelque temps à contempler le paysage; puis, voyant à sa droite, au-dessus d’une tonnelle, cette enseigne engageante pour un homme épuisé de chaleur et de soif : Au Re posoir , chez Rappaz , il se dirigea de ce côté, pénétra sous la tonnelle, choisit une table où il n’y avait pas de buveurs, et, d’un accent qui certifia son origine allemande, il demanda qu’on lui servît du pain, du fromage et une quartette de vin.
Au bout d’une heure, il était encore dans ce lieu, accoudé sur la palissade qui borde le ver- -»^ant, regardant et rêvant ; car il y a des heures où la rêverie et la contemplation se confondent, où l’on cherche l’avenir dans les brumes de l’horizon. Sous ses yeux, au loin, s’étendait la ligne ballonnée du Jura, bleue comme l’azur même,
qu’interrompait la butte du Signal avec sa cahute, ses roches touffues, ses bois, et au-dessous l’abrupte prairie de Montineillan, que sépare en deux moitiés vertes un sentier tout blanc, onduleux comme un ruban déroulé. Le lac resplendissait sous le soleil couchant ; des voiles blanches flottaient à sa surface, et deux bateaux à vapeur se croisaient, l’un venant de Genève, l’autre allant à Morges, dont les toits étincelaient au fond de sa baie entre des masses de verdure. On n’apercevait de ce point qu’une partie des Alpes et de la Savoie : c’est-à-dire, au-dessus de collines
riantes, d’énormes blocs fauves, rugueux, hérissés, que dorait la lumière. Au premier plan, la cathédrale de Lausanne se détachait sur le fond du lac; puis les murs de la Cité se dressaient à pic sur le ravin, — les uns recrépis, les autres sales et enfumés, avec des galeries haillonneuses, terminés par le spectre encore imposant du vieux château épiscopal, rapiécé en bourgeois . du xix e siècle. Sur les bords du petit torrent,
tout au fond du ravin, des usines grondantes lançaient leur fumée noire. Au-dessous du voyageur, c’était un abîme de verdure où des pommiers et des cerisiers voilaient à demi les rondesbosses du terrain, qui de droite et de gauche se précipite sur le torrent en boursouflures superposées si rapidement, que les arbres tourmentés se tordent et se cramponnent presque horizontalement au sol.
Un bruit qui se fit près du jeune homme le
tira de sa rêverie. C’était la maîtresse de la
pinte *, qui venait enlever du linge étendu sur
la palissade.
— Ne vous dérangez pas, monsieur.
— Vous avez là une vue superbe, madame.
— N’est-ce pas? C’est un bel emplacement pour une pinte; aussi ne manque-t-il pas de gens qui viennent ici pour regarder et pour boire en même temps. C’est seulement un peu . haut.
i Synonyme de cabaret, en France.
— Oui, mais j’accepterais bien un logement à cette hauteur. Les logements sont-ils chers à Lausanne ?
— C’est suivant. Dame 1 ils sont moins chers à la campagne, comme ici, dans les environs.
— Et les vivres ?
— Oh ! monsieur, ça dépend... voilà !... 1 Est- ce que monsieur veut se fixer à Lausanne ?
— Oui.
— Monsieur est étudiant, peut-être ?
— Oui, madame.
— Alors monsieur cherche un logement, une pension ?
— Oui.
— Eh! mais monsieur pourrait bien trouver par ici. Il ne serait pas si loin de l’Académie ! Voyez-vous ce bâtiment rouge avec de petites tours? C’est le château, où se tient le gouvernement. Un peu plus loin par derrière est
1 Voilà est la réponse du Vaudois à toute question qui l’embarrasse.
l’Académie. Et par ici, ajouta-t-elle en étendant le bras à gauche, il y a un chemin qui mène tout droit en bas : on n’a qu’à se laisser glisser; on monte l’autre versant et l’on y est tout de suite.
— J’aimerais mieux habiter ces hauteurs que la ville, dit le jeune homme, se parlant à luimême.
— Justement, reprit l’aubergiste, il y a un logement vacant, tout près, pas loin, chez mademoiselle Dubois. Tenez, voyez-vous cette petite maison au milieu des arbres, là sur la route en descendant, où il y a des clématites fleuries ? C’est une personne très-bien et qui ne prend pas cher. Si monsieur devenait notre voisin, il pourrait s’arranger avec nous pour la pension.
— Peut-être bien, madame.
Le jeune voyageur paya sa dépense et se remit en marche. A cent pas de là, il s’arrêtait devant la maison qu’on lui avait indiquée, et
la contemplait, indécis. Elle s’élevait à gauche au-dessus de la route ; elle n’avait qu’un étage et paraissait très-petite; mais, entourée de feuillages et de fleur? comme un nid, elle semblait recéler un bonheur poétique. La partie du terrain qui longeait la roule n’était qu’un talus escarpé ; mais on apercevait à peine le gazon entre les massifs de lilas, de cytises, de groseillier? et de jasmins. La maison elle-même se cachait à demi sous la verdure : une vigne la tapissait au midi ; des gobéas, des clématites, des chèvrefeuilles s'entrelaçaient au couchant, des volubilis roses et bleus grimpaient aux fenêtres. Une
petite porte en bois sur la route était l’entrée de
celte habitation. Le jeune Allemand la poussait pour entrer, quand son nom, jeté dans une exclamation, lui fit tourner la tête : Albert ! — Samuel ! s’écria-t-il à son tour. Il se trouvait dans les bras d’un ami.
— Te rencontrer ici me semble un rêve, dit le nouvel arrivant, jeune homme brun, aux ma-
nières vives et enjouées, à l’accent vaudois fortement accusé. Tu as donc pu quitter enfin tes montagnes et ces enragés chamois qui, sans la protection et ton courage, mon cher Albert, m’auraient vu pourrir au fond des précipices.
— Et toi ? je te croyais à Paris.
— Non, mon cher; j’ai abandonné l’étude pour les affaires. Mon père fait ici un grand commerce de vins auquel je m’associe pour le continuer un jour. Viendrais-tu te fixer à Lausanne?
— Oui, pour compléter mes études et chercher une position.
— Quoi ! ton père a consenti ?...
— Il m’a congédié en me donnant un peu d’argent et en me défendant de revenir à la maison sous aucun prétexte, comme de m’adresser à lui désormais. Ainsi, me voilà seul dans la vie, Dieu aidant.
— Mets-moi de la partie, dit Samuel. Voyons, que pourrais-tu faire ?
— J’ai pensé à donner des leçons. Si tu pouvais me trouver des élèves ?
— Des leçons de quoi ?
— De ce qu’on voudra, répondit naïvement Albert.
— Diable ! c’est beaucoup dire. A propos, est-ce que tu loges ici ?
— Non, j’y entrais pour louer une chambre.
— Si loin de la ville !
— J’ai besoin de la nature, moi, et les courses ne m’effrayent guère. Songe que je suis un paysan d’Appenzell.
Ils entrèrent et, montant un sentier sinueux, allèrent frapper à la porte de la maison. Une femme leur ouvrit.
C’était une personne de taille moyenne, à la figure pâle, empreinte d’un sérieux et d’une immobilité qui n’appartenaient pas à la jeunesse. Au premier abord, ce qui frappait davantage, c’étaient les vêtements de forme antique sous lesquels cette femme était comine enfouie. La ruche
à gros plis de son bonnet blanc avançait sur son front en cachant ses cheveux, si bien qu’il était impossible de savoir s’ils étaient blancs ou noirs, gris ou blonds. Quant à la taille, un large pardessus gris à manches, pareil à la robe, l’ensevelissait tout entière dans ses plis.
Elle considéra froidementles étrangers et attendit qu’on lui adressât la parote.
— N’y a-t-il pas ici, madame, une chambre à louer?
— Oui, messieurs.
Elle se rangea pour les laisser entrer ; puis, sansajouter un seul mot, elle marcha devant eux.
Ils la suivirent au premier étage, dans une chambre à l'ameublement fané, mais qui était propre, commode et bien exposée au soleil. Un chèvrefeuille indiscret entrait par la fenêtre ; ou avait de là toutes les magnificences du lac et des Alpes. Albert en fut ravi. La chambre n’était que de dix francs par mois, et les arrangements furent bientôt faits.
— Me voilà déjà casé, dit Albert gaiement, en jetant son sac sur une chaise. Assieds-toi, mon ami.
— Ouf ! quelle vieille fille ! s’écria Samuel. Est-elle rechignée ? As-tu vu remuer un pli de sa figure? Et ce front pâle sous ce bonnet blanc et cette froideur hautaine ! Elle me fait l’effet d’une vestale qui a perdu le feu sacré.
— Si l’hôtesse n’est pas gaie, le logis est charmant. Vois quel horizon ! dit Albert en attirant son ami à la fenêtre.
Mais au lieu du lac et des montagnes, celuici remarqua tout de suite un objet plus proche.
— Oh ! oh ! oh ! cria-t-il à l’oreille d’Albert ; mon cher, il y a une nièce. Regarde dans le jardin, au milieu des fleurs, cette rose épanouie sous une capote bleue.
Albert aperçut en effet une jeune personne de taille et de mise élégante occupée à cueillir un bouquet.
lî
— Hein ! qu’en dis-tu ? reprit Samuel. C’est le ciel qui t’envoie cette compensation.
— Dont je me garderai bien de profiter, répondit Albert. A quoi te plaît-il çie songer, mon ami ? Puis-je me marier ?
Sur ce mot, Samuel éclata de rire, et plus tard il en fit rire bien d’autres en rapportant ce mot-là. Tout en riant, il emmena son ami.
Samuel demeurait sur la place de la Riponne, mais, afin de montrer la ville à Albert, ils prirent le plus long chemin, par le faubourg de Martheray.
Lausanne est bâtie sur trois collines entre lesquelles passe un ruisseau bourbeux et infect, le Flon, accaparé tout du long par diverses industries, et grossi, on ne le croirait guère, d’un autre ruisseau, la Louve. Sur ses bords est groupée la ville basse. Elle s’étage en entonnoir jusqu’à la hauteur des trois collines qui ont chacune leur physionomie particulière. Celle du midi est la plus proche du lac, la mieux bâtie et la plus
commerçante ; c’est le quartier du beau monde et des étrangers : elle ressemble à toute ville européenne dotée d’un admirable horizon. De l’autre côté du Grand-Pont, construction hardie et d’un bel effet qui joint cette première colline à celle de l’ouest, s’étend un quartier populaire, commerçant aussi, mais d’un commerce local et rural; c’est là que se tiennent les marchés et les foires, et qu’afflue à certains jours la population travailleuse et aisée qui féconde les belles campagnes du Gros-de-Vaud. Enfin s’élève au nord la Cité vieille et majestueuse, dominant les deux autres collines. C’est la partie moyen âge encore debout : les restes de l’évêché, le château, la cathédrale, et peutêtre quelques vieux nids contemporains, — une forteresse entourée de fossés par la nature, d’un côté le Flon, de l’autre la Louve, tout autour l’escarpement, sauf la rampe de la Mercerie.
Quand Albert et Samuel arrivèrent sur la Riponne, qui est la place principale des marchés, le soleil était couché, mais ses rayons frappaient en-
core les montagnes, et l’on apercevait derrière la chaîne des Alpes de la Savoie, toutes dégarnies de neige, un dôme blanc lointain, splendide sous les rayons du soir, et que Samuel nomma avec orgueil. C’était le Mont Blanc. Ce qui fait la beauté de Lausanne, c’est le point de vue qu’on y a de toutes parts. Ce qui lui donne de l’originalité, ce sont les rampes qu’il faut à chaque instant gravir ou descendre, et ces escaliers, appliqués en manière d’échelles aux flancs de la Cité, lieux sombres, sales et fantastiques, où le roc suinte et d’où l’on sort avec Joie comme d’une caverne immonde.
Samuel conduisit Albert dans sa chambre où ils s’assirent en face d’une bouteille de vin d’Yvorne.
La chambre de Samuel était digne d’un membre de la Jeune Helvétie, de la Société fédérale de gymnastique , de la Société militaire de Guillaume Tell, et de plusieurs autres. On y voyait une trentaine de silhouettes, parmi lesquelles celle d’Albert, des trophées, des décorations, des
prix remportés dans les tirs et dans les jeux nationaux, des pipes gigantesques, de superbes carabines, un képi et des épaulettes de lieutenant. La jeunesse suisse est amie de l’association, des assemblées, des fêtes fraternelles, culte charmant, où la Divinité n’est guère plus qu’ailleurs.
Albert rentra plein d’espérance dans sa nouvelle demeure. 11 avait été présenté par Samuel à beaucoup de jeunes gens qui tous lui avaient offert leurs services et avaient bu chaudement à sa prospérité. Comme le savant aime le livre et la plante le soleil, l’Helvétien aime la bouteille ; il ne sait causer, écouter, rêver qu’avec elle, et trop souvent, avec elle, rêver le conduit à dormir. Calme, sobre et fort, Albert n’était allé que jusqu’au rêve ; mais il rêva largement. N’était-il pas, à vingtcinq ans, au seuil d’un nouvel avenir?
Les premiers temps, Alberi habita peu sa chambre. Ses cours à l’Académie, ses relations et ses promenades absorbaient toutes ses heures. U voyait à peine son hôtesse, qui, toujours froide et silencieuse, semblait l’éviter. Mademoiselle Dubois vivait seule, et une femme du voisinage, qui faisait la chambre du locataire, venait seulement de temps à autre laver le linge et les appartements.
Un soir qu’Albert, accompagné de Samuel, rentra plus lard qu’à l’ordinaire, ils rencontrèrent au jardin, avec mademoiselle Dubois, la
L>E VIEILLE FILLF.
jeune personne qu’ils prenaient pour sa nièce, et Samuel sut engager une conversation qui devint aussitôt très-pleine, très-suivie, et à laquelle mademoiselle Pauline, la prétendue nièce, prit une fort grande part. Les deux jeunes gens furent étonnés d’apprendre qu’elle était la sœur de mademoiselle Dubois. Elle habitait chez son frère dans la rue de Bourg. Mademoiselle Pauline leur apprit en outre qu’elle était musicienne, qu’elle aimait la littérature, le dessin, la poésie, les plaisirs de la ville et les beautés de la campagne. Sa sœur écoutait, et mêlait de temps en temps à ce babillage quelques paroles graves et simples.
Depuis cette soirée, on échangea quelques mots en passant. Mademoiselle Pauline venaitsouvenl le soir, et, quand le jeune Allemand rentrait de bonne heure, on faisaiten causant quelquestours de jardin. Mais des deux femmes, il n’y avait que Pauline qui s’occupât d’être aimable. Soit maussaderie, soit tristesse, la sœur aînée se bornait à
les suivre, ou rentrait aussitôt. En Suisse, les jeunes personnes ont presque autant de liberté que les Anglaises, et l’on n’a pas le droit de s’étonner en voyant un jeune homme et une jeune fille causer et se promener seuls ensemble.
Un Allemand, touriste en guenilles, vint frapper un jour à la porte de mademoiselle Dubois, demandant une aumône fraternelle. Albert alla chercher la moitié de ses vêtements, et la vieille fille donna son dîner. Quelque temps après, ayant fait une grande déchirure à son unique pantalon de coutil, Albert fut obligé de sortir, par une chaleur caniculaire, avec un pantalon de gros drap. Le lendemain, il trouvait le pantalon de coutil propre et repassé, sans la moindre apparence de déchirure. 11 se crut obligé d’en remercier mademoiselle Dubois ; mais au premier mot qu’il prononça, elle répondit : Ce n’est rien ! sans vouloir en entendre davantage. Une nuit, qu’il ébranlait d’une toux opiniâtre les cloisons de sa chambre, il entendit à sa porte
un coup léger. 11 se leva et trouva sur le palier, à côté d’un bougeoir allumé, un pot de tisane chaude et ‘sucrée. Mais, pour être bonne, l’hôtesse n’était ni gaie ni communicative, et Albert, qui depuis quelque temps restait de longues heures au logis, devenait déplus en plus triste et se trouvait amèrement seul ; car ses espérances ne s’étaient pas réalisées. — Ses relations avec les jeunes gens de son âge ne lui avaient procuré aucun élève et lui avaient dépensé beaucoup de batz. 11 était trop délicat pour recourir à la générosité de ses nouveaux amis ; Samuel voyageait en Bavière ; un dernier écu restait seul dans sa bourse, et il devait la location de sa chambre depuis deux mois.
11 ne sortait plus ; on le voyait accoudé sur sa fenêtre, immobile, absorbé. A l’heure des repas, il s’en allait quelquefois, et rentrait bientôt en cachant sous son paletot un objet rond, qui rappelait par la forme un pain de boulanger. C’était au point qu’il ne voyait pas mademoiselle Pauline
T!Ttiy-&TOgIe
passer dans le jardin, et qu’il ne paraissait pas l’entendre, même quand elle fredonnait quelques jolis airs.
Une après-midi de la fin d’octobre, Albert entendit frapper à sa porte ; il ouvrit : c’était mademoiselle Dubois.
— Je vous prie de m’excuser, dit-elle ; mon peu de fortune me rend nécessaire une somme de vingt francs, et je viens vous la demander.
L’étudiant rougit, balbutia un certainement ! qu’il s’efforçait en vain de rendre sonore, alla dans une direction, puis dans une autre, ouvrit un tiroir et dit :
— Je ne sais pas si j’ai assez de monnaie... Le regard attentif de mademoiselle Dubois avait suivi tous ses mouvements.
— Qu’à cela ne tienne, dit-elle, ce sera pour une autre fois.
Elle sortait, mais Albert fit un effort et la rappela. — Mademoiselle, dit-il avec résolution, je n’aurais pas dû garder cette chambre.
— Pourquoi cela? demanda-t-elle d’une voix trcs-douce ; ne vous convient-elle plus?
— Pardon, j’en suis très-content, mais...
— Vous quittez Lausanne ?
— Hélas ! dit-il, je ne puis savoir ce que je ferai .
— Eh bien, attendons que vous puissiez le
savoir.
Elle sortait de nouveau. Albert courut après elle, et la voix rauque, les yeux pleins de larmes :
— Je dois vous avouer..., dit-il.
— Monsieur Albert, interrompit la vieille fille en lui tendant la main, avec un visage illuminé soudain par une bonté divine, je vous ai deviné tout à l’heure en voyant votre embarras, et vous n’avez pointa rougir devant moi, qui suis pauvre aussi. Parlez-moi comme à une amie, je ferai mon possible pour vous être utile.
Albert, à certains égards, était plus jeune qu’on ne l’est d’ordinaire à vingt-cinq ans. Il prit la main qu’on lui tendait et fondit en larmes.
— Calmez-vous, lui dit mademoiselle Dubois d’une voix maternelle. A votre âge aucune situation n’est désespérée. C’est la solitude qui vous abat. Venez souper avec moi dans une heure, afin que nous puissions causer à l’aise de vos affaires, et d’ici là pensez que vous avez une amie.
Elle sortit, laissant Albert aussi étonné qu’éfnu de tant de bonté et de sympathie chez une femme si froide en apparence. Il se calma bien vite, selon la recommandation qu’elle lui avait faite, car toute sa nature ne demandait qu’à espérer et à aimer. Seulement, il fut honteux de la faiblesse qu’il avait montrée. Il lui sembla qu’il ne s'était pas conduit en homme, et il se promit de vivre désormais et, s’il le fallait même, de mourir en stoïque. Cependant il ne put se défendre de plaisir en songeant qu'il allait souper chaud et souper en compagnie, double agrément dont il n’avait pas joui depuis près d’un mois.
Mademoiselle Dubois reçut Albert dans un petit salon garni de vieux meubles, encore frais à
force de propreté. Près d’une fenêtre, une table à ouvrage encombrée de rubans, de velours, de chenille et de passementerie, supportait encore un grand vase plein de réséda qui embaumait.
Au milieu du salon trottait d’un petit air capable ' un moineau familier. Encore honteux des larmes qu’îl avait versées, Albert ne trouva rien de mieux à dire que de parler de l’oiseau.
— Je n’aime pas la société des animaux, dit
mademoiselle Dubois, mais j’ai trouvé ce moineau malade et blessé; je l’ai guéri, et maintenant la pauvre petite bête ne veut plus me quitter.
En pariant ainsi elle lâcha par la fenêtre ouverte l’oiseau qui vola sur un arbre et revint aussitôt près de sa maîtresse.
— 11 m’a forcé de l’aimer aussi, ajouta- t-elle, et vraiment ceux qui se plaignent de n’être pas aimés sont peut-être des égoïstes; car c’est une loi de nature que l’on ne puisse pas se défendre d’aimer qui nous aime.
— Vous croyez ? dit Albert.
— Oh ! il y a bien quelques tristes exceptions. Mais en général, puisque nous nous plaignons tous de bonne foi les uns des autres, il faut donc qu’il y ait des façons involontaires de faire le mal.
— Vous jugez favorablement les hommes.
— Et de quel droit ferais-je autrement ? repartit la vieille fille. Puis-je me séparer d’eux ?
Que je trouve fausse et ridicule Celte façon de «
parler des hommes, comme si l’on n’était pas de l’humanité! Quand chacun a dit son mot sur la méchanceté, l’inconstance ou l’aveuglement des hommes, il se trouve que tout le monde a parlé. Et si tout le monde a raison, conclut-elle en riant, il faut bien que tout le monde ait tort.
— Quelle philosophe vous ôtes ! dit Albert.
— De quoi faut-il que je vous parle? répondit-elle d’un ton enjoué. Vous êtes mon hôte, et je ne puis rester bouche close devant vous. Si vous étiez mon hôtesse, je vous parlerais de
modes, de ménage et de broderie; si j’étais
votre camarade, vous m’entretiendriez de tir, de chasse, de vins ou de chevaux. Mais d’homme à femme on ne peut, il me semble, parler que raison, littérature ou sentiment.
— C’est vrai, dit Albert; et d’après cela il est bien dommage que les hommes et les femmes se tiennent à part le plus souvent.
— Assurément, dit en souriant mademoiselle Dubois. Mais, je vous prie, mettons-nous à table ; après, nous causerons comme de vieux amis.
Le souper se composait de deux plats fort ordinaires, mais excellents, et de café, boisson fade et claire décorée de ce nom, mais toute particulière à la Suisse, où elle forme la base de l’alimentation du peuple. Albert soupa en homme qui n’avait pas dîné. Son hôtesse était engageante sans importunité, et causait si bien, qu’en l’écoutant, il se demandait comment il était possible que ce fût là celte même femme qu’il avait prise jusqu’alors pour un automate. Ce qui l’étonnait encore, c’était la mobilité de ses traits
jusqu’alors inflexibles, et une grâce pénétrante qu’il n’aurait jamais soupçonnée daus une personne si froide qu’elle en paraissait revêche. Évidemment, elle voulait le mettre à l’aise; mais évidemment aussi elle ne faisait pour cela aucun effort et se laissait aller à son naturel. Au dessert, elle demanda à son convive :
— Seriez-vous orphelin M. Schæffer ?
— Je le suis de fait, répondit-il. J’ai perdu ma mère quand j’étais encore enfant, et une marâtre m’a privé de l’affection paternelle. Mon père est agriculteur dans le canton d’Appenzell. Son intention était de me vouer aux travaux de la ferme. Je lui aidais de bon cœur ; mais une passion irrésistible m’entraînait vers l’étude, et je m’enfuyais souvent avec un livre dans la forêt. La nuit, je lisais encore à la clarté de la lune, ou bien je m’éclairais d’informes chandelles que je faisais moi-même avec la résine des sapins.
A cause de cela, mon père me maltraitait ; sa femme suivait son exemple, et mon cœur se
brisait le soir quand, du coin où j’étais, je les voyais caresser leurs enfants autour du foyer. Le régent elle pasteur m’aidaient de leur mieux; ils m’ont prêté leurs livres, ils m’ont enseigné ce qu’ils savaient, et remontraient souvent à mon père qu’il devait me laisser suivre ma vocation. Enfin, mon père a consenti à me donner quelque argent et à me laisser partir; mais il m’a défendu formellement de jamais revenir chez lui. Et je mourrais plutôt que d’y retourner.
— Vous êtes vraiment orphelin, dit mademoiselle Dubois d’une voix émue. Mais, croyezmoi, vous avez été jusqu’ici trop malheureux pour que vous ayez à l’être encore. Dieu vous a préparé par la souffrance à mieux goûter un bonheur que sa justice vous doit. Espérez.
— J’espère depuis que vous m’avez tendu la main, dit Albert. Maintenant, vous me l’avez assuré, j’ai une amie, je ne suis plus seul, et c’est un bouheur qui me fait espérer tous les
* autres.
UNE VIEILLE FILIE.
— Je vis très-retirée, comme vous l’avez vu.
Mais par ma famille, qui est assez nombreuse et qui a de bonnes relations, j’espère vous procurer quelques élèves. En attendant, voici un arrangement que j’ai imaginé et qui, s’il vous convient, me sera fort agréable. Moyennant trente francs par mois, que vous payerez plus tard, vous pourriez partager mon frugal ordinaire, et celâ vous suffirait, en attendant mieux.
— Vous êtes l’ange de la bienfaisance ! s’écria le jeune Allemand transporté. Mais non, je ne puis, je ne dois...
— Pourquoi ?... Ah ! je yous en prie, pas de cérémonies avec moi qui n’en sais faire aucune. Prenez-le comme vous voudrez : un marché fait entre débiteur et créancier, ou bien un échange de services entre amis.
— Un échange de services ? Mais que ferai-je pour vous moi?
— Eh ! ne devinez-vous pas combien je suis
heureuse d’être utile, de pouvoir, moi, créature
si chétive jusqu’ici, car j’ai pu malaisément me suffire à moi-même, de pouvoir influer sur l’avenir d’un homme plein de valeur, je le crois? Monsieur Schaeffer, mettez-vous en idée dans une situation où vous seriez assez fort, assez puissant pour donner du bonheur à un autre.
Ne sentez -vous pas que vous seriez beaucoup plus heureux de rendre uu pareil service que vous ne l’êtes à présent de le recevdir?
— C’est vrai !
— Eh bien, remerciez-moi si vous voulez; je vous remercierai à mon tour, et nous serons quittes.
— Permettez-moi une question, dit le jeune homme en montrant sur la table à ouvrage un porie-journaux commencé, au milieu d’un amas de laines, de velours et de perles, ces ouvrages de luxe, vous ne les faites pas pour vous ?
— Non, répondit-elle, je ne pourrais vivre, sans travailler un peu.
— Et à cause de moi, n’est-ce pas ? vous tra-
vaillerez beaucoup? dit Albert ému jusqu’aux larmes.
— Ne vous inquiétez pas, dit-elle un peu confuse.
Albert prit sa main, la serra expressivement, et lui dit :
— Nous sommes amis pour toujours !
Il acheva la soirée chez elle, et remonta dans sa chambre, heureux comme s’il eût retrouvé sa mère. Il se disait : Quelle noble et étrange femme ! Et par quelle raison cache-t-elle tant d’esprit et tant d’âme sous un masque de glace ? En même temps qu’il s’attachait à elle par la reconnaissance, elle le préoccupait comme une énigme.
La semaine suivante, Albert avait deux élèves, dont l’un était parent de mademoiselle Dubois. Un mois après, il en eut deux autres. Cela lui rapporta environ quinze francs par semaine. Il se trouva très-heureux. Il est, entre autres, un plaisir qu’ignorent les riches, celui que procure le premier argent gagné. Non-seulement Albert
pouvait suffire à ses besoins, mais il avait du loisir; il ne désira plus rien. L’amitié de mademoiselle Dubois lui devenait chaque jour plus précieuse et plus chère. Outre ses sollicitudes maternelles pour Albert, l’esprit pénétrant de celle femme, sa sensibilité et son jugement initiaient le jeune montagnard à l’entente de la vie réelle, en même temps qu’ils l’éclairaient dans la recherche de l’idéal. Il était de nature plus aimante qu’inquiète ; il se trouvait heureux, lui qui n’avait pas joui des affections de famille, de n’avoir point à éparpiller ses heures en mille endroits et de posséder un intérieur réchauffé par la présence d’une amie.
Le goût naturel de l’indépendance, joint aux abus de pouvoir de la famille, fait aimer à la plupart des jeunes gens cette vie de bohème où l’on a son couvert ici et son gîte là-bas, ailleurs son travail et plus loin ses plaisirs. Mais beaucoup cependant sentent combien est triste le soir, au retour, la chambre silencieuse et sans lumière,
où, pour que le feu pétille dans l’àlre, il faut d’abord l’allumer. Albert trouvait sur sa table chaque jour un bouquet fraîchement cueilli, gage d’affection, qui par un plaisir lui rappelait un bonheur. Amoureux de la nature, il vagabondait quelquefois en poète et en écolier. Il jouissait de la vie, tout en aspirant à des jouissances supérieures, — ce qui est la seule manière humaine d'être heureux.
Cependant il manquait beaucoup au bonheur d’Albert, si l’amour est le premier des biens.
Tel semblait être l’avis de Pauline. Elle avait vingt-six ans ; la vie commençait à lui paraître monotone et le célibat stupide. Elle désira connaître la littérature allemande et se fit l’élève d’Albert. Elle avait appris déjà l’italien, l’anglais et le russe ; mais elle n’avait réussi dans aucune de ces langues, ou plutôt aucune de ces langues ne lui avait réussi. Pauline était agréable et jolie; mais le peu qu’elle possédait suffisait à peine aux frais de sa toilette. Elle avait les défauts — on
l’.NË VIEILLE FILLE.
Pauline prenait les leçons d’allemand chez sa sœur, dans le petit salon où mademoiselle Dubois se tenait habituellement. Assise à une table en face du jeune homme, souvent, par mégarde, les cheveux bouclés de Pauline effleuraient le front d’Albert, et leurs mains se touchaient en se passant la plume. Pauline riait si gentiment des fautes qu’elle faisait dans ses versions, elle avait, pour interroger son professeur, un regard à la fois si candide et si pénétrant, que peu à peu Albert se sentit mal à l’aise en face de son élève et que luimcine parfois il fit des bévues comme un écolier. L’allemand n’en allait pas mieux. On traduisait Werther. Quoique mal traduit, il fit une ou deux fois pleurer Pauline; et combien de fois il les fit rougir !
Témoin silencieux de la leçon, mademoiselle Dubois jetait quelquefois sur les deux jeunes gens un regard étrange. Y avait-il de la tristesse, de l'impatience, ou du mépris?
Chose étonnante! Albert, de plus en plus
troublé en présence de Pauline, n’élait pas tourmenté de l’absence, comme sont les amoureux.
11 trouvait cette jeune fille sincèrement charmante, et soupirait en se disant qu’il ne pouvait lui parler d’amour. Mais il goûtait tant de charme dans la société de Marie, que, près de celleci, l’amitié le possédait tout entier. Elle avait non-seulement une grande élévation d’esprit et un jugement supérieur; maison sentait mêlceà cela une sensibilité profonde qui ne s’en séparait jamais. Son âme était une, et cela lui donnait une force pénétrante, à laquelle ajoutait celte originalité, que jamais elle n’imaginait de tirer d’ailleurs que d’elle-même ce qu’elle pensait et ce qu’elle disait. Elle n’avait cependant pas d’idées excentriques, ni même bien audacieuses, quoique son sentiment fût d’une extrême délicatesse ; mais parce qu’elle sentait par elle-même et, pour ainsi dire, à nouveau, elle habillait d’expressions neuves les idées les plus ordinaires, ou découvrait entre les choses de nouveaux rapports.
Son défaut était d’être inégale et fantasque. Lorsqu’elle s’était laissée aller avec le plus de verve ou d’émotion, tout à coup elle s’arrêtait, reprenait une physionomie froide et sérieuse, et laissait tomber l’entretien. Cependant il existait entre elle et Albert une conformité d’idées et de sentiments qui rendait leur intimité de plus en plus douce et profonde. L’hiver étant venu, Albert passait toutes les soirées chez son amie. L’économie de bois et d’éclairage avait été le prétexte de cette réunion. Albert apportait ses livres, mais il ne lisait guère. Tout est matière à causerie entre ceux chez qui le même sujet éveille des idées semblables. On est si heureux de se retrouver hors de soi ! Puis, comme la ressemblance n’est jamais complète, on discute un peu, et la discussion mène à de nouvelles rencontres, qui mènent à de nouvelles discussions.
Une fois il arriva que Pauline vint passer la soirée avec sa sœur, et Albert ne put s’empêcher de la reconduire. La nuit était sombre, on tré-
bûchait un peu: ce n’élait pas sans trouble qn’Albert sentait Pauline appuyée sur son bras; ellemême avait la voix émue. Ils causaient par saccades et à demi-voix, comme s’ils avaient eu peur. Une pierre manqua de les faire tomber. Albert, dans ce mouvement, saisit la main de Pauline.
— Comme votre main tremble ! dit-elle d’une voix entrecoupée, vous avez froid? — Non, dit Albert ; et ils continuèrent à marcher sans plus dire un mot.
Comme ils arrivaient à l’angle des deux routes, au-dessous de la douane, — ils avaient pris le plus long chemin, — une troupe d’hommes avinés vint à leur rencontre en vociférant d’une manière insensée. Pauline, effrayée, entraîna son compagnon, qui s’eflorçait en vain de la rassurer, derrière le massif qui se trouve au point de jonction des routes. Mais le petit débat qui s’éleva entre eux à ce sujet ayant frappé de ses chuchotements l’oreille des ivrognes, ceux-ci cherchèrent en chancelant d’où venait le bruit. Folle de
UNE VIEILLE FlLLE.
crainte, Pauline se réfugia dans lesbrasd’Alberl, qui la pressa vivement sur son cœur. Le danger était passé, qu’ils n’en savaient rien et n’y pensaient plus. Ils avaient échangé comme un aveu leurs noms dans un baiser. En s’arrachant des bras d’Albert, Pauline balbutia des plaintes sur sa faiblesse. Albert la rassura par des protestations d’amour.
Néanmoins son bonheur était mêlé de trouble et d’inquiétude. Il rentra plus agité qu’il n’avait été de sa vie, et, voyant encore de la lumière dans le salon, il alla retrouver mademoiselle Dubois.
Elle Se préparait à rentrer dans sa chambre, mais il la supplia de lui accorder quelques moments.
— J’ai besoin d’être avec vous, lui dit-il afin de retrouver un peu de calme et de lucidité.
— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle avec inquiétude.
— Je viens, dit-il en rougissant, de me fiancer à votre sœur.
Mademoiselle Dubois tressaillit et resta une minute sans répondre.
— Eh bien, reprit-elle, vous avez confiance en votre bonheur?
— Je ne sais que vous dire. Ma situation est si précaire, mon avenir si indécis, que je suis plein de trouble, et me demande si j’ai agi loyalement.
— Pauline connaît votre situation, vous ne l’avez point trompée. Si votre bonheur est avec elle, cher Albert, combien je serai heureuse que vous deveniez mon frère !
— Et moi ! savez-vous qu’une des raisons de mon attachement pour Pauline, c’est qu’elle me fixe auprès de vous ?
— Puissiez- vous toujours habiter Lausanne!..
— Pourquoi pas ? Savez- vous le rêve que je forme ? Vous nous logerez ici tous deux, et vous nous aiderez quelque jour à élever nos enfants qui seront les vôtres. Mon amie, cet espoir-là seul écartera tout nuage de mon avenir. Avec
vous je me senlirai toujours fort, droit et courageux. En vérité, quelque femme que j’eusse épousée, je ne puis me sentir bien marié qu’auprès de vous.
Mademoiselle Dubois resta silencieuse un instant, puis elle dit :
— Si j’étais Pauline, votre sentiment ne me satisferait pas.
— Elle est bonne et charmante, dit-il, mais elle ne vous ressemble point. Vous ayant trouvée, pourquoi chercherais-je une femme qui vous ressemble... à supposer qu’il y en ait! A vous deux, vous avez tout ce qu’il faut, et plus qu’il ne faut, pour charmer la vie d’un honnête homme. Tenez ! me voilà fort et confiant, à présent. Vous verrez, mon amie, ce dont je suis capable pour votre bonheur et pour le mien. Quelle carrière me conseil lez-vous?
— J’y pensais tous les jours, répondit mademoiselle Dubois, et je trouvais que ce qui vous conviendrait le mieux est la carrière que
vous avez déjà commencée, l’enseignement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il y faut du talent, moins d’intrigue et de la vertu.
— Vous m’estimez donc bien? s’écria-t-il.
— Beaucoup, dit-elle avec émotion.
— Qu’ai-je donc fait ?
— Je ne saurais bien vous le dire : les moindres choses sont révélatrices; mais je vous connais. Vous êtes plein de franchise et de droiture, d’enthousiasme et de générosité. Vous avez parfois le regard clair et naïf d’un petit enfant. Vous m’avez donné, cher Albert, le bonheur d’aimer avec une foi complète en celui qu’on aime ! bonheur que je n’espérais plus.
Aussi je vous ai adopté dans mon cœur, et maintenant je ne serai heureuse que. si vous êtes heureux.
En parlant ainsi, elle se leva et lui tondit la main. Vivement ému, il l’attira vers lui en disant :
— Chère sœur, dites bonsoir à votre frère.
Elle l’embrassa avec effusion. 11 sortit plus heureux et bien plus ûer qu’il ne l’était une heure auparavant.
Après son départ, mademoiselle Dubois resta longtemps pensive. Puis elle se mit à prier, et sa prière fut ce soir-là si vive, si fervente, que ses yeux étaient mouillés de larmes et sa poitrine soulevée de sanglots, — comme si elle eût épanché devant Dieu des craintes ou des douleurs secrètes.
Les jours qui suivirent furent chauds et brillants pour les fiancés. Albert eut plus de vivacité ; Pauline fut plus sérieuse. Le bonheur d’être aimée lui donna quelque chose de tendre et de touchant, une grâce qui jusqu’alors lui avait manqué. Sa coquetterie sembla l’abandonnner ; ses yeux parlèrent un langage qu’ils ne cherchaient pas. Werther était mieux compris, et l’on ne riait plus à la leçon. A cette leçon mademoiselle Dubois n’assistait plus guère. Sous différents prétextes, elle quittait souvent le petit salon, et seuls, on échangeait d’amoureuses
paroles, on se prenait les mains, on se regardait. Si Pauline baissait la tête, son front rencontrait un baiser d’Albert : elle murmurait une gronderie ; ils se regardaient encore, et s’embrassaient de nouveau. Transporté dans un nouveau monde, Albert ne songeait plus qu’à Pauline, et même en causant avec son amie, il ne parlait que de mariage et d’amour. Sans jamais les provoquer, mademoiselle Dubois accueillait ses confidences; puis elle appelait l’attention du jeune homme sur les difficultés matérielles de la vie et stimulait son courage pour en triompher. 11 devait dans quelques mois briguer au concours une place de professeur d’allemand au collège de Lausanne, et il étudiait avec ardeur la chimie et la physique pour conquérir plus tard une chaire plus lucrative et plus haute. Pauline eût désiré l’introduiredans sa famille à titre de fiancé, mais il avait refusé. Dans une des rares visites que M. et madame Dubois faisaient à leur sœur Marie, Albert les avait rencontrés, et leur air de hauteur lui avait déplu.
— Ils me mépriseraient, dit-il, parce que je n’ai rien et ne suis rien. Attendons.
Cela contraria Pauline, qui avait projeté de figurer avec son fiancé dans les derniers bals de la saison. Elle bouda même un peu ; ce qui ne la rendit pas moins jolie, car elle n’avait pas le courage d’être fâchée tout à fait. Ne pouvant se parer d’Albert, elle essaya du moins de le rendre jaloux. Assise en face de lui, dans un vieux fauteuil où elle se ployait gracieusement en étalant sur les chenets ses pieds comprimés dans de jolies bottines, elle lui demandait :
— N’êtes-vous pas fâché que j’aille au bal sans vous ?
— Non certainement, répondit-il, puisque je ne puis y aller et que cela vous amuse.
— Mais si là-bas quelqu’un m’aimait aussi ?
— Que m’importe ! puisque c’est moi que vous aimez.
— Et la valse, Albert, qu’en pensez-vous ?
IKK VIEILLE FILLE.
— Si vous ne vouliez plus valser, je trouverais que vous avez raison.
— Ah ! voilà une façon charmante et modérée de me l'interdire. Vous seriez donc jaloux de mon valseur, Albert ?
— Non, si vous pensez à moi pendant que vous êtes près de lui.
— Vous êtes d’une sagesse et d’une tranquillité...
Mais les regards expressifs du jeune homme démentaient cette observation, et Pauline, un instant après, lui faisait un reproche contraire.
Quoique Albert fûtle plus simple des hommes, ces mièvreries ne lui déplaisaient point, occupé qu’il était par la nouveauté de sa conquête et de ses propres impressions. 11 aimait Pauline sans la connaître. Son âme qu’il ne voyait pas, il la supposait belle, et ce qu’il voyait le charmait. Elle avait de petites façons fort gentilles, des yeux bleus piquants à force de vivacité, une bouche rieuse ou langoureuse tour à tour, une taille
souple et fine. Par besoin de changement, elle variait sans cesse et très-heureusement sa toilette et sa coiffure. Avec un seul ruban elle savait se donner une fraîcheur nouvelle. Un jour, elle descendait ses cheveux très-bas, mettait une robe montante et prenait un air de madone ; d'autres fois, relevant ses bandeaux jusqu’aux tempes, elle piquait dans ses tresses des nœuds de velours; sa robe au corsage échancré laissait admirer son cou entouré d’un velours noir, et ses bras éclataient de blancheur à travers la mousseline.
Un jour, elle ne vint pas. Albert la crut malade et fut dévoré d’inquiétude. Mademoiselle Dubois sortait, à sa prière, pour aller chercher des nouvelles, quand on apporta ce billet.
« Chère Marie,
« Je vais au bal demain-, et ma toilette n’est pas prêle. Je ne puis sortir. Excuse-moi près d’Albert. »
5 î l'N K VIEILLE FILLE.
Le lendemain, elle ne parut pas. Albert fut morose et cacha mal son mécontentement. Le surlendemain semblait devoir se passer comme la veille, et l’irritation du jeune amant était à son comble, quand, le soir, Pauline arriva. Elle avait dansé jusqu’au jour ; elle était si fatiguée ! ! !...
— Il faut que je vous aime bien pour être venue, dit-elle à Albert.
— Combien je suis confus de ce sacrifice ! répondit-il amèrement.
Elle vit qu’il était lâché et s’efforça de vaincre sa mauvaise humeur par une conversation enjouée. De temps en temps, elle le regardait en dessous avec des yeux si doux et si brillants, qu’il se sentait mollir. Elle avait ce jour-là un bracelet de corail qui seyait à merveille sur son bras nu. Dans un moment où ils se trouvaient seuls, elle passa ce bras autour du cou d’Albert en murmurant à son oreille : — Je vous aime ! — Ce fut lui qui s’excusa.
Le temps s’écoulait ainsLplein de douces heu-
res, partagé pour Albert entre l’amour, l’étude et l’amitié. Déjà l’on avait atteint le mois d’avril ; deux mois encore, et le concours avait lieu. On parlait souvent du succès comme s’il eût été certain ; on fixait le jour du mariage, on faisait des projets. Mademoiselle Dubois souriait volontiers à leurs rêves; mais elle retombait tout aussitôt dans le sérieux un peu triste qui lui était habituel ; désormais elle s’en remettait à Pauline du soin de distraire Albert, et leur union semblait la rendre à la solitude. Albert, lui, eût bien voulu la mettre en tiers dans son bonheur, et ses efforts tendaient constamment à fondre ses deux affections dans une même harmonie ; mais il n’en pouvait venir à bout. Quand il causait avec Pauline, c’était presque toujours d’une manière qui mettait Marie en dehors de l’entretien, et quand il engageait la conversation avec son amie, Pauline restait silencieuse, ou ne savait que les interrompre en accaparant Albert.
Le printemps gonflait les bourgeons ; le soleil
rayonnait dans les fleurs, dans les feuilles, dans les cris des oiseaux, dans les yeux des hommes ; et toutes les bouches et toutes les poitrines s’ouvraient pour aspirer cet air pénétrant et mou qui enivre.
11 y avait au bout du jardin de mademoiselle Dubois, du côté du midi, un bosquet de lilas déjà touffus, dont les fleurs commençaient à s’épanouir. Les marguerites blanches et roses, les primevères doubles d’un rose lilacé, les narcisses, les jacinthes embaumées et les crocus bleus s’ouvraient en foule sur le bord des allées. Mademoiselle Dubois, un râteau à la main, semait de petites graines dans les plates-bandes ; elle sarclait, elle émondait. Son moineau la suivait en picorant, et tout à coup, ppussant un petit cri, il s’envolait à tire-d’aile, tout inquiété par sa propre sève et par ces cris amoureux qui partaientdes bocages. Sous prétexte d’aider à Marie, Albert et Pauline se rendaient au jardin ; mais, comme des enfants volages, ils quittaient le travail au
UiSK VIEILLE FILLIÏ.
bout d’un instant et s’en allaient voir aux lilas si quelque branche avait fleuri. Pauline montait sur le banc et levait les bras pour atteindre les fleurs. Dans ce mouvement sa taille se cambrait, sa jupe s’accourcissait et laissait à découvert le bas de sa jambe. Quand il y avait de la rosée, elle secouait malignement les branches sur Albert, qui, tout inondé, pourtant ne s’occupait qu’à recueillir les gouttes tombées sur le visage de Pauline.
Gorgé de friandises, enivré d’amour, Albert cependant n’était pas exempt de malaise. Il y avait toute une partie de son être qui n’avait rien à faire avec sa fiancée et qui restait au dedans de lui, froide et inassouvie. Il avait l’amitié de mademoiselle Dubois, et souvent il passait près d’elle des heures après lesquelles il se trouvait plus fort et meilleur. Mais elle-même lui semblait maintenant moins expansive ; — puis nous avons un besoin d’unité que deux affections incomplètes ne peuvent satisfaire.
Cependant Pauline trouva qu’elle savait assez
d’allemand et ne voulut plus étudier. Albert en fut vivement contrarié; car il goûtait un grand plaisir à cultiver l’esprit de celle qu’il aimait. 11 insista, mais en vain. Alors dans son humeur, il s’avoua que Pauline était bien frivole et s’en plaignit à mademoiselle Dubois.
— Pauline n’a jamais aimé l’étude, jépondit la sœur aînée. Tâchez de ne point lui demander ce qu’elle ne saurait vous donner.
Ils étaient assis près de la fenêtre qui ouvraitau midi sur le jardin. Le soleil était couché, le jour s’en allait; par la fenêtre ouverte entraient les parfums du soir; on entendait au loin, comme un murmure, les bruits de la ville, et tout près la voix éclatante d’un petit oiseau. 11 y avait dans l’air une tendresse indéfinissable. Tout le mouvement, toute la vie de la nature, à cette époque de l’année, n’est-ce pas de l’amour? Mademoiselle Dubois était accoudée sur la fenêtre ; contre l’ordinaire, elle était oisive et ses yeux voilés se fixaient au dehors sans regarder aucun objet.
— Vous n’avez pas beaucoup étudié, vous, dit Albert ; mais vous aimez tout ce qui est beau et vous comprenez tout ce qui est élevé. Pourquoi votre sœur fuit-elle une conversation sérieuse? Pourquoi se joue-t-elle de mon amour sans cesse comme un enfant? Tantôt elle est tendre et bonne, tantôt elle m’afflige, comme pourjouir de ma peine, — ou bien, ajouta-t-il plus bas, elle se plaît à me rendre fou pour triompher de ma folie sans la partager.
En parlant ainsi, caressant par besoin d’effusion, comme sont les amoureux, il entoura de son bras la taille de son amie, et se pencha pour l’embrasser. Elle le repoussa brusquement.
— Soyez fou, s’il vous plaît, avec Pauline, dit-elle d’un ton sec et hautain qu’il ne lui connaissait pas, mais soyez convenable avec moi.
— Je ne savais pas vous déplaire, dit Albert vivement piqué. Je n’aurais pas, surtout, cru vous formaliser.
Il se fil entre eux un silence. Albert se leva pour sortir.
— Mon ami, dit mademoiselle Dubois en l’arrêtant d’un geste affectueux, j’ai eu tort et je vous demande pardon. Mais, cher Albert, voyez, vous vous plaignez de Pauline, et moi aussi j’ai des moments de caprice et d’humeur que je ne puis maîtriser. Les femmes quelquefois sont fantasques, Albert. Il vous faut de l’indulgence, si vous voulez être un bon mari.
— Je vous croyais supérieure à toute faiblesse, vous.
Elle haussa les épaules en le regardant d’un air si moqueur, et en riant d’un rire si frais, qu’il en fut tout surpris, et même troublé d’une façon étrange. Il lui sembla... Mais, ne lui laissant pas le temps de s’arrêter là-dessus, elle dit vivement : — Albert, je vous le déclare avec franchise, vous êtes supérieur à Pauline, et, si vous n’uviez pas pour elle une affection indulgente, si vous vouliez trop l’assimiler à vous,. ni vous ni elle ne sc-
riez heureux. Mais puisque vous aimez l’élude, et qu’elle occupera toujours une partie de vos heures, pourquoi seriez-vous fâché d’avoir à vous distraire ensuite avec une compagne vive et gaie? Pauline jouit encore et abuse peut-être de sa jeunesse et de sa liberté, mais plus tard elle deviendra, j’espère, plus sérieuse et plus simple. Cher Albert, il faut accorder quelques distractions à votre fiancée. Puisqu’il fait si beau, ne restons pas à tourner sans cesse dans ce petit jardin et faisons de belles promenades. Voulez-vous que nous allions demain aux bois de Rovéréa?
Ils partaient en effet le lendemain vers deux heures de l’après-midi, et gagnaient par Bélhusy le chemin qui traverse le ravin de la Vuaehère, dans la petite vallée d’Angrogne, et grimpe les hauteurs entre Venues et Chailly. Le ciel était magnifique, le soleil chaud; une pluie douce avait le matin même arrosé la terre, et de chaque côté de la route, sur l’herbe, la rosée brillait. Pauline, charmée de cette promenade improvisée, marchait d’un pas leste en relevant * sa robe; car il faisait un peu de boue; son châle
tombait, découvrant ses épaules, et les rubans de
Cï USE VIEILLE FILLE.
sa capote bleue flottaient au vent. Albert, lui aussi, paraissait joyeux, et ses yeux, qui brillaient sous son feutre brun, comptaient les mouchetures que faisait lu terre humide aux bas blancs de Pauline, qui tantôt prenait, tantôt abandonnait son bras. Mademoiselle Dubois marchait près d’eux, les accompagnant sans les gêner, et le plus souvent allait seule au bord delà route, enveloppée dans son mantelet noir et coiffée d’un chapeau de paille brune, frais encore, mais dont la coupe remontait bien à cinq ans. Les buissons de la route étaient blancs des fleurs de l’aubépine. On voyait dans les prés les bouquets gigantesques des cerisiers et des poiriers fleuris; les pommiers couverts de petites feuilles montraient déjà le rose vif de leurs boutons. De chaque côté du chemin fermes et villas s’épanouissaient à l’envi sous la robe printanière. Dans les champs, on apercevait çà et là des travailleurs courbés. Le paysan vaudois, avec sa veste brune, passait en disant bonjour. Guidé par le son des clochettes, on en-
LKE VIEILLE FILLE.
trevovait sur les flancs du ravin des vaches qui paissaient.
Mais ce qui dominait tout dans le paysage, c’était la chaîne des Alpes, qui, blanche encore, se dressait de l’autre côté du lac et s’étendait au nord en cimes de plus en plus élevées. Mademoiselle Dubois nommait à Albert ces géants familiers des rives du Léman. C’étaient, au premier plan, dans les Alpes de la Savoie, la Dent d’Oche, les cornettes de Bize ; la Cbaumany toute découronnée, et dont la tête autrefois, dit-on, roula dans les abîmes du lac; puis, au delà de l’embouchure du Rhône, à l’entrée du Valais, la Dent de Mordes, éblouissante sous le soleil, et dont les cimes cuivrées se confondaient si bien avec les nuages, qu’on ne pouvait dire où s’arrêtait le roc, où commençait le ciel; le grand Moeveran avec son glacier; les tours jumelles de Mayen et d’Aï, deux blocs si escarpés, que la neige s’y attache rarement, et qui, sombres, se dressent au-dessus des neiges inférieures.
Ci UNIS VIEILLE FILLE.
En contemplant ces espaces élevés, immenses, tranquilles, si différents du reste de la terre, en voyant ces neiges étincelantes se mêler aux magnificences du ciel, on croirait découvrir le pays des rêves, la région des merveilles féeriques, inventées par l’imagination enfantine derhumanité.
Nos promeneurs s’arrêtèrent sur le pont de la Vuaehère, prenant plaisir à voir le torrent grossi écumer parmi les rochers. La fonte des neiges commençait, et les torrents, qui, tout le reste de l’année, traînent au fond de leurs escarpements un mince filet d’eau, s’enflent alors subitement, deviennent impétueux et ravagent souvent leurs bords. Ensuite Albert et ses compagnes, continuant leur route, montèrent, s’élevant de plus en plus sur le mont arrondi, au milieu des primevères et des pâquerettes qui de toutes parts souriaient, ébahies, au soleil renaissant. Parvenus au sommet, de l’autre côté d’une prairie entourée d’admirables perspectives, ils entrèrent dans les bois de Rovéréa.
Ces bois s’étendent du nord au sud-ouest sur les bords d’un torrent, dont ils tapissent les gorges profondes. On y a ménagé des allées, des points de vue, des bancs pour les promeneurs. Mais dans la plus grande partie, la terre échappe au pouvoir de l’homme, se dérobe sous les pas et se fait belle, en dehors du modèle humain, à sa manière magnifique et sauvage.
Albert, Pauline et mademoiselle Dubois s’assirent à l’entrée sur une éminence, d’où l’on voit du lac et des Alpes un aspect nouveau et le joli village de Belmont étagé sur la colline. Mais, quoique fatigués un peu, les deux amants ne pouvaient tenir en place. On entendait partout dans l’air et dans la terre le fourmillement sourd des plantes qui poussaient, de l’herbe qui verdoyait, des larves qui éclosaient, du bourgeon qui s’ouvrait. On respirait ce parfum sans nom, le plus enivrant de la terre, qui est l’haleine d’avril. De toutes parts tout se gonflait, se tendait et cherchait à briser son enveloppe, et leurs
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cœurs palpitants, gonflés aussi, battaient à briser leur poitrine. Pauline descendit en courant par le sentier; Albert la suivit. Tous deux, s’arrêtant sur le rocher qui surplombe le ravin, eurent une vue à donner le vertige. Au dessous d’eux s’élevaient de l’abîme de grands pins au tronc rougeâtre, au feuillage mince, dont la cime n'atteignait pas à la hauteur du rocher; au fond, à travers les rameaux rougissants des hêtres, un immense fouillis végétal plein de longues mousses et de petites fleurs. De tout cela s’exhalait comme une respiration douce et tranquille. A droite, au loin, dans la profondeur, on entendait, mais sans rien voir, des coups de hache et des voix humaines; sous le ciel, au point culminant des hauteurs, entre les bois, apparaissait, loin, au milieu des champs, une maison blanche. Albert chercha la main de Pauline; mais elle s’échappa, folâtre, et, passant près d’une petite tour crénelée, construction de fantaisie, élevée à cet endroit, elle descendit en s’ac-
L’rvE VIEILLE FILLE.
crocbanlaux arbres, espérant parvenir ainsi jusqu’au fond du ravin.
Mais, à mesure qu’on descend, le terrain devient de plus en plus abrupt et finit par être impraticable. Albert inquiet suivait sa fiancée en cherchant à l’arrêter; mais, enivrée par sa jeunesse et par celle de la nature, elle se plaisait à lui échapper au moment où il allait l’atteindre, en se jetant à droite ou à gauche derrière quelque hêtre. Cependant elle fut bientôt hors d’haleine, et il la saisit dans ses bras; puis, comme elle se détournait encore :
— Ne jouez pas ainsi, lui dit-il, soyez plus tendre, ma Pauline, afin que je sois plus calme. Pourquoi ne pas nous reposer à l’aise dans notre amour? Venez-vous asseoir ici, près de moi, sur le bord de cet abîme; regardons-nous, et dites-moi quelque chose du fond de votre cœur. Je vous aime, Pauline. M’aimez-vous bien, vous ?
— Ne vous l’ai-je pas dit souvent? répondit-
elle. Vous me demandez toujours la même chose, Albert !
— Nous serons bien heureux, n’est-ce pas ?
— Je l’espère.
— Vous l’espérez seulement? Oh! Pauline!
n’ètes-vous pas sûre d’être heureuse avec moi !
— Oui, je le crois.
Puis elle ajouta en souriant :
— Mais j’en serai certaine plus tard.
— Oh ! vous êtes une enfant! vous ne comprenez pas la certitude, vous ne comprenez pas l’amour. Voyez, Pauline, voyez comme cela est beau ! Ce mont énorme, là, tout en face de nous, qui se hérisse et se dresse, il est plein de nids d’oiseaux, de chants, de petits cris, de feuilles épanouies, et là-bas, sous ces gros rochers, quelque lézard se chauffe au soleil. Au pied coule un torrent : n’entendezvous pas son bruit? Et, de notre côté, voyez comme le terrain se creuse en gorges latérales qui toutes convergent au même bord ! Pour-
quoi cette régularité dans le chaos ! Le inonde et la vie sont bien beaux, n’est-ce pas ? Ah ! vous ne savez pas, Pauline, tout ce que j’ai dans le cœur. J’étouffe par moments ! Ce n’est pas assez de vous aimer, de vous rendre heureuse; j’aime tous les hommes, Dieu, la nature entière, et j’aurais besoin de faire des choses sublimes, seulement pour être heureux !
— Rêveur ! dit Pauline, en souriant.
Ils remontèrent jusqu’au banc où ils avaient laissé mademoiselle Dubois, mais elle n’y était plus. Ils l’appelèrent, elle ne répondit pas. Alors ils prirent dans le bois par le chemin qui va rejoindre la route de Savigny; après quelques minutes de marche, ils rencontrèrent une vieille femme qui ramassait les fruits tombés du sapin, qu’elle nommait des pives, et qu’elle offrit de leur vendre et de porter chez eux, en les appelant monsieur et madame. Pauline riait.
Albert, plus généreux qu’un riche, acheta les pives et ne les accepta pas. Cette femme leur
assura que depuis plus d’une demi-heure il n’avait passé personne dans le chemin. Ils retournèrent et longèrent le bois en appelant Marie. Albert devenait inquiet. Pauline se moqua de lui.
— Marie est si étrange, dit-elle; il lui sera passé quelque idée bizarre que nous ne pouvons deviner.
— Bizarre ! étrange ! Pouvez- vous bien, Pauline, appliquer de pareils termes à votre sœur?
— Mais c’est l’avis de tout le monde.
— Ce ne devrait pas être le vôtre, dit sévèrement Albert.
Et, sans faire attention au mécontentement de Pauline, il entra dans le bois en appelant de toutes ses forces.
Une voix répondit du fond du ravin. Albert se trouvait alors sur une autre arête formant un des côtés d’une gorge latérale. Sur un second appel retentit une réponse plus proche. 11 descendit quelques pas. Tout à coup, à peu de distance, audessus d’un rocher, il vit paraître son amie.
Elle montait avec une agilité qui surprit Albert.
11 alla au-devant d’elle, curieux de voir le chemin qu’elle avait pu suivre. En l’apercevant, elle s’arrêta et se laissa tomber sur la mousse, haletante.
— D’où venez vous ainsi ? demanda-t-il.
Elle montra du doigt sans répondre. Albert descendit jusqu’au rocher à la hauteur duquel il avait aperçu Marie et jeta un cri d’étonnement. Elle avait dû monter obliquement, non pas du fond même du ravin, mais d’un plan intermédiaire situé à quelque vingt pieds au-dessous du lieu où ils se trouvaient. On comprenait tout de suite comment, en s’accrochant aux herbes, aux pierres et aux arbres, elle avait pu faire la plus grande partie de ce trajet; mais il se terminait par un sentier si périlleux, qu’en le voyant, Albert frémit des pieds à la tête. Ce sentier, couvert par le rocher qui s’avançait par-dessus en voûte oblique, n’avait guère qu’un pied de large et bordait
immédiatement le précipice. En dessous croissaient bien quelques faibles tiges, mais trop espacées pour offrir un abri suffisant, et çà et là le terrain s’éboulait.
— Vous avez passé là ! s’écria- t-il en revenant près de son amie.
Elle fit de la tête en souriant un signe affirmatif.
— Comment se peut-il !... Pourquoi faitesvous de pareilles folies! cria-t-il tremblant d’émotion.
Je n’y ai pas bien pensé, répondit-elle
assez confuse. Vous m’appeliez, et je n’ai pas vu d’autre chemin.
— Je ne sais, reprit-il, si j’aurais osé moimême... En vérité, mon amie, votre sœur a raison, vous faites parfois des choses très-bizarres. — H fixa profondément ses yeux dans les siens et vit qu’elle avait pleuré. — Vous avez du chagrin ? lui dit-il.
— Moi ! non, Albert.
— Je vois à vos yeux que vous avez pleuré.
Mademoiselle Dubois rougit.
— La nature a sur moi beaucoup d’influence, répondit-elle. Seule, au milieu de ce ravin sauvage, la tristesse m’a saisie. J’ai revu le passé, j’ai contemplé l’avenir et, vous le savez, Albert, — si maintenant vous ne l’avez pas oublié, — l’amertume est dans la vie plus abondante que la joie. Tout cela m’a surexcitée ; cette imprudence que vous me reprochez, je l’ai commise sans y prendre garde. En tout autre moment, sans doute, je n’aurais pas osé. Mais, voyez-vous, Albert, on est bien léger quand aucune autre vie ne s’attache à la nôtre. C’est là le secret de ma hardiesse.
— Et c’est ainsi que vous comprenez l’amitié ! dit-il avec reproche.
Elle se leva sans répondre : ils remontèrent.
Albert était affecté d’une manière douloureuse et
désagréable. Il ne trouvait plus chez son amie
l’égalité d’àme et d’humeur qu’il aimait en elle.
Et puis, en la considérant, il se rappelait le mot de Pauline, et la trouvait étrange en effet. Pour la première fois, il se demanda : Quel âge a-t-elle ? Mais il ne put trouver en lui-même la réponse à cette question et n’osa pas la formuler.
Pauline cueillait des pâquerettes ; elle s’éloigna en les apercevant : ils doublèrent le pas, elle se mit à courir. Sur l’appel réitéré de sa sœur, elle se laissa pourtant aborder ; mais alors son ton et sa figure dénoncèrent éloquemment une bouderie formidable. Mademoiselle Dubois proposa de descendre au fond du ravin sur le bord de la Pau dèze, par un chemin large et commode qu’elle avait découvert. Albert ne demandait pas mieux ; Pauline déclara que cela lui était égal et qu’elle ferait tout ce qu’on voudrait. Ils entrèrent donc sous les voûtes sombres du bois de sapins, où croissent d’adorables mousses, et, débouchant dans la .vallée, ils s’enfoncèrent de nouveau dans le bois par un chemin praticable aux chars, qui descend en tournant jusqu’au fond du gouffre.
Ils marchaient silencieux, recueillis chacun dans sa pensée; mais la nature, mère de l’homme, a le pouvoir d’ouvrir les cœurs et de délier les voix, et, parvenus sur le bord du torrent, ils mirent en commun leur admiration. Au fond de cet abîme touffu où de grandes plaques d’ombre succédaient brusquement à des nappes de lumière, ils ne voyaient, hors les arbres, que le ciel, quand tout à coup, au tournant d’une gorge, une fantastique apparition, qu’ils saluèrent d’un cri, surgit à leurs yeux. C’était le sommet de la Dent d’Oche, dont le blanc dôme semblait poser sur la cime des bois. Ils sortirent de la vallée par le côté du midi et gagnèrent, au bord du lac, le village de Pully d’où ils remontèrent à Lausanne.
Malgré la beauté de la soirée, la fin de. cette promenade fut assez triste. Mademoiselle Dubois avait repris son ton habituel ; mais, en se rappelant l’émotion si vive qu’elle avait montrée, Albert soupçonnait en elle un chagrin secret et
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restait à ses côtés, attentif et tendre, comme un fils près de sa mère. Pauline eut désiré ne plus bouder; mais quand elle eut perdu vis-à-vis de son fiancé deux ou trois agaceries qu’il ne remarqua pas, elle se mit à marcher en avant comme si elle eût été seule, tout en ne cessant de coqueter de poses et d’attitude.
Mademoiselle Dubois voulut renvoyer Albert près de Pauline. Il refusa. Que ne se tient-elle avec nous dit-il? Mais ,sur de nouvelles instances, il rejoignit la capricieuse. — Ah ! vous voilà, dit-elle, et, triomphante intérieurement, elle minaudait la froideur, quand il osa la gronder de ses enfantillages et lui rappeler les égards qu’ils devaient à sa sœur. Pauline était de ces femmes qui, pour se croire aimées, veulent un adorateur aveugle. — Peut-être n’ont-elles pas tort. — Elle répliqua :
— Je suis sûre que votre présence lui suffit, Albert. Ne vous inquiétez de moi ni l’un ni l’autre.
— Pauline, on dirait que vous n’aimez pas votre sœur, elle si bonne et si indulgente pour vous.
— Je sais qu’elle est parfaite, reprit Pauline en colère et... je l’aime ; seulement je ne l'adore pas comme vous.
Le pauvre Albert comprenait si peu la cause de l’irritation de Pauline, qu’il entreprit de la calmer en faisant une fois de plus l’éloge de Marie. Ils étaient sur le point de se fâcher, quand celle-ci vint à leur secours, et, à force de douceur, d’esprit et d’enjouement, parvint à les engager dans une conversation générale qui les conduisit sains et saufs jusqu’aux portes de la ville.
Pauline passa trois jours sans aller chez sa sœur. Élait-cc pour irriter par l’inquiétude et par l’absence l’amour de son fiancé? le premier jour, Albert fut triste; le second, il chercha à guérir son ennui par le travail, le troisième, il il fut tout à l’étude, et, le quatrième, l'arrivée
de Pauline le dérangea presque. Alors, il fut plus mécontent de lui-même qu’il ne l’avait été de sa fiancée ; il sentait son enthousiasme éteint, son cœur tiède ; parfois il se demandait avec effroi : — Serais-je incapable d’aimer?
Samuel revint et fut enchanté de trouver que les affaires de son ami s’étaient arrangées pendant son absence. Mais quand il apprit d’Albert son engagement avec Pauline, il le blâma vivement et lui prédit qu’il ne ferait jamais son chemin, puisqu’il s’empêtrait d’une femme pauvre dès le début. Albert fut blessé de ce langage, et vanta si bien les grâces, les talents et les vertus de Pauline, qu’il s’en raffermit dans son amour.
La présence de Samuel apporta de l’entrain dans le petit groupe. Albert allait rarement chez son ami, où trop de distractions l’eussent détour-
SI
comme elle fait bien de se cacher sous les feuilles ! ajoutait-il, sans doute pour dire un mot plaisant qui fit rire Pauline ; car la figure de mademoiselle Dubois, loin d’être désagréable, avait un charme touchant, et son teint même n’était point flétri, malgré sa pâleur.
La tour de Gourze est une ruine du ix f siècle élevée sur un mont du Jorat, dans ces temps d’invasions et de. pillages où l’homme était la terreur de l’homme. Ce fut un signal plutôt qu’une • ^ > à en juger par ce qui reste. Comme
ruine, elle n’a point de caractère ni aucune beauté ; mais, du sommet où elle est construite, o n domine tout le canton de Vaud , et l’on est au seuil des Alpes.
Pour s’y rendre, — car la tour de Gourze est à trois lieues de Lausanne, — Albert, Samuel et mesdemoiselles Dubois prirent la diligence jusqu’à Savigny. La route traverse le bois de Rovéréa et s’élève graduellement jusqu’à la hauteur d’une chaîne de collines pittoresques et fertiles
l'NE VIEILLE FILLE.
qui relie le Jura aux Alpes. C’est le Jorat. A mesure qu’on s’élève, surgit çà et là, à droite, à gauche, ou en face de vous, quelque nouvelle pointe blanche ou grise qui grandit, s’élargit, se pose sur votre horizon et, spectateur mélancolique, semble vous contempler du fond de son lointain. A chaque pas, s’agrandit le paysage alpestre qui présente toujours à sa base la riante ceinture des bords dy Léman. Au bout de quelques promenades, ces blocs de granit vous deviennent familiers, chacun avec son attitude et sa physionomie particulière, et, comme de vieilles connaissances, on les salue par leurs noms. Mais dans ces horizons immuables rien de monotone, car tout nouveau point de vue présente chaque sommité sous un nouvel aspect. Des vallées se creusent, qui laissent entrevoir des pics, des déchirures, des séparations qu’on n’avait pas soupçonnés. Outre les changements produits par la distance, il y a ceux de l’heure et de la saison. Blanches l’hiver, grises l’été, sauf les cimes
où dort la neige éternelle, tantôt dorées par la
lumière, tantôt obscurcies d’ombre, quelquefois
couronnées, d’autres fois ceintes de nuages, les Alpes ont à leurs pieds ce miroir du lac où elles se répètent, nappe d’eau fleurie parfois de toutes les couleurs et de toutes les nuances dont juin émaillé les prairies. Quand l’air est épais, immenses, énormes, confuses, elles semblent taillées d’un seul bloc. Mais par une atmosphère lumineuse et transparente, regardez, les ravines s’ouvrent, les bois se dessinent, les chalets apparaissent, la roche dure et nue blesse le regard de ses aspérités, et l’observateur attentif découvre des abîmes qu’il ne soupçonnait pas, à côté de vallées nouvelles.
Et le soleil couchant qui les transfigure et les couronne d’incomparables beautés !
Ils descendirent de voiture à Sa vigny et prirent sur la droite au travers des prés. Ces prés, aux premiers jours du printemps, sont remplis de crocus, de primevères, de bois-fleuri» On y voyait main-
tenant, par places, de grands massifs blancs teintés de jaune : c’étaient des narcisses dont Todeur se répandait tout alentour ; la petite gentiane bleue se montrait aussi çà et là au milieu de l’herbe.
Pauline et sa sœur cueillirent chacune une gerbe de fleurs, et Pauline en couronna le chapeau d’Albert, et remplit de narcisses les poches extérieures des sacs militaires qu’Albert et Samuel portaient chacun sur le dos. Ainsi fleuris, ainsi riant et jasant, ils traversèrent un bois de sapins silencieux et solennel, et se virent en face d’une colline boisée, surmontée d’un vieux pan do mur. C’était la tour de Gourze.
— A l’escalade ! cria Samuel.
— A l’escalade ! répéta Pauline.
— Pourrez-vous gravir ce versant? demanda Albert à son amie.
— .l’essayerai, dit-elle.
— Vous réussirez, si j’en juge par votre tour de force à Rovéréa.
Elle rougit sans répondre. Ils commencèrent
UKE VIEILLE FILLE.
à monter. La colline à cet endroit est très-escarpée. On la tourne ordinairement par un chemin qui se jette à gauche et que dédaignaient nos touristes. La moitié inférieure de la côte est une prairie ; la partie supérieure est boisée et offre une pente presque verticale.
D’en bas, on eût entendu l’haleine entrecoupée des deux femmes parvenues à mi-chemin.
. Pauline, embrassant la première touffe des chênes, se laissa tomber sur le sol. Mademoiselle Dubois s’éleva de quelques pieds encore, puis elle s’arrêta, car l’air manquait tout à fait à sa poitrine, et elle se retourna, pâle, vers Samuel qui la suivait, et qui, la soutenant d’une main, de l’autre lui tendit sa gourde en souriant. C’est un fait bien prouvé que l’eau de cerises ou kirschwasser a des affinités secrètes avec l’air des montagnes, à tel point que les lèvres féminines y pompent sans dommage la brûlante liqueur. Mademoiselle Dubois en but une gorgée, reprit haleine, et, dix minutes après, elle était sur la
UNE VIEILLE FIILE.
crêle du mont. Pauline, au bras d’Albert, fit moins heureusement le voyage. S’arrêtant à chaque pas, elle protestait qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle en mourrait, que de pareils plaisirs étaient stupides, et, longtemps après qu’elle fut arrivée au but, elle se plaignait encore.
On pouvait cependant oublier la fatigue en regardant autour de soi. Tout le pays de Vaud s’étendait sous leurs yeux, vaste, varié, plantureux, offrant partout le spectacle de cette noble abondance qui est le fruit du travail de l’homme, et ces richesses d’aspect et ces beautés de contraste que la nature a dispensées aux rives du Léman. C’était une immense surface où l’œil passait tour à tour des prés verts aux champs rougeâtres, des sombres masses de sapins à la verdure nouvelle des hêtres, des chênes, des tilleuls, des toits rouges aux villas élégantes, des bois aux villages, des ravins aux monts. Puis, vous apercevez Lausanne avec ses grands clochers ; Lutry, dont les toits scintillants se cachent en bas dans les
plis du terrain, et sous vos pieds le Léman dans toute sa magnificence, baignant ses bords les plus riants et les plus célèbres, et encadré par ses plus belles montagnes, — chaos où l’œil ébloui vaduMoléson, la première des Alpes Fribourgeoises, au grand Saint-Bernard, frontière de l’Italie. En ramenant le regard autour de soi, au bas de la colline, à l’orient, au milieu des prairies, on voit étinceler, calme et bleu, le petit lac de Bret.
— Il fait bon regarder la terre de celte hauteur, dit mademoiselle Dubois. Comme tout paraît beau, fertile et heureux !
— Oui, dit Samuel ; c’est comme un vêtement sale dont les taches ne paraissent pas de loin.
Pauline éclata de rire. Elle trouvait charmant tout ce que disait Samuel.
— Oui, répondit Albert, d’horribles taches que d’ici l’on ne voit pas : le vice et la misère.
— Oh ! surtout la misère, dit mademoiselle Dubois, car c’est d’elle que vient le vice.
Ï8 UPiE VIEILLE FILLE.
— Chère amie, reprit Albert en souriant, penseriez-vous donc que les riches en soient exempts ?
Mademoiselle Dubois resta pensive un instant ; puis, secouant la tête avec protestation :
— Non, non ! dit-elle doucement, non, je ne puis croire que le mal soit irrévocablement attaché à la vie.
— Alors, comment expliquez-vous. . .?demanda Samuel.
— ' Eh ! mais, s’écria-t-elle comme éclairée tout à coup d’une espérance, les vices des riches ne viendraient-ils pas aussi de la misère des pauvres?
— Philosophons, interrompit Samuel, mais en déjeunant.
11 défit les cordons de son sac. Albert l’imita. Une serviette blanche fut étendue sur l’herbe au pied de la tour. On y posa une bouleille de vin, quelques tranches de veau froid, du pain, quatre petits verres, des oranges et des gâteaux. Us bu-
rent à la reine bourguignonne, ancienne hôtesse delà tour, dit-on, la bonne reine Berthe , encore populaire dans le canton de Yaud.
— El aux amoureux ! dit Samuel en lançant un coup d’œil à Pauline qui se crut obligée de protester par des oh I des ah ! et quelques minauderies.
— Merci ! répondit Albert en vidant sou verre.
— A notre bonheur à tous ! dit -mademoiselle Dubois.
— Bravo ! s’écria Samuel ; le toast ne peut manquer d’être porté de bon cœur. Mais sous ce nom vague, àquels événements buvons-nous? 11 serait peut-être bien curieux de le savoir tout à l’heure. Qui sait si notre bonheur futur, se révélant à nous en ce moment, ne nous ferait pas l’effet d’une tuile sur la tête ou d’un monstre pbominable !
Ils se levèrent en riant et descendirent dans le bois déjà touffu. 11 faisait un soleil splendide, et tout rayonnait autour d’eux. Pauline se mit à
chanter des romances dont Sarpuel faisait la basse. Albert s’aperçut bientôt que mademoiselle Dubois n’était plus avec eux.
— Où donc est votre sœur ? demanda-t-il à Pauline,
Elle interrompit sa chanson, regarda autour d’elle, et répondit :
— Je ne sais pas ! puis elle se reprit à chanter.
Mais elle sentit le bras d’Albert qui se relirait du sien, et, s’interrompant de nouveau par un éclat de rire :
— Vous êtes inquiet, lui dit-elle.
— Seriez- vous jalouse, mademoiselle Pauline ? demanda Samuel.
— Oh ! terriblement ! Vous ne pouvez savoir à quel point ma sœur est une dangereuse rivale.
— Eh ! eh ! elle a plus de charmes qu’on ne croirait au premier abord ; et, si elle mettait seulement un autre bonnet, un autre chapeau, quelques cheveux...
— Une autre taille et une autre figure ! ajouta Pauline en riant très-fort.
— Vous avez, malgré cela, raison d’être jalouse, dit Albert, blessé de ces plaisanteries, car c’est avec le cœur bien plus qu’avec les yeux que j’apprécie une femme.
— Charmant ! répondit Pauline en faisant une révérence.
— Ne nous fâchons pas, dit Samuel.
Albert s’éloigna, poursuivi par le rire de Pauline, auquel se joignait la voix moqueuse de Samuel. 11 se disait : — Oh ! ce n’est pas ainsi que je la rêvais ! Une idée bizarre lui traversa l’esprit : — Elle conviendrait cent fois mieux à Samuel, se dit-il. Il aime tout ce qui jase, tout ce qui rit, tout ce qui miroite, qu’il y ait ou non une âme dessous. Pauline n’est qu’un oiseau au joli chant et au joli plumage, et... Il haussa les épaules à sa propre pensée, un reste de tendresse lui revenant au cçeur, il se reprocha d’être trop sévère. — Elle est bonne cependant, se dit-
il, elle m’aime, el plus tard, quand elle sera ma femme...
A ce moment, il aperçut mademoiselle Dubois qui, pendue aux branches d’un buisson, cueillait des roses sauvages. Elle s’y était déchiré les mains, et son sang coulait.
— Pourquoi, lui dit-il, ne pas m’appeler pour vous les cueillir? Vous aimez donc bien les roses sauvages !
— Oh ! dit-elle, je ne sais rien de plus charmant, frêles, délicates et embaumées comme elles sont. Respirez ce parfum si fin, si léger ; regardez ce coloris, et dites-moi si ce n’est pas pour elles qu’a été fait ce doux mot : suave !
Était-ce la chaleur du jour, l’activité de la marche, ou la vivacité de ses impressions qui donnait, ce jour-là, à mademoiselle Dubois une animation inaccoutumée ? Ses lèvres étaient vives, ses yeux brillants, et ses joues habituellement pâles avaient une carnation rosée qui détourna complètement l’attention d’Albert du co-
L'NE VIEILLE Fille.
loris des petites roses. Une question qui souvent lui était venue aux lèvres s’en échappa tout à coup. Chère amie, demanda-t-il, quel âge avezvous?
Mademoiselle Dubois tressaillit et ne répondit pas tout de suite. Elle laissa échapper la branche d’églantier, dégagea sa robe, respira le parfum des roses, et dit enfin d’un ton léger:
— Vous n’ètes guère poli, Albert, de me faire une telle question.
— Pourquoi ? dit-il. Assurément vous êtes supérieure à cette vanité-là. Et puis, vous ne pouvez être vieille. Je croirais plutôt que vous cachez votre âge, au rebours des autres. Oui, il y a quelque chose d’étrange en vous, à cet égard. Quand on vous voit tout d’abord, avec celte figure froide et immobile que vous avez pour tout le monde, et surtout avec ces vêtements de forme si ample et si antique, on se dit tout de suite, — pardonnez-moi le mot, puisque vous ne le méritez pas, — on se dit: C’est une vieille fille. Mais
lorsque dans un entretien amical vous vous laissez aller à l’expression de vos sentiments, que votre figure s’anime, que vos joues se colorent, vous avez des regards, des sourires de jeune fille, et dans la voix de si fraîches inflexions... Voyons, mon amie, quel âge avez-vous ?
— Quarante-cinq ans, dit-elle.
— Cela est impossible ! s’écria-t-il.
— Allons donc, mon pauvre Albert ; l’amitié rend-elle aveugle, ainsi que l’amour ?
— Vraiment, dit-il en soupirant, je ne vous aurais pas cru cet âge.
— Mais quarante-cinq ans, ce n’est rien, reprit-elle en riant. Françoise d’Aubigné en avait cinquante-deux quand elle épousa Louis XIV.
— Elle était plus coquette que vous.
— Et surtout plus belle, mon ami. C’est la condition nécessaire pour qu’une femme soit aimée.
— Ne dites pas cela, pas pour moi du moins, car je vous aime plus... plus que je n’aimerai ma femme.
— Oh ! Albert, fit-elle avec reproche.
— Oui ! dit-il, à la fois sombre et enthousiaste, parce qu’en même temps il pensait à Pauline; oui, rie de cela qui voudra, mais je sens entre vous et moi une relation profonde, un lien plus puissant que tous les autres. A tout ce que vous dites, il y a quelque chose en moi qui répond oui , et ma pensée a besoin de la vôtre pour être complète. Tout ce que vous faites est bien ; tout ce que vous croyez est beau. Vous avez toutes les grâces de la simplicité. Et cette bonté, cette infinie tendresse que l’on sent en vous, et qui se répand dans toutes vos actions, dans votre voix, dans vos yeux, dans tous vos gestes... Tout cela est de la beauté, une beauté supérieure à toute autre. Tenez, mon amie, je regretterai toujours, puisque vous êtes née trop tôt pour devenir ma femme, qu’au moins vous ne soyez pas ma mère.
Mademoiselle Dubois ne répondit pas. Sa figure était contractée par une angoisse profonde, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle
serra doucement la main d'Albert ; puis, quittant son bras en lui faisant signe de ne pas la suivre, elle s’éloigna de quelques pas et sembla contempler le lac et les Alpes, immobile, occupée à vaincre son émotion. Bientôt l’on entendit'la voix de Samuel et de Pauline qui s’approchaient. Mademoiselle Dubois revint alors près d’Albert, et tous les quatre se rejoignirent.
Calme, quoique sérieuse, Marie ne remarqua pas l’air composé des deux étourdis qui semblaient avoir comploté quelque chose et qui échangeaient des regards d’intelligence. On décida de retourner par les rives du lac. Samuel et Pauline partirent en se donnant le bras, gais, rieurs, et en apparence exclusivement occupés l’un de l’autre, quoiqu’il ne fût pas difficile de deviner qu’il s’agissait de taquiner Albert. Quand ils se trouvaient un peu loin en avant, ils s’arrêtaient pour attendre Albert et sa compagne, qu’entre eux ils nommaient bien haut leurs grands parents, et c’étaient des rires... des rires
qui sonnaient faux à l’oreille d’Albert. Il eût, quant à lui, méprisé cela, mais celte moquerie s’appliquant surtout à son amie l'indignait. Heureusement, Samuel, plus avisé que Pauline, fît à temps cesser le jeu.
La route était pittoresque et variée, on rencontrait des bois, des chalets, un torrent. Le soleil se fondait dans le lac et illuminait les cimes alpestres. Cependant, il y a trois lieues de Gourze à Lausanne; on descend, il est vrai, mais on descend toujours, et peut-être à la longue est-ce plus fatigant que de monter. Pauline fut si lasse, mais si lasse, que ses plaintes gâtèrent la moitié du chemin. On se reposa pourtant à Lutry, jolie petite ville au milieu des vignes, sur les bords du lac, où l’on butun verre de vin blanc de Lavaux, ce qui eût formalisé une Française, mais n’embarrassa point nos deux Vaudoises. Ils se quittèrent en se donnant rendez-vous à trois jours de là, pour une promenade au bord du lac.
C’était lin dimanche de la fin de juin, qu’ils suivaient tous quatre ensemble les berges du lac, de Pully à Ouchy, par un sentier qui passe tantôt au travers d’une prairie, tantôt au bord d’un blé, quelquefois sur les galets et sur le sable.. Albert semblait un peu triste ; Pauline et Samuel folâtraient ensemble; on les eût pris pour les deux fiancés. Mademoiselle Dubois, aimable et gaie, s’occupant de chacun à son tour, était par sa conversation le lien qui les unissait tous quatre et qui empêchait les préoccupations et les différences de s’accuser trop vivement.
— Allons donc ! s’écria Samuel. Albert et moi, nous savons parfaitement conduire, et la barque chavirât-elle, nous savons nager pour quatre.
Mademoiselle Dubois interrogea Albert du regard.
— Il n’y a pas de danger, mon amie, dit-il. Je ne suis pas bien habile, mais nous serrerons la côte, et d’ailleurs, comme vous dit Samuel, en cas d’accident, vous auriez affaire à de bons nageurs.
Le batelier arrivait en ce moment, sa casquette à la main, un peu vacillant, un peu échauffé, bégayant quelque peu, mais plein d’empressement à louer sa barque. Le prix fut bientôt fait, Samuel avec un juron, lui donnant la moitié de ce qu’il demandait.
— Mais, monsieur, demanda mademoiselle Dubois au batelier, le temps est-il favorable? 11 fait du vent.
— Du vent ! c’est... c’est pas du vent ; c’est de
la bise. Ça n’est rien... rien... du tout. Serrez
seulement la côte... et... et... et... à moins que ca n’augmente... craignez pas.
— Je crois que ça veut augmenter, dit, sans que personne l’entendît, le gamin, qui venait de recevoir une petite pièce de monnaie pour sa commission.
— C’est singulier, bégaya le batelier, immobile devant les promeneurs qui faisaient sans lui leurs apprêts de départ. Je vous demande pardon...
mais... mais quand on a vu du goudron toute la semaine... c’est,., c’est... singulier... on dirait que ça vous c... co... colle la langue et les pieds.
— Allez-vous décoller, mon brave, allez, dit Samuel.
Puis il saute dans la barque et donne la main à Pauline qui s’élance après lui. Mademoiselle Dubois hésite encore ; elle rappelle que le lac est perfide, que les accidents sont fréquents ; mais Pauline s’est assise au fond de la barque et chante une barcarolle. Samuel la presse de monter, Al-
bert l’encourage ; elle cède et va s’asseoir près de sa sœur.
Ils fendent ces eaux bleues si belles. Ils chantaient, riaient ou rêvaient, et la barque, poussée par quatre bras nerveux, filait au large.
Au bout d’un quart d’heure, Albert s’écria :
— Serrons la côte, nous allons trop loin.
Ils dirigèrent la pointe de leur embarcation du côté de Saint-Sulpice, au couchant, etrecommencèrent à causer gaiement, sans s’apercevoir que, poussée par le vent, la barque dérivait du côté de la Savoie.
Tout à coup, ils se sentirent enveloppés d’un souffle violent et froid, et la barque tourna subitement. Les deux jeunes gens se levèrent en sursaut, en échangeant un regard inquiet. Ils avaient dépassé la zone abritée par la côte vaudoise. La brise les poussait avec force ; le lac s’agitait sourdement.
— Force de rames ! cria Samuel, et tâchons de regagner le port.
Mais leurs efforts suffirent à peine à les maintenir en ligne. Ils s’épuisaient en vain. La bise, qui soufflait de la côte et s’élevait de plus en plus, s’opposait à leur retour. Cette côte riante, qu’ils venaient de quitter tout à l'heure, semblait les rejeter pour toujours.
Après des efforts inouïs, mais inutiles, ils se regardèrent, pleins d’angoisse et découragés.
Albert fit des signaux de détresse qui ne furent point aperçus.
— 11 n’y a pas deux partis à prendre, dit Samuel, filons en Savoie avant que la tempête soit plus forte. Sur trois lieues, nous en avons bien fait une ; nous pouvons arriver.
— N’y a-t-il pas d’autre moyen ? demanda mademoiselle Dubois.
Mais sa voix fut couverte par les cris de Pauline qui venait de comprendre le danger. Elle prétendait retourner au port et ne voulait entendre à rien autre chose ; elle pleurait, se désolait, et faisait des reproches à Albert et à Samuel.
— Faites donc taire les enfants, dit celui-ci. Voyons, que faisons-nous?
— Ne pourrions-nous louvoyer jusqu’à Morges ? demanda Albert.
— Nous serions culbutés cent fois d’ici là. Je le dis qu’il n’y a pas deux chances de salut. Et encore, ajouta-t-il entre ses dents, celle-ci n’en vaut pas la moitié d’une.
Ils laissèrent aller l’embarcation, qui fila comme un goéland vers la côte de Savoie. Mais la bise augmentait de force à chaque instant, et les vagues se pressaient, blanches, creuses et acérées, autour de la barque.
Pauline avait perdu la tête ; elle pleurait, criait; elle voulait retourner à Lausanne, et elle maudissait jusqu’à sa sœur, qui, très-pâle, mais calme, lui tenait les mains et l’admonestait comme une enfant, tantôt par de vives paroles, tantôt avec des caresses.
La barque filait avec une vitesse effrayante. À supposer qu’on pût aller ainsi jusqu’en Savoie,
l’HB VIEILLE FILLE.
on devait s’attendre à être brisé sur la grève. Mais les vagues devenaient de plus en plus hautes et s’amoncelaient autour du frêle esquif avec un bruit menaçant. Epuisés, les deux jeunes gens battaient l’eau presque au hasard.
Tout à coup une vague sauta dans la barque et la remplit à moitié. Mademoiselle Dubois ôta vivement son chapeau et s’en servit pour jeter l’eau dehors.
— Fais comme moi ! cria-t-elle à Pauline.
— Es-tu folle? répondit celle-ci. Gâter ainsi mon chapeau !
Samuel éclata de rire.
Albert, laissant la rame, s’approcha des deux femmes.
— Pardonnez-moi, leur dit-il. C’est moi qui vous ai perdues. J’aurais du prévoir... je suis un misérable imprudent.
— Albert! s’écria Pauline, Albert! je ne veux pas mourir ! Vous me sauverez, n’est-ce pas ?
UPiE VIEILLE FILLE.
— Albert ! Samuel ! dit mademoiselle Dubois d’une voix haute et vibrante, écoutez-moi.
Je vous adresse la prière la plus vive et la plus sincère que vous ayez jamais pu entendre. Réunissez tous vos soins, toutes vos forces, toute votre attention sur Pauline. Vous ne pourriez nous sauver toutes les deux, et moi je ae regrette pas de mourir. Si vous cherchiez à me sauver, ajouta-t-elle avec résolution, je vous repousserais.
Elle étendait la main en parlant ainsi, et sa pose, son air, sa voix, tout était sublime. Albert la contemplait, quand il sentit Pauline s’attacher à ses genoux en criant :
— Oui ! oui ! sauvez-moi ! C’est moi qu’il faut sauver.
Il la repoussa du pied et marcha vers Marie.
Ils se regardèrent ; jamais regard n’échangea plus profondément deux âmes. Albert entoura de ses bras la taille de son amie et lui dit :
— Nous allons mourir ensemble. Je vousaime!
INB VIEILLE FILLE.
A leurs pieds, Pauline hurlait de terreur; et Samuel, pâle, éperdu, ramait comme un fou, se consumant dans une ridicule impuissance.
Mademoiselle Dubois dit encore :
— Sauvez Pauline !
— Je ne le puis, repartit Albert, et, plutôt que de vivre avec elle, je préfère mourir avec vous !
— Albert! cher Albert, murmura-t-elle avec l’accent d’une tendresse profonde en lui rendant son étreinte.
Une vague les couvrit et les renversa au moment où Samuel jetait ce cri : « Nous sommes sauvés ! » Ils n’étaient qu’à peu de distance d’Évian, d’où l’on avait aperçu leur danger. Une chaloupe qui venait à leur secours arriva près d’eux comme ils enfonçaient, et les sauva. Un quart d’heure après ils abordaient à Ëvian. Pauline était évanouie. On les conduisit dans un hôtel où ils reçurent les soins nécessaires. Au sortir de son évanouissement, Pauline eut une
crise de nerfs ; sa sœur la veilla toute la nuit.
Le lendemain, ils prirent passage sur le bateau à vapeur qui va de Genève à Lausanne en touchant les côtes de Savoie; ils étaient tous les quatre pâles et fatigués ; mais Albert était soinbre et triste, et Pauline semblait confuse. Ils évitaient l’un et l’autre de se parler.
Albert ne sentait plus que du mépris pour sa fiancée ; mais, probe jusqu’au scrupule, il se demandait s’il était en droit de rompre son engagement, quoiqu’il sentît, bien que cet engagement ferait le malheur de sa vie. De retour à Lausanne, pour la première fois il avait quitté Pauline sans lui serrer la main et sans demander quand il la reverrait. Elle, sans bien comprendre la situation, en ressentait le malaise. Trois jours s’écoulèrent sans quelle montât chez mademoiselle Dubois. Samuel y vint dès le lendemain, et, trouvant Albert pâle, défait et sombre, après
CNE VIEILLE FILLE.
une nuit d’insomnie et de perplexités, il provoqua par de vives questions ses confidences. Les tourments de son ami étonnèrent Samuel. Selon lui, la question était bien simple : il fallait rompre; et pourquoi hésiter? Car, disait-il, tuas, mon cher, ou tu crois avoir des raisons, et tant de gens s’en passent, en pareille matière, qui pourtant sont réputés honuêtes gens.
— Au reste, ajouta Samuel, si tu n’as pas le courage de te débarrasser de Pauline, je tne charge de cela, moi.
— Que prétends-tu faire ? dit Albert.
— C’est mon secret. ,
— Je te défends formellement de parler à Pauline en mon nom.
— Je m’en garderai bien.
— Que feras-tu donc ?
— Eh ! rien..., dit Samuel en haussant les épaules.
Ils en restèrent là.
Pressé de se confesser à un juge plus délicat,
Albertalla trouver mademoiselle Dubois. Celle-ci, quoiqu'elle eût bien le secret de la tristesse et de la préoccupation de son jeune ami, était restée silencieuse à ce sujet, et, depuis la scène du naufrage, rien n’en avait marqué le souvenir entre eux, que l’expression intime d’une affection plus profonde qu’échangeaient leurs voix et leurs regards. 11 est des amitiés qui ont tous les charmes et même les émotions idéales de l’amour. Ce sont, les affections que le choix a formées, en dehors de l’habitude, par une succession de révélations et d’épreuves morales. Elles sont de même essence que l’amour et n’en diffèrent que pour être maîtresses moins complètement de tout l'être. Mademoiselle Dubois écouta sans surprise, mais avec tristesse, la confidence d’Albert.
Elle avoua qu’elle voyait l’alliance projetée, avec joie pour sa sœur, mais avec un peu de défiance du bonheur d’Albert. Cependant, ajoutat-elle, Pauline enfant était douce et bonne.
C’est le monde et le désir de plaire qui l’ont gâ-
tée. J’espérais qu’heureuse par vous, elle pourrait devenir digne de vous.
— Je ne l’aime plus, dit le jeune homme, et mon cœur se révolte contre cette union.
— Alors vous ne devez ni la tromper ni vous rendre malheureux. 11 faut dégager votre parole.
Albert pria mademoiselle Dubois de remplir cette mission ; mais elle refusa.
— Vous savez, dit-elle, que l’amour-propre des femmes est encore plus vif entre elles que vis-à-vis des hommes. Mon intervention irriterait doublement Pauline.
Elle ajouta d’une voix émue :
— Après cette rupture, il faudra nous quitter, Albert.
— Nous quitter ! s’écria-t-il.
— Puis-je prendre parti contre ma sœur, et en vous gardant chez moi lui interdire ma maison ? Non, Albert, il faut laisser au monde le temps d’oublier votre liaison avec elle ; il faut...
— Vous quitter, dit-il, quand vous m’êtes plus
précieuse que jamais, quand je sens que votre seule affection peut me suffire !
Elle pleurait, pour toute réponse.
— Est-il possible, reprit-il, que vous renonciez à notre amitié ?
— Jamais ! dit-elle. Plus tard...
Suffoquée par les larmes, elle ne pouvait parler; elle quitta brusquement Albert.
Au jardin, le soir, plus maîtresse d’elle-même, elle lui dit :
— Albert, j’ai à Genève un ami qui est maître de pension et qui serait certainement heureux de vous employer chez lui. Voulez-vous que je lui écrive ?
— Faites ce que vous voudrez, dit-il avec abattement. Me voilà de nouveau seul comme autrefois.
— ' Cet ami deviendra le vôtre, Albert. C’est un des hommes les plus dignes que je connaisse. Vous aurez chez lui une position au moins équivalente, pécuniairement, à celle que vous espé-
riez ici, et il s’occupera de votre avenir. Peutêtre même ce changement sera-t-il à votre avantage, car Genève est une plus grande ville que Lausanne, et...
— J’irai, interrompit-il ; mais ne cherchez pas à me faire accepter ce parti comme favorable, car je me sens plus malheureux qu’il ne m’est possible de vous l’exprimer.
Le lendemain, au réveil, la première pensée d’Albert fut qu’il allait bientôt quitter cette chambre qu’il regardait comme sienne, et à laquelle il s’était attaché par toutes ces habitudes de bien-être et d’affection qui nous lient à la maison paternelle. Il éprouvait un grand serrement de cœur, et se demandait ce qu’il ferait là-bas de ses jours et de ses heures. Quand reviendrait-il ? Peut-être le soin de sa carrière le fixerait-il à jamais loin de Lausanne, et jamais il ne retrouverait ailleurs cette amitié si vive, si délicate, si charmante, qu’il fallait laisser ici. D’ailleurs, ce ne serait pas elle, pensa-t-il avec ce sentiment
exclusif et particulier qui distingue toute vive affection.
Il achevait de s’habiller, quand, par sa porte ouverte, il entendit un cri perçant qui partait de la chambre de mademoiselle Dubois. Il reconnut la voix de son amie, et, saisi d’inquiétude, n’ayant d’autre pensée que celle d’un danger oii elle pouvait être, il franchit en courant le corridor, ouvre la porte, s’élance dans la chambre, et reste immobile d’étonnement. Mademoiselle Dubois éplorée tenait entre ses mains le petit moineau tout sanglant qui se débattait sous l’étreinte de la mort. Elle raconte à Albert qu’un chat est entré par la fenêtre et s’est jeté sur le pauvre oiseau.
— J’ai crié, je l’ai poursuivi, dit-elle, il a pris la fuite, mais trop tard!
Albert ne trouve pas un mot à répondre. — Est-ce bien elle? Une chevelure blonde, abondante, aux ondes soyeuses, aux reflets lumineux, couvre les épaules de mademoiselle Dubois, et son
peignoir entr’ ouvert laisse voir un cou d’une blancheur éclatante et d’une forme exquise ; ses yeux brillants à travers ses larmes, ses lèvres vives, ses narines mobiles, son front pur, tout en elle est plein de jeunesse et degrâce. Albert croit rêver.
Étonnée du silence et de l’immobilité de son ami, mademoiselle Dubois le regarde, et l’expression des yeux du jeune homme lui rappelle ce qu’elle oubliait. Elle pousse un cri intraduisible, croise vivement son peignoir, et s’écrie :
— Allez-vous en, Albert !
Albert veut s’excuser, mais il ne peut trouver une seule parole. Il sort dans un trouble tel, qu’il nesaitce qu’il faitnioùil va. Cependant une émotion délicieuse le pénètre, le remplit, l’enivre. Il lui semble qu’autour de lui le monde est enchanté. 11 marche à grands pas dans le jardin : le soleil rayonne, les reines-marguerites tournent doucement sur leur tige et lui sourient. Il va jusqu'au bout déballée, puis il revient ; mais il n’ose lever les yeux, parce que la fenêtre du premier
étage qui est en face est celle de Marie. Il va s’asseoir sous le berceau de clématites et y passe une heure de sa vie qu’il n’a jamais oubliée.
Enfin il pensa que le déjeuner devait être servi, que son amie l’attendait. Elle avait cependant l’habitude de l’appeler. 11 se leva et, quand il fut au seuil de la maison, le cœur lui battit si fort, qu’il attendit un peu afin d’être plus calme. Il entra dans la petite pièce du rez-de-chaussée où dans l’été ils prenaient leurs repas. Mademoiselle Dubois, n’y était pas, mais le couvert était mis. Elle entra un moment après, sans regarder Albert. Ils se mirent à table, et, au lieu de cette douce cordialité qui régnait entre eux, ils ne trouvaient rien à se dire.
— Vous ne mangez pas, observa mademoiselle Dubois.
— Ni vous non plus, répondit Albert.
Elle était vêtue comme la veille ; mais com bien elle parut différente au jeune homme ! En la regardant furtivement, il se demandait : —
Comment ai-je pu la croire vieille? J’étais donc imbécile, et tous les autres aussi! Mais pourquoi ce déguisement?... Non, jamais rêve n’imagina pareille réalité !
Une expression de trouble et de confusion, que, malgré toute sa force de volonté, elle ne pouvait cacher, régnait sur le visage de mademoiselle Dubois. Aussi ému qu'elle, Albert la quitta sans l’interroger. Mais le soir, quand il la vit arroser ses fleurs, il descendit au jardin.
— Mon amie, lui dit-il, ne voulez-vous pas causer un instant avec moi ?
— Je le veux bien, répondit-elle d’une voix un peu tremblante.
Il la prit par la main et la fît asseoir près de lui sur le banc en demi-cercle qui fait face à la maison, près d’un arbre de Judée. Alors, bien qu’ils fussent là pour une explication, ils restèrent quelque temps silencieux, cherchant comment ils aborderaient un sujet qui les remplissait également.
Albert dit enfin :
— Votre moineau est mort?
— Oui, répondit-elle en rougissant.
Puis elle ajouta, une minute après :
— Vous voulez savoir l’histoire de ma vie, n’est-ce pas ?
— Oui. Pourquoi ne me l’avoir pas dite plus tôt? Pourquoi vous êtes-vous cachée à moi, Marie?
C’était la première fois qu’il lui donnait ce nom.
— Mais, Albert, reprit-elle en rougissant plus encore et sans oser le regarder, je suis bien réellement une vieille fille, je vais avoir trentecinq ans.
— Cette fois ne me trompez-vous plus ? Otez cet affreux bonnet, rejetez ce pardessus éternel qui vous enveloppe, et dites-moi que vous avez vingt-cinq ans, je vous croirai.
— J’ai trente-cinq ans bientôt, reprit-elle.
Vous savez que je suis de beaucoup l’aînée de Pauline.
— De Pauline, répéta-t-il. Votre sœur a
vingt-six ans, et je pouvais accepter que vous en eussiez quarante-cinq! Oui, j’étais fou, stupide, imbécile !
— Je vous en prie, Albert, n’attachez pas à cela tant d’importance. Je serai bien aise — si vous le voulez — de n’avoir plus aucun secret pour vous. Écoulez-moi. Vous devez me trouver bien étrange, un peu folle même. Je tiens à justifier ma conduite près de vous, sûre que vous la comprendrez.
« Mon père avait quatre enfants et peu de fortune. Par son passé et ses alliances, notre famille était au premier rang dans la bourgeoisie de Lausanne. Mes parents nous élevèrent sous l’influence de toutes les vanités mondaines. On se privait du nécessaire à la maison afin de subvenir aux dépenses de la toilette. Ma sœur aînée et moi, nous allions assidûment dans le monde, et nous avions ce qu’il faut pour y trouver du plaisir : la fraîcheur de la jeunesse et ses illusions. Cependant j’y ai senti de bonne heure l’absence de tout
sentiment sérieux, et souventl’ennui m’y a saisie.
« J’avais dix-huit ans. J’étais l’objet des attentions d’un jeune homme qui passait pour aimable; cela me flattait, et même j’en éprouvais du bonheur, me croyant aimée de lui. Un soir, j’étais assise là-bas, derrière la haie qui borde le chemin; je pensais qu’il allait venir, et bientôt en effet il vint et s’arrêta près de la petite porte : il était accompagné d’un ami. — Tu entres voir ta belle? dit celui-ci. A quand la noce? — Allons donc répondit-il ; me crois-tu fou ? Elle n’a pas un batz de fortune. Mais elle est pleine de gentillesse et d’esprit, et, en attendant mieux, cela m’amuse.
« Je souffris beaucoup, Albert, vous le croyez bien. La déception que j’éprouvai éclaira pour moi subitement toutes les laideurs de la vie. Je me rappelai, je comparai ; mon avenir m’apparut dans le passé des autres. Je vis quel lot réserve le monde aux filles pauvres : l’outrage ou le dédain. J’étais trop fière pour accepter cette situation de vaine attente où l’on m’eût supposée. Mon orgueil
l’NE VIEILLE FILLF.
se révoltait d’avoir à passer pour dédaignée par des hommes que j’eusse méprisés. Vous ne savez pas, cher Albert, ce que certains regards et certains sourires peuvent avoir de pénible pour une femme qui a la conscience de sa dignité. Je me retirai du monde. Je m’occupai de l’instruction de Pauline, et je pris de plus en plus goût à la retraite, à mesure que la viedes autres se déroulait
devant moi. Ma sœur aînée se maria fort mal. Mon
frère absorba, pour faire son chemin, toutes les ressources de la famille. A la mort de nos parents, nous eûmes chacun environ douze mille francs, capital bien insuffisant. J’obtins pour ma part cette petite maison que j’aimais. Pauline préféra demeurer chez mon frère, qui s’est marié richement et qui voit le monde.
« Moi, depuis longtemps, je désirais rompre entièrement avec la position fausse et équivoque d’une femme jeune encore et célibataire. Obligée par ma pauvreté de partager ma demeure avec un étranger, peu à peu je me fis vieille à plai-
l'NE VIEILLE FII.I.E.
sir, je pris les vêtements d’un âge plus avancé, je ne fréquentai plus que ma famille et quelques pauvres gens, et insensiblement on m’a traitée comme je désire l’être. Voilà toute mon histoire, Albert. Je crains maintenant que vous ne me trouviez trop orgueilleuse et trop bizarre. Dites-moi franchement votre pensée.
— Je vous aime et vous estime plus que jamais, dit Albert. Il me serait impossible de vous dire autre chose. J’ai la tête bouleversée depuis ce matin.
— Depuis ce matin ! répéta-t-elle. Moi, j’ai le cœur bouleversé depuis hier.
Après une pause, elle ajouta :
— J’ai écrit à Genève.
— A Genève ! s’écria-t-il. Vous avez écrit à Genève sans mon aveu !
— Mais vous y avez consenti, Albert.
— Jamais ! Non... pas entièrement. Pouvaisje croire que vous vous hâteriez ainsi ? Je ne vous comprends pas, Marie.
— C’était convenu hier entre nous. Mais calmez-vous, la lettre n’est pas partie.
— Ah ! bien ! s’écria-t-il. Attendons. J’ai besoin de réfléchir, d’examiner.... On ne peut décider si légèrement une démarche importante. Attendons encore.
— Si vous le voulez, dit mademoiselle Dubois. Et cependant...
Elle s’arrêta et devint pensive.
En ce moment la porte du jardin s’ouvrit, Pauline monta le sentier. En la reconnaissant, Albert s’esquiva derrière les arbres; mais non sans être aperçu de Pauline, qui dans sa conversation avec sa sœur parla aigrement de la maussaderie d’Albert, et, en le comparant à Samuel, décida que celui-ci était bien plus aimable. — Peut-être notre engagement ne lui est-il plus aussi agréable, dit-elle, mais je pourrais bien être la première à le remercier.
Après l’accident sur le lac, Pauline avait éprouvé d’abord un peu de confusion de sa con-
duite; mais, en y réfléchissant, elle pensa qu’après tout une femme .avait bien le droit de manquer de courage. En outre, elle essaya devant sa glace diverses poses de terreur et de désespoir, et elle en fut assez contente pour se persuader qu’elle avait été plus intéressante que blâmable. Elle fut donc irritée de la froideur de son fiancé comme on l’est d’une bizarrerie injuste. Elle le fut d’autant plus que les attentions de Samuel semblaient devoir compenser la perte qu’elle faisait de ce côté. Pauline était une fille trop bien élevée pour n’avoir pas appris dans le monde beaucoup d’arithmétique. Elle oublia les projets formés, les baisers accordés, et pendant plusieurs jours on ne la vit plus à la petite maison de la route de Berne.
Mais son absence n’y fut pas remarquée ; d’autres préoccupations y régnaient. Albert ne songeait point à aller à Genève. Le jour qui suivit la confidence de son amie, ilrevint de Lausanne, une petite boîte à la main. Il était neuf heures du soir, et mademoiselle Dubois allait quitter le salon .
— Ne venez-vous point commencer la soirée?
dit-elle en plaisantant.
— Vous m’accorderez bien quelques minutes, répondit-il d’un ton suppliant.
il alluma une seconde bougie et dit, en ouvrant la boîte :
— J’ai acheté quelque chose pour vous.
Il présentait à mademoiselle Dubois un de ces petits bonnets où l’étroit ruban de dix centimes s’enlace à la dentelle de deux sous, mais qui, gracieusement chiffonnés, n’ont rien à envier aux malines et aux Valenciennes ; coiffures où l’artiste a niché la coquetterie, et qui sont pour quelque chose dans l’oeil brillant et la mine agaçante des grisettes.
— Je n’en veux pas, Albert, dit mademoiselle . Dubois. C’est une folie de votre part, à laquelle je ne me prêterai point.
— Si. Vous l’accepterez pour me faire plaisir.
— Non, Albert. Je vous en prie, dit-elle avec expression, soyez avec moi ce que vous avez toujours été jusqu’ici, et pas de ces fantaisies.
— En quoi les trouvez-vous coupables?
— En rien, répondit-elle un peu confuse; mais... enfin, je ne veux pas.
Elle se leva pour s’en aller. Il la retint par la main.
— Je ne comprends pas, dit-il, quelle importance vous attachez à si peu de chose. Peut-être ai-je eu tort d’acheter ce bonnet; mais, puisque le voilà, vous pouvez-bien l’essayer. Je vous en prie ! ajouta-t-il.
Marie avait bien quelque chose à répondre, mais elle n’osa pas. Dominée par l’insistance d’Albert, elle ôta son bonnet à large ruche et découvrit les belles masses de ses cheveux blonds roulés sur lesquels il fixa un œil avide ; puis elle mit le petit bonnet aux rubans bleus. Il lui allait si bien, qu’elle rougit en se regardant et qu’Albert jeta un cri d’admiration. Confuse de la vivacité de ses regards, elle voulait reprendre sa vieille coiffure; mais il s’y opposa énergiquement en s’emparant de ses mains qu’il retint dans les siennes. Marie détourna la tête, et des larmes lui vinrent aux yeux.
— Vous me rendrez ridicule aux yeux du.
monde, dit-elle.
— Qui vous parle des yeux du monde? s’écria-
t-il. Il ne s’agit ici que des miens. Moi je souffre de vous voir autre que vous n’êtes. Je ne veux pas de masque entre nous. Je suis votre ami, et ce n’est pas de moi que vous avez à craindre l’outrage ou le dédain. Vous n’avez rien à craindre de personne, chère Marie, à présent que je suis là.
11 la fit asseoir près de la table à ouvrage, à sa place ordinaire, et ils causèrent un peu. Mais elle osait à peine regarder Albert, parce qu’elle rencontrait toujours ses yeux attachés sur elle, pleins d’une expression qu’elle ne pouvait soutenir.
A dix heures, elle se leva pour se retirer. A Ibert lui saisit la main en disant.
— Dites moi bonsoir comme autrefois.
— Comment? Que voulez- vous dire?
— Dites-moi bonsoir... en m’embrassant connue autrefois.
— Non ! non ! s’écria-t-elle vivement.
— Pourquoi? demanda-t-il d’une voix oppressée. Ne m’aimez-vous plus?
— Albert, murmura-t-elle, vous savez que je vous aime... A demain. Bonsoir.
— Bonsoir, dit-il en l’attirant à lui.
Elle le repoussa d’abord ; puis elle céda, par crainte qu’il ne devinât ses appréhensions. Mais elle s’en repentit aussitôt, car ce baiser-là n’était pas un baiser d’autrefois.
Le lendemain, mademoiselle Dubois avait repris son vieux bonnet. Albert insista pour qu’elle mît l’autre. Ce fut en vain. De dépit il se renferma dans sa chambre, figura au dîner sans dire un seul mot et sans regarder une fois son amie, puis il sortit jusqu’au soir. Au souper, comme il affectait encore de ne pas la regarder, elle dit :
— J’ai un peu mal à la tête. Ne me trouvezvous pas changée, Albert?
11 poussa un cri de joie. Elle avait mis le bonnet bleu. 11 se leva vivement, alla près d’elle et lui baisa la main en lui disant : Merci ! Puis il
fut toute la soirée d’une gaieté charmante.
— Marie était femme, et ne l’était pas moins pour avoir en quelque sorte cessé de l’être pendant quelque temps. Elle céda ce soir-là aux influences qui la sollicitaient de goûter, elle aussi, ne fût-ce qu’une heure, son triomphe. Elle fut vive, gaie, spirituelle, et laissa éclater sur son visage tous les feux de son âme et de son esprit. Son instinct lui révélait tout à coup les finesses de la coquetterie, et, à ce jeu-là, quand elle veut le jouer, une femme sérieuse peut dépasser une coquette de profession. En contemplant cette femme nouvellequi se dévoilait à lui, en admirant son fin sourire, ses jeux brillants, ses gestes gracieux, et en se répétant que c’était bien elle, son amie, celle qu’il aimait tant déjà, Albert se croyait l’objet d’un miracle et il avait peine à contenir ses transports. Elle vit ce qui se passait en lui et jouit un moment d’un bonheur immense : mais tout à coup elle se fit horreur. Se levant brusquement, elle prétexta une indisposition subite et congédia Albert. Toute la nuit elle
expia sa faute par des larmes amères. Elle ne se sentait pas la hardiesse d’expliquer à Albert leur situation, et en même temps elle se reprochait de prolonger cette situation un jour de plus.
Albert, lui, vivait dans un monde enchanté.
Tout ce qu’il avait senti jusque-là, poésies d’enfance ou rêves de jeunesse, était dépassé par ce qu’il éprouvait. Avec Pauline il n’avait goûté l’amour que des yeux et des lèvres. Maintenant il sentait son cœur étreint jusqu’à la souffrance, mais par une volupté suprême, quand, sous son regard, le front de son amie se colorait de rougeur, ou même quand elle lui refusait sa main. Tous deux, en dépit des tourments secrets de Marie, jouissaient à ce moment du bonheur le plus vif et le plus complet, celui que donne, au sein de l’amour, la connaissance incomplète qui laisse attendre et désirer.
C’est que le bonheur est plus doux mêlé de crainte que borné de félicité ; c’est que l’incertain et l’indéfini nous passionnent et nous con-