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partie Gamard, très penaud de figurer en cette affaire

Voulait-il, oui ou non, s'occuper de la gamine?

Il chercha à s'échapper par la tangente, s*embrouilla, mécontenta sa gouvernante, qui le remercia sèchement. Mais quand Marthe se fut retirée dans sa chambre en faisant claquer la porte, Tantine signifia à Gamard qu une aide lui était désormais inutile et que, dès le lendemain, elle-même se mettrait en campagne pour trouver des patrons à sa nièce.

Elle fit comme elle avait dit, s*absenta après déjeuner, laissant Marthe seule. Gamard était allé à la Bourse.

Mais pendant la nuit écoulée, la

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jeune fille avait viré de bord. Sa colère tombée, elle regrettait la scène de la veille, enrageait d'être obligée de quitter cette maison, où Ton paressait si grassement, pour entrer au service d un nouveau maître de pâte moins tendre. Elle revécut, par la pensée, les deux mois qu'elle venait de passer là.

. Le travail, du reste peu rude, était coupé de balades dans les magasins, de courses à travers Paris ; puis la chère était bonne et, à défaut de profits illicites, des petits cadeaux et de nombreux dons en nature, faisaient rendre à la place tout ce qu*on en pouvait raisonnablement tirer. Non, il était trop dur de s*en aller! Elle voyait bien maintenant que, sans Talgarade de

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la veille, Tantme Taurdit gardée, qu'on ne Payait, à parler franc, fait venir à Paris que dans ce but. A quoi se raccrocher? Il n*y avait que Gamard qui pût la servir.

Et elle résolut, le lendemain, de le prier d'intercéder pour elle au* près de Tantine, si celle-ci sortait encore.

Deux jours après, la gouvernante, rentrant inopinément, trouvait Gamard aux pieds de Marthe. Elle était debout, troussée, accotée contre le lit point défait^ et se»

reins mettaient leur empreinte, en creux, dans les deux matelas superposés.

Ce jour-là, Tantine put méditer sur la loi du talion, en se rappelant le saisissement de feu }i^ Gamasd

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devant les draps ravinés où son mari et sa bonne s'ébattaient.

Ce furent des amours honteuses.

Gamard ivre, rassoté de la petite, mit en œuvre pour en jouir toutes les ruses, tous les trompe-sens, tous les artifices des amants séniles.

n atteignait à des à peu près de sensations, à des satisfactions charnelles illusoires, par des prurits ignobles, des attouchements et des caresses de lèvres obscènes. Et un moment allait venir où Ton pourrait lui appliquer la phrase connue : Encore une pareille victoire et il est perdu !

Pour la première fois, Gamard, surpris en flagrant délit de débauche, montra vis-à-vis de sa bonne un semblant d'autorité. Il déclara,

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en r^nse au mouyemeDt de Tantine qui jetait sa nièce à la porte, que Marthe, en dépit de tout, resterait chez lui.

La gouvernante eut le bon esprit de comprendre que toute sa rage viendrait se heurter à cette rébellion éclatant enfin, à cette résolution dictée par une passion hors d*âge. Elle renfonça une phrase qui lui montait aux lèvres, renonça à mettre Gamard en demeure d'opter entre elle et sa nièce. Elle acceptait la situation, cédait une part du gâteau pour ne le point perdre tout entier, prévoyait un revirement qui lui rendrait le bonhomme implorant et soumis. Puis, qui sait? Peut-être, seule, ne fût-elle jamais arrivée à ses fins; Marthe était Taocessoire^

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le renfort que le hasard lui envoyait pour enlever la position !

Pendant huit jours, la maison fut endeuillée. Gamard était gêné entre les deux femmes ; quant à celles-ci, ayant besoin Tune de Tautre, toutes deux cherchaient un moyen de renouer, sans que leur amour-propre respectif eût à souffrir des premiers pas qu'il faudrait faire.

Marthe s'était laissée aller dans les bras de Gamard, dégoûtée au fond, mais comprenant bien qu'elle jouait là son va-tout. Le désir d'un avenir assuré, d'une vie large exempte de tiraillements et de misère, la jetait dans cette sale impasse. Et l'origine de ce désir se retrouvait dans les confidences d'Eveline^ sur l'oreiller, à portes

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closes; il se retrouvait dans Texistence que sa mère lui avait faite, dans cette existence de pauvres roulant continuellement des tas d'or, en rêve, muguetant une fortune, supputant les chances d un héritage qui les enrichissait tous !

C^était tout cela qui avait préparé la chute ignominieuse de Marthe, tout cela qui la poussait, aux bras d'un vieillard, vers un amour d où son corps devait sortir vierge, mais inchaste, flétri par toutes les souillures, sinon défloré par la souillure finale.

La place conquise, elle ne prétendait pas pourtant en chasser Tantine, ayant besoin d'elle, se souciant fort peu d'un téte-à46te prolongé itvecle bonbonwe et des charges

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qxi*aiiraient comportées sa nouvelle position.

Toute honte bue, elle ne trouvait dans sescompromissionsécœurantes que le bénéfice d'un paresseux bienêtre immédiat, et, peut-être, Tespérance d'un legs qui' lui permit, Gamard mort, de mener quelques Minées encore cette vie commode.

A peu près le rêve de Tantine, à son â^è. Gamard, de son côté, sa fougue passée, avait senti l'imprudence de son acte d'autorité.

Au fond même, il s'avoua qu'il ne s'en serait pas cru capable, — et il eut des regrets, resta gêné devant Tantine. Un moment, il craignit qu'elle ne le quittât. La perspective d'une queue d'existence côte-à-côte avec Marthe, l'épouvanta, g&ta ses

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joies. Le mariage tout de suite, alors ! Le remariage, dont il avait écarté Tidée, autrefois, par crainte d*une incompatibilité d^humeur qui en eût fait le jouet d une maltresse femme, le donae*plaisirs et le souffre-douleurs! Et maintenant, donc!

Les habitudes avaient dégénéré en manies, les maladies passagères en infirmités ! Son rôle de patito était tout indiqué, si le malheur voulait qu'il tombât sous la coupe d*une jeune femme, d*une Marthe !

Et pourtant une option Taurait laissé dans une ci*uelle hésitation.

Il tenait à la petite par tout ce qui, dans rhyperacuité des sens précédant la débâcle finale, était encore susceptible de fièvre et de commerce ; et la vie sans Tantine, avec

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une enfant qui eût bousculé ses habitudes comme des rengaines &stidieuses, traversé son repos de ses exigences et de ses vertiges, cette vie lui semblait impossible.

Ce fut Gamard qui, en quelque sorte, par ses attentions muettes pour Tune, sa déférence pour l'autre, ses ménagements délicats de la chèvre et du chou, amena la réconciliation. Tous la souhaitaient. La fête fut complète.

A partir de ce jour, tacitement d'accord, sans une parole faisant allusion à la scène qui avait déter* miné leur rupture, les deux femmes se partagèrent le gouvernement de la maison. Tantine était la tète, Marthelebras ; elles se complétaient Tune l'autre. Entre ces deux forces

parfaitement équilibrées, Gamard devint une chose retournée, pétrie; on martela son cerveau jusqu'à ce que le libre arbitre en fôt sorti.

Marthe vivait maintenant dans un désœuvrement heureux . Quand elle vit qu'elle était de la maison^ définitivement, elle rationna le vieux, compta avec ses exigences^ répugnant à un commerce honteux, non pas précisément à cause de la honte, mais par fatigue, par paresse, confondant cette corvée avec celle du ménage qui ne lui convenait pas davantage.

Quand enfin le terrain fut jugé suffisamment préparé, la vie de Dreux recommença. Marthe et sa tante sonnèrent la curée.

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Depuis deux mois, les parents de Tantine habitaient Paris. La décrépitude du père Fiquet, les gémissements de sa femme, qui se plaignait de Tabandon dans lequel on la laissait, de la lourde responsabilité qu'elle assumait en soignant, seule, le malade, tout avait décidé Tantine à louer aux deux vieux un petit logement dans le haut du faubourg du Temple. Elle voulait mériter jusqu'à la fin la réputation d'amour àlial qu'on lui avait faite et qui lui semblait comme le rachat de certaines vilenies.

Le père Fiquet ne sortait plus ; on disait qu'il ne passerait pas l'automne. Mais la mère Fiquet, lorsqu'elle avait couché c'n'homme, presque tous les soirs venait chez

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Tantine faire une partie de bézigue avec Gamard pour troisième. La cagnotte, qui produisait, à la fin de rhiver, dix ou quinze francs, était mangée, au Palais-Royal, dans un restaurant à deux francs par tête.

Marthe jouait rarement, lisait les romans du Petit Jowma/, que Tantine lui mettait de côté.

On avait souvent aussi la visite de la mère Barberon. Elle arrivait le matin par le premier train et repartait le soir» après dîner. Elle croyait devoir apporter, comme écot, un lapin que Tantine, sous un, prétexte, n'accommodait jamais, sachant bien que c'était un lapin crevé ou étranglé par les rats. La mère Barberon, après mille hésitations, une enquête minutieuse et

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aussi, dans des coupons détachés/ une erreur assez grave dont sa mauvaise vue Pavait rendue victime, se décida à prendre Gamard pour redevancier. Elle se méfiait de son fils, le camelot, traitait Lisa de gaspilleuse, résumait ses griefs contre eux dans cette phrase typique : — Ils n'ont pas su faire leur afiaîre ! Gamard qui, — elle le savait, — était un fin boursier, un joueur prudent surtout, lui inspirait une sorte de respect. Il s'était retiré avec une petite fortune qui, entre ses mains, avait fructifie ; il aurait certainement, à sa mort, doublé son avoir, ne dépensant pas son revenu et capitalisant, tous les ans, d'assez forts intérêts. Tout de go, un beau jour, elle lui confia tous ses titres

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de rente. Elle le chargeait en outre des achats et des ventes d*obligations qui loi paraîtraient profitables et de la conversion annuelle en actions des quatre cinquièmes de son revenu.

Encore espérait-elle, de son côté, réaliser des économies sur le cinquième qu'elle se réservait pour vivre. Elle avoua à Gamard que les titres qu^elle déposait chez lui avaient été longtemps enfouis dans un coin de sa masure, mais elle ne vivait plus tranquille et désirait, désormais, ne pas garder chez elle plus de cent francs. Gamard, lorsqu'elle venait à Paris, lui exposait sa situation, Tinformait des achats et des ventes effectués. Elle l'écoutait^ son œil uniq^ue papillotant,

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comme ébloui par une lumière trop vive, — et elle s'en allait en lui demandant vingt francs.

Personne autre que lui ne connaissait le chiffre exact de la fortune de la vieille.

Au jour de l'an, elle lui apportait deux oranges dans un sac d'épicier.

Soudainement, un soir, en dînant, Tantine recevait de Dreux la nouvelle de l'assassinat de la mère Barberon. Deux jours après, les journaux donnèrent des détails. On Tavait trouvée morte dans sa baraque, la figure écrasée comme & coups de talon de botte.

Les oreilles étaient déchirées; d une plaie au front, un mince filet de sang coulait dans la cavité de Tœil anciennement défoncé, la rem-

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plissant comme une pluie d'orage comble ces Moquettes que les enfants creusent au pied des murs. Le chien qu*on avait lancé contre la huche s'y^était brisé la tête et gi^it dans U9 coin. Les lapins réfugiés à Tautre « bout de la chambre, le dos arrondi, les oreilles rabattues, semblaient garder aufond de leursyeux obliques et méfiants Thorreur du meurtre.

Et ils faisaient làcomme un bouquet tiède et frissonnant, un bouquet où se fondaient et s'harmonisaient les nuances des robes : les gris, les pommelé, les café*au-lait, les blanccrasseux et les blanc-imçiaculé, les roux éteint et les chàtain-clair ; au milieu, jetant dans cette grisaille tonale sa note éclatante, deux fleurs rouges déchiraient le cœur du bou-

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quet, saignaient dans une hermine qu'une pluie horrible avait éclaboussée. Les poules, plus hardies, et un grand coq marchant à pas comptés, faisaient dans la chambfe, une promenade investigatrice, s'arrêtaient, deux secondes, pour piquer d*un coup de bec des caillots de sang. La maison retournée, le sol fouillé, les murs interrogés, un matelas éventré, tojat disait le mobile du crime. Une enquête fut ouverte.

Les brillants, arrachés avec des lambeaux de lobes, ayant disparu « on supposa que des rôdeurs, tentés par les diamants de la vieille, ravalent suivie et assommée au retour d'une maraude, le soir.

Mais les recherches qu'on fit dans

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ce sens restèrent infructaeuses et l'affaire fut classée.

Gamard, au su de Tassassinat de la vieille, s*était rendu chez le commissaire de police et lui avait remis les valeurs qu'il gardait en dépôt, peu soucieux de voir son nom dans cette affaire. Il renseigna le commissaire sur plusieurs points à éclaircir et dut à cette démarche de n*ètre plus dérangé.

Cependant Barberon etLisa, quelques jours après Tenterrement de la vieille femme, quittaient Chartres.

n était impossible qu'elle n'eût rien laissé. Barberon savait que sa mère avait confié ses intérêts à Gamard et il gardait à celui-ci une rancune bête, se croyant frustré. Même il accusait le bonhomme de spécula-

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tions louches, de tripotages de fonds lésant la bonne femme. Et il arrivait à Paris avec la pensée de lui dire son fait entre quatre z'yeux.

Il tomba chez Gamard, un matin»

insolent, verbeux. Diaprés ses calculs, sa mère avait dû laisser environ quatre-vingt mille francs ; elle vivait chichement, était citée pour son avarice. L'argent n'avait pas fondu entre ses mains, bien sûr ! Il en concluait que, si cette somme ne se retrouvait pas, c'était que les intérêts de la mère Barberon avaient été compromis par des gens qui auraient mieux fait de ne point fourrer leur nez dans les affaires d'autrui !

Gamard, très doucement, sans relever rallusion blessante^ annonça à

Barberon que sa mère lui laissait, en mourant, cent trente-deux mille francs. Barberon, assommé, resta hébété. Cette fortune inespérée, il sentait bien qu*il en devait un peu la conservation et Tarrondissement à rinfluence fructiflcatrice de Gamard, dont il avait suspecté Thonnèteté. Et il se retira, honteux, sans oser même présenter des excuses.

Mais après réflexion, Theureuse émotion du premier moment calmée, il lui sembla impossible que le bonhomme eût rendu à la vieille un service désintéressé ; et le pot-de*vin qull avait dû se faire donner le dispensait, lui, Barberon, de toute reconnaissance.

Il n*en devint pas moins le commensal de Gamard, lorsqu'il eut

vendu son bazar de Chartres qui, d'ailleurs, traversait une mauvaise passe. Il vint à Paris, mena grand train. Cette petite fortune les mettait, Gamard et lui, sur un pied d'égalité. Et Barberon goûtait, à manipuler son or devant son ancien banquier, la joie d'un enfant possédant enfin le jouet qu'il devait auparavant emprunter à son camarade.

Quant au remboursement des sommes avancées par Gamard, dans les mauvais jours, il fut, en partie, eflectué par l'entremise de Tantine, aux mains de qui quelque argent dut rester.

Lisa vivait à peu près séparée de son mari depuis l'héritage ; chacun en tirait à soi une moitié. Barberon réalisait un rêve ancien ; il mettait

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sur ses cartes de visite : Inventeur^ et faisait vendre, sur les boulevards, à répoque du jour de Tan, quelque jouet inepte, dont il confiait le succès aux boniments des bazardiers. Lisa, elle, étalait des toilettes tapageuses et parlait de <« leur position ^.

Le jour de Tan et le jour de la fête de Gamard étaient les dates où Ton pouvait le mieux se rendre compte de la comédie qui se jouait autour du bonhomme. Il était le premier rôle avec, pour seconds et pour comparses : Anna Fiquet, ses deux enfants, Tantine, ses parents.

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Barberon, Lisa et leur fils, E véline et quelquefois les Charmeroy de Dreux, des cousins et des cousines de Tantine à des degrés différents, enfin Robert, — le neveu de Gamard, le garçon qui avait fait cette « machine « pour TOdéon, — sa femme et sa fille.

Ces derniers, les seuls qui représentassent la famille de Gamard, arrivaient à trois heures. La «» Cuisine », comme disait la jeune madame Robert, avait déjà envahi le salon. Elle ségayait souvent en pensant au saut que Tantine avait fait de ses fourneaux dans ce salon, — en passant par la chambre à coucher!

Alice Champuis était cette petite femme que Robert avait épousée

par amour, sans dot, malgré les remontrances de son oncle. C'était bien la jeune femme <« caressante et distrayante »», que les De Goncourt ne souhaitent pas à lartiste, <« cette espèce de sauvage et de monstre social, n Robert nétait pas un monstre, moins encore un sauvage, malgré une froideur un peu hautaine, une sorte de repliement sur soi-même dans ce milieu qui n'avait jamais été le sien. Point beau, mais point laid non plus, il était un peu triste, sans affectation de spleen, grave sans attitudes de penseur, affectueux sans simagrées, blasé sans ce pyrrhonisme des partisans de la doctrine du : «* Regardez-moi! *t, le pouce dans les entournures et le carreau dans Tœil*

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Il adorait sa femme et ramenait à regret dans cette maison, où seule elle aurait dû être reçue, dans cette maison où parlait haut un sale monde de femmes compromises, qu'un coup de fortune enrichit parfois, mais qui ne dépouillent jamais leur origine. Il se faisait violence pour venir chez le dernier parent qu'il eût encore, tremblait qu'on donnât à ses visites une interprétation que sa fierté instinctive réprouvait.

Alice avait vingt-huit ans. Elle n'était point grande, gracile, blonde d'un blond rare, adouci, presque éteint, de lumière cendrée, d'un blond ténu que donnerait peut-être la poussière des feuilles mortes que le vent d automne roule. Elle était

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délicieusement Parisienne avec ses yeux gris« bleu lavé, couleur des ciels d^octobre, avec sa mobilité vibrante, sa nature chèvre. Un je ne sais quoi de mousseux ; des élans et des frissons d oiseau mouillé; un pétillement de mots drôles, de néologismes cocasses fixant une phrase»

un caractère, un fait; une verve qu*un rien fouettait, la blague des yeux clignés, de la bouche chiflbnnée; du nez dont le bout remuait imperceptiblement, les retours de gravité commandée, -une joie qui tombe graduellement, ne s*éteint jamais tout à fait, se trahit par un trot, sur place, des pieds, par des points de clarté tapis dans les fossettes du menton et des joues ; tout cela faisait d*Alice une fleur de parisianisme adorable I

Oui, vraiment, c'était la femme distrayante, mais point dans 1 acception que Goncourt donne au mot, grâce à rinstinct merveilleux de l'épouse, à sa mobilité extrême, grâce surtout à la soumission tendre et respectueuse que lui inspirait, à de certaines heures, l'artiste qui était son mari. Ces heures, c'étaient celles où rincubation de l'œuvre, une petite fièvre cérébrale courbent l'écrivain sur sa table, où retendent, les jambes allongées, sur le canapé; ces heures, c'étaient encore celles des visites d'amis, d'éditeurs, de directeurs, d'interprètes. .. Alors, Alice était bien la femme d*un talenteux; réponse s'effaçait, descendait au rang de servante dévouée, faisant taire l'enfant, défendant le

cabinet de travail de «« Monsieur « contre les importuns et les quémandeurs, ou bien, avançant un siège, prévenante et ménageusesans cesser d'être digne, avec les influences dont pouvait avoir besoin son mari.

Dans la pièce où il travaillait, elle passait, glissant sur le parquet muette et onduleuse, comme dans une église. Et, chose rare chez les femmes d artistes, elle respectait, sur la table de Robert, la poussière et le désordre, comme des choses sacrées, inviolables, auxquelles son inspiration était subordonnée!

Mais à portes closes, dans Imtimité, aux heures de repos, oui, c'était la femme distrayante, délassante! Elle jugeait le visiteur d'un mot juste, cruel, comme seules en

forgent ces petites cervelles, un mot hardi, cinglant, où Targot, largot aimable et admis, montrait parfois un bout d oreille. Elle était la poésie, la^ Muse de la maison ; elle avait fait souvent à Robert, sans y penser, Faumône d*un mot âlemporte-pièce, dont il riait à bouche fermée. Tout de suite, d'un coup d'œil, elle retrouvait en entrant dans le salon de Gamard, ceux qu'elle appelait:

ses vieilles connaissances, à leur place habituelle. Elle les saluait à peine, se mordait les lèvres pour ne point leur jeter, dans un éclat de rire, le surnom dont elle les affublait.

La <« Cuisine » était là, sous les armes.

Pour Alice, TEnfant-au-maillot,

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c'était Fiquet enveloppé comme dans des langes, roulé, ficelé, engoncé dans du coton, de la flanelle, des linges faisant trois fois le tour de son corps; Fiquet grelotant, anhalant, tenant le coin de la cheminée où il expectorait des phldgmes, geignant, ayant à peine la force de tousser.

Sa femme, c'était M"«Fiquet-riende-plusitriste-après-la-Passion. II fallait entendre cette rieuse d'Alice, à propos de quelque événement tragico-comique, larmoyer cette phrase : « Il n'y a rien de plus triste après la Passion «>, cette phrase que ronronnait lamentablement la mère Fiquet en commentant des Faitsdivers lugubres.

Alice avait baptisé Anna : la boite

de Pandore, une boîte qu'un Epiméthée quelconque avait sans doute ouverte, car tout le bien en était sorti et, seules, des rancunes et des convoitises basses y bouillonnaient.

Si, au fond de la boite, une espérance tenait encore, c'était celle d'enterrer Tantine et de prendre sa place auprès de Gamard.

Près de la fenêtre Barberon- Mangin, Barberon Tout-à-treize, Barberon l'inventeur , expliquait son nouveau jouet à son fils, écrasant dans un fauteuil son large dos de chasseur de Vincennes, et au fils d'Anna, Frumence, à qui Alice trouvait une tête d'assassin. Debout, les deux mains dans ses poches, roulant ses épaules remontées engonçant un cou d'apoplectique. Bar-

beron faisait Tarticle pour son invention, qui ne se recommandait pas précisément par un goût raffiné:

Voici le truc !... On le débinera si on veut, je m'en fous !... J'attends pas pour boulotter après Targentque ça me rapportera, alors j'm'en fous !

Ça s'appelle : la Queue du Chien !

Hein ? Est-ce trouvé ? la Queue du Chien ! Oh ! d'une simplicité... l'enfance de l'art ! C'est tout bonnement le truc des petits chemins de fer tournants qu'on remonte, appliqué à mon chien. Il court après sa queue sans jamais pouvoir l'attraper. Et je tourne... je tourne ! Est-il drôle ?

Qu'est-ce que vous dites de ça ? Estce trouvé ?...

Maintenant j'ai des chiens et des queues de tous les modèles : le tron-

Qon du ratier, le cor de chasse de la levrette, le panache du caniche.

Voilà... je tourne la manivelle... et v'ian ! L'attrapera. . . attrapera pas. . .

Ksss... Ksss !

Barberon exultait, paradait, jouait de la trompette avec son nez, frappait du plat de sa main sur l'o de sa bouche en cul de poule. '

Et tout ça, tout ça, pour : cinquante centimes ! Cales vaut- y? Ça ne les vaut-y pas ? Si ça ne les vaut pas, j'rends l'argent ! Et zim-ba-laboum ! Demandez la queue du chien, prenez la queue du chien... tirez la queue du chien !

Puis, calmé, la voix posée, sans rire :

Mes enfant», il y a de For à gagner

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arec ce bibelot là. . . Ce sera le jouet de lannée !

Enfin la galerie d'Alice était complétée par : Lisa-pain-d un-sou, dont le sobriquet rappelait la lionne pauvre d'Augier, la lionne qui devenue riche avait conservé Thabitude de compter, à son mari, un sou les petits pains de deux sous.

La Guenon, le Singe et la Noix, c'étaient : Ëveline, Martha et Gamard.

Ëveline, la jeune guenon qui avait retourné la noix dans sa coque verte, sans savoir Fouvrir; Marthe, le singe qui épluchait la noix avant de la gober; Gamard enfin, cette pauvre noix roulant entre de jeunes pattes, sa coque déchirée par les coups de grifiés, fendillée, ouverte,

livrant enfin son fruit convoité, — ]*héritage !

Et, au-dessus de tous, le Muid, TAnge de la Famille , Tantine , trônait dans une majesté rayonnante et bouffie.

Toute cette séquelle faisait à Gamard une cour basse, mielleuse, pateline, l'entourant, le couvant.

Des enfants venus on ne savait d'où, amenés par on ne savait qui, tapaient sur le piano ; les voix pointues d*Eveline et des femmes stridaient; la gouaillerie de Barberon soulignée par les rires faux des jeunes gens, râlait, semblait, à chaque coup de gueule, arracher des glaires... Et quand Gamard, à qui les tapoteurs de piano donnaient la migraine, risquait une observation, Tantine le

tançait doucement : Laissez-les donc !

Vous n'avez donc jamais été jeune?

Faut bien que les enfants s'amu- '^nt...

petit du concierge restait là lajournée. Mais à trois heures, U^nd un coup de sonnette annonçait l'arrivée de Robert, les conversations tombaient, les rangs s'ouvraient et c'était entre deux files de chaises silencieuses, hostiles, qu*Âlice poussait la petite Jeanne vers son oncle. Lapetite Jeanne, une adorable enfant blonde et rose comme sa mère, jolie comme un amour, allait embrasser Gamard, gravement, avec, aux lèvres, miniature, le pli de dédain qui fronçait la bouche d'Alice. Et pour ne point frôler les robes et les pantalons, en

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bordure, elle ramenait, ainsi que sa mère, ses petites jupes courtes entre ses jambes, comme si Tordure de ces gens eût pu la salir !

Il y avait, sur la table, d^ marronsglacésde chez Potin, qu raient apportés les deux jeunes filles ; des oranges dans leur papier de soie, un cadeau d'Anna; des vases à fleurs, des amours en stuc et un petit bouquet de violettes artificielles, donné par le fils du concierge. Les vases et les amours étaient des rossignols que Lisa avait conservés de leur ancien commerce et qu'elle écoulait ainsi. Dans le bouquet de violettes un flacon d'essence répandu mettait une odeur de parfumerie foraine.

Gamard offrait des bonbons à Jeanne, qui se dérobait, refusait avec

une moue dégoûtée depuis certaine sortie que Tantine ne lui avait jamais pardonnée. Un jour l'enfant, ayant pris dans un cornet que son oncle lui présentait une dragée rose, d'un rose louche, l'avait crachée après un coup de langue : — Tiens !

elle déteint! papa dit qu'il ne faut pas manger des dragées peintes, parce que ça donne mal au ventre Tantine, qui avait acheté les dragées était devenue toute rouge.

Alice et son mari restaient une demi-heure, pendant laquelle la famille de Tantine, muette et ennuyée, faisait galerie. Un bout de conversation traînait. On parlait du temps, des progrès de la petite Jeanne, qui regardait la pendule, très sage, notant, s'efforçant de ne pas oublier

les attitudes et les ties de la <« Cuisine " que, rentrée chez elle, elle reproduisait avec une fidélité surprenante.

— Tiens ! petite mère, j* vas «« faire la Cuisine « !

Et elle imitait TEnfant-au -Maillot, tortillé et quinteux, cassé devant la cheminée, crachant et glaviotant; elle donnait les coups de gueule de rinventéur, criait : — L'article à treize ! tout à treize ! Et c'était encore la mimique expressive des femmes détaillant la toilette d*Alice de la tète aux pieds, avec des frissons d'envie, un haro sourd sur les intrus ! Car le neveu et la nièce de Gamard étaient jugés sévèrement par la famille de Tantine.

Barberon avait bien fait rire en

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disant que Robert, raide et pas drôle, avait avalé un de ses manuscrits. Alice était traitée depimbèche et la petite Jeanne, de poupée à ressort.

A quatre heures, ils s'en allaient tous les trois, laissant Gamard au milieu d*une famille qui, tout en n'étant pas la sienne, était la seule qu'il gardât à dîner.

Il faut lui rendre cette justice, qu'il ne manquait jamais de dire, Robert parti, aux étrangers qui se trouvaient là : — Mon neveu !...

Vous ne savez pas?... Celui quia fait une machine pour TOdéon... Du talent !

Cette pensée le ramenait à Barberon, qui avait fait, lui, la queue du chien! Bt comme, au fond, le bon-

homme B*était point bête, une révolte grondait en lui, une belle colère, — imaginaire ! — Tarrachait de son fauteuil, le plantait, debout, au milieu du salon, le bras étendu vers la porte, donnant le coup de balai qui nettoyait la maison, renvoyait Tantine à ses fourneaux, Barberon à son bazar et les femmes. , .

au trottoir.

La vision pâlissait, s'effaçait...

Gamard se retrouvait dans son fauteuil, impuissant, cloué là par une force incroyable! Une grande tristesse lenvahissait, une mélancolie d'à jamais vaincu passait dans ses yeux, et il ne fallait rien moins que les accords plaqués à tort et à travers, sur le piano, par des mains inhabiles, pour secouer cette tor-

peur passagère, dissiper ce malaise splénétique de rhomme mécontent de soi !

Cependant Gamard, tourmenté, fébrile, s'usait entre cette gamine qui se jouait de lui,- et cette gouvernante qui, se sachant maintenant indispensable, le prenait haut.

Des scènes furieuses éclataient pendant ses absences. Marthe tenait tète à Gamard, luttait, se refusait, avec des mots crus et des injures cinglantes.

Un jour elle cousait, assise près de la fenêtre. Sa tante venait de sortir et ne devait rentrer qu'à

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rheure du dîner; Gamard, que le mauvais temps avait empêché de se rendre à la Bourse, lisait dans sa chambre. Mais dès que Tantine fut partie, il vint retrouver la jeune fille. Il s'était assis à côté d'elle, indifférente, habituée à ces tête-àtête. Elle avait relevé un coin du rideau. Sous Taverse qui faisait les passants rares, des gens filaient le long des maisons, s'arrêtaient de* vaut les ruisseaux, que la pente assez sensible, à cet endroit, du faubourg du Temple, changeait en cascatelles.

L'eau trouble, jaunâtre, semblable à des déjections liquides de malade purgé, bondissait, roulait, se heurtait contre l'angle des pavés déchaussés. Des jambes de femmes se balançaient au-dessus des rigoles,

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montraient des bas mouchetés de boue, le dentèlement d un pantalon, des raideurs et des sécheresses. Des parapluies bêtes passaient, étouffant des familles...

Soudain, Marthe sentit Gamard qui lui tombait sur les genoux, les mains égarées, agrippant les boutons de son corsage.

Elle le repoussa : — Quoi donc ?

Etes-vous fou? On nous voit d'en face!

Elle ne riait pas, ne se fâchait pas non plus, semblait simplement ennuyée.

Lui se releva, alla baisser le rideau et revint se mettre à genoux sans parler, devant la petite. Mais comme il creusait, avec son menton osseux, un passage entre les genoux

serrés de Marthe, pour y couler sa téta, la jeune fille chatouillée recula sa chaise. Alors il resta, à quatre pattes, écroulé, ne pouvant plus se relever. Il bégayait, balbutiait, implorait : — Marthe!... ma petite Marthe... je t'en prie !

Et il se traînait, sur les mains et sur les genoux, ridiculement vieux, rouge et suant comme un fiévreux, les yeux agrandis.

Elle avait laissé son ouvrage, le regardait avec un demi sourire cruel, le repoussait du pied comme elle eût joué avec un chat convoitant sa pantoufle.

Mais il réussit à lui saisir le pied, avidement, Tenserrant au-dessus des malléoles ; en cherchant à se dégager elle Tattira ; ses doigts

tlO UNE VI8ILLB &ATB

grimpaient maintenant, le long de la jambe, sous les jupes, et sur ses lèvres des baisers frissonnaieat,prêts à claquer n'importe où ! Au-dessus du genou, ses mains rencontrèrent la jarretière, puis, au delà, lourlet du bas... Alors delà chair tiédit»

mollit, céda sous la pression de son pouce ; une odeur fade, un souffle passa sur sa figure. Il tint sa jambe embrassée et la caressa follement. Du coup, Marthe, que ce jeu avait un instant amusée, se leva, se secoua, envoya rouler Gamard à deux pas, la face contre terre. Ces attouchements la dégoûtaient et sachant, pour y avoir succombé une fois, quels désirs immondes tenaillaient son vieil adorateur, elle le rabrouait*

tTNB VIBILLB RATB 211

Gamard, péniblement, s'était relevé, le nez saignant, bouleversé...

Il cria : — Je te donnerai ce que tu voudras... là!

Elle secoua la tète, refusa.

Alors il s'emporta : — Va-t-en !

Qu'est-ce que tu fais ici, si tu ne veux pas? Tu es ma bonne, après tout... Tu dois m'obéir... Va-t-enJ Va-t-en!... tout de suite, entendstu!

Elle avait mis la table entre eux, souriant vaguement, sans peur. Elle répondit : — Non, je ne m'en irai pas ! Et quand môme ? Demain vous reviendriez me chercher.

Il reprit :

— Toi et ta tante, vous êtes deux sales filles !

U s'arrêta. Du sang lui barrait la

fit UNB VIBILLB KATB

lèvre, SOUS le nez, coulant dans sa bouche; ses jambes flageolaient. Il se fit très doux : — Ecoute, ma petite Marthe, je suis vieux, je n'en ai plus pour longtemps; jeté laisserai tout. ..

tout ce que tu voudras!...

Elle haussa les épaules légèrement. Il crut qu'elle doutait, fouilla dans ses poches, y prit un trousseau de clefs. . . Et il les touchait les unes après les autres. Quand il eut trouvé celle qu'il cherchait, il courut à son secrétaire, l'ouvrit. . .

— Tu ne crois pas, hein? Tu ne crois pas? Attends! Il prit des petits rouleaux de pièces de dix francs, creva le papier qui les contenait, jeta Tor sur la table, puis il renversa sur le tapis les petites boîtes de fer-blanc d'où rigolaient avec

un bruit clair, en tombant, des louis...

— C'est pour toi, pour toi, tout.

En veux-tu encore, dis? Combien?

Elle se déroba, s enfuit dans le salon. Il Ty poursuivit, la trouva devant le piano... Elle fit un mouvement de recuU la paume de ses mains éérasa des touches qui sonnèrent...

Elle revint dans la salle à manger. Alors il ramassa des pièces, sur le tapis, répéta, subitement attendri, à genoux et larmoyant :

—Tout, je te dis, ma petite Marthe. . . Marthe, prends donc!...

Un rire bête coupa ses larmes, il cherchait maintenant à lui jeter des louis dans le cou.

Marthe, toute froide, les yeux

tu UNB VIBUXB BATE

aigus, fixes, rAvait devant cet or, en pluie...

Les histoires de sa mère lui revenaient en mémoire. Elle imaginait une scène identique : Oamard, aux pieds de sa tante, aux pieds de Tantine, plus jeune de trente ans!

Lui, prenant son trouble pour de lliésitation, s*était rapproché...

Elle cria, sans trop savoir ce qu*ell6 disait :

— Âh ! non, par exemple, non !

Il renversa la table, trébucha, tomba...

Un coup de sonnette derlinait.

Qamard leva sa face ravagée et saignante, balbutiant : Ouvre... fais attendre dans ta chambre, où tu voudras...

pt pendant <^u*elle 9e retirait.

T7NB TIBILLB RATB iiS

Gamard, à genoux sur le tapis, ramassant les pièces d'or, les entas* sait, à la hâte, dan& un journal étendu par terre et jetait le journal chifionné, ses quatre coins réunis et tordus, dans le secrétaire qu'il refermait.

Le lendemain, en balayant, Marthe trouva sous un meuble deux pièces d'or qui y avaient roulé.

Elle les empocha, sans sonner mot, et, dans la journée , alla faire des emplettes au Louvre.

Une après-midi, Robert Champais reçut cette dépêche :

Maison nette; — flanqué Cuisine à la porte; —attends pour dîner, ce soir, toi, femme et fille.

Gamabd.

, Ils relurent deux fois la dépêche, ébaubis. Alice riait de retrouver là le sobriquet qu*elle avait donné à Tantine, ne croyant pas que son oncle le connût.

— Irons-nous ? demanda-t-elle.

— Pourquoi pas? répondit Robert.

Ils arrivèrent chez Gamard à cinq ' heures. Le bonhomme s ennuyait, les attendait impatiemment, les reçut sans dissimuler sa joie.

— Enfiu ! mes enfants ! Vrai, je croyais que vous ne viendriez pas.

Je vais donc pouvoir vous traiter une fois... comme il faut! Et puis, tu sais, ma petite Alice, pas de raideur aujourd'hui, à la papa ; c*est l'oncle qui régale !

Il faisait sauter Jeanne sur ses genoux.

Soudain, se frappant le front, il alla chercher au fond d une armoire une boite de dragées, portant sur son large couvercle, en lettres d'or

tl8 UNB VIEILLE RATE

sur fond blanc : « A la belle Marraine! ••

— Les dragées de ton baptême.

Jeannette. .. des dragées pas peintes, celles-là... Ah! je suis contât, bien content! tous ôtes ici chez tous, TOUS savez. Ote ton chapeau, Alice, tu Tas m*aider à mettre le couvert; toi aussi, Jeanne. Le dîner, je Tai commandé chez le pâtissier, pour six heures... Dame! je ne suis pas encore réinstallé. C*est égal, ça me fait plaisir de tous voir ; je m'embêtais tout seul, vrai! vous savez...

Ihabitude! Et toi, Robert, c& va?

Tes machines ? Je veux voir ca . . tu mç donneras des billets, hein? J'irai là en garçon...

— Alors, dit Robert, ça y est?

— Ça y est, quoi? Oh!... Laisse

donc, je vous conterai cela en dînant. Tu mettras ça dans une de tes machines.

Il esquissait des pas de gavotte, déterrait des couplets de Scribe et de Favart, quil détaillait, guilleret, sous-entendant des choses...

Rien n'annonce ici la grandeur ; Mais je retrouve AnneUe, Ânnette et le

[bonheur !

Alice ne voulut pas qu'il mit le couvert.

Alors il chanta :

Pour nous, quel bonheur s'apprête

Si de moi vous faites cas !

Ah!

Il n*est point de fête Quand vous n*en êtes pas !

Tu connais ça , Robert? Annette

et Lubin de Favartî de M"* Favart, veux-jedîre. Non?...

Cependant; Alice avait relevé sa robe, mis sur sa jupe un tablier blanc et elle trottait dans Tapparte-* ment, toute rose, à la découverte des assiettes, des plats, du linge, ouvrant les placards, les tiroirs. Ses yeux de femme allaient jusqu'au fond, scrutaient, trouvaient des lacunes, des serviettes effiioquées, des verres rangés sans avoir été rincés.

Mais devant un tiroir elle éclata :

— Elles ne repassaient donc jamais les couteaux? Qu'est-ce qu'elles faisaient? Et les torchons? tous sales!

Gamard la calma, l'embrassa sur ses cheveux très fins, légèrement ondulés vers les tempes.

— Tu asunegentille petitefemme, Robert; mes compliments!

Quand le pâtissier eut apporté le dîner, on se mit à table. Gamard s excusait. La prochaine fois qulls viendraient, il les recevrait mieux, il allait prendre une femme de ménage. Puis, après le potage, il raconta l'histoite de sa rupture avec Tantine.

— - Figurez-vous, c'est venu pour rien: Les petites causes toujours !

Tu sais, Alice... Frumence? Frumence, à qui tu trouvais une tête d'assassin? Le frère de Marthe, enfin ; eh bien! il était entré, sur ma recommandation, chez un épicier... Une sale nature, ce garçon... Sournois, faux, rancunier... Est-ce que mons Frumence ne s'avise pas, pour

satisfaire une petite veDgeance personnelle, de mettre le feu chez son patron! L'incendie, fort heureusement, a pu être étouffé, mais le patron a déposé une plainte au Parquet et mon bonhomme a attrapé cinq ans de prison. C'était hier.

Elles avaient assisté à tout, rapportaient le verdict. Moi, naturellement, je déclare que Frumence est une franche-canaille et que la condamnation est juste. Oh! si vous les aviez vues! L'une prenait fait et cause pour son neveu, l'autre prétendait prouver l'innocence de son frère, toutes deux exaltaient l'honnêteté de leur famille... Joli, cela, hein? Bref, de fil en aiguille J'en suis arrivé, ces filles devenant insolentes, à les flanquer à la porte. Oh ! je les

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ai traitées 1 Clique! j*ai dit le mot :

M toute votre famille est une clique! •* Dame! elles m*oiit répondu des choses,., vertes! Alors, j'ai voulu leur montrer qu'elles n'étaient pas indispensables^ Le Muid a pris son grand air :

— Allons-noua-en, Marthe...

Et je les ai laissées partir.

— Ah! fit Robert, ce nest pas vous qui les avez mises à la porte ?

— C'est moi et ce n'est pas moi...

Je ne les ai pas retenues;... cest la même chose. Je leur ai même jeté la porte dans le dos, v'ian!... Maintenant, tu sais, elles ne rentreront pas... Si, demain, pour emporter leurs nippes, et puisn, i, ni, fini!

— Ah! elles n'ont rien emporté ?

dit Robert, redevenu tout grave.

— Dame! tu comprends, ça été si vite fait!,.. Crois- tu que j'aurai la feiblessede les reprendre? Ah! tu ne me connais pas, va! A propos...

tu ne m'as jamais dit ce que tu pensais de ces filles, hein ? Tu peux te déboutonner, va!...

Robert, interpellé, s'exécuta.

— Eh bien ! mon oncle, franchement, vous étiez la proie d^une vieille rate... et de ses petits! Une vieille rate, oui, j'assimile cette race des bonnes déjà mûres et des gouvernantes sur le retour, à la gent rongeuse que La Fontaine loge dans un fromage de Hollande... Riez !

c'est mon idée.

La gouvernante, c'est Tenvahissease du nid des autres, la jouisseuse du bien amassé par d'autres ; c'est

la rate, retirée du monde, faisant son trou chez le voisin, un voisin bénin, célibataire, un veuf à qui elle donnera des rhumatismes^ pour les soigner! Pardon ! mais ces filles qui n'ont souvent qu'un esprit obtus, se servent tout simplement des deux armes que vous leur fournissez : vos appétences, d'abord, vos rhumatismes, plus tard... pardon encore, ces femmes vous tiennent par la Bête !

Faut-il que je continue?

— Oui, tu m'intéresses...

— La gouvernante, mon oncle !

Votre maison, sur laquelle elle a jeté son dévolu, devient sienne, devient le fromage de Hollande de la rate.

Elle y fait son trou, lentement, patiemment, inéluctablement, avec ses dents muettes et pointues

00 VVE TIEIIXB BATE

qui ne strident point comme la scie, mais qui en ontletrait.Elleest dans la place; chaque jour elle y pénètre plus avant, si avant que, si vous vous aperceviez des ravages qu elle fait, il vous serait déjà presque impossible de la déloger. Alors, tranquillement, silencieusement, elle opère dans le fromage, dans votre maison ; elle ronge à droite, à gauche, devant elle, au-dessus...

L'étroitesse du lieu l'a, d*abord, obligée à se tapir, à se faire petite; maintenant, le passage frayé, elle s'abat, trotte,cabriole,vit largement au milieu de cette nourriture grasse.

Ce n'est plus la rate maigre, affamée, triste comme un jour de jeûne; c'est une rate replète, gaie de cette bQnue gaieté c^ui pousse sa pointe,

UNB VIEILLE RATE 227

— avec le ventre ! Quand quitterat-elle son fromage ? votre maison?

Eh ! parbleu ! quand il n'en restera plus que les quatre murs... la croûte !

— Très bien ! appuya Gamard.

— Et votre ruine, si vous n'y mettez bon ordre, remarquez-le bien, mon oncle, ne sera bientôt plus le fait d'un seul rongeur, mais d une immigration ! La vieille rate, qui par hasard ou par intérêt, n'est point égoïste, fait : psitt, à sa famille. Alors c'est la curée! La vieille rate a peut-être des dents mauvaises, déchaussées, qui ne peuvent plus mordre. . . Bah ! les jeunes rates, ont,Dieu merci,de bonnes quenottes qui lui m&cheront la nourriture !

fs^X dessus 1^ t^bie, Gran^ard ten-

nS UNE VIEILLE RATE

dit la -main à Robert. Bravo ! Très juste, ta comparaison. J étais rongé, rongé! Enfin, malgré le passage des rates, on trouve encore à manger ici. A ta santé !

Si je te disais... — Jeanne, aide donc ta mère à desservir la table, — Gamard baissa la voix : si je te disais que j*ai couché avec toute la famille ! On les jetait dans mon lit, positivement. Des choses incroyables... incroyables ! Je les trouvais le soir,en rentrant, dans mes draps...

là, hein? Qu'est-ce que tu dis de ça?

Et toutes les humiliations... Cette fille commandant ici, comme jamais ma femme n*a commandé ; ses parents installés chez moi. J'ai cm vingt fois que son Trompe-la-Mort de père crèverait là, dans la chemi-

née ! Et la belle-sœur, la boite de Pandore, comme dit ta femme, elle m'aurait déculotté,celle-là, àDreux!

La rongeusejalouse, usant ses dents sur du bois, du fer, grinçant devant le fromage habité par d'autres.Toutes ! . . . la petite. . . Marthe. . . garce comme sa tante; j'étais celui qui paie, tu comprends ! J'ai eu le nez fourré dans cette jupaillerie-là.toute ma vie !

Alice et Jeanne rentraient,Robert demanda :

— Qu'est-ce que vous comptez faire ?

— Je te l'ai dit, prendre une femme de ménage qui me fera mes deux repas et décampera après.

Ah ! puis vous viendrez dîner avec moi une fois par semaine;

tao UNB VIBILLB BATS

jlrai chez vous un autre jour, voilà !

Robert fronça les sourcils : — Vous ne vous ennuierez pas ?

Gamard se récria : — Ah ! ça, tu crois donc que je m'amusais ? J ai la Bourse, de vieux amis que j avais négligés, des amis qui m^inviteront de temps à autre, j*ai...

Il sembla chercher des distractions qui lui échappaient, arrêté court. Un grand désappointement, une désillusion de la dernière heure, lui traversa la tète; il répéta : j'ai. ..

j'ai... non, je ne m ennuierai pas, certainement... Une tristesse passa dans ses yeux, assombrit sa figure.

Robert crut comprendre que le vide de sa vie de septuagénaire Tépouvantait,que cette solitude subite

faite autour de lui, lui donnait le frisson de la mort, lui présentait, dans une hallucination rapide, le spectre de THabitude avec son cortège de regrets, de souvenirs, de jouissances, d'intimités attiédies et enveloppantes, avec tout l'attirail d un vieux collage, appelant, sollicitant le rev«nez-y, le réenchaînement pour toujours.

— Alice, joue-nous quelque chose, dit Robert avec un geste de découragement, une gaieté des lèvres qui contrastait avec la pointe aiguë des yeux.

La jeune femme s'était mise au piano.

— Jeanne va nous chanter les Anges gardiens, fit-elle.

m UNE VIEILLE RA.TB

— C'est cela, murmura Gamard, le regard perdu.

Alors reafant,quesa mère accompagnait, chanta cette courte et adorable mélodie de Schumann:

A rheure où les petits enfaots ..

que Jeanne filait d une voix mince de gamine, avec le sérieux que son père voulait qu'elle mit dans l'interprétation des grands maîtres.

Et pendant quelle attaquait le second couplet :

Quand i*aube vient rouvrir leurs yeux...

Gamard n'écoutait pas,absorbé dans une rêvasserie de vieillard imbécile, la lèvre pendante, les yeux pieu-

rards. Dâus la phrase toute simple, mais d un sentiment exquisement pénétrant, que Tenfant déroulait, dans les notes d accord, ces admirables dessous qui font à toutes les œuvres de ce merveilleux {poète des sons) une sorte de plancher lumineux, dans ces notes, Gamard entendait passer la cacophonie que produirait un coude tombant sur le clavier. Le salon revêtait Taspect qu'il offrait aux jours où la famille de Tantine s'y trouvait réunie. Ce n'était plus Alice et Jeanne qu'il voyait au piano, mais les enfants lâchés et bruyants qui faisaient gémir les pédales. .

Alice vira sur son tabouret.

— Très bien, Jeanne,dit Gamard, réveillé, viens 'm'embrasser. . . Tu

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ne sais pas quelque chose de plus gai?... d*enleyant, hein?

Alors, tout de suite, dans un mouvement où se retrouvait toute sa mobilité, sa fantaisie capricieuse, Alice dit en riant : — Chante Jean Faber, Jeanne.

Robert protestait, mais sa femme égrena le refrain de la chansonnette de Cœdès, qui faisait les beaux soirs du café-concert; puis, l'enfant, avec des mines futées de gamine gàtée,un talent d'imitation extraordinaire, une sûreté de gestes, de mimique et d'intonations d'une drôlerie achevée dans ce petit corps, lança d'une voix pointue :

Ohé, Jean Faber!

rià le Chemin dïer !

Aiguilleur, vite à votre place; Laissez les amours au rancart.

Vous vous embrasserez plus tard, Faut que rtrain pa-a-sse!

Pour Alice, c'était proprement un charme ; elle renforçait ses arpèges et ses appogiatures de petits rires qui soufflaient les mots à lenfant et l'agitaient sur le tabouret. Cette musiquette avait Taigre-douceur d'un petit vin du crû pétillant et donnant l'envie de sauter ; c'était bien la musique cascadeuse, pas bégueule, parisienne en diable, née dans le bain de lumière du magasin, la poussière que soulèvent les queues de robes, la vie à outrance, la musique des boulevards fardée, blagueuse, grisée et grisante, troussée entre deux chopes, — une fille que

236 UNE VIEILLE RÂTB

les femmes honnêtes reçoivent au saut du lit, en déshabillé, comme elles reçoivent leur coiffeur, — sans qu*elles croient manquer aux lois de la bienséance. Cœdès après Schumann ! Alice raffolait du contraste, de cette torture gratuite infligée à son mari, de la grosse joie de Gamard, avec, peut-être cette âpre et secrète jouissance que goûteat les femmes à rabaisser, devant leur mari, le niveau intellectuel de sa famille.

Et dans la petite Jeanne, partagée entre deux influences contraires, interprétant Schumannavec le haut sentiment et le goût mesuré du père, et, tenant de la mère, en chantant Jean Faber, la fantaisie mousseuse et le grain de caprice.

dans cette enfant on sentait TAlice du lendemain, la tête éventée en qui Coedès devait tuer Schumann !

Gamard applaudissait, embrassait Jeanne, demandait bis au dernier...

— Vous savez, c est le cauchemar de Robert, dit Alice; et comme il hochait la tête mi-fâché, mi-souriant, elle s^assit sur ses genoux, lui mit les mains sous le nez pour qu il les baisât. — On ne peut pourtant pas toujours Schumanner ; sois raisonnable... Sous ses caresses la bouderie de Robert fondait, ietait ses bras à la taille de cette grande enfant.

Ils s'étaient levés, ils partaient...

— Voyons, mon oncle, dit Robert, voulez-vous venir dîner demain avec

nous? Soyez notre pensionnaire pendant quelques jours...

Gamard hésitait, repris par des préoccupations, une idée qui le hantait.

— C'est que... je ne pourrai pas sortir si elles viennent chercher leurs affaires;.. Je veux être là; avec ces gens-là, on ne sait jamais...

Il ne trouvait que cette lâcheté caponne, pour détourner Taccusation de faiblesse que sa résistance entraînait.

Robert comprit qu'il était inutile d'insister.

-^ Enfin, dit-il simplement, Alice viendra vous voir après-demain, et, si vous êtes libre, elle vous emmènera. . .

— C'^st cela.

UNK VIEILLE RATE 239

Il les reconduisit jusqu'à la porte ; mais quand il Teût refermée sur eux, le bougeoir à la main, il entra dans la chambre où couchaient Tantine et Marthe.

Le lit était défait ; dans le fond, le matelas tassé portait la marque d'un poids plus lourd, dessinait une pente sensible vers la ruelle; au bord du lit, au contraire, dans Toreiller, sur la taie froissée, une tête avait laissé un creux vague d'où montait une odeur fine de cheveux épars, Todeur affolante d une tête de femme où des sueurs traînent...

Gamard posa son bougeoir, eut pour les choses ambiantes un regard indéfinissable... Soudain, violemment, il arracha les draps, tomba à genoux, brisé, sur la descente de

lit, et la tète coulée sous les cou* vertures, baisa en pleurant un long chemin, défoncé, élargi au milieu, enfermant les lignes indécises d'un corps.

— Eh bien? disait Robert à Alice qui revenait, seule, de chez Gamard, deux jours après cette scène.

— Eh bien, mon ami, le fromage est habité à nouveau! Les rates triomphent! — Mais, tu sais, c'est le commencement de la fin ; les v^rs s'y mettent...

Elle fredonna le couplet de Favart :

Il n*est point de fôte Quand vous n*y êtes pas!...

— Tu vois bien que les vers s'y mettent, ajouta-t-elle avec un joli

rire qui rajeunissait le calembour, le relevait d'une pointe de malice aimable.

Les deux rates, la vieille et la jeune, unies et fortes, posèrent à leur rentrée des conditions, sine quâ non, dictèrent un traité de paix que Gamard dut signer. Il avait été plus épuisé par cette nuit passée à errer d'une chambre à l'autre, de son lit au lit des deux femmes, que par ses rares, mais infernales amours avec Tantine ou Marthe. Celles-ci n'osèrent se regarder, de peur qu'il ne lût dans leurs yeux l'étonnement que leur

t4t UNE VIEILLE RATE

causait son visage ravagé, aux paupières agitées, aux lèvres balbutiantes, aux yeux pochés. Il dut s amender cependant, implorer son pardon, s avouer coupable; et il les suppliait de ne plus le laisser seul, la nuit; il confessait des terreurs d'enfant qu'on envoie se coucher sans lumière.

Elles refoulèrent un rire qui leur montait aux lèvres, à le voir si navré, si réellement malheureux!

— Celui qui faisait Tidiot, tu sais, dans cette pièce que nous avons, vue à Belleville? Eh! bien, il avait son regard... pas? dit Marthe.

— Vous comprenez, reprit Tantine, vous ne voulez pas rester seul, le soir, c est très joli ; mais nous ne pouvons pas nous condamner à la

réclusion. Nous aimons le théâtre, Marthe surtout, qui est jeune... Auriez-vous Tégoïsme de la priver de ce plaisir?

— Non, murmura Gamard, attendri.

— Vous ne voudriez pas non plus qu'elle sortît seule, le soir?

— Non, fit encore, timidement, le bonhomme.

— Marthe n'est pas une fille, n'est-ce pas? j'ai donc Tintention de raccompagner, cet hiver, au théâtre. Et puis, franchement, est-ce que j'ai joui de la vie, moi ?

Est-ce que j'ai eu beaucoup de bon temps, depuis que je vous sers?

Il n'insista pas, permit le théâtre, les sorties le soir, et il en venait à se

tu UNE VIEILLE RATE

persuader qu il avait été aussi trop exigeant.

Un revirement s opéra dans son attitude vis-à-vis de Marthe ; il la considérait maintenant comme sa fille, s'eiSorçait d oublier les saletés anciennes; son imagination créait une Marthe lavée de toutes les souillures, de tous les contacts; sa vie d avant leur rupture ne comptait pas ; elle ne commençait à exister pour lui que le jour où ils avaient fait leur paix. II avait tous les torts ; c'était une grande fille qu'il avait négligée, une'enfant élevée quelque part, dans un couvent, et qui revenait néanmoins, sans rationne. Il avait des fautes à racheter... Marthe était vierge ; elle se drossait devant lui avec toutes les pudeurs et toute

UNE VIEILLE RATE f4&

la chasteté des vierges ; elle devenait Tenfant gâtée, doucement exigeante, câlinement volontaire; la bien-aimée des comédies appelant son papa : maman, et le menant par le bout du nez ! Et Gamard lembrassait sur le front, respectueusement, — comme on baise sa fille.

Un mot quelquefois soufflait sur ce rêve, le dissipait. Et il faisait la chute effroyable de Thomme qui prendrait pour un plancher solide, un châssis de papier dioptrique, en entendant un : Zut ! tu me bassines! que répondait Marthe à sa tante.

Le nouveau rôle de celle-ci, le rôle de femme indispensable, autorisait tous les caprices, toutes les demandes. Gamard, là tête basse,

t46 UNE VIEILLE RATB^

lorsqu'elles étaient rentrées, n'avait osé aborder la question d'argent. Le fixe, la somme qu il allouait journellement à Tantine, fut donc écarté.

Il s'en ensuivit un gaspillage effiréné, des mensonges abusant le bonhomme sur les frais d'intérieur et les dépenses personnelles des deux femmes.

Elles le harcelaient, avaient trouvé un moyen de le faire - cracher »•, comme disait Marthe,qui tenait cette expression de son frère. C'étaient des: dix sous, pour du beurre; des:

quinze sous, pour de l'huile ; des :

deux francs pour aller au marché; cinq, six demandes d'argent, coup sur coup, qui énervaient Gamard, lui mettaient vingt fois par jour la bourse à la main, jusqu'à la minute où, lassé, il lâchait dix francs, vingt

francs, dont il ne voyait jamais la monnaie.

Le père Fiquet étant mort au mois de février, cefut Gamard qui paya les frais d'enterrement. Il y gagna la présence continuelle de la mère Fiquet, qui établit définitivement son quartier chez sa fille et, sans en être priée, par pure reconnaissance, fit avec le bonhomme, tous les soirs, d'interminables parties de bézigue chinois; et elle le trichait sans qu'il s'en aperçût, hébété, somnolent.

Il n'allait plus à la Bourse, sortait seulement pour toucher ses loyers et ses coupons.

De temps en temps, Barberon venait lui soumettre un projet de jouet... Et comme l'héritage de sa

£48 UKB YUILLB RATE

mère était presque dévoré, il insinuait qu'un bailleur de fonds le botterait; une invention stupéfiante, à gagner de For! La Queue du Chien navait pas réussi, mais il avait trouvé un autre bibelot qui révolutionnerait Paris. Donc, placement sûr !

Et comme Gamard, prévenu par Tantine, regardait le camelot vaguement, aveclefiarement de quelqu un qui ne comprend pas, Barberon, fâché, lui tournait le dos, faisait sa charge, dans un coin, pour amuser Marthe. Celle-ci, d ailleurs, ne se gênait pas pour rembarrer le bon*homme. Il lui répétait dix fois le même ordre sans qu elle bougeât, répondant à la fin, impatientée :

C*est bon... c'est bon...ttfà llieure!

Elle ne le câlinait même plus quand elle avait besoin de vingt francs et les lui demandait carré- 1 nfent.

Maintenant, le ménage bâclé, un déjeuné improvisé, sur le pouce, dans la cuisine, afin de ne point salir la salle à manger, les deux femmes partaient. Et quand elles rentraient, le soir, fourbues, tombant sur une chaise, les bras mous, on leur montait à dîner d une gargote voisine.

— Bah! nous avons bien déjeuné, disaient les deux rates qui, à quatre heures, s'étaient bourrées de gâteaux et s'asseyaient à table, sans appétit. Gamard, écœuré ''par ces repas graillonneux, se couchait sans dîner.

250 UNB VIEILLE RATE

— C'est égal, si le vieax mourait, * la vie changerait ! Sur cette phrase que lâcha Marthe, un soir, en sortant du Louvre, Tantine résolut de brûler ses vaisseaux. Aussi bien depuis sa fugue, elle rêvait de donner enfin à ses plans leur couronnement.

Le moment propice était venu, croyait-elle, elle ne lanterna pas.

Seule à seul, elle se découvrit crûment. Il pouvait passer d une minute à Tautre. Avait-il fait son testament? Les laisserait-il partir avec leurs chemises sur le dos, simplement, car elle ne parlait pas des économies dérisoires qu'elle avait réalisées à son service. Brusquement, après ce début carré, elle parla, avec des précautions infinies, un chuchotement confidentiel, de

mm VIBILLB RATE SI

certains bruits qui couraient dans le quartier...

La nature de ses rapports avec Marthe, semblait n'être un secret pour personne.

C'était maintenant une fille immariable; une dot seule pouvait lui refaire une chasteté^; encore faudrait-il qu'on rencontrât un garçon qu'un compromis de ce genre ne dégoûtât pas.

Bref, elle joua pour le compte de sa mère la comédie dont Suzanne donna le spectacle au Cheyalier de Valois , dans la <« Vieille Fille » de Balzac. Pour peu qu'on l'y poussât, elle aurait invité Marthe à se poser de profil, afin de placer sous les yeux de Gamard — des yeux étrangement troubles l — les coosé-

<3S UNE yiBILLB RATB

quences imaginaires de sa liaison coupable.

Le bonhomme, incapable d'une défense soutenue, courba la tête, semblant avouer un subomement qu*il niait en fait, trouvant même singulier qu on mît les mots : tué au combat, sur la poitrine d'un soldat qui n'avait pas vu le feu.

Il confessa néanmoins qu'il avait, quelques années auparavant, jeté sur le papier un projet de testament olographe, qu'il soumit à Tantine. Il laissait à celle-ci une part importante du mobilier et lui constituait, en outre, une rente viagère de trois mille francs. Robert était nommé légataire universel.

Gamard ne lut pas la liste des dons particuliers, ne voulant pas

avouer que, dans ce testament, il n*était point parlé de Marthe.

Il eut d'ailleurs Uair embarrassé, recula devant certaines phrases, mâchonna certains mots, s'attendant, à tout moment, à quelque virulente interruption. Tantine ne broncha pas, resta pincée.

Alors Gamard, sa lecture achevée, se h&ta d'ajouter que ce n était là qu'un projet.

Des années étaient passées sur ce testament, il rêvait de lui donner une autre forme.

— Qu'est-ce que vous en dites?

demanda-t-iU

Mais elle se retrancha dans sa qualité de domestique, qui ne lui permettait pas d'émettre un avis. Pourtant, comme il insistait,

254 UNB VŒILLB RATB

elle parla d*un notaire, très honnête homme, très lié avec son cousin Barberon. Si Gamard s'arrêtait à Tidée d un testament fait par acte public, il en rédigerait ses clauses principales, en mûrirait le plan, avant de déranger le notaire qui régulariserait le tout.

— C*est que, je ne sais pas au juste ce que j ai... dit Gamard, dont les intérêts allaient un peu à vau- Teau depuis quelque temps.

Alors il fut décidé que le notaire serait immédiatement saisi de Taffaire. Le projet souriait à Gamard.

Il lui semblait que sa responsabilité en était allégée. Le notaire en prenait sa part, et, en donnant à Tacte une consécration légale, rendait le reposa la conscience^du bonhomme.

UNE VIEILLE RATE fôS

revêtait d'un caractère officiel, d'une haute importance pour le bourgeois qu'était Gamard, cette décision que Tantine, seule, lui aurait difficilement arrachée.

Barberon se prodigua, amena le notaire, fut empressé, charmant.

Le mois suivant, le testament fut rédigé chez Gamard, par le notaire, en présence de quatre témoins qui étaient : le coiffeur et l'épicier de Tantine et deux amis du bonhomme, anciens commerçants. Mais un incident singulier se produisit.

Gamard, réellement et non pas par malice, pour gagner du temps, comme le pensait Tantine, Gamard ignorait le chiffre exact de sa fortune. Le notaire s'en aperçut tout de suite, ayant en main tous les

titres de rente et de propriété; mais il laissa le bonhomme se blouser, attendant la fin.

Le testateur instituait Tantine légataire universelle. A sa charge incombaient une kyrielle de legs, dont deux seulement : ceux de Robert et de Marthe, étaient importants.

Mais le nombre des autres abusa Gamard sur la valeur totale des dons.

Le bonhomme laissait à Marthe 15,000 francs, à Robert, 10,000 francs .et sa bibliothèque, à chacun des parents de Tantine quelques milliers de francs, à des femmes dont le nom sonnait pour la première fois, des sommes relativement minimes à titre de souvenir, au notaire, mis en avant par Tan-

tine et Barberon, une épingle de cinq mille francs.

— Mais, dit Gamard, lorsque ces legsfurent déblayés, que restera-t-il à M"* Piquet, s'il vous plaît?

Le notaire aligna des chiffres :

— Environ... cent mille francs; nous ne comptons pas le mobilier, bien entendu.

Le bonhomme se cabra, stupéfié.

Un grand silence se fit; le coiôeur et répicier, à Tannoncede ce chiflre, avaient cessé de regarder le plafond, intéressés; les deux amis de Gamard évitaient de rencontrer ses yeuX; craignant qu'ils ne lussent dans les leurs la pitié attristée que leur inspirait un vieux camarade si bêtement roulé.

Au bout de deux minutes, le no-

taire crut devoir demander: — Est-ce trop ? Je pensais que vous saviez...

H est temps encore de modifier le testament dans le sens qu'il vous plaira. . .

Gamard réfléchit un moment, regarda le léger battement de la porte entrebaillée derrière laquelle Tantine attendait; et il répondit un :

Non, très faible.

Puis il prit la plume que lui présentait le notaire, mit sa signature au bas de Tacte, passa la plume au premier des témoins. . .

Mais quand ils furent partis, un remords Tétrangla; les dix mille frtmcs de Robert déshérité au profit de Tantine, le hantaient comme le reproche d une mauvaise action. Et il ne put retrouver un peu de calme

qu'en pensant, après tout, qu'il n'était point mort, et qu'un troisième testament détruirait aisément l'effet du second, comme celui-ci avait révoqué le premier .

La mère Fiquet était morte chez Gamard, un soir, entre deux parties de bézigue.

Le bonhomme fut frappé. A compter de ce jour une grande faiblesse l'envahit; il étouffait la nuit, souffrait d'une hernie mal opérée.

Le délabrement physique se compliquait d'une dysthymie lente, lais-

leO UNB VIEILLE RATE

sant le vieillard dans un état d'hébétude qui faisait dire à Marthe :

— Le v'ià encore qui broie du noir.

La vie, peu à peu, se retirait de ce corps usé.

n refusait maintenant de jouer, le soir« restait dans Tombre, les yeux ouverts, sans regard, les mains sur les genoux, immobile, béant.

Alors les deux femmes déclarèrent qu'il n'était pas amusant et profitèrent de ses silences sans fin, de ses rêvasseries qui avaient pris en haine le bruit, jusqu'au ronron des voix annonçant les coups de bézigue, pour sortir souvent.

Elles retournèrent au théâtre deux fois par semaine, allèrent passer la soirée chez des voisins qu elles rece*

UNE VIEILLE RATE Ml

valent à leur tour. C'étaient d'interminables parties de trente-un, auxquelles il fallait que Gamard se mêlât. Marthe, à côté de lui, le bousculait, jouait avec ses cartes, payait avec son argent, riait de cette popote en famille.

Cette fille possédait un fond de méchanceté que n*avait jamais eu , à ce point, sa tante.

Tous les mois, elle écrivait. à Frumence des lettres affectueuses, s'informait de ses besoins d'argent, de sa vie en prison, et elle lisait ces lettres tout haut, devant Gamard, finissait par lui emprunter vingt francs pour son pauvre frère, injustement condamné. Pour Frumence, Tantine était, comme autrefois la mère Barberon, la poule aux

fltt XJNE VIEILLB RATB

œufs d or. Il terminait toutes ses lettres à sa sœur par cette phrase :

M J'ai besoin d'os ; tape la tante aux pépettes. n

Marthe trouvait une joie mau- Taise à mortifier le vieillard, à vouloir qu il avouât sa défaite en con* tribuant au bien-être dun drôle qu'il avait traîné aux gémonies.

Gamard, quoique concentré, aimait à sentir autour de lui cette sorte de vie muette, se manifestanjt par un va-et-vient frissonnant, un frôlement de jupes, le geste des mains tirant Taiguille, des pass'éloignant et se rapprochant étouffés ; un mouvement extérieur lent et sourd, cadrant, si Ton peut dire, avec son demi-sommeil cérébral, une incomplète léthargie qu'il pré-

UNE VIEILLB RATB 268

tendait retrouver dans les phénomènes de vie ambiante.

La défection des deux femmes le navrait sans qu'il osât leur en faire l'aveu. Il redoutait une scène, pensait qu'il passerait, comme elles disaient, au moindre ébranlement du système nerveux.

Alors, dans la solitude de ces soirées longues et tristes, se développa chez lui une monomanie qui consistait à cacher partout des billets de banque. Dès qu'il était seul, avec la suspicion de l'avare, compliquée de la peur des surprises et des coups du vieillard retombé en enfance, Gamard s'enfermait dans sa chambre.

Depuis deux ans désintéressé des affaires de Bourse, ne dépensant

S64 UNE VIBILLB RATE

pas son revenu, il thésaurisait, laissait dormir ses intérêts.

Et il avait ainsi, dans son secrétaire des sommes importantes. Maintenant il décousait, dune main tremblante, la doublure de ses vêtements, la recousait après avoir glissé, entre les deux étoffes, un billet ou deux. Il en cacha sous le papier-tenture qu'il grattait et recollait; et il avait à peu près fureté dans tous les coins, lorsque, un soir, une idée Tillumina. Elle lui était suggérée par le désir d occuper ses veilles en satisfaisant sa monomanie, et, en outre, pour l'acquit de sa conscience, par la promesse qu^il s'était faite de réparer le préjudice que son testament causait à Robert.

Gomme il lui léguait sa bibliothèque,

il s'avisa d'introduire dans les volumes qui en garnissaient les rayons, d'épingler, entre deux pages, des billets de banque. Cette pensée de sacrifice, de rachat le réconfortait ; il souhaitait vivre encore de longues années, pour, avec les économies qu'il réaliserait, diminuer la rognure faite àla part d'héritage de son neveu .

Le courage d'écrire un nouveau testament lui manquait, et son injustice vis-à-vis de Robert lui semblait cependant si criante qu'il n'eût pas voulu mourir sans Tavoir corrigée.

Il illustra les feuillets d'une Bible, d'une histoire de Paris, d'un Jean- Jacques: lamonomanie se fixait, l'occupait desjournées entières, les yeux sur sa bibliothèque, choisissant

tes UNE VIEILLE RATB

d*ayance le volume dont il augmenterait lesr pages le soir.

— Ça vaut bien des images ! se disait-il, finement, en de rares moments de complète lucidité.

Cette innocente plaisanterie le mettait en joie ; il riait intérieurement du bon tour qu'il jouait aux deux femmes, de cette vengeance qu*il tirait de leur abandon et surtout^ — de la concomitance de la faute et du châtiment.

Un soir, en rentrant du théâtre de Belleville, où elles allaient toutes les semaines , les deux rates trouvèrent Gamard évanoui, sur son lit, couché dans ses déjections.

11 avait voulu se lever pour courir à sa chaise et Tefiort, dépla-

çant les bandages, avait déterminé un nouvel accident herniaire.

— Ah ! le vieux cochon, il a fait sous lui! s*écria Marthe dégoûtée.

Alors, avant qu'il eût repris connaissance, Tantine dit : — Ouvre la fenêtre ; donne de lair ; c'est une peste ici !

On était au mois de novembre, dehors il gelait. Pendant cinq minutes, elles restèrent dans l'embrasure de la croisée, aimant mieux grelotter que de rentrer dans la chambre avant que le vent l'eût assainie.

Mais comme elles revenaient vers le lit, elles trouvèrent Gamard, presque nu, que la sensation du froid réveillait et qui tremblait la fièvre.

208 UNE VIBILLB RATB

Elles s^occupèrent de changer son linge, et comme elles le tracnsportaient dans un fautenil» afin de pouvoir lui donner d*autres draps, Marthe, qui avait passé ses bras sous les cuisses du bonhomme, lâcha un juron : — Ah! ça, mais il est tout embrené, le vieux... J*en ai plein les mains ; c'est dégoûtant ! . ..

£t elle flairait ses doigts, de loin, avec une grimace, le haut-le-corps d'une personne qui va vomir.

Alors par vengeance, elle le laissa dans le fauteuil, claquant des dents, et alla se laver les mains avant de refaire le lit.

Elles ne se pressaient pas, bougonnaient...

— Si c'était amusant ! en sortant du théâtre !

— Ferme donc la porte, dit Tantine, il fait ici un froid de loup qui pourrait se répandre dans notre chambre...

Elle vit Gamard qui était vert...

Alors, radoucie, elle demanda à Marthe :

— Il ne doit pas avoir chaud, hein ?

— Tiens ! nous ne pouvions pas laisser tout lappartement infecté, pourtant !

— C'est vrai, reprit Tantine.

Elles ne s*occupaient plus de lui,

causaient en jetant des draps blancs sur le lit.

— T*as pas trouvé que Michel n était pas en voix ce soir? fit Marthe. Et la grande Âlbiane, a-t-elle assez mal joué sa scène du

rO UNE VIEILLE RATE

quatrième acte ! Tu sais, Adolphe avait encore bu...

Le lit bordé, elles recouchèrent Gamard.

— Non, nous ne pouvons pas le laisser dans cet état-là, remarqua Tantine; fais chauffer un peu d*eau. . .

Quand Teau fut tiède,Marthe vint se planter devant le lit, pendant que Tantine,avec une éponge, lavait les jambes et les reins de Gamard, couché sur le ventre, exhibant des nudités sèches et jaunes que la petite regardait sans curiosité. Mais quand la vieille rate voulut qu'il fît volteface, il poussa un cri de douleur et montra son ventre...

— Ah! votre hernie! Bon, autre chose ! On fera venir le médecin demain matin.

Elle lui passa sa chemise de nuit, le fit rentrer sous les couvertures ; puis les deux rates allèrent se coucher en se communiquant leurs impressions de la soirée, d'accord sur ce point : que le comédien Adolphe avait décidément bu.

Une herniotomie rata ; puis une pleurésie se déclarait et le médecin condamnait Gamard.

Tout de suite Anna Fiquet, que l'on avait mandée par télégramme, arriva. Tantine courut chez Barberon; toute la famille fut prévenue.

Quant à Robert, on ne devait l'informer qu'au dernier moment de la maladie qui mettait Gamard à l'extrémité.

Marthe reçut sa mère dans la salle à manger et lui raconta la scène de

m UNE VIEILLE RATB

révanouissement, sans omettre Tassainissement, le nettoyage, tout le branle-bas. Il était temps que cette vie-là finit : elle en avait assez !

— Le neveu ? .. demanda Anna.

— Il ne sait rien» je ne crois pas qu*on fera apposer les scellés ; tout le mobilier reste à ma tante. Tu as bien fait de venir ; tu vas rester un moment auprès de lui pendant que j'irai chercher Eveline.

Anna entra dans la chambre de Gamard; elle le trouva changé, commença de lui parler doucement :

— Ça ne va donc pas, mon pauvre vieux? Faut se faire une raison...

Le moribond restait immobile, les yeux clos, sans voix. Alors elle émit des idées vagues sur Dieu, la vie future, un bonheur céleste

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promis à ceux qui meurent regrettés.

Elle lui demanda s*il n'entendait pas des musiques, puis, désespérant de lui arracher une parole, elle prit dans la bibliothèque la Bible. Elle, était revenue s'asseoir au chevet du bonhomme ; mais, tout d'un coup, elle fut debout, regardant alternativement le livre et le mourant. Et elle palpait doucement un billet de banque que quatre pains à cacheter fixaient au verso d'un feuillet.

Puis, frappée, la bouche béante de stupéfaction, elle tourna des pages, rapidement, mouillant son doigt de salive, disant, entre le pouce et le médius, claquer le papier. Mille idées bouillonnaient dans sa cervelle de femme dont la

TH UNR YIBILIiE RATB

cupidité est près d'ôtre satis&ite.

Elle eût voulu rester là, seule, des heures, retourner la bibliothèque, volume à volume, page à page, passer des jours et des nuits à feuilleter ces bouquins! Elle enra* geait de ne pouvoir les embrasser tous à la fois, de savoir que ces richesses étaient promises, qu'où les enlèverait demain, ce soir...

Elle était la pauvre qui fait un rêve inouï, qui voit des tas d or s^offrant à elle; la pauvre qui se réveille dans son taudis, les mains pleines de copeaux qu'elle serre contre sa poitrine !

Elle trouva encore deux billets de cent francs, arracha les feuillets qu'elle fourra dans sa poche. N'eût été le vague respect que lui inspi*

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rait ce vieillard en qui, lentement, descendait la mort, elle lui aurait sauté à la gorge, le sommant de révéler ses cachettes... Il frustrait Marthe, le malhonnête !

Les jeunes filles rentraiept; Anna, près d'être surprise, cacha le volume qu elle tenait, dans le piano. A six heures, Tantine ramena Barberon et Lisa. Elle s'était enfin décidée à envoyer une dépêche à Robert.

Toute la famille de Tantine était réunie dans la salle à manger quand Alice et son mari arrivèrent.

Sans un bonjour, sans une parole, ils pénétrèrent dans la chambre à coucher, allèrent droit au lit de Gamard.

La jeune femme s'était agenouillée, le nez dans son mouchoir. Der-

ro T7NB VIEILLB KkTE

rière elle, Robert, debout, les mains croisées, regardait, avec un pli du front, vertical, entre les deux yeux.

Gamard était mort depuis une demi-heure.

Au moment où Robert partait, s*étant chargé de toutes les déclarations et de toutes les démarches nécessitées par Tenterrement, Tantine, près de la porte, Tarréta.

— Il serait peut-être bon, fit-elle, de prévenir le notaire; le testament de M. Gamard est entre ses mains, ainsi que toutes les valeurs de votre oncle : titres de propriété, de rente, etc.; vous pourrez ensuite faire apposer les scellés, si vous le jugez convenable.

— U y a ici un double du testa-

meut, sans doute? demauda Robert.

— Oui.

— Vous le connaissez... naturellement ?

— Je le connais. Tout ce qui est ici m'appartient; la bibliothèque seule vous est léguée.

Robert pensa qu'il venait trop tard pour empêcher les tripotages, le dernier coup de dent que les rates avaient dû donner, quand elles avaient vu Gamard perdu. Il vit l'inutilité des scellés, demanda simplement l'adresse du notaire et s'en alla.

En eflet, on n'eût trouvé dans le secrétaire qu'un billet de cinq cents francs et de la menue monnaie, quoique, depuis longtemps déjà, Gamard ne convertit plus en obli-

f78 UNE VIEILLE RATE

gâtions, comme autrefois, les revenus qu il ne dépensait pas. Le dernier coup de dent des rates avait fait brèche là-dedans.

Robert venait de partir. Anna appela Tantine.

— La bibliothèque est à lui?

Alors, résolument, mais avec le crève-cœur de lavare obligé au part-à-deux, sinon menacé de tout perdre^ elle raconta la scène de Taprôsmidi, sans parler de ses recherches avides, avouant seulement le premier billet de cent francs.

Tantine réfléchit une minute, appela Marthe. Elles se concertaient, toutes les trois, dans la cuisine.

Bah 1 le neveu ne ferait pas enlever la bibliothèque tout de suite ! Il fut décidé qu on se retrouverait après

LO

renterrement pour aviser, faire une rafle.

Elles rentrèrent dans la salle à manger. Toutes les rates se préparèrent à la veillée du mort. Eveline et Marthe débarrassaient Hortense, qui venait d'arriver, de sa pelisse, de son chapeau, en arrêt devant sa toilette de grue bien lancée. Alice s'était réfugiée près de la fenêtre, à l'écart. Mais quand on eut allumé la lampe, elle se leva, prit, dans la Bibliothèque, un livre, au hasard, revint s'asseoir et le feuilleta.

Alors les Piquet passèrent une nuit angoisseuse. Les deux vieilles rates, Tantioe et Anna, suivaient des yeux tous les mouvements d'Alice ; ils tournaient les pages du livre avec elle, tandis que Marthe, sous

tSO UNB VIEILLE RATE

couleur de faire des fouilles dans un placard qui s'ouvrait derrière Alice, lisait par-dessus son épaule.

— C'est les Confessions, dit-elle en revenant.

— Les Confessions? Tes sûre?

demanda Anna, à qui, pourtant, ce titre n'apprenait rien.

Et toutes les trois tremblaient de voir, tout à coup, glisser sous les doigts d'Alice, un petit papier bleu, carré.

Mais quand Alice reporta dans la bibliothèque le volume qu'elle y avait pris et en choisit un second, à côté du premier, les trois femmes se gendarmèrent. Est-ce qu'elle allait vider la bibliothèque? Un moment, elles appréhendèrent qu'Alice n'eût des doutes. Marthe fit un second voyage

au placard. C'étaient encore les Confessions.

— Ah! bien, combien donc qu'y en a de volumes? dit Anna.

Et elles recommencèrent à moucharder, agitées sur leurs chaises, le cou tendu, les yeux flambants.

Quand Tantine eut appris que les Confessions faisaient trois volumes, Anna sursauta à la pensée qu Alice allait feuilleter le troisième après le second. Cette femme les volait.

— La bibliothèque est à elle, dit, tout bas, Marthe.

— Oui, mais pas les billets de banque, reprit Anna ; ah ! la vieille canaille !

Et. tout à coup, elle querella sa fille et Tantine. Pourquoi le laissaient-elles seul s il avait peut-être

UNB VIBILLB RATB

caché de Targent partout ; Ià« sous leurs pieds, dans le mur contre le- j quel eues s'appuyaient. Ah ! bien, si j gravait été elle, Anna Fiquet, le vieux n^aurait pas été lâché d'une semelle, ah ! mais non ! . . .

— Oui, j'aurais voulu t'y voir !

Marthe rembarra sa mère pendant que Tantine haussait les épaules, impatientée.

A minuit, Hortense, très gaie, fit flamber un punch.

Toute la soirée, elle avait agacé Barberon qui déclarait que, sans elle, il se serait embêté ferme.

— Je suis gelée , disait Hortense, et, pour le lui prouver, à toute minute, elle lui passait le dos de sa main sur les joues, sur les poignets, remontant sous la manche^

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Alors il lui t&ta le nez et les oreilles.

— Ah! vous êtes bien portante; vous avez le nez frais...

— Comme celuid'un chien,ajoutat-elle avec un léger rire; merei du compliment.

Barberon se défendit, se frottant à elle, allumé par les odeurs qu'elle dégageait.

Lisa avait pris à part Tantine; elle l'interrogeait sur les legs,s'é tonnant que Marthe n'eût que quinze mille francs.

— Dame! vous comprenez» tout ce que j'ai lui reviendra. Oh ! elle ne sera pas malheureuse plus tard !

répondait Tantine.

Mais comme Lisa la sondait pour savoir à combien se montait, appro-

284 UNB VIEILLE RATE

ximativement, sa part d^héritage, la vieille rate changea laconversation, parla de ses projets de retraite, à Dreux.

E véline et Marthe, près de la porte, chuchotaient, renfonçaient des rires. Eveline était maintenant la roulure qu'avait cru démêler 6amard au fond de la fille envoyée à Paris. Elle racontait des polissonneries de magasin, des offres que des vieux lui faisaient, félicitait Marthe qui, sans doute, allait être riche et ne voudrait plus la voir, dépendant, Hortense, sous la lampe, écoutait Texplication du dernier « bibelot »

de Barberon. Us causaient à voix basse, tête-à-tète, leurs cheveux mêlés, se dévisageant, et enfin, il tira de sa poche une carte transpa-

rente, une* nouvelle invention qu'il vendrait sous le manteau.

Sous la lampe il couchait la carte, la redressait, faisait de l'ombre avec sa main, pour le plaisir de la fille qui lui riait, d'un rire muet, dans les yeux, avec de légers frissons de femme doucement chatouillée.

Lisa regarda ce manège, froidement, comme si elle et Barberon eussent été absolument étrangers l'un à l'autre.

Maintenant, la conversation étant devenue générale, étouffée, un ronronnement traîna dans la pièce, mêlant, fondant les voix : le fausset des filles, le grasseyement glaireux de Barberon, le contralto d'Anna, le marmottement de Tantine...

Mais une pointe de rire ayant,

tu

» UNE VIBILLE RATE

soudain, mis sa note de flûte dans ce concert en sourdine, Alice se leva, droite, les sourcils rapprochési prête à sortir. Alors Tantine intervint, tança Marthe. Où donc se croyaiteUe?

La conversation languit, tomba.

Ils se taisaient, ennuyés, la tête renversée, regardant les cadres, les gravures baignées d'ombre, s'intéressant au charbonnement de la mèche, sans que personne se levât pour remonter la lampe, dont la flamme mourait doucement.

Peu à peu, ils glissaient au sommeil, leur verre de punch vidé.

Tantine s'endormit la première, la nuque coupée par le dossier de sa chaise, renâclant, le nez bouché.

Puis ce fut Lisa qui ferma les yeux ;

UlfB VIEILLE RATB 287

puis Eveline qui laissa tomber sa tête sur ses deux bras repliés, sur la table; puis Marthe, puis Hortense, puis Barberon.

Le camelot et la fille dormaient, côte-à-côte, les doigts enlacés sous la table; la tête d'Hortense roulait, parfois, tout d'un coup, surTépaule, de rhomme, et se relevait aussi vite^ comme poussée par un ressort. Mais à la fin, le ressort cassé, leurs deux têtes se touchèrent ; et des cheveux gaminaietit sur les joues de Barberon, délicieusement agacé, les ailes du nez frisées, vers les yeux.

Jusqu'au matin< Alice et Anna veillèrent seules, celle-ci observant Tautre, qui| cependant^ ne tournait plus les feuillets du livre posé sur ses genoux, les jrëttit ensomÉaeillés

188 UKB VIEILLE RATE

par la danse des lignes indistinctes, barrant vaguement les pages.

A rissue de l'enterrement, le soir, I les trois rates fouillaient la bibliothèque. Marthe, montée sur une chaise, démolissait les rayons, renversait des piles de volumes qu'elle passait, un à un, à sa tante et à sa mère, qui les feuilletaient, en conscience.

— Dis donc, Marthe, fit Tantine, tu ne sais pas? Quelqu'un t*a de* mandée en mariage, tantôt, à l'enterrement.... Oh! en Tair...

— Ah! qui donc?

— Le coiffeur, ce grand blond qui a servi de témoin, le jour où le notaire est venu.

Ca tlrait-il?

— Dame! j'aimerais toujours mieux cela que de retourner à Dreux.

— C'est pas un vilain paVti ; j'ai promis de payer les frais de ta noce.

— Alors, c'est tantôt...

— Oui, nous sommes revenus ensemble; il paraît qu'il t'a, depuis longtemps, remarquée...

— Je verrai, dit légèrement Marthe.

Alors, Tantine reprit, à voix basse :

— Tu n'as pas Je droit d'être trop exigeante; c'est gentil ce qu'il te

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propose-là, ce garçon; réfléchis...

Veux-tu que je Tinvite à dîner?

Marthe, sans répondre, montra à sa tante Anna, qui, ne se crojant pas observée, faisait disparaître dans sa poche les feuillets arrachés d'un livre.

fM

Tantine, le lendemain du mariage de sa nièce, s*est retirée à Dreux,oû son histoire est connue et où chacun, avec Texagération propre aux gens de la province, fait de Tancienne gouvernante une demimillionnaire au moins. Et cest le désespoir de la vieille rate, qui trompette et tambourine partout qu elle a de quoi vivre à peine ; elle

29t UNE VIEILLE RATE

ajoute, par mesure de précaution, qu elle ne garde pas un sou, tout son argent étant placé et le notaire détenant les titres.

Elle se montre toujours très bonne pour sa famille, afin de se rattacher ,craignant,par dessus tout, — Tabandon.

On la gruge ; sa nièce, la femme du coiffeur, lui emprunte de largent ; enfin elle appréhende le retour de Frumence qui, en sortant de prison, va lui tomber aussi sur les bras.

Et elle est malheureuse, ne jouit pas en paix de cette fortune si laborieusement acquise.Le soir, en dépit des portes verrouillées, des volets clos, des bougies promenées sous les meubles et derrière les rideaux, la

vieille rate passe des nuits mauvaises. . .

Elle redoute Thorrible fin de la mère Barberon, cette autre tante aux pépettes ; la pression de deux mains brutales enserrant le col, et les coups de talon de botte furieux du rôdeur qui tue quelqu'un,— pour cent sous !

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