‹ Une vieille maitresseChapitre 9 sur 18 · II. y · texte numérisé non relu

II. y

dans les pures et fières profondeurs de son âme. Inintelligibles pour elle, mais clairs pour lui, ils montraient sous un jour accablant et cruel ce qu'il n'avait jusque-là qu'entrevu... « Ah!

— disait-elle, les joues pourprées, les yeux rouverts, mais égarés, et de cette voix entrecoupée, séchée par la fièvre, brève et rauque ; cette voix qui fait devenir les ongles bleus de terreur, quand elle vient d'une personne aimée,

— Ryno ! Ryno ! c'est toujours la femme rouge. . . la femme de la Vigie ! Dieu ! Elle ! Toujours ! Chasse-la, Ryno, chasse-la! Ne la prends pas comme cela dans tes bras, car c'est moi que tu tuerais... Chasse-la! Je ne la connais pas, cette horrible femme... Comme elle me regardait à travers le brouillard ! son regard iDrûlait le brouillard et mon cœur... Ah! mon Dieu! » Et après un silence d'épouvante, elle reprenait avec plus d'épouvante encore : « Eh quoi ! elle ne s'en ira pas, cette femme?... Elle est là, maintenant, assise sur de la paille... avec mon mari... avec Ryno. Là! — criait-elle, — là ! » Etson doigt aveugle, comme son regard aveugle, malgré la dilatation de ses prunelles, indiquaient un point de la chambre. Elle se dressait sur son séant, les cheveux défaits: « Mais je ne veux pas qu'elle t'embrasse ainsi devant moi, Ryno! Chasse-la ! ... Il ne la chasse pas ! — reprenait-elle en se tordant les mains avec angoisse. — Oh!

c'est lui qui l'embrasse maintenant. Ah! malheureuse Hermangarde, regarde par le trou du volet, regarde ! regarde ! » Et elle retombait pantelante sur son lit. Ryno, déchiré, souffrait d'une inconsolable pitié. Les larmes le gagnaient comme un enfant. « Ah ! ne pleure pas, — disait-elle, comme si elle avait vu ses larmes par une intuition supérieure à la raison et aux sens; — ne pleure pas! Est-ce que tu pleures parce que je te dis de la chasser? Gardela dans tes bras si tu l'aimes, mais bouche le trou de ce volet... que je ne vous voie plus et que je m'en aille! que je m'en aille... J'ai eu bien froid en venant, mon pauvre Ryno, » reprenait-elle du ton d'une chose simplement racontée. Et elle se prenait à grelotter. Ses dents claquaient. Ryno souffrait de telles angoisses, qu'il aurait désiré que le délire le prît aussi et frappât de mort sa raison. « Ah! si ma grand'mère le savait! — ajoutait-elle rêveusement avec une atroce innocence de cruauté. — Mais n'aie pas peur, Ryno, je ne le dirai pas... Il ne faut pas le lui dire, n'est-ce pas, mon amour? C'est si facile de mourir sans parler!... «Etellese taisait alors pour prouver qu'elle pouvait se taire, mais c'était Ryno qui mourait. Oui ! il mourait puni, châtié, supplicié par ce délire dans lequel sa conscience épouvantée entendait comme la voix de Dieu.

Hermangarde resta toute une longue et horrible journée dans ce paroxysme violent. Le médecin craignit quelque temps une congestion mortelle. Mais des accidents d'une autre nature vinrent dégager le cerveau. Ryno, qui ne l'avait pas quittée un instant, épiait le moment où elle recouvrerait la connaissance. Quand elle lui revint, ce fut vers le minuit du lendemain, — à l'heure où, la veille, elle l'avait probablement perdue. Ses yeux, qui s'étaient fermés dans un lourd accablement, se rouvrirent doucement avec leur intelligent rayon. « Où suis-je ? » fitelle d'une voix faible. Mais elle s'arrêta, — se souvint, — et regardant son mari qui lui avait pris la main, elle la retira, comme si un serpent l'eût piquée. Mouvement de rancune instinctive et jalouse, qu'elle corrigea en la lui rendant. Hélas! il ne dit rien de ce mouvement qu'il avait compris. Il avait seulement baissé les yeux. Quand il les releva, il la vit qui le regardait avec deux gros sillons de larmes silencieuses... Ce fut tout, et tout pour jamais ! En reprenant sa raison, cette femme, d'une trempe trop divine pour cette terre de perdition, avait repris la virginale nature qui mettait la main sur le mystère de son âme, comme la pudeur surprise la met sur le mystère de son corps. Jusque-là, elle n'avait eu que des soupçons qui la dévoraient. A présent (son délire

avait appris à Ryno), elle avait une certitude morne comme le malheur accompli. Elle allait recommencer de vivre sans se plaindre, les lèvres fermées par un sourire résigné, et une épée enfoncée jusqu'à la garde dans le sein, comme la Mater dolorosa du Stahat.

Pour une âme élevée, comme Tétait Ryno, cette magnanimité du silence, cette grandeur de réserve touchante fut un genre de torture, inexorable, méritée, et qui devait durer longtemps. Pourquoi cesserait-il, en effet ? Les torts qu'il avait étaient irréparables. Hermangarde pouvait les pardonner; mais il connaissait cette âme aux sentiments reployés et qui ne rendait rien de ce qui y entrait, comme la tombe. En pardonnant, elle se souviendrait. Elle n'oublierait pas. Or, si le pardon n'est pas l'oubîi, il n'honore que celui qui pardonne ; mais c'est une humiliation qui s'ajoute, comme l'assaisonnement d'un poison, à la douleur du repentir. Ah! l'avenir de ce mariage était bien brisé! Il le fut deux fois. Hermangarde ne put résister aux fatigues morales et physiques de la terrible nuit où elle était allée secrètement au Bas- Hamet. Elle accoucha, avant terme, d'un enfant mort, et elle ne lui survécut que par le miracle de jeunesse et de force qui était en elle. « Ah ! pourquoi — pensa-t-elle alors — n'ai-je pas imité ma mère, morte en me donnant la nais-

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sance ? Cela n'eût-il pas mieux valu pour mon pauvre enfant et pour moi? » Ce qui augmentait encore sa peine, c'était une pensée qu'elle ne disait pas. En pleurant son enfant perdu, elle pleurait toutes ses espérances maternelles. Elle savait qu'elle n'aurait jamaisplusd'autreenfant... Plus digne de s'appeler du nom d'Hermine que sa grand'mère, madame de Fiers, elle sentait bien qu'une seule tache avait fait mourir dans sa personne, non la femme qui aimait Ryno, mais celle qu'il avait épousée... Pendant les trois semaines qu'elle garda le lit, elle adressa mentalement tous les jours à cette petite statue de la Vierge, sa relique de jeune fille, que l'Amour conjugal n'avait point exilée de ses rideaux, un de ces vœux qu'on aurait pu croire téméraire, si on n'eût pensé qu'à sa jeunesse. Elle attendait impatiemment l'heure où, dans de tristes relevailles, elle irait le renouveler à l'hôtel bleu de mer de cette Étoile du matelot, qui est aussi la consolation des femmes malheureuses, dans la pauvre église de Carteret.

Ce moment arriva enfin. Ryno, qui ne l'avait pas quittée une seule fois et qui avait reçu dans la poitrine le contre-coup de toutes ses douleurs, avait prolongé, le plus possible, toutes les précautions de la convalescence. Il n'avait as voulu qu'elle sortît trop tôt. Doux avec

elle, comme elle était douce avec lui ; se surprenant parfois à être tendres, mais tristes tous deux, comme si tous deux ils avaient eu la conscience de l'irréparable, ils eussent offert à l'observateur un touchant problème de sentiment, mais insoluble. Tout le temps qu'elle avait été malade, Ryno l'avait soignée avec un dévouement sous lequel battait le désir d'une réparation impossible. Le dictame qui guérit tout, il ne l'avait plus. Lui, cet homme taillé pour les succès extérieurs, ce satrape de salon, d'un esprit si retentissant quand il en sonnait les fanfares, avait eu la coquetterie des soins imperceptibles, des mille grâces voilées de chambre à coucher qu'ont les femmes, quand elles soignent ceux qu'elles aiment. Le jour où elle parla d'aller à l'église, il consulta le temps, le degré de température, ordonna qu'on chauffât la voiture et voulut l'accompagner. Ce fut elle qui s'y opposa. Elle désirait être seule pour faire ses dévotions, dit-elle. Il n'insista pas et elle partit.

C'était un jour de la fin de février, — journée d'hiver presque douce comme un jour d'automne, et baignée dans quelques heures d'un pâle soleil. Énervé par la vie close et douloureuse qu'il avait menée depuis trois semaines, Marigny descendit prendre l'air sur les marches de l'escalier qui conduisait des murs du manoir

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à la grève. Il n'était pas fâché d'être seul. Mille pensées contraires l'assiégeaient. 11 songeait à Hermangarde, à madame de Fiers, à laquelle il n'avait écrit que pour lui donner des nouvelles de la fausse couche de sa femme II pensait aussi à Vellini, cette fatalité de sa vie, la cause du mal qui était arrivé. Pendant la souffrance d'Hermangarde, il avait reçu plusieurs lettres de la Malagaise ; puis il l'avait vue, de la fenêtre, passer bien des fois sur la grève, les yeux tournés toujours du côté du manoir, ou en canot, avec les pêcheurs, descendant la ligne bleue du havre et gagnant le large, sous un bon vent. « Quelle patience elle a eue pendant ces trois semâmes ! » se disaitil en se rappelant l'impétueux caractère de cette femme qu'il n'avait jamais pu dompter. Ce jourlà, — par cette pure et fraîche matinée, — quelque chose lui soufflait qu'elle ne pouvait pas être loin. Il est des êtres qu'on respire sans les voir et dont les vents imprégnés nous apportent, de loin, les émanations ! L'histoire des palmiers, c'est l'histoire des hommes. Une chaloupe à voiles remontait le havre avec lenteur. Quoiqu'il ne discernât rien sous ces voiles brunes qui couvraient, en se renflant, la légère coquille de bois noir d'un bonnet mystérieux et bizarre, il pensait qu'elle devait être là. Aussi descendit-il sur le galet qui bordait le

DENOUEMtNT POUR LUNE. 257

havre et s'avança-t-il tout contre l'eau. Son mouvement fit arrêter la chaloupe, qui tourna sur elle-même comme si elle eût tenté d'aborder sous sespieds. Alors il s'assura qu'il l'avait divinée. Elle était là, à moitié cachée sous les voiles, plus cachée encore (ne lui avait-elle pas promis d'être prudente?) par le genre de costume qu'elle avait choisi. Avec son mantelet de ratine blanche, à la cape doublée de ponceau, et son foulard à la tète, tordu avec une négligence de créole, on l'aurait prise pour Bonine Bas-Hamet ou quelque autre fille de la côte; car elles ôtent leur haute coiffe quand elles vont en mer, de peur du vent. Marigny, malgré les préoccupations de sa tristesse, ne put s'empêcher de sourire en la voyant ainsi vêtue, la scûora Vellini.

— a Viens ici, Ryno ! — lui dit-elle, mais en e.-pagnol, — nous ferons un tour sous la falaise et je te débarquerai sous les dunes. Hermangarde est maintenant guérie, et il y a trois semaines que je vis sans toi ! »

Il hésitait. « Caramha ! » fit-elle avec impatience. Mais il pensait qu'il serait rentré au Iianoiravant Hermangarde, qui avait une messe entendre, et alors il n'hésita plus. La barque îdescendit le havre, passa, leste, entre les eux fanaux et cin;;ia en mer.

ELLiNi, — dit Ryno, aussi en espagnol, pourne pas être entendu des deux pêcheurs qui menaient la chaloupe, filant entre deux vagues comme un poisson entre deux flots, — Vellini, je m'attendais presque a des reproches. En sortant de tes bras retrouvés, je suis resté trois semaines sans te revoir, sans même répondre aux lettres que tu m'as envoyées ; mais mon excuse, ma pauvre amie, est dans des choses que tu ne sais pas. Tu ignores ce qui s'est passé au manoir.

— Ton excuse est là ! » lui répondit-elle, en lui touchant légèrement le visage. En effet, elle

y était, et bien éloquente ! Il était chang-^ comme un homme récemment échappé à la ^mort. Cette vie sans air dans laquelle il avait vécu, les douleurs et le danger d'Hermangarde, l'amour mêlé de pitié qu'il avait pour elle, ses remords, et enfin l'ennui de tout cela, car l'homme s'ennuie de ses douleurs comme de ses joies, — l'ennui est le par-delà de toutes ses activités! — lui avaient posé sur les traits un masque dévasté qui faisait frémir.

— a Oui ! — reprit-il, — mais l'accusation est ici. » Et comme elle l'avait touché au front, il lui toucha sa joue brune. Elle était presque aussi changée que lui. Ces trois semaines avaient pesé sur elle. Dans ce jour cru de l'atmosphère tl'une mer sans brume, dans cetteâpre lumière d'un ciel bleu qui semblait fouiller les moindres rides sur les visages comme sur les flots, il vit la dure empreinte, laissée partout, des passions f|ui l'avaient encore plus jaunie et qu'elle avait été obligée de refouler dans son cœur.

— « Ce n'est point une accusation, — fit-elle, grave et douce comme il ne l'avait jamais vue- — Je savais tout, Ryno.

— Non ! tu ne savais pas tout, — reprit-il. — Le malheur s'était abattu sur ma maison. Ma pauvre Hermangarde était en péril de moinir. Tu savais cela comme tous les autres, comme les domestiques qui m'entouraient, comme le

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village, comme le pêcheur qui m'apportait tes lettres et qui ne voyait que visages désolés au manoir. Mais il y avait quelque chose que tu ne savais pas, Vellini, car personne ne le savait que moi seul et elle... C'est que si elle souffrait des tortures d'âme et de corps, à la briser, malgré la force de sa jeunesse, c'était nous quien étions cause. C'est que si elle fût venue à mourir, comme je l'ai craint à la fin de bien des journées, c'est nous, Vellini, qui aurions été ses assassins ! »

Elle le regarda avec un étonnement fixe. Ils étaient assis au pied de la voile, le dos tourné aux pêcheurs qui ramaient à l'extrémité de la barque. La brise soufflait ses plus favorables haleines et ils allaient, frisant les brisants, comme s'ils eussent voulu arriver en sept quarts d'heure à Jersey, qu'on voyait nettement dans les clartés du temps, blanc comme un linge étendu par des lavandières au soleil.

— o Oui, — reprit-il, comprenant son regard, — nous aurions été ses assassins! Qijand, au Bas-Hamet, je t'ai quittée, il y a trois semaines, toi, mon passé, rallumé avec des voluptés cruelles, et que je fus revenu à Carteret, je retrouvai Hermangarde au bord de son ht, habillée et sans connaissance. Elle ! cette femme élevée dans toutes les délicatesses de la vie, était venue seule, la nuit, à pied, en se cachant.

au Bas-Hamet, par la neige et le froid sur ces grèves, exposée aux insultes des contrebandiers ou des matelots. Elle avait tout bravé, mais elle y était venue, poussée par une jalousie couvée longtemps. Elle nous avait vus par la fente du volet de ta cabane, et elle n'avait pas crié; elle avait eu la force de rester là et de s'en retourner comme elle était venue, mais avec des certitudes, avec des spectacles pires que la mort, dans le cœur. Dieu, qui avait eu pitié d'elle, lui avait mesuré ses forces et elle ne s'était évanouie qu'au pied de son lit, en rentrant. C'est là que je l'ai retrouvée... Ah! Vellini, je n'oublierai jamais le moment où je la pris dans mes bras chauds de toi et où je la retiédis de la vie que tu y avais laissée. Elle fut longtemps dans un état désespéré. Son délire m'apprit ce qu'elle avait fait, — car depuis, le croiras-tu? elle ne m'a rien dit qui fût une plainte ou un reproche. Elle a une fierté douce que tu admirerais.

— Pauvre Hermangarde! » fit Vellini attendrie, et une larme se montra dans les cils de ces yeux que les hommes trouvaient féroces. Ryno fut touché de cette larme. Il la but aux yeux qui la contenaient avec une triple soif d'amour, de générosité, de justice. Ah ! la séduction par la générosité est la plus puissante sur les âmes sincères! Q uand nos vieilles maîtresses

pleurent sur nos jeunes femmes, elles ajoutent à la magie du passé un prestige plus irrésistible encore. Est-ce qu'on ne s'amnistie pas des fautes qu'on a faites, quand celles pour qui on les a commises sont de magnanimes créatures? Pour régner sur des âmes qui ont de la noblesse, il n'est rien tel que de se montrer bon.

Il s'était tu, et elle ne parlait pas. Qj-i'eûtelle dit, cette femme sauvage, cjui ne comprenait que l'amour et toutes ses furies, et qui le voyait pour la première fois, muet et désarmé, à force de fierté pure? Cependant, la coquille de noix qui les berçait, dans sa concavité mobile, comme un nid d'oiseau balancé dans les rameaux par lèvent, fendait toujours les vagues amoncelées. Le flot, scindé parla proue, moutonnait, comme disent ces gens de mer qui composent leur langage d'Qcéan avec leurs souvenirs de pasteurs et révent ainsi à leur enfance. Ils avaient doublé la falaise, et là, ils avaient reviré de bord, creusant un sillage nouveau dans le sillage qu'ils avaient tracé. Arrêtés sur le plateau liquide d'une mer qui ressemblait à un bassin de vif-argent, tant elle était étincelante, ils avaient jeté le filet sous la barcpie immobile, en attendant le moment de débarquer Ryno sous les dunes, au commandement de Vellini.

— « Oui, pauvre Hermangarde! — fit Ryno,

rcomme un écho mélancolique. — Elle a souffert cruellement par nous. Elle a été frappée dans sa maternité même : son enfant est mort comme le nôtre, Vellini. — Et il ajouta avec un accent amer qui résumait toute son âme : — Je ne suis pas heureux en enfants! »

La Vellini baissa la tête pour cacher à son ancien amant l'éclair fauve qui traversa ses prunelles. Une joie involontaire, plus forte que sa nature généreuse, lui était entrée dans le cœur, aux dernières paroles de Ryno. Elles lui rappelaient, il est vrai, une époque funeste de sa vie : l'arrachement, par la mort, d'un être aimé, de sa mamelle, la perte toujours saignante de sa Juanita; mais l'idée que la femme de Ryno n'aurait pas sur elle la supériorité du don d'un enfant, offerte la mâle affection d'un père, lui coula dans les veines du cœur une immense dilatation.

Ils se turent encore. Est-ce que leurs paroles auraient pu contenir leurs pensées?... Appuyés, épaule contre épaule, ils se laissaient aller au branle voluptueux de la lame bleuâtre, sous cette voile que le soleil chauffait d'un faible rayon. A cet air nitré d'une atmosphère marine, Ryno éprouvait dans le poumon, comme dans le cœur, un élargissement de tout son (Ure, captivé, comprimé si longtemps. Malgré sa pitié et son amour pour Hermangarde, il se

trouvait mieux auprès de la femme qu'il n'aimait plus qu'à côté de celle qu'il aimait. Qlioî d'étonnant? Toutes ses relations avec Vellini étaient droites et vraies; avec Hermangarde, elles ne l'étaient plus. L'air vital du cœur, n'est-ce pas la confiance? Le bonheur entre ceux qui s'aiment, c'est de parler haut. Il le reconnaissait, il l'appréciait, et il n'était pas une de ces sensations sous lesquelles s'entr'ouvrait son âme, qui ne fût un anneau de plus à la chaîne qui l'attachait à Vellini.

Cependant, ils donnèrent bientôt le signal de toucher la rive, et la chaloupe, manœuvrée par des hommes qui connaissaient tous les écueils de la falaise comme les plombs de leurs filets, les déposa dans une petite anse, étroite, hérissée comme une passe, — espèce de croissant entre deux brisants. Les pêcheurs retournèrent à leur pêche. Mais eux — comme il était de bonne heure encore — se mirent à remonter la falaise par un sentier détourné, de sable fin. Ils parvinrent bientôt à sa cime. Vellini voulait montrer à Ryno, lui dit-elle, une espèce de caverne qui pourrait servir d'abri à de mystérieux rendez-vous. Elle l'avait découverte dans ses promenades solitaires. Cette caverne, du reste, était très célèbre dans le pays et gardée par de singulières superstitions. On l'appelait le Tombeau du Diable, et l'on disait qu'il y revenait. Là,

un jour lointain du temps passé, le diable s'était battu avec saint Georjnes, racontaient les vieilles du rivage. Le grand Saint l'avait terrasse sous son cheval de guerre et l'avait atteint d'une blessure immortelle, contre un de ces rocs entr'ouverts. Après le combat, saint Georges était allé, avant de remonter au ciel, planter sa lance sur le tertre où l'on a bâti l'église qui porte son nom. Les antiques légendaires qui racontaient ces choses, montraient à leurs enfants des marbrures rougeàtres qui sillonnaient la pierre bleue du rocher, comme une incrustation du sang du démon, indélébile aux pluies du ciel et à la main des siècles. Vellini était venue plusieurs fois s'asseoir sur une des tables de ces rocs, qui avaient l'air d'un tombeau, et elle avait pénétré par une crevasse, à moitié cachée par les blocs dressés alentour, dans une espèce de souterrain où l'on n'arrivait qu'en rampant, mais où, une fois entré, on pouvait se tenir debout et largement circuler. Il est probable que bien des contrebandiers des environs avaient empilé là plus d'un baril de rhum et plus d'une caisse de foulards anglais. Des gouttes de jour y tombaient par des meurtrières naturelles, trouées dans la pierre, et les bruits du dehors, réduits comme la lumière, y filtraient, diminués comme elle. Jamais antre ne fut mieux destiné, par le jeu des terrains, à cacher des desseins

coupables ou des bonheurs persécutés que ne l'était ce Tombeau du Diable (comme on l'appelait), et que Satan, dont il était le sarcophage, offrait, comme un refuge, à ses favoris parmi les vivants. Vellini y conduisit Ryno. On voyait dans ce souterrain un vieux banc vermoulu qui indiquait, par sa présence, que ce lieu solitaire et abandonné avait été hanté et presque habité autrefois. Indépendamment des contrebandiers, familiers à cette côte, peut-être avait il servi à cacher entre deux marées, lorsque tout l'Ouest s'insurgea, quelques-uns de ces agents des Princes qui correspondaient avec les Chouans, comme ce Qi^iintal, par exemple, -cet homme héroïque de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qui menait seul une barque de Port-Bail à Jersey et courait la poste avec une rame et un fusil, à travers les écueils d'une mer féconde en naufrages, pour le service du roi de France : Qtiintal de nom, disaient ses compatriotes, mais au??] Qiiintal de fer, sous la peau d'un homme*.

* Ce Quintal, qui a écrit son nom dans la mémoire d'hommes qui ne sont déjà plus, est tombé fusillé sur la place de Grève, percé des balles jacobines de Bonaparte, mâchées par Fouché. Comme M. de Frotté, comme Cadoudal , comme M. d'Aché, trahi, dit-on, par la belle et soi-disant infâme M'"^ de Vaubadon, comme des centaines d'autres, tombes méconnus dans le nuage de poudre des partis qui s'est étendu sur l'histoire autant que sur les bruyères, maintenant sereines, des cam-

Ryno et Vellini s'assirent sur ce banc oublié, qui avait vu sans doute, à quelque soir, sur ces planches tremblantes et verdies, plus d'une belle fille de douanier, entraînée par un fraudeur amoureux, qui, ce soir-là, faisait deux fois la fraude, en faisant l'amour avec elle. Aujourd'hui, il s'y asseyait un couple encore mieux approprié au caractère de cette grotte pi-esque inaccessible, retirée, noire, profonde, si bien créée pour jeter son ombre dans l'abîme de deux cœurs, vides des jeunes sensations de l'amour, mais pleins du ferment des souvenirs et de leur redoutable ivresse.

— « Ryno, — dit Vellini avec un sourire qui cachait dans sa gaieté une tristesse, — voilà notre boudoir à présent! C'est ici qu'il faudra nous voir désormais. Tu ne peux plus revenir au Bas-Hamet. Tu éveillerais les soupçons jaloux d'Hermangarde. Or, plus que jamais, puisque

pagnes où l'on combattit, Quintal est un de ces hommes, obscurs et grands, dont la gloire de deux jours n'a pas payé la vie. Ces Chouans, qui avaient dans leurs rangs plus d'un Redgauntlet digne du pinceau d'un Walter Scott Normand ou Breton ; ce:; Aigles de nuit qui se ralliaient au cri des chouettes, attendent encore leur historien ou leur romancier. Nous avons déjà commencé de le devenir (voir notre Ensorcelée et notre Che^'alier Des Touches), et nous continuerons de retracer une des époques de l'histoire moderne qui devrait le plus inspirer l'imagination des conteurs.

(Noie de l'ail leur.)

nous 1'; vons rendue malheureuse, nous devons lui ëpargnei" des douleurs. Carino, c'est ici que je viendrai l'attendre, tous les jours, à cette heure. Tu viendras ou tu ne viendras pas, mais moi, je viendrai sans manquer jamais. Je suis libre comme l'air et la vague; je suis libre de tout... excepté de toi. Tu n'as pas, loi, cette indépendance. Tu as la main liée à une autre main que celle de Vellini. Tu ne pourrais venir ici tous les jours, comme moi,- Ryno, et aux mêmes heures, sans bourreler d'inquiéludes le cœur de ta femme. Tu l'aimes encore; moi, tu ne m'aimes plus! Elle doit m'étre souvent préférée. Mais quand les indestructibles souvenirs de notre vie et la clameur du sang mêlé dans nos poitrines te pousseront vers la Vellini, monte ici, Ryno, tu l'y trouveras dans l'attente, avec ta pensée fixe au cœur, cachant dans les entrailles de la terre ce qu'on voit trop quand on ne le cache que dans des entrailles de chair et de sang! »

Elle dit cela avec une énergie si vibrante, et en lançant de tels regards aux stalactites de ces murs de roche, que Ryno, qui l'avait vue si douce sur la mer, toujours emporté par ces éternels contrastes, l'attira vers lui avec un sentiment indompté : « O escarboucle de ma caverne, — s'écria-t-il avec poésie, — oui, je viendrai ici m'asseoir près de toi ! Tu me consoleras

d'avoir blessé l'amour d'Hermangarde. Les jours qui vont couler maintenant entre elle et moi seront bien tristes. Je la connais. Elle m'aimerait encore davantage, qu'elle ne s'abandonnerait plus à moi. L'amour blessé se traînera longtemps sur les débris d'une intimité détruite. Ce ne sera pas comme nous, Vellini, chez qui l'intimité n'a pu mourir, même après l'amour! Ah! oui, je viendrai. Mon beau diamant noir, rentré dans sa gangue, je t'en ferai sortir, pour contempler nos dix ans de vie entrelacée, dans le sombre miroir de tes feux ! »

Ils se levèrent après ces promesses et regagnèrent l'entrée de cette grotte circulaire ; car Ryno ne voulait pas être longtemps absent du manoir. Qiiand ils sortirent de ces obscurités souterraines et qu'ils sentirent le grand air autour de leurs têtes, il était une heure après midi. Le temps se maintenait tranquille, frais et clair. La mer roulait ses nappes d'écume sous la falaise, mais brillait, au loin, d'un éclat doux, semblable à de l'acier damasquiné. La chaloupe qui les avait déposés derrière les brisants,péchait toujours, en tirant vers Portbail. On l'apercevait comme un point mobile, frissonnant dans ses voiles gracieuses, comme une mouette dans ses plumes, hérissées par le vent. Ils parlaient entre eux, se croyant toujours seuls, quand ils surprirent, assise sur le Toin-

beau du Diable, une personne qui était venue là pendant qu'ils étaient descendus dans le souterrain. C'était ce vieux mendiant de Sortôville-en- Beaumont, qui, un soir, au bord du feu allumé dans les miellés, pour radouber le brick Espagnol, avait raconté devant Vellini l'histoire de la blanche Caroline. Il revenait de sa tournée dans les communes voisines, et, fatigué, il reprenait haleine un instant. Sa gaule ferrée, qu'il portait contreleschiens — caries hommes n'attaquent pas les pauvres — et pour sauter les fossés pleins d'eau, était près de lui. Il avait dénoué les cordes qui tenaient son bissac et il dînait avec des croûtes données par les fermiers des environs. Courbé sous son chapeau rougi par les intempéries et dont les larges bords ressemblaient à la couverture d'un four à chaux, il se livrait au plaisir animal de manger, avec le recueillement d'une créature solitaire. Espèce de Saturne, vieux, aveugle et sourd à ce monde extérieur étalé devant lui, il dévorait un pain aussi dur que les pierres, en face de cette magnifique nature qui ne disait rien à son âme. Il était un des habitués du samedi au manoir. Ryno, qui craignait peut-être quelque commérage de cuisine de la part de ce mendiant, vida sa bourse dans le chapeau qu'il lui tendit.

— a Qiie le bon Dieu et la sainte Vierge et

LE lOMBEAU DU DIABLE.

)us les saints du Paradis vous bénissent, lonsieur de Marigny! — lui dit-il de sa voix rainante. — Vous êtes le père des pauvres îens. n

Il jeta à Vellini un regard oblique et rusé, — un regard de paysan Bas-Normand, qui comprend tout et qui n'a l'air de se douter de rien.

— a V'ià biau temps pour les biens de la terre! — fit-il avec cette familiarité des hommes primitifs qui parlent sans qu'on les interroge, — et biau temps pour la pèche itou ! J'gagerais que les pécheurs de d'ià — ajouta-t-il en montrant la voile qui labourait cette mer, écaillée d'argent comme un dos de poisson au soleil, — auront pris ben des douzaines de raitons* avant que l'Angelus n'ait sonné à la cloche de Barneville.

— Est-ce que vous y retournez aujourd'hui, bonhomme? — lui dit Marigny, pour ne pas laisser son observation sans réponse; car ne rien dire paraît à ces hommes simples le dernier mépris de la fierté.

— Vère! — répondit le porte-besace. — Et j'vas même pus loin. J'vas jusqu'au Prieuré de

• Dans le patois du pays, synonyme de petite raie, — une raie maigre, étroite, aux arêtes malléables et dont le foie est exccli.:nt

(Note de VatUeur.)

Ja Taille, chez les Hallot. Faut qu'j'me dépêche, car ils ferment la grange à bonne heure et si j'n'arrive pas à la tombée de la brune, i' faudra qu'j'aille jusqu'au. moulin. — Et en disant cela, il chargea son bissac, enflé comme une outre, sur son dos encore robuste. — M'est avis — reprit-il — qu'il est temps de tirer ses grègues, ma fngiieîte! car la mer sera haute, c'te relevée, et le pont de Carteret avant deux heures sera sous l'iau. »

Ryno regarda Vellini. — « Je te comprends,

— dit-elle, dans cette harmonieuse langue de sa patrie qui mettait entre eux et les autres un voile sonore. — Il faut retourner aux Rivières et la route me manquerait si je tardais. A demain donc! à après-demain! à tous les jours, mon pauvre Rynoi Ce ne sera jamais Vellini qui sera la dernière à nos mystérieux rendez-vous.

o Je m'en vais avec vous, bonhomme, — ditelle au traîne-sacoche, avec cette simplicité hardie, le plus beau joyau de sa nature sincère.

— J'ai affaire au Bas-Hamet et j'irai jusque sous le chemin de Barneville avec vous.

— Alors, si c'est comm'cha, partons, ma p'tite dame! — fit le vagabond, qui n'avait jamais eu un pareil camarade de route depuis qu'il rôdait, de porte en porte» dans ces parages. — D'ici !e Bas-Hamet, il y a un bon bout pour vos petits pieds, et l'on ne d'vale pcs

dans le» sables mouvants des miellés aussi aisément que sur le pavé de la grande allée d'une église. II se fait temps de filer notre nœud. »

Et ils partirent, l'un avec l'autre, comme s'ils s'étaient toujours connus. Ryno les vit descendre la falaise, et suivit de l'œil jusque sous les maisons de Carteret la longue vareuse* de toile du mendiant et le mantelet de ratine de Vellini. Ils s'en allaient lentement en causant, tous les deux. Ryno ne pouvait s'empêcher d'admirer la souplesse de cette Vellini, qui frayait si vite avec un mendiant Bas-Normand, comme elle l'eût fait avec la plus brillante société de France ou d'Espagne. Lui qui avait eu l'expérience des charmes divers de tant de femmes, il sentait que même l'âme la plus assouvie ne pouvait se blaser de celle-là. A chaque instant, elle trahissait des saveurs inconnues, des arômes qu'on n'avait pas encore respires. C'était bien vraiment la maîtresse qin' résumait — comme l'avaitdit, un certain soir, madame de Fiers, — tout un sérail dans sa personne. Sang mêlé de Goth et de Sarrasin, née dans les Alcazars, mais vivant sans effort avec les poissormiers et les mendiants, tant elle avait été

* C'est le nom que les paysans du Cotentin donnent à la blouse.

(S^olc de l'auteur.)

marquée du regard de la Bohémienne, que sa mère avait assistée-un dimanche, en sortant des vêpres, sous le porche sombre de la vieille église de Mala";a !

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