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les miens davantage ? Cette coquine de Sophie ArnoLild, qui, dans toute sa vie, n'a jamais connu d'honnête femme, disait que cette vilaine goutte, qui empêche de garder ses bagues, était la croix de Saint-Louis... de je ne sais plus quoi. Cette croix-là, vous l'avez probablement bien gagnée, monsieur de Prosny, mais moi, qui n'ai pas, Dieu merci! vécu comme vous, mon cher vicomte, je la porte aussi sur l'épaule, comme les chanoinesses portent la leur. Au moment même où je vous écris, l'épaule n'est pas seule agressée. Ces mains que vous avez trouvées jolies, sont ornées d'une petite enflure qui est fort loin de les embellir. Cependant, je n'emmitoufle pas mes sentiments dans mes petites souffrances et je vous griffonne mes bonjours du fond de mes mitaines pour vous prouver, une fois de plus, que nous autres femmes nous valons mieux que vous autres hommes, aussi bien en amitié qu'en amour.
a Encore si c'est là ce qui vous empêche de m'écrire ! Mais peut-être êtes-vous, dans votre silence, bien moins intéressant que je ne le crois. Je vous rêve souffrant et je m'inquiète, et peut-être vous portez-vous comme un charme, la main agile (cette main qui n'écrit pas !), la jambe leste, courant partout, dînant en ville, jouant au tric-trac jusqu'à minuit et
ne pensant guères à votre vieille amie, si ce n'est le soir, par hasard, en rentrant chez vous et en piquant votre épinglette sur la pelote que je vous ai brodée: inutile et muet souvenir! Oui ! peut-être vous serez-vous consolé peu à peu de mon absence. Les premiers jours auront été durs. Je vous aurai beaucoup manqué, sans nul doute, moi chez qui vous veniez assez habituellement tous les soirs. Mais vous vous en serez allé chez la douairière de Vandœuvre (ma rivale d'un autre âge), et vous aurez fini par trouver ses bergères aussi moelleuses que mon grand fauteuil à la Voltaire, et ses commérages aussi amusants que les miens. Voilà la viel On n'oublie pas, mais on remplace. Vous voyez que le scepticisme, cet enfant posthume de l'expérience, est là tout prêt à me corriger de mes illusions, si je m'en faisais, même sur vous. Ne vous récriez pas ! ne vous révoltez pas ! je ne récrimine pas. Je peux absoudre un ami comme vous de ses petits torts et de ses petits défauts, et l'aimor encore par-dessus le marché. Cela n'enlève rien, je vous assure, à l'affection que je vous conserve. Jeunes, on s'aime, sinon les yeux fermés, au moins aveuglés de flammes ou de larmes. On ne se voit guères comme on est. Mais quand on est vieux, on peut s'aimer les vaux ouverts et même à travers les lunettes
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qu'on porte pour y voir plus clair. Triste sentiment! diront les cœurs difficiles, à qui le temps rabattra un jour le caquet, mais en somme le plus méritoire, car lorsqu'on s'aime ainsi, l'égoïsme n'a rien à y prétendre, et c'est qu'il est véritablement impossible de s'empêcher de s'aimer.
0 Me reconnaissez-vous à ce langage, mon cher vicomte? Vous le voyez, ces quatre mois passés loin de vous ne m'ont pas changée. Ils n'ont point emporté cette manie que j'ai depuis trente ans de moraliser sur le cœur. Vous souvênez-vous quand vous m'appeliez votre belle me'taphysicienne ?... Ah ! mon vieil ami, j'ai pu l'exercer, ma métaphysique, depuis que je suis dans ce pays. Les sentiments d'Hermangarde pour son mari, de M. de Marigny pour Hermangarde, sont un merveilleux thème offert par un hasard bienfaisant à l'observation et à l'analyse. J'assiste, vous en doutez-vous?... à un de ces spectacles comme on n'en voit pas beaucoup dans la vie: au spectacle de l'amour sanctifié par le mariage, de l'amour légitime et heureux ! J'en jouis f)rofondément comme d'un rayon qui vient réchauffer ma vieillesse avec mélancolie, car il éclaire davantage les indigences de mon passé. A cette lueur si pure et si douce, en présence de ce bonheur si grand, si tranfjuille, je vois mieux tout ce
qui a innnqué à ma jeunesse ; mais je le vois sans en souffrir. Le regret, qui fait le fond de la vie de tant de femmes, jette son ombre sur mes pensées, mais il ne fait point naître dans mon âme des sentiments envieux ou amers. Qiiand mes facultés étaient plus vives, mes soifs de vivre plus exigeantes, je n'aurais pu supporter le spectacle que je vois encore une fois avant de mourir, et qui est si beau, mon pauvre vicomte, que tout ce qu'on nous conte du Paradis ne peut pas être mieux que cela !
« Vous étonnez-vous de ce que je vous maTide? Oui, n'est-ce pas? Ehlmon Dieu! moi aussi, j'ai été étonnée, et même confondue d'étonnement! J'ai commencé par là. Mais il a bien fallu convenir que ce mariage imprudent était, en définitive, de toutes les témérités la plus heureuse. Il a bien fallu s'humilier et faire réparation à ma vieille amie, la marquise de Fiers, laquelle s'est trouvée, par l'événement, avoir mieux que moi et le monde compris M. de Marigny et son amour. Vous vous rappelez de quelles défiances j'étais armée contre cet homme, trop supérieur, s'il était faux, pour n'être pas excessivement dangereux. Je l'envia sageais à travers la plus détestable des réputations. Cette hécatombe de femmes sacrifiées dont le monde parlait, la maladie et le chagrin
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de madame de Mendoze, et surtout cette liaison de dix ans avec cette horreur d'Espagnole que je ne connaissais pas et que vous m'avez montrée à son mariage, tout cela nous faisait conspirer contre la résolution prise par notre amie de donner sa petite-fille à M. de iMarigny. Vous vous rappc-lez si nous y sommes allés de main morte! si nous n'avons pas tout tenté pour arracher Hermangarde à l'affreux malheur qui la menaçait, du chef têtu de sa grand'mère! Eh bien, qui l'aurait cru? Cette téte-là avait raison contre nos deux fortes judiciaire-, mon digne ami. Le roué, le don Juan, le Lovelace était sincère et profondément épris. Le Diable, sans être vieux, devenait ermite, mais aux pieds d'une si divine Madone que toutes les voluptés de la vie devaient avoir moins de charmes que cette douce pénitence d'amour. Ah! vous ne le croirez pas tout de suite. On ne croit guères pareille chose qu'à la dernière extrémité. Mais je V ai vu, de mes propres yeux vu, ce qui s'appelle vu!... Voilà quatre mois que j'observe ce Marigny, qui m'était si suspect, et sa femme, et vraiment je n'oserais pas dire lequel des deux aime davantage. S'il fallait parier pour l'un ou pour l'autre, je crois, d'honneur, que c'est pour lui que je. parierais.
« Et n'allez pas, pour vous expliquer ma
palinodie, vous imaginer qu'il m'a séduite aussi, ce grand vainqueur ; qu'il se soit emparé de moi comme il l'avait fait de la marquise avant son mariage, et qu'à force d'amabilités respectueuses, avec le tact prodigieux qu'il a et l'esprit de tout un enfer sous les grâces impérieuses d'im de ces archanges qu'on appelle les Dominations (car il a tout cela à son service, quand il veut réussir), il m'ait aveuglée après m'avoir conquise. Non! Je n'ai pas l'imagination éternellement jeune de la marquise. J'ai toujours constaté la force d'influence qu'il y avait en M. de Marigny, mais je ne l'ai jamais subie. Je ne me pique que d'être raisonnable, et je me tiens ferme bien longtemps appuyée sur mes préventions, quand j'en ai. Dans ces conditions, et pour une femme qui aima jadis, l'erreur ou l'illusion était-elle possible? N'est-il pas aisé de distinguer l'amour de ce qui n'est pas l'amour, fût-ce le désir le plus inextinguible, allumé parla plus adorable beauté? Certes! Hermangarde est bien belle. Elle peut ressusciter dans la poitrine du libertin le plus prostitué les plus brûlantes palpitations de la jeunesse. Mais ce n'est pas là la vie profonde, sereine, permanente de l'amour heureux et possesseur. Je ne m'y trompe pas. Je suis sûre de ne pas m'y tromper. Ce qu'éprouve Marigny en ce
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moment est mieux qu'une passagère et grossière ivresse. Je n'ai pas besoin des sourires noyés d'Hermangarde, de cetle bonne pâleur que le bonheur étend sur les joues des femmes dont le cœur est plein, de ces rêveries qui penchent son front tout rayonnant des félicités de son âme, pour m'attester qu'elle est admirablement aimée. Je n'ai besoin que de regarder jMarigny. Sa voix, son geste, toute sa personne, ce qu'il dit, ce qu'il ne dit pas, respire l'amour et l'exprime avec la plus irrésistible éloquence. Pour toutes les choses de la vie, il étend sous les pieds d'Hermangarde le manteau de velours que Raleigh étendait sous les pieds de sa souveraine, et c'est lui, lui qui est le souverain et le maître depuis quatre mois . Ah! je ne doutais pas d'Hermangarde! Elle l'aimait à m'effrayer moi-même. Je ne doutais que de lui, indigne à mes yeux de cette ardeur profonde et contenue qu'il inspirait à cette trop sensible enfant. Mon amour-propre d'observatrice me dit que je n'avais pas tort peut-être, mais le mariage a transfiguré Marigny. Vous ne le reconnaîtriez pas. Ce que je haïssais en lui a disparu : c'était cet orgueil de Tout-puissant qui flambait sur son front, même alors qu'il l'inclinait devant vous ; c'était ce sentiment de familiarité audacieuse qu'il avait avec toutes les femmes et qui perçait jusque sous les formes