DU 28 JUILLET
C’est un rare bonheur pour nous d’avoir à rendre compte d’un ouvrage aussi remarquable et aussi attachant qu’Un mariage scandai eut.
C'est une simple, histoire qui se passe aux champs, presque une églogue, où se marient de la manière la plus heureuse le réalisme et la poésie. Disons d’abord que nous ne connaissons pas l’auteur, — M. André Léo, — nous ne pouvons même afflrmer si c’est son véritable nom ou un pseudonyme. C’est le premier ouvrage qu’il livre au public ; mais que nous importe I Ce sera avec une plus grande liberté que nous apprécierons son œuvre.
L’action se passe en Poitou, dans le village de Chavagny. Sur ce petit coin de terre se rencontrent et se heurtent, hélas ! comme partout, les préjugés, les démarcations sociales, la richesse et la pauvreté, la vertu et le vice, les meilleurs sentiments et les passions les plus mesquines; enfin, tout ce qui fait l’éternelle gloire et l’éternelle honte de notre pauvre humanité. Ne vous effrayez pas cependant, l’auteur n'est pas un réformateur farouche. C’est simplement, sans déclamation, par la seule logique des faits, qu’il cherche à nous ramener à la nature et à la vérité, en nous racontant les chastes amours d’une jeune bourgeoise et d’un jeune paysan. Belle lectrice, ne commencez pas à faire votre petite moue dédaigneuse et à vous écrier : « Ah ! quelle horreur ! » continuez, et vous verrez que la fillette fit sagement et se trouva bien d’épouser cet honnête garçon; car Michel est bon, intelligent, dévoué et délicat.
Autour d’eux sont groupés d’autres personnages qui concourent à l'action, et font ressortir claire et nette l’idée de l’auteur. Iis sont tracés de main de maître. Tous ont une individualité très-tranchée, ils agissent et parlent toujours selon leur caractère et leur position; ils sont si vrais, si naturels, si vivants, qu'on croit les connaître tous. Voyez les membres de cette famille. M. Bertin, le père de Lucie, va à la ruine, sans s'en douter, par indolence et orgueil ; sa femme vit de romans et de chimères, et leur fille aînée, la pauvre Clarisse, dépérit d’ennui et de chagrin de se voir dédaignée et délaissée à cause da sa pauvreté. Elle est pourtant jeune et belle. Son orgueil fait taire son imagination et les incitations de la nature. Elle mourra plutôt que de faire une mésalliance. Mais sa force ne la soutient pas jusqu’au bout; en expirant, elle pleure comme la fille de Jephtésa virginité. M. Bourdon, son oncle à la mode de Bretagne, est actif, intelligent; il a prospéré, sa figure épanouie annonce le contentement de soi et la satisfaction de la réussite. Il est aimé et considéré dans son département. Sa femme, grosse bourgeoise, trèsvaine de sa fortune et de sa position, ne sacrifie qu’aux convenances, mais sait prendre des airs doucereux pour se faire bien venir de tout le monde ; au fond, colère et égoïste. Sa fille Aurélie est sa digne élève, c’est un pâle reflet des héroïnes du Journal des Demoiselles. Elle ne fait pas un pas, ne dit pas un mot sans se demander ri c’est distingué et comme il faut. Le luxe et le ton de cette maison contrastent d’une manière pénible et désagréable avec la pénurie du ménage Bertin. Et l’ingénieur Gavel, ce beau jeune homme, élégant et libertin, qui tourne autour des ëcus de Bourdon, comme un papillon autour d’une bougie, sans se faire faute de conter fleurette aux jolies paysannes; puis les charmantes esquisses de Lisa et de Gène, qui semblent échappées au pinceau de Greuze; M 11 ' de Pardaiilan, qui veut être religieuse pour ne point déroger ; et, parmi les personnages secondaires, mais bien en relief, M»' Boc, cette méchante vieille fille si bien réussie, qui, sous prétexte d’obligeance, se fourre partout, s’occupe de tout, médit de tout, et égratigne comme une châtie en caressant. Voyez ses lèvres minces, son faux sourire, et dans ses yeux secs et froids un éclair de joie quand elle peut nuire à son prochain, etc., etc.
Les deux principaux personnages de cette histoire sont peut-être
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trop parfaits. Où cette jeune Lucie a-t-elle acquis cette science de la vie, cette sûreté de jugement, toujours surprenantes à un âge aussi tendre, mais surtout dans le milieu dans lequel elle a été élevée ? Serait-ce par hasard que le malheur, ce grand instituteur, lui aurait fait ses tristes révélations? Il en est de même de Michel : pour un paysan, il a des aspirations et des délicatesses inouïes. Ce sont deux exceptions sans doute; mais, à la rigueur, comme tout ce qu’il y a de beau et de bien, elles peuvent exister.
Nés dans le même pays, ayant partagé les mêmes jeux dans leur enfance, longtemps leur amour grandit sans qu’ils en aient conscience: le jeune homme trouvant tout naturel d’adorer une si charmante fille qui joint tous les charmes à toutes les qualités solides. Pour elle, ce qui est parfaitement naturel et bien décrit, cesontses luttes, ses hésitations. D’abord elle ne peut croire à son amour pour Michel. En se sentant émue, troublée, elle s’interroge. Mais non, ce n’est que de l'amitié; il est impossible qu’elle puisse éprouver un autre sentiment pour ce beau paysan qu’elle ne peut épouser. Mais peu à peu, gagnée par son attachement si vrai et si désintéressé, ses préjugés faiblissent, et un amour sérieux et grave s’empare de son âme. En le voyant triste et malheureux, un beau jour elle fuit comme Galathée en écrivant sur un banc : « Michel, je vous aime ! » A force de patience, de tact, de sagesse, elle finit par gagner scs parents qui, en voyant mourir Clarisse de désespoir, ne veulent pas sacrifier leur dernière Ûlle, et l’accordent malgré leurs préjugés au jeune paysan qui les a secourus et aidés dans leur détresse. Elle marche donc à l’autel, la vaillante enfant ! heureuse et souriante au milieu des quolibets du village. M m * Bourdon fait épouser sa 011e au bel ingénieur qui a abandonné la trop aimante, trop crédule Lise, et fait mettre son enfant à l’hospice des Enfants-Trouvés.
Six ans après, tout, dans le village de Chavagny, a bien changé. M m * Michel, plus fraîche, plus belle que jamais, a accepté sa vie de paysanne sans renoncer tout à fait à son' élégance native. Tout respire autour d’elle l'aisance et le bonheur. Michel l’admire et l’aime de plus en plus, et ils n’ont rien à désirer lorsqu’ils sont entourés de leurs charmants marmots et de ceux de Gène qui est toujours l'amie préférée de Lucie. M. Gavel a continué, marié, ses habitudes de libertinage ; mêlé à une triste histoire, il est forcé de quitter la
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France et d’aller cacher sa honte en Amérique. Aurélie, toujours froide et sans élan, le suit en se drapant dans son dévouement. M lle Boc est toujours la même : elle épiera, elle jasera, elle médira jusqu’à la Un de ses jours.
Voilà à peu près le fond de cette histoire; mais ce que nous ne pouvons rendre, c’est la vérité et le charme des détails, la fine observation, l'art avec lequel tout cela est conduit; le style, toujours simple, naturel, approprié au sujet, s’élève parfois jusqu'au sublime. Bien n’est plus beau et plus effrayant dans sa vérité que l’agonie de la pauvre Clarisse qui ne peut se résigner à mourir: puis elle jette sur son passé un regard désolé, elle demande ce qu'elle a fait à Dieu pour avoir été privée de tous les plaisirs de la terre et de toutes les joies de la femme ; et, retombant épuisée sur son oreiller, elle cherche la main de sa mère et lui dit : « Maman, empêche ma sœur de mourir comme moi. » Puis, il y a des paysages splendides qui ne peuvent être faits que par un véritable admirateur de la nature, des descriptions charmantes : on voit le brouillard qui s’élève, les sillons qui fument, on sent la chaleur accablante de Midi, la douce brise du soir; tout cela est bien observé et bien rendu ; il y a des pages aussi belles que les plus belles de Georges Sand, même force, même ampleur et même simplicité; moins d’idéalité, de lyrisme peut-être; mais un plan mieux conçu et une observation plus exacte. M. André Léo a fait un bon et beau livre : avant qu’il soit peu, il aura un nom, et son roman prendra place à côté des meilleurs.
Signé, Charles-Bernard Derosne.