RATE
Portrait en taille douce par A, De^çaifei
BRUXELLES Henry KISTEMAECKERS, Editedr
Tous droits absolument résetvet.
MDCCCLXXXIII
uidonc a sonné, Clémentine?
Gamard, sortant du cabinet où il travaillait, posa cette question à sa bonne, qui venait d'ouvrir la porte d entrée et d'introduire quelqu'un dans la salle à manger.
Clémentine répondit : Personne...
ma cousine.
— M"*« Barberon?
— Oui.
--Ah!..,
Gamard rentra lentement dans son cabinet, se remémorant les dents très blanches et la bouche rieuse de la cousine, qu'il avait vue une fois déjà, et trouvée fort appétissante.
Cependant, Clémentine avait avancé une chaise à sa parente.
-r- Vous êtes rare, ma chère Lisa; tout le monde va bien chez vous :
Barberon?...
I^me Barberon s'écria : — Ne m'en parlez pas! Mon mari est comme fou . . . Une tuile ! ... On s'est présenté hier pour toucher un billet de cinq cents francs quil a souscrit... Il ne
peut pas le rembourser... c^est la faillite! Quand on a toujours fait honneur à sa signature, c'est dur, vous comprenez ! Car enfin, ce n'est pas Tinconduite qui nous a perdus.
Barheron a commencé avec rien, vous savez; il vendait des jouets dans les fêtes, jusqu'au jour où ses économies lui ont permis d'échanger la petite voiture qu'il poussait contre la boutique que vous connaissez, fauboui^ du Temple. Seulement, l'hiver a été rude... Les grands bazars nous tuent... Nous tenons l'article de Paris, vous savez, l'article bon marché : enfin, je venais voir si vous ne pourriez pas nous prêter les cinq cents francs.
Clémentine sursauta : ---Ginq cents francs ! Mais, mapauvre Lisa, où les
trouverais-je? Je ne gagne pas des mille et des cents au service de M.
Gamard, et j'ai des charges aussi...
J'aide ma belle-sœur depuis la mort de mon frère, j'envoie de l'argent à mes parents, tous les mois... Ah ! ça, pourquoi Barberon ne s'adresse-t-il pas à sa mère?
— Sa mère? Ouiche! Elle le laisserait mourir sans lui donner un verre d'eau, si le verre d'eau coûtait dix sous ! D'ailleurs, elle ne lui pardonnerait jamais de n'avoir point fait ses affaires!
Lisa s'était levée ; elle fit une pause et reprit, la voix subitement baissée:
— Nous pensions bien, mon mari et moi, que vous ne pourriez pas nous rendre ce service... directement, mais comme vous êtes chez
M. Gamard depuis longtemps... des années!... nous avions cru que...
par votre entremise. . . il consentirait à nous avancer la somme.
Clémentine ouvrait la bouche pour repousser cette proposition, mais elleseravisa,soudainementinspirée.
— Ecoutez, dit-elle, je veux vous prouver que je vous suis très dévouée. Je ne puis faire moi-même, auprès de mon maître, une démarche vraiment trop délicate, mais je puis vous mettre à même d exposer à M. Gamard votre situation fâcheuse et de solliciter son aide pour en sortir.
Lisalui saisit les mains, les lui serra vivement : — Oh! je vous en prie! Vous nous rendrez un grand service !
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— - Eh bien, attendez.
Clémentine, après avoir discrète* ment frappé à la porte, entra dans le cabinet de Gamard. Elle en ressortit au bout de quelques minutes, lit, de la main, un signe à sa cousine et, s'efiacant pour qu'elle passât, la laissa seule avec son maître.
Elle y resta près d'une heure. En partant, dans Tantichambre, elle embrassa Clémentine^ l'étourdissant de paroles inutiles, de remerciements banals, précipités comme à dessein, pour éviter une explication nette.
— Je vous dQmande pardon ; ... j'ai juste le temps ; ... je suis vraiment honteuse;... c'est pour midi, vous savez, avant midi même; oh! que vous êtes bonne !
Elle était dans l'escalier, qu'elle
criait encore : Merci... n'oublierai jamais... éternellement reconnais* santé!
Quand Clémentine appela Gamard pour déjeuner, elle le trouva très surexcité, les yeux luisants, le sang aux pommettes.
Cependant Lisa rentrait chez elle.
Du seuil de la boutique^ Barberon, qui l'attendait, lui cria : Ça y est ?
Elle avait eu le temps de ruminer toute une histoire qu'elle débita, noyant le fait dans la prolixité des détails, s'attardant à ces savants prolégomènes, dont les femnes cap« tieuses ahurissent leurs maris pour les illusionner sur le point principal, et l'escamoter même.
— La cousine avait engraissé.
Elle était maintenant énorme. Une
chance! Elle allait acheter de la rente avec ses économies. Oh ! elle Tavait très bien reçue. Elle avait sa belle-sœur à charge ; elle le disait, du moins. . .
— Tu savais cela, toi, Barberon ?
Enfin, elle fait tout de même des économies... Le métier a du bon, décidément ! . . .
Elle eut un fin sourire.
Barberon comprit Tallusion, fit claquer entre le pouce et le médius les cinq billets de banque et, sa bouche d'ancien camelot gueulard fendue jusqu'aux oreilles, il* lâcha :
De l'argent gagné avec son cul, parbleu!...
Et il empocha la somme avec un haussement d'épaules et des lèvres méprisantes.
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Quand Clémentine eut quinze ans, ses parents, cordiers à Dreux, renvoyèrent chez la tante Barberon, marchande de volailles à Paris.
L'enfant partit un matin^ à pied, avec quelques sous en poche et, sur le dos, le seul vêtement qu'elle eût.
Elle arriva à Versailles sans chaussures, les orteils saignants, et dut s'envelopper les pieds de linges qu'on lui donna par charité. Quand la tante Barberon la vit arriver en cet équipage, elle s'écria qu'il n'y avait pas de bon sens à laisser ainsi une gamine en dérive, quoiqu'elle eût été la première à parler de ses charges et de la misère des temps quand les Fiquet lui avaient demandé de payer le voyage de la petite.
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La tante Barberon était une femme concentrée, énergique, froidement mauvaise. Elle avait tué sous elle deux maris, et elle était mariée en troisièmes noces avec un pauvre garçon dont elle s'était tout de suite dégoûtée. Elle avait d'abord essayé de le faire entrer dans une maison d'aliénés pour n'avoir plus à compter avec lui. Dans ce but, elle le surmena, montra des exigences de femme insatiable qui déterminèrent le changement morbide qu'elle souhaitait. Mais le système physique fut seul atteint et l'hyposthénie qui terrassa l'homme n'entraîna pas des lésions organiques du cerveau rendant nécessaire l'internement dans une maison de santé. Alors elle abandonna son plan, en conçut un
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autre. Elle laissa son mari se rétablir, retrouver dans une période d'accalmie salutaire l'équilibre rompu du sang et des nerfs, la perception nette et l'initiative virile. Et, dès qu'il ne fut plus l'être insensible et veule, le molasse incapable d'une révolte, elle chercha par une tyrannie continuelle, raisonnée, par ces piqûres brèves et répétées, ces mots faisant flèche, cette irritation à fleur de peau que le peuple a fixée dans le vocable Asticoter, elle chercha à provoquer un éclat violent, un acte de brutale représaille, dont elle se fût emparée habilement pour faire prononcer la séparation contre son mari. Elle fraya avec les prêtres, des gens qui ont le bras long, disaitelle; et elle dépouillait pour les
aborder son aigreur, son humeur acidulé de porte-culotte; elle se faisait melliâue, patte-pelue, berçant ses protecteurs avec des chattemitteries et des ronrons félins.
Quand Clémentine arriva à Paris, sa tante en était venue à ses fins ; elle avait maintenant, grâce à la prêtraille, un juge dans sa manche et la demande en séparation de corps était intentée depuis un mois.
D'instinct, M°*® Barberon n'aimait pas sa nièce; Fantipathie devint flagrante, quand elle vit que Tenfant ne lui rapporterait pas ce qu'elle lui coûtait. Elle plumait les volailles, allait chez les clients, faisait les grosses besognes, trimait du matin au soir. Et sa tante n'avait pas même pour elle l'indulgence d'une
étrangère pour sa bonne. M"»® Barberon pensait que trop de douceur resserrerait encore les liens de parenté qui les unissaient, elle et Clémentine, et provoquerait de la part de celle-ci une familiarité choquante, un relâchement dans le travail préjudiciable à ses intérêts.
Clémentine n'était point jolie, bien s'en fallait. On sentait devant cette figure bouffie et rougeaude, que Tâge devait, à coups de grifies, ravaler jusqu'à la caricature certains traits marqués déjà dune touche trop rude. Tout en elle, d'ailleurs, affirmait cette exagération maligne de la nature. Elle ne s'arrêtait pas seulement aux yeux en boule, presque à fleur de tête, d'un bleu vague, au nez carrément planté
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entre deux joues trop pleines, cette propension à un accroissement anormal s étendait à la charpente, aux extrémités d'un développement hardi. Clémentine à quinze ans en paraissait aisément dix-huit avec sa carrure de fille formée de bonne heure, sa chair saine, sa belle santé de paysanne poussée au soleil, au plein air. Cet épanouissement précoce faisait prévoir une maturité plantureuse. Enfin, une belle gaieté insouciante et naïve, une humeur égale, une bonne volonté que rien ne rebutait, tout cela s'harmonisant avec sa plénitude de formes et sa verdeur physique, lui donnait, à défaut de beauté réelle, ce charme éphémère fait de jeunesse, de fraîcheur et de rire.
M"* Barberon se proposait de la placer chez un marchand de vins où ses qualités naturelles l'auraient servie, mais une quincaillière de la rue Saint-Denis, M"® Renouard, chez qui Clémentine portait souvent de la volaille, remarqua Tenfant et se l*attacha comme bonne. Son passage dans cette maison eut sur sa vie une influence décisive.
M™® Renouard avait quarante-cinq ans. C'était une veuve bien en gorge, malgré son âge, une grassette personne dont le corps eut encore donné appétit sans une couperose qui lui avait ravagé la Êice. Une bonne femme en somme, une maitresse que Clémentine eût aisément satisfaite, si elle n'avait pas dû, en même temps, recevoir du premier
commis de la maison des ordres dont il fallait qu'elle tlQt compte.
Ce commis était un homme d une vingt-huitained'années, marié, petit, brun, chevelu, avec une bouche et des yeux qu une moquerie continuelle pinçait et plissait. M°*® Renouard s'en était rassotée et il faisait, de fait, marcher la maison. Peu à peu le simple commis était entré dans la vie de sa patronne sans qu'elle-même y prît garde. Fort intelligent, tenace et froid ambitieux, il eut bientôt la direction des affaires commerciales que la veuve lui abandonna en toute confiance.
Il se carrait dans le fauteuil de cuir vert du défunt, dissimulant sous une pointe de sentiment, dont sa vieille maîtresse était fort tou-
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chée, le rêve de fortune qu'il réalisait lentement.
Quant à Clémentine, son aventure fut celle de toutes les Germinies Lacerteux que la province jette chaque année sur le pavé de Paris.
Un soir que, seule avec Gamard, le commis -patron, elle tenait la bougie au-dessus de sa tète pendant qu'il rangeait des paquets de clous dansrarrière'magasin,brutalement, tout d'un coup, il se retourna, la renversa, la posséda sur les marches d'un petit escalier spirale qui conduisait au bureau de M""® Renouard.
Ils durent même se relever précipitamment quand la veuve, du haut de l'escalier, la lampe d'une main, la plume à l'oreille, appela Gamard pour vérifier des factures .
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Mais la fille n^avait pas fait, à Paris, un assez long apprentissage da vice, elle n avait pas été assez préparée à la copulation chamelle par les spectacles, les conversations d'hômmesou de femmes, les fréquentations, les conditions de vie ambiante, pour trouver dans cette première connaissance du mâle le plaisir que procure la chose désirée, le coin du voile soulevé.
Ce rapprochement subit, cette sorte de viol lui laissa dans Tesprit, au lieu de joie, la surprise douloureuse d une brutalité inattendue.
Les bonnes en Élisant causer Clémentine achevèrent de Tinquiéter. Dès lors, elle supplia Gamard, quand il la reprenait, presque de force, de ne point lui faire d'enfant.
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Elle en arriva vite à ne trouver dans Tamour quune satisfaction personnelle des sens assez mince et à se considérer comme une machine fonctionnant pour le plus complet assouvissement de Thomme.Lajoui^ sance, chez elle, ne compensant pas suffisamment les appréhensions de maternité, elle se donna sans joie, n'apporta dans Vamour que des éléments négatifs. Fatalement ceci devait arriver : ne trouvant pas dans ses rapports intimes avec Thomme Tapéritif, puis le rassasiement personnels que d autres femmes y voient, il feillait qu'elle refusât son corps ou qu'elle le donn&t sciemment, Tamour devenant uûe chose réglée ayant Tâpreté d'un moyen, non la gloire plénière d'une fin.
Ses yeux s'étaient ouverts et la liaison de son amant avec M"*® Renouard ne fut plus un mystère pour elle. Aussi ne marqua-t-elle aucun étonnement de voir, au bout de sa deuxième année de service chez M°** Renouard, celle-ci céder définitivement sa maison à Gamard et se retirer des affaires. Gamard exulta.
Le résultat était inespéré, car il avait eu la quincaillerie ^ pour un morceau de pain »», comme il lavoua plus tard avec une vaniteuse satisfaction de roublard. Il s'était, il est vrai, engagé à donner à la veuve tant pour cent sur les bénéfices, mais cette clause tacite de leur contrat ne fut jamais remplie, Gamard estimant que l'argent gagné et placé par sa maltresse lui constituait des
rentes sufSsantes, étant donnée la simplicité de sa vie.
Ils continuèrent de se voir, d'ailleurs, et leurs relations ne cessèrent qu'à la mort de M*"* Renouard, qu'une bronchite enleva cinq ans après leur séparation commerciale.
La bonne femme laissait à Clémentine une rente viagère de 300 francs pour reconnaître le dévouement de la domestique qui l'avait suivie dans sa retraite et soignée jusqu'à la dernière heure.
Le jour de l'enterrement, Clémentine vit pour la première fois M™® Gamard, une longue femme brune, émaciée, l'air doux et triyte, belle d'une beauté étiolée et râlante de poitrinaire condamnée.
C'avait été, lorsque Gamard n'était
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encore que simple commis, le mariage rêvé par Girardin : une association de rhomme et de la femme, celle-ci apportant l'économie, celuilà le travail, tous les deux une somme d'amour sufSsante pour donner à Tassociation des garanties d'équilibre et de prospérité. Le jour où M"* Renouard tomba dans les bras de son commis, entraînée irrésistiblement vers un homme plus jeune qu'elle par un besoin de jouissance tardif, la reprise finale des sens, comme un tourmentant désir de mordre encore au fruit avant la chute des dents déchaussées et branlantes, ce jour-là Gamard, grisé par son rêve de fortune, regarda comme une bêtise, une erreur de jeunesse, son mariage hâtif.
Il négligea sâ femme sans cesser cependant de lui témoigner Testime banale, désintéressée qu*on aurait pour . une femme de ménage qui se conforïnerait strictement à des principes arrêtés d ordre et d'économie.
Mais la communion d'idées fut rompue, Gamard vivant peu chez lui et en étant arrivé à voir dans sa femme un être moralement inférieur qu il n'initiait plus à ses affaires et dont il ne prenait pas conseil. Elle ignora toujours les relations qu'avait eues son mari avec M"*® Renouard.
Clémentine, sa maltresse morte, entra sans peine chez Gamard. A leur passé d'entre les draps, à la séparation qui avait, du coup, tué leurs rendez- vous, succédait maintenant une camaraderie, une amitié
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bonne enfant, affranchie même de ces ressouvenirs chuchotants et chatouillants qui les réunissaient, embrassés, bouche à bouche, dans Tantichambre de M°*« Renouard, à Farrivée et au départ de son amant en visite.
La rente viagère de trois cents francs tombait du ciel. Elle permit à Clémentine d'envoyer, sans qu elle en fût gênée, tous les mois, vingt francs à ses parents, qui la harcelaient. M°*® Gamard accepta Clémentine comme une aide rendue nécessaire par un changement de fortune soudain. Bientôt pourtant des détails la choquèrent, une intimité transparente entre son mari et sa bonne lui arracha une réprobation qui s'arrêtait sur ses lèvres, hési-
tante, et passait dans ses yeux . Et quand, un soir, à Tissue d'un bal de noces que Gamard avait quitté de bonne heure, prétextant une migraine, sa femme, bourrelée, rentra sur ses talons et le trouva couché avec sa bonne, cette découverte l'atteignit dans sa fierté, plus encore que dans laffection quelle témoignait à son mari, par habitude de la vie à deux et par croyance d'une réciprocité.
Clémentine avait gardé la scène en mémoire. Et de petits frissons la parcouraient au souvenir de lapparition de M"*® Gamard, droite et stupéfiée au seuil de la chambre; gavait été comme un coup de fouet tuant le spasme, jetant la maîtresse abêtie, en chemise, à bas
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du lit défait où ramant haletait encore.
Cet accident tx)ntraria Gamard.
Devait-il offrir à sa femme le renvoi de Clémentine comme la seule satisfaction immédiate qu'il pût lui donner; ou bien devait-il, entre l'épouse et la maîtresse, mener sa vie passée, comme si rien d'anormal ne se fût produit? Dans ralternative, il biaisa.
Posément, sans humilité comme sans autorité arbitraire, il exposa la situation à sa femme. Un éclat, les commérages de la fille fâchée par un renvoi brutal pouvaient porter un coup terrible à la considération dont il jouissait, une considération bien établie, qui aidait à sa prospérité commerciale, M™« Gamard, qui, tous
les ans, allait passer un ou deux mois dans sa famille, à Orléans» partirait tout de suite. A son retour, l'affaire étouffée, la fille stylée, dédommagée, on aviserait.
M™® Gamard reçut cette ouverture avec sa langueur résignée, le « Rien ne ni est plies »» des grandes découragées. Trois jours après, elle quittait Paris.
Peut-être, à ce moment, Gamard était-il sincèrement décidé à remercier sa bonne lorsque sa femme reviendrait. Mais celle-ci compromit elle-même ses intérêts en prolongeant son absence au delà du terme qu*elle lui fixait d'habitude.
Gamard se laissa circonvenir par Clémentine, subit Tinfluence de ses menées sourdes. Après tout, insi-
nuait-elle, il aurait été pour le moins injuste qu'elle supportât les conséquences d'une catastrophe qu'elle n'avait point provoquée. Etait-ce elle qui avait poursuivi Gainard dans l'arrière-magasin où il Tavait prise la première fois ? Etait-ce elle encore qui s'était offerte à lui, quand il était rentré du bal de noces allumé par les chairs frôlées, les poitrines poudre-de-rizées, l'odeur pénétrante des seins moites et des chevelures pâmées, la pression furieuse des genoux ravinant les robes dans le mouvement endiablé d^une valse tourbillonnante? Il s'était jeté sur elle, ce soir-là, comme sur la première femme rencontrée au coin d'une rue se jette le collégien ou le célibataire qu'un ballet, des jambes
et des maillots de danseuses, invite aux amours de rencontre. Peu à peu, Gamard en arrivait à établir un parallèle entre sa femme et sa bonne, un parallèle féroce où, en môme temps que son faible pour la femme «• en viande », comme il disait, qu'était Clémentine, perçait régoïsme, le tout pour soi des jouissances et du bien-être physiques, le détachement, Tafiranchissement moral de rhomme dégoûté du mariage.
La ménagère scrupuleuse d autrefois devenait un esprit étroit, la femme scrupuleusement proprette, une maniaque se dépensant en menues besognes, passant, derrière les bonnes, le doigt dans les cannelures des meubles pour y recueillir la poussière oubliée par le plumeau.
Il avait pensé d'abord que, laissant à Clémentine le soin des gros ouvrages, M°*' Gamard prendrait goût à la tenue des livres... Mais non!
Puis Clémentine était de la maison, iiravait connue toute gamine; c'était le souvenir vivant de son rêve de fortune, de ses ambitions de jeune homme, dun coup de maître longuement mûri qui chatouillait agréablement son amour-propre. Et comme^ au fond de toiis ses raisonnements, il y avait une tranche d'égoïsme remarquable, il ajoutait mentalement que Clémentine étant au courant de ses habitudes, il y avait en elle les qualités solides qui font les vieilles servantes dévouées et honnêtes.
Il n osait s avouer enfin qu'elle
était SOUS sa main, sans bourse délier, Textra, le plat substantiel satisfaisant ses appétences de petit bourgeois gaillard, prenant du ventre.
Quand M°** Gamard rentra chez elle après trois mois d*absence, il ne fut pas question de se priver des services de Clémentine.
La pauvre femme ne se défendit pas, accepta cette situation avec le dos rond d un subordonné à qui toute initiative es^ interdite. Elle était la Maigre du livre de Zola, la Maigre faible et sans courage vaincue par les Gras ! Elle s'enfermait maintenant des heures, dégoûtée de tout, la fenêtre de sa chambre fermée, regardant, dernière les vitres, les passants qui passaient sur le trottoir d'en face. Clémentine n'entrait
jamais dans cette chambre ; partout ailleurs elle allait et venait, — sans contrôle.
Gamard, que la figure longue et triste de sa femme ennuyait, ne se montrait qu'à l'heure des repas exactement.
M"® Gamard traîna cette vie quelques années encore, puis, en 1848, elle mourut enlevée par le choléra.
Clémentine Fiquet frisait la trentaine. Elle avait encore épaissi, mais elle restait fraîche et avenante, se ressentait de la vie grasse et tranquille qu'elle s'était faite chez Gamard depuis la quasi abdication de sa maîtresse. Elle supposa tout de suite que Gamard ne se remarierait pas; et un plan d'investissement se leva dans son esprit, l'idée d'une prise de possession lente à laquelle
elle consacra de longues heures dlncubation.
Gouvernante, pourquoi pas? Elle servait Gamard depuis huit ans; depuis quatorze ans, elle était sa maitresse, lâchée puis reprise ; bien sûr elle n allait point rendre son tablier pour qu une étrangère occupât dans la maison le coin très doux qu'elle s'y était ménagé.
Puis, elle avait toute sa famille sur les bras.
Ses parents, qui la savaient bien placée, travaillaient peu, la fatiguaient de demandes d'argent continuelles.
Le père Fiquet,depuis que M°*« Gamard était morte, écrivait à sa fille des lettres où il ne lui parlait que de *» son Monsieur ♦».
«* Vois-tu, m n'enfant, faut être ben aimable avec ton Monsieur; tâche de ne pas mécontenter ton Monsieur... »
Et Ton sentait, entre les lignes, sous les phrases, la peur qu'avaient ces bons parents de voir leur Clémentine quitter un Monsieur chez qui elle était si bien.
La rente viagère laissée par M"" Renouard s'égouttait, vingt francs à vingt francs, tout entière; dans la poche des cordiers. Mais depuis deux ans, les charges devenaient terribles pour Clémentine.
Son frère, marié à Dreux, était mort laissant, avec sa femme, deux tout jeunesenfants. Aussitôt laveuve employa le cliché qui avait déjà fait le tour de la famille et qui, adressé
à la bonne de Gamard, ne manquait jamais son but. Car tous les parents de Clémentine, éblouis par cette rente viagère de trois cents francs, la jalousaient, avaient la vision de coffres-forts dans lesquels elle puisait à pleines mains, et tous naturellement voulaient leur part du gâteau.
Il fut donc établi que Clémentine, « qui avait toujours été si bonne pour sa famille «, ne pouvait laisser dans le besoin sa belle-sœur et les deux enfants de son frère.
Clémentine, plutôt à cause des petits que pour rendre service à Anna Fiquet, qui Tavait toujours détestée, envoya quelque argent au pays. Mais tout de suite des lettres irritées de son père Tavertirent
d*une haine sourde divisant la famille, la ramassant aboyante et hargneuse sur la tombe du défunt.
C'étaient les grognements inquiets de deux chiens, léchant un plat, dont un troisième survenant s'approche, le ventre creux et les dents longues.
Clémentine devinait, là-bas, au pays, de furieux coups de gueule, l'antagonisme de ses parents et de leur bru. Le père Fiquet, parlant d'Anna, écrivait à sa fîlie : ^ Cette garce-là voudrait nous ôter le pain de la bouche; tu es libre de lui envoyer ce que tu voudras, mais il est de notre devoir de te prévenir que c'est de l'argent gaspillé d'avance. Son état de couturière est un bon état; pourquoi ne travaillerait-elle pas comme toi? Ses enfants? Elle en fera
4S UNB VIEILLE RATE
de beaux gars! Vois-tu, c'est elle qui a fait mourir ton frère! Enfin, ça ne nous regarde pas, mais ta mère et moi, nous pensons bien que tu ne négligeras pas tes vieux parents pour cette fille que nous ne connaissons plus ! «•
Toutes les lettres sonnaient cette note.
Mais Clémentine n en crut pas moins devoir donner à la mémoire de son frère, cette satisfaction de venir en aide à sa famille, dont le dénûment Pavait frappée, lorsqu'elle était allée à Dreux, pour l'enterrement.
Des lettres qu'on dictait à ses pe* tits neveux, des lettres écrites d'une grosse écriture allant à la cave, puis au grenier, la charmèrent^
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Elle devint Tantine, un abréviatif de tante Clémentine, que les petits avaient formé inconsciemment avec le préfixe du premier vocable et le suffixe du second ; un joli surnom dont les syllabes enfantines et chantantes réjouissaient Touïe, et que toute la famille retint et adopta.
La politique de circonvention que Tantine donna comme base au plan qu'elle avait adopté, lui fut rendue aisée par la décision que prit Gamard, de quitter la quincaillerie après le décès de sa femme. La maison bien vendue, les bénéfices qu'il y avait réalisés bien placés, Gamard se trouvait possesseur d'une petite fortune, qu'il arrondit en imagination par des opérations de Bourse prudentes, auxquelles il
comptait consacrer les loisirs que sa nouvelle position lui créait.
Il prit un appartement dans le faubourg du Temple. N'étant plus distrait, jeté dans les rues du matin au soir par les exigences de la vie commerciale, il tombait sous la coupe de Tantine, naturellement. Il ne lui vint pas même Tidée de s'en séparer.
Quoique les fièvres sensuelles qui les remettaient encore aux bras Fun de Tautre fussent intermittentes; quoique, le plus souvent, Gamard cherchât au dehors les satisfactions charnelles qu il eût trouvées chez soi, il était attaché à Clémentine par des cordes solides, auxquelles le temps avait fait des nœuds qu il eût été déjà difficile de trancher.
Mais Tantine eut le tact de ne
pas s'imposer, faisant son trou sourdement, lentement, sans perdre de vue l'objectif. L'ascendant qu'elle prenait sur son maître s'aflSrmait chaque jour. Elle l'amena à ne plus dire, en parlant d'elle, devant les étrangers : ma bonne, mais : ma gouvernante. Il en plaisanta luimôme d'abord, dans le laisser-aller du tête-à-tête, puis, insensiblement, il glissa au sérieux d'une conviction sentie.
En outre, cette nouvelle qualité donnée à sa domestique flattait sa vanité de parvenu d'origine humble.
Ma gouvernante !
Tout d'ailleurs aidait à l'entortillement de Gamard. Lui mort, un seul héritier collatéral, son neveu, Robert Champuis, pouvait réclamer
une part aléatoire de la succeBsion.
Mais tiamard n'avait jamais pardonné à Robert ce qnil appelait deux imbécillités, deux erreurs qui les avaient brouillés et n amenaient le neveu chez Toûcle, par devoir, qu'une fois par an, le premier janvier.
La première ** imbécillité » reprochée à Robert, c'avait été, à la mort de son père, dont il héritait, de quitter son patron, un agent de change, pour se jeter dans la bataille littéraire, où l'appelait une vocation innée.
Le succès de la première pièce que donna Robert, à l'Odéon, avait cependant rapproché les deux homnaes. Leur aventure était celle d'Au-
UNE YIEILLB RATE €7
tran et de son oncle» au lendemain de la représentation de la Fille (ïEschyle.
La fibre sensible de Gamard avait été touchée, quand les journaux imprimèrent le nom de son neveu.
Gamard, en lisant les éloges qui raccompagnaient, éprouva un délicieux chatouillis intérieur, comme si le chœur laudatif de la presse Teût visé en passant par-dessus Robert.
A dater de ce jour, le bonhomme dit volontiers, en parlant de son parent : — Vous savez bien? Ce garçon de qui Ton a joué une machine à rOdéon?... Mon neveu!...
Du reste, il ne connaissait pas une ligne de la pièce, qu'il jugeait néanmoins, — peut-être parce que.
— Pas mal! Butaient!... lia le don du théâtre... Quand il saura son métier. . .
Par exemple, Gamard pardonna moins aisément à son neveu sa seconde erreur.
Est-ce que ce gamin- là ne s'était pas avisé d'épouser, par amour, une sans-le-sou, qui, neuf mois, jour pour jour, après son mariage, lui avait donné un enfant? On ne fait pas de pareilles bêtises! Gentille, honnête, tout ce qu'on voudra, mais sans dot et pondant, non! On paie cela plus tard! Il savait ce qu'il en coûte, ayant, à la paternité près, passé par là !
Gamard refusa d'assister au mariage et reçut si froidement sa nièce que Robert, froissé, restreignit leurs
visites à celle du jour de l'an simplement.
C'étaient les seuls ennemis que Tantine eût à redouter ; encore s'effaçaient-ils par fierté naturelle et par mépris des hantises qui circonvenaient leur oncle.
Gamard avaitdéfinitivement abandonné ridée d'un convoi en secondes noces.
La quarante-huitaine près de sonner; l'embourgeoisement de la vie; l'influence grandissante d'une règle routinière; les infirmités embusquées derrière la cinquantaine; une irritabilité du caractère, lequel, chez les gens qui vieillissent, devient acutangle et s'étonne d'une contradiction comme d'un manque de respect ; l'enveloppement acoqui-
nant du lit, de la table, des meubles et des murs, tout contribuait à éloigner Gamard du mariage dans un âge où les concessions réciproques ne se font que par arrachement et ne sont plus le sine qv non permanent de la vie conjugale équilibrée et lénifiée.
En outre, une sensualité de féminin jouissant sur le tard, sa position faite ; une certaine verdeur conservée par delà la période d'invigoration, l'eussent détourné d un jeune laideron, d'une veuve usée ou d'une vieille fille ayant pris ses quartiers d'hiver.
Et, d'autre part, la jeune fille pauvre et la jeune fille riche le trouvaient prévenu contre elles, à la fois parce que celle-là n'apportait
rien et parce que celle-ci eût montré des exigences, des goûts, le tralala d'un train de vie au moins proportionné à sa dot.
Gamard était déjà l'homme des habitudes prises, presque indéracinables, quoique n'ayant pas encore atteint ce degré d'intensité où elles prennent le nom de manies. C'était l'homme dont les heures de repas, de sommeil, de sorties étaient réglées; l'homme des mille besoins dont le retour, à minute fixe, ne pouvait être connu que d'un commensal de la maison : la femme, légitime ou non, ou la vieille gouvernante blanchie sous le harnais.
Et Gamard, qui n'envisageait jamais sans terreur la perturbation qu'eussent apportée dans son inté^
rieur les caprices d*une étrangère et ses ordres allant à rencontre de ceux de son mari, Gamard cédant à ces considérations ne supposait pas mêmequune autre 311e que Clémentine pût le servir. Elle connaissait ses habitudes qu'elle avait vues naître; elle les flattait comme de vieilles connaissances qui viennent de loin et qu on salue d'un bonjour aimable en leur préparant un bon fauteuil et des pantoufles devant Tâtrc flambant.
Il fallut pourtant plusieurs années à Tantine pour tuer les germes d'une influence latente qui, par moments, faisait rêver Gamard ou lui arrachait des mouvements d'impatience comme en arrache parfois à un veuf remarié la comparaison
de la défunte avec la nouvelle épouse.
Il est rare alors que celle-ci ne succombe pas sous le poids des qualités de Tautre... L'autre, dans l'esprit de Gamard, transfigurée, vue à travers le prisme illusoire des souvenirs, prenait l'importance d'une fée du foyer.
Au temps des commencements &pres, il avait été avec elle, à l'école de ce bourgeoisisme rapetissé, rococo, de l'employé qui en arrive à rogner sur le nécessaire pour acheter de la rente. Et comme c'était là Tembryonde leur fortune, sa femme, aux jours de ressouvenirs, lui apparaissait comme TÂnge de l'Economie, un ange les ailes basses, rasant la terre.
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Peu à peu cependant, Tantine se rendait indispensable, avec une ténacité entrant chaque jour davantage, comme un coin, dans Fintimité de Gamard, sans abuser des faiblesses qui, quelquefois encore ramenaient dans le^lit de sa gouvernante, implorant et secoué de désirs. Il semblait, au lendemain de ces nuits de fièvre, que tout commerce entre eux avait depuis longtemps cessé, à la voir calme et serviable, sans mémoire 1
Gamard, ces jours-là, reconnaissait à part soi que Tantine était inappréciable, lui sachant gré, au fond, de cette délicatesse dont il n'eût pas cru capable une fille de sa condition. Elle n'avait en tête, à cette époque, que le rêve réalisable
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des bonnes qui vieiment à Paris pour s'y amasser un petit magot, avec la pensée d'un retour plus ou moins éloigné au pays, la possession consolante d'un lopin de terre et d'un coin de maison, l'expectative d'une aisance relative peuplée d'animaux domestiques.
Gamard était encore vert, mais une catastrophe imprévue pouvait l'enlever... Tantine voulait qu'il reconnût ses services de la façon dont M™* Renouard les avait récompensés. Elle eût désiré, y compris les trois cents francs, une rente viagère de deux mille francs. Elle quittait Paris alors, retournait au pays et, l'occasion se présentant d'un mariage avec un gars se fichant du passé de sa femme comme d'une
guigne, prenait un petit commerce d'épicerie.
Tantine crut qu'elle tenait la rente le jour où Gamard, dégagé de toute influence, rentra chez lui avec l'évidente satisfaction de l'homme qui s'éloigne de sa maison pour goûter, en y revenant, la jouissance du revoir, s'égayer de la gaieté des meubles, être bien aise du confort de sa vie intérieure retrouvée, de la caresse des tapis, de la tiédeur des murs, du salut souriant des portraits de famille dans leurs cadres» de ces mille flatteries ambiantes du chez soi, de son haleine et de ses frissons.
Gamard s'habituait à voir en Tantine la servante unique, n'ayant point les exigences de maîtresse que montrent souvent les gouver-
Bantes avec qui le patron s est oublié. Il Tentourait dune sorte de considération bienveillante, se laissait aller à admirer tout haut son ordre, son économie, une entente de l'organisation intérieure, qui, immédiatement, amenait la comparaison avec la défunte, mais une comparaison aboutissant maintenant à une fusion.
Il lui échappait des remarques comme celle-ci. Pourquoi faites-vous ainsi? M"»*Gamard s y prenait autrement... Après tout, cest peut-être vous qui avez raison !...
On pouvait prévoir le moment où peut être disparaîtrait de la phrase. Il donnait à Tantine de bons conseils pour le placement de ses économies; et il s'emportait au su
des envois qu'elle faisait à ses parents et à sa bellensœur.
Elle voulait donc se mettre sur la paille ?
Au fond, une admiration Tenvahissait devant cette abnégation, cet amour de la famille poussé jusqu'au sacrifice, jusqu'à Tannihilation de soi-même!
Tantine alors, avec une tristesse tranquille et résignée, s'apitoyait sur le sort des pauvres domestiques, qui ne savent point se garder un morceau de pain pour le jour où la mort du maître qu'elles ont servi toute leur vie les remettra sur le pavé. Et cette mélancolie touchait plus Gamard que des pleumichements. Il approuvait ' de la tête, gagné par une douce émotion, et
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déclarait qu'on peut toujours s'arranger, qu il ne faut pas taxer d'ingratitude tous les maîtres. Ces bottes habiles, mal parées, le blessaient continuellement , lui enfonçaient dans l'esprit la rente viagère.
L'autorité de la gouvernante s'affirma d'abord dans des chosettes, timidement... La place, qui était bonne, devint meilleure, Gamard ne comptait plus avec une personne en qui il avait toute confiance. Il la récompensait même par des petits cadeaux du soin qu'elle donnait aux plats nouveaux, aux extra, à la fraîcheur des pièces rajeunies par des rideaux blancs et des housses neuves.
A plusieurs reprises même, pressée par ses parents et court d'argent, elle lui emprunta vingt francs qu'il
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ne voulait point qu'elle lui rendit. Il en arrivait par une pente insensible à mêler à son attachement pour elle cette sorte de crainte tourmentante, qui étreint les maris légers qu'un écart bourrelé II mentit. Il lui cacha de galantes foli chonneries qu'il se passait rarement, à la vérité, avec une rétenue de petit bourgeois qui va voir une femme avec peu d'argent dans sa poche, pour parer aux éventualités de Tentrainement.
Il prenait, ces jours-là, quand il rentrait pourdîner, après six heures.
Tair penaud d'un écolier qui a gamine en sortant de la classe. Tantine lui donnait un bonjour sec plein de menaces, elle ne lui faisait pas une observation, mais quand elle rémettait, réchauffés, sur la table.
les mets refroidis qu elle avait affecté d y reprendre devant Gamard, pour lui faire sentir son retard, il montait des plats fumants une buée sufibcante, qui enveloppait le pauvre homme comme d'une atmosphère de réproches empoisonnant les souvenirs du plaisir pris.
Et il se disait» en se couchant avec une digestion mauvaise, qu'il avait peut-être tort de chercher en ville la chair à plaisir qu'il trouvait chez lui, à sa guise. Il avait honte à retrouver sur ses mains, lavées à grande eau, sur les parements de son paletot, dans toutes les choses qu'il portait sur soi, pendant huit jours, l'odeur de musc, d'aisselle, de coins secrets de la femme raccrochée, jetée hâtivement sur les som*
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miers geignants des maisons borgnes et des hôtels lépreux.
Un moment venait où Tantine lui paraissait le rêTe,la chair sans fard, la débauche intime et sans regrets, la nuit d amour pleine, sans débours, en toute sécurité.
Elle montait, du coup, dans une gloire, bien au-dessus des grues vulgaires des carrefours blafardes et tutoyeuses.
Mais, aux jours rares où il se fendait, quand il sortait d'une maison publique bien montée, avec, dans lesprit, la dorure écktante des glaces, le miroitement des lustres, les tapis lourds ; quand il se remémorait les femmes musiciennes, causeuses, onduleuses, singeant un monde dont la vision leur apparaît
à travers les conseils des hommes de la haute échoués chez elles»
grattés, interrogés, vidés, Gamard, abasourdi, illusionné, croyant avoir mené pendant deux heures la vie des gens à particule nobiliaire, trouvait Tantine fade et rabâcheuse. Sa corpulence le gênait, ses couleurs vives, son hommasserie, lui donnaient la nausée, et il restait des huit jours sur ses gardes, reniant les accointances anciennes et peu désireux d'en avoir de nouvelles qui eussent été pour lui le comble de Tencanaillement.
Tantine, à la longue, démêla ces fils, et son plan d'investissement entra dans une nouvelle phase.
L'influence charnelle croulait...
mais rinfluence morale s'affirmait
chaque jour, prenait Gamard dans les rets d'une machination méandrique.
Tantine, à quarante ans, était une femme finie. Si même elle avait conservé quelque temps sa fraîcheur et son embonpoint affriolants, gavait été grâce à l'hygiène rigoureusement observée d'une vie tranquille.
Mais, peu à peu, le rose vif du teint tournait au rouge-brique, le nez fleurissait, les traits s'empâtaient, la poitrine et les hanches, remblayées, coulaient.
La charnalité qui avait jeté Gamard dans les bras de Tantine,
n'était point pourtant ce qui ly retenait. Elle même savait bien qu'un caprice des sens, une fièvre passagère, l'amenait dans son lit, à l'occasion.
Aussi avait-elle habilement combiné un plan, sans mettre en ligne l'autoritéde sescharmes discutables, un plan s'appuyant seulement sur un ascendant moral, une force intellectuelle lentement acquise et triplée par rhabitude^ cette immuable têtue!
Gamard, dédaignant la maîtresse dont la beauté passe, revenait fatalement à la femme dont Tinfluence s'accroît, persiste et courbe les échines.
Cependant, quelques échappées de sa proie donnèrent à Tantine de
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telles inquiétudes, qu'elle imagina une nouvelle combinaison pour garder Gamard entre ses grifies.
Il avait alors cinquante-trois ans; deux ou trois aventures dont la gouvernante eût vent lui prouvèrent surabondamment qu'il ne trouvait plus décidément avec elle la satiété que sa sensualité réclamait encore.
Elle le savait prudent et circonspect au point de garnir chichement son porte-monnaie, lorsqu'il avait une partie fine en tète ; mais elle le savait aussi capable de se laisser plumer, vider, dans une heure de fièvre, un de ces accès de libidinosite dont une catin experte profite.
Les romans-feuilletons lui avaient apporté des histoires de testaments
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enrichissant nne maltresse ancienne ou un fils naturel ; et Tantine voyait Gamard, à la recherche d'un rafSnement de jouissance, d'un piment relevant ses derniers appétits d'homme pour qui la retraite va sonner, rencontrant une fine femelle, en quête d'un vieux,
La femelle flairant les écus, exploitait ce désir d'un au delà sensuel, s'accrochait à Gamard, vidait ses moelles, ne laissait plus qu'un cadavre qu'elle retournait et fouillait encore, un testament en main, légalement.
Cette femme, cette suceuse puissante, grandissait chez Tantine, en imagination, la hantait, fauve et splendide, enveloppante et cruelle, quand Gamard donnait h ses retards
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des causes, des excuses dont elle suspectait la véracité.
Cette pieuvre, ce monstre, cette bête apocalyptique que Tantine avait logée dans sa cervelle finit par en sortir tout armée, par lui traverser le cœur du frisson de la chose vue, existant réellement, lui volant sa proie.
Alors, pour la première fois,Tantine enragea devant la glace, où elle voyait tout entière sa chair impuissante. Gamard lui échappait, la rente viagère s'en allait en fumée...
Mais, par un singulier retour sur elle-même, Tantine sentit ses convoitises s*accroltre, trouvant dans les hasards de Tentreprise et son succès problématique, un stimulant, un coup d'éperon.
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Lldée de la lutte pour le « tout ou rien *> domina. Comment avaitelle eu la tentation 4'uDe part du gâteau, quand le gâteau entier pouvait lui tomber sous la dent? Elle était bonne fille, vraiment; maintenant, elle se sentait devenir.mauvaise, ne croyait plus que ses seize ans de service n'auraient pas de poids dans la balance où quelque gouge jetterait sa chair tenante.
Sur ces entrefaites, un besoin d'argent amena chez Tantine la jeune M™* Barberon, la femme de l'ancien camelot, fils de la tante Barberon, la marchande de volailles. Cette visité fut pour la gouvernante une révélation. Tout de suite, au fond de son esprit, une idée se leva, qui
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devait prendre Timportance d'une ligne de conduite immuable.
En dix minutes, pendant que Lisà exposait la situation de son mari menacé de la faillite s*il ne remboursait pas un billet de cinq cents francs, Tantine se remémora Tétat civil de sa cousine.
Elle avait aujourd'hui vingt-huit ans. Elle s'étaitmariée àdix-neuf ans avec Barberon, qui venait de prendre boutique, séduite par la réalisation de son rêve de petite ouvrière :
parader derrière un comptoir. Et, elle s'imaginait des profits inouïs, de l'or en barre, grisée par son mari, en qui le camelot doreur de pilule se retrouvait toujours. Mais les affaires avaient mal tourné ; mainten$ait, Lisa frémisss^it à cette seule
pensée qu'elle devrait rentrer chez ses anciens patrons, mener à nouveau la vie tourmentée de Touvriôre, mal nippée, mal payée, mal nourrie, travaillant des doigts et des reins, ses mains avaient désappris la besogne, mais, en revanche, sa position de petite commerçante ayant la caisse sous les yeux sans cesse, avait développé des goûts innés de gaspillage, de fantaisies fanfrelucheuses, de caprices coûteux. Et la crainte d'avoir à renoncer à cette vie facile, la crainte du retravail chez les autres, avec les bénéfices minces donnant à peine le nécessaire, avaient déterminé sa démarche, à laquelle elle prêtait, pour motif, le désir de tirer son mari d'embarras.
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Tantine, du coup, comprit que cette petite femme joliette, gardant encore dans les oreilles, après dix ans de ménage, les chuchotements et les conseils de latelier, était capable, au jour de la débâcle qui dépouillait le mari de sa qualité d entreteneur légal, des compromissions les plus honteuses pour conserver son bien-être fainéant.
Lisa proposant elle-même d'immiscer Gamard dans Tafiaire, prévenait Tofire qu'allait lui en faire Tantine. Elle crut pourtant de bonne politique de résister, insinuant que son maître se ferait sans doute tirer loreille ; mais, le joint trouvé, il serait facile de le forcer dans ses derniers retranchements. Le joint, tout était là...
Gamard tomba dans le piège.
Cette petite femme provocante le séduisit. Il retrouvait en elle les yeux allumeurs, la bouche froncée, la croupe tortillonnante, le trot, les talons hauts claquetant des petites ouvrières que ses flânes de commis avaient suivies.
Ce que Lisa n*avait pas dit à sa cousine, c'est que, derrière le premier billet de cinq cents francs, Barberon en cachait plusieurs autres, s'élevant à une somme assez importante. Lisa fut fine. Elle amena Gamard à lui faire les fonds pour rembourser le premier billet, simplement par plaisir, par désir de la revoir, d'obtenir d elle une visite, quelle promit de lui rendre.
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A cette seconde eûtrerne, également intéressée, M"* Barberon n'accorda à son banquier que de menues faveurs, donnant appétit, mais à sa troisième visite, qu'expliquait le paiement d'un billet de 1.000 francs, échéant à la fin du mois, Lisa brûla ses vaisseaux, comprenant bien que Oamard ne souffrirait pas plus longtemps que son argent ne lui rapportât rien.
Elle fut sa maltresse pendant un an, au su de Tantine, qui prétextait des courses, des achate, le jour où un petit mot de M™« Barberon avertissait son amant de sa venue. Avec elle, la gouvernante était tranquille.
Elle savait la jeune femme incapable d'un calcul ne devant pas lui donner une jouissance immédiate.
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G^était la gaspilleuse, la tète de linotte, la bohème, tirant de sa proie Targent nécessaire à la satisfaction de ses vertiges, sans arrièrepensée, sans vue sur l'avenir, sans dresser des plans, escomptant un «• plus tard ^ qui n'est à personne.
Tantine, qui avait vécu trop longtemps avec Gamard, trop bâti de châteaux en Espagne avec sa fortune, pour ne pas la considérer comme une chose dont il ne pouvait disposer sans son agrément, Tantine fit volontiers le sacrifice des quelques milliers de francs que devait coûter à son maître cette liaison. L'important, c'était que la masse fût sauvée.
Puis quoi? «« Ça ne sortait pas de la famille », avec Lisa ; Tantine l'avait sous la main, attachée par la recon-
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naissance, mille petits services que les deux femmes se rendaient, lune usant de Tinfluence passagère de sa chair, Tautre, forte d un ascendant moral résistant aux dégoûts de « Taprès-boire «•, qui envahissent parfois les ivrognes et les amants satisfaits.
Quant à Barberon, il acceptait, les yeux fermés, des mains de sa femme, Targent qu'elle disait avoir soutiré à Tantine.
Mais, les emprunts se succédant, Lisa, par prudence, crut devoir avouer que les économies de la gouvernante étant raflées, celle-ci avait été forcée d'avoir recours à son maître. Barberon n*en demandait pas tant.
Volontiers, le soir, après dîner, il
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débagoulait sur Tantine, par un sentiment de basse jalousie, la rancune fielleuse que gardent à ceux qui les servent, certains quémandeurs rampants !
M Cette salope-là s'attaquait aux vieux, plus faibles, pas dangereux, n'ayant que de sales exigences! U fallait tout de même une fière trempe de garce pour obtempérer aux désirs d'un ramolli!...
Il faisait ce geste d'arsouille, consistant à lever l'index et à le laisser retomber, mou, comme cassé, puis il ajoutait : «« Enfin, ça rapporte des rentes... à preuve! moi, je m'en fiche après tout, pourvu que je fasse honneur à mes affaires !
U lâchait cette phrase sérieusement, d'un air probe du plus drôle
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effet sur cette face de singe, à la gueule déjetée par les boBiments;
Par exemple, lui, Barberon; ne foutrait jamais les pieds dans cette boite! Sa mère, d ailleurs, la mar-* chaude de volailles qui avait recueilli Tantiue à son arrivée à Paris, ne s'était pas trompée en prédisant la sale vie que sa nièce traînerait !
Lisa rompit, naturellement, ses relations avec Gamard le jour où, elle et son mari allèrent s'établir à Chartres, dans un bazar que le propriétaire, pour des raisons particulières, leur louait dans des conditions exceptionnelles. C'était une maison à remettre sur pied, à remonter: une affaire dor, disait Barberon.
Ce dénouement dérouta un peu
Tantine, lui donnant à la fois satisfaction et désappointement : satisfaction, parce qu'elle prévoyait bien le trou qu'auraient fait, à la fin des fins, dans le magot de Gamard, les folles dents croqueuses de sa mattresse; désappointement, parce que, dans son esprit, cette liaison devait hâter Tagonie et conduire le deuil des sens du bonhomme. Mais il eut le bon esprit de combattre par une déambulation énergique et dérivative, Fespôce d'alanguissement cérébral qui avait, un moment, fait croire à Tantine à des changements morbides dans les deux systèmes. Il eut soin même d'apprendre à sa gouvernante, après un déjeuner copieux chez son successeur, qu'il avait enfin repris le dessus!
Et Tantine le sentit bien, pardieu, à la façon dont, malgré leurs relations dénouées depuis longtemps, Gamard la renversa, un soir, sur son lit, pendant qu'elle faisait la couverture.
Elle fut assommée, ne le sachant pas si vert encore !
Tous les dimanches, depuis environ deux mois, une grande jeune fille blonde venait passer la journée avec Tantine. C*était sa cousine, la fille des Charmeroy, établis cafetiers à Dreux.
Ceux-ci, quand ils envoyèrent
Eveline à Paris, pensèrent tout de suite à Tantine, qui pourrait la recevoir tous les dimanches, la surveiller.
Ses parents s'étaient décidés & s'en séparer momentanémejit pour Téloigner d'un jeune homme de la ville qui l'avait demandée en mariage et s'était fait éconduire, renseignements pris. Ils ne savaient pas qu'Ëveline avait fauté et emportait en partant, de son amant, la promesse d'aller la rejoindre à Paris, sous peu.
Elle avait trouvé dans le faubourg du Temple, à cent mètres de la maison où demeurait Gamard, une petite chambre où elle couchait, étant retenue toute la journée et prenant ses repas dans une maison du Bou-
levard de Sébastopol. Elle y faisait son apprentissage de plumassièrd.
Tous les dimanches, sur Tordre de ses parents; qui voulaient connalti'e remploi de son temps, elle vint régulièrement chez Tantine. Elles sortaient ensemble sans que Gamard, tout à sa passion pour Lisa Barberon, remarquât la nouvelle cousine de sa gouvernante.
Mais quand le bonhomme eut recouvré sa liberté, il fut forcé de s'apercevoir de la présence d'Eveline.
Tantine, d'ailleurs, avait fait peau neuve. Autant elle s'était montrée froide et réservée vis-à-vis de la jeune fille, croyant encore à quelque machination ourdie par sa &mille pour l'exploiter, autant, maintenant.
elle recevait sa coasine avec affabilité, à bras ouverts. Elle la retenait à dtner« non sans en avoir, au préalable, demandé la permission à Gramard, que ce nouveau convive amusait.
Car E véline n'était point jolie, mais simplement <« amusante «• avec ses cheveux rouges, frisés, révoltés contre le peigne, les épingles et les filets, fuyant en mèches tortillées et serpentantes, avec des èbouriifements , des tire - bouchonnèments fous. Elle était amusante avec ses petits yeux moqueusement clignés ; son nez aux narines mobiles, un peu fort et retrpussé, sa bouche trop grande, mais fraîche et bien garnie ; amusante surtout par une espèce de drôlerie naturelle qui passait de ses
jeux de physionomie simiesques dans le geste de ses bras tirés par des ficelles invisibles, dans la moue de ses lèvres panachant de locutions argotiques d'atelier un reste de patois naïf, des fusées d'onomatopées campagnardes forçant le rire.
Un moment venait où Gamard croyait démêler dans cette enfant jetée par la province dans le milieu vicieux des ateliers de femmes,- la roulure de demain. — Il fut persuadé, ignorant Thistoire de Tamant de Dreux, que Tisolement, un manque de direction, de conseils, dans les conditions ambiantes où se trouvait Eveline, devait fatalement amener sa chute. De cette pensée en découlait naturellement une autre qui traversa immédiatement
l'esprit de Gamard : «* Alors, pourquoi pas moi? »
A compter de ce jour, il fit sa cour âEveline, ouvertement, devant Tantine, qui gardait une belle impassibilité d'aveugle. Mais Gamard s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à une fille madrée, stylée, sachant ce que cest! La résistance de la petite cachait une résolution, une arrière-pensée qui échappait à Gamard.
Plusieurs fois, il alla l'attendre à la sortie de son magasin; et il la ramenait en voiture, à la nuit, après une tournée dans les magasins de nouveautés. ËUeacceptait la voiture, non pas avec la joie naïve, l'empressement ignorant d'une provinciale innocente fraîchement débarquée à
Paris, mais avec l'air décidé d'une femme expérimentée dont la volonté a paré d avance aux éventualités du tète-à-tète, aux surprises du côte-àcôte.
Gamard eut beau prolonger les promenades, envoyer son cocher au bois, lui faire suivre les voies déser^ tes, multiplier les détours, il fut outrageusement dégu. Quant aux cadeaux, il y avait renoncé, la petite les prenant sans joie, sans remer* ciement, point touchée.
Il renvoyait la voiture à l'entrée du faubourg du Temple et recondui* sait Eveline, à pied, jusqu'à sa porte, qu'elle fermait derrière elle aprèa avoir tendu ses joues à Gamard, lui dérobant ses lèvres fermées.
II força la porte un soir, la rat-
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trapa dans le couloir sombre, par les hanches. Elle n*eut pas peur, dit : «• Je crie} « et, le voyant hésitant, se dégagea et disparut dans Tescalier où il n'osa pas la poursuivre.
Tantine, que ces absences de tous les soirs ne surprenaient pas, y crut voir le signe dune capitulation ,yle tout nouveau tout beau de Taube d'une passion. Pour elle, ce dénouement prévu ressortait clairement de l'attitude de Gâmard après la séance.
Un tremblement agitait ses mains, ses jambes, ses genoux; les ardeurs d un corps surmené grelottaient dans ses épaules remontées, frissonnaient sur ses lèvres séchées ; et, au fond de ses yeux, des lueurs papillotantes
passaient. Parfois, il arpentait sa chambre pendant une heure avant de se coucher, montrait, le lendemain, au déjeuner, une face terreuse, des narines pincées, des désordres de sang apparents dans un visage glabre, où seuls, des yeux de fièvre brûlaient.
Et Tantine prenait pour les conséquences d un assouvissement immodéré cet appétit non satisfait qui lui creusait lestomac et lui emplissait la tète de bourdonnements.
La gouvernante vit la confirmation de son opinion dans le mutisme d*EveIine, mutisme dont sa cousine se gardait bien de la faire sortir. Il semblait qu*il y eût entre les deux femmes, comme autrefois entre Tantine et Lisa, un accord tacite.
Si Eveline ne s*était pas laissée prendre au piège que les cadeaux de Gamard lui tendaient, elle les avait acceptés, point rendus. Elle concourait avec Lisa, en tirant de la c>onnaissance du vieux des bénéfices immédiats, à la fortune future de la cousine. Toute la famille, appelée à la curée, traquait le gibier, le renversait, le fouiUait de Tongle et du croc, lentamait jusqu'à l'arrivée du maître, qui se faisait apporter la bête pantelante, point intacte, mais de belle apparence encore.
Peu à peu, entraînée par les circonstances, des bâtons dans les roues imprévus, Tantine introduisait dans son plan toute sa famille, une machine très compliquée. 11 suffisait que Gamard eût seulement le bras
pris dans un engrenage pour que tout le corps y passât. Cette famille désunie dont les membres se jalousaient, se déchiraient méchamment, à coups sourds, devenait une force de destruction formidable, triplée par rintérêt commun.
Tantine,qui connaissait leur côté faible à tous, ne se fût pas engagée dans cette aventure si elle avait pu croire un moment qu'une seule des forces qu*elle employait se retourneraitcontre elle. Son influence morale solidement établie était maintenant indiscutable. Elle gouvernait absolument. Gamard la consultait, avait son honnêteté, son désintéressement apparent, ses qualités de ménagère en haute estime. Lui-même avait souvent déclaré qu'elle était trop
bonne pour sa famille, que sa famille la mettrait sur la paille.
Il rinformait de ses placements d'argent, les discutait devant elle, en supputait les intérêts composés et ne gardait que dans les affaires de sentiment une réserve prudente de mari léger craignant de lâcher, dans la conversation, un mot qui trahit rincognito d'un ménage en ville.
Tantine n'avait, pour se renseigner à ce sujet, que Tagenda sur lequel Gamard inscrivait scrupuleusement le chiffre de ses dépenses et le montant de ses recettes en coupons, loyers, etc., jusqu'aux plus minces débours et aux rentrées de fonds les plus minimes. Elle avait constaté ainsi que la part faite aux appétits
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de la Bête, avait pris, lors de sa liaison avec Lisa, des proportions anormales. Cette part figurait sur l'agenda sous cette rubrique: <* Frais divers»», qu'une croix à l'encre rouge précédait.
C'était une sorte de thermomètre du cœur, dont l'au-dessus et l'au-dessous de zéro n'avaient plus de secret pour Tantine.
Le départ de M°*« Barberon l'enchanta; depuis quelque temps, elle assistait à une hausse thermométrique inquiétante. Cette hausse, la gouvernante ne l'avait pas encore constatée avec E véline.
Cependant Gamard se lassait. La petite esquivait maintenant les rendez-vous, accordait rarement, contrainte, le retour en voiture et
exigeait, quand Gamard raccompagnait, à pied, qu'il la quittât avant d'arriver chez elle, afin de ne pas la compromettre.
Elle avait même trouvé un stratagème pour se délivrer des visites du dimanche et des repas en famille.
Elle arrivait dès le matin, geignant, se plaignant des exigences de la patronne, qui leur demandait, les jours fériés, des heures de travail supplémentaire.
Deux fois de suite, Gamard, qui voulait en avoir le cœur net, alla attendre Eveline à la porte de son magasin. Informations prises, ne la voyant pas sortir, il acquit la certitude qu'elle n'y venait pas.
La vérité, c'est que Gamard commençait à la fatiguer, non moins
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que les interminables journées du dimanche passées chez lui.
Le sapement, l'œuvre de désorganisation lente qu'avait prévue le bonhomme, entreprise par les ouvrières de l'atelier, facilitée par une connaissance du vice, sinon de ses raffinements, s'accomplissait.
Mais rhonneur d avoir chargé la mine revint surtout à une petite modiste, qui travaillait dans une des deux boutiques occupant le rezde-chaussée de la maison où Eveline était en apprentissage.
Hortense avait vingt-huit ans.
Elle pouvait n'en avouer que vingtcinq, avec ses larges yeux, ses sour^ cils de suie, une pâleur mate, travaillée par les pâtes, des lèvres arborant les tons d'un dos de livre
maroquiné, une bouche entretenue en fraîcheur par les préparations masticatoires et les poudres à base de struthine.
Son nom et sa poitrine grasse de petite femme replète lui avaient valu, de la part de son amant, un cabot vidé qui râlait les roteurs au café-concert, cette appellation : la jeune Hortense, appellation trouvant son explication dans un couplet qu'ont chanté nos grands-pères et dont la basse-taille offrait l'hommage et la réédition à sa maltresse.
Mère Picard, autrefois si joiie ..
Au refrain,
Ils sont debout chez la jeune Hortense, I!s sont couchés cbcs la mère Picard!...
Sur le premier vers, le chanteur, d'un geste arrondi, indiquait la bonne tenue des proéminences affriolantes de la jeune Hortense, mais en lançant le second vers, il coupait Tair du tranchant de ses deux mains retombantes avec cette mimique connue, exprimant Tavachissement des charmes de la mère Picard, au déballage!
La «« Jeune Hortense »», malgré des succès noctambulesques et une certaine notoriété dans le petit monde des brasseries et des beuglants où remmenait son amant, n'avait pas cru devoir quitter la boutique de modes du boulevard.
L'accolement d'une aimable épithète avec son nom n'avait refait une virginité qu'à la vieille chanson. Le
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pauvre diable de cabot, étant donnés ses ressources et ses principes, ne pouvant entretenir sa maîtresse, celle-ci pourchassait le miche capable de satisfaire ses goûts de baladeuse heureuse dUesbrouffer, le soir, par ses toilettes, le public, les camarades de son amant, les demoiselles de magasin et les petites ouvrières comme E véline.
Hortense lui déclara tout net que le vieux l'ennuyait, parce qu'elle ne savait pas en jouer. Il aurait fait beau voir qu'il lui passât par les mains! Ce fut elle encore qui enseigna à Eveline le truc pour éviter de passer les dimanches chez Gamard.
Elles se donnaient rendez-vous, traînant ensemble leurs jupes dans
Paris, jusqu'à dix heures du soir et, quand elles n'allaient pas retrouver Fernand au café-concert où il chantait, Tattendaient dans le sous-sol d'une brasserie du faubourg Saint- Denis. On y bockait jusqu'à la fermeture de l'établissement.
Là, Fernand était chez lui. Il tutoyait tout le monde, parlait haut, répétait toute la soirée, en plaquant de faux accords sur le chaudron^ les romances qu'il devait larmoyer le lendemain. .
Il chantait, la bouche en 0, les bras arrondis dans le geste unique, le geste large d'un rédempteur de chromo-lithographie, appelant à lui les petits entants:
Ma mère, qu*as-tu fait de ion pauvre petit?
Ou bien :
Bris6, parle'-moi, parle-moi toujours
De rhumble village où sont mes amours !
OU encore, les sempiternelles lamentations d'une nommée Jeanne qui a volé un cœur, et les sanglots, en rimes riches, d'un dégoûté de Texistence dont la « mie « dans la tombe est endormie!
Il avait chanté en province ce qu'on appelle au théâtre les roteurs.
Des qualités de son emploi, il ne lui restait plug qu'un soupçon de voix ; son physique de bellâtre â crinière de pianiste était gâté, apparemment, par un soupçon d'obésité et un soupçon de calvitie; secrètement, par un soupçon de gravelle.
Quelquefois, dans ses bons soirs, sur la demande des habitués et des femmes, il condescendait à chanter une polissonnerie dans le goût de la « Jeune Hortense »»; une parodie sadique de » la baronne de Folle Biche n ou de
Entrez, bonnes d^enfants et soldats !
de Thérésa.
Alors, on trépignait, on l'entourait: Une au tre, mon petit Fernand...
Dis-nous ta machine, tu sais?... sur le premier pas? Oh! Sif.. Chut! y va nous en dire une autre !
Et de grands silences se faisaient que coupait le caquet des femmes, ravies, pâmées, laissant déborder
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une grosse joie qui leur rapetissait les yeux.
Eveline avait remarqué qu'Hortense sortait toujours la dernière, comptait avec le garçon. Dehors, sur le trottoir, elle s accrochait à son amant, l'emmenait à Técart, montrait aux gens qui les accompagnaient, deux dos qui se disputaient.
A partir du mois d'octobre, les deux femmes allèrent régulièrement tous les soirs entendre Fernand.
Eveline, quand Gamard l'attendait pour la reconduire à la sortie de son magasin, laissait le bonhomme venir jusqu'à sa porte ; puis, lorsque, de sa fenêtre, elle lavait vu s'éloigner, elle filait et allait rejoindre Hortense.
La découverte de la ruse qui ren-
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dait à la petite sa liberté, le dimanche, encouragea Gamard à précipiter le dénouement d'une aventure où il finissait par jouer un rôle ridicule.
Un de ces dimanches, le matin, comme Eveline venait, pour la quatrième fois, avertir Tantine qu elle ne pourrait dîner avec eux, Gamard glissa à Touvrière un billet dans lequel il lui assignait un rendezvous pour le soir.
Il avait décidé d'en finir, coûte que coûte, d'avoir raison des scru»
pules vrais ou feints de cette gamine, à Thôtel, en fiacre, de façon ou d'autre.
Dans la journée, Tantine reçut une lettre des parents d'Eveline. liai recommandaient à la gouvernante
de surveiller leur fille, de tenir rigoureusement à ce qu elle passât chez sa cousine toutes les heures de loisir que lui laissait le magasin. Et ils parlaient en termes vagues d*un jeune homme de Dreux qu'ils savaient à Paris ; ils lui supposaient l'intention de chercher à retrouver E véline, qu'il avait, quelques mois aupara* vant, demandée en mariage Ils n'aflSrmaient rien, pouvaient se tromper; ils écrivaient à Tantine pour qu'elle fût sur ses gardes, voilà tout.
Après la lecture de cette lettre, que sa gouvernante affecta de laisser traîner, Gamard se félicita de la décision qu'il avait prise d en finir promptement.
Le soir, à neuf heures, il se pro*
menait à quelques pas du magasin où travaillait la petite, sur le trottoir d'en face. Il était très surexcité, brûlé par une fièvre qui lui séchait la bouche et Teût, à défaut d'Eveline, jeté sur la première passante qu'il aurait aperçue. Une heure d'attente avait porté à son paroxysme la rage d'aimer qui le secouait, quand une petite femme, se disant Tamie d'Eveline, s'approcha de lui.
En même temps, elle lui présentait une demi-feuille de papier à lettre pliée en quatre.
Gamard lut, péniblement, dans la lumière d'un réverbère, quelques lignes sèches, brutales, de rupture, tracées d'une grosse écriture d'enfant, sans orthographe. Ce fut seulement lorsqu'il eut déchiffré le bil-
let qu'il aperçut, devant lui, la messagère, restée là comme pour emporter une réponse.
— Vous êtes ?... dit Gamard.
— Ah ! personne... Hortense...
une amie... modiste, là, en face, au rez-de-chaussée...
Elle fit un mouvement pour s'éloigner, sa mission remplie, mais il la retint, demandant des détails, flair rant une tromperie.
— Hein ! une blague encore ?
Mais Hortense soutenaitsonamie.
Non, vrai de vrai, Eveline était malade ; elle avait dû rentrer, prendre le lit bien sûr. Pourquoi voulait-il qu elle lui contât une couleur ?
Après Qa, elle ne savait pas...
ils avaient peut-être eu des affaires ensemble !
1(» UNE VIEILIiB RATB
Machinalement ou sans qn*ils feignissent de s*en apercevoir, ils marchaient maintenantcôte-à-côte,elle, réglant son pas sur celui du bonhomme, trottinant, faisant sonner ses hauts talons, lui riant sous le nez.
Au boulevard, il lui offrit le bras, naturellement, pour couper une longue file de voitures qui rendait dangereuse la traversée de la chaussée. Mais sur le boulevard de Strasbourg, il ne la lâcha pas et ils continuèrent leur promenade.
— Voyons, fit Gamard, revenant à la charge, elle n'est pas venue tra^ vailler, hein ?
Alors cédant, attendrie, Hort^ose confessa la blague, avec des réti< cences d*abord, puis, crûment,
s*étoiinant qu*il se fût laissé jobarder de la sorte, lui, un homme qui devait conualtre la vie et les femmes.
Non, E véline n*était pas malade.
Elle avait écrit le billet la veille. Âh !
bien, il pouvait aller mettre ToBil au trou de sa serrure, il verrait un joli tableau 1 une fine partie de cacbecftche dans les couvertures avec un naturel de Dreux...
Et comme Gamard bondissait sous ces révélations pourtant prévues, elle avait une façon câline de se pendre à son bras, sur lequel il sentait, traversant la manche, une tiédeur de poignet frêle, la pression d'une paume, le doigté chatouillant d'une main délicate.
Mais en face de l'Eldorado, elle s'arrêta.
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Le premier coup de onze heures tintant la fit sursauter. Elle demeurait à Montmartre ; qu'allait dire sa mère ? Sa mère était garde-malade.
Peut-être Taurait-on fait appeler dans la soirée ; ce serait une fière chance !
Il lui proposa d*aIlerlareconduire« la voix altérée avec un léger claquement de dents. Elle refusa sans Ûcher son bras, se fit prier, accepta enfin. Un fiacre passait à vide, Gamard Tarrêta. Ses mains tremblaient en ouvrant la portière. Il dit au cocher : Allez ! simplement, sans donner d'adresse... la sienne même lui échappant.
Puis, dans le fiacre, tout de suite, il se jeta sur elle, brutalement»
C'était comme un ressort longtemps
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comprimé qui jouait en lui, détraqué ! Il se sentait capable d*étrangler la jeune femme si elle avait résisté.
Elle ne se défendit pas, d'ailleurs, ne dit que deux mots : Ma robe ! . . .
ma robe !... Gamard la chiffonnant dans un embrassement bestial !
Hortense sut » jouer du vieux *>, comme elle disait. Jouer du vieux ce fut, avec la complicité indirecte et sousTinfluencedu cabot Femand, oi^aniser un système de chantage qui devait faire aux deux amants une vie large et oisive.
Femand conseillait à Hortense, si vraiment son vieux avait le sac, de manœuvrer de façon qu il la couchât sur son testament.
Et il jouait sur le mot coucher,
110 UNE VIEILLE BJLTE
dans un bas comique de café-concert.
Elle promit de profiter de la leçon, se fit d*abord rhabiller de neuf, fit habiller Fernand, posa dans la boutique de modes que la patronne, une grue sur le retour, la priait de ne point quitter ; elle saluait Hortense de sa considération d'ancienne pour une recrue bien lancée.
Gamard fournissait également l'argent de poche, des sommes rondelettes que la modiste et son a'mant dépensaient en noces dans les brasseries et en parties fines, le dimanche i aux environs de Paris, sur les bords de la Seine.
Eveline ayant complètement cessé ses visites à la suite d un démena-
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gement qu'elle avait effectué, disaitelle, pour se rapprocher de son magasin, Tantine crut voir dans cette décision la volonté de se soustraire à une surveillance qui entravait ses rapports avecGamard.
Elle laissa libre sa cousine, écrivit aux parents des lettres rassurantes, ferma les yeux sur les absences non justifiées de Gamard, jusqu'au jour où, sur l'agenda qu'elle consultait de temps à. autre, les « Frais divers «* et la croix à l'encre rouge précédèrent des chiffres d'une rondeur éloquente. Elle s'alarma. Mais soudainement la guerre éclatait, Eve- Une retournait à Dreux tandis que Femand et Hortense filaient en Belgique après avoir fait une saignée abondante à la bourse de Gamard.
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Tantine ne s*attarda pas àdémôler les fils de cette afiaire ; le moment lui semblait venu de frapper un grand coup. Aussi bien les dernières amours de Gamard avaient marqué la fin de ses sens, Tadieu du vieillard à des jouissances qu il était désormais impuissant à se procurer.
Les dernières illusions que lui enlevèrent la fuite de sa maltresse et lextorsion de son argent, lahonte d'être dupé, le dégoût d*une liaison finissant mal, Tépuisement des plaisirs videurs, des caresses achetées, des baiserscotés, des spasmes argent comptant, tout poussait Gamard à céder aux instances de Tantine, à la suivre dans la maison qu elle avait achetée l'année précédente avec ses
économies (!) et Tappoint que son maître y avait apporté.
Ce fut là, près de Dreux, dans la maison habitée par les parents de sa gouvernante, que Gamard se réfugia à la veille de l'investissement de Paris par les Prussiens.
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Les circonstances, sa défaite amoureuse et Finvasion allemande combinées, avaient presque imposé à Gamard la situation au moins déplacée que lui. créait son introduction dans la famille de sa bonne.
Les désordres apportés dans son économie corporelle et dans son économie domestique par les caprices et, sur le tard, par les manœuvres affolantes de la modiste, avaient
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laissé Gamard dans un état morbide inquiétant.
Il eut en outre le moral très affecté par cette dysesthésie irrémédiable qui lui mettait devant les yeux le spectre des amours séniles, le condamnait aux titillations libidineuses, aux caresses épicées des roquentins ruinés par une dépense de vie hyposthénisante.
On lui eût, à ce moment, montré le guêpier dans lequel Tavait amené Tantine,qu*il n'aurait rien fait pour en sortir, ne pouvant pas supposer qu*on Texploitât jamais plus qu il ne lavait été. Puis il comptait beaucoup sur cette villégiature forcée pour réparer les brèches récentes faites à son avoir.
Son arrivée à Dreux, annoncée.
trompettée, commentée, fit événement. Il n*était pas installé depuis huit jours que déjà toute la famille de sa bonne avait tendu ses collets.
Tantine et lui occupaient le premier étage dune petite maison située à Textrémité de la ville et composée seulement d un rez-de-chaussée et de ce premier.
Le rez-de-chaussée était habité par les parents de Tantine, les Piquet, qui vivaient depuis des années aux crochets de leur fille. Tout de suite, la mère Fiquet proposa ses services, s'insinua dans Tintimité de Oamard qu*elle soignait, plate et mellifiue, avec des airs apitoyés.
Quoique le malaise qui l'engourdissait ne fût le prodrome d'aucune maladie, la Fiquet entrait, marchait,
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parlait dans sa chambre comme elle eût fait dans celle d'un mourant.
Et elle ne l'appelait que : mon pauvre homme ! — Vous avez besoin de repos, mon pauvre homme. Le pauvre homme s*est plaint toute la nuit!
Gamard se défendait^ niait ; mais la Fiquet afiSirmait avoir entendu des geignements ; même elle s'était levée pour venir écouter à la porte.
Le père Fiquet, lui, s'acagnardait au coin du feu, grelotant et fiévreux, ne quittait pas la cheminée de sa chambre, témoignant seulement à Gamard, lorsqu'il le voyait, une déférence basise et honteuse de pauvre qui quête des secours. Et c'était pitié de voir ce petit vieux, momifié, squele tiique, condamné aux
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giries de sa femme qui, partout éconduite, doucement poussée dehors, se rabattait sur son mari, comme sur le seul être qui dût la subir sans avoir la force de la chasser.
Toutes les haines se turent, vinrent se masser devant Gamard, sourdes et réprimées.
Anna Fiquet, la belle^sœur de Tantine, amena ses deux enfants :
Frumence,un garçon dedix-aeptans, et Marthe, qui venait d*avoir quinze ans, une grande fille point jolie, mais bien en chair, avec, dans les lignes du visage, quelque chose rappelant vaguement Tantine à son *ge.
Anna Fiquet avait une cinquantaine d'années. C'était une grande
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et puissante femme, carrée, moustachue, Tair hommasse, très rouge sous ses bandeaux plats encore noirs, vernissés par la pommade.
Elle détestait Tantine pour deux raisons : sa position et les aumônes qu'elle, Anna, recevait d'une parente riche. Elle les acceptait, ces aumônes, comme de l'argent dû, avec la mine courroucée et les remerciements ironiques et mâchés d'un créancier que son débiteur paierait tardivement.
Aussi ne ménageait-elle pas à sa belle<sœur les allusions mauvaises, les froissements d'amour-propre. Et quand, à de rares visites que lui faisait Tantine, celle-ci perdait patience et se révoltait, c'étaient, à portes closes, de furieuses engueu-
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lades, des déchirements terribles, des paquets d*inyectives et des bottées d'ordures qu'elles se jetaient à la face.
Tantine, qui ne venait qu*à cause des enfants, criait : — Vous avez fait mourir mon frère, est-ce que vous croyez que je ne vous laisserais pas crever si je n'avais pas un neveu et une nièce ?
Et Tautre répondait : — Vous videz votre vieux pour en avoir la peau !
C'étaient les rappels du ménage d'enfer de l'une, du vivant de son mari, et d'une accointance scandaleuse affichant les amours du maître et de la bonne.
Une heure après les deux femmes s'empressaient autour de Gamard
et, caressantes, rentraient leurs griffes^ Tantine ne laissait jamais seulàseule, sa belle-sœur et Gamard.
Elle était toujours là, aux écoutes, flairant des méchancetés, des manœuvres d'Anna pour s*emparer du vieux et en tirer de l'argent.
Ce voyant, la parente s'efiaça, se dissimula derrière la mère poussant ses deux enfants vers le bonhomme.
Ils passaient des journées entières auprès de lui. Frumence, fugace, les yeux sournoisement rapetisses, parlant peu et bas, Frumence, qui rôdant, aux aguets, à pas muets, violait l'intimité des gens, à Timproviste disparaissait avec un : pardon, excuse, qui avait tout vu et tout noté , Frumence qui retournait les poches de Gamard, visitait les dou-
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blures des vêtements accrochés dans les porte- manteaux. Et il faisait sonner le bois des tiroirs fermés à clef, hanté par les histoires de trésors cachés, de thésaurisation, qui couraient sur le compte de Gamard et qu'accréditait Anna.
Mais un psychologue pouvait voir dans les témoignages d*affection particulière que le bonhomme donnait àMarthe, la sœur deFrumence, les prémices d'un amour embryonnaire.
Des ressouvenirs contribuaient au développement de ce sentiment contre nature.
Cette gamine lui rappelait Tantine à seize ans, lorsqu'elle apportait la volaille chez M°** Renouard.
C'étaient les mômes couleurs hautes,
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la même plénitude de formes ; et la ressemblance s'étendait aux yeux, brillant d*un éclat de porcelaine, aux cheveux châtains semés de mèches flavescentes, aux lèvres charnues, sensuellement débordantes.
Gamard se reprenait à aimer sa vieille maltresse dans cette enfant qui la lui remettait sous les yeux, rajeunie, telle qu'elle lui avait appartenu, dans Tarrière-boutique^ sur les marches de Tescalier. Et quelquefois, auprès de Marthe, il recommençait, par la pensée, cette vie de commis, de petit pacha couchant avec trois femmes: sa légitime, sa patronne et la bonne de celle-ci.
Maintenant, les derniers étaient
les premiers. II aimait à sentir Marthe auprès de lui. Il jouait avec elle à la main-chaude, posait sa tête sur les genoux de la petite, la ligure enfouie dans ses jupes creusées, dessinant les cuisses.
Marthe s'abandonnait, étalait la floraison de sa nature grasse chantant réveil d'une nubilité précoce.
Eveline, qui était rentrée à Ureux, achevait de l'instruire, rapportant des ateliers parisiens des roueries de fille, un dévergondage qui, le soir, dans leur chambre, leur arrachait des rires inextinguibles, des contorsions hilarantes.
Tantine voyait d un œil satis&it l'innocence de ces jeux qui réunissaient son maître et sa nièce. Gamàrd prenait lé change, s'endormait
dans une sécurité précieuse pour sa gouvernante. Il ne fallait pas que les cancans, une rumeur de scandale qui courait dans Dreux. Tavertit de la faute irréparable qu'il commettait en acceptant Thospitalité de sa domestique.
Et la famille de celle-ci, groupée autour de lui, était le mur épais qui empêchait d'arriver à ses oreilles les commérages d'une ville de province.
Puis, malgré tout, malgré le ridicule que les méchantes langues attachaient à cette phrase répétée avec des lacrymules dans la voix : •• Elle est si bonne pour sa famille **, Tantine possédait un fond de sensibilité vraie, des sentiments filiaux, donl^ ellQ avait donné maintes preuves.
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Il ne lui était jamais venu à Tesprit, en aidant ses parents, de leur reprocher leur oisiveté dans un âge où, l'un et l'autre, pouvaient encore travailler. Et, maintenant qu'ils étaient trop vieux pour rien faire, elle continuait à leur donner la pâtée et le gîte, des soins et des secours en argent, sans récriminations, sans l'aigreur du bienfait reproché, de l'aumône lâchée, par devoir. Elle détestait sa belle-sœur, qui n'était après tout sa parente que par alliance, mais elle avait pour les enfants de son frère une bonne grosse affection; et elle imaginait, à part soi, des événements qui leur permettraient de sortir des mains de leur mère, laquelle ne ferait jamais d'eux que des porte-guenilles. De
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retour à Paris, elle comptait d'ailleurs s'occuper de leur avenir.
Mais le membre le plus singu-lièrement intéressant de cette famille, c'était, non pas les parents de Tantine, non pas Anna et ses enfants, non pas Ëv^eline, mais la mère Barberon, lancienne marchande de volailles qui avait enfin fait prononcer la séparation de corps et de biens contre son troisième mari.
Le pauvre diable, du reste, était mort peu de temps après Tissue du procès et sa veuve s'était retirée, près de Dreux, avec une fortune que Ion ne pouvait évaluer. Elle vivait dans une méchante baraque écartée, ruinée, flanquée à droite d'une petite cour entourée intérieurement
de cabanes à lapins, de poulaillers, d*une niche, tout cela vide et comme abandonné. En effet, la basse cour avait envahi Punique pièce de Tunique rez-de-chaussée dont se composait la demeure de la vieille femme. Les poules y picotaient, des lapins grignotaient des croûtes chancies sous une énorme huche et un affreux griffon à poils sales couchait avec la mère Barberon.
Elle-même, avec sa tête ravÉ^ée, sèche et chafouine, son nez en dos de rasoir, un de ses yeux accidentellement défoncé, sa taille déjetée, ses savates traînassantes, au milieu des ustensiles de cuisine pèle mêle, des chaudrons torchés par les bêtes, entre les quatre mur» nus dont un suintement continuel délayait la
crasse; elle-même, la vieille, réalisait le type de la sorcière de Walpurgis, faisant cuire, avec des termes de cabale, des herbes vénéneuses dans Tàtre fulgurant.
Elle vivait avec ses bêtes, leur pariait interminablement, avait gardé de son ancien commerce Tamour de la volaille grasse, des poules dodues, des lapins bien en chair.
Elle lançait, d*une voix de tête, faussée, des: petits, petits, peti-i-its, qui rassemblaient les bêtes autour de la donneuse de grain, fronçaient le nez des lapins pelotonnés, lui couvraient les mains de coups de becs et d*agrippes de pattes. Puis c*était la pâtée du chien qu*elle défendait, les jupes élargies, contre la voracité des poules hardies.
La mère Barberon avait toujours refusé de venir en »ide à son fils le camelot, maintenant établi à Chartres. Gamard était le seul qui lui inspirât quelque confiance, à cause de sa fortune sans doute. Elle le questionnait sur des placements sûrs, sans lui dire, même par approximation, le chiffre de sa fortune ni la somme des placements projetés.
Seule dans sa masure, elle vivait d*on ne savait quoi, allait à Therbe pour ses lapins et, haillonneuse, le soir, chipait des pommes de terre, des légumes et des fruits de toute sorte, dans les champs. Elle aumônait aussi les croûtes, et on la soupçonnait de se nourrir des moins rassies.
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Par une fantaisie extraordinaire, incompréhensible, et malgré des avertissements charitables, elle s'obstinait à sortir, à toute heure de îour et de nuit, dans ses rôdes à travers champs, avec, aux oreilles, des brillants d'une belle eau, d'un grand prix. Us allumaient, dans le jaune de la peau, dans les lob^les des oreilles agrandis et pendants, deux étoiles pâles, deux étranges clartés dans cet accoutrement sordide.
On la rencontrait rarement dans la journée, elle recevait sur le seuil les visites.
Et Ion disait qu*elle passait des heures accroupie au milieu de ses bêtes, les poules lui mangeant dans la bouche, les lapins tapis dans ses Jupes et Taffreux griifon léchfipt è^
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petits coups, à coups rèches, ses cheveux sales et son orbite, formant salière, de vieillotte monophthalme !
Tantine, pendant les quelques mois que son mattre passa chez elle, acheva de prendre sur lui un ascendant inéluctable.
n lui avait complètement abandonné la direction intérieure, la laissant puiser dans sa bourse, subvenant aux besoins de tous, plié à toutes les exigences. Il vivait dans les jupes des femmes, couvé, étouffé par Tantine, sa belle-sœur, Marthe, Eveline, la mère Fiquet, alangui
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par des tiédeurs inquiétantes, sentantencore, au contact de ces chairs frôleuses, des revenez-y de passion, des fièvres de désir que son impuissance avivait, changeait en tremhlements nerveux, en .trépidation, la nuit, dans son lit.
Tantine était toujours très bonne pour lui, très dévouée, mais elle mettait maintenant dans ses paroles et dans ses actes, une pointe d*autorite doucement afiSrmée, mais inflexible.
Les observations de Gamard, timides, pleines de restrictions, la laissaient froide, presque fâchée. Il se plaignit plusieurs fois des soins empressés et fatigants, des jérémiades de la mère Fiquet, qui s'obstinait à le voir malade, Tentourait
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d^oreillers, le satarait de conseils et de mugaetteries doucereuses.
Tantiue répondit brièvement qu'elle ne pouvait pourtant pas mettre ses parents à la porte. H n'insista pas et se laissa dorloter, résigné. Naturellement, lors de Toccupation de la ville par les Prussiens , les habitants durent en loger. Tantine les hébergea aux frais de Gamard. L'hiver venu, ce fut lui aussi qui habilla les enfants d'Anna. Marthe lui lirait même des carottes, gaminement, et elle partageait les menues sommes qu'il lui donnait avec E véline, très sévèrement tenue par ses parents, les cafetiers,
La paix signée, Gamard et Tantine fsLisaient leurs préparatifs de
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départ quand la Commune éclata.
Mais la Commune vaincue, ils quittèrent enfin Dreux et revinrent à Paris.
Chez Tantine, la femme de cinquante ans tenait les promesses de la fille nubile.
A vingt ans, chacun de ses traits portait déjà en soi lembryon de sa caricature ; maintenant, celle-ci se développait, prenait chaque année une touche plus rude, découpant le nez, accusant le relief des joues, la saillie deslèvres» les pochettes, sous
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les yeux, le rose de jambon du bord des paupières...
Tantineétait, pour employer lexpression populaire, épaisse d*une épaisseur ragoûtante. Il se dégageait d'elle cette attirance qui rend sympathiques des femmes dont la gloire charnelle est éteinte, certaines vieilles filles laides, des difiormités de visages et de corps, dont on dit :
Telles sont affreuses qui plaisent.
Cette attirance, elle la devait à sa propreté méticuleuse, à ses yeux doux, à lair bonasse et bouffi qui lui noyait la face. Elle n était point méchante non plus et se conciliait les bonnes grâces des jeunes gens par une endurance qui lui permettait d^être joyeuse de la joie des autres, heureuse d'un bonheur ambiant.
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Lorsque les vingt ans des garçons et des filles de sa famille ne conviaient pas ses cinquante ans à des jeux, à des sauteries, à des parties de rires, elle se reléguait dans un coin, jouissait, de loin, du plaisir des jeunes, et, si Ton dansait sans musique, chantait des quadrilles anciens, battant la mesure en frappant dans ses mains. Elle n'avait pas, dans ces fêtes intimes, Tair rechigné, les paroles grinçantes, les attitudes hostiles des vieilles filles qui ne comprennent pas qu'on s'amuse sans elles et geignent que le bruit leur donne la migraine.
Puis, Gamard s'était habitué à cette dégradation des traits, à cet écroulement des charmes. Il en avait suivi les phases d'un œil indif-
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feront, pareil, en cela, aux parents qui, ayant sans cesse leurs enfants sous les yeux, sont souvent les seuls qui ne constatent pas leur croissance.
Gamard, en quittant Dreux, pensait retrouver avec joie son appartement du Faubourg du Temple. Il s'y plut pendant deux jours, puis s*ennuya. Tout lui manquait à la fois : les accointances qui lui étaient chères et les soins mêmes qui lui pesaient* Il regrettait le mouvement et le bruit de cette maison de Dreux; les papotages des commères, le matin; les parties de main-chaude dans les jupes de Marthe ; Eveline, et, lorsqu'elle était devant lui, les courses en âacre présentes à sa mémoire, amenant révocation des mai-
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tresses possédées sur les coussins de drap bleu. Il en arrivait à>gémir de Tabsence de la mère Piquet, d* Anna, de la mère Barberon, et du triste Fiquet roulé devant la cheminée, miné par la fièvre.
Tantine profita de cette torpeur, de cet assiégement des souvenirs qui, tant que l'esprit ne les a point reçus et roulés, obsèdent Thomme et le détachent de la vie extérieure, Tantine profita de ce travail cérébral absorbant pour faire de Gamard sa chose, une chose inerte et malléable.
Quand elle lui demandait de Targent, il avait un: ** Prenez... la clef est sur le secrétaire »», qui dénotait, avec une confiance absolue, un renoncement, la décharge sur
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OB alter ego, d'une besogne pesante.
Chez les fournisseurs, dans. les magasins, du reste, Tantine s'affublait du nom de la morte qu elle remplaçait de fait, sinon de droit.
Des livraisons venaient du Louvre, à l'adresse de M"* Gamard, Faubourg du Temple. Son autorité, qui s'était d'abord manifestée dans les détails, prit de l'importance, imposa des décisions, jugea en dernier ressort.
Cependant, depuis sa rentrée à Paris, Tantine flattait un rêve.
Tous les soirs, après dîner, la table desservie, elle se laissait tomber dans un fauteuil, en face de Gamard, comme brisée par un labeur surhumain. Elle déclarait alors que ses jambes s'en allaient, et
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ne la porteraient plus longtemps; ses yeax devenaient aussi moins bons; enfin, elle s*autorisait d*une dysécée que lui avait signalée, je ne sais qui, pour pleurer sur sa surdité qui la jetterait, un de ces quatre matins, sous les pieds des chevaux»
à rheure des commissions ! Son embonpoint, son ventre énorme, qui ne lui permettait pas de se baisser, lui interdisant les gros ouvrages, Gamard avait dû adjoindre à sa bonne une femme de ménage qui faisait les lavages à grande eau, nettoyait les cuivres, décrochait les tableaux pour torcbonner les toiles d'araignées. Une couturière venait aussi deux fois par semaine, les travaux d'aiguille crevant les yeux de Tantine. Elle avait & propos
de cette journalière des insinuations perfides, qui trahissaient son rêve inavoué.
Elle disait, lorsque la couturière était partie, en examinant, sous la lampe, l'ouvrage rendu : Est-ce saligaudé ! ah ! ma nièce, qui n'a que dix-sept ans, ourle et reprise d'une autre façon !
— Marthe fait ceci, disait-elle encore; ah! ce n'est point comme Marthe, ma nièce; et elle prenait à témoin Gamard qui, chatouillé au bon endroit, renchérissait sur l'habileté de la petite.
Quel malheur qu'une fille si adroite ne soit pas à Paris! remarquait souvent Tantine, attendrie et rêvassante. Cependant, des inquiétudes traversaient encore
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l'heureuse paix en laquelle elle vivait.
Pour rétablir dans ses affaires un équilibre que les derniers événements avaient rompu, aussi bien que pour combattre l'ennui qui l'enveloppait, Gamard retourna à la Bourse.
n partait tous les jours à une heure, après déjeuner, et rentrait pour dîner à six heures régulièrement. Mais Tantine, sachant maintenant Thistoire d'Hortense, que lui avait racontée Marthe, qui la tenait d'Eveline, Tantine s'expliquant la succession des croix à l'encre- rouge sur Fagenda, vécut en transes.
Elle tremblait qu'un trottin ne le grappinàt encore une fois; il y avait
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au fond de ses yeux, par moments, une lueur inquiétante.
Un soir, elle annonça à Gamard qu'elle avait reçu, dans la journée, une lettre d*Ânna. Sa bellesœur ne pouvait plus garder à sa charge les deux enfants; ils étaient en âge de se suffire à eux-mêmes, sinon de venir en aide à leur mère. Et elle terminait en priant Tantine d'appeler Marthe à Paris, si elle lui trouvait une place avantageuse^
— La pauvre enfant ne doit pas être heureuse avec cette mégère, dit Tantine, et, brusquement, sans préparation, elle demanda à Gamard s'il n avait pas conservé dans le commerce des relations qui permettraient de donner satisfaction à Anna.
Gamard pinça les yeux, remuant des souvenirs.
— Voilà ce que nous pourrions faire, dit-il, au bout d'une minute :
je n'ai rien en vue, particulièrement, mais demain peut-être, je trouverai ce que. nous cherchons. Je ne m oppose pas à ce que vous répondiez à votre belle-sœur, qui paraît désireuse de se débarrasser de sa fille, qu'elle ne nous gênera point en nous l'envoyant. Marthe restera ici en attendant d'avoir une place.
Tantine résistait, pour la forme.
Quel dérangement ! L afiaire n'était pas dans le sac; peut-être vaudrait-il mieux qu'elle y fût avant de faire venir la petite.
Mais Gamard, qui tenait à son dée,trouva tout de suite deux argu-
ments qui militaient en faveur de son adoption.
— D'abord, dit-il, avant d'arrêter Marthe, les gens chez qui je la placerai désireront quelle leur soit présentée; puis, voyez- vous, Clémentine> vous avez besoin de repos, vous me l'avez souvent répété; je le crois. La couture vous abîme les yeux? Eh bien ! la petite fera toujours bien l'ouvrage que gâte, dites-vous, la femme que vous occupez.
— Oh ! certes !
— J'avais depuis longtemps l'intention de vous donner une aide ; je ne veux pas que vous vous tuiez à mon service, que diable! Ne vaut-il pas mieux que je prenne dans votre famille la personne qui vous secon-
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dera? Âimez-vous mieux que je m adresse à une étrangère? Non, n*est-ce pas? J'étais étonné aussi de rencontrer cette résistance chez TOUS, qui, d*habitude, prenez tant les intérêts de vos parents.
Gamard remporta une victoire facile, Tennemi se défendant mai, battu d'avance et satisfait de Tètre.
Le lendemain, Tantine écrivit à Anna, réclama Marthe. Elle avouait qu'on ne lui avait pas encore trouvé de place, qu'on l'emploierait, en attendant, à la maison, comme couturière.
Tout de suite Anna répondit qu'elle n'entendait pas l'affaire ainsi, qu'il fallait que Marthe gagnât immédiatement un peu d'argent. Sa mère comptait sur son aide. On
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n'était pas encore remis, au pays, des secousses de l'inyasion ; les journées en ville étaient rares ; jamais les sous n*étaient sortis des poches d*aussi mauvaise grâce, etc. ; bref, elle préférait que Marthe restât à Dreux plutôt que de courir les chances du voyage dans les conditions où on le lui proposait.
Tantine flaira la ruse, Famorce.
Avec une cinquantaine de francs on aurait raison des hésitations d'Anna.
Oamard donnait Targent et, le lendemain, Marthe arrivait à Paris.
Dès lors, les deux femmes se partagèrent la besogne journalière.
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n fallait que Tantine, en effet»
pratiquât le népotisme qu*on tournait chez elle en ridicule, ou qu'elle eût une arrière-pensée honteuse, pour ne pas prendre au mot Gamard, quand il lui proposa pour aide une étrangère.
Tantine Faurait traitée comme telle, en maltresse de maison, en gouvernante qui a gagné ses galons et est bien aise de se faire servir à son tour«
Népotisme et calcul, il y avait de Tun et de l'autre dans cette adoption d'unecombinaison qui lui permettait l'arbitraire à un degré moindre^ l'obligeait à plus de retenue dans le commandement, à plus de détente dans les rapports. En revanche»
Marthe était pour Tantine une
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compagne.aneconfidenteaux heures de solitude ou d'ennui.
Les deux femmes sortaient ensemble, couraient les magasins de nouveautés .
La maison tout entière avait pris un air de gaieté inaccoutumé. On y riait, à table, aux heures des repas.
Il semblait qu'une joie immense fût venue fouetter la monotonie delà vie de ces deux vieux. Marthe couchait avec Tantine et c'étaient, le soir, dans le lit, des éclats de rire à propos de tout et de rien, des conversations interminables, dans les ténèbres.
Gamard, de sa chambre, séparée de celle de Tantine par une simple cloison, entendait les rires de la petite, affaiblis, dégouliner, se fondre
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en des hoquets; — et une chaleur qui montait des draps le couchait sur le ventre, le nez dans le traversin, raidi et troublé.
Les parties de main -chaude avaient cessé cependant. Marthe, à Fécole de Tantine, ne se départait pas d'une certaine réserve qui, mise sur le compte de la pudeur éveillée chez la femme naissante, lui prêtait une grâce de plus, mais offrait un singulier contraste avec les familiarités de la veille. Gamard s'en étonna d'abord, puis trouva cette retenue charmante, salua la jeune fille dans la chasteté de ses yeux, l'effarouchement de ses gestes.
Un travail lent d'observation, d'incubation, d'analyse se faisait dans l'esprit de la petite.
Elle arrivait dans cette maison avec des idées préconçues, celles de son frère et de sa mère, des idées qu*elle examinait pour confirmer son jugement ou le rectifier.
Tant de fois elle avait entendu répéter que Gamard était «« au moins millionnaire » ! quil entretenait les parents de sa bonne ! que celle-ci se passait, avec l'argent de son maître, des fantaisies incroyables ! Des choses et des choses. La vision de For brassé, pissé, puisé, l'obsédait.
Sa mère surtout, qui était satisfaite d'avoir un espion dans la place, n'avait pas eu de peine à emplir une tète vide, une tête d'enfant, de ces commérages stupides.
Enfin Eveline, avec la joie d'une fiUeexpérimentée, heureuse d'étaler
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devant des gamines sa science de la ▼ie, avait raconté, en Texagérant, à Marthe, Fhistoire d'Hortense couverte d*or par son vieil entreteneur.
Toutes ces idées de marchés, de chair vendue, achetée, de fortunes inouïes salement compromises^ s'embrouillaient dans le cerveau de la fille d'Anna, peuplaient ses rêves de tas d or qui semblaient des chevelures de femmes, et de chevelures épandues, qu*on eût prises pour des nappes de louis, des ondes jaunes éternellement roulées !
Dès son arrivée chez Gamard^ Marthe résolut de contrôler les potins de campagne. Elle observa, mit sur ses jeux guetteurs un voile de gaieté factice, conçut des plans dlnvestigation extravagants.
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Elle fut d*abord déroutée par la vie intérieure bourgeoise de Gamard et de Tantine. Rien dans leur attitude ne dénotait le concubinage ancien, le partage du lit, les sueurs mêlées de la chair folle.
Oamard, lorsque sa gouvernante lui demandait de l'argent , ouvrait son secrétaire, faisait sauter le couvercle d'une petite boîte en fer-blanc du diamètre d'une pièce de vingt francs, renversait la boite dans la main de Tantine, où le louis tombé restait. Comme elle ne les laissait jamais seuls, elle ne pouvait supposer un vilain commerce à portes closes.
Marthe pensa que, elle présente, sa tante et le bonhomme se retenaient.
Cependant leur vue, à de certains
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moments, lai rappelait une scône que le hasard lui avait mise sous les yeux, un jour, à Dreux.
En entrant dans la chambre de Qamard, elle l'avait trouvérenversé dans un fauteuil, avec, à ses genoux, Tantine qui, soi-disant, faisait une reprise à son pantalon.
Mais la porte s*ouvrant, elle s'était relevée vivement, très rouge, masquant son maître, lui donnant le temps de prendre une pose plus congrue !
Tantine, en dehors du train habituel de la maison, dépensait peu personnellement .
Marthe était décidément désorientée.
Peu à peu s'effagaient les fantastiques apparitions de ses nuits, le
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rêve des trésors cachés sous les ]ames du parquet, dans des trous creusés dans le mur; et jusqu'au souvenir d'un mélo, le Pacte de famine, je crois, vu au théâtre de Belleville et qui lui avait donné l'idée des portes ouvertes en poussant un bouton et glissant dans des rainures !
Gamard étaitavec elletrèsaffable, moins familier qu'à Dreux, sans doute, semblant régler sa retenue sur celle de la petite, mais gardant néanmoins une pointe de bonhomie que l'âge permettait. Il ne parlait jamais de chercher une place à Marthe, et les deux femmes n'en soufi^nt mot, l'affaire semblait devoiren rester là. A la fin du premier mois qu'elle passait chez lui, Gamard
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donna vingt francs à la petite :
à titre d'encouragement , dit-il.
Quant à Anna, depuis l'envoi des cinquante francs, elle était restée coite.
Mais le deuxième mois, la vie commune autorisant quelques licences»
Oamard se relâcha d une règle qu'il jugeait trop sévère.»
Le soir, après dîner, lorsque Marthe s'occupait à quelque travail d'aiguille pendant que Tantine lisait « son n feuilleton, Gamard se rapprochait de la jeune fille. Il la taquinait de ses doigts hardis, lui passait la main sur les épaules, sur les genoux, avec des tapes familières. Il musait ainsi des soirées entières, lui soufflant dans le cou, gardant, un moment, sur ses lèvres le déli-
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cieux chatouillis des poils follets de sa nuque.
Il passait ensuite de mauvaises nuits.
Marthe recevait indolemment ces marques d'attention équivoques.
Elle n*y voyait que la garantie d'une vie tranquille et commode, contrastant singulièrement avec l'existence âpre et tourmentée qu'elle avait eue chez sa mère. Elle faisait son trou, s'établissait chez Gamard, revivait la vie de sa tante, aidait à la réalisation de ce rêve : l'immigration d'une famille dans une autre famille, l'absorption de celle-ci par celle-là dans un laps de temps indéterminé.
Cependant Tantine, le premier de ses désirs en partie satisfait, était moins avancée en ce qui concernait
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la part de succession qu elle s'attribuait en imagination.
Gtamard, habilement circonvenuy avait bien déclaré» à deux reprises»
qu'il ne l'oublierait pas dans son testament, mais cette promesse en l'air ne la laissait pas même dans une demi-quiétude. La lutte pour le Tout pécuniaire par voie de legs, dont elle avait été incidemment détournée sans jamais la perdre de vue, la reprenait toute. Ses années de service, ses soins, à son avis, méritaient mieux qu'une rente viagère.
Quand Marthe fut dans la place, Tantine se découvrit carrément, mit en avant ses neveu et nièce. Que deviendraient ces pauvres enfants quand elle, Tantine, neseraitpluslà?
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Et elle racontait Thistoire imaginaire d une amie qui venait en aide à sa famille, grâce à une rente viagère que lui avait laissée, en mourant, son maître. L*amie était morte et ses pauvres parents crevaient de faim maintenant !
Elle ajoutait, résignée: C'est le sort commun à tous les domestiqués !
Mais Gamard se récriait. Il alla même jusqu'à dire que les maîtres, qui récompensaient leurs vieux serviteurs par une simple pension s*éteignant avec eux, étaient des ingrats !
Mais chansons que tout cela.
Tantine eût préféré un bon codicile annulant les dispositions d'un testament déposé chez le notaire et qui,
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croyait-elle, ne ravantageait pas outre mesure.
Un nouvel incident vint, momentanément, se jeter à la traverse de ses projets.
La belle paix qui régnait dans la maison fut troublée par une niaiserie, une querejle comme peuvent seules en faire naître deux femmes après un mois de vie commune.
A propos d une robe dont Tantine et sa nièce entendaient la coupe et la façon différemment, une discussion aigre s*éleva qui dégénéra en dispute violente. La révolte de Marthe exaspéra sa tante qui, tout de suite, lui reprocha les bienfaits dont elle l'avait comblée et dont elle était, aujourd'hui, si mal récomi'' pensée.
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Avec quelque justice d'ailleurs, Tantine dauba sur cette famille de son frère qu'elle avait toujours soutenue de ses deniers, malgré les humiliations, une haine latente, les injures qu'on lui jetait dans le dos!
Elle déclara qu'elle était à bout de patience, lasse d être bonne, et conclut en sommant Gamard de trouver, sans retard, une place à Marthe. Sinon elle retournerait à Dreux.
La petite, au lieu de courber la tète, de laisser passer Torage dont on n'eût plus parlé le lendemain, accepta, par bravade, les conclusions de sa tante ; et Marthe ajouta qu'elle était enchantée d'être séparée d'une pareille mauvaise gale!
Le mot blessa Tantine, qui prit à
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