SEPTEMBRE 18G
Walter Scott, dans une des notes de la Prison d’Êdimbaurg, rapporte l’histoire d’une pauvre folle, nommée Fannie, qui, entre les années 1767 et 1775, parcourait les districts montagneux de l’Ëcosse et de l’Angleterre, accompagnée d’un petit troupeau de brebis. Elle n’était pas née pour une telle condition. Fille d’un riche gentilhomme campagnard, elle tomba éprise d’un berger et voulut l’épouser.
Pénétré de la honte qu’une inclination si étrange infligeait à sa famille, son père, dans un accès de fureur, tire un coup de pistolet sur le berger et le blesse mortellement. Fannie accourt, elle se précipite auprès de son amant, qui expire entre ses bras en lui recommandant son troupeau. La malhR» reuse fille ne rentre pas sous le toit paternel : le désespoir lui ôte la raison ; elle ne se souvient que des dernières paroles de son amant ;N^lle rassemble les brebis, elle les chasse devant elle; elle est devenue bergère.
Toutes les mésalliances n’aboutissent pas à de semblables cata-
o#rj,l
adet«
rid*!
oig ?* 1 pàtf^ , « 11**1 a lui i* 6
ikrefc
strophes, et mademoiselle Lucie Bertin, dans le roman d'André Léo, peut devenir la femme du laboureur Michel, sans que son père se porte à des voies de fait aussi fâcheuses. Si jamais cependant mariage causa du scandale, ce fut celui-là. Il scandalise les parents de Lucie, les époux Bertin, couple oisif et misérable, emprunteur et vaniteux, criant famine et meodiant plutôt que d’abaisser sa dignité bourgeoise jusqu’à mettre la main à la terre. 11 scandalise les cousins Bourdon, les plus gros propriétaires du pays, qui donnent tous les ans une robe de soie à Lucie, et qui vont marier leur fille à l’ingénieur du département. 11 scandalise mademoiselle Boc, la directrice des postes de Chavagny, qui ne trouve pas même les paysans bons à faire des domestiques, et qui n'a jamais pu conserver une fillette à son service plus d’un mois, malgré l’égalité bien connue de son caractère. 11 scandalise tout le monde, gens pauvres et aisés, bourgeois et paysans, et des derniers ne sont pas les moins prompts à jeter l'injure à Lucie, à blâmer la présomption de Michel. La vieille Françoise elle-même ne voit pas de bon œil son fils épouser une demoiselle. Il n’est pas jusqu’à Lucie à qui la première pensée de ce mariage ne paraisse révoltante.
Cela se comprend assez : dans notre société, les mœurs relèvent et maintiennent entre les classes de citoyens toutes les barrières que la loi a abattues. Là surtout où la bourgeoisie est peu éclairée, comme dans certains petits centres, les idées aristocratiques exercent un tyrannique et ridicule empire. Pas de bourgade qui n'aii ses patriciens. filais la sotte vanité n’est pas la seule cause de ces frontières invisibles et souvent infranchissables. Les principes de nos lois sont démocratiques, leurs dispositions ne le sont point. Que sert de dire que les hommes sont égaux si on ne les rend vraiment égaux en développant chez tous l’intelligence et la moralité? L’instruction chez nous est encore un privilège, de là des différences d’idées, d'habitudes, de langage, qui rendent très-diffièile la fusion des classes par le mariage. Une jeune fille de la bourgeoisie peut s'élever jusqu'à un type féminin très-fin et très -charmant : elle acquiert un agrément qui, à côté de qualités plus héroïques, est encore de quelque valeur chez une femme et qu’elle a raison d'estimer en elle. C’est une plus grande délicatesse des sens, un langage plus modeste, un parler plus doux et plus harmonieux, des gestes plus réservés que
ceux qu’on trouve sous le toit des chaumières et dans les cours de fermes.
Ce mérite qu'elle a reçu du milieu qui l’entoure, elle entend le conserver pour lui : il souffrirait une diminution d’éclat si elle le rendait l’hô'.e des villages. C’est en vain qu’elle remarquera chez tel de nos paysans (en admettant qu’elle les voie d’assez près), l’énergie du caractère unie à la véritable noblesse du cœur, à la justesse de l’esprit. L’estime e;t un sentiment sans force en ces jeunes têtes; elle n’y éveillera pas l’amour; elle n’empêchera jamais certaines répugnances dont il ne s’accommode point. Voilà pourquoi, malgré tout l’art des romanciers, de tels mariages, au lieu de l’inclination mutuelle et irréfléchie de deux jeunes cœurs, révèlent toujours de l’un des côtés je ne sais quel parti pris qui sent l’apostolat; car l’héroïne est trop avisée pour renoncer aux habitudes distinguées que le lecteur lui suppose ; elle saura y gagner son mari ; elle l’élèvera à son niveau. Cela donne certainement à la passion quelque chose de ferme et de généreux qui intéresse les esprits graves; mais elle y perd aussi de son caractère naïf et spontané, puisqu’il parait contradictoire à la nature de l’amour d'aimer ce qu’on trouve d’abord nécessaire de rendre aimable.
J’avais besoin d’insister sur la didlculté qu’il y a à concilier dans un roman de ce genre le naturel et la simplicité avec la donnée rigoureuse du sujet. Cette difllculté, l’auteur d 'Un mariage scandaleux l’a vaincue. Nulle pad la vérité des caractères et des sentiments n’est sacrifiée au besoin de défendre une thèse sociale. Il ne se peut rien de plus naïf et de moins forcé que le doux commencement de l’amour de Lucie pour Michel Sa vanité patrieienue s’offense d’abord que ce jeune paysan ose lever les yeux sur elle. Mais comment dédaigner cet amour timide et dévoué? Personne encore ne l’a aimée et personne ne l’aimera. Pauvre fille sans dot, elle vieillira dans l’abandon comme sa sœur Clarisse. Son cœur se révolte, elle veut vivre, elle veut être épouse et mère. Dès lors son parti est pris : elle ne prétend pas que son mariage soit un déû jeté à la face du monde, mais elle ne reconnaît pas aux préjugés de ce monde égoïste le droit de lui interdire toutes les tendres aspirations de la nature, la vie complète et libre. Elle accepte bravement le combat; elle aime Michel, elle l’épousera, et ses parents n’en gé-
miront pas longtemps, car, grâce à l’activité, à l’intelligence de Michel, l’aisance entrera au logis.
Après le personnage de Lucie, citerai-je celui de Clarisse, sa sœur aînée que j’ai nommée tout à l’heure? Plus achevé, encore mieux rendu peut-être que celui de Lucie, avec lequel il est en opposition nécessaire, il développe et complète la pensée du livre. Clarisse est le déplorable type de ces pauvres filles que les exigences du luxe moderne et les convenances sociales condamnent à un célibat où leur vanité s’obstine et contre lequel leur cœur se révolte : isolement douloureux qui éteint peu à peu les sentiments généreux du jeune âge.
Nous n’avons vu nulle part tracée avec autant d’énergie la saisissante figure de ces vieilles filles de vingt-sept ans à la fois victimes et complices d'une loi cruelle, à qui la pauvreté, comme jadis les vœux monastiques, impose des vœux perpétuels qu’elles n’osent rompre de peur de déroger. Nul romancier ne nous avait fait suivre avec cette rigueur l’étiolement, la flétrissure de la beauté de l’àme et de ceile du corps au sein de cet abandon; aucun n’avait traduit avec tant de puissance cette amertume, ce déchirement intime, ces cris d’angoisse bâillonnés par l’orgueil.
C’est une des conceptions les plus hardies du roman moderne que celle de ce caractère aigri qui provoque à un degré presque égal la sympathie et l'éloignement. Pauvre Clarisse! importunée autrefois d’une santé villageoise, elle a souhaité de maigrir afin d’avoir plus de distinction. Les déceptions, la misère, n’ont que trop bien exaucé ses vœux. Minée par une maladie fatale, elle s’éteint lentement : jouissances entrevues de la richesse, délices souhaitées de l’amour et de la maternité, tout ce qui fait l’éclat de l’existence et tout ce qui en fait le prix, biens faux ou vrais de la vie qu’elle n’a pas goûtés, occupent sa pensée sur son lit de douleur et jettent dans son cœur un assemblage de désirs légitimes ou malsains, de regrets amers et confus. Elle reproche durement à sa sœur la bassesse de ses inclinations ; elle est jalouse pourtant de cet amour qu’elle dédaigne.
De toutes les mauvaises passions, écrivait H. Murger, l’envie est celle qu’on a le droit de condamner sans lui permettre do se défendre, car celui qui absout un envieux ou le plaint seulement fait
descendre l’indulgence ou la pitié au rang du sacrilège. Eh bien, j’oseafilrmer que l’envie, sous les traits de Clarisse, est plus que digne d'indulgence: elle émeut, elle touche.
Ëcoutez-la à ses derniers momenis :
« — Ma sœur, » dit le curé qui vient lui administrer l’extrêmeonction, a ceci n’est point un appareil lugubre, ni une cérémonie o funèbre. C’est la religion qui vient consoler votre ûme, conjurer
• en vous l’esprit du mal, et racheter les péchés de votre jeunesse.
« Acceptez le divin sacrement qui purifiera vos sens et sanctifiera « votre cœur.
« — Ai-je péché, » s’écria-t-elle, « et qu’ai-je à purifier! qu’ai-je à « racheter, moi fui n'ai pas connu la vie P»
Le prêtre insiste :
« — Que sont les vanités du monde... ?
« — Je ne les connais pas.
« — L’amour humain n’est qu’une chimère; ses joies sont méprisables et impures.
« — Qu’en savez-vous, vous qui n’avez point aimé P Ce n’est pas « vrai ! La fille de Jephté a pleuré devant Dieu parce qu’elle mourait « sans être mère. . »
Les dernières paroles qui s’échappent de sa bouche mourante sont une protestation , un cri d'amour qui lui fait tout pardonner :
« — Maman, empêchez que Lucie ne meure comme moi ! »
Il faudrait tout citer et textuellement. Obligé de me restreindre, je sens qu’en morcelant ces phrases, j’en atténue l'effet. 11 faudrait transcrire entières ces pages remarquables, depuis la visite du prêtre et l’affreuse agonie de la pauvre enfant jusqu’aux plaintes de la mère :
« — Auralt-on cru qu’elle devait mourir quand elle marchait « toute petite avec ses souliers bleus et sa iobe blanche, si fraiche
• et si rose alors ! Nous avions pleuré de joie de lui voir faire ses premiers pas... »
Tout cela est simple, tout cela est parfait. Et tant s’en faut que celte scène soit isolée dans le roman et brille aux dépens des autres. 11 y en a d’un dramatique terrible, comme celle du bois des Berjottes ; il y en a de gracieuses, comme la promenade sur la rivière,
en chaland, au milieu des tiges rondes et flexibles du nénuphar. Le bal au village est encore un morceau très-agréable et d’une originalité suffisante, après que tant d’auteurs de mérite se sont essayé dans la peinture des scènes champêtres.
Il y a beaucoup de personnages dans ce roman; je ne songe pas à en faire un reproche à l'auteur, son sujet le voulait ainsi. Quand on prend pour litre Un mariage scandaleux, on s’oblige à mettre d’un côté deux amants, de l'autre l’opinion publique, qui compte passablement de représentants. L’action s’élargit, il n’est personne dans la cité qui n’ait sa part d’influence sur les destinées du couple intéressant, part minime en soi, énorme si l’on prend ensemble tous les individus, et le drame domestique s’élève à la façon de ces monuments qu’on trouve dans certains passages dangereux des montagnes, où chaque voyageur jette une pierre en passant. D’ailleurs l’auteur a mis un grand soin à varier les caractères, et tous ces personnages, agissant sans confusion, occupent exactement dans le récit la place que leur importance leur assigne.
J’aurais pourtant, sous ce rapport, une exception à faire. Lucie a un frère. L’auteur n’a pas voulu compliquer son récit par de fréquentes interventions de ce jeune homme et ne le met que fort incidemment en scène. Mais, par cela même, et comme par omission de l’auteur. Il joue un rôle assez étrange. La rareté de ses apparitions au milieu des embarras et des douleurs de sa famille semble due à une indifférence révoltante; cette figure à peine esquissée se forme et s’accuse pour ainsi dire toute seule sous les traits les plus odieux, et, pour n’avoir voulu faire de Gustave Bertin qu’un personnage épisodique, l’auteur en a fait nécessairement un fils et un frère dénaturé sans paraître y prendre garde.
Je n’ai point l’envie de formuler d’autres critiques : les rares défauts qu’on pourrait signaler dans cet ouvrage disparaissent dans l’ensemble des qualités qui le distinguent. Il faudrait l’examiner d’une vue trop curieuse et je crois trop puérile. J’aime mieux résumer mon impression générale. Pour moi, ce roman est une des œuvres les plus remarquables que ces dernières années aient vu éclore. Je n’ai pas assez d’autorité pour me mêler de faire des prédictions en matière littéi aire ; mais je ne crois pas m’avancer beaucoup en annonçant que, lorsque le temps aura fait justice de certains succès,
le livre d’André Léo prendra sa place au-dessus de bien des romans qui ont pfut-éire attiré davantage l’attention publique. Ce qu’on peut encore prévoir, c'est que la main qui a signé ce pseudonyme ne s’en tiendra pas là et nous donnera bieutôt d’antres œuvres dignes de toute l'attention de la critique.
Signé, Dcbiez.