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tentent bien plus que la certitude. L’étude, la recherche, la connaissance acquise — ou plutôt conquise — par degrés, une gravitation vers un but : voilà la seule trame des jouissances profondes. Si l’amour est de ces jouissances la plus exquise et la plus haute, c’est qu’il touche à la plus vibrante des cordes de la lyre, l’être humain, le semblable, qui palpite au toucher, qui répond à la voix, dont le foyer s’allume à notre étincelle ; c’est qu’il est l’étude la plus mystérieuse de l’objet le plus profond. Aimer, c'est connaître, mais surtout, c’est apprendre. Quand on n’apprend plus, on aime encore, mais on ne jouit plus qu’à demi. La connaissance complète a tué k bonheur complet. Si le cœur garde ses affections, l’esprit inquiet cherche ailleurs sa roule, et la vie dès lors n’a plus cette unité merveilleuse qui concentrait toutes les facultés sur le même objet, et donnait aux sensations cette enivrante poésie que l’on regrette toujours.
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Cédant aux instances, aux importunités, parfois même aux emportements d’Albert, mademoiselle Dubois avait fait dans son costume des modifications qui produisaient un changement complet. Sa taille, débarrassée du vêtement qui l’enveloppait, se montrait souple, mince et gracieuse. Autour de son front d’une admirable beauté ondulaient d’épais bandeaux, et le réseau de tulle et de ruban qui, sans les couvrir, voilait par derrière les masses de ses cheveux, ne servait qu’à augmenter l’éclat de ses doux yeux noirs.
Quoiqu’elle eût peu de relations, il devait arriver
et il arriva qu’une ou deux personnes la surprirent dans cette toilette. Moins de huit jours après, l’histoire du locataire et des bonnets de mademoiselle Dubois était devenue un scandale public.
Elle pressentait ce danger; elle se reprochait sa faiblesse et ses inconséquences, et cependant la parole mourait sur ses lèvres quand elle les ouvrait pour demander à Albert de quitter Lausanne. Elle devinait que la réponse d’Albert serait un aveu. Elle savait avec quelle colère et quelle douleur il accueillerait son refus. Elle ne savait pas si elle s’empêcherait de le serrer dans ses bras et de lui laisser voir toute sa tendresse.
Mademoiselle Dubois n’était ni faible ni passionnée. Seule et ne relevant que d’ellemême, ses actions étaient calmes, fortes et admirablement lucides. Mais sa grande bonté faisait qu’en toute circonstance, elle était facilement pénétrée par le sentiment d’autrui.
Et vis-à-vis d’Albert, c’était bien autre chose. Elle était devenue sa protectrice et son amie, par estime d’abord, et par la sympathie qui existait entre leurs caractères; puis leur intimité journalière, la confiance qu’il lui témoignait, l’élévation et la chaleur de sentiment qu’elle découvrait en lui, l’avaient peu à peu si profondément attachée, qu’Albert était devenu le centre et le but de toute sa vie. Elle avait senti par moments le danger de cette amitié. Au temps de ses amours avec Pauline, les confidences du jeune homme la troublaient, et sa joie ne la rendait pas heureuse. Elle sentait le besoin de s’éloigner d’eux; puis, seule, elle souffrait de sa solitude. Quelquefois, les caresses fraternelles d’Albert, l’expression enthousiaste de son amitié, l’avaient trop vivement émue. Cela était naturel et inévitable : elle devait aspirer à posséder la première place dans le cœur d’Albert. Ne l’aimait-elle pas plus que tout autre? Cependant sa force de caractère et sa
UNE VIEILLE F1LLI .
raison l’avaient toujours gardée de cet entraînement, et maintenant encore, s’il n’avait fallu combattre qu’elle-même, elle eût promptement triomphé. Mais elle ne savait point résister aux volontés d’Albert. Depuis bientôt un an qu’il était l’objet de ses constantes sollicitudes, il avait pris sur elle tout l’empire d’un enfant gâté. Quelle femme, d’ailleurs, sait être forte contre celui qu’elle aime ?
Cependant mademoiselle Dubois repoussait avec énergie la pensée d’épouser Albert. Elle connaissait trop bien son ami pour ne pas être sûre que telle était déjà sa volonté, puisqu’il se laissait aller à de l’amour pour elle. Mais elle eût été indignée contre elle-même si elle eût seulement hésité. Elle désirait donc, tout en la redoutant, une explication entre eux, qui amènerait une séparation nécessaire; car la pauvre fille se sentait de plus en plus envahie par cet amour, auquel elle ne voulait pas se livrer. Mais Albert se taisait. Tandis que l’a-
mour éclatait sur son visage et dans tous ses actes, il n’osait ou ne voulait pas en prononcer le nom, et Marie serait morte d’angoisse plutôt que de le prononcer la première. Elle avait gardé sur ce point ses timidités de jeune fille. 11 fallait donc attendre. Mais chaque instant rendait une séparation plus difficile. Albert ne la quittait plus. Si elle se renfermait dans sa chambre, elle savait qu’il était là, dans l’allée du jardin, en face de sa fenêtre, et elle ne pouvait s’empêcher d’y jeter les yeux.
Elle sortit furtivement un jour, espérant trouver, dans la solitude au milieu de la campagne, un peu plus de courage et peut-être une bonne inspiration. Albert s’aperçut bientôt de son absence et sortit aussi dans l’espoir de la rencontrer. Après avoir longtemps marché sur la route du côté de la Sallaz, il revint sur la petite place plantée d’arbres qui est devant le vieux cimetière, et il alla s’asseoir sur un banc qui regarde le ravin en face du Signal.
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Cette colline du Signal est une des beautés de Lausanne. C’est une sorte de promontoire aérien d’où l’on domine le canton de Vaud, la Savoie, le commencement du Valais, tout le bassin compris entre le Jura et les Alpes savoyardes, vaiaisanes, vaudoises et fribourgeoises. De là on voit la terre à vol d’oiseau, et, en considérant ces montagnes qui de tous côtés semblent se rejoindre, on se croirait dans un pays séparé du reste du monde. Le point culminant de la colline est un rocher qui surplombe et regarde la ville. Derrière, s’élève un bois de hêtres où à certaines époques on célèbre ces fêtes publiques si fréquentes en Suisse pendant l’été. C’est là que les écoliers fêtent l’ouverture des vacances par un tir à l’arc suivi d’un banquet et d’un bal enfantin. A l’est, un ravin profond, aux rives escarpées, sépare la colline du Signal des hauteurs où passe la route de Berne, et où se trouvait Albert.
Il fixa les yeux sur la butte du Signal, et il
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vit qu’une femme y était assise. A cetfe distance, nul ne pouvait la reconnaître; mais il devina son amie, et tout aussitôt, ne voulant pas rejoindre le chemin frayé qui fait de longs détours, il se mit à descendre dans le ravin en s’accrochant aux arbres. Il faisait ce jour-là une chaleur étouffante. Quand il arriva sur le bord du Flon, Albert était mouillé de sueur; mais il ne s’arrêta pas, et, craignant que Marie ne descendît de 4’ autre côté pendant qu’il suivrait le chemin de Montmeillan, il entreprit de gravir à pic l’autre versant, comme il avait descendu le premier. C’était une entreprise ardue, surtout à la fin, sous le rocher, quand il dut grimper en s’attachant aux broussailles ; cependant les sinuosités d’un sentier indiquaient que des poètes, des gamins, ou d’autres amoureux avaient passé par là. Marie jeta un cri quand Albert apparut tout à coup près d’elle; et, en le voyant rouge, haletant et les mains déchirées, elle lui donna le bonheur d’être grondé comme
on l’est par une amante ou par une mère.
• — Que faisiez-vous là, si loin de moi? lui
demanda-t-il.
— Je contemplais, répondit-elle. En face de ces horizons, souvent mon âme s’emplit d’une émotion qui l’oppresse et l’enivre ; puis elle s’endort dans cette exaltation et devient quelque chose comme la plante qui fleurit au soleil en exhalant son parfum vers Dieu.
— Chère mystique, dit-il en lui prenant la main, vous ne pensiez pas à votre ami qui vous cherchait.
— Regardez! dit-elle.
En ce moment, le soleil venait de disparaître derrière le Jura ; mais les cimes alpestres le voyaient encore et s’éclairaient de magnifiques lueurs. La neige rosée étincelait, les deux tours jumelles, flamboyaient comme deux énormes tisons. Au-dessous des monts de la Savoie, dont les blondes forêtsde hêtres, les prés verts et les blancs villages se voilaient d’ombre, le Léman s’étendait
UNE VIEILLE FILLB.
irisé de teintes bleues et roses, parsemé ça et là de blanches voiles latines, et coupé de longs sillages formés par on ne sait quel objet disparu. On apercevait, blancs et lointains, au ras de l’eau, Cbillon et Villeneuve ; dans un repli de la côte s’abritait Clarens; en faceétait Meillerie, — lieux remplis de prestige autant que de beauté, où le génie de l’homme a fondu ensemble à jamais la poésie de la nature et la poésie de l’amour.
— Ce qui me vient au cœur en face de cespec-
tacle, dit Albert, ce sont les vers de Byron :
’T was not for fiction chose Rousseau this spot, Peopling itwilh affections; Lut he found It was the scene winch passion must allot To lhe mind’s purifled beings
Clarens! by heavenly feet thy palhs are tro 1 Undying Love wlio liere ascends a throne To which the steps are mountains!
« Ce ne fut point par fiction que Rousseau choisit ce lieu, le peuplant d’affections; mais parce qu’il trouva que c’était le théâtre que la passion devait assigner aux pures créations de l’esprit.
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« Clarens, tes sentiers sont foulés par des pas célestes, ceux de l'éternel amour qui siège ici sur un trône dont les marches sont des montagnes.
— Que cela est vrai ! Que cela est beau ! Ne le sentez-vous pas, Marie ?
— Embarrassée elle cherchait une réponse; l’esprit protestant lui vint en aide :
— Ne serait-ce pas mieux le trône du Créateur?
11 lui jeta un regard plein de reproche, et s’assit auprès d’elle, pensif, se demandant pour la centième fois :
— Voudra-t-elle m’aimer?
Le soleil était couché, l’air devint frais tout à coup sur la hauteur ; Albert se sentit pris de frissons, ils descendirent. Quand ils furent dans la prairie de Montmeillan, Marie dit enfin :
— Avez-vous pris une décision, Albert?
— Laquelle? demanda- t-il surpris.
— Mais... pour aller... à Genève.
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— Ah! s’écria-t-il, comme si cette question lui eût fait mal.
Un instant après, il ajouta :
— Je vous gêne donc beaucoup, mon amie ?
— Albert, pouvez-vous parler ainsi ? Rappelezvous...
— Je me rappelle, dit-il ; mais la situation est changée. 11 y a un moyen, — sa voix tremblait, — de justifier aux yeux du monde mon intimité avec Pauline. Quant à elle, je lui dirai franchement... et... Ne me préférez-vous pas à elle, Marie?
— Ce ne sont pas nos sentiments qu’il faut écouter, dit-elle faiblement, mais notre raison...
Ils étaient alors près des usines, et plusieurs passants croisaient leur chemin.
— Nous ne pouvons nous expliquer ici, interrompit Albert ; ce soir, chez vous, je vous dirai... tout ce que je pense, et j’espère que nous nous comprendrons.
LKE VIEILLE FILI.E.
Ils remontèrent chez eux sans se parler davantage. En. arrivant, Albert se plaignit d’un violent mal de tête. Il ne put manger et se coucha de bonne heure. Le lendemain, comme il ne descendait pas, mademoiselle Dubois se décida à pénétrer dans sa chambre : elle le trouva pris d’une fièvre violente; à peine avait-il sa raison. Après s’être mis en nage pour grimper le ravin, il avait été saisi par le froid sur la hauteur. 11 disait à son amie des choses incohérentes; puis il s’en apercevait, riait de lui-même et plaisantait pour la rassurer.
Dominée par sa volonté, mademoiselle Dubois s’assit auprès de lui. Ce fut à peine si Albert lui permitde quitter la chambre pour préparer quelques breuvages. Elle parla de prendre une garde; il répondit sèchement qu’elle pouvait l’abandonner, mais qu’ alors il voulait être seul. Elle se décida à rester près de lui ; et, comme elle avait acquis une expérience d’infirmière, soit auprès de ses parents, soit auprès des pauvres gens
qu’elle secourait, elle sut alléger son mal par des soins intelligents. Cependant, la nuit venue, le délire et la fièvre augmentèrent, et Marie s’effraya. Elle regrettait de n’avoir pas un médecin ; elle songeait à faire lever une femme de ses voisines. Mais Albert s’opposait à cequ’elle s’éloignât. Et d’ailleurs pouvait-elle faire entendre à desoreilles étrangères ce qu’il disait dans son délire ? La question d’une séparation, qu’elle avait soulevée la veille, était l’idée fixe du malade; il reprochait à Marie de ne pas l’aimer et de vouloir s’enfuir à Genève. « Si vous me quittez, disait-il, je me tuerai. » S’éloignait-elle seulement de quelques pas, il la rappelait à grands cris. Elle s’assit au chevet du lit en priant Dieu. C’était le cas d’être fervente. Albert lui faisait jurer de l’aimer toute la vie, et puis il la serrait passionnément sur son cœur. Marie ne parvint à le calmer qu’en l’entourant de ses bras, où il s’endormit. Ainsi penchée sur lui, en le regardant, elle sentait d’une manière plus vive l’amour ardent, profond et un peu ma-
ternel, qu’elle avait pour lui. Elle chercha ses résolutions et ne les trouva plus, elle essaya de prier; mais son cœur et ses pensées n’étaient pas à Dieu.
Au bout de quelques jours, Albert était guéri. Sa convalescence fut rapide. Mais à mesure qu’il revenait àla santé, mademoiselle Dubois devenait plus anxieuse et plus triste. Elle aimait Albert plus que jamais, et s’en voyait de jour en jour plus ardemment aimée. Chez les êtres les plus purs, certaines intimités ajoutent aux sentiments du cœur des liens indestructibles; la mère aime plus maternellement l’enfantqui a dormi sur son sein, et la bête seule, ou l’homme qui lui ressemble, peuvent oublier ou dédaigner le souvenir de leurs embrassements. Ces nuits de fièvre chastement pas-
UNE VIEILLE FILLF.
fées dans les bras l’un de l’autre étaient pour Albert et Marie un lien nouveau. Et cependant, en se représentant les dangers de leur union et le ridicule dont le monde la couvrirait, mademoiselle Dubois se répétait fermement qu’une séparation était nécessaire.
Une visite de Pauline vint ajouter à cette anxiété les souffrances de l’amour-propre : Pauline semblait avoir abjuré tout attachement pour Albert; elle n’avait pas même paru touchée de le voir malade, et la raison de ce changement, — outre une rancune d’amour-propre, — était facile à devenir, car Pauline ne parlait plus que de Samuel. Toujours prête à s’occuper des autres au milieu même de ses chagrins, Marie s’inquiéta des sentiments de sa sœur, et l’interrogea. Mais Pauline avait bien autre chose à dire.
— Sois tranquille à cet égard, ma chère, et laisse-moi plutôt te donner un bon conseil, répondit-elle. Marie-toi tout de suite, si tu es capable d’une pareille folie, ou renvoie M. Albert. Tu
te rends la risée de toute la ville, et c’est pour notre famille un chagrin qui ne peut se dire. Mon frère est furieux; il a déclaré que ni lui ni sa femme ne mettraient les pieds chez toi tant quece petit jeune homme y serait. Vois-tu, puisque le goût de l’amour ne t’était point passé, il ne fallait pas faire la prude et la solitaire, te retirer du monde et paraître mépriser les plaisirs des autres. 11 eût mieux valu afficher tes prétentions que de t’exposer à changer de conduite ainsi tout d’un coup à la première occasion. Si tu savais tout ce qu’on dit! Je n’ose plus aller chez nos connaissances, parce que, sous un air d’intérêt, on ne me parle que de toi ; on me demande ton âge, celui de M. Albert, et ce sont des quolibets... Les uns prétendent que tu as toujours eu le cerveau un peu timbré; d’autres, et voilà le plus affreux... Tu penses bien qu’on n’a pas dit cela devant moi ; — mais enfin on l’a dit, je le tiens de bonne source — d’autres donc disent... En vérité, je ne sais comment... 11 est pénible pour une jeune fille d’avoir
à prononcer de ces mots-là. .. Enfin ils prétendent que > 1 . Albert est... ton amant, et que pour votre honneurà tous deux il est regrettable qu’ilsoit en même temps ton débiteur.
Marie ne répondit pas, mais elle se leva, quitta Pauline et s’enferma dans sa chambre. L’indignation la bouleversait, et, quelque douce qu’elle fût, elle éprouva celte fois les haines de la colère en même temps que les tortures de l’orgueil. Cependant elle était parvenue à se calmer quand revint Albert, qui avait fait ce jour- là sa première promenade, et rentrait joyeux. 11 vit aussitôt que Marie était préoccupée et s’en inquiéta.
Elle voulait tout lui dire et n’en trouva pas la force encore.
— Je crains pour Pauline, lui dit-elle. Elle semble être en intimité déclarée avec M. Samuel. Que signifie cela ? Je n’ai pas confiance en votre ami.
— Est-il possible? s’écria- 1 il troublé, en se rappelant tout à coup l’étrange promesse que lui
avait faite Samuel de le débarrasser de Pauline. Oh! non, ajouta-t-il, ce serait infâme ! — J’ai été bien négligent dans tout ceci, mon amie ; mais dès demain je verrai Samuel. Depuis quelque temps je suis absorbé par une seule pensée ; il faut enfin que je m’explique avec vous, chère Marie. Je crois que vous savez ce que j’ai à vous dire, et pourtant j’ai peur... j’ai peur que vous ne m’aimiez pas autant que je vous aime.
11 prit sa main et la pressa sur ses lèvres. Elle la lui arracha brusquement, et s’enfuit dans sa chambre, où elle éclata en sanglots.
Bientôt elle se demanda ce qu’ Albert penserait de sa fuite; puis elle se reprocha de n’avoir aucune force contre lui, et s’avoua que le monde avait raison delà condamner. En marchant avec agitation dans sa chambre, elle passa devant la glace et se vit parée suivant le goût d’Albert. Elle comprit en ce moment jusqu’où elle avait poussé l’imprudence et la folie dans ses complaisances pour lui. N’avait-elle pas en effet mérité la risée
du inonde? Et surtout elle avait failli à son devoir; elle qui, à double titre, par le sexe et par l’âge, devait être prudente, elle avait obéi aux caprices d’un jeune homme. Oui, mais ce jeune homme était Albert!...
— C’est envers lui surtout que je suis coupable, se dit-elle ; j’aurais dû le quitter le soir du jour où il a découvert une femme encore jeune dans son amie. C’est pour lui que je dois être forte et je le serai !
Elle arracha son joli bonnet, ôta une petite robe de toile à raies bleues qu’elle avait ce jour-là, et reprit son vieil ajustement. Puis, forte d’exaltation et prête à soutenir la lutte, elle rentra au salon, où, plein de tristesse et d’inquiétude, Albert l’attendait. En entendant ouvrir la porte, il se leva pour aller au-devant de Marie; mais, en la voyant, il demeura stupéfait. Après un instant de silence :
— Que signifie cette mascarade? s’écria-t-il ; Marie, cela est indigne de vous.
Ui\E VIEILLE FILLE.
— À présent, dit-elle, que vous n’êtes plus malade, je n’ai pas de motif pour obéir à vos caprices. Je reprends mon goût et ma volonté.
— Votre goût! répliqua-t-il avec colère, c’est là votre goût !... Votre volonté! Comment se fait-il que vous vouliez être ridicule ?
— Cela m’importe peu, du moins, réponditelle en s’asseyant près de la table à ouvrage et prenant une broderie commencée.
Albert se mit à marcher dans la chambre à grands pas, oppressé, pâle, comme si quelque chose au dedans l’étouffait.
11 dit enfin : — Vous voulez que nous nous séparions, Marie.
Elle ouvrit la bouche pour dire : — Je le veux ; mais sa voix s’y refusa; et, en balbutiant :
— 11 le faut, mon ami, dit-elle.
— Votre ami! répéta-t-il; c’est ainsi que vous aimez !... Et pourquoi le faut-il ? Montrezmoi la loi divine ou humaine qui nous sépare.
En parlant ainsi, il était revenu près d’elle,
UNE vieilli: fille.
et tout à coup, en la regardant, pris d’un accès de rage à la vue de l’affreux bonnet, il le détacha, l’enleva brusquement et le déchira sous ses pieds. Dans ce mouvement, le peigne de Marie tomba, et ses cheveux se déroulèrent. Elle se leva frémissante, l’œil ardent, la narine ouverte, avec un geste souverain :
— Monsieur Schaeffer, s’écria-t-elle, ceci est indigne ! Sortez ! je ne supporterai pas vos insultes.
— Ah ! vous me chassez ! C’est bien ! je devais m’y attendre. Adieu !
11 sortit d’un pas rapide. Etait-ce pour toujours? Marie le crut sans doute, car elle jeta son nom dans un cri : « Albert! » Ce cri partait des entrailles de l’âme, et il eût ramené Albert de bien loin.
Il revint, se jeta aux genoux de Marie et lui demanda pardon en sanglotant. Suffoquée par tant d’émotions successives et contraires, elle pressait convulsivement les mains de son
CNE VIEILLE FILLE.
ami, comme pour s’assurer qu’il était près d’elle ; ses beaux cheveux répandus couvraient ses épaules ; sa pose était pleine d’abandon, et sa physionomie si éloquente, qu’en ce moment elle était d’une beauté véritable. A ses excuses Albert mêlait des reproches.
— Pourquoi , disait-il, pourquoi vous plaire à me désoler ainsi ?
Marie retrouva la voix pour se défendre.
— Si vous saviez, Albert, si vous saviez ce qu’on dit... Ah ! pour l’amour de vous-même.
— Que dit-on, chère Marie ?
— Oh ! reprit-elle en frémissant, je ne puis vous rapporter cela ; non, c’est impossible !
Et elle se voila le visage de ses mains. Sa pudeur, encore vierge, n’avait toujours que seize ans.
— Dit -on que je vous aime avec passion, Marie, que vous êtes tout pour moi, qu’il faut que je meure, ou que je sois votre mari ? Oh ! chère bien-aimée, que cela est vrai !
l'NE VIEILLE FILLE.
A ces paroles prononcées avec toute l’ardeur et tout l’enthousiasme de l’amour, l’émotion de Marie fut si vive, qu’elle pâlit et que sa tête se pencha sur l’épaule de son amant. Trop d’émotions contraires agitaient la pauvre femme. En même temps que l’amour d’Albert inondait son âme de ravissements, sa raison, ou plutôt le souvenir de cequ’avait décidé sa raison, repoussaitce bonheur par une horrible violence. Les baisers d’Albert lui rendirent le sentiment de sa dignité, et bientôt elle retrouva le courage de ses résolutions. Mais, trop brisée pour entamer une lutte nouvelle, elle se contenta d’opposer quelques doutes aux espérances et aux projets de son jeune amant. Et, comme elle n’avait pu cacher sa faiblesse, elle ne nia point son amour. En la quittant, Albert, ivre d’enthousiasme, croyait à l’éternité du bonheur.
Le lendemain, il se leva dès l’aube, pressé qu’il était de jouir de la vie. En attendant Marie, il parcourut la maison et le jardin, mêlant ses
souvenirs à ses espérances et faisant mille rêves nouveaux. A chaque instant il levait les yeux sur la fenêtre de mademoiselle Dubois, espérant qu’elle allait s’ouvrir. L’agitation de sa joie ressemblait à du malaise ; il allait et venait sans cesse, et ne pouvait ni s’occuper ni rester oisif.
Tout à coup, en passant près du berceau de lilas où il était venu si souvent avec Pauline, il pensa à la promesse qu’il avait faite, la veille, d’avoir une explication avec Samuel. Il courut chez son ami.
Aux premiers mots d’Albert, Samuel éclata en railleries.
— De quoi diable te mêles-tu ? Quels droits as-tu maintenant sur Pauline? N’a-t-elle pas repris sa parole vis-à-vis de toi, comme elle me l’a promis? Que vous vous soyez expliqués ou non, qu’importe ? C’est chose faite dans votre volonté. Pauline est majeure et n’a pas besoin de tuteur. Es-tu devenu son grand parent, mon
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pauvre Albert, ou te considères-tu déjà comme son frère aîné ?
— Samuel, parle-moi sérieusement. Tu ne peux vouloir de gaieté de cœur la tromper et la perdre.
Samuel haussa les épaules.
— Eh! qui parle de Cela? Sait-on où l’on va et ce qu’on veut ? Mais sois tranquille à l’égard de Pauline, elle est trop avisée pour s’oublier jamais plus qu’il ne faudra. Les femmes sages, mon cher, sont celles qui ont intérêt à l’être.
— Tu ne l’aimes pas, reprit Albert, puisque
tu ne songes pas à l’épouser. Pourquoi donc lui parles-tu d’amour ?
— Mais elle est fort piquante et fort gentille. Et, si elle avait cinquante mille francs, jel’épouserais dès demain.
Albert fut indigné, Samuel se moqua de lui.
— Tu viens faire la leçon aux autres, lui dit-il, et tu es fou à lier. — Puis à son tour il le sermonna et couvrit sa passion de ridicule.
Albert s’emporta ; ils se séparèrent presque brouillés.
En rentrant, Albert trouva la petite maison silencieuse comme il l’avait laissée. Mademoiselle Dubois n’était pas descendue encore. Elle dort bien tard, pensait-il en allant et venant dans l’allée du jardin. Elle était hier si émue ! peut-être n’a-t-elle pu s’endormir qu’au matin. Et, en se retraçanftoute la scène de la veille, il éprouvait mille frémissements de bonheur et d’amour. Qu’H était doux de l’aimer, elle ! Car on ne pouvait aimer nulle autre femme ainsi ! Elle ! Marie ! mademoiselle Dubois ! elle qui avait si bien renoncé à l’amour, qui n’y cédait qu’avec contrainte et presque avec remords ! elle qui par fierté blessée avait pris pour son partage la vieillesse et l’isolement, et qu’il rendait, lui, à la jeunesse et à l’amour! elle à la fois si supérieure et si simple ! si tendre et si réservée! Aimer une jeune fille parut à Albert la chose la plus fade et la plus niaise. Des enfants, se dit-il, qui aiment
UNB VIEILLE FILLE.
Une heure se passa. Albert était à bout de patience, l’inquiétude le prit. 11 entra dans le petit salon et ouvrit les volets. Sur la table ronde, une lettre frappa ses yeux, elle portait pour suscription en gros caractères : Pour Albert.
Un frisson lui passa de la tète aux pieds. 11 déplia la lettre, vit qu’elle était de Marie, et que Marie l’avait quitté. Pâle comme un mort, il s’appuya sur la table, éprouvant une sensation pareille à celle des rêves, quand on se sent précipité d’une grande hauteur.
Puis il lut toute la lettre, y cherchant quelque indice.
« Cher Albert,
« Je vous fuis, et vous allez me maudire. Vous serez désolé, mon Albert. N’oubliez pas combien je vous aime et qu’il me faut beaucoup d’amour pour trouver le courage de vous quitter. Qu’allezvous devenir seul dans ces premiers moments?
Que ne puis-je essuyer vos larmes et vous conso-
1er ! Ou plutôt pourquoi suis-je forcée de vous affliger?...
« Je ne puis vous dire à quel point je souffre. Vous êtes là, près de moi, tranquille... Vous étiez, il y a deux heures, si heureux... J’ai pris cette résolution après vous avoir quitté, tout de suite. En votre présence je ne puis vouloir que ce que vous voulez. Mais si je ne partais pas cette nuit, peut-être plus tard serait-ce impossible : vous exigeriez ma promesse, je vous la donnerais... Hélas! nous n’avons que trop attendu... Et cependant, Albert, le souvenir de votre amour est tout ce qu’il y aura de précieux et de cher dans ma vie. Mais écoutez-moi.
« J’ai près de dix ans de plus que vous ! Dieu ne nous a pas faits pour être unis, puisqu’il nous a jetés dans la vie à ce long intervalle. Puis, le monde insulterait à notre union. Vous méprisez cela, mais écoutez-moi encore : il est bien avéré que dans le mariage, au bout d’un temps, l’enthousiasme cesse avec les illusions. Alors on de-
vient sensible à des choses que d’abord on n’avait point senties, et l’on juge de sang-froid sa situation. C’est alors, Albert, qu’il me faudrait mourir de honte et de douleur.
« Mais on ne meurt pas dès qu’on le désire.
Alors quel supplice, grand Dieu î que de traîner près de vous mon existence en flétrissant la vôtre !
«Cher Albert, la vie des hommes est, pour une grande part, extérieure. Us ont avec l’opinion des rapports incessants. Vous sentiriez bientôt l’influence de celte opinion, elle vous pénétrerait malgré vous. — Et si vous rencontriez un jour une femme jeune, séduisante, naïve, jeune, enfin, et qui vous semblerait bien mieux faite pour être votre compagne... Que deviendrais-je, Albert? Dieu défend le suicide. Que deviendrions-nous?
« Et puis nous sommes aussi trop pauvres pour nous unir. Quand il faut sans cesse et sans relâche acheter son bonheur au prix d’un travail
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