‹ Une vieille maitresseChapitre 10 sur 18 · POUR I. AUTRE IL N Y A PAS DE DENOUEMENT · texte numérisé non relu

POUR I. AUTRE IL N Y A PAS DE DENOUEMENT

UAND Marigny rentra au manoir, Hermangarde était, depuis quelque temps, revenue de l'église.

Les heures qu'elle y avait passées avaient eu pour elle un caractère de solennité imposant et triste. N'y avait-elle pas célébré, à elle seule, les funérailles de son bonheur? Elle avait écouté la messe; puis elle était allée s'agenouiller devant ce simple autel de la Vierge, à la quenouille ornée de rubans par les jeunes filles de la contrée, et là, sous les légers vaisseaux d'ivoire ou de bois peint, ex-voto des ma-

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telots sauvés du naufrage et suspendus à la voûte de cette église de ia côte, elle avait offert à ta Mère de Dieu les débris du sien, — ses souffrances d'épouse et la perte d'un enfant qni ne serait jamais remplacé. C'était la première fois depuis son mariage qu'elle priait avec cette ferveur, car, son bonheur,dont elle était bien punie, avait dévoré dans son âme la place qu'elle y devait à Dieu. Malgré la peine qui l'accablait, elle éprouva pourtant les influences de cette prière que le cœur lance vers Dieu comme une flamme, et qu'il fait retomber sur le cœur comme un apaisement. Elle ne fut pas consolée, mais elle devint un peu plus forte. Elle supporta mieux l'aspect de cette maison, théâtre de la félicité domestique la plus grande qui ait jamais existe, et dont tous les objets lui rappelaient, avec une éloquence désolée et muette, le bonheur qu'elle avait perdu.

Après sa mère dans le ciel, elle pensa à sa mère sur la terre, et elle se mit, en attendant RynOj à écrire à la marquise de Fiers. Pendant tout le temps qu'elle avait été si malade, c'était Ryno qui avait envoyé des nouvelles de Carteret à Paris. Ses lettres n'étaient que de simples bulletins de la santé de sa femme, tracés à la hâte au bord de son lit, et nuancés de tendresses et d'inquiétudes. Hermangarde pensa qu'une lettre d'elle, après toutes celles-là, pa-

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paîtrait bien douce à la marquise, et lui attesterait, par sa longueur mênne, que son enfant était guérie. « Pauvre grand'mère, — murmurait-elle, les yeux baignés de ces éternelles larmes que l'on croit toujours les dernières et qui ne le sont jamais, — vous ne vous doutez point de là-bas que le bonheur, créé par vous à votre fille, n'existe plus ! » Et elle prit le portrait en médaillon qu'elle portait de cette reine des grand'mères, et elle le baisa avec une samte ardeur de respect et de désespoir. Allait-elle lui écrire les événements qui l'avaient frappée? Ressentait-elle, avec une puissance augmentée de la certitude de son malheur, le besoin de confiance qui l'avait tant de fois poussée à tout révéler à sa grand'mère et à se faire essuyer ses larmes par cette vieille main qui l'avait bercée et qui l'avait bénie? Ah! le besoin de se confier, le besoin de mettre sa tête sur une autre poitrine, quand on souffre, elle le sentait avec une énergie qui augmentait son malheur, car elle avait résolu d'y résister jusqu'à la fin. « O ma mère, — disait-elle intérieurement, en regardant un buste de cette jeune Antoinette de Fiers, comtesse de Polastron, posé sur une encoignure de salon, et couvert d'un crêpe noir que la marquise n'avait pas soulevé depuis la mort prématurée de sa fille, — ô ma mère, je vous ai coûté la vie par ma naissance, mais je

n? la coûterai pas à celle qui vous a remplacée, en lui apprenant que le bonheur de son enfant est détruit. Priez Dieu de me donner la force de me taire avec mon unique amie, ici-bas! » Et dans l'exaltation de sa pensée de sacrifice, elle alla soulever le voile noir qui couvrait le buste impassible, et elle embrassa l'argile inerte, comme elle avait embrassé déjà l'ivoire de son médaillon. Elle s'appuyait sur ses affections pour résister à ses affections! Les cris du cœur étouffés, elle revint à sa table à écrire, comme une Trappistine revient de l'autel, après avoir prêté son vœu de silence, et son noble cœur gouverna tellement sa main dans cette lettre, imbibée de tendresse, que la marquise put croire encore que son chef-d'œuvre de bonheur durait toujours.

Elle n'avait pas fini sa lettre lorsque son mari rentra. D'ordinaire, quand il rentrait au logis, cet homme aimé, elle allait à lui avec l'élan de son àme ravie et elle présentait à ses lèvres ce beau front, soumis au superbe, comme si c'avait été la coupe de l'hospitalité de l'Amour! Qiiand il parut, elle se leva d'un mouvement alangui et lui offrit, avec une grâce chaste et triste, ses longs bandeaux d'or à baiser. Il y avait, dans cet abandon, un parti pris si résigné et si fier! Avec sa robe de couleur violette, cette pourpre éteinte dans laquelle les reines portent leur

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deuil (ii'était-elle pas une reine en deuil et la pourpre de l'amour meurtri n'expirait-elle pas dans le noir des douleurs cachées?...), elle avait une expression de souffrance discrèteetd'amour dompté si auguste, que Ryno l'embrassa comme il eût embrassé une sainte Image. « J'écris à notre mère, — lui dit-elle, — et j'ai laissé une page blanche pour vous. » Avait-elle saisi en Ryno une inquiétude sur les confidences qu'elle pouvait faire à la marquise, et voulait-elle le rassurer en lui livrant la lettre ouverte, sous prétexte d'y écrire la sienne? Mais son exquise délicatesse fut trompée; Ryno fut aussi délicat qu'elle. Il ne lut pas un mot de cette lettre dépliée sous son regard. Avait-il besoin de lire une syllabe pour être certain qu'elle savait se taire? « C'est si facile de mourir sans parler! » avait dit son délire. Son délire n'avait pas menti.

Mais ce magnifique silence, gardé avec la providence de toute sa vie, ce refoulement de toutes ses douleurs dans son âme, non seulement mêlait une admiration attendrie à l'amour que Marigny avait pour elle, mais soulevait en lui les nobles scrupules du devoir. « S'il est beau à elle — pensait-il — d'épargner la tranquillité des derniers jours de sa grand'mère et, en se privant de l'amère douceur de la plainte, de ne pas accuser un mari coupable, est-il

grand à moi, qui ai les torts, d'imiter son silence et de rester, après l'avoir trompée, trompant la marquise qui a été pour moi d'une affection si confiante? Je l'aime toujours, elle, Hermangarde; mais après ce qu'elle a surpris, peut-elle vraiment se croire aimée? Elle qui touche à peine à la jeunesse, comprendrait elle que je pusse l'aimer et cependant garder dans mon âme ces foudroyantes influences de dix ans passés avec Vellini?... Absolue comme on est quand on est très jeune; fière, pure et jalouse, elle ne comprendrait rien à ce mal enflammé du souvenir dont je suis la victime. Si je lui parlais de mes sentiments, elle attribuerait peut-être mes paroles les plus sincères à quelque égarement indigne d'elle, et dont elle se détournerait, en baissant les yeux. Non ! avec elle, son silence doit dicter mon silence. Mais avec la marquise, cette femme unique, qui comprend tout et qui connaît déjà ma vie, dois-je rester lâchement silencieux?... Ne lui dois-je pas ma confession tout entière, moi qui lui en ai dit déjà la moitié?... » Et il roulait incessamment dans son esprit de telles pensées. Ce qui le faisait hésiter encore, c'était de causer à une femme d'un si grand âge un chagrin tel qu'elle pourrait bien en mourir. Mais il se rassurait en pensant à la souple force de cet esprit, brisé par toutes les expériences de la vie ; à cette

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sagesse des vieillards qui empêche les blessures morales d'être mortelles, comme la sagesse des jeunes gens empêche les blessures physiques de les faire périr.

Les jours qui s'écoulèrent irritèrent davantage ce désir de dire tout à la marquise. Ils furent muets, renfermés, contraints. Ils traçaient entre Hermangarde et lui à peu près leur sillon accoutumé; mais sous ce pli, visible seulement aux surfaces, il y avait des changements profonds: toute une dévastation d'intimité. Ils en souffraient cruellement tous deux. Épris comme ils l'étaient, mais comprimant en eux les sentiments qu'ils s'inspiraient, ils épuisèrent leurs forces dans ce tête-à-tête contenu et embrasé. Parfois, quand Ryno avait passé plusieurs heures auprès de cette femme si belle et si douce, si grave et si contenue, sur cette causeuse où ils avaient vécu dans l'abandon des plus tendres familiarités, le désir de rompre cette glace, l'amour, la pitié, le repentir, tout le poussait à la prendre dans ses bras et à lui dévoiler le fond de son cœur... mais la pensée qu'elle ne le croirait pas l'arrêtait. Jamais pourtant, c'était bien vrai, il ne l'avait autant aimée. Jamais il ne l'avait vue aussi touchante que sous la calme et pâle acceptation du malheur... Cet amour sans confiance, cette vie qui ne demandait qu'à se répandre et qu'il fallait

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